‹ La Compagnie de Jésus en FranceChapitre 95 sur 382 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Ce double choix montre que le Provincial avait à cœur d'assurer à la nouvelle maison un heureux début. Après une visite à Saint-Acheul, il fait confidence de sa satisfaction au Père Druilhet : « Le Troisième An s'annonce bien. Le Père Fouillot et le Père de Ravignan, voilà des hommes ; mais malheureusement il y en a peu, parce que peu étudient, comme il faudrait, l'Institut. » (4 Décembre 1834.)

Ces derniers mots appellent une courte explication. Les Constitutions et les règles générales ou particulières écrites par saint Ignace, les Décrets des Congrégations générales et les Ordonnances des Généraux, forment avec les Exercices spirituels et les Bulles des Papes, ce que la Compagnie de Jésus appelle son Institut. C'est un recueil considérable qui renferme tout ce qui constitue son Droit, sa législation et sa jurisprudence. Par le fait même c'est là qu'il faudra chercher les éléments dont se compose le véritable esprit de la Société. Le Jésuite ne saurait donc en aucun temps négliger l'étude de son Institut; mais c'est au Troisième An qu'il devra s'eiforcer d'en acquérir une connaissance sérieuse; c'est même, avec celle de la spiritualité, la seule étude qui lui sera permise pendant cette longue retraite de dix mois.

Jusqu'alors, comme l'insinue le Père Renault, il y avait eu à cet égard quelque laisser-aller, imputable sans doute à l'organisation défectueuse de la troisième Probation. Le Père de Ravignan, lui, s'y était adonné avec l'ardeur tenace qu'il apportait partout où il voyait un devoir. Pendant son séjour à Estavayer, « il composa, dit son biographe, sous le titre de Casiis Instituti^ un grand nombre de véritables thèses sur les points les plus importants et les plus }»ratiques de l'Institut. On reconnaît dans leur rédaction la touche du jurisconsulte et du théologien » ^ Le mot thèses est peut-être un peu ambitieux; nous voyons par les correspondances de famille que les Cas d'Institut .

I. A. de Ponlevoy. Vie du R. P. X. de Ravignan. lo' édition, 1876. Tome I, p. lâa.

proposés et résolus à la façon des cas de conscience par le tertiaire d'Estavayer, étaient réclamés et circulaient dans les maisons de la Province. Quelques-unes de ces feuilles sont conservées aux Archives.

En même temps que l'Institut, le Père de Ravignan avait étudié à fond les Exercices spirituels^ si bien que même à Estavayer le Père Godinot s'était déchargé sur lui du soin de diriger la grande retraite du Troisième An; le Père Fouillot ne crut pouvoir mieux faire que de lui confier la même mission auprès du groupe des Tertiaires de Saint-x\cheul. Us étaient seize en cette année de début et parmi eux se trouvait le Père Claude Guyon, arrivé à l'apogée de sa prodigieuse carrière; il avait cinquante ans quand la Compagnie l'envoya se refaire, dans la paix du noviciat, les forces de l'âme et du corps, in utroque homine, comme s'expriment les Constitutions'.

Le Père de Ravignan, de dix ans moins âgé, n'avait pas encore commencé l'apostolat retentissant auquel la Providence le destinait. C'est pendant le carême de cette année 1835 qu'il donna dans la cathédrale d'Amiens ses premières conférences. Il n'avait jusqu'alors jamais paru dans une grande chaire. Mais « il y avait déjà comme une auréole autour du nom de Ravignan. Il semblait ressusciter après treize ans d'obscurité et de silence. II excita la curiosité, et l'on courut pour entendre le magistrat devenu prédicateur. Ainsi sont les hommes; un nom les attire, comme un mot les mène; mais s'il faut quelque chose d'éclatant pour les faire venir, il faut quelque chose d'éminent pour les faire rester. Le Père de Ravignan vit autour de sa chaire une foule croissante, un auditoire d'élite. La magistrature surtout, par son assiduité, parut heureuse de faire valoir le présent qu'elle avait fait à l'Église, et fière de retrouver dans l'orateur un ancien et honorable collègue ^ »

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