‹ La Compagnie de Jésus en FranceChapitre 356 sur 382 · V. Delobel Ed. Soudry · texte numérisé non relu

V. Delobel Ed. Soudry

A. de Latourfondue

La mission que le P. Déplace avait à remplir auprès du duc de Bordeaux rappelle celle de Fénelon auprès du duc de Bourgogne. Le petit-fils de Charles X avait plus d'un trait de ressemblance avec le petit-fîls de Louis XIV; c'était la même fougue, la même nature hautaine et violente. Le précepteur aux prises avec les mêmes difficultés semble bien s'être inspiré des méthodes de son illustre devancier. Par une gravité douce et ferme, unie à l'absolue maîtrise de soi, il s'assura tout d'abord un ascendant que le royal enfant sut accepter au grand profit de sa formation morale. Une relation écrite au jour le jour par le P. Druilhet, « témoin oculaire », nous en a conservé v'iuelques traits qui sont également à l'honneur du maître et de l'élève.

« Le prince fait des éclats; mais avant la classe il demande pardon en ma présence... » Une autre fois, après récidive, « le soir il n'eutpas de repos qu'il ne se fût raccommodé pleinement avec le Père... 11 lui fait une prévenance, lui présente une chaise à la prière. Ou bien il vient dans sa chambre, sous prétexte de chercher un livre; c'estque le silence du Père lui pèse, il veut entendre une parole de paix avant d'aller se coucher. »

Un autre jour le P. Druilhet transcrit un billet reçu de son

confrère : « De gros nuages s'étaient élevés pendant la classe; elle fut mauvaise et finit mal. Je me retirai froidement. Le prince m'accompagna jusqu'à là porte, mais avec un mélange de dépit et de fierté que je ne lui avais pas encore vu. J'avais le cœur navré. Je me jetai aux pieds du crucifix; je lui exposai toutes mes peines. Tout à coup j'entends courir dans le corridor; on frappe, on entre, c'est le prince qui, d'un air ému : — Je suis fâché, me dit-il, bien fâché de ce que j'ai fait; pardonnez-moi; c'est de moi-même que je viens; je vous assure que personne ne m'en a rien dit. »

Presque toujours le mauvais moment passé, l'enfant regrettait sa faute, et, la piété aidant, il s'efforçait de la réparer. On conserve aux Archives de la Province de Lyon plusieurs des billets d'excuses qu'il adressait à son précepteur. En voici quelques spécimens :

« Je vous demande pardon de ce que j'ai fait. Je promets aux Coeurs sacrés de Jésus et de Marie de ne plus répondre, d'être obéissant et de faire tout ce que Monsieur de Place voudra. Henri, ce 11 juillet 1883. »

« Je vous promets, ô mon Dieu, de ne plus jamais faire ce que j'ai fait à Monsieur de Place et je vous demande la grâce de résister au démon qui m'attaque. Henri. »

Cependant malgré ces repentirs et ces efforts le naturel reprenait le dessus et les incartades se renouvelaient. Un jour, c'était au mois de septembre, le Père Déplace se décida à recourir au grand moyen qui avait réussi à Fénelon. « Après y avoir réfléchi devant Dieu, il rédige en cinq ou six articles une charte sévère que, d'un ton d'autorité, il dicte en commençant la leçon. L'enfant étonné relève la tête : — Et si je ne veux pas obéir? — Vous le voudrez, Monseigneur. — Mais enfin... — Il le faut, j'ai l'autorité de Dieu et du Roi, et s'il est nécessaire je saurai vous contraindre. »

C'était en abrégé, la réponse de Fénelon à son prince qui venait de lui jeter à la face : « Monsieur, je sais qui vous êtes et qui je suis. » Le duc de Bordeaux fut subjugué comme l'avait été jadis le duc de Bourgogne. 11 écrivit, signa et remit la pièce au Père Déplace. A partir de ce jour, ajoute la relation, « sa soumission ne s'est point démentie ».

Au reste il paraît bien que le maître avait su inspirer à son élève mieux encore que la crainte et le respect. Les marque»

d'attachement que le jeune prince donnait au Père Déplace sont trop naïves pour n'être pas sincères. Avec les billets d'excuses les Archives conservent des images pieuses portant au verso des inscriptions comme celle-ci : « Pour Monsieur l'abbé de Place, Témoignage de grande amitié. Signé : Henri. « A la nouvelle du départ des Pères il ne dissimula pas, comme on l'a vu, son vif mécontentement. Outre le certificat officiel que nous avons cité et que sans doute il rédigea par ordre, il écrivit à son précepteur le billet confidentiel suivant :

« Monsieur l'abbé, je vous demande de continuer pour moi votre cours d'Histoire. Ayantbienréfiéchi devant Dieu je désire que vous restiez pour être mon confesseur. Je suis désolé si vous partez et ce n'est certainement pas moi qui vous fais partir. J'ai été enchanté de vous et je prierai Dieu pour vous. Henri. 27 Octobre 1833. »

