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LES JÉSUITES ET LES ARTICLES DE

172. — Par sa déclaration en quatre articles sur le pouvoir du pape, l’Assemblée du Clergé de 1682 a surtout servi le gouvernement royal, qui, par ce moyen, voulait ou se venger ou essayer d’intimidation sur le Souverain Pontife. Les informations contemporaines s’accordent à nommer le ministre Colbert comme l’inspirateur de cette manœuvre dans le conseil royal, et l’archevêque de Paris, Harlay, comme ayant le plus fait pour y engager les évêques. Quant au Père de la Chaize, abstraction faite des imputations gratuites habituelles aux jansénistes, aucun informateur sérieux ne le met en cause, ni comme conseiller, ni comme approbateur. Pour le faire, on ne saurait s’autoriser des notes énigmatiques de l’abbé Fleury, Et si l’on ne veut croire, sur l’affirmation des confrères du P. de la Chaize, qu’il a été tenu à l’écart des délibérations sur les quatre articles, comme le P. Annat l’avait été des manèges qui ont conduit à la paix de Clément IX, il restera toujours à savoir si et dans quel sens il a pu y intervenir par son suffrage. A défaut de documents

certains, il n’est nullement vraisemblable que le Père ait oublié, dans ces circonstances, ce qu’il devait au Saint-Siège et à la conscience royale dont il avait la charge. En revanche, on sait assez positivement que la dissolution hâtive de l'assemblée de 1682, qui surprit et mécontenta les ardents' de la campagne antiromaine, fut ordonnée par Louis XIV sur les conseils du cardinal d’Estrées, son ambassadeur à Rome, et du Père de la Ghaize. Si le confesseur n’a pas empêché son pénitent d’entrer dans une voie fâcheuse, il a beaucoup fait pour l’empêcher d’aller trop loin et pour l’en faire sortir peu à peu.

A ce moment, se posait une question embarrassante pour la Compagnie. Quelle serait la conduite des Jésuites de France en face des quatre articles votés par l’épiscopat et de l’édit royal du 20 mars 1682, qui les imposait à renseignement des universités ? Le dévouement traditionnel de la Compagnie au Saint-Siège lui interdisait de suivre les évêques et le roi; mais, à leur résister, elle risquait son existence, ou pour le moins l’existence de ses maisons d’éducation. Il est vrai, l’édit n’obligeait que les collèges des universités à faire enseigner la déclaration par un de leurs professeurs ; quant aux autres collèges ou séminaires, soit séculiers, soit réguliers, il leur était seulement défendu « d’enseigner ou d’écrire aucune chose contraire à la doctrine contenue en i icelle ». La Compagnie de Jésus n’avait en France qu’une seule université entièrement sous sa direction, celle de Pont-à-Mousson, fondée par les princes Lorrains. Mais plusieurs de ses collèges “ étaient agrégés à des universités de province, ou ils avaient la charge de l’enseignement théolo* gique ; ils étaient donc atteints par l’édit. Or, il

5 ■ semble, quoique nous n’en possédions pas de i’M preuve certaine, que le Père de la Chaize proposa ,e au Père Général de laisser les professeurs de ^ théologie, dans ces collèges et à Pont-à-Mousson, jisr se conformer à l’édit, en enseignant les quatre e | articles à titre de simple opinion. Les évêques,

J de fait, n’avaient pas prétendu leur donner une el; valeur plus haute, et si le pape improuvait la déclaration, il ne l’avait pourtant notée d’aucune jle ‘ censure théologique. Mais ni les raisons pressantes rtr que put faire valoir le Père confesseur, ni les conséquences qu’il dut faire craindre, ne firent hésiter un moment le Père Général de Noyelle ; il ^ écrit au Père de la Chaize, le 4 novembre 1682 :

« Je ne puis, dans l’étatprésent des choses, regart'r der comme un bien que quelques-uns de nos col- ^ ( . lèges soient unis à des universités. Plût à Dieu j qu’il n’y en eût point du tout ! Nous serions à |sjjt l’abri du danger le plus grave, à mon sens, que . Ma Compagnie ait jamais couru. » A un professeur “ qui paraît positivement avoir demandé de pouvoir enseigner les quatre articles, il répond : b « Jamais je ne permettrai qu’un membre de la I Compagnie enseigne ce que le Souverain Pontife ^ désapprouve. » Le danger dont parlait le Père 11 Général, c’était toujours celui de la position entre j' enclume et marteau. Certainement Rome n’aurait pas ménagé les Jésuites, s’ils avaient montré velléité de se séparer du pape. Mais Louis XIV ne

sa If

Pj d’enseigner les quatre articles. Deux ou trois ont a été inquiétés, pour n’avoir pu se résigner à ne ’f Point parler contre, la seule chose qu’on exigeât i( d’eux. On a signalé trois ou quatre Jésuites, qui L se seraient exprimés en termes plus ou moins

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voulut pas qu’on leur fit violence ; nous ne voyons pas qu’aucun Jésuite français ait été contraint

favorables au sujet de la déclaration de 1682 : ils l’ont fait sans l’aveu de leurs confrères.

Le Père de la Ghaize lui-même ne doit pas être compté parmi ces Jésuites plus ou moins gallicans. S’il a cru que les quatre articles, tolérés dans l’Église (ils l’ont été jusqu’en 1870), pouvaient, donné certaines circonstances et avec des réserves, être enseignés même dans des chaires de la Compagnie, il ne les a cependant jamais admis pour son compte et il travailla. sincèrement à les faire abandonner de Louis XIV lui-même. Le nonce Ranuzzi, I qui était en relations fréquentes avec le Père confesseur depuis 1684, lui rend ce témoignage ! dans une dépêche chiffrée au secrétaire d’État 1 d’innocent XI, le 3 juin 1686 : « Moi qui Yaitoujours 1 connu opposé à cette nouvelle doctrine , je lui ai 1 demandé comment on pouvait faire voir au Roi la vérité et le convaincre de l’illusion qu’on lui !' a faite sur les propositions (les articles de 1682). 1

Il me répondit qu’il l’avait essayé plus d’une fois, ! mais que Sa Majesté était si fortement impres- 1 sionnée et prévenue, et lui-même si discrédité en cette matière, qu’il n’avait pu rien obtenir, et que !l maintenant c’était une entreprise bien difficile. » 1

Le Père de la Ghaize ne renonça pas pourtant à ( s’y employer de son mieux, suivant sa conscience.

