CHAPITRE XII
plaisanterie du xviii' siècle... La scène que la Philosophie et l'Église jouent entre elles est absolument celle du médecin et du malade : — Que diantre faites-vous de ce bras-là ? — Comment ? — Voilà un bras que je me ferais couper tout à l'heure si j'étais vous. — Et pourquoi ? — Ne voyez-vous pas qu'il tire à lui toute la nourriture et qu'il empêche ce côté-là de profiter ?...
« Comme aujourd'hui M. Cousin doit respirer à l'aise ! Qui ne se rappelle ce discours mémorable dans lequel, à l'occasion de la pétition marseillaise, il se déclara l'antagoniste inexorable de la corporation, en ajoutant ces mots mystérieux : Il en arrivera ce quil pourra, prononcés d'une voix si sombre et d'un air si tragique que la Chambre des Pairs tout entière frissonna d'une secrète horreur. Grâce à Dieu, les Jésuites ne sont plus ; le Pape a sauvé M. Cousin \ »
Parmi les catholiques ce fut une véritable consternation. Trois jours auparavant, Y Univers avait fait connaître au public l'avis donné à l'unanimité par la Congrégation des Affaires ecclésiastiques extraordinaires. Cet avis accepté par le Pape, ne pouvait, pensait-on, qu'amener le Non possumus sur lequel on ne revient pas. Aussi le journal s'empressait d'ajouter : « Dès ce moment la mission de M. Rossi est terminée. » (2 Juillet.) La Note, connue dès le 5 au matin, fut d'abord accueillie comme une fausse nouvelle, mais quand le soir du même jour, on la trouva en tète du Messager, qui avait la primeur des communications officielles, il fallut bien se rendre à l'évidence. L'historien de Louis ^'euillot résume ainsi les impressions de son entourage à ce premier moment : « Quel abattement chez les uns, quelle colère chez les autres, quelle déception chez tous ! » Puis il reproduit deux pages trouvées dans les papiers du grand écrivain, lequel raconte, sous forme de mémorial intime, les dernières heures « de ce mauvais jour ». Lerécit a une teinte presque
I, Le Courrier françai.^, 7 Juillet i8^5.
lugubre. Il se termine par une sorte de récapitulation : « Voilà comment nous passâmes de l'inquiétude à l'espoir et de l'espoir à la plus amère tristesse en cette triste journée '. »
Le lendemain la Note paraissait dans VUnivers, suivie seulement de ces quelques lignes : « Cette nouvelle, qu'aucune lettre de Rome ne nous avait laissé prévoir, brise nos cœurs ; rien ne peut ébranler notre foi. Si Rome l'ordonne, les Jésuites se soumettront. L'Eglise de France luttera sans eux, comme elle a lutté pour eux. Leur départ n'enlève rien à ses droits ; il ajoute à ses devoirs. Dieu ne permettra pas que les épreuves diminuent son courage. » (6 Juillet.) Toutefois, dès le jour suivant, le grand organe catholique pouvait publier une information moins affligeante : « Des lettres de Rome, en date du 29 juin, sont arrivées hier à Paris. M. Rossi n'a obtenu de Sa Sainteté qu'un refus positif. Il s'est alors adressé au R. P. Général des Jésuites; et là, il paraît qu'un amour de la paix lui a fait obtenir, probablement sous toutes réserves, des concessions dont nous ne connaissons pas l'étendue.
« Telle est la vérité, ho. Note publiée par le Messager di pu, grâce à l'ambiguïté de la rédaction, faire croire des choses qu'elle ne dit pas. Le but de la mission de M. Rossi a été atteint, en ce sens que les Jésuites français peuvent, sur l'ordre de leur Général, renoncer à l'usage d'une partie de leurs droits de citoyens, ne pas plaider, se disperser même; il n'importe. Mais le ministère semblait annoncer une intervention du Saint-Siège; tout le monde y a été trompé, et nous l'avons cru nous-mêmes. Or, le Saint- Siège a refusé d'intervenir en aucune manière ; il n'a donné ni ordre ni conseil; il a complètement abandonné la cause au jugement du R. P. Général. »
L'affirmation de VUnivers fut acceptée et reproduite par toute la presse; les feuilles antiministériellesy trouvèrent
