Les Jésuites et Richelieu. Affaire Santarelli
La régente Marie de Médicis avait, par une fermeté inattendue, déjoué les calculs que les adversaires des Jésuites avaient fondés sur sa faiblesse de femme. Quand le cardinal de Richelieu
eut pris les rênes du gouvernement sous le nom de Louis XIII, ils purent croire qu’il servirait mieux leur passion. Plusieurs pamphlets, où sa politique était vivement attaquée, et non toujours sans raison, excitèrent au plus haut point le ressentiment de l’impérieux ministre, et il ne manqua pas de gens pourlui faire entendre que les auteurs étaient des Jésuites : on lui nomma entres autres le caustique controversiste François Garasse. Lui-même crut d’abord à leur culpabilité, et les preuves qu’ils lui fournirent de leur innocence n’avaient peut-être pas entièrement dissipé les soupçons, quand commença le bruit autour du livre du Père Santarelli sur l’hérésie et le schisme. Ce Jésuite italien défendait l’autorité du pape sur les rois, comme le faisaient nombre de théologiens dans tous les pays, la France exceptée, sans qu’aucun souverain s’en inquiétât. Mais sa publication ve- j nant après les autres déjà condamnées, et presque j en même temps que les libelles contre le premier ministre, offrait aux parlementaires et aux universitaires un thème à souhait, pour dénoncer l’incorrigible hostilité des Jésuites à l’égard de la puissance temporelle. Richelieu laissa les uns et les autres jeter feu et flammes, et ne leur signifia son Quos ego qu’après avoir contraint les Jésuites, „ par la menace d’une nouvelle expulsion, à souscrire une déclaration de principes. Elle renfermait la condamnation de la doctrine de Santarelli sur l’autorité des rois et l’engagement de signer la censure qui en serait faite par le clergé de France ou la Sorbonne. De plus, et c’était le point principal, les Pères déclaraient « reconnaître etcon- ; fesser que les rois tenaient leur royaume de Dieu seul, sans nulle dépendance sinon de Dieu, et L;j être prêts à sacrifier leur vie pour la défense de L,
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érité ». Très différente de celle que le Par- . avait voulu leur faire souscrire et qu’ils usèrent, cette déclaration leur parut comr un sens naturel assez acceptable, pour 1 pussent en conscience y apposer leur signa- Ge sentiment des Jésuites de Paris futensuite 1 *rmé par le jugement des théologiens de Rome ril 1626).
m i orage de plus était ainsi dissipé. L’Unité, déçue encore une fois par l’issue de cette w *e, qu’elle avait ardemment exploitée contre PÇ® ivaux, dut leur laisser une vingtaine d’années ^ i-anquillité relative. Relative, parce que, ne vant pas les empêcher d’enseigner, elle ne ces- 81 t pas de faire de son mieux pour détourner J c èux les élèves. Elle y réussit en partie. L’arrêt 18115 du 15 février 1618 prévoyait l’incorporation du i01f collège de Clermont à l’Université et, en conséir® çuence, statuait que les Pères se soumettraient if® aux lois et règlements universitaires existants, ni* C’est à quoi ils s’étaient toujours offerts. Mais i» l’Université ne voulait d’eux à aucun prix comme laps associés. La faculté de théologie d’abord (1er mars 5îli 1618), puis celle des Arts (24 mars), se hâtèrent ifc’de décréter que les grades académiques ne seraient es® jamais accordés qu’à ceux qui auraient fait leurs iis#, études sous les professeurs agréés par l’Univerîferü sité. En vain ces décrets furent cassés par un élis nouvel arrêt du Conseil du Roi (24 avril); i’Uni- .gnfl* versité sut les maintenir en pratique. C’est à peine Ir s’ilse rencontra de temps à autre un Recteur assez ntf! conciliant pour offrir aux Pères du collège de î ett* Clermont de présenter leurs philosophes aux del épreuves académiques. Cet ostracisme univer- DW sitaire tendait à éloigner des cours de philosophie ’ensf‘ et de théologie chez les Jésuites tous ceux qui
Bkucker. — La Compagnie de Jésus. IG
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fine.