Il est vrai, Innocent XI estima toujours que le 1 Père confesseur n’en faisait pas assez. Le Père de n la Ghaize n’était-il pas un peu excusable, s’il répon- r( dait qu’on lui demandait l’impossible ? En effet, 11 avait-il quelque chance de déterminer Louis XIV à se soumettre purement et simplement au pape, sans avoir obtenu la moindre concession ? Or, c’est ? ce que le Souverain Pontife exigea constamment, j jusque dans les derniers mois du pontificat. En vain le roi offrait pour la régale les amendements

les plus larges ; en vain il se montrait disposé à tenir pour non avenue la déclaration de 1682 : Innocent XI ne paraissait faire aucune attention à tout cela ; il restait ferme et entier à vouloir que le roi révoquât tout ce qu’il avait édicté sur ces matières. Harcelé, tantôt par le nonce, tantôt par le Père Général écrivant sur ordre du Souverain Pontife, et pressé d’appuyer cette réclamation dont, si juste qu’elle fût, il n’y avait nul succès à espérer, le Père de la Ghaize finit par déclarer qu’il ne pouvait plus se mêler des affaires de Rome. Làdessus le nonce reçut injonction de rompre toutes relations avec cet homme «qui ne voulait rien faire et qui n’avait jamais rien fait » ; mais Mgr Ranuzzi protesta que cette rupture le priverait d’un réel secours, vu qu’il « obtenait toujours par le Père de la Chaize plus que par aucun autre » (25 juillet 1686). Aussi l’ordre ab irato fut-il bientôt retiré; et le Père ne laissa pas que de saisir encore toutes les occasions de servir l’Eglise et le Saint-Siège.

Enfin, après avoir soutenu dix ans son attitude inflexible, Innocent XI se décide à traiter. Nous n’avons pas à examiner dans quelle mesure cette résolution a été motivée, soit par les observations de divers personnages, dont le pape avait bien voulu accepter ou même solliciter la médiation, mais avec le seul mandat de faire comprendre au roi de France « ses injustices »; soit par l’envoi imminent de 20.000 soldats français dans les États Pontificaux. En tout cas, le Père de la Chaize n’a pas manqué de faire valoir aussitôt le changement des dispositions du Souverain Pontife ; même il y mit tant de zèle, que le roi, encore défiant, reçut d’abord assez mal ses suggestions pour l’accommodement et lui imposa silence par

cette rude parole : « Ceci n’est pas de votre charge. » Toutefois, dans les premiers mois de l’année 1689, des bases sérieuses étaient posées pour un arrangement satisfaisant des difficultés les plus pressantes.

Innocent XI mourut le 12 avril 1689. La discussion en détail des conditions de la réconciliation entre le Saint-Siège et la France se poursuivit laborieusement, d’abord durant le court pontificat d’Alexandre VIII (1689-1691), puis dans les deux ou trois premières années d’innocent XII. L’accommodement aboutit enfin, par le retrait de l’édit royal du 22 mars, qui avait imposé la déclaration de 1682, et par une sorte d’amende honorable au Souverain Pontife, que souscrivirent, avant d’être agréés à Rome, les ecclésiastiques nommés évêques par le roi, qui avaient fait partie de la fameuse assemblée. Les actes de celle-ci avaient été cassés et déclarés nuis par Alexandre VIII : cette annulation était prévue et d’avance acceptée parle gouvernement français ; ce n’était pas la condamnation doctrinale qu’innocent XI avait fait craindre, et que Casoni avait déjà rédigée en son nom.

Dans toute cette longue négociation, le Pèredela Chaize fut constamment actif : les correspondances qu’il échangeait avec les ministres de France à Rome, le cardinal d’Estrées, puis Mgr de Forbin- Janson, attestent son rôle pacificateur.

En somme, toutes choses considérées, on ne trouvera pas trop de présomption dans le témoignage que le Père de la Chaize se rend à lui-même, lorsqu’il écrit au Père de Noyelle, à propos des plaintes qu’on faisait de lui à Rome : « J’aprends qu’on n’est pas content de moy, de quoy je ne m’inquiète pas beaucoup, me contentant d'estre seur qu’on le devroit estre, et que Dieu me rendra

justice en son temps... Dieu m’a fait naistre plusieurs occasions de rendre service à l’Eglise et au Saint-Siège. J’ay fait en cela mon devoir : il m’importe peu que les hommes le sachent. »

173. Les Jésuites et le Gallicanisme après 1682. — Ni Louis XIV, s’engageant à ne plus faire observer son édit du 22 mars 1682, ni les évêques, exprimant au Souverain Pontife leur « regret de tout ce qui lui avait déplu dans les actes de l’assemblée », ne désavouaient la doctrine des quatre articles. Le pape ne l’avait pas exigé, satisfait pour le moment d’avoir obtenu qu’il fût bien entendu et admis que toutes choses demeuraient en l’état, comme si la déclaration n’avait pas existé. Le gallicanisme n’était donc pas mort; il restait même plus fort, incarné dans les quatre articles, qui sont désormais considérés comme la formule autorisée de tout ce que croit l’Eglise gallicane sur les droits réciproques du Saint-Siège et des pouvoirs temporels. Les Parlements veilleront avec une attention jalouse à ce que personne ne porte atteinte à ces principes sacro-saints. Les Jésuites surtout auront à s’observer, et, à la moindre apparence de contravention, non seulement ils se verront durement réprimandés, mais on essaiera de leur faire positivement, abjurer les doctrines romaines. La première déclaration qui leur a été demandée par le Parlement, celle de 1626, a été, on l’a vu, à peu près anodine. Après 1682, l’adhésion à la déclaration de l’assemblée sera exigée d’eux, au moins à quatre reprises, en 1713, 1753, 1757 et 1761.

L’incident de 1713 eut pour cause la publica- : tion de la 5e partie de l’Histoire de la Compagnie par le Père Jouvancy (Rome, 1710). L’auteur s y

permettait de ne pas trop condamner la Ligue, et pais de laisser entendre que le Parlement de Paris ne s’était pas inspiré de la pure justice dans ses arrêts contre le Père Guignard et contre les livres de Becanus et de Suarez. 11 fallut que le Provincial de Paris et les Supérieurs des trois maisons de la capitale comparussent devant la Cour, le 24 mars 1713, et se déclarassent « inviolablement attachés aux lois, aux maximes et aux usages du royaume, sur les droits de la puissance royale, qui pour le temporel ne dépend ni directement ni indirectement d’aucune autre puissance qui soit sur la terre, et n’a que Dieu seul sur elle ». C’était, pour le fond, le premier des quatre articles de 1682, le moins répréhensible de tous. En effet, non seulement il n’a jamais été condamné; mais, quoiqu’un pouvoir des papes sur le temporel des rois soit généralement admis par les théologiens d'aujourd’hui, ils diffèrent tellement sur les manières de l'expliquer, qu’on peutencore se demander si la question dépasse le domaine du droit public et de l’histoire, et touche vraiment à la foi. En tout cas, par cette adhésion, les Jésuites à qui elle était extorquée ne se sont cru tenus qu’à une chose, à ne rien dire ni faire contre l’article souscrit.

