CHAPITRE III
aux Pères de Vais les témoignages d'une amitié pleine de confiance. Il venait tous les ans faire sa retraite au milieu d'eux, partageant avec une scrupuleuse régularité les exercices de la vie commune. Volontiers aussi il allait se délasser avec eux les jours de congé à la maison de campagne de Mons, qui dès la seconde année fut mise à la disposition du scolasticat. On se souvient qu'un jour, revenant de Rome, il en avait rapporté Tanneau du cardinal Odescalchi, entré peu auparavant au noviciat de la Compagnie de Jésus. Le Père Général n'avait pas cru pouvoir en faire meilleur usage que de l'offrir à un évêque à qui la famille de saint Ignace devait beaucoup de reconnaissance. Mgr de Donald, heureux etfierd'un présent qui avait à ses yeux un prix inestimable, voulut en faire les honneurs tout d'abord à ses chers Jésuites de Vais; tous et chacun purent examiner de près et à loisir l'anneau cardinalice et en le donnant à baiser : « Mettez-y de la dévotion, disait le prélat, c'est une relique. «
Les Jésuites reçurent d'ailleurs des marques plus effectives de la bienveillance de l'évêque du Puy. En vue d'affermir leur situation dans le diocèse, il passa avec eux en 1834 un bail de quatre-vingt-dix-neuf ans, qui leur assurait la jouissance du domaine de Vais, moyennant une location de 300 francs, laquelle était plutôt une reconnaissance du droit de propriété de la mense épiscopale. La Compagnie s'engageait seulement à y entretenir trois missionnaires. En même temps, ce qui n'était pas un moindre avantage, l'évêque du Puy voulait bien se charger de mettre en règle, du même coup, au point de vue canonique etau regard de l'Etat, tous les scolastiques étudiant à Vais.
Ils y étaient installés à peine que le Gouvernement présentait et faisait voter une loi qui supprimait en fait toute liberté d'association; c'était une arme de défense contre les sociétés secrètes, foyers d'intrigues politiques et instru .ments de propagande révolutionnaire; mais elle pouvait tout aussi bien atteindre les associations les plus inoffensives et môme les plus bienfaisantes, comme on le vit plue.
lard quand l'empire s'en servit pour dissoudre les conférences de Saint-Vincent-de-Paul. Malgré les déclarations rassurantes du gouvernement royal, la loi se présentait comme une menace et il était sage de prendre ses mesures. Le Supérieur de Vais écrivait à ce sujet au Père Général, 3 avril 1834 : « Nous serions véritablement trop heureux sans cette nouvelle loi..., dans laquelle on dirait que l'on a l'intention de nous fourrer, quoique nous soyons aussi étrangers à la politique que nous le sommes à ce qui se passe dans la Chine ou même dans la lune. D'ailleurs, d'après l'avis de Monseigneur fort approuvé par le Père Renault, j'ai demandé à NN. SS. les évéquesdes excorporations pour le diocèse du Puy, en sorte que, dans le cas de chicane, Mgr de Donald pourra nous revendiquer tous comme siens. » Avec licence des Ordinaires de leurs diocèses d'origine, les scolastiques de la Go-mpagnie se trouvaient de la sorte incorporés au diocèse du Puy et, devant l'État, l'évéque présentait la maison de Vais comme succursale de son séminaire. On verra. plus tard, par l'exemple de Saint-Acheul, que faute de bon vouloir de la part du Gouvernement, cette combinaison eût été, le cas échéant, une sauvegarde insuffisante. Mais elle n'en resta pas moins une preuve que l'évéque du Puy était disposé, comme il le disait, à défendre la Compagnie de Jésus selon toute l'étendue de son pouvoir.
