CHAPITRE II
Il en résulta une obscurité salutaire. Le magistrat, M. Giroud deLabruyère, poursuivit son examen avec une attention minutieuse, mais sans manifester aucune impression désobligeante. Le Père Druilhet fut retenu au [)oste le reste de la nuit. Le lendemain dans la matinée nouvel interrogatoire pendant trois heures d'horloge. Au reste la franchise et la bonne grâce du prévenu avaient fini par gagner le cœur du policier qui n'était pas un méchant homme et qui vraisemblablement exécutait des ordres venus de plus haut. On se sépara bons amis. La dernière parole du commissaire ne fut même qu'une petite malice plutôt bienveillante : — « Adieu, M. l'abbé, allez, prêchez, faites vos affaires, mais ne portez pas vos lettres en voyage. » L'incident aurait pu finir plus mal'.
Par le fait même qu'elle obligeait les Jésuites à se disperser, la Révolution de 1830 donna à l'Ordre de saint Ignace l'occasion de prendre pied en divers lieux, où il n'avait pu s'établir jusque-là. On peut rapporter à cette date la fondation de ses deux résidences les plus importantes après celle de Paris et qui devaient être par la suite les chefs-lieux de deux Provinces nouvelles, celle de Lyon et celle de Toulouse.
Au moment de sa suppression la Compagnie de Jésus possédait à Lyon le grand collège de la Trinité, auquel élait annexé un pensionnat, un autre collège dit de Notre- Dame au pied de la colline de Fourvière, enfin une maison professe avec un noviciat sous le vocable de saint Joseph. Les souvenirs qu'elle y avait laissés facilitèrent l'établissement des Pères de la Foi dans la ville et dans le diocèse. En 1824 des instances furent faites auprès du Père de Glorivière par nombre de familles désireuses de
I. L'Ami de la Religion en fait le sujet d'un long article qui a pour litre : «Le secret des Jésuites surpris et dévoilé ». N° du lo juillet 1882.
confier aux Jésuites l'éducation de leurs enfants ; en même temps une pétition était adressée au Roi pour l'érection d'un collège de la Compagnie à Lyon. Mais les Jésuites ne pouvaient diriger une maison d'éducation que sous le couvert de l'autorité épiscopale et avec le titre de petit séminaire. Or, le cardinal Fesch, grand protecteur des Pères de la Foi, n'aimait pas les Jésuites. Pendant dix ans aucun des prêtres et des clercs lyonnais qui auraient voulu entrer dans la Compagnie de Jésus ne put obtenir le consentement de l'administration diocésaine. Le premier Provincial de France, le Père Richardot en gémissait ; mais il ne se permit d'en faire la remarque qu'au moment où cet état de choses prit fin. L'évêque de Limoges, Mgr de Pins, était nommé administrateur apostolique du diocèse de Lyon : — « Voilà, écrit le Père Richardot, qui change la face des affaires. » (23 Novembre 1823.)
Le pieux archevêque d'Amasie était loin de partager les préventions du cardinal. Tout au contraire, pendant les dix-sept ans qu'il gouverna l'église de Lyon, il ne cessa de témoigner aux Jésuites une bienveillance qui parfois leur parut à eux-mêmes excessive. Nous avons dit quelle fut Tattilude de Mgr de Pins vis-à-vis des malheureuses Ordonnances de 1828. Aucun membre de l'épiscopat ne s'engagea plus à fond dans la résistance, ni ne donna une formule tout à la fois plus énergique et plus doctrinale à sa protestation en faveur des Jésuites.
Toutefois, le moment n'était pas encore venu pour eux d'avoir une résidence dans la métropole religieuse des Gaules; mais du moins, ilri ne se voyaient plus systématiquement tenus à l'écart; on faisait appel à leur ministère ; on les invita même pour des stations de Carême ; l'une d'elles, prêchée par le Père Etienne Déplace, eut un tel succès que, au dire du Père Guidée, « elle détermina l'établissement de la Compagnie à Lyon ' ».
i. Notices historiques sur quelques membres de la Société des Pères du Sacré-Cœur, etc. Tome II, p. a68.