Quant à l’effet sur l’enseignement des collèges on peut s’en rapporter au témoignage de l’évêque janséniste de Montpellier, Colbert, qui, le 29 juin 1728, dénonçait au roi l’attachement, criminel, selon lui, des Jésuites de France aux « prétentions ultramontaines » et leur tiédeur a l’égard de la doctrine gallicane : « tous les jours, disait-il, ils font imprimer des livres; ils soutiennent des thèses ; ils donnent des leçons publiques, soit de vive voix, soit par écrit, à une infinité de

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jeunes gens; mais en quel endroit enseignent-ils une doctrine si nécessaire à la tranquillité de l'État? » Nous croyons que les Jésuites, jusqu’aux derniers temps, n’ont cessé de mériter l’honneur de ce reproche. La preuve la plus décisive, c’est ; qu’en 1753, en 1757, en 1761 et en 1762, les Parlements reviennent toujours à leur faire réitérer la promesse d’enseigner le gallicanisme comme , s’ils n’en avaient jamais rien fait.

' ' A ces dates, ce sont tous les quatre articles de 1682 qui leur sont imposés, et alors la situation critique leur arrachera des concessions, qu’il jj faut regretter, quoique sûrement elles ne soient pas sans excuse. Car, pour le dire tout de suite, la plus grave de ces concessions sera qu’ils s’enj! gageront à professer et à enseigner une doctrine, Lque tous les évêques, les prêtres et beaucoup de d religieux français professent et enseignent sans jj” scrupule, au su et avec la tolérance des Souverains Pontifes. Seulement, ce qui est encore ' permis à tous en France, est interdit à eux,

1 Jésuites, par leurs Règles, par leur attachement au Saint-Siège et par leurs convictions. Mais cette 1 : interdiction d’une chose en soi nullement criminelle, est-elle si pressante, qu’elle subsiste entière ! C1 même devant la menace d’une destruction complète des œuvres de la Compagnie en France? CÛ1 Les Supérieurs provinciaux qui, en 1757 et 1760- { 1761, acceptèrent de signer les quatre articles, ne ^ le pensèrent point. Ils ne furent point approuvés melil en cela par leur Supérieur à Rome. Celui-ci, en aBCÎ conformité avec le sentiment général, sinon unatif; nime, des siens, jugea que, môme pour éviter ^ la ruine, la Compagnie ne devait en rien se sst relâcher ou paraître se relâcher sur son dévoue- )iiM| ment au Saint-Siège.

176. Rapports avec le Clergé séculier. — Tous les établissements de la Compagnie en France se sont 1 faits avec le plein agrément, et le plus souvent sur les vives instances des évêques. Pendant les cinquante premières années,, les Jésuites n’ont guère recueilli que les témoignages de la satisfaction des prélats, pour le bien fait dans leurs diocèses. Néanmoins, dès le principe, on a vu quelques pasteurs mécontents, non pas précisément de ce que faisaient les nouveau-venus, mais de ce qu’ils voulussent faire quelque chose et de ce qu’ils voulussent en faire tant. Ne parlons pas du sentiment trop humain de la jalousie, excitée ( par le succès de leurs œuvres. Mais il faut con- i stater Pinfluence, dans une partie du clergé séculier, de l’antipathie à l’égarcl des religieux et des Jésuites en particulier. Cette antipathie s’inspira e souvent d’idées gallicanes et peu catholiques, [ notamment sur l’autorité du Saint-Siège. De tout t temps, certains évêques ont souffert avec peine a de voir des prêtres travailler dans leurs diocèses, é sans dépendre uniquement de leur juridiction : le q gouvernement des religieux par leurs supérieurs a et leur lien plus étroit de soumission avec le Sou- 2 verain Pontife, enfin surtout les privilèges qu’ils p tiennent des papes pour leurs ministères, appa- u raissent à ces prélats comme une diminution de di leur dignité hiérarchique. si

Les raisons d’utilité générale, qui motivent les P conditions spéciales faites aux réguliers, s’effacent S( encore plus devant les considérations person- aj

nelles, chez d’autres membres du clergé, surtout di

du clergé inférieur. Tel curé, peu zélé ou peu capable, verra dans l'activité des religieux une di sorte de reproche à son inertie ou à son impuis- Cf sance; tel autre murmurera que des étrangers cl

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lui enlèvent les âmes dont la charge lui appartient, et que son église se vide au profit de celle du couvent voisin; d’autres peut-être se plaindront de voir leurs revenus diminués des aumônes recueillies par les religieux.

D’ailleurs on ne niera point que les réguliers n’aient causé bien des mécontentements plus ou moins légitimes par leur faute, par manque de respect pour les prélats ou de modestie et de charité à l’égard du clergé séculier inférieur. Tous les Jésuites notamment n’ont pas observé assez fidèlement les prescriptions de leur Institut, concernant la déférence envers les évêques, la modération prudente dans l’usage des privilèges.

Souvent les conflits entre séculiers et réguliers ont pu avoir pour origine l’ignorance de la loi ecclésiastique ou même l’incertitude de quelques points de discipline. Aussi les Souverains Pontifes durent-ils intervenir plus d’une fois pour affirmer et soutenir le droit des réguliers : ce qui était soutenir en même temps le droit du pape, qui leur donnait mission, et le droit des fidèles, au profit de qui elle était donnée. Dès 1592, le 22 décembre, à l’occasion des difficultés suscitées par les curés de Douai, Clément VIII adressait un bref aux évêques de la région, par lequel il déclare que les fidèles satisfont au précepte ecclésiastique, enentendant la Messe dans les églisesdes PP. Dominicains, Franciscains, Jésuites, et qu’ils sont toujours libres de se confesser aux religieux approuvés par l’évêque, sans excepter le temps de Carême et de Pâques.

Cependant, sur le même sujet, la controverse devint plus vive, en France, à partir de 1620. A cette date, l’évêque de Poitiers, Mgr de la Rocheposay, contraignait, sous menace d’interdit,

les Jésuites de sa ville épiscopale à rétracter en chaire ce qu’ils avaient avancé contre l’obligation d’entendre la Messe du dimanche, au moins un dimanche sur trois, dans l’église de leur paroisse.