Le 1" novembre, fête de la Toussaint, se terminait la mission du gouverneur et des deux Jésuites appelés par lui auprès du duc de Bordeaux. Cette journée commença tristement pour le jeune prince. Écoutons la relation du « témoin oculaire » :

« Dès trois heures du matin le baron (de Damas) l'entendit pleurer et soupirer. 11 se lève, il s'approche de son lit. — Oh ! baron, lui dit le jeune prince, je vais donc vous perdre, vous, ces messieurs... — Le baron le consola, l'encouragea, lui parla le langage de la tendresse et de la religion; le pauvre enfant était inconsolable. — « Pendant plus de deux heures que je passai ainsi auprès de lui, me dit le lendemain le baron en me racontant la scène, le nom de M. Déplace revint plus de quatrevingts fois à sa bouche... H s'affermit enfin, se leva, fit ses prières avec ferveur et se présenta à la sainte table... » Dans la matinée, il prit le baron à part : — Ah! baron, lui dit-il, que cette matinée m'a fait de bien! — Je le crois, Monseigneur, vous avez reçu Celui qui fortifie et console. — Oui, oui, repritil, mais avez-vous remarqué l'Evangile. Oh! les belles paroles : Beati qui lugent, quoniam ipsi consolabuntur l Et celles-ci encore : Beati qui persecutionem patiuntur proptcr justitiam. Baron, l'avez-vous bien compris? — En me racontant ceci, le digne baron avait les larmes aux yeux de joie et d'attendrissement. » {Archif. lugd. XXI, p. 254.)

Après cela, on ne trouvera pas exagéré le témoignage que le P. Druilhet rendait à l'enfant royal, dans une lettre écrite deux

mois auparavant aux scolastiques théologiens de Brigue : « Notre jeune famille apprendra avec plaisir que mon élève est digne de toute leur affection et de toute la ferveur de leurs prières. Il est impossible de réunir à son âge plus de piété, de raison, de vivacité, d'esprit, de grâce et d'amabilité. » (5 Septembre 1833.)

Déclaration dk M. Cauchy

Au moment où M. Cauchy et M. Billot ont été présentés par M. le baron de Damas à M. le marquis d'Hautpoul nommé sousgouverneur, M. Cauchy a fait au baron de Damas, en présence de Mgr l'évêque d'IIermopolis, de MM. Billot, etc., la déclaration suivante :

« Monsieur le baron, Vous nous avez annoncé la détermination du Roi et la vôtre ; je dois maintenant vous faire connaître la mienne. Vous savez dans quelle position difficile je me trouve placé, non par ma volonté propre, mais par celle de la la divine Providence.

« D'un côté le Roi, et Mgr l'évêque d'Hermopolis comptent sur moi, pour enseigner à l'héritier du trône de saint Louis les Sciences Physique et Mathématique, sans perdre de vue la Religion qui est la première de toutes les sciences.

« Le Roi, le Prince, Mgr d'IIermopolis pensent que sur ce point je peux être utile à l'enfant de la France; et il me sera en effet bien facile de m'entendre à cet égard avec l'illustre orateur qui a si éloquemment défendu la Religion dans ses conférences.

« D'un autre côté en restant auprès de Mgr le Duc de Bordeaux, je puis craindre de passer aux yeux du public pour avoir consenti, pour avoir contribué peut-être à l'éloignement de deux personnes que Mgr le. Duc de Bordeaux, que le Roi lui-même ont constamment honorées de leur confiance, et qui en étaient effectivement bien dignes, je veux dire M. le baron de Damas, et M. l'abbé de Place.

« Cependant, Dieu voit mon cœur. II sait bien que je déplore autant que Mgr le Duc de Bordeaux l'éloignement de ces deux personnes qui étaient si chères au prince; et si je pouvais me

sacrifier aujourd'hui pour conserver l'une d'elles à Mgr, je n'hésiterais pas, dans l'intérêt de INIgr, à faire ce sacrifice.

« Mais la Providence ne le permet pas, et dans cette conjecture, ne voulant, ni être accusé faussement de ce dont on n'a pas craint d'accuser Mgr lui-même, ni refuser à un prélat que j'estime et que j'honore la coopération qu'il attend de moi, je me borne à déclarer :

« loQue je suis complètement étranger à la mesure qui prive MgrleDucde Bordeaux de l'utile appui de M. le baron de Damas et de M. l'abbé de Place.

« 2° Que je ne partage point contre les Jésuites les absurdes préjugés dont vous connaissez toute l'injustice, préjugés que Mgr l'évêque d'IIermopolis a combattus à la tribune et dont le siècle lui-même commence à rougir.

« Je me plais à faire publiquement cette déclaration pour obéir à ma conscience et afin démettre mon honneur à couvert.

a Du reste je ne refuse point de rester comme instituteur auprès du Prince, Mgr l'évêque d'Hermopolis étant précepteur; et il me sera bien doux de compter au nombre de mes collaborateurs un digne magistrat qui a puisé lui-même dans la Religion catholique ce noble courage, cette force invincible que la France entière a si bien eu lieu d'admirer dans un mémorable procès. »

Prague, ce 1" novembre 1833.

