CHAPITRE XII
l'eAtinction de deux Provinces? Si M. Guizot eût bien voulu se renseigner auprès du premier Jésuite venu, il se fût épargné de prendre à son compte une afïirmation qui suppose une énormité au point de vue canonique et qui par là même est dénuée de vraisemblance.
La dépêche de M. Rossi, conçue en termes très élastiques, étudiés et calculés avec un art qui dénote un prolessionnel de la diplomatie, est assurément moins mensongère que la Note du Moniteur ; l'exposé des faits qui va suivre montrera si elle-même est l'expression exacte de la vérité.
Nous avons vu que, après la séance de la Congrégation des Affaires ecclésiastiques extraordinaires, une négociation en partie double s'ouvrit à la secrétairerie d'Etat, avec le chargé d'affaires de France d'une part et de l'autre avec le Général de la Compagnie de Jésus. Contrairement aux dires des journaux du temps et des historiens qui s'en inspirèrent, M. Rossi n'eut pas personnellement à Rome de rapport avec le Père Roothaan ni avec aucun autre Jésuite; il se contenta d'en parler de la façon la plus désobligeante, sans reculer devant l'injure et la calomnie, dans sa correspondance avec M. Guizot. M. Guizot lui-même ne connut la marche de la négociation et ne la présenta dans ses Mémoires que d'après les relations officielles ou particulières de son envoyé, lequel tenait du cardinal Lambruschini ce que celui-ci jugeait à propos de lui communiquer. C'est donc toute une face de l'affaire, il faudrait presque dire l'affaire elle-même, qu'ils ne connaissent l'un et l'autre que très imparfaitement, et qui serait restée dans l'ombre, même après la publication des J/ewoi/e^'. fleureusement des pièces d'archives et des documents de famille nous permettent de combler cette lacune.
En l'espace de deux semaines, du 14 au 27 juin, le Général de la Compagnie de Jésus adressa aux Provinciaux de Paris et de Lyon trois lettres destinées à faire connaître aux Jésuites français la négociation en cours à leur sujet. Dès le lendemain de la séance delà Congrégation, 13 juin, deux de ses membres, les cardinaux Acton et Patrizi, s'étaient rendus au Gesù et avaient informé le Père Roothaan de ce qui avait été résolu. Ils lui représentèrent fortement les embarras de la situation, l'attitude alarmante du Gouvernement français qui menaçait de proscrire tous les Ordres religieux, si on ne lui sacrifiait pas les Jésuites, les conséquences possibles d'une raideur intempestive et les avantages évidents de quelques concessions faites spontanément et de bonne grâce. L'entrevue avait lieu le soir, après neuf heures, et le Père Roothaan dut se décider séance tenante. Il le fit, non sans regret, mais sans équivoque; il déclara nettement aux cardinaux ce qu'il croyait pouvoir accorder.
C'est à la suite de cette entrevue que le Père Général écrivit sa première lettre ; elle n'a certes rien d'alarmant; quelques exotismes trahissent la plume d'un étranger :
« Après tant de démarches et de mémorandums de M. Rossi, qui est allé officier {sic) tous les cardinaux, le Saint-Père n'a guère voulu entrer personnellement avec lui en discussion sur l'affaire qui est l'objet de sa mission. Il s'est tenu jeudi dernier une congrégation de cardinaux devant le Saint-Père, et, grâce à Dieu, la décision unanime a été que le Saint-Père ne pouvait rien accorder aux demandes du Gouvernement français, et non seulement ne donner aucun ordre, comme on le lui demandait, de dissoudre nos maisons en France, mais pas même un tel conseil au Père Général. M. Rossi aura donc une réponse digne du Saint-Siège, et Pierre confirmera encore cette fois de nouveau ses frères. Mous avons certainement à bénir le Seigneur de ce résultat, vu surtout les artifices, les raisons astucieuses de promesses, de menaces de plus grands maux, qui avaient été employées pour
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ébranler la fermeté du Saint-Père et des cardinaux. Il y a bien de quoi nous consoler dans cette unanimité.
« Maintenant, n'y a t-il pas quelque chose à faire de notre part pour calmer l'irritation que va produire la réponse de Rome ? N'ayons pas l'air de braver l'orage qui gronde.
