‹ La Compagnie de Jésus en FranceChapitre 62 sur 382 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

à l'instruction qu'il avait rédigée pour cet objet et qu'il lui faisait remettre. Ce document, écrit en latin, mérite d'être signalé à ceux qui voudraient publier une nouvelle édition des Monita sécréta de la Compagnie de Jésus. En voici la substance^ :

« Tout d'abord, dit le Père Roothaan, nous ne devons pas nous dissimuler que la fonction qui nous est confiée est moins un honneur qu'une charge très lourde et pleine de dangers. Elle l'eût été en tout temps, mais aujourd'hui plus que jamais... Puis donc qu'il n'a pas été possible de refuser ce qui était demandé de façon si pressante, je crois de mon devoir de vous donner les avis suivants :

« 1° En ce qui regarde vos personnes et votre genre de vie, vous vous rappellerez ceux de nos anciens Pères qui ont eu à vivre dans les cours. S'enfermant dans les limites de leur office, la prière, l'étude, leurs exercices spirituels, comme en communauté, ils sauvegardaient ainsi leur liberté... Au milieu de la cour, ils menaient une vie modeste, religieuse, recueillie, séparée du monde, uniquement applifjuée à Dieu et à leur emploi. Les Ordonnances des Pères Généraux renferment à cet égard des recommandationsauxquelles je vous renvoie, mais je vous signale surtout ce qui est prescrit en vertu de la sainte obéissance, in virtute sanctae obedientiae, relativement aux affaires de la politique. Si donc on vous sollicitait de vous en occuper, vous devriez répondre : « Ces choses sont « étrangères à notre emploi comme à notre vocation; ce « n'est pas pour cela que nous sommes ici. »

« 2° En ce qui concerne vos fonctions auprès du jeune prince. Dieu vous inspirera ce qui convient, dabit Doininus spiritum bonum. Sans doute, vous devez faire qu'il progresse dans les Sciences et les Lettres; mais ce qui importe bien davantage, c'est qu'il apprenne à se faire un jugement sain et droit sur les personnes et sur les choses,

I . L'autographe se trouve aux Archives de la Province de Lyon, XXI. P. «9>.

qu'il acquière de la force d'âme et l'amour de la justice, qu'il comprenne que ce n'est point tant son droit que son devoir de défendre ses droits, en se gardant toutefois de s'arroger des droits qui ne lui appartiennent point.. . Qu'il se persuade bien que le travail est nécessaire aux princes encore plus qu'aux autres hommes... Enfin, (dernière recommandation qui a une saveur particulière sous la plume du Général des Jésuites) vous éviterez de te pousser trop dans la piété; vous devez user en cette matière de beaucoup de modération, multam adhihendam moderationem. » Le Père Roothaan invoque ici l'autorité d'un de ses prédécesseurs, saint François de Borgia, écrivant au Provincial de la Province d'Aquitaine : « Nous ne devons pas vouloir rendre nos élèves pensionnaires trop religieux. — Si cela est vrai pour nos pensionnaires, que dire quand il s'agit de l'héritier d'un trône ^? »

Les voyageurs partirent de Turin le 10 mai 1835 se dirigeant sur Fribourg; le père Druilhet éprouvait le besoin d'aller retremper son courage auprès de ce vénérable Père Godinot, dont il avait partagé les travaux et les sollicitudes pendant les six années de son provincialat. Les explications du marquis de Foresta l'avaient jeté dans des perplexités qu'il n'avait pas éprouvées tout d'abord. Le Père Renault n'était qu'imparfaitement renseigné. On ne désirait point tant les Jésuites, puisque le négociateur ne devait s'adresser à eux qu'en désespoir de cause; on n'en voulait pas deux, mais un seul; on ne lui demandait pas de former le caractère de son élève mais seulement de lui enseigner la littérature et l'histoire; ce cours tel qu'il était esquissé dans la Note du gouverneur, le Père Druilhet l'estimait au-dessus de ses forces; le Père Déplace malade était du même avis, en ce qui le concernait personnellement. Ces réflexions et d'autres encore le Père Druilhet les soumettait au Père Général dans une longue lettre

I. « Non debemus velle convictores nostros facere niniis religiosos. » (S. Fr. Borgia ad Prov. Aquit. i568.) .Si haec de convictoribus, quid de principe ?

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écrite dès le 11 mai, premier jour de son voyage. Elles lui paraissaient assez graves pour faire revenir son Supérieur sur une décision que peut-être il n'aurait pas prise, pensait le Père Druilhet, s'il avait connu toute la vérité.

