La Congrégation Générale et les Séminaires
La seconde Congrégation Générale, convoquée par le P. François de Borgia, vicaire général élu après la mort du Père Lainez, se réunit pour la première fois le 21 juin 1565 et, le 2 juillet, élut Général le P. François, par 31 voix sur 39 votants. Le nouveau chef de l’Ordre 11'avait pas cinquantecinq ans accomplis. Tout le monde loua les Jésuites de s’être donné pour premier Supérieur un Saint. Mais le choix était aussi justifié par les qualités de gouvernement dont il avait fait preuve dans les fonctions que saint Ignace et son successeur avaient fait remplir à l’ancien vice-roi de Catalogne.
La Congrégation usa ensuite de son droit législatif pour plusieurs décrets importants. Elle recommanda au P. Général de se montrer plus difficile à accorder de nouveaux collèges ; on avait eu le tort d’en accepter plusieurs avec des revenus trop maigres, d’où excès de gêne matérielle pour
les Pères et les F rères. Elle prescrivit d’établir, dans toutes les Provinces, des maisons où les novices, à part de tous autres, seraient instruits et éprouvés dans les choses spirituelles, pendant deux ans; et aussi des séminaires scolasticats, destinés à former les futurs professeurs de la Compagnie, tant pour les humanités que pour la philosophie et la théologie. D’autres décisions tendent à maintenir la pauvreté suivant l’esprit de l’Institut : ainsi la Congrégation déclara renoncer, pour les maisons professes, à la faculté que le Concile de Trente accordait à tous les religieux (sauf les Franciscains de l’Observance et les Capucins), de posséder des biens immeubles.
Interrogée sur ce qu’il conviendrait de faire, si les évêques voulaient confier à la Compagnie les séminaires demandés par le Concile, la Congrégation Générale, après une assez longue délibération, répondit qu’ils ne lui semblaient pas devoir être acceptés. Les raisons de ce refus ne sont pas spécifiées dans le décret publié, mais on peut les déduire de ce qui est immédiatement ajouté sur les conditions indispensables pour que le P. Général, exceptionnellement, pût accepter. On comprendra mieux ces conditions tout à l’heure, quand nous parlerons des séminaires pontificaux confiés à la Compagnie.
43. S. Pie V et les Jésuites. — Le Pape Pie IY, qui avait témoigné une particulière satisfaction de l’élection du P. François, mourut le 8 (9) décembre 1565. Son successeur, Pie Y, élu le 7 janvier 1566, ne donna pas moins de preuves d’estime et d’affection réelle au Général et à toute la Compagnie. Cependant l’attachement de ce saint Pape pour la vie religieuse, telle qu’il l’avait longtemps
pratiquée sous la règle de saint Dominique, ne lui permit jamais de rendre pleine justice à saint Ignace, dans les points où il avait tracé aux siens une voie différente. Par suite, Pie V demanda, comme l’avait fait Paul IV, que l’on récitât l’office en chœur, dans les maisons professes, sous la réserve néanmoins que les ministères n’en souffriraient point. '
Il porta encore une atteinte plus grave à l’Institut, en décidant que nul religieux, dans la Compagnie pas plus que dans les autres Ordres, ne pourrait être ordonné prêtre avant d’avoir fait profession solennelle. Le P. Général présenta des observations respectueuses ; mais, n’ayant pu changer la volonté du Souverain Pontife, il se soumit simplement avec toute la Compagnie. Durant le reste de son généralat, qui coïncide avec les six dernières années de Pie Y (il mourut le 1er mai 1572), aucun Jésuite ne fut élevé à la prêtrise avant d’avoir fait la profession solennelle des trois vœux. Le Pape suivant, Guégoire XIII (élu le 13 mai 1572), libéra la Compagnie sur les deux points, par bref du 2 février 1573.
Par ailleurs, Pie V, loin de vouloir diminuer l’Ordre de saint Ignace, ajouta beaucoup à sa considération et à ses droits canoniques, en lui conférant le rang et les privilèges des Ordres mendiants (1571).
Peu de Papes ont employé les Jésuites plus ou autant que ce Pape Dominicain. En 1568, il en appelait jusqu’à six en même temps à prêcher, soit en sa présence et aux cardinaux, soit aux diverses catégories de la famille pontificale, soit au peuple à Saint-Pierre. Non seulement c’est parmi les Jésuites qu’il choisira toujours le « prédicateur apostolique », mais il aurait voulu leur confier
les fonctions de Maître du. Sacré Palais; Fran çois de Borgia réussit à l’en dissuader.
