CHAPITRE PREMIER
ils ont eu un tort grave; ils n'ont point adopté la doctrine de i\I. de Lamennais, et leur général a eu la faiblesse de défendre de l'enseigner. Dès lors, il est visible que leur Institut rCest pas exempt (V inconvénients et n'est plus approprié aux besoins du monde. »
Le fondateur de V Institut de Saint-Pierre avait peutêtre encore d'autres raisons de juger sévèrement l'Institut de saint Ignace. Malheureusement, à l'égard de la doctrine, l'attitude des Jésuites n'avait pas été tout à fait celle qu'on leur prête. Il nous faut reprendre de plus haut cette histoire qui n'est pas si simple que cela.
C'est en 1820 que parut le second volume de V Essai sur V Indifférence. Il apportait au monde un système philosophique d'après lequel toute certitude reposait sur la foi. La raison individuelle est toujours faillible; partant, avec ses seules ressources personnelles, l'homme ne peut connaître certainement aucune vérité, pas même sa propre existence. Il n'y a que la raison générale qui soit à l'abri de l'erreur; ce que tout le monde admet ne peut être faux ; le consentement universel, voilà donc le signe et la garantie de la vérité, autrement dit le critérium de la certitude. De là le nom de philosophie du sens commun donné au système.
Système qui porte sur une contradiction. Car enfin, cet accord universel ne nous est connu que par la raison individuelle. Si donc elle ne peut par elle-même connaître avec certitude le consentement universel qui seul engendre la certitude, comment arrivera-t-elle jamais à la certitude? C'est un cercle sans issue, ou plutôt qui a pour issue fatale le scepticisme universel.
Comment expliquer qu'un système « dont le moindre élève de Philosophie reconnaît aujourd'hui la fausseté' », ait pu séduire des esprits comme ceux d'un Donald et d'un de Maistre et s'imposer à toute une génération ?
1. Mgr Gerhet, par l'abbé Je Ladoue. Paris, Tolra et Halon, 1870. Tome I, p. i3i.
Lacordaire répond que, en ce qui le concerne, il a subi l'ascendant du maître : « Je me suis demandé comment une Philosophie, dont j'aperçois si clairement le vice aujourd'hui, avait pu si longtemps tenir ma raison en suspens, et j'ai compris que, luttant contre une intelligence supérieure à la mienne, et voulant lutter seul contre elle, il était impossible que je ne fusse pas vaincu \ »
Sans doute le prestige de celui à qui on allait décerner le titre de dernier des Pères de l'Église, le ton d'assurance, la magie du style et l'implacable rigueur avec laquelle il poussait un raisonnement jusqu'en ses conséquences extrêmes, c'était de quoi faire prendre le change sur le peu de solidité du fondement. Puis, le système avait de précieux avantages. 11 apparaissait comme une réaction triomphante, comme la revanche de la foi contre la raison émancipée et qui prétend se suffire à elle-même. « Pour humilier sa confiance superbe », il montre au philosophe que, « dès qu'on cherche en soi la certitude », on aboutit « à la destruction absolue de la vérité et de l'intelligence » ; il le pousse « jusqu'au néant pour l'épouvanter de lui-même... ; il lui fait voir qu'il ne peut se prouver sa propre existence, comme il veut qu'on lui prouve celle de Dieu » ; en un mot, on « désespère toutes ses croyances, même les plus invincibles», et on réduit « sa raison aux abois dans l'alternative ou de vivre de foi ou d'expirer dans le vide ^ ». C'est la revanche de la foi sur la raison, de la religion sur la philosophie impie.
Plus avant encore le système allait atteindre le cartésianisme que l'on rendait responsable de tous les égarements de la raison individuelle, que le rationalisme revendique à bon droit comme soi> père et qui n'en a pas moins envahi l'enseignement ecclésiastique. C'est sur ce
I. Cité par Mgr Ricard dans la Vie de l'abbé Combalot, p. 43. Paris, Gaume, 1891,
a. Essai sur l'indifférence. Tome II, p. 2, 1820.
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point de vue qu'insisteront les partisans du mennaisianisme, sous prétexte qu'il faut opter entre l'un ou l'autre système et que combattre la Philosophie du sens commun, c'est se déclarer disciple de Descartes.
Au contraire du cartésianisme, rationaliste par essence, la Philosophie du sens commun ou de l'autorité, apparaissait comme une discipline d'essence chrétienne. « Le sens commun, voilà la règle de l'esprit humain dans l'ordre Philosophique. Qui ne voit le bénéfice que le catholicisme lui-même retirera de l'adoption de cette règle, attendu que la doctrine qu'il enseigne n'est que la plus haute expression du sens commun? Tous les dogmes de l'Eglise ont constamment fait partie des croyances universelles ; on les retrouve au fond de toutes les religions ' . » C'est sous cet aspect que l'abbé Gerbet envisageait la question dans son livre Des Doctrines philosophiques sur la certitude dans leurs rapports avec les fondements de la Tliéologie. Gomme le dit très bien son historien, « la conclusion qu'il laisse deviner, plus qu'il ne l'énonce, est celle-ci : impossible de faire de bonne Théologie sans prendre pour base le système philosophique du sens commun. «^
Si donc la construction de Lamennais péchait par la base, du moins elle présentait une belle façade et elle • offrait un abri commode, et qui paraissait sur, aux croyances chrétiennes. Il ne faut donc pas trop s'étonner de la faveur, ou pour mieux dire de l'enthousiasme avec lequel elle fut accueillie parmi les penseurs catholiques et tout spécialement par une portion considérable du clergé. Le succès fut prodigieux ; il tenait de l'engouement. On peut citer des catéchismes où, grâce à la doctrine mennaisienne, on donne une solution élégante à des problèmes délicats. « Le gouvernement peut-il punir ceux qui ne veulent pas croire à la divinité de la religion ? — Réponse : G'est demander