La réponse du Père Roothaan, écrite de sa propre main, fut que rien ne lui avait été dissimulé, sauf pourtant la note relative aux matières à enseigner. Cette omission même lui paraissait une raison de s'affermir dans sa première impression. Le marquis de Foresta ne lui avait pas dit un mot du programme dont le Père s'effrayait; c'est donc qu'on n'y attachait pas une telle importance. « Tenez-vous en donc, mon bon Père, à ce que je vous ai dit ailleurs ; il s'agit moins à^ instruction que d'éducation... Si, à l'heure qu'il est, on ne comprenait pas encore qu'il faut s'attacher au solide bien plus qu'au brillant., j'avoue qu'il faudrait désespérer... » Au surplus, « la demande étant venue sans que nous pussions même y penser, et bien certainement contre notre désir et contre notre attente, il nous a paru y voir un nutus de la Providence, et nous avons cru devoir plutôt céder de bon gré aux vives instances qu'attendre d'y être forcés par un ordre supérieur'... Quant à ce qui peut s'ensuivre..., bruit et tapage! On débitera des mensonges? Quelques-uns de plus ou de moins sur notre compte, c'est bien là de quoi nous effrayer !... Ainsi, mon bon Père, innomine Domini., allez sans crainte comme sans présomption : Modicae fidei, quare dubitasti'^ ?... » (21 Mai 1833.)

Ces encouragements ne parvenaient pas à rassurer le Père Druilhet; d'autres lettres suivirent où il laissait paraître ses appréhensions, si bien que le Père Roothaan lui écrivit de différer son départ ; mais quand la lettre arriva à Fribourg, les trois voyageurs étaient en route. Tout en faisant ses représentations, comme sa règle l'y autorisait, le Père Druilhet, sur la première réponse de

i.Tous les mots en italiques sont soulignés dans le manuscrit. Ils ont leur importance dans l'histoire de l'affaire de Prague.

2. Homme de peu de foi, pourquoi avez-vous douté? (Math, xiv, 3i.)

son Supérieur, s'était mis en devoir d'exécuter l'ordre reçu '. Après des retards occasionnés par l'état de santé du Père Déplace, on atteignit le terme du voyage le 11 Juin. Ici nouveau contre-temps. La famille royale avait quitté Prague pour se rendre aux eaux de Téplitz, C'est là que la situation des Jésuites allait enfin s'éclaircir et leur mission commencer.

Dès sa première entrevue avec le baron de Damas, le Père Druilhet — c'est lui-même qui le raconte^ — lui posa nettement la question : « Vous ne voulez, paraît-il, qu'un seul prêtre de la Compagnie; nous sommes venus deux; si c'est un homme d'autorité et d'expérience qu'il vous faut, je crois que je mérite la préférence ; si c'est un professeur très instruit et très capable, il faut la donner au Père Déplace. » — Comme tel était en effet le désir du gouverneur, le Père Druilhet déclara qu'il ne voulait pas être indiscret et qu'il allait repartir. Sur quoi le gouverneur : « Non, dit-il, restez à titre d'ami; votre présence ne sera pas inutile ; le château et la ville vous fourniront largement de quoi vous occuper. »

Le 16 juin les deux Pères furent présentés au roi, au duc de Bordeaux, au duc et à la duchesse d'Angoulême. Ils avaient espéré, continue le Père Druilhet, pouvoir garder l'incognito, mais des visiteurs de France venaient d'arriver qui avaient été ses élèves à Saint-Acheul, et apparemment le fait ne manquerait pas de se renouveler. Cependant, comme on l'avait demandé tout d'abord, il fut convenu qu'on ne leur donnerait ni leur nom ni leur

I . Pour dire toute la vérité, les représentations du Père Druilhet avaient quelque peu dépassé la mesure. Ses Supérieurs de Rome en avaient éprouvé du mécontentement. On en trouve la trace dans une lettre du Père Godinot au Père Druilhet (19 août) : « Dans son petit mot à moi, sa plume (du Père Rozaven) me glisse quelque chose sur l'obéissance du jugement et sur les objections qu'a faites pour aller là-bas qui vous savez. Dieu a bien tout arrangé, en pcrmettnnl que vous fussiez parti avant l'arrivée de la lettre un peu sèche de M. Root (haan)... »

■2. Lettre au R. P. Général, 19 juillet.

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