avaient besoin de grades, en particu aspiraient aux bénéfices ecclésiastiqui cours, toujours faits par des homme, ont eu ordinairement beaucoup d’audi peu d’étudiants. La perspective de ne p liser l’assistance à ces leçons pour h des grades, et par suite des bénéfices, le plus grand nombre, et notamment ce raient été les plus assidus. C’est ains Jésuites ont dû voir souvent leurs élève '(Capables, après de brillantes études d’hi les quitter pour faire leur philosophie etl logie dans l’Université : Bossuet, élève di tes jusqu'en rhétorique, puis philosophe lège de Navarre, en est un exemple illustre tous.
Si donc le collège de la Compagnie à Pai n’est guère connu dans l’histoire de l’enseignement que comme collège d’humanités, c’est ÿ TUniversité qu’il le doit. Celle-ci a également contribué pour beaucoup à un autre résultat, qu’elle ne cherchait point : à savoir, de faire de ce collège le collège aristocratique par excellence.
Il est vrai que, dès avant sa fermeture sous Henri IV, « on y voyait ordinairement plus de quatre cents gentilshommes démarqué «.Cependant la jeune noblesse afflua encore plus sous Louis XIII et Louis XIV : sans vouloir diminuer la part de la faveur royale dans ce fait, nous pouvons dire que l’Université, malgré elle, y a aidé. Elle ne laissait en effet aux Jésuites que les élèves qui n’avaient pas besoin pour leur fortune de diplômes universitaires, ceux qui cher chaient l’instruction pour elle-même et pour la culture générale qu’elle leur donnait.
Par leur intolérance, les Facultés de l’ancienne eti)
HIST0I11E DES PilOVINCES
Université de Paris ont également réussi, comme elles le souhaitaient, à se protéger contre l’influence qu’aurait exercée dans leur milieu l’introduction des docteurs Jésuites ou formés par les Jésuites. Un catholique ne sera pas disposé à estimer ce résultat très heureux, en voyant au xvne siècle les sentiments catholiques de respect et d’affection filiale pourle Pape s’affaiblir de plus en plus dans les écoles philosophiques et théologiques de l’Université, et jusque dans la Sorbonne, pour faire place d’abord à l’aigreur gallicane, puis chez un grand nombre au jansénisme, ennemi hypocritement dissimulé mais réel du Saint-Siège apostolique.
66. Universités de province. — Les Universités des provinces se montrèrent en général plus accueillantes, aux Jésuites que leur aînée de la capitale. La plupart, non seulement accordèrent l’incorporation au collège de la Compagnie fondé dans leur voisinage, mais ^offrirent des chaires aux Pères. En 1611, les collèges des Jésuites à Bordeaux, Cahors, Bourges, Reims, Caen et Poitiers étaient déjà agrégés aux Universités établies dans ces villes; il en fut de même un peu plus tard à Aix, Avignon, Besançon, Montpellier, Pau, Toulouse. Cela se faisait surtout par la volonté des habitants; car, dans presque tous ces endroits, les collèges de la Compagnie étaient, aussi bien que les Universités, des œuvres de la cité, qui les subventionnait. Parfois le collège de la Compagnie constituait à lui seul la Faculté des Arts de .l’Université. Mais c’est toujours dans leur propre collège que les professeurs Jésuites faisaient leurs cours, qui étaient publics et académiques, et ils avaient siège aux conseils de l’Université.