A l'eHtrée de la chapelle du Saint Martyre, une grande plaque de bronze doré, fixée sur un marbre noir et scellée dans le mur, contenait l'inscription suivante :

Siste Viator

Atque in hoc sepulcro martyrum probati

Ordinis cunas lege

Societas Jesu

Quae

S. Ignatium Loyola

Patreni agnoscit

Lutetiam matrem

Anno salutis MDXXXIV Aug. XV

Heic nata est

Cum Ignatiiis ipse

Et Socii

Votis sub sacram synaxim religiose conceptis

Se Deo

In perpetuum consecrarunt

Ad Majorera Dei Gloriam.

Décret de partage de la Province de France.

Joannes Roothaan Praepositus Generalis Societatis Jesu

Cum propter domorum numerum niniiamque regni extensionem diffîcilior in dies évadât Provinciae Galliae gubernatio, re diu multumque coram Deo considerata, auditis etiam RR. PP. Assistentibus, praesenti hoc decreto declaramus Provinciam Galliae Societatis Jesu in duas separatam Provincias, quarum una, septentrionem versus, antiquo nomine ProvinciaFranciae nuncupata,domosParisiensem,Ambianensem,Metensem,Lavalliensem, Venetensem, necnon collegium Brugelette in Belgii finibus situm complectitur; altéra, versus Meridiem, antiquo similiter nom ine Provincia dicta Lugdunensis, domos habet Lugdunensem, Dolanam, Aniciensem, Avenionensem, Aquensem, Tolosanam et Lalovescensem. Exteras quoque missiones ita inter utramque Provinciam dividimus, ut ad Provinciam Franciae spectent domus quae in Americae statibus Kentucky et Louisianiae formantur; ad Lugdunensem vero Asiaticae Missiones in Maduré, etc. Ipsos denique utrique Provinciae praeficiendos Praepositos juribus et facultatibus Provincialium juxta nostras constitutiones instructos declaramus.

Romae die 27 Julii 1836.

Joannes Roothaan.

f Joan, Janssen a secr.

Le p. Gury avait demandé au P. Général de vouloir bien prescrire que tous ceux qui faisaient partie de la Province de France au moment de la séparation seraient tenus de faire les uns pour les autres les suffrages en usage dans la Compagnie. Toujours en garde contre les innovations, le P. Roothaan répondit que cela ne s'était point fait encore; il se refusait donc à intervenir d'autorité ; mais rien n'empêchait, ajoutait-il, les Jésuites français de prendre cet engagement de charité les uns envers les autres; seulement il serait bien entendu que la chose n'avait point été réglée à Rome. La pieuse convention eut lieu en effet; c'était la première; par la suite, il y en eut plusieurs autres dans des circonstances analogues.

La dévotion au Très Saint Cœur de Marie n'est guère moins ancienne que la dévotion au Sacré Cœur de Jésus, et elle procède de la même inspiration. Elle fut propagée tout spécialement au XVII' siècle par le Bienheureux Jean Eudes. L'abbé Dufriche des Genettes consacra la paroisse de Notre-Dame des Victoires dont il était curé au Cœur Immaculé de Marie, Refaire des Pécheurs. Lui-même a raconté comment l'inspiration lui en vint pendant sa messe, le 3 décembre 1836, fête de saint François-Xavier. A deux reprises, il aurait entendu une voix intérieure qui lui en donnait l'ordre précis. (Voir le Manuel de VArcliiconfrérie, seconde édition; ou Vie de M. Dufriche des Genettes, par l'abbé A. de Valette. P. 167.) Dans un livre publié en 1909, le Père Le Doré, Supérieur général des Eudistes, donne une version différente dans la note que voici : « M. l'abbé Desgenettes raconte que c'est en entendant le Père Mac-Carthy prêcher la fête du Cœur de Marie le 8 février (année ?) dans la chapelle des Sœurs de Notre-Dame de Charité, Filles du B. Jean Eudes, 193, rue Saint-Jacques, à Paris, qu'il se décida à consacrer sa paroisse au Cœur Immaculé de la Mère de Dieu. » [Le Sacré Cœur de Jésus, Son Amour. 1909. P. I. En note.)

Les deux récits ne sont point inconciliables. 11 se peut La Compagnie de Jésus. 44

que M. Dufriche des Genettes ait pensé à faire la consécration de sa paroisse au Cœur Immaculé de Marie, qu'il en ait même pris la résolution, en entendant un sermon du Père de Mac- Carthy. Puis, comme il aurait oublié sa résolution ou différé de l'accomplir, elle lui aurait été rappelée de la manière racontée dans le Manuel.

Quant à l'invocation ou appellation Refuge des Pécheurs, caractéristique de l'Archiconfrérie, elle se lit avec la date Octobre 1815 dans une inscription assez curieuse qu'on peut voir encore au-dessous d'une Madone, sur la maison portant le N° 20 de la rue de Babylone. La voici dans son entier :

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