‹ La compagnie de Jésus, esquisse de son histoireChapitre 36 sur 62 · PAUL OLIVA · texte numérisé non relu

PAUL OLIVA

importants, recommandés à sa sollicitude par la dernière Congrégation, était le triste état financier de beaucoup de collèges. En conséquence, il s’appliqua d’abord à corriger chez les supérieurs les pratiques défectueuses d’administration temporelle (Lettres du 18 mars 1662, de juillet 1665, du 1er janvier 1679). Mais, il le constatait, la gêne des provinces tenait en grande partie à la multiplication excessive des petits collèges mal dotés; il invita donc les provinciaux et les Congrégations provinciales à lui faire connaître ceux de ces établissements « misérables » qu’il y aurait à supprimer ou du moins à suspendre (30 janvier 1672). Le Père Oliva put améliorer beaucoup de choses, sans que jamais la Compagnie ait réussi à se donner des finances prospères, même dans les maisons les mieux fondées : heureuse quand, au lieu des richesses que la légende lui a prêtées, elle avait pour les siens le nécessaire.

L’enseignement attira aussi l’attention du Père Oliva. Il s’efforça d’enrayer, spécialement en Allemagne, les tendances décadentes dans les humanités et l’envahissement de la prédication par le mauvais goût ; il réprima l’abus des subtilités et des nouveautés curieuses dans la philosophie et la théologie ; enfin il encouragea l’étude des sciences mathématiques et physiques et des langues orientales (Lettres du 16 janvier 1676, du 14 décembre 1680, etc.).

148. Le P. Gonzalès contre le probabilisme. — L’enseignement de la morale et les attaques que subissait la Compagnie à ce sujet, préoccupèrent encore beaucoup le Père Oliva, pendant tout son généralat. Nous devons dire quelques mots

des embarras que lui créa un Jésuite qui avait ses idées particulières sur la direction à donner par les supérieurs en cette matière. Le Père Thyrse Gonzalez (1643-1705), professeur de théologie à Salamanque et missionnaire populaire, qui obtint de grands succès dans diverses provinces d’Espagne, s’était persuadé, par deslecturesfaites sans critique suffisante, que le probabilisme méritait le reproche d’être une source de laxisme; et il se crut obligé de travailler de toutes ses forces à le combattre, voire à le bannir de la Compagnie. Dans cette vue il composa un ouvrage où il maltraitait singulièrement les meilleurs docteurs de son Ordre et s’évertuait à établir un probabiliorisme rigide, il ne permettait de suivre une opinion que quand on y voyait clairement un poids d’autorité et de raison sensiblement plus fort que dans l’opinion contraire. Présenté deux fois pour la révision au Père Général, le livre fut deux fois repoussé par le suffrage unanime des censeurs romains. Gonzalez s’obstina dans son idée, et s’adressa, en 1680, au pape Innocent XI pour le prier d’exhorter, par un acte public de l’autorité suprême, bulle ou bref, les professeurs de théologie à combattre le probabilisme et à défendre le probabiliorisme tel que lui, Gonzalez, l’entendait. Le pape ne jugea pas à propos d’aller si loin ; mais ayant cru comprendre, d’après la lettre du professeur espagnol, qu’il n’y avait pas dans la Compagnie de Jésus liberté d’attaquer le probabilisme, il saisit la Congrégation du Saint- Office. Le 26 juin 1680, elle rendit un décret en deux parties : la première portait que le Père Gonzalez devait être encouragé au nom du Souverain Pontife dans sa campagne contre le probabilisme ; la seconde s’adressait au Père Général

PAUL cliva (1664-1681)

de la Compagnie, qui devait être invité non seulement à laisser toute liberté à ses subordonnés de combattre le probabilisme et de défendre le probabiliorisme, mais encore à notifier à toutes les universités de son Ordre que c’était la volonté pontificale que chacun put le faire librement.

La première partie du décret fut exécutée dès le 7 juillet 1680, par une dépêche du secrétaire d’Etat du Saint-Siège, que le nonce de Madrid transmit au Père Gonzalez. Mais ni celui-ci, ni apparemment aucun autre professeur jésuite, ne connut la seconde partie du décret avant 1693. Elle avait cependant été signifiée le 8 juillet 1680 au Père Oliva, qui avait répondu qu’il obéirait, bien que ni lui ni ses prédécesseurs n’eussent jamais empêché d’écrire en faveur du probabiliorisme ou

I de l’enseigner. Le Père Général obéit en effet, h mais d’une autre manière, qu’il sut faire agréer au

II Pape et au Saint-Ofïice. On conçoit qu’il vît des u inconvénients sérieux dans l'ordre, tel qu’il lui était c: transmis. Les adversaires de la Compagnie ne man- ® queraient pas de l’exploiter, pour en conclure y que le probabilisme était bien, comme ils l’avaient : prétendu, une doctrine officielle et imposée dans lll: la Compagnie ; et surtout ils feraient valoir, non il; sans quelque apparence de raison, comme une i preuve des mauvais effetsqu’il avait déjà produits, lll( les encouragements donnés par le Souverain Pons ! ti(e à la doctrine contraire. Nous ignorons si le fl! Père Oliva fit ses observations dans ce sens au

Pape et au Saint-Office ; ce que nous savons, c’est a!t1' qu’il leur représenta, avec des preuves très efficaîU1 ces, combien il était injuste d’attribuer à l’ensei- ^ gnement moral de la Compagnie en général des opinions trop larges et trop libres ; il s’offrit d’ailleurs à envoyer dans toutes les provinces de

nouveaux ordres, pour réprimer toute tendance de ce genre, si elle se manifestait chez quelque professeur. C’est ce qu’il exécuta par une lettre circulaire au mois d’août 1680. Il réussit évidemment à faire comprendre au Souverain Pontife que cette mesure était préférable à ce que lui prescrivait le décret du 26 juin; car il n’a jamais fait la notification demandée, ce qui ne s’expliquerait pas, si Innocent XI ne l’en avait dispensé. Le Saint-Office lui-même, satisfait sans doute des explications du Général, laissa son décret sans publicité aucune s’ensevelir dans ses archives, d’où un hasard le fera sortir en 1693.

Le Père Oliva a eu d’autres affaires plus graves dont il n’a pas vu la fin. Nous en parlerons plus tard. Il avait bien des raisons, au bout de son généralat, de dater une de ses lettres au Père de la Chaize « de la 20e année de sa croix ». Dieu le délivra le 26 novembre 1681.

12e Général : Charles de Noyelle (5 Juillet 1682 — 12 Décembre 1686)

12e Congrégation Générale

(22 Juin 1682 — 6 Septembre 1682)

149. — Le Père Charles de Noyelle, né à Bruxelles en 1615, Jésuite depuis 1630, Assistant de Germanie depuis 1661, avait été désigné dès 1664 par un pli secret du Père Oliva pour futur Vicaire Général. Dans la 12e Congrégation, réunie le 22 juin 1682, il fut élu Général, le 5 juillet^ l’unanimité des voix. Le Supérieur choisi dans ces conditions ne pouvait être que celui qu’il fallait .. à la Compagnie : elle le conserva trop peu de .

temps. Ses cinq années de gouvernement furent encore chargées du souci des plus grosses difficultés, qui avaient déjà préoccupé son prédécesseur; après avoir fait ce qui était humainement en son pouvoir pour les terminer, il dut les léguer lui aussi à son successeur. Le Père de Noyelle mourut le 12 décembre 1686.