Les rapports des Jésuites avec les membres des Universités auxquelles ils furent incorporés, n’ont pas toujours été sans difficultés : soit parce que les Pères tenaient, non sans raison ni sans bon droit, à garder l’indépendance de leurs méthodes d’enseignement; soit surtout à cause des dissentiments de doctrine, qui devinrent si aigus dans toute la France, à la suite des progrès du jansénisme. En somme néanmoins, les conflits avec les universités provinciales n’eurent jamais la gravité de ceux que nous avons constatés à Paris. Et les plus âpres furent ceux qu’envenima l’intervention de l’Université parisienne. Voici, par exemple, ce qui se passa au sujet du collège de Tournon. Les Jésuites n’avaient rien négligé pour donner à cet établissement, suivant les désirs de ses fondateurs, jf toute l’ampleur d’une Université, et ils avaient g obtenu, en 1622 et en 1623, des lettres royales qui i lui en conféraient les privilèges et les droits. Alarmées de la concurrence, l’Université de Valence d’abord, puis celles de Toulouse et de Cahors attaquèrent la concession et, appuyées par , l’Université de Paris, réussirent en 1624 à la faire annuler. C’est encore de Paris que fut lancé le mot d’ordre, en 1625, pour ameuter toutes les universités de France contre les Jésuites, sur le seul soupçon que les Pères cherchaient à se faire donner les droits d’université à Angoulême et à la Flèche. si
L’acharnement des maîtres parisiens contre les j j écoles de la Compagnie n’est sans doute pas i entièrement inexcusable : ils étaient sincères eu prétendant qu’eux suffisaient à tout, et qu’on n’avait nul besoin des Jésuites. Autre était l’avis des parents si nombreux qui envoyaient leurs enfants aux collèges de la Compagnie, ainsi que ,
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du clergé et de la noblesse, qui réclamaient ces collèges dans l’intérêt de la religion et des bonnes lettres : cela étant, on peut penser que l’horizon des régents du monopole était trop borné par des considérations personnelles.
Il y a en France
En 1626
En 1640
Maisons professt
Collèges . . . .
Pensionnats ou
sémi-
n aires . . . .
Résidences . . ,
Sujets .
'f Belgique (1564-1645)
67. Développement de la province. — La province lato de Belgique, détachée de la Germanie inférieure «■en 1564, fut entravée dans son développement durant vingt ans par les guerres civiles et reliil#gieuses, qui désolaient le pays, et par les restriciili tions que le politique Philippe II, pour ménager et les droits et les prétentions des villes, avait mises dfli à la réception de la Compagnie dans cette partie lil de ses États.
ai Les Jésuites n’en étaient pas moins arrivés à ilüi ajouter aux collèges anciens de Louvain et de , si Tournai ceux de Cambrai (1564), de Saint-Omer sel (1568), de Douai (1568-69), où l’on comptait en 1575 mai 1.000 élèves dont 400 pensionnaires, Dinant(1563) supprimé en 1574 pour la fondation de Maastricht ntif (1575), Bruges (en 1570 résidence, 1575 collège) île) Liège (1569 résidence, 1582 collège), Anvers (1572 èm résidence, 1575 collège).
, f Ils avaient entamé avec ardeur la lutte contre le itl'< calvinisme ; leurs succès furent particulièrement [lii remarquables en Artois, où ils opposent à l’héréiisi: sie un rempart infranchissable ; dans le Cambrésis,
qu’ils défendent contre la poussée des huguenots français ; et surtout dans le pays de Liège, que les Pères Henri Denys et François Coster ont préservé de l’envahissement des sectaires (1566 et suiv.).
Vint un temps critique, lorsqu’en 1578, les États généraux desprovinces soulevées contre l’Espagne voulurent exiger des Jésuites, comme des autres ecclésiastiques, le serment de fidélité à la pacification de Gand. Ils refusèrent et se virent brutalement expulsés de presque toutes leurs maisons, sauf Louvain, Liège et Saint-Omer. Cette persécution tourna à leur avantage, après la victoire j ( du catholicisme. Leur fidélité décida Philippe II j à lever les restrictions de l’édit de 1556, qui ! entravaient l’expansion de la Compagnie et le ; f libre exercice de ses ministères (1584). Non seu- ! j lement les Jésuites rentrent dans les maisonsdont ; «i ils ont été expulsés; mais les villes à l’envi leur 3 demandent des collèges. En moins de dix ans, sous le seul gouvernement de Farnèse (1583-1592), ils s’établissent à Courtrai (1583), à Ypres (1585), à ! Gand (1585), à Valenciennes (1592), à Lille (1592), J à Mons (1586), à Bruxelles (1586), et la province qui, en 1578, comptait un personnel de 158 mem- ; bres(78 prêtres), monte à 377 (151 prêtres).