En 1624, le concile provincial de Bordeaux, tenu sous la présidence du cardinal de Sourdis, faisait de cette même obligation prétendue l’objet d’une ordonnance, qui ne fut pas approuvée par Rome. Plusieurs prélats français, vers le même temps, défendaient aux réguliers de confesser leurs diocésains pendant la quinzaine de Pâques. Dans quelques cas, des réguliers, et parmi eux des Jésuites, se sont cru permis dene pas tenir compte de cette interdiction. Et un ou deux de leurs moralistes ont essayé de justifier cette conduite, en prétendant que l’éveque ne pouvait, même validement , ni refuser, ni limiter, ni retirer les pouvoirs aux réguliers privilégiés du pape, à moins qu’ils ne fussent incapables ou indignes. Cette opinion, dans sa généralité, est fausse et a été condamnée par Alexandre VII (30 janvier 1659). Aujourd’hui, tous les moralistes affirment que les évêques, de par le concile de Trente, qui leur a réservé l’approbation de tous les confesseurs dans leurs diocèses, sont toujours libres de l’accorder ou de la refuser, comme aussi de la limiter suivant qu'ils jugent à propos, quand ils l'accordent, et encore de la retirer après l’avoir accordée. Sans doute ils pèchent plus ou moins grièvement, s’ils agissent en cela sans motif suffisant; et il leur est particulièrement interdit parles bulles des papes d’excepter de leur concession le temps pascal ou la confession des malades. Cependant, en aucun cas, leur faute ne confère au prêtre rebuté un droit quelconque, sauf celui de recours au Saint-Siège.

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Cette doctrine a été fixée par plusieurs décisions formelles, notamment d’innocent X (1648), de ClémentX(1670), d’Alexandre VII, d’innocent XII, d’innocent XIII et de Benoit XIV (1744). Mais, dans la première moitié du xvn9 siècle, et même quelque temps après, elle n’apparaissaitpas encore évidente : des privilèges en sens contraire, conférés jadis aux religieux des ordres mendiants, restaient inscrits dans les textes législatifs, et, au témoignage de graves canonistes, ils n’étaient point périmés par le décret de Trente.

Quoi qu’il en soit, ces controverses commencèrent à occuper sérieusement les Assemblées générales du Clergé de France, depuis celle de 1625. Cette assemblée reçut beaucoup de plaintes des évêques contre l’insoumission des réguliers à leur égard : les Jésuites n’v figurent point pour la part principale. C’est alors que fut élaboré le premier règlement destiné à terminer et prévenir les conflits de ce genre. Il a la forme d’une Déclaration en 40 articles, « sur ce qui est à observer sous la conduite de MM. les Évêques par les Réguliers». Ces derniers y voient tracées à leur ministère des limites arbitraires, et des conditions d’exercice dictées par une médiocre bienveillance, lorsqu’elles ne violent pas leur droit d’exemption ou même ne touchent pas à leur Règle. Surtout la liberté légitime des fidèles y est blessée, soit en ce qu’on leur fait une obligation stricte d’assister à la Messe de paroisse, au moins de trois dimanches l’un, soit par l’interdiction aux réguliers de les confesser et de leur donner la Communion durant le temps pascal.

Aussi les réguliers, invités par les prélats à souscrire ce règlement, s’y refusèrent-ils avec raison : en particulier, les Jésuites, par 1 organe

du Père Binet, provincial de Paris, répondirent \ qu’ils n’étaient pas libres de renoncer aux privilèges que les Souverains Pontifes leur avaient octroyés pour le bien des âmes. En 1633, le cardinal de Richelieu ménagea une conciliation au moins partielle, en déterminant les réguliers’ à signer une déclaration, par laquelle ils reconnaissaient ne pouvoir ni prêcher ni entendre les confessions des séculiers sans l’approbation des Ordinaires. Richelieu n’était pas assez gallican pour penser que les évêques pussent exiger davantage sans l’aveu du Souverain Pontife ; il les engagea luimême à porter leurs demandes ultérieures à Rome. Une décision fut prise suivant cette suggestion dans plus d’une assemblée du clergé, mais ne paraît pas avoir reçu d’exécution, sans doute parce qu’on redoutait d’affronter un échec certain. Le règlement de 1625, revu et légèrement amendé par l’assemblée de 1635, puis encore par celle de 1645, ne fut donc jamais approuvé par le Saint- Siège ; et comme le gouvernement s’abstint également de lui donner sa sanction, il ne devint pas véritablement loi de l’Église gallicane. L’application en resta livrée à la discrétion de chaque évêque.

Le jansénisme, à peine né, trouva moyen de verser son venin dans ce conflit entre l’épiscopat et les religieux. Nous avons déjà vu une petite assemblée du Clergé, en 1631, se mêler à la que- j relie entre les catholiques anglais au sujet du vi- ! caire apostolique Smith. La censure qu’elle infligea aux écrits attribués au Père Floyd, fut vivement soutenue par l’abbé de Saint-Cyran, sous le pseudonyme de Petrus Aurelius. Sous prétexte de défendre la hiérarchie, le père du jansénisme français attaque violemment les Jésuites en général,

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11 qu’il appelle d’ordinaire Molinisles , ce qui montre * bien pourquoi il leur en veut. Une autre petite assemblée, en 1633, et l’assemblée générale de 1635 témoignèrent à leur avocat « inconnu » leur “ gratitude, en votant une indemnité à son éditeur f et lui faisant offrir à lui-même une pension. En & 1641,Saint-Gyran étant encore détenu à Vincennes s par ordre de Richelieu, les évêques réunis à Paris » votèrent la réimpression « in-folio, en belle lettre », a® aux frais du clergé, de tous les écrits de Petrus as Àurelius, quoiqu’ils fussent alors bien fixés sur ea son identité. Ils comptaientque cette réimpression Roj « servirait d’une bonne réponse» à un ouvrage que ;eslï la même assemblée venait de censurer, à savoir nei le De Hierarchia et de Iiierarchis du Père Cellot. •F

aini Après les polémiques sur la hiérarchie, où lion, tous les religieux étaient poursuivis par les défendit seurs outrés des prérogatives du clergé séculier,

; Sait vinrent les disputes concernant la morale, où ;ntt! les Jésuites furent les plus maltraités. Un cerviii'ii tain nombre d’évêques y intervinrent par de , jj bruyants mandements, souvent inspirés bien chaf moins par le zèle pour la « bonne morale » que par les antipathies gallicanes ou jansénistes conjyeiltre les Jésuites. Tel fut certainement le cas de pjscfi l’archevêque de Sens, Mgr de Gondrin, qui s’obsi ji tina pendant vingt-cinq ans (depuis 1647 jusqu’à daiji la fin de son épiscopat) à refuser aux Pères du jtJji collège de Sens des conditions acceptables pour Ut g l’exercice du saint ministère. Il faut dire la même iv£ chose, avec des nuances, de MgrCaulet àPamiers, |eji déjà nommé ; de Mgr Guy de Sève de Rocheedd chouan, à Arras (1670-1724), et d’autres. niejt Nous ne voulons pas dire que tout fut agitation oet ^actice> procédant de sympathies jansénistes ou

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d’aversion pour les Jésuites, dans les manifesta- 1 tions du haut et du bas clergé contre la « morale / relâchée », au xvn® siècle. Avec le zèle sincère chez quelques-uns, il faut y voir chez plusieurs autres le rigorisme, dont nous avons déjà signalé le développement à cette époque. Le grand Bossuet, par exemple, ne fut jamais janséniste de doctrine ; mais outre son thomisme un peu dur, on peut constater la rigidité de ses principes de morale dans les efforts qu’il fit non sans succès, pour faire censurer par l’Assemblée du clergé de 1700 nombre de propositions, dont quelquesunes au moins, comme celles contenant le probabilisme modéré, étaient inoffensives et restent très soutenables.