13e Général : Thyrse Gonzalez

(6 Juillet 1687 — 27 Octobre 1705)

13e Congrégation Générale

J (22 Juin 1687 — 7 Septembre 1687)

14e Congrégation Générale , î (i5 Novembre 1696 — 16 Janvier 1697)

150. — Convoquée par le Père Dominique Marie de Marinis, Vicaire, la 13e Congrégation générale s’ouvritle22 juin 1687, et, le 6 juillet, élut Général le Père Thyrse Gonzalez de Santalla. Il avait fallu trois scrutins pour amener sur ce nom la majorité des suffrages. Le Père Gonzalez, dont nous avons déjà eu à parler au temps du Père Oliva, était né à Arganda (Léon), en 1624. Entré dans la Compagnie en 1643, il avait jusque-là donné dix ans à j enseignement de la théologie, onze aux missions à travers les villes et les villages d’Espagne. Son ardeur à poursuivre le relâchement dans les doc- ! ffines morales lui avait gagné, depuis 1680, l’es- 1 finie particulière du pape Innocent XI ; et il paraît certain qu’à la veille de son élection, on avait ! pendule Saint-Père parler de lui comme du can- ‘ K atle plus digne, à son sentiment. Quoique cette sorte de désignation n’eût rien ni d’un ordre ni Nr. cker. — La Compagnie de Jésus. 34

d’un désir formel, elle disait trop ce qui serait agréable au Souverain Pontife, en un temps où la Compagnie avait grand besoin de sa bienveillance, pour n’avoir pas sérieusement influé sur beaucoup de votes. Le nouveau Général aura le malheur de trop s’attacher à certaines idées personnelles ; il y sacrifiera, pendant plusieurs années, la paix de son Ordre : à part cette obstination, où il crut obéir aux vœux d’Innoéent XI, il se fera toujours hautement respecter par ses vertus religieuses; et il prouvera son amour à la Compagnie par plus d’un bon service, notamment par son zèle à promouvoir les missions, soit à l’intérieur en Europe, soit dans les pays infidèles.

151. Conflit avec Louis XIV. — Une première affaire, née en France sous le dernier Généralat, prit dès le début de Gonzalez des proportions fort inquiétantes. Il s’agissait d’une demande de Louis XIV concernant les maisons de la Compagnie dans la Flandre dite française, conquise récemment sur les Pays-Bas espagnols. Dans l’organisation administrative de l’Ordre, ces maisons, appartenant aux provinces de la Flandre- Belgique et de Gallo-Belgique, faisaient jusquelà partie de l’Assistance de Germanie. Or LouisXIV aurait désiré que toute la partie française fût constituée en province et rattachée à l’Assistance de France. C’était dans sa pensée une suite delà politique d’unification, qui lui avait fait nommer dès 1671, dans le même pays, à Tournai, un évêque pris dans la vieille France. A la demande du roi, le Père de Noyelle répondit par de graves objections. De fait, une. fois que la Compagnie aurait accepté de modifier ses divisions pour suivre celles du monde politique, c’était un vra1

démembrement que pouvaient lui imposer les I; exigences des divers souverains. Dans le cas présent deux belles provinces eussent été désorv ganisées. Le roi insistant néanmoins, le Père i; Général finit par lui offrir de rattacher à l’Assis- • tance de France toute la Gallo-Belgique, qui in avait plus de la moitié de ses vingt établissements en pays conquis, sans toucher à la Flandre- II Belgique. Le P. de Noyelle était mort quand st Louis XIV voulut bien se contenter de cette îë offre. Prié d’y donner suite, le P. Gonzalez y itt parut d’abord disposé, mais recula devant la it menace de l’Espagne de réclamer pareille chose 1? pour ses domaines d’Italie. Louis XIV pressa en vain le Général, qui demeura ferme dans son i refus. Alors le roi interdit aux Jésuites de France a! tout commerce avec leur premier Supérieur (8 oci tobre 1688), puis ordonna au Père Assistant et et aux autres Français, qui avec lui aidaient à l’ad- D| ministration générale de la Compagnie à Rome, |ir de rentrer en France. Les Pères durent obéir Di (juin 1689). Louis XIV aurait voulu convoquer à t Paris une députation des cinq provinces de France, h et lui faire élire un Vicaire Général qui aurait ifj administré en France indépendamment du Père illt Gonzalez. Mais, quoi qu’on ait dit, les Jésuites ei Français ne sont jamais entrés dans cette pensée, t® et le Père de la Chaize, confesseur du roi, pas i: plus qu’un autre. Le Père Assistant, Père Fontaine, i réussit à en détourner le prince lui-même ; il n'y i,; [eut qu’une réunion des cinq supérieurs provin- \ii riaux et ex-provinciaux, qui décidèrent de demani der l’intervention du Souverain Pontife. Une s;: lettre collective de la petite assemblée, présentée f Alexandre VIII le 16 décembre 1689, reçut de r lui une réponse favorable, par un Bref adressé

au Père de la Ghaize le 23 janvier 1690. Le pape accommoda l’afFaire par un compromis, que Louis XIV agréa et auquel le Père Gonzalez finit par se résigner. Le Père Assistant avait été autorisé dès le commencement de l’année 1690 à retourner à Rome, et, le 20 octobre 1690, le roi rendit à tous les Jésuites de France la liberté de correspondre avec le Père Général. La province Gallo-Belge ne fut pas démembrée et, gardant ses maisons des deux côtés de la frontière française du Nord, resta toujours dans l’Assistance de Germanie. Mais le Père Général dut y nommer pour principaux supérieurs des Jésuites pris dans la vieille France. C’est ainsi qu’on trouvera, depuis 1694 jusqu’à la fin du règne de Louis XIY, à la tête de la Gallo-Belgique, comme provinciaux, et des collèges de Lille et de Douai, comme recteurs, des Pères originaires de l’Est, de l’Ouest et du Midi de la France, et ayant rempli des charges semblables dans les anciennes provinces françaises : le grand Roi pouvait se reposer sur leur fidélité nationale.

Le P. Gonzalez avait failli compliquer gravement cette première affaire par une démonstration de zèle, qu’il est permis de dire intempestive, Les Jésuites français furent avec raison alarmés, quand ils apprirent, au mois d’octobre 1687, que le Père Général, non content d’avoir déjà un conflit sérieux avec le roi de France, se préparait encore à soulever dans le pays un orage contre lui et toute la Compagnie, en publiant une réfutation des quatre Articles de 1682. Sur les représentations qui lui furent adressées, il répondit qu’il avait en effet ce dessein, pour laver la Compagnie du reproche, que son silence lui attirait,

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d’avoir laissé s’attiédir l’ardeur de son premier âge pour la défense du Saint-Siège. Mais quel homme équitable pouvait faire un grief aux Jésuites de ne pas s’attaquer directement à l’assembléede 1682? Ilsn’enavaientpasbesoinassurément, pour faire connaître que leurs sentiments n’avaient point changé, sur les prérogatives du Souverain Pontife. L’enseignement de toutes leurs chaires, leurs écrivains témoignaient suffisamment pour eux : l’un d’eux, le Père Nicolas Pallavicino, venait justement, pas plus tard qu'en 1687, de publier encore trois gros volumes in-folio sur ce sujet. Quel résultat pouvait-on attendre delà publication projetée, sinon de réunir une fois de plus tous les ennemis de la Compagnie, protestants, universitaires, jansénistes, parlementaires, dans un furieux assaut? La qualité de l’auteur ne pouvait qu’enflammer le courroux justicier des magistrats, qui n’avaient laissé passer ni Suarez, ni Bellarmin, ni Santarelli. La Compagnie, que le roi mécontent ne voudrait peut-être plus soutenir, pourrait y trouver la ruine : quel profit en retirerait l’Église ? Le livre du Père Général ne convaincrait vraisemblablement aucun gallican, mais sûrement il exaspérerait encore la rupture existante alors entre Paris et Rome. Toutes ces raisons n’auraient pas suffi à arrêter le Père Gonzalez ; son in-4° de 690 pages était imprimé, quand mourut Innocent XI (12 août 1689). Ce pape en aurait peut-être vu avec plaisir la publication; iesuccesseur, Alexandre VIII (6 octobre 1689), l’empêcha, jugeant qu’elle pourraitêtreun obstacle à la réconciliationde la France, qu’il cherchait à obtenir. Le Père Gonzalez dut supprimer à peu près tous les exemplaires de l’ouvrage.