Le principal artisan de cette heureuse évolution fut un des meilleurs supérieurs formés par saint Ignace lui-même, le Douaisien Olivier Manare (1523-1550-1614). Le Fondateur lui avait fait gouverner le collège Romain et ériger celui de Lorette ; le P. Lainez lui confia les intérêts de la Compagnie en France et spécialement à Paris, dans les premiers temps si difficiles du collège de Clermont (1563-1573) ; enfin, après avoir été Assis- j tant pour le Nord et vicaire général, il fut chargé !
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par le P. Aquaviva de réorganiser la province de Belgique (1583) et, soit comme Visiteur, soit comme Provincial, fonctions qu’il exerça durant près d'un quart de siècle, il sut relever et fonder plus solidement les établissements anciens et en créer 1 beaucoup de nouveaux. Mais aussi le chiffre des candidats à la Compagnie avait pris un splendide essor. Le développement fut favorisé parle célèbre lieutenant de Philippe II dans les Pays-Bas, Alexandre Farnèse, mais bien davantage encore par les archiducs Albert et Isabelle (1598-1633).
Tournai est dédoublé en collège et noviciat (1609); dans le pays wallon, Mons devient collège (1598); de ' même Luxembourg (1603) ; Dînant revit (1603) ; autres collèges, Arras (1600), Namur (1610), Huy, Maubeuge et Béthune (1616); Nivelles (1619), Aire (1612), Armens tières (1623). Dans laFlandre, Anvers se dédouble (1609) i en collège et résidence (maison professe en 1616). — Bruxelles devient collège (1604), de même Bergues j (1600), Bois-le-Duc (1609), Malines, collège et noviciat réunis (1611), Dunkerque (1620), Audenarde (1615), Lierre (3® an) (1615),Bailleuî et Cassel (1617), Hal (1621), Breda (1625). — Alost (1620), Ruremonde (1611).
Dès 1600, la Belgica comptait 496 membres et i avait 15 collèges. En 1610, le nombre des sujets était de 900 ; en 1612, il dépassait 1.000. Il fallut alors diviser la province; on en forma la Flandro- Belgique , qui prit le pays flamand avec la Holi lande, et la Gallo-Belgique , qui eut le pays wal- > Ion, y compris des parties plus tard annexées à la k France par Louis XIV et le Luxembourg. A la première de ces provinces furent attribués 520 sujets, dont 215 prêtres, avec 10 collèges ; à la seconde, 570 sujets, dont 150 prêtres, avec 12 colis lèges, parmi lesquels ceux de Lille, Douai, Arras, \i Cambrai, Saint-Omer.
A la fin du règne des Archiducs (1633), les deux provinces belges avaient atteint leur apogée : la Flandro-belge comptait 850 membres et 20 maisons, la Gallo-belge 854 membres et 22 maisons.