« Nous avons des données positives que c'est à quelques maisons seulement qu'on en veut. Cherchons à prévenir prudemment de plus grands maux... Les maisons les plus signalées sont celles de Paris, de Lyon et d'Avignon. Ce sont donc ces maisons que je croirais devoir être ou dissoutes' ou diminuées de manière à ce que l'arrivée d'un procureur du Gouvernement n'y trouve pas de prise, ou plutôt que l'occasion de telle visite ou le prétexte en soit ôté à temps... »
La lettre se termine par quelques paroles qui en précisent la portée pratique : « Il m'en coûte de donner une telle disposition, mais je crois de mon devoir de suggérer cette mesure de prudence. J'espère que cela pourra se faire tranquillement, et, comme je viens de le dire, sans éclat ; ce qui vaut infiniment mieux, sous tous les rapports spirituels et temporels, que si cela devait se faire plus tard tumultuairement. » (14 Juin 1845.)
Quelques jours après le Père Roothaan était admis à l'audience de Grégoire XVI et lui faisait connaître les dispositions déjà prises. Le Pape approuvait sans faire aucune observation. (19 Juin.) Mais le lendemain, le cardinal Acton faisait remettre au Général une note l'informant de la part de Sa Sainteté que ce n'étaient pas seulement les maisons susdites qui étaient menacées, mais encore les noviciats et les autres qui contenaientun grand nombre de religieux. La « prudence bien connue » du Révérend Père lui ferait sans doute un devoir d'étendre à ces établissements les mesures déjà adoptées. En conséquence,
I. D'après ce qui a été dit plus haut, le mot dissoutes ne peut s'en tendre icique dans le sens de dispersion momentanée.
seconde lettre du Général aux Provinciaux. Sans faire allusion à l'insinuation reçue, le Père Roothaan « croit devoir ajouter » les maisons de noviciat., « particulièrement Saint-Acheul et les autres notablement nombreuses ». Puis il poursuit : « Nous devons tâcher de nous effacer et expier ainsi la trop grande confiance que nous avons eue à la liberté promise dans la Charte et qui ne se trouve que là. » (21 Juin.)
Enfin troisième lettre, le 27 juin : « Je vous écris aujourd'hui pour vous consoler un peu et tempérer par des explications la douleur que les mesures indiquées dans les deux lettres précédentes ont dû naturellement vous causer. — i° 11 n'est pas question d'abandonner nos maisons, mais seulement de diminuer dans quelques-unes le nombre des sujets. — 2° Les noviciats peu nombreux et cachés pourront se conserver... L'épreuve est grande; mais j'espère qu'elle aura un résultat tout opposé à celui dont nos ennemis s'étaient flattés. »
Et en Post-scriptum :
«... Si d'en haut je n'ai reçu ni ordre ni conseil avoué, on m'a pourtant dit : Vide et considéra. Sapienti pauca! » (27 Juin.)
Dans un autre Post-scriptum pour le Provincial de Lyon, le Père Général l'assure que le scolasticat de Vais peut être maintenu dans le statu quo et que l'on pourrait conserver un noyau de noviciat à Avignon et à Toulouse, pour y revenir plus tard ; « car dans six mois, a dit encore M. Rossi, il ne sera peut-être plus nécessaire de prendre des précautions ».