152. Affaire du livre contre le probabilisme. — Une autre publication du P. Gonzalez, longtemps combattue, fut menée à terme par sa prodigieuse ténacité. Les échecs réitérés de son travail antiprobabiliste devant les principaux reviseurs de son Ordre, sous le Père Général Oliva, n’avaient point découragé le professeur de Salamanque; il restait hanté de la pensée, que le grand nombre des probabilistes était une tache sur la Compagnie et qu’il devait travailler à l’effacer. Il regarda son élection au Généralat comme ménagée par la Providence pour lui permettre de réaliser ce dessein. On a dit, et il est assez croyable, que c’est à sa sollicitation que le pape Innocent XI demanda à la 13e Congrégation Générale le décret (18e dans ses actes imprimés) par lequel elle déclarait que la Compagnie n’avait pas défendu et ne défendait pas aux siens de soutenir le probabiliorisme. C’était à peu près la déclaration demandée au Père Oliva, i en 1680, et dont le pape l’avait dispensé. Toutefois cela ne suffisait pas au Père Gonzalez : la Compagnie apparaîtrait encore mieux désolidarisée du probabilisme, quand on le verrait attaqué dans un ouvrage signé par son Général lui-même. Il reprit donc son livre rejeté, pour le modifier légère- i ment ; puis en lit commencer secrètement Pim- ! pression à Dillingen, en 1691. Ses Assistants, qu’il ; n’avait pas consultés, ayant eu vent de la chose, lui | remontrèrent les inconvénients de son intervention dans une pareille controverse : déshonneur c pour l’Ordre de voir son propre chef combattre i comme œuvre de laxisme le système suivi par les plus illustres de ses moralistes; puis, les théo- i logiens de la Compagnie ou se croiraient obliges d’adopter le probabiliorisme enseigné par leur premier Supérieur, et ainsi disparaîtrait la liberté

qui venait d’être proclamée par la Congrégation générale; ou ils pourraient même le contredire et l’attaquer : alors, spectacle peu édifiant du Général dans le champ clos, recevant les coups des siens. Le Père Gonzalez parut d’abord se rendre à ces s; arguments et retira chez lui les exemplaires imprimés à Dillingen. Mais bientôt il revint à son i idée fixe et s’efforça maintenant d’obtenir du ü pape la permission de publier. Il finit par y réussir auprès d’innocent XII, et ainsi parut enfin à Pi Rome, dans les premiers mois de l’année 1694,

»f un in-folio dont voici le long titre traduit du latin :

« Fondement de la théologie morale ou traité théoloail gique de l’usage légitime des opinions probables , sï où il est montré que, pour qu’on puisse suivre ut; licitement une opinion probable en faveur de la il» liberté contre la loi, il est absolument nécesi( saire et suffisant, qu’après un examen diligent de la vérité, entrepris par le sincère désir de ne pas offenser Dieu, cette opinion apparaisse au point de vue de la raison et de l’autorité, ou la seule vraisemblable ou manifestement plus vraisemblable que celle qui tient pour la loi contre la liberté, et qu’en conséquence on la juge vraie par un jugement absolu, ferme et non hésitant. Par le Père Thyrse Gonzalez, Professeur de théologie de !,( Salamanque, maintenant Supérieur Général de f. la Compagnie de Jésus. »

ei Les Assistants avaient du moins obtenu des jul corrections considérables au texte primitif. Tous J les cinq, unanimes dans leur résistance au désir pü de publication du P. Gonzalez, auraient voulu ;!t faire la Congrégation Générale juge du différend, mais sans recourir au droit de la convoquer, que leur donnait l’Institut pour le cas de faute grave du Général. Ils attendirent la Congrégation des

Procureurs, qui avait régulièrement à se réunir, sur la fin de 1693, pour décider s’il y avait lieu ou non à cette convocation. Les Procureurs votèrent en effet la convocation, mais seulement par 17 voix contre 16. Cette différence ne donnant en réalité qu’une demi-voix au-dessus de la moitié des votes émis, la majorité parut douteuse, et une commission de cardinaux et de canonistes, nommée par le pape Innocent XII pour décider le point, la déclara insuffisante. Mais la Congrégation Générale devait se réunir après trois ans, en vertu du décret d’innocent X.

153. La 14e Congrégation Générale. — Les adversaires de la Compagnie comptaient beaucoup sur cette Congrégation, pour leur donner le plaisir de voir les Jésuites se déchirer entre eux; mais les méchants espoirs furent déçus. Les réunions, qui commencèrent à Piomele 15 novembre 1696, eurent lieu dans un grand calme, les Pères ayant décidé dès la première séance, surla proposition du P. Général, de ne pas s’occuper des incidents passés. D’ailleurs, depuis que le livre avait paru avec la permission du Souverain Pontife, le sujet de la discussion n’existait plus. La ' Congrégation, devant aux termes du décret d’innocent X élire de nouveaux Assistants, en choisit | cinq particulièrement agréables au PèreGonzalez. Elle accéda aussi avec empressement à la proposition, qu’il lui fit, de déclarer une fois de plus i que la Compagnie avait en horreur la nouveauté i des opinions, et surtout le laxisme en morale. Elle le chargea même de faire rédiger un catalogue des propositions qui n’étaient pas à enseigner, soit 1 en philosophie, soit en théologie scolastique ou morale : ce catalogue sera fait, mais ne recevra

force de loi que sous le Père Tamburini, successeur du Père Gonzalez.

Les Pères députés ordonnèrent également la composition d’un manuel pour diriger dans leurs études privées les jeunes professeurs de lettres : c’est au P. Joseph de Jouvancy, Français, que cette tâche sera confiée, et il l’exécutera dans son précieux petit livre De ratione discendi et docendi (« méthode d’apprendre et d’enseigner »). Enfin, cette 14e Congrégation Générale, voulant encourager les professeurs d’humanités, ainsi que les prédicateurs, décida que ceux qui excelleraient dans ces parties, pourraient être admis à la profession des quatre vœux, supposé qu’avec la vertu requise, ils possédassent seulement un degré moyen de science théologique et scolastique.

L’assemblée se sépara le 16 janvier 1697. Avec toute la déférence qu’elle avait témoignée au Père Général, elle s’était soigneusement abstenue de donner le moindre signe d’approbation pour son opposition au probabilisme. Ainsi, tout en mettant en garde ses sujets contre les abus de ce système, l’autorité législative suprême dans la Compagnie n’a jamais essayé de le bannir, comme ont fait d’autres ordres religieux, après les attaques qu’il a subies au milieu du xvne siècle. Cependant, grâce à l’exemple et aux encouragements du Père Gonzalez, les Jésuites probabilioristes qui jusque-là n’étaient que trois ou quatre, devinrent un peu plus nombreux. Parmi eux, après Gonzalez lui-même, notamment un autre Espagnol, Ignace de Camargo (1699-1722), et le Français Gabriel Antoine (1694-1743) ont un certain renom. On pourraitajouter l’Allemand Christophe Rassler (1669-1723) qui, tout en combattant vivement le système rigide du P. Gonzalez, ne soutient pas pour

son compte le probabilisme pur, mais plutôt un équi-probabilisme, précurseur du système adopté sur la fin de sa vie par saint Alphonse de Liguori, Mais l’immense majorité des moralistes jésuites est restée fidèle à la doctrine des Suarez, des Lugo, des Laymann, maintenant aux consciences chrétiennes leur juste liberté, en dépit des outrages qu’ils y ont souvent récoltés pour eux-mêmes. On peut dire aujourd’hui que leur persévérance a été récompensée par la victoire définitive du probabilisme, tel qu’ils l’ont défendu.

IL — LUTTES DOCTRINALES

Contre le Jansénisme dogmatique (1641-1656)

154. La tactique janséniste et les Jésuites. — Jansénius, dans son Augustinus , ne détendait pas seulement les erreurs de Baïus, qu’il ressuscitait sous le nom de saint Augustin : il ne s’appliquait pas moins à combattre les doctrines des Jésuites sur la grâce et le libre arbitre, qu’il présentait comme la contre-partie de celles de l’évêque d’Hippone. S’inspirant de cette conduite du chef, la tactique de son parti visa toujours à faire croire qu’il n’avait d’adversaires que parmi les molinistes, c’est-à-dire les Jésuites et ceux qui partageaient leurs opinions particulières.