Ces difficultés des évêques avec les Jésuites ten dent à prouver que les confesseurs du roi n’abusaient pas de leur influence pour remplir l’épiscopat d’amis de la Compagnie. Au reste, leur influence en cette matière était loin d’être aussi grande qu’on l’a souvent dit. La charge de la « feuille des bénéfices », que le Père Annat reçut le premier (1654-1670), ne conférait nullement à son titulaire la disposition arbitraire des évêchés j et des abbayes. Certes, Louis XI Y et ses ministres tenaient autant que les gouvernants à concordats j de notre temps, à ne voir sur les sièges épisco- c paux que des hommes « agréables » et incapables • de gêner leur politique. Il est donc vraisemblable, f; et la conjecture est confirmée par les rares ( documents qu’on possède sur la procédure dont il ]( s’agit, que, dans la plupart des cas, le confesseur j n’avait que voix consultative sur les choix du roi, t, et ne pouvait que les approuver, à moins qu’il n’eût des objections très graves à formuler à ( l’encontre. Du temps du Père de la Chaize, 1(

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Mme de Maintenon « fit » beaucoup d’évêques, comme elle le dit elle-même, et pour ces nominations prit plus le conseil de son propre confesseur que de celui du roi ; elle écouta surtout Mgr de Noailles, élevé grâce à elle sur le siège de Paris (1676) et qui finit par la rendre malheureuse.

Ce n’estpoint d’après l’acuité des conflitslocaux, ni môme sur l’étendue que quelques-uns ont prise passagèrement, qu’il faut juger d’une manière générale les relations de la Compagnie avec le clergé séculier du temps de Louis XIV. La plupart des évêques, aussi bien que des pasteurs inférieurs, ont été pour elle bienveillants et ne se sont plaints ni de l’attitude de ses membres à leur égard, ni des services qu'ils leur ont rendus. Ces bons rapports se montrent particulièrement dans la coopération que l’épiscopat français demanda aux Jésuites pour la formation du jeune clergé.

177. Séminaires diocésains acceptés par la Compagnie. — On sait que les séminaires de la forme actuelle, en France, n’ont commencé à s’établir que vers le milieu du xvii® siècle, par l’initiative presque simultanée de M. de Bérulle, de M. Olier, de S. Vincent de Paul. Entre les essais qui ont précédé et préparé cette organisation nouvelle, une part honorable revient aux Jésuites. Dans les cités épiscopales où la Compagnie avait des collèges, ceux-ci comprenaient des cours publics de théologie, que suivaient d’ordinaire comme externes d assez nombreux clercs ou aspirants à la cléricature, naturellement avec l’assentiment de leurs évêques. A Paris, Lyon, Bordeaux, Reims, Poitiers, Clermont, Avignon, l’enseignement de la théologie était complet, donné par quatre professeurs,

dont deux de scolastique, un de positive et d’Écriture Sainte, un de morale : il en était de même à Dijon, qui n’était encore que la ville la plus importante du diocèse de Langres, à la Flèche, à Dole et à Tournon. Dans sept villes épiscopales, enseignaient trois théologiens jésuites, deux la scolastique, un la morale; dans huit autres, deux professaient la scolastique. Mais, en outre, plusieurs de ces collèges eurent des pensions annexes, semblables à celles que nous avons déjà signalées en Allemagne, et où des jeunes gens pauvres choisis étaient entretenus, grâce à des fondations charitables, et suivaient les cours du collège, avec promesse d’entrer dans l’état ecclésiastique. Le collège de Paris avait reçu de son fondateur, l’évêque de Clermont, une rente pour l’entretien à perpétuité de douze boursiers, destinés dans sa pensée à former « comme un séminaire de ministres de l’Eglise ». Le nombre s’accrut par d’autres donations; il était de 26 en 1583; mais, par suite de pertes sur les rentes fondées, le chiffre dut être réduit à 10, et finalement jusqu’à cinq, au xvnie siècle. Parmi les fondations analogues qu’on rencontre près d’autres collèges, la plus considérable est celle que le cardinal François Ier de Joyeuse, archevêque de Rouen, a faite pour trente clercs au collège des Jésuites de cette ville (1615). Le « Séminaire Joyeuse » subsista ainsi jusqu’à la destruction de la Compagnie. Dans ces embryons de séminaires, les boursiers étaient reçus depuis l’âge de douze ans ; pour plusieurs, vraisemblablement, l’internat ne se prolongeait pas au delà de la philosophie. L’externat, avec la vie de famille ou en pension, d’usage ordinaire pour les théologiens avant la création du nouveau type de

RAPPORTS AVEC LE CLERGE DE FRANCE

séminaires, ne fut pas entièrement aboli pour eux au xvne ni meme au xvm° siècle.

Les Oratoriens, les Sulpiciens, les Lazaristes , s’étaient partagé les premiers établissements du I type moderne. Priés par plusieurs prélats d’en ; prendre également à leur charge, les Jésuites de ! France ne purent immédiatement accepter; les : conditions rigoureuses que la 2e Congrégation j, Générale les obligeait de demander, étaient d’une réalisation trop difficile. Ils attendirent une noum velle Congrégation Générale pour en solliciter lC( l’adoucissement. La 12e, en 1682, accueillit leur ;0G postulation, appuyé par le Père de la Chaize: sur p l’exposé qu’ils Firent des grands avantages qu’on ,, s’en promettait pour la religion, elle leur permit rE de déférer au vœu des évêques, sous telles condisj(. tiens qu’approuverait le Père Général. ie, Le premier séminaire diocésain, accepté par la )I5| Compagnie après cette décision, fut celui de ^ Strasbourg. La ville étant devenue française , en 1681, la pleine liberté du catholicisme y avait y été en même temps restaurée. Fondé en 1683 par ;j l’évêque Guillaume Egon de Fürstemberg et Jll!: confié par lui aux Jésuites français de la Province , de Champagne, le séminaire fut doté d’abord de w 6.000 livres par an pour 20 personnes. La Compagnie avait à fournir douze des siens, savoir : le j,. Supérieur; le procureur; deux professeurs de théologie; deux de philosophie; deux prédicateurs dont un Français, l’autre Allemand; deux missionnaires connaissant, si possible, les deux langues; deux coadjuteurs temporels. Pluit sémi- ' naristes, désignés par l’évêque et son chapitre, II' étaient à entretenir sur la fondation; les sémina- (|f: ristes « non fondés », qui seraient admis sur la ‘ demande ou avec la permission de l’évêque,

BaucKBU. — La Compagnie de Jésus. 39

devaient être logés, couchés, nourris sols par jour. En sanctionnant le contrat épiscopal par lettres patentes, enregistrées le 26 novembre 1683, Louis XIY ajoute vingt bourses, dont dix complètes de 300 livres, et dix de 200, que payerait le trésor royal.