On voit par ces lettres quelle part revient au Saint-Siège dans la solution de l'affaire des' Jésuites en 1845. 11 serait excessif de dire qu'il s'en soit désintéressé et que le Gouvernement français ait eu en définitive à traiter de puissance à puissance avec le Général de l'Ordre agissant dans la plénitude de l'indépendance. L'intervention du Saint-Siège pourrait être comparée à celle d'un père à
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l'égard d'un fils majeur, liii-mèine chef de famille, et qui se voit obligé de prendre une décision importante. Le père s'abstient de donner ni ordre ni conseil; mais sa manière de voir sur le cas présent n'est pas douteuse. Et cela est plus que suflisant pour supprimer toute hésitation quand il s'agit du Pape et du premier Supérieur de la Compagnie de Jésus. M. Rossi, dans sa dépêche du 23 juin, affecte de laisser les Jésuites à l'arriére-plan ; il ne veut connaître que le Saint-Siège. Dans une phrase intentionnellement entortillée, il affirme que c'est le Saint-Siège qui décide, tout en désirant « laisser aux Jésuites le mérite de cette prudente résolution d'un acquiescement volontaire ». Mais, dans la lettre particulière au ministre qui accompagne la correspondance officielle, il se voit contraint d'avouer que sa rédaction ne plaisait pas au secrétaire d'État : « 11 aurait voulu que je fisse une plus large part aux Jésuites, que je misse, pour ainsi dire, le Saint-Siège en dehors'. »
De fait, dans sa correspondance avec le Nonce Fornari, le cardinal Lambruschini intervertit nettement la place et le rôle des personnages. Entre sa manière de présenter les choses et celle du plénipotentiaire, il y a plus qu'une nuance :
« ... Il a été constamment répondu au ministre de France, écrit le cardinal, qu'on savait que le Général des Jésuites prendrait discrètement certaines mesures de prudence pour aplanir les difficultés survenues au Gouvernement; mais que, pour le Saint-Siège, il lui était impossible d'intervenir d'une manière non conforme aux règles canoniques et aux devoirs du ministère apostolique. Il fut conclu en conséquence que, s'il y avait sur ce sujet une demande du Gouvernement au Saint-Siège, il devrait nécessairement y avoir une réponse très convenable dans la forme, mais négative pour le fond...
« De tout ceci il résulte évidemment qu'il n'existe
I. Gulzot, Mémoires, etc. loc. cit. p. 43^. La Compagnie de Jésus. 42
aucune pièce ni publique, ni secrète, qui autorise en quelque façon l'opinion attribuant à l'autorité du Saint-Siège les mesures adoptées spontanément par les Jésuites. »
Quant à la portée de ces mesures, autrement dit l'étendue des concessions faites par le Père Général, la lettre du cardinal Lambruschini n'est pas moins nette et précise. Elle supplée très opportunément au silence de M. Rossi sur ses tractations avec le secrétaire d'Etat : « Jamais, dit-il, je n'ai déclaré à M. le ministre de France, et luimême ne m'a jamais dit avoir compris mes paroles en ce sens que les Jésuites perdraient ou aliéneraient la propriété de leurs maisons et cesseraient d'exister en France. Bien au contraire, il s'est borné en dernier lieu à demander que les Jésuites s'arrangeassent de manière à permettre au Gouvernement de ne pas les voir, ainsi qu'il l'a fait jusqu'à ces dernières années. A quoi j'ai répondu que les petites maisons peuvent facilement n'être pas vues, et que pour les grandes et celles qui se trouvent dans les villes où les passions irréligieuses sont plus violentes, elles seraient réduites à un petit nombre d'habitants, sans toutefois préciser ce nombre... Telle est la mesure des sacrifices qui me paraissent nécessaires, comme je l'ai indiqué dans ma dépêche du 29 juin, pour épargner aux Jésuites de plus grands maux, sacrifices qu'ils s'étaient déclarés prêts à accomplir'. »
Comme on le voit, il y a parfait accord entre les affirmations du cardinal secrétaire d'Etat et les instructions transmises par le Père Roothaan aux Provinciaux de France. Si maintenant on se reporte à la dépêche du 23 juin où ]M. Rossi annonce à son Gouvernement la conclusion de l'alfaire, on constate que les termes en sont déjà quelque peu forcés, mais toutefois assez vagues pour se prêter
I. Lambruschini à Farnari, 4 août 1 845. Dans celte lettre, le seci-élaire d'État se réfère à des dépêches antérieures, du aS juin el du II juillet; elle les résume et les confirme. C'est un document décisif sur toute l'atTuire. Nous en donnons le texte italien aux Pièces justificatives No XIX.