Sans avoir pour elle une sympathie aussi chaude, lepréfet de la Haute-Loire témoignait aussi d'intentions bienveillantes à l'égard de la communauté de Vais. 11 y avait au Puy comme ailleurs de fortes têtes que le nom et surtout le voisinage des Jésuites faisaient dérailler. De sinistres rumeurs ne tardèrent pas à circuler en ville. Tous les Jésuites de l'Europe avaient envahi la région; ils étaient plus de trois cents à Vais, aux portes de la ville! Tout était à craindre, si l'on ne se hâtait de prendre des moyens énergiques. LIne pétition fut rédigée, demandant l'expulsion de ces hommes redoutables. Mais quand elle fut présentée au préfet, celui-ci se contenta de répondre avec
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une pointe de malice qu'il appréciait la vigilance des pétitionnaires en face d'un péril public, mais que, au surplus, il en faisait son affaire; on pouvait s'en reposer sur lui. Il manda en effet le recteur de Vais, l'informa de ce qui s'était passé, lui dit la terreur que la réunion de plusieurs centaines de Jésuites dans sa maison inspirait à quelques citoyens du Puy et le pria de lui faire connaître ce qu'il en était exactement. Le Père Boulanger n'avait rien à dissimuler; le préfet apprit de sa bouche tout ce qu'il avait besoin de savoir; lui aussi il avait eu ses préventions ; haut fonctionnaire de la monarchie de Juillet, il ne pouvait pas ne pas voir dans les Jésuites des partisans actifs de la légitimité ; mais du moment qu'ils se déclaraient étrangers à la politique, et tant qu'ils s'enfermaient dans les limites de leur ministère spirituel, il était bien résolu à leur garantir la jouissance de leur liberté et de leurs droits. De fait la maison de Vais n'eut qu'à se louer de la bienveillance du préfet de la Haute- Loire, Ymbert de Montruffet, bienveillance d'autant plus précieuse qu'elle était intelligente et discrète.
Quanta la population, on peut bien dire que, le groupe des pétitionnaires excepté, elle voyait sans déplaisir la maison de Vais recevoir de nouvelles et nombreuses recrues. La charité qui avait accueilli les premiers missionnaires à leur arrivée parut grandir en proportion des besoins; les habitants des campagnes environnantes se firent, dans la mesure de leurs moyens, les pourvoyeurs de la communauté ; les plus pauvres n'étaient ni les moins empressés, ni les moins généreux ; les Lettres annuelles renferment à cet égard des détails véritablement touchants. Nous y trouvons aussi les noms de plusieurs bienfaiteurs de marque dont la Compagnie de Jésus se fait un devoir de garder le souvenir. C'est, par exemple, à côté de Mgr de Donald, son vicaire général, l'abbé 'Issartel, qui donna par testament sa bibliothèque au scolasticat de Vais; M. de Meaux, ancien élève de Saint- Acheul; le président Lavalette que l'on appelait le
«procureur» de Vais; Mme de Vercillac, qui avait organisé chez elle un atelier pour l'entretien delà lingerie et du vestiaire; la comtesse de Vogué ; Mme Perrin, une Lyonnaise qui, après avoir donné ses deux fils à la Compagnie de Jésus, ne cessa d'aider le scolasticat avec toute l'ingéniosité d'un dévouement fertile en ressources. De leur côté les Jésuites ne marchandaient pas leur concours au clergé de la ville et du diocèse. A l'époque qui nous occupe, il semble bien qu'on leur laissait à peu près le monopole de la prédication. Dès lors le Père Maxime de Bussy réunissait autour de sa chaire, dans une église du Puy, un auditoire de douze cents hommes, et organisait pour eux une congrégation où l'on n'était pas admis avant l'âge de vingt ans; elle comptait, en 1834, trois cents membres, pratiquant la communion mensuelle, alors que, peu d'années auparavant, il n'y avait pas dans toute la ville plus de soixante hommes adultes à faire leurs Pâques. Dès lors aussi, la maison de Vais donna chaque année dix, douze et jusqu'à quinze Missions, la plupart du temps dans les bourgs et villages, mais souvent aussi dans des centres plus populeux. Quant aux scolastiques, la règle leur interdisant les occupations qui pourraient les distraire de leurs éludes, ils se contentaient d'aller deux à deux, les dimanches et jours de repos, faire le catéchisme aux enfants dans les églises ou les écoles du voisinage, parfois même à d'assez grandes distances. Etablie dès les premiers jours, cette pratique a persisté aussi longtemps que la famille de saint Ignace a pu jouir d'un peu de paix et de liberté.