Vinrent ensuite, de 1684 à 1712, les séminaires diocésains d’Albi, de Toulouse, d’Auch, de Rodez, de la Rochelle, de Perpignan, de Nevers, de Reims, de Garpentras, d’Apt, de Carcassonne, d’Embrun, de Die, de Luçon. Les cinq derniers furent établis dans des villes qui n’eurent jamais de collège de la Compagnie. Ceux de Reims, de Toulouse, de Perpignan et de Rodez, placés auprès de collèges qui avaient déjà des cours publics de théologie, partagèrent leur enseignement. Semblable fut la position du séminaire de Strasbourg, après la fondation du collège royal (1685); les autres reçurent leurs professeurs spéciaux.

Il faut mentionner encore deux séminaires créés à Rrest et à Toulon, pour la formation des aumôniers de la marine. Décompte fait du séminaire de Luçon, que l’évêque retira aux Jésuites après 1750, mais ajoutant celui des diocèses de Lorraine, annexé à l’université de Pont-à*Mousson, dès son origine, on trouve que les Jésuites, | en 1761, enseignaient encore les jeunes clercs dans 46 écoles théologiques, dans autant de diocèses différents.

ŒUVRES DES PROVINCES

COLLÈGES

IL — ŒUVRES DES PROVINCES. — COLLÈGES

178. La concurrence. — Les Collèges, vers le milieu du dix-septième siècle, n’ont rien perdu de leur importance parmi les œuvres de l’Ordre, ni de la faveur des Catholiques. Cependant ils ont à se maintenir déjà en face d’une assez vive concurrence (si l’on me permet ce terme peu religieux).

En France , la Congrégation des Prêtres de l’Ora- L toire, fondée par M. de Bérulle (1611), ouvrit son : premier collège à Dieppe en 1616; elle en avait plus de 23 en 1645. Aucun de ces collèges oratoriens n’est fondé à côté ou en remplacement d’un 1 collège de la Compagnie ; mais plusieurs sont éta-

I blis dans des villes importantes, où les Jésuites souhaitaient d’avoir un collège, et oii parfois la réalisation de ce vœu était commencée par la fondation d’une résidence.

II Les Oratoriens se sont plaints assez souvent ' d’obstacles suscités à leurs établissements par les ;; Pères de la Compagnie. Ce serait méconnaître la ; nature humaine, que de ne pas admettre que cela 1 s’est produit quelquefois, et pas exclusivement

pour des motifs très nobles. Cependant, il faut bien le dire, les Jésuites de France ont eu presque ^ constamment des rapports difficiles avec l’Oratoire, surtout parce qu’ils trouvaient que le jansénisme rencontrait trop de sympathies dans cette Congrégation. Et ce n’était pas là un jugement fondé sur la malveillance ; car il est confirmé par l’histoire et parle sentiment général des meilleurs évêques du xvn® et du xvin° siècle. Aussi le Père Batterel, l’historiographe des Oratoriens, janséniste avoué lui-même, n’a sans doute pas tout

à fait tort d’écrire que les Jésuites ont accepté tant de séminaires diocésains, pour empêcher l’Oratoire de s’en emparer et d’introduire par là le jansénisme dans le clergé.

Dans les contrées romanes du sud, puis en Autriche et en Pologne , les principales écoles fondées en rivalité avec celles des Jésuites, l’ont été par les Pères des Écoles Pies, vulgairement appelés Scolopies en Italie et en Espagne, Pianistes dans les pays du nord. Instituée par saint Joseph Calasanz, en 1597, pour l’instruction religieuse et élémentaire, surtout des enfants pauvres, cette Congrégation a ensuite agrandi son action, non sans l’approbation des Souverains Pontifes, etl’a étendue à l’enseignement secondaire. Elle l’a fait particulièrement en Pologne, où elle a été introduite parle roi Ladislas IV (1642); et c’est là surtout que la coexistence des collèges de la Compagnie avec ceux des Piaristes, dans plusieurs villes importantes (Varsovie, Pietrikow, Leopol), a occasionné des débats souvent amers et de longs procès devant les cours royale et pontificale. Mais c’est bien injustement qu’un Jésuite, le PèrePietrasanta, chargé par le pape Urbain VIII de visiter l’ordre Scolopie (1643-1646), a été accusé de s’être fait le persécuteur de saint Joseph Calasanz et d’avoir provoqué la destruction temporaire de son œuvre. Ces imputations ont été pleinement réfutées par les actes des S. CongrégationsRomaines, où sont conservés les rapports authentiques du Visiteur, tous faisant l’éloge du saint fondateur et concluant à la conservation de son institut, dans sa substance.

S’il y a eu des manques de charité, et d’autres plus ou moins graves, commis par des Jésuites contre leurs rivaux dans l’enseignement, ils n ont

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ŒUVRES DES PROVINCES — COLLEGES 613

toujours été que le fait des particuliers, désapcJ prouvés parleurs Supérieurs. La direction donnée rij|eii cette matière par les Généraux a toujours été jK exempte d’étroitesse et dégagée de tout bas intérêt de corporation. Le Père Vitelleschi a vu le nii premier surgir ces nombreux émules, sur le eSt champ où la Compagnie, depuis longtemps, sefatiÿ guait presque seule: Augustins, Piaristes, Oratot3' riens, etc., à tous il veut que les siens fassent bon jri visage ; qu’ils leur prêtent volontiers une aide frajCF ternelle. A des Pères d’Italie, exprimant la crainte >tt que le nombre de leurs élèves ne diminue par suite de la concurrence des Écoles Pies, il se conp tente de répondre : « Appliquons-nous avec zèle 5 et édification à notre ministère, et les élèves ne ] nous manqueront point. » A un provincial d’Alle- ; magne, il écrit : « Ayons soin de donner à nos J écoles des maîtres capables, qui s’acquittent de leur tâche avec zèle selon la Règle : alors il n’y a pas s de danger que les nouvelles écoles fassent tort , aux nôtres. » Et il apporte en confirmation l’ex- , périence des Jésuites de Belgique, constatant,

; dit-il, « que les collèges fondés en plusieurs enir( droits par les Pères Augustins n’ont nullement I nui à ceux de la Compagnie ».

f Dans l’ensemble de la Compagnie, ce n’est « assurément pas un recul, mais un progrès que ... représente l’augmentation de 168 collèges pour ]{! la période de 1626 à 1710. Il est vrai que sur le nombre, au moins cent sont antérieurs à 1645;

£ mais 54 ont été créés de 1679 à 1710.

