‹ La Compagnie de Jésus en FranceChapitre 339 sur 382 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

les y a mis et on les exploite. » Les évêquos poursuivent vigoureusement l'offensive contre l'Université. M. Thiers accuse les Jésuites d'en être « probablement » les instigateurs ; il le croit, sans en être bien sûr, et c'est pourquoi il demande leur expulsion.

A l'appui de ce stupéfiant réquisitoire M. Dupin apporta sa diatribe accoutumée, violente, grossière même, et qui étonne de la part d'un personnage qui devait à sa situation d'éviter certaines outrances. Du moment qu'il touchait au Jésuite, il semble que ce malheureux homme fût condamné à oublier toute mesure. Citons seulement sa conclusion : « La question se pose. L'État a-t-il le droit de se défendre contre l'invasion des Jésuites... ; contre cette association qui n'est qu'un démembrement, une colonie, une expédition envoyée par le général en chef dans la province de France pour essayer de la soumettre aux Jésuites ?. . . Question très facile à résoudre. »

Heureusement pour l'honneur de la tribune française, Berryer aborda à son tour le débat sur les Jésuites. Il refit la thèse juridique, soumit à l'examen les textes législatifs, leur histoire, les principes du droit actuel et en tira des conséquences diamétralement opposées à celles de l'interpellateur. Vous nous ramenez, lui disait-il, à un état de choses aboli ; vos préventions avaient un sens et étaient soutenables sous d'autres régimes ; « mais aujourd'hui, en 1845, un système de prévention, un système d'autorisation préalable pour pratiquer la liberté de conscience, c'est le démenti le plus absolu et le plus cruel donné à la Constitution. »

« M. Berryer, avec ce talent magique qui n'appartient qu'à lui, a élevé la discussion jusqu'à la puissance du pathétique. » Tel fut le début de Lamartine, en prenant la parole après le grand orateur. Pour lui, « les Jésuites dont on avait tant et si souvent parlé » n'étaient « qu'une espèce de symbole abstrait sur lequel s'agite une des plus grandes questions qui puissent occuper l'opinion publique ». Aussi, dédaignant de se mêler à des querelles

mesquines, le poète déclarait combattre « pour une cause mille fois plus grande, mille ibis plus sainte que celle des Jésuites...; pour l'indépendance de la foi, de la raison, de la pensée religieuse... » Finalement M. de Lamartine réclamait la séparation de l'Eglise et de l'Etat, pour assurer à tous la liberté et le droit commun.

Mais ni le ministère ni la Chambre n'étaient disposés à s'engager dans cette voie. Une première fois le Garde des Sceaux vint affirmer à la tribune que le Gouvernement était pleinement d'accord avec « l'honorable M. Thiers ». Les lois contre les Congrégations religieuses étaient incontestables et incontestablement en vigueur. Mais ces lois devaient être appliquées avec discrétion; le Gouvernement était juge de l'opportunité. On lui reconnaissait cette qualité puisqu'on ne lui demandait d'appliquer les lois qu'aux seuls Jésuites. M. Martin du Nord était parfaitement d'avis que, en ce qui les concernait, elles dev. ie.it être exécutées; mais il priait la Chambre de laisser au Gouvernement le choix des moyens ; on avait entamé une négociation à ce sujet avec la puissance spirituelle; il fallait attendre le résultat.

La théorie, énoncée par M. Martin du Nord, d'après laquelle les ministres demeuraient juges pour l'application de certaines lois déclarées par eux-mêmes incontestables, n'était rien moins qu'une énormité au point de vue constitutionnel ; la Chambre, hypnotisée parle spectre du Jésuite, parut n'y point prendre garde d'abord, mais au dernier moment, un enfant terrible du parti, Odilon Barrot, fit observer que les lois dont on réclamait l'exécution atteignaient toutes les Congrégations religieuses d'hommes sans distinction ; l'ordre du jour qu'on allait voter ne distinguait pas davantage ; on se' réservait de le rappeler au Gouvernement. Cet ordre du jour, présenté comme conséquence de l'interpellation, était ainsi conçu : « La Chambre, se reposant sur le Gouvernement du soin de faire exécuter les lois de l'Etat, passe à l'ordre du jour. »