Lorsque le Père Renault fit la visite annuelle de la maison de Paris au mois de décembre 1833, il y trouva une douzaine de ses religieux, prêtres ou frères coadjuteurs. Le Supérieur n'était autre que le Père Loriquet ; il habitait au n** 9 de la rue Monsieur, une maison assez vaste,
qui existe encore, occupée par des particuliers, mais avec un petit air de couvent. Les Jésuites l'avaient acquise l'année précédente dans des conditions avantageuses \ Le Père Varin recevait toujours, avec quelques-uns de ses frères, l'hospitalité des Religieuses Augustines de la rue de l'Arbalète ; les autres étaient rentrés à la rue de Sèvres. Nous voyons, dans le Mémorial de la visite, que la prudence ne leur permettait pas encore de paraître au dehors avec l'habit ecclésiastique ^. Un an plus tard, alors que le clergé paroissial commençait à se montrer en soutane, l'archevêque de Paris faisait encore recommander aux Jésuites de s'en abstenir. Toutefois le Provincial crut pouvoir réunir toute la communauté sous le même toit. La résidence parisienne fut donc installée à la rue Monsieur, en janvier 1834. Elle n'y resta guère que dix-huit mois. Dès l'année suivante, on sentit le besoin de s'agrandir et surtout de s'établir dans un quartier moins excentrique. On ne pouvait reprendre possession de la maison de la rue de Sèvres qui venait d'être cédée, pour un bail de quatorze ans à un chef d'institution.
Les Jésuites devaient y revenir plus tard, mais non sans avoir auparavant planté leur tente en divers lieux. Ils se transportèrent d'abord au n" 15 de la rue du Regard. Il y avait là un immeuble considérable qu'il était aisé d'aménager à l'usage d'une communauté religieuse ; un corps de logis séparé permettait de recevoir à la fois jusqu'à vingtcinq ou trente retraitants ; on avait la jouissance d'un jardin prolongé par d'autres espaces libres et plantés de grands arbres. Une description de l'état des lieux mentionne même un puits, qui fournit l'eau en abondance pour l'arrosage et les services domestiques. C'était une de ces
I. La maison fut achetée en janvier i833, 60.000 francs. (Cf. Catalogues Vivier, i833, p. 6.)
- 2. ...« Si prudentia nondum sinit gestare hahitum ecclesiasticuni, etc. Le Père Provincial règle certains détails relativement au costume civil, entre autres défense absolue d'entendre la confession de qui que ce soit, même dans l'intérieur de la maison, autrement qu'en soutane.
oasis de verdure dont il existe encore quelques restes dans le voisinage du Luxembourg ^.
Les Jésuites prirent possession de leur nouvelle demeure le 25 juillet 1835. Avant la fin de l'année, ils s'y trouvaient au nombre de vingt-quatre religieux, dont quinze prêtres. Un des avantages qu'elle leur offrit tout d'abord, et qui fut très apprécié, ce fut de pouvoir enfin installer une bibliothèque déjà riche, mais éparse çà et là dans des logements de fortune ; elle comptait 20.000 volumes, ramassés, dit l'annaliste, un peu partout à travers l'Europe, grâce au flair et à l'activité du libraire Merlin, célèbre bibliophile du temps, mort cette même année, 1835 2, Ces livres provenaient en grande partie des bibliothèques de l'ancienne Compagnie, pillées et dispersées au moment de la suppression; on les retrouvait alors fréquemment dans les ventes publiques.
L'année qui précéda l'établissement de la résidence de la rue du Regard, les Jésuites de Paris avaient eu l'occasion de raviver un souvenir de l'ancienne Compagnie plus intéressant encore que les vieux livres. Le 15 août 1534, Ignace de Loyola, avec ses six premiers compagnons, s'était rendu à Montmartre ; Pierre Lefèvre, le seul d'entre eux qui fût prêtre, avait célébré la messe; les autres avaient reçu la communion de ses mains et Ignace, au nom de tous, avait prononcé le vœu d'aller se remettre à la disposition du Souverain Pontife. La Compagnie de Jésus a toujours considéré ce jour comme celui de sa naissance.
1. Après les Jésuites, l'immeuble fut occupé par les Dames de la Retraite. Depuis, l'aspect des lieux a été complètement transformé; le percement de la rue de Rennes, puis d,u boulevard Raspail a fait disparaître les jardins, et sur l'emplacement de la maison s'élève aujourd'hui leMont-de-Piété en façade sur la rue de Rennes.
2. Les Lettres annuelles citent, entre autres opérations que Merlin fit pour le compte des Jésuites, l'achat des manuscrits du P. Gabriel lirotier, le dernier bibliothécaire de Louis-le-Grand, éditeur de Tacite i-t d'une partie des Lettres édifiantes. Ces manuscrits furent payés 3.000 francs, donnés par Louis XVIII, à la demande du ducde Doudeauville.