France

179. Les collèges français de 1616 à 1710. — Des collèges de la Compagnie existaient, en 1616, dans

46 villes de France : en 1679, il y en avait dans 83 (84, si on veut compter Québec, au Canada). En 1710, ce chiffre n’était accru que de trois, et au bénéfice de la seule province de Champagne, qui obtint en même temps une notable extension de territoire. Mais des Séminaires avaient été ajoutés aux collèges, dans les cinq provinces.

Le collège de Paris, tant combattu par l’Université, voyait enfin son droit à l’existence confirmé de la manière la plus solennelle par Louis XIY, qui se déclarait non seulement son protecteur, mais son fondateur, dans des lettres patentes enregistrées au Parlement, le 12 décembre 1682. D’ailleurs le roi tint à faire savoir qu’il entendait par cette faveur souveraine récompenser tous les Jésuites enseignant en France. « Nous avons cru, disent les Lettres, ne pouvoir mieux favoriser les soins que les Pères Jésuites prennent si utilement dans notre royaume pour élever la jeunesse et lui apprendre ses véritables obligations envers Dieu et envers ceux qui sont préposés pour gouverner les peuples, qu’en reconnaissant ledit collège pour fondation royale ». La fondation s’était déjà traduite par une aide financière considérable, et le prince lui-même voulut qu’elle fût attestée à tout jamais par le nom du collège qui, par son ordre, s’appela désormais Collège Louis-le-Grand. Ces hautes distinctions ne tombaient pas sur des indignes : elles sanctionnaient le jugëment de nombreuses familles françaises. Depuis 1626, le collège de Clermont comptait habituellement environ 2.000 élèves, quelquefois davantage ; les pensionnaires, portant les plus beaux noms de France, étaient 300 et plus dans les années 1626-1670; le chiffre

ŒUVRES DES PROVINCES

COLLEGES

montait, en 1671, à 400; en 1672, à 430; en 1677, à 500 ; en 1687, à 550.

D’ailleurs, dans les collèges de province, l’affluence des élèves, que nous avons constatée vers 1626, se soutient encore après le milieu du xvii6 siècle. L’enquête sur l’état de l’instruction publique ordonnée par Louis XIV (1666-1668), nous fournit les chiffres suivants :

Collège de Bordeaux (1666), environ 1.000 élèves, dont 181 en théologie.

Collège de Toulouse (1668), environ 1.200 élèves — Montpellier (1668), — 340 —

Collège de Tournon (1668), plus de 300 —

dont 30 théologiens séculiers.

Collège de Metz (1600), près de 500 —

D’autres sources nous donnent encore à :

Rennes (vers 1654), '2. 800 élèves ;

Rouen (1663), plus de 2.000;

La Flèche (vers 1710), environ 1.000 externes;

Avignon (xvn* siècle), de 800 à 900 élèves ;

Besançon — 500 élèves.

Si de plus on veut bien tenir compte des chiffres déjà donnés, notamment pour 1626, on nous permettra peut-être de conclure que la majeure partie des hommes instruits du xvne siècle a passé par les écoles de la Compagnie. L’on ne pourra s’empêcher d’en déduire en sa faveur une influence, que nous ne voudrions pourtant pas exagérer; car, sans parler des dons de nature, dont elle n’a fait qu’aider le développement, beaucoup ont profité de leur liberté, laissée intacte sous son empreinte , pour suivre des voies que son enseignement ne leur montrait point. Mais assurément une liste complète des hommes marquants sortis de ses collèges fournirait une mesure

assez juste de la part qui lui appartient dans la formation du grand siècle.

Voici du moins quelques noms qui ne sont pas sans éloquence. Dans le clergé nous trouvons de pieux et zélés prélats comme le cardinal de la Rochefoucauld, Mgr Jean-Baptiste Gault, évêque de Marseille, et Mgr de Laval, premier évêque du Canada; des prêtres apostoliques, comme Henri Boudon, Michel Le Nobletz, fondateur des missions Bretonnes, saint Pierre Fourier, réformateur des Chanoines Réguliers et père des religieuses enseignantes de Notre-Dame ; Dom Didier de la Cour, auteur de la réforme des Bénédictins de Saint-Vanne, Vincent de Meurs, premier Supérieur du Séminaire des Missions étrangères, le B. Jean Eudes, instituteur des Eudistes, Mgrd’Authier de Sisgaud, évêque de Béthléem, fondateur d’une congrégation de missionnaires du Saint- Sacrement; puis dans le monde laïque d’admirables hommes d’œuvres, comme le baron de Renty; dans les armes, le grand Condé et le maréchal de Villars ; dans les lettres, après le plus grand orateur français, Bossuet, les poètes Pierre Corneille et Jean-Baptiste Molière ; le prosateur Balzac; dans l’érudition, Peiresc, les frères de Valois et Charles Du Cange; dans l’économie politique, Boisguillebert; etc.

180. Champagne et Alsace. — Des trois collèges gagnés par la province de Champagne, dans la seconde moitié du xvii6 siècle, celui de Sedan fut également fondé par Louis XIV (1663) : il devait achever la conversion de cette ville calviniste, commencée par les prédications du Père Jean Adam (1622-1684), avec l’appui du Gouverneur, le célèbre maréchal Fabert,

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Les deux autres étaient dans l’Alsace, récemment acquise par la France. L’un, celui d’Ensisheim, dans la Haute-Alsace, n’était, à la vérité, que transféré de la province allemande de Haute- Germanie à celle de Champagne. Ce transfert, qui introduisait pour la première fois les Pères français en Alsace, avait été consenti par le Père Nickel, à la demande du gouvernement français en 1657.

Le second collège alsacien français est encore une fondation royale. Au séminaire établi à Strasbourg en 1683, comme nous avons vu, Louis XIV en 1685, dans une vue à la fois religieuse et politique, voulut ajouter un collège, auquel il assigna un revenu sur les fonds de l’État. Entre autres charges, ce collège royal avait à « entretenir un professeur de droit canon, un de mathématiques, un de la langue française et un de l’allemande, aussi bien que plusieurs jeunes Jésuites français, étudiants en philosophie et théologie, qui apprendront en même temps la langue allemande ». Il devait avoir le droit de conférer les grades universitaires à ses élèves en philosophie et en théologie. Mais, dans la petite ville de Molsheim, où les évêques de Strasbourg, après le triomphe du luthéranisme, avaient été obligés de transférer leur siège et leur chapitre, il existait une université, érigée en 1618 par autorité papale et impériale, et placée sous la direction des Jésuites de la province allemande du Haut-Rhin. En 1701, Louis XIV, mû par des considérations très naturelles, mais procédant avec le sans-gêne du conquérant, ordonna le transfert de cette université et de tous ses droits et privilèges au collège royal de Strasbourg. Sur les réclamations de Pévêque et des professeurs de Molsheim, le roi, en 1702, sanctionna

un compromis, en vertu duquel Molsheim garda son Acadédémie ou École Supérieure de théologie, préparant à tous les grades, y compris le doctorat, sous la réserve que les examens se passeraient à Strasbourg devant un jury mixte, composé de professeurs de Strasbourg et de Molsheim. En 1696 le collège de Strasbourg eut aussi son internat, qui comptait, l’année suivante, quarante pensionnaires, venus non seulement de l’Alsace, mais de l’Allemagne, de la Suisse et de la France.