68. A Louvain et à Douai. — C’est à Louvain^ la Compagnie fut établie d’abord; elle avait envoyé des scolastiques suivre les cours de l’Université dès 1542, mais elle n’eut pour les loger de maison à elle qu’en 1565. En mai 1569, vint de Rome à Louvain Robert Bellarmin. Il commença par prêcher en latin aux étudiants, ce qu’il continua durant cinq ans. Depuis 1570, quoique âgé seulement de 28 ans et n’ayant étudié que deux ans la théologie, il donna des leçons publiques de cette science dans la maison de la Compagnie. Inauguré par un pareil maître qui l’illustra jusqu’en 1576, renseignement théologique demeura au collège de Louvain, et en 1594 l’on put ajouter aux cours de scolastique le cours d’Écriture Sainte. Un cours public de mathématiques fut également autorisé par l’Université mais elle se réserva énergiquement le monopole de l’enseignement philosophique : et, en 1595, les Jésuites de Louvain ayant eu permission du Conseil royal do Bruxelles d’ouvrir un cours public de philosophie, l'Université obtint du pape Clément YI II un ordre de le fermer. Les autres collèges de la Flandro-Belgique durent de même rester privés des classes de philosophie, en vertu des privilèges de la Faculté des arts de Louvain.
D’ailleurs l’école théologique de la Compagnie à Louvain eut encore, après Bellarmin, des professeurs célèbres, comme Léonard Lessius, qui enseigna la scolastique de 1585 à 1600, et Cornélius a Lapide qui expliqua l’Écriture Sainte à
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Louvain, de 1596 à 1616, avant d’être appelé à Rome. D’autres encore ont exposé et défendu avec talent les doctrines d’une saine théologie, quelquefois à l’encontre de celles qui étaient professées dans les chaires universitaires voisines.
Dans les premiers temps de son établissement à Louvain, la Compagnie n’avait trouvé que bienveillance chez les docteurs de la Faculté de théologie. Il en advint tout autrement quand elle eut commencé à enseigner et qu’entre Jésuites et Lovanistes se révélèrent de graves différences de doctrine. Ce fut avec le fameux Michel Baïus que commença le conflit. Dès 1567, S. Pie Y, sur la dénonciation d’un collègue même de Baïus à l’Université, avait condamné un certain nombre de propositions enseignées par ce professeur. Devenu doyen de la Faculté en 1570, Baj'us continuait à répandre ses erreurs ; de sorte que Bellarmin, dans son cours, se vit obligé de les combattre, sans toutefois en nommer l’auteur. En 1578, Grégoire XIII, sollicité par les Universités d’Espagne et quelques docteurs de la Faculté de Louvain même, signa une nouvelle bulle, confirmant les condamnations de S. Pie Y. Le PèreTolet, chargé de porter cette bulle à Louvain et de la faire recevoir au nom du pape, s’acquitta si bien de sa mission, qu’il put croire avoir obtenu la soumission parfaite de Baïus (1580). Cependant en 1587, ce dernier déployait un grand zèle à faire censurer par la Faculté de théologie plusieurs propositions relevées dans l’enseignement de deux Jésuites. Lessius et Hamelius. Ne voulait-il pas ainsi prendre «me revanche de la rétractation qui lui avait été imposée parle ministère de Tolet? Il est vrai, les propositions qu’il attaquait, concernant surtout la providence surnaturelle, la prédestination, la grâce
suffisante et efficace, ne touchaient pas directement les mêmes objets que celles qui avaient été condamnées chez lui; mais comme le remarqua Bellarmin dans sa justification de Lessius,tous les griefs formulés par les censeurs belges contre ce dernier avaient leur principe dans une conception, propre à Baïus, de la coopération de la liberté humaine avec la grâce. Puis on reprochait surtout au professeur jésuite de contredire le grand docteur de la grâce, saint Augustin : c’était vrai, si on l’entendait de saint Augustin interprété par Baïus qui prétendait trouver toutes ses idées dans ce saint Père. Lessius en ayant appelé à Rome, Sixte-Quint chargea son nonce à Cologne, Mgr Frangipani, d’aller à Louvain examiner et régler l’affaire. Le représentant du Saint-Siège, après avoir entendu les deux parties, leur commanda de cesser la discussion, et interdit dorénavant, sous peine d’excommunication, d’infliger une note théologique aux propositions en cause (10 juillet 1588). Cette querelle fut comme un prélude des controverses qui allaient bientôt s’agiter autour du livre de Molina, lequel paraissait cette année même en Portugal. La doctrine de Lessius, censurée à Louvain en 1587, concernant la grâce et la prédestination, est en effet identique, pour le fond essentiel, à celle que défend Molina, dans sa Concorde du libre arbitre avec la grâce , à celle aussi qu’avaient soutenue auparavant Fonseca à Evora, Tolet et Bellarmin à Rome.