I. Cf. Louis Veuillot, par Eugène Veuillol. Neuvième édition, T. II, p. 55.
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matière à épigrammes : « M. Rossi a échoué auprès du Pape, écrivait le National ; mais il a réussi auprès du Général des Jésuites. » Et le Courrier Français: « Le U. P. Roothaan a traité de puissance à puissance avec le roi des Français; c'est à lui que notre Gouvernement a envoyé un ambassadeur. Notre diplomatie se relève en Europe. » Les journaux catholiques insistèrent. Pour mieux dégager le Saint-Siège on allait un peu au delà de la vérité. C'est avec les Jésuites que M. Rossi aurait traité, et c'est à eux seuls que les catholiques devaient reprocher une capitulation qu'ils déploraient comme une faiblesse et une honte. Nous voyons dans les correspondances de famille que leur douleur, leur mécontentement, leur irritation même se traduisaient de façon passablement vive et amère.
Le Père Delvaux, très ardent pour son propre compte, se fait l'écho des rumeurs qui circulent autour de lui dans un milieu particulièrement échauffé : « On a mis le Saint- Siège hors de cause ; alors ce sont donc les Jésuites qui s'abandonnent et trahissent l'armée catholique. On ne garde plus de ménagement à notre égard. C'est, dit-on couramment, une lâcheté inutile. Un journaliste catholique en était à son sixième article. Il le déchire : A quoi bon défendre des gens qui ne veulent pas être sauvés?... \^' Univers du 8 fait entrevoir un renoncement partiel aux droits de citoyens. Alors quoi? Où s'arrétera-t-on ?... Enfin beaucoup de sottises; car beaucoup ne sont pas de sang-froid.. : Qu'est-ce que ce Général qui, d'un trait de plume, dispose des droits civils et politiques de tant de citoyens français et du même coup compromet toutes les libertés d'une grande Église ? C'est à lui qu'il faut recourir pour chasser des hommes dont le plus grand crime est précisément de lui être soumis... » (10 Juillet.)
Le Père Guidée, l'homme à l'esprit si pondéré, si peu enclin à l'exagération, rapporte lui aussi ce qu'il voit et entend : « L'émotion est terrible, écrit-il de Paris à la même date. Nous avons fait tout notre possible auprès des
rédacteurs de V Univers pour les modérer... Sauver l'honneur du Saint-Siège n'est pas chose facile devant les déclarations du Moniteur et des journaux officieux... 11 s'agit encore de soutenir le courage des évêques et des bons catholiques blessés au cœur par les nouvelles publiées au Moniteur. » (10 Juillet.) Et deux jours après : « ... Quelle crise!... Quel scandale pour les évêques, pour les fidèles, quand on connaîtra tous les fils de cette négociation, les promesses faites!... Et on les saura... »(12 Juillet.)Le Père de Ravignan résume l'impression sur un ton plus pessimiste encore : « Afiliction profonde pour les gens de bien, scandale pour les faibles dans la foi, sujet de blasphème pour les impies, tel est l'effet de la décision publiée par le Gouvernement et que tous, quoi qu'on fasse, ne peuvent s'empêcher d'attribuer au Saint-Siège. » (12 Juillet.)
Dans une longue lettre à un prélat romain, Mgr Parisis résumait ainsi sa pensée : « La décision prise par le Saint- Siège relativement aux Jésuites est : 1° malheureuse en elle-même., puisqu'elle punit des innocents et des amis, en faisant triompher des ennemis et des coupables ; 2" offensante pour Vépiscopat, en ce qu'elle a été prise sans son concours, sans son avis, et contre le sentiment commun du plus grand nombre des évêques, notamment de ceux qui étaient le plus intéressés à la chose : sur vingt-quatre évêques qui ont des Jésuites dans leurs diocèses, vingt-trois avaient déclaré quils les soutiendraient contre toute prétention du pouvoir à leur sujet; 3° favorable aux idées schismatiques et impies., qui tendent à subordonner l'Eglise à l'Etat, puisque, quoique essentiellement ecclésiastique, elle a été traitée exclusivement par la voie de la diplomatie ; 4" très inexplicable dans sa cause., puisque évidemment les plus grands torts, sinon même les seuls torts réels, ont été du côté de ceux qui sont sortis triomphants du tribunal du Saint- Siège; 5" très dangereuse pour les suites, puisqu'elle jette parmi les catholiques, prêtres et simples fidèles.