Le saint Général fut moins heureux en ce qui concerna la Pénitencerie de Saint-Pierre. Très délicate par les obligations qu’elle comportait, cette charge était en même temps trop honorable pour que Borgia ne s’efforçât pas longtemps de l’éloigner des siens ; finalement, il dut s’incliner devant l’ordre du Pontife, qui consentit seulement à en retrancher les attributions incompatibles avec les Règles de la Compagnie. Observons que la pensée de confier ce poste important aux Jésuites fut suggérée à Pie Y par Charles Borromée, qui, de plus, contribua généreusement aux frais de l’installation des douze Pères demandés. Le saint Pape et le saint cardinal ne pouvaient guère marquer plus fortement leur confiance à la Compagnie, dans le ministère difficile des confessions.
Sans parler d’autres faveurs, Pie V témoigna surtout son estime pour les Jésuites par la protection et les encouragements qu’il leur donna dans leur lutte contre le protestantisme. Il aida leurs collèges d’Allemagne, non seulement par ses recommandations, mais aussi par les ressources qu’il leur procura, notamment en leur attribuant quelques monastères vides de religieux.
C’est du Pape que le P. Canisius reçut le mandat de réfuter les fameuses Centuries de Magdebourg, histoire de l’Église écrite par les protestants contre l’Église. Le Bienheureux obéit en composant ses deux savants et pieux volumes sur les Altérations de la parole de Dieu et sur la Sainte Vierge Marie. Observons qu’avant cela, Canisius avait lui-même encouragé de tout son pouvoir les travaux historiques de l’érudit augustin Onofrio Panvinio.
Pour une mission plus importante encore, S. Pie Y n’avait pas demandé moins de trois Jésuites. Le P. Général donna le P. Ganisius, que le Pape désirait avant tout, et deux Pères espagnols, Jérôme Nadal, qui venait de parcourir toute l’Allemagne comme visiteur des maisons de son Ordre, et Jacques de Ledesma, qui enseignait avec distinction, depuis plusieurs années, la théologie et les controverses au Collège Romain. Il s’agissait pour eux d’assister le cardinal Commendone, envoyé comme légat du Pape à la diète d’Augsbourg, en 1566. La situation était difficile à l’extrême pour le représentant du Saint- ■ Siège. Les protestants arrivaient à la réunion, forts des succès obtenus et se promettant bien 1 d’accroître encore les avantages qu’ils avaient déjà 1 arrachés aux catholiques.
15 Parmi ceux-ci, quelques-uns étaient tièdes dans !E leur foi, les autres intimidés par leurs défaites 1 passées ; tous, en conséquence, trop disposés aux 1 compromissions. De l’empereur Maximilien II,
1 qui parut longtemps hésiter entre catholicisme s{i et protestantisme, on ne pouvait espérer une ac- C{S tion vigoureuse en faveur des droits de l’Eglise. J1' Le grand sujet d’appréhensions était ce qui allait advenir de la paix conclue entre les catholiques lJ1' etles luthériens à Augsbourg, en 1555. Les protestants, en effet, songeaient à reprendre les tes quelques points qu’ils avaient consentis aux catho- 81 liques ; ceux-ci, qui avaient fait des concessions 811 que l’extrême nécessité seule pouvait excuser, cherchaient, crainte de pire, à garder la paix telle ea qu’elle existait. Paul IY avait vivement désaps01| prouvé la conduite des catholiques en cette occagus sion, et les instructions que Pie V avait données à son légat s’inspiraient du même sentiment : elles
lui enjoignaient, non seulement de ne laisser s’engager aucune discussion sur la foi, ni contester les décisions du Concile de Trente, mais encore de réclamer de la diète l’acceptation pleine et entière de ces décisions. Sur place, Commendone vit bientôt la nécessité des ménagements : avec l’aide de ses trois conseillers jésuites, il exposa ; au Pape les raisons de ne pas s’élever contre la paix d’Augsbourg ; il montrait qu’elle n’avait qu’un caractère politique et n’engageait en rien la foi. j Saint François de Borgia appuya ces raisons auprès du Pape ; et Pie Y, après avoir hésité, t réfléchi, prié, approuva la ligne de conduite .1 proposée par son légat. Sa condescendance et la prudence de ses conseillers furent largement récompensées par le résultat. Pour la première fois depuis le commencement de la Réforme, une u diète se termina sans perte nouvelle pour le ca- i tholicisme ; et, si l’on ne parla pas aux protestants ; d’accepter le Concile de Trente, ce qui n’aurait servi qu’à les irriter, en revanche les princes catholiques l’acceptèrent, sans aucune réserve sur ; le dogme et la morale, avec prière seulement au , Souverain Pontife de leur adoucir quelques me- > sures de discipline. e
Quand Pie V eut à se prononcer sur la | question du prêt à intérêt, alors à l’état aigu en Allemagne, où elle partageait fort les théologiens, | et que, pour s’éclairer dans la décision, il char- 1 gea son légat Commendone de l’examen des affai- | res d’argent qui se traitaient en ce pays-là, c’est fe encore un Jésuite, le P. François Tolet, qu’il lui donna pour l’assister. • \ {ê
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44. Dans les Provinces de la Compagnie. — La le; Congrégation qui avait élu le P. de Borgia, lui Po
demandait de fortifier l’action de la Compagnie plutôt que de l’étendre. Fidèle à ce programme, le Général refusa peut-être plus d’établissements qu’il n’en créa de nouveaux. Il érigea pourtant trois Provinces : l’une, en 1567, pour Rome et les stations voisines, qui étaient jusque-là gouvernées directement par le Général; les deux autres pour le Pérou (1568) et le Mexique (1572), où il envoya les premiers missionnaires de la Compagnie. Il était entreprenant, quand il voyait l’invitation de la Providence, et prenait d’ailleurs toutes les mesures pour ne pas s’engager à la légère. Ainsi il ne craint pas d’enlever aux provinces d’Europe et aux grands collèges qu’ils gouvernaient, deux hommes des plus capables, afin de leur faire conduire les deux nouvelles missions mentionnées il y a un instant : car il y faut, dit-il, «une tête et non seulement de la vertu et des connaissances ».