A défaut de la science qu’il ne leur était pas toujours permis de demander aux Jésuites, les étudiants de Louvain pouvaient plus librement recevoir d’eux des leçons de vertu et de vie spirituelle; et ils en profitaient en grand nombre, surtout dans les Congrégations de la Sainte
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Vierge. En 1612, il n’y avait pas moins de 400 jeunes gens dans la Congrégation spécialement ouverte pour les philosophes de l’Université. Il y en avait 180 dans celle des étudiants en droit. Ce dernier chiffre était un peu dépassé dans la Congrégation des théologiens; et parmi ceux-ci une élite de 60 plus fervents formaient une union particulière, sous le titre de sodalité de tous les Saints.
Au reste, depuis ces premiers temps, les Jésuites belges ont toujours eu une juste prédilection pour l’œuvre fondée par leur compatriote Leunis, et les chiffres que relatent de temps à autre leurs Lettres annuelles montrent qu’elle a toujours été des plus populaires.
A Douai , l’abbé des Bénédictins d’Anchin, Lentailleur, avait fondé à la Compagnie, en 1568, un collège de lettres et d’humanités, auquel on ajouta en 1573 la philosophie. Il y avait déjà un cours de théologie pastorale fait par l'un d’eux, quand les Jésuites, en 1580, obtinrent une leçon publique de théologie, pour « l’explication de saint Thomas». En 1600, dans ce collège de Douai, mille élèves étaient instruits par dix professeurs. Depuis 1612, la nouvelle province de Gallo-Belgique eut là son principal collège, qui donna dès lors un enseignement complet, y compris les leçons de théologie scolastique et morale, l’Écriture Sainte etl’hébreu. Cette école théologique de Douai eut aussi ses célébrités, telles que Jacques Bonfrère docte et judicieux commentateur de la Bible (f 1642), et Jacques Platel (*j* 1681), auteur d'un *cours de théologie, remarquable par la solidité de la doctrine autant que par la précision et la clarté. Et à Douai comme à Louvain, les théologiens jésuites combattirent, non sans succès, le
protestantisme, puis le jansénisme et le rigorisme, En 1612, les philosophes étaient si nombreux qu’il fallut diviser les classes : la Logique seule avait 400 auditeurs. La Congrégation des philosophes comptait également 400 associés : de ceux-ci 37 entrèrent cette année-là dans la Compagnie de Jésus; 8 se firent capucins, 6 franciscains récollets, 2 chartreux, etc.
L’Université de Douai, fondée par Philippe II d’Espagne, en 1562, ne laissa pas le collège de la Compagnie se développer en face d’elle sans lui susciter quelques difficultés; cependant les querelles n’eurent pas la même durée, ni surtout la même âpreté qu’à Louvain. Moyennant quelques concessions, les Pères virent nettement reconnu leur droit d’enseigner les sciences supérieures. Si, dans l’affaire de Lessius, l’Université de Douai joignit sa censure à celle de l’Université-mère, et si, en 1592, ce fut elle qui réveilla la querelle assoupie, plus tard elle évita de se mêler aux controverses entre Lovanistes et Jésuites. Elle parut même quelquefois, incliner davantage vers les doctrines de ces derniers; du moins, aux candidats qui soutenaient ces doctrines dans leurs thèses, elle ne refusa jamais pour cela ses grades académiques.
69. Ministères et œuvres. — Quant au ministère en dehors de V enseignement des collèges, quelques chiffres de la fin du premier siècle de la Compagnie peuvent donner une idée du fruit obtenu :
Fréquentation des sacrements : En 1640, dans les 18 églises de la province flandro-belge, on a compté un total de 1.235.000 communions. Ce nombre se maintiendra durant le reste du xviie siècle, s’il ne s’accroît encore, comme en 1670, où il sera 1.420.000.
