CHAPITRE II
fondation ce premier essai. De fait, il figure dans les catalogues avec le titre de Supérieur, à partir du 1*'' octobre 1832, C'est donc de ce jour que date la nouvelle résidence qui devait compter parmi les plus importantes que la Compagnie ait eues en France depuis un siècle, et surtout parmi celles qui lui furent le plus chères.
Le Père Sellier se rendit à Lalouvesc après cette ^lission de Cliambérysi malheureusement interrompue, dont il a été parlé plus haut. Il y arriva le 25 février, au cœur de l'hiver. Ce n'était pas le moment pour un ouvrier apostolique tel que lui d'y planter sa tente. Aussi dès le lendemain il partait pour commencer la Mission dans le village de Rochepaule, limitrophe de Lalouvesc, encore que de l'un à l'autre la distance soit de trois lieues. Là, il eut un avant-goût des fatigues et des consolations qui attendaient les frères et successeurs de saint Régis dans ces âpres montagnes, où lésâmes ont gardé leur foi comme la nature ses rudesses. Le vieux missionnaire n'avait rien vu de semblable dans les molles campagnes de Picardie. 11 ne pouvait se tenir de faire part de ses impressions dans une lettre écrite sur place. La partie descriptive manque de dessin précis, mais même après les progrès accomplis depuis quatre-vingts ans, on ne peut pas dire qu'elle soit imaginaire.
« L'église, le presbytère et quelques maisons occupent le sommet d'un plateau, plus inaccessible que celui de Lalouvesc; le reste des habitations est épars çà et là, à une et deux lieues de l'église, les unes sur d'autres sommets, d'autres dans le creux des vallées, d'autres sur le penchant des ravins; on n'y peut arriver que par des 'sentiers étroits longeant des précipices. Voilà quatre semaines que nous donnons dans ce village les exercices de la Mission. En dépit du froid, de la neige et du verglas, les gens les suivent avec une assiduité admirable. Le premier coup de cloche se fait entendre à quatre heures du matin; un grand nombre sont déjà arrivés à la porte de l'église, et souvent il faut ouvrir une heure plus
tôt pour ne pas les laisser grelotter dehors. Hier, mardi, c'était le jour delà communion générale des femmes. Un des missionnaires (le Père Sellier lui-même) était resté jusqu'à deux heures du matin pour confesser. Comme il sortait de l'église pour aller prendre un peu de repos, une troupe de femmes et déjeunes filles arrivèrent des quartiers les plus éloignés, afin de se préparer à la communion qui ne devait avoir lieu que vers huit heures, de sorte que le Père n'eut pas la peine de fermer l'église. La pieuse caravane, qui avait dû se mettre en route vers minuit, s'empara du lieu saint et y resta, ainsi que les autres personnes qui arrivèrent successivement, depuis deux heures et demie jusqu'à la fin de la cérémonie qui ne se termina pas avant dix heures du matin^.. »
Telles étaient les prémices de l'apostolat des Jésuites du xix' siècle dans le champ fécondé deux cents ans plus tôt par les travaux du saint Père. Aussi le Père Sellier disait-il en terminant sa lettre : « Je quitte ce pays avec regret et avec joie; avec joie, en voyant ce que le Seigneur y a opéré, et avec regret de ce qu'il y en a si peu qui lui ressemblent. »
Au reste l'intrépide missionnaire ne quittait un village que pour passer dans un autre, où il trouvait semblables fatigues et semblable moisson à recueillir. En cette année de début, il n'eut avec lui, à Lalouvesc, pendant les quatre mois des pèlerinages, qu'un seul compagnon, le Père Jules Valantin. Mais dès l'année suivante la communauté comprenait huit prêtres avec trois frères coadjuteurs ; l'affluence des pèlerins allait grandissant, et pour satisfaire aux exigences de leur dévotion, les missionnaires n'étaient jamais assez nombreux. Les bonnes gens des campagnes, qui forment en immense majorité la clientèle de saint François Régis, ne viennent pas en effet visiter son tombeau sans se confesser et communier. C'est la Mission de l'apôtre des humbles et des pauvres qui se
!. 23 mars 1882. Vie du P. L. Sellier, p. a 19.