CHAPITRE II
d'aumônier dans la maison dite de la Providence. Mais ce n'était pas de quoi satisfaire les aspirations d'un zèle aussi dévorant; le Père Sellier ne tarda pas à élargir beaucoup, peut-être trop, dans la ville et au dehors, le champ de son activité. Avant la fin de l'année 1831, l'infatigable ouvrier se livrait de nouveau au ministère qui avait toutes ses préférences, les Missions des villes et des campagnes. Toutefois son séjour de quelques mois à ^lontpellier avait suffi à l'homme de Dieu pour laisser dans la partie la plus chrétienne de la population un souvenir durable, et c'est ce souvenir, dit son biographe, « qui a préparé les voies à l'établissement d'une résidence de la Compagnie de Jésus dans cette ville », vingt ans plus tard. (1851.)
Un autre Jésuite pour qui il n'y avait plus de place en France par suite de la Révolution, c'était le Père Guyon, ce missionnaire, si l'on peut dire, de taille plus grande que nature. Celui-là pouvait s'appliquer en toute vérité la parole du saint Précurseur : Je suis une voix; Ego sum vox. Cette voix, tous les échos du pays en avaient retenti depuis quinze ans. Assurément, au lendemain de 1830, le Père Guyon n'aurait pu prêcher quelque part en France sans se faire lapider; d'ailleurs pas un évêque, ni un curé n'eût osé l'appeler dans son église. Il ne lui restait qu'à aller dépenser au dehors une ardeur qui l'eût bien vite consumé sur place. Il partit donc, avec un jeune compagnon, le Père Jacques Ferrand, qui avait déjà commencé, lui aussi, une belle carrière de prédicateur. Ils s'offrirent d'abord à prendre du service en Angleterre; mais l'essai fut de courte durée. Le Père Ferrand fut envoyé à Fribourg, et le Père Guyon, après avoir parcouru la Belgique et différentes parties de l'Allemagne, s'arrêta enfin à Chambéry. Pendant toute l'année 1831, il évangélisa la Savoie, avec le Père Brenot, et dans les premiers jours de 1832, nous le voyons entreprendre avec plusieurs de ses confrères, y compris le Père Sellier, une grande Mission dans la ville même de Chambéry. Ce fut l'occasion
d'un scandale qui eut alors un grand retentissement et qui montre quelle audace la Révolution de Juillet avait inspirée à l'impiété cosmopolite.
La Mission avait été autorisée par le gouvernement sarde; la population si religieuse de la capitale de la Savoie s'apprêtait à s'y porter en masse. L'ouverture s'en fit le jour de l'Epiphanie par une procession solennelle. Comme le Père Guyon allait prendre la parole en plein air, sur la place Saint-Léger, devant plusieurs milliers de personnes, il fut interrompu par les vociférations d'une bande d'énergumènes. Le désordre se renouvela dans la cathédrale, et, pourla première fois de sa vie, le missionnaire dut renoncer à se faire entendre. Encouragés par l'inertie des autorités, les perturbateurs revinrent à la charge le lendemain ; ils avaient juré d'empêcher la Mission. Au sortir de l'église ils se portèrent contre le collège des Jésuites et tentèrent de l'envahir, en poussant des cris de mort. Le syndic de Ghambéry, marquis d'Oncieu, crut devoir céder à l'orage; l'ordre fut donné de suspendre la Mission, à raison des troubles auxquels elle donnait lieu. Le Père Guyon publia une protestation modérée dans h forme, mais très ferme dans le fond. On ne pouvait, disaitil, lui reprocher non plus qu'à ses confrères d'avoir provoqué personne au monde. 11 avait annoncé la parole de Dieu dans quarante des plus grandes villes de France sans que la liberté de son ministère eût jamais été entravée. Ainsi, parce que les manifestations publiques de foi et de piété déplaisaient à quelques libres penseurs, il fallait sacrifier les droits et la liberté de toute une population attachée à ses croyances!
Malheureusement cette thèse étrange, qui devait plus tard inspirer notre législation, était déjà à l'ordre du jour dans les sphères gouvernementales et administratives. On trouvait plus commode et moins périlleux de vexer les catholiques que d'imposer silence aux mécréants.
L'effervescence des premiers jours une fois apaisée, les Jésuites dispersés, et au besoin déguisés, purent, comme