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Catéchismes : Dans la même province, en 1640, ils formaient 200 sections, où furent données 10.745 leçons, à 32.508 auditeurs.
Congrégations : Même année en Flandro-Belgique, 90 avec 13.727 membres; en Gallo-Belgique, 80 et 11.340 membres. Bruxelles et Anvers avaient 9 sodalités ; Louvain, 8; Douai et Lille, 7. A Louvain, les difïicultés des Jésuites avec l’université ne les empêchaient pas d’avoir des docteurs parmi leurs congréganistes. Le célèbre humaniste Juste-Lipse en était et se faisait un scrupule de manquer une réunion. A Anvers, furent également de la congrégation les grands maîtres de la peinture flamande Rubens, Van Dyck, Teniers.
Une des plus belles œuvres des Jésuites belges fut Y aumônerie militaire organisée, permanente. Ailleurs, les Pères de la Compagnie avaient souvent été appelés, du moins temporairement, à assister et encourager par leur ministère les soldats des armées catholiques. Ainsi, dès 1551, Lainez suivait l’armée espagnole en Afrique; plusieurs autres Jésuites, Espagnols ou Portugais, ont accompagné leurs compatriotes, spécialement dans les expéditions contre les Maures de Barbarie. En 1571, à la bataille de Lépante, quatre Pères avec quatre Frères se trouvaient sur les navires de Don Juan d’Autriche. Nous avons vu aussi, en France, le Père Auger et d’autres Pères avec les troupes catholiques engagées contre les Huguenots.
En 1586, le Père Thomas Sailly, que le duc de Parme, Alexandre Farnèse, dans ses campagnes, voulait avoir auprès de lui comme confesseur, exerçait également son zèle dans l’armée que le prince commandait pour l’Espagne. Sur l’exposé du bien qu’il faisait et des grands besoins auxquels il ne pouvait suffire, ses supérieurs lui
accordèrent des auxiliaires. Ainsi naquit ce que l’on appela la « mission des camps » (Missio castrensis). Douze Pères y furent appliqués, et on leur adjoignit des aides en nombre égal, choisis, soit entre les frères coadjuteurs, soit parmi des laïques candidats de la Compagnie. Farnèse les fit inscrire sur les rôles de l’armée, et ses successeurs dans le commandement en chef continuèrent à protéger cette aumônerie militaire, dont futilité fut bien constatée.
Les aumôniers se partageaient les différentes troupes, travaillant par leurs exhortations à réformer les habitudes dissolues des gens de guerre, les confessant et les animant avant les combats, portant les consolations de la religion à travers le feu de la bataille aux mourants et aux blessés, joignant souvent à l’office du prêtre celui d’infirmier. L’organisation de la mission des camps subsista jusqu’en 1660 : les guerres presque continuelles de cette époque fournirent aux missionnaires largement occasion de prouver leur dévoiiment et leur courage; ils continuaient d’ailleurs en temps de paix à s’occuper des garnisons. Beaucoup usèrent prématurément leur vie dans les fatigues et les privations qu’entraînait ce rude ministère; beaucoup furent emportés par les maladies contractées dans le soin des soldats; quelques-uns furent frappés en haine de la religion par les ennemis hérétiques tandis qu’ils remplissaient leurs fonctions toutes de charité. A Maastricht, les Pères Boddens, Recteur, et Pasman, avec le Frère coadjuteur Nottyn, furent accusés sans preuve parles Hollandais calvinistes d’avoir connu un complot, ayant pour but de livrer la ville aux Espagnols, et, après d’horribles tortures, exécutés en juillet 1638.