Les jansénistes n’ont que trop réussi à persuader la multitude des esprits superficiels ou préveiîiis. Les Pères de la Compagnie eux-mêmes risquaient de fortifier cette persuasion, alors

LUTTES DOCTRINALES

qu’ils répondaient à Jansénius pour leur propre défense et pour justifier leurs meilleurs théologiens contre les accusations de pélagianisme et de semi-pélagianisme. Mais, tout en disant ce qu’exigeait rigoureusement leur honneur, ils n’ont pas laissé la controverse se rabaisser à une querelle de corps; et ils ont prouvé de façon évidente que ce qu’elle mettait en jeu ce n’était pas un système théologique, c’était le dogme luimême et la base même de la vie chrétienne. Les condamnations de l’Église leur ont donné pleinement raison. Sans doute l’opposition plus flagrante que les Jésuites constataient entre leurs sentiments et l’hérésie janséniste, a pu les rendre plus ardents que d’autres à la guerre contre celle-ci ; mais on n’est pas autorisé à nier que leur mobile principal ait toujours été l'amour de la vérité catholique et le souci de l’intérêt des âmes.

Personne, en tout cas, ne conteste que les théologiens de la Compagnie n’aient contribué tout particulièrement à éclairer pasteurs et fidèles sur le venin de la nouvelle hérésie, et tout catholique leur en fera un mérite. Ils l’ont signalée dès qu’elle leva la tête en Belgique. Cependant quand furent publiées les thèses qu’ils avaient soutenues à ce sujet à Louvain, le Saint-Siège n’avait pas encore mis fin au silence, imposé par Paul V pour le bien de la paix, dans les questions controversées de la grâce : les thèses furent donc prohibées à Rome comme contrevenant à cette loi, en même temps que P Augustinus de Jansénius. Mais celui-ci reçut en outre du pape Urbain VI J I une condamnation formelle, comme renouvelant les erreurs de Baïus (1643). Le livre n’en continua pas moins à se répandre et à feire des adeptes.

C’est en France, où il fut réimprimé dès 1642, qu’il eut ses plus actifs et ses plus puissants propagateurs, dans l’ami intime de Jansénius, l’abbé de Saint-Cyran, et dans le plus cher disciple de celui-ci, Antoine Arnauld. Parmi les adversaires qu’il y rencontra, le mieux armé fut le Père Etienne Agard de Champs ^1613-1630-1701). Dès 1645, ce Jésuite attaquait la racine des erreurs de Jansénius dans sa théorie de la liberté humaine. Une réfutation complète, retardée par la loi du silence, parut en 1654 en un volume latin intitulé De Haeresi Janseniana. A cette date en effet, cinq propositions, extraites de Y Augustinus et déférées au pape par 88 évêques de France avec prière de les juger, avaient été condamnées comme hérétiques par Innocent X (31 mai 1653). C’étaient le Père Jacques Dinet, ancien confesseur de Louis XIII, et le Père Charles Paulin, confesseur du jeune Louis XIV, qui, avec saint Vincent de Paul, avaient le plus travaillé à réunir les signatures épiscopales en faveur de cet acte si important. Mais dans la commission de treize théologiens, pris dans tous les Ordres, pour étudier ces cinq propositions et aider le pape à former son jugement, un seul Jésuite avait été nommé, le Père Sforza Pallavicini, alors professeur au Collège Romain, qui composera une célèbre Histoire du concile de Trente et sera fait cardinal par Alexandre VII (1659). Quoique cet unique représentant de la Compagnie se soit montré plutôt indulgent pour les propositions, durant la consultation de deux ans dont elles ont été l’objet, les vaincus n’ont pas manqué d’attribuer leur défaite à la seule influence des Jésuites.

Cependant la bulle du pape est acceptée avec empressement par l’assemblée du Clergé de

LUTTES DOCTRINALES

France, dès le mois de juillet, et par la Sorbonne le 1er août suivant. Les jansénistes n’osent attaquer de front une condamnation si solennelle, mais s’efforcent de la rendre illusoire par leur fameuse distinction du fait et du droit. Le droit c’est la censure d’une doctrine dans les cinq propositions : ils l’acceptent. Le fait, c’est l’attribution de ces propositions avec cette doctrine, ou ce sens mauvais, au livre de Jansénius : làdessus ils refusent leur adhésion, sous prétexte que l'Église n’est pas infaillible dans les questions de fait. En vain les évêques de France, dans une nouvelle assemblée tenue en 1654 pour détruire cette échappatoire, déclarent que « la Constitution a condamné les cinq propositions comme étant de Jansénius et au sens de Jansénius », et' Innocent X les approuve par un bref en date du 29 septembre 1654. Alexandre VII ne sera pas plus heureux en décidant la même chose expressément par une nouvelle Constitution, le 15 octobre 1656. L’obstination du parti rebelle à se retrancher dans cette distinction restera irréductible.

C’est à défendre cette subtilité, pire que toutes celles des casuistes, que sont employées les premières Lettres à un provincial : tout l’esprit de Pascal ne suffisait pas à la rendre supportable. Il fallait autre chose pour rendre les adversaires de Jansénius ridicules et par là relever ses partisans aux yeux du grand public.

L’attaque contre la morale des Jésuites

155. Universitaires et protestants précurseurs de Pascal. — Ce n’est pas un coup de génie qui fit tomber Pascal sur la morale des Jésuites, car le

sujet avait déjà été exploité par d’autres, en France même; mais l’œuvre de son génie, c’est la forme qu’il a su donner au thème déjà vieux.

Les premières attaques sérieuses contre la morale des Jésuites se trouvent dans les factums de l’Uni- J versité de Paris. Elles commencèrent en 1643, à l’occasion de la requête, présentée au Conseil du Roi par le collège de Clermont, contre les décrets universitaires fermant à ses élèves l’accès des grades académiques. Pour déjouer cette tentative des éternels rivaux, le Recteur de l’Université, qui était alors Louis Gorin de Saint-Amour, miten mouvement la plume de son ami Godefroi Hermant. C’est à ce dernier que revient l’honneur, si honneur il y a, d’avoir porté les premiers coups sensibles au prétendu laxisme des Jésuites. Sous le pavillon de l’Université, Hermant servait la cause du jansénisme, dont il était le champion ardent, aussi bien que Saint-Amour. Dans le premier des écrits qu’il fournit en cette affaire, Observations importantes sur la requête des J ésuites (avril 1643), il s’offre à faire voir que « la morale chrétienne est devenue un corps d’opinions problématiques, depuis que toute leur Société a entrepris, par une conspiration générale, de l’accommoderàla délicatesse du siècle ». L’idée fondamentale des Provinciales est déjà là.