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à des interprétations diverses. L'habile personnage sentait qu'il n'avait pas obtenu tout ce que l'on attendait de lui. Quelques semaines après, comme les Jésuites de France ne paraissaient j)oint disposés à vider leurs maisons, alors qu'ils étaient censés en avoir reçu l'ordre de leur premier Supérieur, M. Rossi osait écrire à M. Guizot : « Je vois maintenant le fond du sac... On n'a pas fait connaître ici au Général des Jésuites le texte des résolutions convenues entre le cartlinal Lambruschini et moi... ^ » Quant à la Note officielle du Moniteur, le moins qu'on en peut dire, c'est qu'elle renferme un outrage aux convenances diplomatiques en même temps qu'à la vérité. La correspondance de Rossi non plus que les Mémoires de Guizot ne portent pas trace de la protestation du cardinal Lambruschini; la lettre au Nonce comble cette lacune fâcheuse. « Il est vrai, dit le secrétaire d'État, que M. le Commandeur Rossi m'a lu un brouillon de sa dépèche envoyée à Paris le 23 juin... Mais dans la feuille dont il me donna lecture, il n'y avait aucune phrase signifiant que la Congrégation des Jésuites dût cesser d'exister en France. Il y avait bien : La Congrégation des Jésuites va se disperser d'elle-même; mais il fut observé que se disperser n'est pas la même chose que se dissoudre. Il n'y avait pas non plus la phrase : Les maisons seront fermées . Et comme je réclamai contre cette expression, lorsque M. Rossi me lut le discours prononcé à la Chambre des Pairs par AI. Guizot, il m'assura positivement ne l'avoir point écrite. Au surplus des personnes, qui se croient bien renseignées'^, affirment que M. Rossi a fait savoir indirecte-
I. Rossi à Guizot, lei'etiSaoût i845. Cf. Guizot, Mémoires. T. VII, p. 4 '(S. Le « texte des résolutions » dont parle le plénipotentiaire ne peut être que celui de sa dépêche du aS juin, dont il donna lecture, dit-il, par t deux fois » au secrétaire d'État. Il n'y en eut jamais d'autre.
a. «Ces personnes qui se croient bien renseignées» dont parle ici le cardinal Lambruschini ne sont autres que lui-même. Voici en effet ce que nous llson s dans une lettre écrite le 3 1 juillet par le P. Roothaaa aux deux Provinciaux de France :
« Le cardinal vint me trouver et m'assurer de nouveau : i° que Rossi
ment au Père Général des Jésuites qu'il n'avait point écrit cette phrase et que, dans la bouche du ministre, elle ne devait pas s'entendre à la lettre. »
Cependant M. Guizot ne se croyait pas sufTisamment armé avec la dépêche de son envoyé. Le lendemain du jour où elle avait paru au Moniteur^ arrangée en bulletin de victoire, l'exprès qui l'avait apportée repartait avec deux lettres pour M. Rossi, l'une officielle, l'autre particulière : « 11 est désirable, disait celle-ci, que nous ayons de Rome une pièce écrite où la conclusion de l'affaire, telle que vous ine l'annoncez dans votre dépêche du 23 juin, se trouve attestée. » — Demander cette attestation au cardinal Lambruschini, il n'y fallait pas songer. Voici le biais imaginé par M. Guizot pour s'en procurer l'équivalent. Lui-même l'explique au plénipotentiaire : « Après avoir donné lecture au cardinal Lambruschini de ma dépêche officielle d'hier en réponse à la vôtre du 23 juin, vous lui en transmettrez officiellement copie, et il vous en accusera officiellement réception. Ce simple accusé de réception, sans observation ni objection, contiendra la reconnaissance du fait et de la négociation qui a annoncé le fait. »
La dépêche officielle était rédigée en conséquence : « Monsieur, Le Saint-Siège a apprécié, avec la haute sagesse qu'il a déployée depuis tant de siècles, la demande que vous étiez chargé de lui faire au nom du Gouvernement du Roi... S. E. Mgr le cardinal Lambruschini vous
niait d'avoir écrit que nos maisons seraient fermées; 2° que le nombre des personnes dût se restreindre à deux ou trois, mais qu'il pouvait y en avoir sept, dix, nombre indéterminé, sans jamais compter les FF. coadjuteurs; 3° que si ces mesures modérées ne contentaient pas le Gouvernement, on tiendra ferme, fallût-il recourir aux tribunaux... A la Chambre M. Guizot ne pouvait pas annoncer ce résultat sans s'exposer à de violentes attaques. Je pense toujours que les mesures indiquées, prises sans se hâter, suffiront; moins encore suffira peut-cire. »
La lettre du secrétaire d'Etat au Nonce était destinée à être communiquée au P. Guidée. C'est sans doute pourquoi il se désigne lui-même par celte expression très claire pour ceux à qui il s'adresse : « des personnes qui croient être bien informées. >'
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a déclaré que la Congrégation des Jésuites en France allait se disperser d'elle-même, etc. » C'était la formule même de M. Rossi, renforcée seulement d'un mot, « il ne resterait dans les maisons que les personnes strictement nécessaires pour les garder ». Mais les deux autres additions faites dans la Note du Moniteur : La Congrégation cessera d'exister ; ses maisons seront fermées, ne figurent point ici. M. Guizot n'avait garde de les soumettre à l'approbation du cardinal Lambruschini. Ainsi donc, pour le trop habile ministre, il y avait deux conclusions de la négociation Rossi, l'une à l'usage de Paris, l'autre à l'usage de Rome.