De 1592 à 1654,56 Jésuites belges sont morts au service des armées. Le siège d’Ostende (1600-1604) coûta dix hommes à la mission; la campagne du Palatinat (1620-1625) neuf,
La mission des camps avait son centre à Bruxelles, où les missionnaires venaient prendre leurs rares moments de repos. Il y eut aussi, de 1622 à 1700, une mission navale , avec centre à Dunkerque. Cette mission, qui envoyait des Pères sur les vaisseaux, ne rendit pas moins de services que la première et ne fut pas moins laborieuse : son nécrologe porte une trentaine de noms de Jésuites, morts dans l’assistance des marins.
Nous ne faisons que signaler, à cette place, le commencement d’une publication des Pères belges, qui est particulièrement glorieuse pour la Compagnie, comme pour toute l’Église : les deux premiers volumes des Acta Sanctorum de Bollandus parurent à Anvers en 1643.
Vers la même date, les Jésuites belges avaient poussé le premier cri d’alarme au sujet de VAugustinus , l’œuvre posthume de l’évêque d’Ypres, Jansénius, éditée à Louvain en 1640, et qui devait causer tant d’agitations dans le monde chrétien.
hollande (1592-1645)
70. — Les Pays-Bas duNord, composant ce qu’on appela ensuite les Provinces Unies, et, du nom de la principale, la Hollande, secouent définitivement lejoug espagnol en 1576; les catholiques eurent à subir depuis lors, pendant plus d’un demi-siècle, la persécution des calvinistes, maîtres du pouvoir. Leurs églises leur furent enlevées, leur culte interdit; les prêtres, s’ils osaient exercer leurs
fonctions en secret, étaient emprisonnés, et les fidèles qui leur donnaient asile, frappés de grosses amendes. D’ailleurs les pasteurs, déplus en plus rares, étaient la plupart peu zélés. La Compagnie de Jésus fut appelée dans le pays par les instances de deux curés de Delft, dont l’un alla jusqu’à Rome solliciter le pape Clément VIII etle P. Général. En 1592, deux Hollandais d’origine, entrés dans la province de Belgique, furent envoyés pour fonder cette nouvelle mission. C’étaient les Pères Corneille Jacobsz Duyst et Guillaume de Leeuw ; ils y travaillèrent avec grand fruit pendant vingt ans et moururent tous deux en 1612. La province de Belgique et, à partir de 1612, celle de Flandre-Belgique, à qui la mission de Hollande demeura désormais rattachée, envoya d’année en année d’autres de ses membres, Hollandais ou Flamands, si bien que le nombre des missionnaires atteignait près de cent (91) au milieu du xvn® siècle.
L’intolérance calviniste en voulait spécialement aux Jésuites : un édit menaçant fut porté contre eux nommément dès 1596. Aussi leur ministère fut-il longtemps très difficile : ils ne pouvaient avoir de résidence fixe; les lieux de réunion, on ils disaient la messe et donnaient les sacrements, devaient être changés très fréquemment. Toutes les précautions, le dévoûment des catholiques et leur ingéniosité à dépister • les espions de la police, n’empêchaient pas toujours qu’on ne lut surpris, et il s’ensuivait au moins la prison et l’exil pour le prêtre, avec l’amende pour les fidèles. En dépit de tant d’entraves, les Pères avaient la consolation, non seulement de voiries croyants confirmés dans leur foi, mais encore de ramener à l’Église un certain nombre de protestants. Un
rapport qu’ils ont adressé à Rome sur leurs travaux de l’année 1641, évalue à près de 600 le chiffre des conversions obtenues dans l’ensemble de la mission. En particulier, l’on y signale avec une satisfaction bien légitime la conquête du célèbre poète Joost van den Vondel, rentré dans le sein de la véritable Eglise à Amsterdam. Le grand dramaturge néerlandais, alors âgé de 53 ans, était dans la pleine maturité de son génie, qui se manifesta encore sans défaillance, durant 39 ans, surtout par la glorification de la foi catholique et de ses héros. Saint François Xavier et la Compagnie de Jésus lui ont inspiré de beaux vers.