Le 15 août 1834 en ramenait le 300" anniversaire. Pour célébrer cette date mémorable, la résidence de Paris députa à Montmartre sept de ses membres, trois Pères et quatre frères coadjuteurs. Ils représentaient les sept premiers Jésuites qui avaient offert à Dieu à pareil jour et au même lieu les prémices de la Société. Le3 prêtres célébrèrent la messe de la fête dans l'église de Saint-Pierre ; deux d'entre eux, sur l'invitation du curé, adressèrent une allocution aux fidèles. Cependant la consolation de nos pèlerins était mélangée d'un regret. « Ils ne retrouvaient, disent les Lettres annuelles, ni la chapelle où leurs devanciers avaient fait leurs vœux, ni la fontaine au bord de laquelle ils avaient passé le reste de ce jour béni. » Déjà dix ans auparavant les novices de Montrouge avaient eu la même déception : « Aux vacances de 1824, raconte le Père Gury dans les Mémoires^ ils firent le pèlerinage de Montmartre... On chercha, mais en vain, la chapelle souterraine où saint Ignace avait fait ses premiers vœux avec ses compagnons; le temps avait tout détruit; il n'en restait aucun vestige. »
Cette chapelle, dite du Saint Martyre^ ' se trouvait au seizième siècle dans l'enclos du monastère des Bénédictines, lequel s'étendait sur la plus grande partie de la Butte. En 1611 l'abljesse Marie de Beauvilliers, la fit reconstruire de toutes pièces et sur un plan plus vaste. Jusqu'à la Révolution, la dévotion du peuple de Paris pour ses premiers apôtres attira dans ce sanctuaire d'innombrables pèlerins. En 1792, les religieuses furent chassées et le monastère saccagé. Peu après, l'abbaye et ses dépendances furent vendues à des particuliers qui démolirent tous les bâtiments, à commencer par l'église du Martyre. En 1834, on ne savait plus même en indiquer
I . Capella de Sancto Martyrio, en mémoire du martyre de saint Denys et de ses compagnons, que la tradition place en ce lieu même, d'où le nom donné à la colline Mons Mariyrum, Montmartre. Voir aux Pièces justificatives. N' VIII.
l'emplacement à travers les constructions qui déjà montaient à l'assaut de la Butte.
Dès lors pourtant il fut question pour les Jésuites de prendre pied en ces parages, qui avaient pour eux comme Tattrait de la terre natale. L'initiative du projet paraît être venue d'un prêtre de INIarseille, l'abbé Milanta, qui avait été novice de la Compagnie et qui lui resta dévoué jusqu'à son dernier jour. Dans une lettre du 3 novembre 1836, le Père Provincial le remerciait « de son offre généreuse ». « Sans doute, ajoutait-il, ce serait une grande consolation pour nous de nous trouver voisins du berceau de notre Compagnie ; mais nous ne sommes pas en mesure pour former une seconde résidence à Paris. Au premier moment, je ferai à Montmartre la visite dont vous me parlez. Je compte sur votre coopération la plus dévouée pour toute espèce de bonne œuvre '. »
Ces dernières paroles semblent indiquer que le Père Provincial se serait mis en quête pour découvrir l'emplacement de l'ancienne église du Martyre et en faire l'acquisition avec l'argent qui lui était offert . Ses recherches n'aboutirent pas, et ce ne fut que vingt ans plus tard (1855) que les Jésuites purent acheter une partie de cet emplacement qu'on était parvenu à déterminer par l'étude attentive d'un plan de la Butte, du dix-huitième siècle, conservé à la Bibliothèque Nationale. En 1871, le reste du terrain ayant été mis en vente, l'abbé Le Rebours, curé de la Madeleine, s'en rendit acquéreur, et d'accord avec les Jésuites, fit élever une chapelle provisoire en bois où l'on commença à célébrer chaque année l'octave de saint Denys. Enfin, en 1878, les propriétaires cédèrent le tout pour l'établissement d'une communauté des religieuses Auxiliatrices du Purgatoire ; les Jésuites stipulèrent seulement que, dans la nouvelle chapelle du Martyre, un autel serait dédié à saint Ignace, où ils auraient la liberté de dire la messe, aussi souvent qu'ils le désireraient.