« Le Gouvernement du Roi, poursuit-il, éprouve une sincère et profonde reconnaissance pour le Saint-Père et pour les sages conseillers dont la prudence a exercé sur la solution de cette grave affaire une si salutaire influence.
« Vous m'annoncez que le Saint-Siège, par un sentiment que nous respectons, désire laisser aux Jésuites le mérite d'un acquiescement volontaire à la résolution qui les concerne. Nous ne faisons point difficulté d'y consentir. La cour de Rome peut aussi compter sur notre entière disposition à concilier l'exécution de la mesure dont il s'agit avec les tempéraments et les égards convenables. De son côté, le (jouvernement du Roi a la confiance que les engagements contractés devant l'autorité et sous la garantie du Saint-Siège seront loyalement accomplis.
« Vous voudrez bien donner communication de celte dépêche à M. le cardinal secrétaire d'État, et je vous engage à lui en transmettre copie. »
Le piège était-il très habilement dressé? Ce n'est pas sûr. En tout cas on s'adressait à un diplomate trop averti pour s'y laisser prendre. La réponse du secrétaire d'Etat nous paraît en son genre un petit chef-d'œuvre. Le cardinal écrit à M. Rossi, le 18 juillet :
« C'est avec le plus vif intérêt, que j'ai pris connaissance de la dépêche de Son Excellence M. le ministre (luizot à vous adressée le 6, et que Votre Excellence m'a
communiquée par sa lettre du 14 courant. La courtoisie des expressions dont le noble ministre a fait usage à notre égard est une preuve des dispositions amicales de S. M. le Roi des Français et de son Gouvernement envers nous. Ces dispositions ne peuvent manquer d'exciter notre reconnaissance, et nous aimons aussi à remarquer que le Gouvernement de Sa Majesté se dit satisfait de la manière dont les Jésuites ont résolu de se conduire dans les circonstances présentes. En prenant spontanément et d'euxmêmes les mesures discrètes de prudence dont j'ai parlé à Votre Excellence, ils ont voulu se prêter à aplanir les difficultés survenues au Gouvernement du Roi, tandis que le Saint-Père n'aurait pu intervenir que conformément aux règles canoniques et aux devoirs de son ministère apostolique.
« J'espère que cette conduite pacifique et modérée des Jésuites, garantie par la prudence et la sagesse de leur Supérieur Général, permettra au Gouvernement du Roi d'user plus libéralement envers eux des égards dont nous trouvons la promesse dans la dépêche de M. le ministre adressée à Votre Excellence, conformément aux déclarations précédentes de Votre Excellence elle-même. »
Pour quiconque est tant soit peu au fait du langage des chancelleries, il est clair que, au lieu delà reconnaissance qu'on attendait de lui, le secrétaire d'État envoyait un démenti, d'une politesse raffinée dans la forme, mais très catégorique pour le fond. Manifestement M. Guizot visait à engager le Saint-Siège dans le passé et dans l'avenir; d'après lui le Saint-Siège avait tout décidé, tout réglé; les Jésuites n'avaient eu qu'à acquiescer « à la résolution qui les concernait ». Par suite le Saint-Siège était garant de l'exécution des « engagements contractés devant son autorité ». Le cardinal, lui, constate que le Gouvernement français se déclare salisfalt des mesures discrètes que les Jésuites ont prises spontanément et d'eux-mêmes ; d'autre part, ce qui en garantit l'exécution, c'est « la prudence et la sagesse de leur Supérieur Général » ; enfin il prend acte