CHAPITRE II
avait déshabituée de la fréquentation des sacrements. En cette année le Père Leblanc écrivait que le personnel de la résidence était surchargé, qu'il ne pouvait donner satisfaction aux seules demandes qui lui venaient de la ville. Quant aux campagnes, ajoutait-il, nous ne pouvons y exercer notre ministère, « faute de savoir la langue'. »
Cette même année 1832 vit encore les commencements de la résidence de Lalouvesc. Ce nom n'est pas celui d'une grande ville comme Lyon ou Toulouse. Lalouvesc est un modeste village assis presque à califourchon sur un col des Cévennes à 1.100 mètres d'altitude. Les sommets qui le dominent, aussi bien que les pentes raides qui encadrent les vallons, portent un manteau de forêts d'aspect sévère. Avec des échappées gracieuses, des panoramas lointains splendides, s'étendant d'un côté jusqu'aux Alpes, de l'autre jusqu'à la chaîne du Mézenc, le caractère du paysage reste plutôt grave et austère ; on n'y aborde qu'après une ascension toujours plus ou moins laborieuse; le sol y est pauvre et le climat âpre comme il peut l'être à une pareille hauteur. Rien ne distingue le pauvre village de tant d'autres, attachés comme lui aux flancs des montagnes du massif central, et il serait sans doute parfaitement inconnu s'il ne gardait le tombeau de l'humble Jésuite qui fut au dix-septième siècle l'apôtre de ces contrées déshéritées. François Régis mourut à Lalouvesc au cours d'une Mission, le 31 décembre 16j0. Depuis lors les populations n'ont pas cessé d'accourir de vingt lieues à la ronde pour vénérer et implorer celui qu'elles n'appellent pas autrement que le saint Père. . Pendant la Révolution l'église fut d'abord, par ordre du district de Tournon, dépouillée de tout ce qui avait quelque valeur, y compris la grille qui fermait la chapelle du saint; toutefois les émissaires n'osèrent pas toucher ;i la châsse d'argent qui contenait ses restes mortels. JNI; is
I. Lettre duP. Michel Leblanc au ï. R. P. Roothaan, 3 août iSS'j.
il était à craindre que la cupidité fût plus forte que le respect, ce qui arriva, en effet, peu de temps après. Les trois frères Buisson, de la Grangeneuve, résolurent donc de mettre en sûreté ce qu'ils regardaient comme le trésor et le palladium du pays. En compagnie d'un jeune clerc, J.-B. Bilhot, ils pénétrèrent dans l'église à la faveur de la nuit, ouvrirent la châsse, en retirèrent le coffre de bois scellé où se trouvaient les reliques, et le remplacèrent par un autre rempli d'ossements pris au cimetière. Cela fait, ils emportèrent le précieux dépôt et le cachèrent entre deux planchers, dans une chambre de la maison paternelle'. Il y demeura huit ans. Mgr d'Aviau du Bois de Sanzay, alors archevêque de Vienne, rentré de l'émigration, dès 1797, fut admis à le vénérer, et il prédit que la maison qui avait recueilli ces restes sacrés, serait bénie comme celle de l'Israélite qui avait jadis abrité l'Arche d'Alliance. Enfin, la paix rendue à l'Église par le Concordat, l'évêque de Mende, Mgr de Chabot-Rohan, dans le diocèse duquel Lalouvesc se trouvait alors, procéda à la reconnaissance authentique du saint corps et le replaça solennellement dans l'église. (13 Juillet 1802.)
De ce moment les troupes de pèlerins reprennent le chemin de la sainte montagne ; d'année en année elles arrivent plus nombreuses; l'apostolat posthume du saint Père s'exerce avec une intensité croissante ; son tombeau est une de ces fontaines mystiques d'où s'écoulent perpétuellement des flots de grâces pour les âmes et pour les corps.
Les événements qui s'y accomplissent avant même que les Jésuites soient de nouveau commis à sa garde ne sont pas des hors-d'œuvre dans l'Histoire de la Compagnie de Jésus; car enfin saint Régis lui appartient toujours. Sans entrer dans d'autres détails sur la période qui précéda le
I. On peut voir le procès-verbal de cet enlèvement signé des frères Buisson et de trois prêtres témoins du fait, dans Le Tombeau de saint François Régis à Lalouvesc, "^nv Frédéric de Curley, S. J. Lyon, Vitte et Perrusel, i886. Il porte la date du 7 janvier 1794.