En la même année 1698, Colmar, la ville principale delà Haute-Alsace et siège du Conseil souverain de la province, vit aussi les Jésuites de Champagne entrer dans ses murs et faire revivre le petit collège, commencé en 1628 par les Pères de la Germanie Supérieure et détruit par la guerre en 1632. Tandis que les Jésuites français étaient ainsi installés à Strasbourg, Colmar et Ensisheim, les Pères allemands conservaient les collèges de Molsheim, de Schlestadt et de Haguenau, avec les résidences de Roufach, d'Œlenberg, de Saint- Morand (Altkirch) et de Bockenheim (Saar-Union),

Il faut en effet le remarquer, à l’honneur du gouvernement de Louis XIY, il ne chercha pas à supprimer violemment la langue allemande, seule parlée alors dans la plus grande partie de l’Alsace; bien moins voulut-il priver les Alsaciens catholiques du ministère des religieux, que depuis longtemps ils aimaient et vénéraient comme les soutiens de leur foi. D’ailleurs, Louis XIV n’ignorait pas combien toute agitation politique, même sous couleur de patriotisme, était sévèrement interdite à la Compagnie. Puis les Jésuites allemands, tout en gardant au cœur le désir du retour de l’Alsace à l’Allemagne, ne pouvaient être

œuvres des provinces.

COLLÈGES

hostiles à l’occupation française, alors qu’elle avait pour premier effet de soustraire le pays à une mainmise protestante et de rétablir partout la liberté du culte catholique. Aussi ces Pères uniquement occupés de leurs fonctions spirituelles, surent se rendre agréables même aux autorités françaises et aux officiers et soldats des garnisons. On ne signale qu’un seul incident pénible, qui se produisit au collège de Schlestadt en 1749, à l’occasion d'une représentation assez maladroitement imaginée par le professeur de rhétorique, pour célébrer la paix d’Aix-la-Chapelle entre la France et l’Autriche.

Des deux provinces allemandes de la Compagnie qui se partageaient l’Alsace, la Haute-Germanie, après la remise du collège d’Ensisheim aux Pères français de Champagne, ne possédait plus que les deux petites résidences de Saint-Morand et d’Œlenberg, dans le Sundgau, dépendantes du collège de Fribourg-en-Brisgau, et desservies chacune par deux Pères missionnaires.

A la province du Haut-Rhin, dont le principal collège et le noviciat étaient à Mayence, appartenaient donc presque tous les Jésuites allemands d’Alsace, ainsi que les Alsaciens entrés dans la Compagnie avant la réunion de leur patrie à la France. Après cette réunion, un certain nombre de jeunes Alsaciens, élèves des collèges allemands du pays, se firent encore recevoir dans la province du Haut-Rhin, et généralement revinrent travailler en Alsace. D’autres se donnèrent à la province de Champagne, en entrant au noviciat de Nancy, et d’ordinaire revinrent également pour leur ministère en Alsace, avec la connaissance des deuxlangues. En 1721, une ordonnancede LouisXV interdisait pour l’avenir l’entrée en Alsace aux

religieux étrangers; cette interdiction fut révoquée dès 1727, par la médiation de la pieuse reine Marie Leczinska ; mais un autre article prohibitif fut maintenu : il portait que tous les supérieurs des maisons religieuses devaient être nés sujets du roi. Lors de la suppression de la Gom-r pagnie par les Parlements, qui n’eut d’effet en Alsace qu’en 1765, il restait dans ce pays une cinquantaine de Jésuites prêtres, d’origine allemande, avec vingt-cinq Alsaciens, également prêtres, appartenant à la province du Haut-Rhin, La province de Champagne comptait alors en Alsace 116 sujets, dont 73 prêtres, en grande majorité indigènes. En outre plusieurs Alsaciens ont été employés comme professeurs ou comme ouvriers apostoliques hors de l’Alsace, soit en Allemagne, soit en France. C’est un Alsacien de la province du Haut-Rhin, le P. André Frey, de Schlestadt, qui, étant recteur du collège de sa ville natale, fut choisi par Louis XIV pour confesseur de la Grande Dauphine, Anne-Christine- Victoire de Bavière. Il était recommandé pour cette charge par Bossuet, qui avait fait sa connaissance en passant à Schlestadt avec la princesse, lorsqu’elle venait en France (1680). Ce fut encore un Alsacien, mais de la province de Champagne, le P. Jean Michel Croust, d’Aspach, qui devint en 1747 confesseur d’une autre Dauphine d’origine allemande, Marie-Josèphe de Saxe, la mère de Louis XVI. L’Alsace est non seulement un des pays qui ont récompensé des plus beaux fruits l’activité de la Compagnie, mais encore un de ceux qui lui ont toujours fourni le plus de bonnes recrues.

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Allemagne (1648-1705)

181. — La guerre de Trente Ans avait replongé l'Allemagne dans une véritable barbarie. L’éducation spécialement appelait tout le zèle des Jésuites. Ils se mirent courageusement à réparer leurs ruines : à l’exception de quelques établissements imparfaits, que les changements politiques ne permirent pas de continuer, tous les anciens collèges reprirent leurs cours avec de nombreux auditeurs. Par exemple, à Munich, en 1649, on comptait, dans les six classes d’humanités et de grammaire, 338 élèves, dont 91 en rhétorique. En 1657, l'ensemble de ce collège était à son chiffre coutumier de 1.200. En 1649, à Vienne, en Autriche, 771 élèves remplissent les classes d’humanités et de grammaire, dont 95 rhétoriciens. Au collège université de Graz, de la même province, les chiffres sont encore plus forts. A Innsbruck, il y a 600 élèves en 1657. En outre, plusieurs nouveaux collèges surgissent : notamment dans la Haute- Germanie (comprenant surtout la Bavière et la Suisse), quatre de 1649 à 1658. Mais c’est dans les possessions de la maison de Habsbourg que le mouvement est le plus sensible : la province d Autriche ouvre de 1661 à 1694 six nouveaux collèges, la plupart dans la Hongrie, libérée des Turcs; la province de Bohême, trois, avant 1679. Et observons qu’à la plupart des collèges allemands étaient annexés des séminaires de clercs, soit pontificaux, soit diocésains.

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