^I. Martin du Nord ayant accepté cette formule assez

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élastique, M. Thiers revint à la charge pour en préciser le sens. La Chambre, dit-il, consent à laisser au Gouvernement le choix des moyens ; il négocie avec Rome, soit. Mais « il est bien entendu que, quel que soit le résultat des négociations, les lois seront exécutées ». A quoi le ministre répondit: « C'est entendu. »

L'infortuné Garde des Sceaux ne s'était pas incliné sans embarras devant cette sommation que l'interpeilateur semblait prendre plaisir à rendre dure et humiliante. En promettant de passer outre, quel que fût le résultat de la négociation dont on avait pris l'initiative, on s'infligeait à soi-même un désaveu, en même temps qu'on outrageait le Saint-Siège. C'est apparemment pour atténuer le déplorable effet que cet engagement ne pouvait manquer de produire que M. Martin du Nord crut devoir multiplier les protestations de dévouement à la religion et de respect pour le clergé. D'après lui, la cause des Jésuites ne touchait en rien ni à celui-ci ni à celle-là. « Le clergé, affirmait-il en terminant, est complètement désintéressé dans cette question. Il peut et doit toujours compter sur l'appui des Chambres dans l'accomplissement de sa sainte mission, et tout ce qui pourra être fait à l'égard de certaine Congrégation religieuse ne devra altérer en rien la juste confiance que le clergé doit avoir dans les intentions bienveillantes du Gouvernement. »

Au reste, dans tout le cours de ce débat, à commencer par M. Thiers protestant de son respect pour « l'auguste religion de son pays », la même note s'était fait entendre; c'était une sorte d'accompagnement obligé des déclarations anticléricales de l'époque. On n'en voulait pas au clergé, moins encore à la religion; tout au contraire : « Je puis dire, assurait ]\I. Dupin, que c'est pour le clergé que nous combattons en cherchant à l'isoler, à le séparer de ceux qui le compromettent. » M. Hébert, qui allait bientôt recueillir la succession de !\L Martin du Nord, enchérissait sur M. Dupin lui-même; il voulait supprimer les Jésuites, parce que « cet Ordre est l'adversaire dangereux

et permanent de nos deux révolutions, et parce qu'il est nuisible aux intérêts de l'Église ». 11 ne faut pas s'étonner que tant de dévotion ait fait perdre patience à certains honnêtes gens- A la suite des deux longues séances remplies par l'interpellation Thiers, Laurenlie écrivait dans son journal : « Le mensonge domine toute cette discussion. Le malheur en ces débats, c'est que la parole manque de loyauté et de courage. Ils n'osent pas dire, ces petits entrepreneurs de tyrannie, ce qu'ils veulent faire. Ils protestent de leur respect pour la religion... Eh ! mon Dieu! Qu'ils aient donc du cœur, qu'ils soient philosophes tout à leur aise' ! » Le Courrier français^ un ami pourtant de ces fidèles serviteurs de l'Eglise, leur disait plus crûment que « tous ces témoignages de respect sentaient l'hypocrisie ».

Le Gouvernement ayant donné son adhésion à la thèse de M. Thiers, les conservateurs eux-mêmes votèrent l'ordre du jour, qui fut adopté à une très forte majorité. Ce dénouement était prévu. Dans la matinée du 3 mai, le Père de Ravignan était allé voir Berryer. « Le grand orateur se promenait dans sa chambre et se préparait à la lutte de la journée. Le Père de Ravignan se jette à son cou, le remercie d'avance etl'anime par l'espoir d'une récompense au ciel plutôt que du succès ici-bas. — Ah! sans doute, répondit son illustre ami, la cause est perdue, et cependant elle sera gagnée. Pour le présent je suis désespéré; je vois d'ici tous ces hommes au parti pris d'avance, comme un mur de marbre devant moi. Seulement, je suis indigne d'être l'avocat d'une telle cause; ne m.e remerciez pas, mais priez pour moi 2. »

Cinq semaines plus tard, le 10 juin, nouvelle semonce de M. Thiers au Gouvernement. Dans un langage à peine parlementaire, il lui rappelle le vote du 3 mai; sans doute, on lui a permis de négocier avec Rome, mais « il ne s'agit

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