Cinq semaines après (juin 1643), dans les Vérités académiques ou Réfutation des préjugez populaires dont se servent les Jésuites contre V Université \ de Paris, il développe l’idée, en y ajoutant quelques exemples des « dangereux sentimens » qu’il attribue aux Jésuites en morale; il annonce en même temps qu’un autre écrivain prépare tout un volume, où sera fait le « dénombrement » de leurs erreurs. Sans doute Hermant veut parler de la

LUTTES DOCTRINALES

Théologie morale des Jésuites, Extraict fidèlement i de leurs livres contre la morale chrétienne , qui parut en 1644. L’idée d’Hermant forme encore le fond de cet ouvrage, ou plutôt de ce pamphlet, auquel il dut collaborer avec Antoine Arnauld. En voici le début qui permettra de juger du reste : i « Il n’y a presque plus rien qu’ils (les casuistes jésuites) ne permettent aux chrétiens, reduisans if toutes choses en probabilitez ». Les extraits soii disant fidèles, qui suivent, ne sont le plus souvent i que des résumés fort inexacts, où la pensée des le auteurs est dénaturée, à la fois par l’omission des il explications ou restrictions indiquées dans les i textes, et par l’interprétation la plus malveillante. f La bonne foi du libelliste n’est point sauvée «i par le fait, mis en évidence dans les réponses des t Jésuites, qu’il a copié la plupart de ses citations ? presque mot pour mot dans un pamphlet, publié ,j. à Genève, en 1632, par le ministre calviniste de ; Charenton, P. du Moulin, sous le titre de Catau logue des traditions romaines. Il lui a même pris (f; ses références, mais il a eu soin de ne garder que les renvois aux auteurs Jésuites, en laissant de côté ceux où du Moulin indiquait d’autres théologiens catholiques. Il le fallait bien pour justifier son titre de Morale des Jésuites et étayer la thèse qu’il essaye de soutenir, à savoir que toute cette morale corrompue qu’il décrit est de la , création des Jésuites. Solidement réfuté aussitôt . par les Pères Gaussin, Annat et Le Moyne, ce , libelle a été condamné au feu par arrêt du Parle- ; ment de Bordeaux, le 3 septembre 1644, comme , « plein d’impostures et de calomnies ».

Deux moralistes y étaient malmenés moins injustement que les autres, les Pères Etienne Bauny et lléreau. Le premier avait publié en

1639, pour « le soulagement des gens d’Église dans la conduite du peuple chrétien», une « Somme des pechez qui se commettent en tous estais ». Il s’y donnait la tâche périlleuse de faire connaître les « conditions et qualitez » de tous les péchés et « en quelles occurrences ils sont mortels ou véniels » et de dire tout cela en langue vulgaire. Doit-on s’étonner si assez souvent lestermes exacts et précis lui ont manqué, et si plusieurs de ses solutions sont trop indulgentes? Aussi la Somme des péchez a-t-elle été mise à l’Index, le 26 octobre 1640 ; d’autres écrits de son auteur touchant la morale et le droit canon eurent le même sort. Après ce jugement du Saint-Siège, une petite assemblée du Clergé de France, réunie à Mantes en 1641, crut devoir ajouter le sien, en déclarant que les livres du Père Bauny & portaient au libertinage » : cela était exagérer énormément les choses. La Sorbonne, qui voulut aussi s’occuper de ce moraliste, n’alla pas si loin. Les docteurs chargés de l’examen lui ayant proposé la censure de quatorze propositions de la Somme , le 1er juillet 1641, la Faculté s’abstint de prendre aucune décision : pour obéir, disent les adversaires des Jésuites, au cardinal de Richelieu qui voulait ménager les Pères ; mais on peut penser que la Faculté n’écouta que son propre intérêt, les Jésuites ayant montré que la plupart des assertions incriminées chez leur confrère avaient été enseignées par d’illustres professeurs de Sorbonne et de Navarre. C’est Bauny qui, avec Escobar, sera le plus souvent nommé dans les Provin’ ciales.

Quant au Père Héreau, on lui reprochait des thèses concernant l’homicide, que le Recteur Saint-Amour avait saisies avec des notes de son

LUTTES DOCTRINALES

cours dans des cahiers d’auditeurs du collège de Clermont. L’université les dénonça en 1644 au Parlement, espérant faire recommencer une affaire Santarelli. Mais la Reine-Régente, Anne d’Autriche, évoqua la cause à son conseil ; puis elle se déclara satisfaite, quand les supérieurs du Père Héreau l’eurent désavoué et montré que les thèses répréhensibles, qu’on lui attribuait justement ou à tort, avaient contre elles la doctrine commune des théologiens de la Compagnie. L’Université n’obtint pas plus de résultat d’une nouvelle requête, où en même temps qu’elle retombait sur le pauvre Père Bauny, elle accusait les Pères Caussin et Le Moyne pour leurs réponses à la Théologie morale des Jésuites.

156. Les Lettres provinciales. — Durant une dizaine d’années, les jansénistes, absorbés par la défense des cinq propositions, puis par le procès que la Sorbonne fit à leur chef Arnauld, avaient laissé les moralistes Jésuites à peu près en repos. Mais ensuite, visant toujours par le même expédient à faire oublier les sentences dont ils étaient frappés à Rome et à Paris, ils revinrent à la charge. Us étaient devenus bien plus forts ; car ils avaient gagné la plume de Pascal. Dans les trois premières Lettres à un Provincial , qui parurent du 23 janvier au 25 février 1656, il ne s’agit encore que de grâce et d’action libre, et on ne s’en prend qu’à la Sorbonne et aux Thomistes; dans la quatrième, écrite après la publication de la censure de la Sorbonne contre Arnauld, censure qualifiée de triomphe du molinisme, le champion du jansénisme s’essaie d’abord à faire payer cette victoire aux Jésuites; déjà il introduit le « bon père », dans lequel il personnifie et va ridiculiser

Briticfr. — La Compagnie de Jésus. ^55

les casuistes de la Compagnie. L’attaque contre leur morale débute avec entrain dans la 5e lettre et se continue à travers les suivantes jusqu’à la 15*. La 16e répond aux « calomnies » des Jésuites contre Port-Royal. La 17e et la 18e, dernière, reprennent l’apologie du Jansénisme et s’évertuent à soutenir la sophistique distinction du fait et du droit.

Ce sont les lettres 4H-15e qui ont fait le succès du « mensonge immortel ». Car le mot de Chateaubriand, quoique retiré par son auteur, reste vrai. Totalement ignorant du terrain théologique j où il s’aventurait, mais ayant une confiance illimitée dans ses conseillers de Port-Royal, Pascal I a-t-il pu commencer sa campagne avec la conviction sincère qu’il entreprenait une œuvre de justice et de vérité ? Et supposé que cela soit, a-t-il pu garder cette conviction après avoir lu les L ripostes des Jésuites, si peu littéraires qu’on voudra, et vraiment, disons-le, trop brutales dans la forme, mais enfin décisives pour le fond ? Il les avait lues au moins avant de publier sa 10e let- i tre. Répondre à ces deux questions, surtout à la seconde, est difficile. Mais, quoi que l’on pense de la responsabilité personnelle de l’auteur, le jugement à porter sur son œuvre n’est pas r douteux. M de

Les Provinciales répètent sans correctionla plu- m part des accusations déjà formulées dans la Théo - m logie morale des Jésuites, et les textes qu’elles ajoutent ne rendent pas le réquisitoire plus Pa véridique ni plus juste qu’il n’était dans le pamphlet de 1644. Aucune des assertions incriminées ne n’appartient en propre aux Jésuites ou n’a été ni spécialement patronnée par eux : pourtant ils en supportent tout l’odieux, comme s’ils en étaient fa

LUTTES nOCTRINAI.ES

a' les auteurs ou les propagateurs ex professo.Qn.e\ques-unes de ces propositions ne méritent cen- ; sure que suivant les principes du rigorisme jan- * séniste; quanta celles qui sont vraiment plus ou lï! moins répréhensibles, la plupart n’ont jamais été soutenues par aucun Jésuite, telles que Pascal les “li rapporte et les interprète, ou elles ne l’ont été qu’avec des restrictions et des explications, qui “tf; les justifient, mais qu’il supprime. On ne conteste Q pas que des assertions malheureuses, en très rca petit nombre, ne soient justement reprochées à des Jésuites. Pascal a rencontré fort à propos le h bonhomme Escobar, au nom prédestiné à la comète die, avec ses naïvetés et son indulgence parfois œ réellement excessive pour les pécheurs. Ajoutez ej. Bauny : Escobar et Bauny, Bauny et Escobar, on al- n’entend qu’eux, ou peu s’en faut, dans les petites lui: Lettres. Observons que pour ceux-ci même, qu’il m a le moins calomniés, Pascal n’a pas prouvé que sèfleur doctrine morale, relâchée dans quelques ?! applications, le soit dans l’ensemble ou dans les .O'Ii principes dirigeants. Mais quelque coupables ut il qu’on les suppose, ces casuistes infimes, dont prf l’œuvre obscure, sans la réclame des Provinciales, eut,- n’aurait nui à personne, quels titres ont-ils à sis représenter, comme ils font ici, l’enseignement de la Compagnie ? Là où ils s’écartent de la bonne ,lap morale, ces Jésuites ont contre eux l’enseignejlj&ment formel d’une foule d’autreset, en particulier, |iit des théologiens les plus autorisés de l’Ordre, e : Pascal n’en a cure : « Ce qu’un a mal dit, on le fait ecï dire à tous, et ce que plusieurs ont bien dit, on miü. ne le fait dire à personne » (Bourdaloue). Y a-t-il DV injustice plus criante ?