CHAPiTHE II 93
Les préjugés contre les Jésuites n'y étaient pas plus inconnus qu'ailleurs ; les histoires funambulesques mises en circulation par la presse libérale trouvaient créance dans la population lyonnaise. Une légende avait cours, d'après laquelle les Jésuites, avant de quitter le collège de la Trinité, en 1762, avaient enfoui dans les souterrains un trésor qu'on évaluait à une vingtaine de millions. Malheureusement personne ne pouvait dire à quel endroit il fallait diriger les recherches; mais on espérait bien qu'un jour ou l'autre un heureux hasard amènerait la découverte. En 1829 des travaux d'aménagement entrepris au collège royal — l'ancien collège des Jésuites — réveillèrent les espérances. On se flattait déjà parmi le peuple de voir les patentes supprimées et la contribution foncière allégée, grâce à la riche aubaine qui allait tomber dans les caisses publiques '. Pour cette fois on ne trouva rien.
Mais quelques années plus tard, en 1835, l'opinion fut de nouveau mise en émoi. L'histoire est vraiment curieuse. Gomme on procédait à des réparations dans les sous-sols du collège, il fut aisé, à un certain moment, de reconnaître, au son que rendaient les marteaux le voisinage d'une cavité. Le fonctionnaire municipal qui surveillait les ouvriers fît arrêter le travail. Persuadé qu'on touchait à la bienheureuse cachette, le bonhomme s'en vint la nuit suivante, avec deux compères, pour s'emparer du butin. D'après les récits du temps, on peut croire ou que la cavité était vide, ou que, ayant servi de sépulture, elle renfermait quelques ossements. Mais, le jour venu, quand on reprit l'ouvrage, l'état des lieux révéla la visite nocturne. Naturellement on eut des soupçons; l'enquête amena l'arrestation de l'explorateur. Avait-il mis la main sur les millions des Jésuites ? C'est le point qu'il s'agissait d'éclaircir. Après de longues et minutieuses perquisitions, le tribunal de première instance renvoya le prévenu des
i.Cî. L'Ami de la Religion. N" 1529.
fins de la poursaite, le déclarant coupable seulement de trop de crédulité. De son côté le maire de Lyon, pour calmer les imaginations surexcitées par cette aventure, informait la population par une lettre aux journaux que « le sieur Tenon, aide-architecte et père de cinq enfants, n'avait trouvé dans les souterrains du collège autre chose que la perte de l'emploi qu'il avait dans les bureaux de la ville ' ».
D'autre part, la Compagnie de Jésus comptait de nombreuses et chaudes sympathies parmi les meilleures familles de Lyon. On en avait pour preuve le chilFre de la colonie lyonnaise à Fribourg. Dès 1824, le Père Drui- Ihet écrivait de Lyon, où il se trouvait de passage, que beaucoup de pères de famille qui envoyaient leurs lîls à Saint-Acheul, demandaient maintenant des places à Dôle, où le petit séminaire avait été ouvert l'année précédente. « Saint-Acheul, ajoutait-il, se dépeuplerait bien plus encore, si nous avions ici une maison. Tous les pères de famille ladésirent et nous pressent. Mais il, y a quelques obstacles... » (20 Nov. 1824.)
Aussi, au lendemain des journées de juillet, trois Jésuites, les PP. Rigaud, Besnoin et Augry trouvèrent tout d'abord à Lyon un asile dans des maisons amies. Ils ne tardèrent pas à s'employer, avec l'agrément de l'autorité ecclésiastique, au ministère sacerdotal dans les communautés et les pensionnats. Six mois plus tard, dans les premiers jours de janvier 1831, le Père Provincial luimême vint avec son Sociu.s fixer sa résidence à Lyon. Il s'y trouvait mieux qu'à Paris pour correspondre avec les établissements de Suisse, d'Italie et d'Espagne, qui avaient recueilli la plus grande partie du personnel de la Province. Le Père Druilhet reçut l'hospitalité chez le comte d'Herculais; le Père Gury chez M. de Verna.
L'année 1831 fut marquée à Lyon par de formidables
I. L'Ami de la Religion, lome LXXXIII, cons^]^cre cinq articles à celte histoire burlesque.