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retour des Pères à Lalouvesc, nous rappellerons deux institutions qui y prirent naissance à cette époque.
Le 29 juin 1824, se trouvait parmi les pèlerins de la sainte montagne un magistrat distingué par ses vertus chrétiennes autant que par sa valeur professionnelle. C'était M. Gossin, vice-président du Tribunal de la Seine et plus tard conseiller à la Cour Royale de Paris. C'est en cette qualité qu'il devait prendre devant ses collègues réunis en assemblée plénière la défense de la Congrégation, dont il était lui-même un membre assidue Gravement malade il était venu implorer par l'intercession de saint Régis un soulagement que l'art des médecins était impuissant à lui procurer. On a conservé la formule d'un vœu écrit de sa main et qui fut déposé près des reliques pendant la messe : « Si Dieu, disait-il, me rend la santé et les forces, je m'emploierai tout entier à l'œuvre que je médite depuis longtemps et que je n'ai pas eu le courage de réaliser jusqu'ici. » Cette œuvre avait pour objet de combattre le fléau des unions irrégulières, et, selon les expressions de M. Gossin, de « travailler à la réforme des mœurs par le saint sacrement de mariage ». La confiance du généreux chrétien fut exaucée et lui-même sembla dès lors n'avoir plus d'autre souci que d'accomplir sa promesse. Telle est l'origine de la Société de Saint-François- Régis, aujourd'hui établie dans le monde entier et qui peut être considérée comme une des auxiliaires les plus actives et les plus bienfaisantes des Conférences de Saint- Yincent-de-Paul.
A la même date, le premier évêque de Viviers, Mgr Molin, avait tenté l'établissement d'une société de missionnaires diocésains attachés au pèlerinage de Lalouvesc. L'un d'eux était l'abbé Terme, un saint prêtre dont la carrière fut courte mais dont la mémoire est restée en vénération. C'est lui qui le premier eut la pensée d'ouvrir près du tombeau de saint Régis une maison pour recevoir
i.Cf. Tome I. P. 874.
les femmes qui voudraient y passer <{uelques jours dans les exercices de la retraite. Une association de personnes pieuses fut organisée par ses soins dans ce but; elles devaient également s'employer à l'instruction des petites filles dans les écoles de villages; il leur donna un règlement et les forma à la vie religieuse. Quand les Jésuites vinrent remplacer à Lalouvesc les missionnaires séculiers, l'abbé Terme obtint de rester ave ceux, partageant leur vie et leurs travaux. Bientôt, frappé à mort comme le Saint lui-même, au cours d'une Mission de village, il expira entre leurs bras, leur léguant en héritage la petite société orpheline dès le berceauVPeu après, sous l'impulsion du Provincial de Lyon, le Père Renault, elle se partagea en doux congrégations distinctes, celle des Sœurs de Saint-Régis, enseignante, et celle de Notre-Dame-du- Cénacle, vouée principalement à l'œuvre des retraites selon la méthode des Exercices de saint Ignace ^ (12 Décembre 1834).
C'est dès 1831, quelques mois après la destruction de toutes les maisons de la Compagnie de Jésus, que l'évêque de Viviers, Mgr Donnai de la Brageresse, songea à la rappeler auprès du tombeau de l'apôtre du Velay. Aucune invitation ne répondait mieux aux vœux des expulsés. Elle fut acceptée avec empressement et reconnaissance. Au point de vue des avantages temporels, la situation n'avait rien de séduisant. Les Jésuites seraient simplement les hôtes et les aux.iliaires du curé de Lalouvesc pour l'époque des pèlerinages, c'est-à-dire pendant les quatre mois de la belle saison. Ces conditions s'accordaient mal avec les usages et les règles canoniques; mais on laissait au temps le soin d'y remédier. Le Père Sellier fut désigné pour cette fondation, si tant est que l'on puisse qualifier de
1 . « Lethali pleuritide correptus D. Therme e vii'is sublatus est, cum jam inter Nostros ex speciali IL P. Pro^incialis gratld adscriptas essel... Jamjamdiem supremuin clausurus, opus imperfecluin PI'. Societatis c'tinmendavit. » (Litl. ann.)
2. Cf. La Société de N.-D.-du- Cénacle. Origine:» et Fondateurs, par le P. G. O. Longhaye. 8% Paris, 1898.