il Quel fut le résultat des Provinciales ? Nous n’en jus parlons pas au point de vue littéraire : inutile de

redire le succès de cette prose française, si vive si légère, dont on n’avait pas encore d’exemple, et de cette fine plaisanterie qu’on avait commencé f à peine de goûter chez Molière; peut-être t fit-elle rire bien des Jésuites, alors même qu’ils s’indignaient avec raison du badinage en matière : si grave. Mais faut-il dire avec Sainte-Beuve que la Compagnie de Jésus, par les Provinciales, a été « blessée à mort » et n’a plus traîné qu’une vie languissante jusqu’à sa suppression en France? j; Non. C’est de l’exagération : « Les gens que vous tuez se portent assez bien », même en France, ; durant les cent huit ans d’agonie, que vous leur accordez jusqu’en 1764. Ce qui peut être vrai, c’est que, grâce à son art perfide, le pamphlet de Pascal, lu comme nul ne l’a été, et apparemment le seul des anciens écrits antijésuitiques qui soit encore partiellement lu par d’autres que des curieux, a contribué plus que tout autre à former l’opinion -, sur les Jésuites, dans la masse du public insou- , cieux et incapable de contrôler ce qu’il lit. Mais, , au xviie siècle, les Jésuites étaient trop connus en ] France, pour que beaucoup de personnes, tantsoit peu instruites, tout en s’amusant de la comédie des petites lettres, aient été dupes de la calomnie,

Et les réponses des Pères Nouet, Annet, etc., si inférieures qu’elles fussent à l’attaque par le style, ne laissèrent pas d’être lues et de faire impression, car elles étaient solidement documentées. Elles forcèrent Pascal, dès la 11e lettre, de quitter ! le ton provocateur et de tâcher à une apologie personnelle, aussi pauvre d’agrément que de rai- -, sons, et qu’on ne saurait assurément dire victo- , rieuse. Dans les dernières lettres, nous voudrions pouvoir, comme les amis, admirer l’éloquence des invectives contre les « misérables calomniateurs»

LUITES DOCTRINALES

de Saint-Gyran, d’Arnauld, de Port-Royal; mais il faudrait oublier que c’est l’Église, et non la Compagnie de Jésus, qui a anathématisé la secte dont Pascal soutient l’orthodoxie avec des accents irrités.

157. Apologies malheureuses. — Les Provinciales ont été proscrites par le Saint-Office à Rome le 15 septembre 1657. Déjà le 5 février de la même année, le Parlement de Provence, siégeant à Aix, rles avait condamnées au feu comme « diffamatoires, calomnieuses et pernicieuses au public ». 'Cependant les auteurs de la campagne contre des casuistes se cherchaient des auxiliaires, ou 6;des répondants, moins suspects qu’ils ne l’étaient Mîux-mêmes. C’est ce qu’ils obtinrent d’abord à m’aide d’une série à' Avis et de Factums, rédigés par fAntoine Arnauld, Nicole, Hermant, Pascal luitième, et qu’ils firent signer par quelques curés de t Houenet de Paris. L’agitation mise en train parmi me clergé du second ordre, devait faire pression sur taili’épiscopat et l’obliger à se déclarer à son tour. La coftianœuvre fut aidée par la maladroite Apologie iloWttr les casuistes , qui parut vers la fin de 1657.

, etc/auteur anonyme, bientôt dévisagé, était le Père kieorges Pirot, Jésuite, que ses confrères désajifouèrent d’ailleurs. Appliqué à faire ressortir tout mette qui pouvait se dire en faveur des moralistes lefêccusés par Pascal, sans savoir toujours arrêter ifà temps ses essais de justification, l’apologiste jeèonnait trop de prise au soupçon de vouloir mainire ‘nir toutes les opinions qui leur étaient prêtées. yoiiJfest ce qui lui fut en effet reproché avec les jueiii'Ualificatifs les plus durs, non seulement dans de miit::°uveaux factums par des curés, mais encore dans

ne quinzaine de mandements par des évêques,

ceux-ci du reste presque tous connus pour leurs liaisons jansénistes. La Sorbonne, plus circonspecte, se contenta de censurer sept propositions choisies, en ajoutant qu’elle n’entendait point, par ce jugement, « approuver en aucune manière» les Lettres au Provincial , qui avaient été l'occasion de cette Apologie (16 juillet 1658). La campagne ne tournait donc pas entièrement à l’avantage des meneurs. Ils eurent une autre déconvenue dans l'arrêt du Conseil du Roi, rendu le 23 septembre 1661, sur avis d’une commission de quatre évêques et de neuf docteurs de Sorbonne, qui déclaraient les fameuses Lettres « dignes de la peine ordonnée de droit pour les libelles diffamatoires et livres hérétiques » ; en conséquence de quoi elli furent brûlées par la main du bourreau, à Paris, au carrefour de la Croix du Tiroir, le 14 octobre suivant.

Malheureusement, un peu plus tard, les jansénistes de France trouvèrent de nouvelles armes dans une autre apologie, venue de l’étranger, mais qui n’était pas mieux inspirée que celle du Père Pirot. Le Père Mathieu de Moya, confesseur de la reine d’Espagne, sous le pseudonyme d’Amedaeus Guimenius, avait cru devoir répondre à un pamphlet espagnol, publié soi-disant à Coïmbre souslepseu et donyme d’Esclapès, et reproduisant les accusations de la Théologie morale des Jésuites et des Provinciales. Guimenius montrait que les assertion choquantes reprochées aux Jésuites, avaient ett enseignées, avant la naissance de la Compagne par des théologiens de différents corps, notam ment des Sorbonistes et des Dominicains. Hpr0 ! testait d’ailleurs qu’il n’était que rapporteur e i n’en prenait aucune à son compte. Paru d abor< en 1657, l’ouvrage fut réédité à Lyon en 1664, i ]

fou.

très

LUTTES DOCTRINALES

eut alors explosion d’indignations vraies et simulées. Les jansénistes crièrent bien haut que le but de l’auteur ne pouvait être que l’apologie détournée des mauvaises maximes qu’il relatait. La Sorbonne, encore cette fois plus équitable, le 3 février 1665, censura une cinquantaine de propositions, sans examiner, disait-elle, si elles ont été ou non soutenues par Guimenius. Cette censure fut elle-même cassée par le Pape Alexandre VII, parce que la Faculté, entre les propositions qu’elle condamnait plus ou moins justement, en avait inséré une affirmant l’infaillibilité du Souverain Pontife. Mais ensuite le livre fut proscrit par le Saint-Office (6 avril 1666).

