CHAPITRE II
à Lyon, pendant que le Père Druilhet et ses deux compagnons s'acheminaient vers Turin, où ils arrivèrent le 4 mai. Ils comptaient y trouver le marquis de Foresta ; mais, par suite d'un malentendu, ce ne fut qu'après plusieurs jours de recherches qu'ils réussirent à le rejoindre; c'était à Ghambéry qu'ils auraient dû l'attendre. En même temps que les instructions de la cour de Prague, le messager royal remit au Père Druilhet celles qui lui étaient adressées de Rome par le Père (jénéral et le Père Assistant de France. Ces lettres doivent trouver leur place ici ; nous croyons, en effet, qu'elles aideront à connaître la Compagnie de Jésus; d'autre part elles expliquent sa conduite dans une circonstance singulièrement épineuse. C'est pourquoi, même avec quelques redites, elles ont leur intérêt pour ceux qui cherchent la vérité.
« Je puis, écrit le Père Piozaven, vous parler maintenant avec moins de mystère que je ne l'ai fait dans les lettres que vous avez reçues à Lyon. Le Père Renault vous a tout expliqué. Votre surprise a été grande sans doute.; la nôtre n'a pas été moindre. Il n'y avait pas à hésiter ; d'autant plus que celui qui était chargé de la commission était muni de lettres qui auraient fait intervenir l'autorité du Pape, si cela avait été nécessaire. Nous avons jugé qu'il valait mieux faire les choses de Jjonne grâce. Les circonstances d'ailleurs demandent que nous nous empressions de donner à Charles X cette preuve de notre dévouement et de la reconnaissance que nous devons à son auguste maison. Henri IV a eu pour notre Compagnie les sentiments d'un grand roi et l'amour d'un père ; que ne lui devons-nous pas ? Louis XIII et Louis XIV nous ont comblés de bienfaits... C'est bien à contre-cœur que Louis XV a signé l'édit de notre suppression, et ce n'est point non plus en consultant ses sentiments personnels que Charles X a donné les Ordonnances de Juin. Nous devionsnous empresser de saisir l'occasion de prouver qu'il n'y a rien de gravé dans nos cœurs que le souvenir des bienfaits. Un refus de notre part eut été mal
interprété. Si le Roi avait été sur son trône, c'eût été autre chose ; refuser n'eût été que se soustraire à un honneur. Mais le désir d'un souverain exilé est à nos yeux quelque chose de plus respectable que la volonté d'un prince puissant.
« Il me semble vous entendre dire, mon Révérend Père, que tout cela est fort bien, que vous l'approuvez volontiers, mais ce qui vous touche, c'est que le choix soit tombé sur vous. A cela je réponds qu'il fallait bien que le choix tombât sur quelqu'un, et que c'est sans doute votre faute si le Père Général a jugé que, de tous les sujets dont il pouvait disposer, vous étiez celui qui convenait le mieux à cet emploi. Au reste, il est inutile de parler de cela; vous avez votre mission et cela suffit. Vous ne l'avez pas désirée; ainsi elle vous vient d'en haut et vous avez droit d'en attendre les secours qui vous seront nécessaires...
« Je pense que vous serez content du compagnon qui vous est donné. Vous ferez bien de vous rendre le plus tôt possible à votre destination. Il est inutile que vous retourniez en France, et cela pourrait avoir des inconvénients. Il faut garder le plus grand secret possible. M. le marquis de Foresta aura soin de vous procurer des passeports. Quand vous serez au terme, vous ferez bien de garder vos noms de guerre. Si, à votre passage à Turin, vous pouvez éviter de voir nos Pères, cela vous épargnera bien des questions, auxquelles vous ne devriez pas répondre..; Si, contre notre attente, on vous parlait d'appointements, je n'ai pas besoin de vous dire qu'il ne faut y entendre en aucune façon. Victiim et vestitum sicut decet pauperes religiosos^ c'est tout ce que vous devez et pouvez accepter. »
La lettre du Père Roothaan était brève; il remerciait le Père Provincial de France pour « l'activité, le zèle et la prudence » dont il avait fait preuve dans l'exercice de sa charge « en des temps si difficiles » ; quant à la mission à laquelle il était appelé, le Père Général s'en tenait, disait-il,