CHAPITRE IIJ
saint Ignace allait si loin, il la manifestait si ouvertement que le Père Druilhet se voyait obligé de lui en faire de respectueuses remontrances; beaucoup de gens en effet ne pouvaient manquer d'en prendre ombragea Voici pourtant une marque d'estime et de confiance qui n'était pas de nature à exciter la jalousie. Gomme la ville de Lyon se voyait une fois de plus, en 1835, sérieusement menacée du choléra et que déjà on prenait des mesures pour le cas où le fléau éclaterait, l'archevêque déclara son intention de confier aux Jésuites le service spirituel de l'hôpital des cholériques. « Il savait, disait-il, que l'on pouvait compter sur leur dévouement. » Au reste, lui-même considérait comme un des actes les plus heureux de son administration d'avoir introduit la Compagnie de Jésus dans le diocèse confié à ses soins. Il s'en fait un mérite et un honneur dans une lettre qu'il écrit à son ami, le cardinal Pacca, peu de temps après sa retraite. « J'ai posé, lui dit-il, la première pierre de l'établissement des Jésuites, œuvre immense par les résultats qu'elle doit avoir un jour^. »
Fort de l'appui de l'archevêque le Père Druilhet alla donc de l'avant. Sa confiance ne fut pas trompée. La famille d'un jeune religieux fournit près de la moitié de la somme nécessaire; le reste vint sous la forme de dons ou de prêts sans intérêt; parmi les prêteurs eux-mêmes
1. Lettre du P. Druilhet au R. P. Général, 3o septembre i835.
2. Le brouillon de cette lettre se trouve aux Archives de la Province de Lyon (XXI, p. ^ag) parmi les papiers de Mgr de Pins qui remplissent plusieurs volumes. Le vénérable prélat venait de recevoir le Bref qui le déchargeait de ses fonctions d'administrateur apostolique du diocèse de Lyon. Ce Bref, daté du 28 avril i84o, était assurément très élogieux; mais certaines omissions semblaient faites intentionnellement; Mgr de Pins se demandait s'il fallait y voir une désapprobation adoucie dans la forme. Il faisait confidence de sa peine au cardinal Pacca. Au reste il demeura persuadé jusqu'à la fin qu'il avait déplu, lors de l'afTaire des Ordonnances de 1828, en s'adressant directement au Pape, sans passer par le Nonce. C'était, disait-il, le motif qui l'avait fait écarter, lorsque la mort du cardinal Fesch permit enfin de nommer un titulaire au siège de Lyon. Ses seize ans d'administration semblaient le désigner pour ce poste.
plusieurs détruisirent leurs billets avant le jour de l'échéance. La charité lyonnaise a toujours des largesses pour les œuvres dont l'utilité lui est démontrée; les catholiques de Lyon estimèrent, avec Mgr de Pins, que l'établissement de la Compagnie de Jésus n'était pas sans avantages sérieux pour le bien de la cité.
La communauté prit possession de sa nouvelle demeure le 11 août 1834; le lendemain, en la fête de sainte Claire, Mgr de Pins fit la bénédiction de l'oratoire intérieur. Pour l'exercice du ministère sacerdotal, les Pères avaient précisément à leur disposition la chapelle publique des religieuses de Sainte-Glaire, contigûe à leur résidence. Cet état de choses provisoire devait se prolonger pendant bien des années.
Ainsi, après soixante-dix ans d'exil, la Compagnie de Jésus se trouvait réinstallée à Lyon dans une maison à elle et dans des conditions à peu près normales. L'affaire avait été menée rapidement et les pronostics du pieux archevêque, qui avait posé la première pierre, s'étaient pleinement réalisés. D'ailleurs les épreuves, accompagnement ordinaire de ces sortes d'entreprises, n'avaient pas l'ait défaut. On avait à peine commencé l'aménagement de la future résidence, lorsque tout fut remis en question par un événement qui pouvait avoir les plus désastreuses conséquences. La loi sur les associations avait porté à son comble l'irritation de ceux contre qui elle était dirigée. Tous les organes révolutionnaires avaient annoncé la résistance à main armée. De fait des émeutes eurent lieu dans un certain nombre de villes de province; à Paris la manifestation fut promptement et durement réprimée, si bien que les journaux du parti purent parler des « massacres de la rue Transnonain'. » Mais c'est à Lyon que les meneurs portèrent leur principal effort; ils comptaient se rendre maîtres de la ville, grâce à la population ouvrière des faubourgs très nombreuse et très inflammable. Le soulèvement éclata le 9 avril, et la lutte se poursuivit pendant cinq jours avec des alternatives diverses entre les