458. La question de la morale dans les Pays-Bas. — Dans les Pays-Bas, l’enseignement moral de la Compagnie n’était pas assailli moins violemment par les jansénistes et les rigoristes. Les principaux adversaires se trouvaient naturellement parmi les professeurs de Louvain, disciples ou amis de Jansénius ; ils avaient pour appui deux prélats, Jacques Boonen, archevêque de Matines, et Antoine Triest, évêque de Gand : l’un et l’autre n’avaient pu être contraints que par les menaces de suspense et d’interdit à recevoir la bulle d’Urbain VIII contre Y Augustinus . C’est encore le libelle de la Théologie morale des Jésuites (1644), qui a fourni la plupart des assertions « relâchées » que la Faculté de théologie de Louvain censura depuis 1648, en les attribuant aux Jésuites. En 1654, Boonen demanda condamnation au pape pour 17 de ces propositions préalablement censurées à Louvain; en 1657, Triest fit de même pour 26 autres propositions. Après mûr examen dans la Congrégation du Saint-Office, Alexandre VII rendit

Coi

un premier décret, le 24 septembre 1665, et un second, le 18 mars 1666, par lesquels il condamnait 45 propositions, comme étant « pour le moins scandaleuses ». Innocent XI, le 2 mars 1679, ajouta une série de 65 propositions, qu’il déclara également scandaleuses et pernicieuses dans la pratique. Les Souverains Pontifes tranchèrent ainsi un certain nombre de questions, où quelques moralistes avaient trop adouci la sévérité des lois divines et où d’autres hésitaient encore dans leurs décisions. Aucun auteur n’est nommé dans ces trois décrets. Cependant les adversaires de la Compagnien’ontpasmanquédedire quesescasuistes avaient fourni toute ou quasi toute la matière condamnée. Mais les efforts de plusieurs libellistes pour établir cette accusation par les textes n’ont abouti, avec quelque fondement, qu’à un résultat minime. Il a été prouvé d’ailleurs que non seulement les trois ou quatre propositions qu’on a pu identifier chez tel ou tel casuiste Jésuite, mais toutes les assertions frappées par le Saint-Siège, ont été expressément combattues longtemps avant la condamnation par un grand nombre de théologiens de la Compagnie et notamment par les plus qualifiés d’entre eux. Bien entendu, il n’y en a pas eu un seul après la condamnation, qui se soit montré favorable le moins du monde à ces doctrines réprouvées.

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Probabilisme

159. Qu’est-ce que le probabilisme ? — H n’y a pas dans les Provinciales de pages plus méchantes, ni qui ai il est donc

ent trompé plus de lecteurs, que celles ou question du probabilisme. Que prétendent les probabilistes, tant vilipendés par le

pamphlétaire de Port-Royal ? Simplement ceci : clans le doute sur ce qu’il est permis de faire ou de ne pas faire, en l’absence d’une décision autorisée certaine, on est libre de suivre en pratique toute opinion vraiment probable , c’est-à-dire n’ayant jamais été réprouvée par l’Église et ayant pour elle des motifs réellement sérieux, soit de raison, soit d’autorité; et l’on n’est pas tenu de suivre celle qui serait plus probable , c’est-à-dire qui aurait ou paraîtrait avoir des motifs plus forts. Les jansénistes et les rigoristes outrés affirment qu’on n’est jamais libéré d'une obligation dont on doute, s’il y a en sa faveur la moindre probabilité, et qu’il faut toujours faire le plus sur pour ne pas violer une loi peut-être existante. Ce système, qu’on appelle le tutiorisme a été condamné par le Saint-Siège dans la 3e des 31 propositions frappées par Alexandre VIII, le 7 décembre 1690. A l’extrême opposé est le laxisme , que les ennemis du probabilisme affectent de confondre avec lui, et qui a été condamné par Innocent XI, le 2 mars 1679, dans la proposition qui suit : « D’une manière générale, nous agissons prudemment toutes les fois que nous agissons en vertu d’une probabilité, soit intrinsèque, soit extrinsèque, si faible qu’elle soit, pourvu qu’on ne sorte pas des limites de la probabilité. » Les vrais probabilistes, en particulier ceux de la Compagnie, n’ont jamais soutenu pareille thèse. La contradictoire du probabilisme sain est le probabiliorisme ou le système d’après lequel, entre des partis inégalement autorisés par des raisons probables, on serait toujours obligé de suivre celui qui a pour lui le plus de probabilité. Le premier qui a, non pas inventé, mais formulé et prouvé le principe opposé, est un docteur dominicain, Barthélemy de Médina.

Professeur de théologie à Salamanque vers 1577 il soutenait qu’il est toujours permis de suivre une opinion vraiment probable, même si l’opinion contraire est plus probable. Quand il publia cette thèse dans son commentaire sur la Ia II* de saint Thomas, en 1580, elle ne souleva aucune opposition, sans doute parce que, pratiquement, la plupart des théologiens l’admettaient depuis longtemps. En tout cas, de 1580 à 1656, la même doctrine est enseignée généralement dans presque toutes les écoles, notamment dans l’école thomiste. C’est à peine si, dans cette période, on peut signaler deux auteurs qui l’ont combattue ; et, chose singulière, les deux sont Jésuites : le premier, Paul Comitolus (1559-1626), qui écrivit en 1609, a même mérité d’être plagié par Wendrock* Nicole dans les notes de sa traduction latine des Provinciales .

De fait, le probabiliorisme n’a jamais été officiellement interdit dans la Compagnie, comme l’a été par exemple la prémotion physique; et si les Jésuites sont en grande majorité probabilistes, c’est d’abord parce que le probabilisme était la doctrine commune, lorsqu’ils sont venus; ensuite parce qu’il leur a paru le plus rationnel des systèmes servant à résoudre les cas douteux en morale. Leurs adversaires veulent absolument qu’il y ait en cela un calcul intéressé. Le probabilisme, dit-on, donne aux Jésuites le moyen de favoriser largement, indûment, la liberté contre la loi; les facilités qu’ils offriront par là aux pénitents, attireront la foule à leurs confessionnaux et leur permettront ainsi d’établir leur domination sur les âmes. Que les préférences des Jésuites pour le probabilisme viennent en partie de ce qu’il rend la confession moins redoutable, on n’y contredira

pas; et qui leur en fera un reproche, si d’ailleurs le système est légitime de tout point ?

Pour montrer qu’il l’est, il suffira d’indiquer un argument sur lequel les probabilistes, depuis Suarez (de Bon. et Mal. Act. hum., disp. 12, sect. 5 et 6), insistent le plus volontiers. Quand l’existence d’une obligation a contre elle une vraie probabilité, la loi qui l’imposerait n’est pas suffisamment promulguée ; or, c’est un principe de tous les droits, une loi n’oblige que quand elle est suffisamment promulguée. Cet argument vaut également, quelque forte que soit la probabilité pour l’obligation; car, comme s’exprime saint Alphonse de Liguori, « qu’une opinion paraisse à quelqu’un plus probable , elle ne saurait pour cela faire loi, mais elle reste toujours simple opinion, parce que déduite d’un motif faillible, et ainsi elle n’a nullement la force d’obliger comme une loi » (De usu opinionis probabilis , n. IX).

On n’a jamais rien opposé de sérieux à cet argument: il en résulte que le probabilisme est une règle légitime et sûre, pour donner des décisions et pour se former la conscience dans les cas douteux.

Il est donc permis de le dire, la malveillance seule peut supposer que les Jésuites, en adoptant le probabilisme, n’ont eu que des mobiles intéressés. Pour qu'il y eût quelque fondement à l’imputation, encore faudrait-il que le probabilisme, tel que l’entendent les Jésuites, leur permît d’être plus accommodants que d’autres confesseurs, remplissant bien leur devoir. Mais en réalité, le probabilisme des Jésuites ne supprime ni ne diminue aucune obligation existante; il ne leur permet donc aucun accommodement, aucune concession contraires à la morale. Par suite, il ne leur

apporte aucun avantage (si l’on peut ainsi parler) sur leurs collègues dans le ministère de la confession. A moins que ceux-ci ne prétendent imposer aux âmes des obligations graves en dehors de toute loi certaine : ce que faisant, ils seraient justement abandonnés et ne sauraient trouver mauvais que les Jésuites agissent d’autre manière.

160. Le probabilisme et les théologiens Jésuites.— Mais du moins les Jésuites n’ont-ils pas étendu sansmesurele domaine du probabilisme, en même temps qu’ils minimisaient les conditions requises pour qu’une opinion soit probable et puisse être suivie ?