En France , l’hostilité obstinée de l’Université de Paris, et les menaces des protestants en province, ne l’empêchent pas de développer l’enseignement dans le collège de la capitale, et d’accorder de nouveaux collèges à Lyon, Toulouse, Verdun, Nevers, Bordeaux, Pont-à-Mousson.
En Allemagne , il fonda les collèges de Spire, Würzbourg, Hall, Fulda.
La Pologne lui doit le collège de Pultusk, où il envoya de Rome comme premier recteur un noble polonais, le P. Rodzdrazeski, et ceux de Vilna et dePosen. En récompense de ce que la Compagnie avait commencé de faire pour arracher cette généreuse nation aux sectaires de toute espèce, son Chef avait la joie de recevoir à Rome parmi les siens deux des plus illustres enfants de la Pologne, un jeune et aimable saint, Stanislas de
Kostka, et le plus grand orateur de sa patrie, Pierre Skarga.
Borgia ne regardait pas comme des pertes pour la Compagnie les morts des martyrs de la foi ou de la charité. C’est avec une sainte joie qu’il en recevait et en communiquait la nouvelle. Sous son généralat,66 Jésuitesontétéimmoléspourleurreligion, 52 par les protestants, 14 par les idolâtres. De plus, 36 autres ont sacrifié leur vie au service des pestiférés, en Espagne, en Portugal, en Lithuanie.
Pour conclure, la Compagnie continuait à progresser. Un catalogue de ses membres, compilé vers la fin de 1573, donc moins d’un an après la mort de saint François de Borgia, contient 3.906 noms, dont 1.172 de prêtres. Mais le saint Général s’est préoccupé surtout de maintenir dans son Ordre la vie surnaturelle qui fait sa force. Tel est le but de la lettre qu’il adressa en 1569 à la jeune province d’Aquitaine, lettre écrite en réalité pour toutes les provinces, et que saint Ignace aurait pu signer, sur les moyens de conserver V esprit de la Compagnie et de notre vocation . Dans cette même vue, il s’appliqua tout particulièrement à constituer dans chaque province les deux maisons demandées par la seconde Congrégation Générale, pour la formation des novices et des scolastiques. Suivant une invitation de la même Congrégation, il a réduit en forme plus concise ce qu’on appelle dans la Compagnie les Règles communes et les Règles des offices ou emplois. Il a également fait commencer par le P. Jacques Ledesma la rédaction d’un ordre des études, qui sera fort utile pour l’élaboration définitive du Ratio studiorum sous le P. Aquaviva. François de Borgia a prouvé par plus d’une mesure,
qu’il ne savait pas moins promouvoir chez les siens la science solide que la sainteté. C’est lui qui a choisi et envoyé à Louvain le jeune Bellarmin, pour y être à la fois prédicateur et professeur de théologie : ce fut un maître de premier ordre qui se révéla dans les deux fonctions.
L’obéissance au Souverain Pontife abrégea et termina la vie du saint Général. En juin 1571, Pie Y lui demandait d’accompagner son neveu, le cardinal Bonelli, qu’il envoyait comme légat dans les cours d’Espagne, de Portugal et de France, d’abord pour les unir dans une ligue contre les Turcs, puis encore pour d’autres affaires intéressant la religion. François rendit de grands services au légat par ses conseils, et par sa parole, que son nom et sa sainteté autorisaient singulièrement, auprès des rois Philippe II, Sébastien et Charles IX. Il ne tint pas à lui que les vœux du vicaire de Jésus-Christ n’obtinssent pleine satisfaction. Mais ses forces, depuis longtemps très réduites, furent complètement épuisées par cette mission. A grand’peine il put rentrer à Rome poury mourir, le 1er octobre 1572, quelques jours après saint Pie Y.
Brucker. — La Compagnie de Jésus.