La vérité est que les principaux théologiens de la Compagnie ont travaillé peut-être mieux que personne à resserrer l’usage du probabilisme dans les limites où il est vraiment légitime et bienfaisant pour les âmes. D’abord, ils ont nettement défini son domaine, qui est celui du licite et de l’illicite, ou de ce qui est permis ou défendu. Ils ont montré qu’on aurait tort d’en appeler l«u probabilisme, là où une fin déterminée doit absolument être obtenue. Parsuite, dans l’administration des sacrements, il ne sera jamais permis d’employer des moyens purement probables, lorsqu’on en a de sûrs pour la validité. De même, un médecin sera toujours tenu d’employer les remèdes les plus propres à guérir ses malades.

Les théologiens jésuites n’ont pas déterminé moins exactement les conditions de la vraie probabilité d’opinion. Bien avant les condamnations d’Alexandre YII et d’innocent XI, ils ont montré qu’une probabilité quelconque, ou faible, ne suffisait pas pour faire qu’un sentiment puisse être

suivi; il en faut une fondée sur des raisons vraiment sérieuses, c’est-à-dire telles qu’elles puissent motiver l’opinion prudente d’un homme instruit. Ce n’est pas un Jésuite qui a émis, et nul d’entre eux n’a jamais fait sien le principe du laxisme réprouvé par Innocent XI en 1679. Ni cette censure, ni aucune autre formulée par les papes, n’atteint le vrai probabilisme, tel qu’il a été exposé, défendu et appliqué par les principaux moralistes de la Compagnie. Et si quelques-uns de leurs confrères, moins doctes et moins prudents, ont donné lieu à de justes censures, ce n’est pas tant par leur théorie du probabilisme que par l’application : qu’ils en ont faite. On peut avoir une excellente t règle, sans être capable d’en faire toujours un usage heureux. L’emploi de la règle du probabilisme a ses difficultés spéciales, tenant à la déli- : catesse et à la complexité des questions morales K et de conscience. Il demande beaucoup de péné- »■ tration et de jugement, si l’on veut déterminer la probabilité d’une opinion par le raisonnement; et t non moins de science et de discernement, si l’on i se contente d’en appeler aux autorités. Si donc [> des casuistes de la Compagnie ont mérité des !t reproches sérieux, comme nous l’admettons pour f. quelques-uns, en nombre infime par rapport à la t multitude de leurs collègues, c’est qu’il y a eu '» chez eux insuffisance, ou éclipse à certains moà ments, de ces qualités indispensables : le principe |s du probabilisme n’en doit pas porter la peine.

Il n’est pas non plus exact que le probabilisme, liü ou son principe fondamental, ait été touché par g» les décrets d’Alexandre VII et d’innocent XI ; seul ai le laxisme, qui en est l’abus, a été frappé. Il a it!f fallu singulièrement exagérer la portée de ces if, condamnations pour leur faire produire une

impression défavorable aux doctrines bénignes. Ce sont les déclamations des jansénistes qui ont le plus contribué à rendre ces doctrines suspectes à beaucoup d’esprits sans attache avec le parti. Ces prétendus sauveurs de la morale en imposaient, par le prestige qui, pour le vulgaire, suit toujours les prédicateurs sévères, et par les merveilles d’austérité et de pénitence qu’on racontait de Port- Royal. Ils n’étaient pas moins puissants par la terreur qu’inspirait leur polémique, accablant les adversaires sous le ridicule, avec'Pascal,ou s’efforçant avec Arnauld et Quesnel de les écraser par la violence des accusations et des invectives. Le fait est que, depuis le milieu du xvii* siècle, on constate une tendance et comme une'poussée générale, vers les principes de morale étroite, vers les pratiques rigoristes dans l’administration des sacrements de pénitence et d’Eucharistie. Les méthodes plus indulgentes sont en discrédit; surtout le j probabilisme ne peut être nommé sans exciter l’horreur, comme cause de tous les méfaits qui se commettent à travers le monde. Ces dispositions, outrées chez les jansénistes sectaires, existent plus ou moins accentuées dans une grande partie du clergé, en France particulièrement, mais pas exclusivement. Elles ont formé, à côté du jansénisme doctrinal, une sorte de jansénisme pratique. Ce dernier, également funeste aux âmes, malgré les excellentes intentions de plusieurs de ceux qu’il a séduits, a fait dans l’Église des ruines que saint Alphonse de Liguori déplorait encore, un siècle plus tard.

161. Actes de la Compagnie concernant les doctrines morales. — La Compagnie de Jésus n’a pas attendu d’être attaquée violemment sur son enseignement

moral, pour s’examiner fréquemment et s’assurer de la manière dont cette importante fonction était ■ remplie par les siens. Les lettres des supérieurs (! et les décrets des Congrégations Générales prou- 1 vent la vigilance qu’on apportait en cette matière.

Le Père Mutius Vitelleschi, en 1617, le PèreFran- It çois Piccolomini en 1651, le Père Gosvvin Nickel '« en 1654 et en 1657, comme plus tard le Père Paul ife Oliva, en 1667, 1675 et 1680, inculquent dans les s* termes les plus graves, aux professeurs et à ceux P qui ont charge de les diriger, l’observation fidèle ) des prescriptions de l’Institut concernant la solie! dite des doctrines, spécialement en théologie « morale. Et ils ont soin de leur expliquer que les W règles ne leur permettent pas, pour fixer leur pri choix parmi les opinions, de se contenter en sati général d’une probabilité quelconque, mais leur tk commandent de s’attacher aux sentiments des oui docteurs les plus autorisés et à ceux qui favoriser sent davantage les bonnes mœurs et la piété. Ces qui: lettres ne supposent nullement qu’un mal considésferable existât déjà dans l’Ordre : au contraire, les sist: Généraux ont toujours repoussé comme une ep!f calomnie les accusations prêtant une doctrine aii corrompue à l’ensemble ou à une partie notable îjasde leurs subordonnés; mais ils ne se sont pas epü refusés à reconnaître des erreurs individuelles; i ü ils ont réprimé celles qu’ils ont constatées et pris [eut> des mesures pour en empêcher d’autres. Les sr# reviseurs de livres, en particulier, ont été avertis en# à diverses reprises d’avoir à être plus sévères.

Les Généraux sont allés jusqu’à interdire aux théologiens de la Compagnie, comme trop peu sures, plusieurs propositions de morale que l’aujatts torité ecclésiastique n’avait pas encore frappées. gi«: Le Père Aquaviva l’a fait en 1612, dans un décret

rigoureux, que les 88 et 9e Congrégations ont confirmé et renforcé, et qui devrait suffire à défendre la morale jésuite contre le reproche le plus outrageux qu’on lui ait fait, à savoir, de favoriser le libertinage. Il interdisait sous les peines les plus sévères d’accorder, de manière quelconque, la moindre probabilité à l’opinion, que tenaient encore de graves moralistes non Jésuites, et qui admettait une légèreté de matière dans les fautes pleinement consenties contre la pureté chrétienne. En 1651, le Père Piccolomini proscrit pour les siens, entre autres thèses de philosophie et de théologie, plusieurs propositions de morale trop large, qu’on trouve plus tard presque toutes comprises dans les condamnations d’Alexandre VII et d’innocent XI. La 11e Congrégation Générale, tenue en 1661, donc encore avant ces condamnations, ordonna la confection d’un catalogue des opinions dangereuses en morale. Ce travail fut commencé par les soins du Père Oliva, et s’il fut terminé sous son administration, la publication alors en fut jugée superflue, les décrets du Saint- Siège étant venus dans l’intervalle.

Les précautions prises par saint Ignace dans ses Constitutions et la vigilance des supérieurs de la Compagnie n’ont pu écarter toute erreur des leçons et des livres de ses théologiens : le contraire eût été un miracle de premier ordre. Le résultat obtenu suffit à l’éloge de la Société et de ses chefs. Cependant, combien on leur a fait durement expier — et ce n’est pas fini — l’infortune d’avoir eu une demi-douzaine de docteurs justement censurés, parmi des centaines d’autres, qui sont sans reproche et même en honneur dans l’Eglise de Dieu !

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