‹ La compagnie de Jésus, esquisse de son histoireChapitre 49 sur 62 · AFFAIRE DES RITES MALABARES · texte numérisé non relu

AFFAIRE DES RITES MALABARES

212. — La légitimité des pratiques suivies depuis trois quarts de siècle, avec l’assentiment du Saint- Siège, dans la chrétienté du Maduré, fut remise en question à la suite d’une dénonciation reçue par Mgr de Tournon, alors qu’il attendait à Pondichéry un vaisseau pour se rendre en Chine (1703- 1704). Cette dénonciation émanait des religieux i Capucins, qui desservaient à Pondichéry la paroisse des Européens, tandis que la paroisse malabare ou des indigènes était aux mains des Jésuites. Ces Pères, sans avoir jamais vu les chrétientés de l’intérieur du pays, croyaient savoir que les missionnaires de la Compagnie y permettaient à leurs néophytes de graves superstitions. Sur cette dénonciation et sur les dires de quelques indigènes interrogés par interprètes, sans avoir lui-même visité aucune chrétienté et, semble-t-il, sans avoir consulté aucun missionnaire Jésuite, sinon très sommairement, le légat jugea devoir mettre fin à la tolérance accordée aux rites malabares depuis 1623. Par un décret en 16 articles, il condamnait,

I prohibait et défendait sous peine de censures aux missionnaires d’autoriser une série de pratiques,

| en usage ou supposées en usage parmi les chrétiens dans les missions du Maduré et du Carnatic. t Les supérieurs des Jésuites, à qui il ne communiqua son décret, que trois jours avant son départ de Pondichéry, essayèrent de lui faire comprendre l’insuffisance de son information et le péril où il mettait l’existence de la mission: ils n’obtinrent

de lui que la suppression provisoire d’un article particulièment inexécutable, prescrivant l’assistance des parias dans Leurs maisons.

A Rome, le décret de Mgr de Tournon fut d’abord confirmé par décret du S. Office, le 7 janvier 1706, et Clément XI en ordonna l’exécution provisoire ; mais par un oraculum vivae vocis , il laissait encore aux missionnaires une certaine latitude pour les cas difficiles. Clément XII fit reprendre l’affaire à nouveau dans le Saint-Office, et la S. Congrégation, après plusieurs réunions tenues du 21 janvier au 6 septembre 1733, donna son avis , sur chacun des articles du décret de Tournon. Le pape sanctionna ces conclusions par un bref du 24 août 1734, auquel il ajouta, le 13 août 1738, l’obli- j gation pour les missionnaires de jurer d’obéir et ! faire obéir les néophytes. Les décisions de 1734 1 tempéraient en bien des points les rigueurs du légat, et réduisaient même plusieurs de ses pro- ' hibitions et de ses préceptes à de simples conseils. L’article le plus difficile qui subsistât était le 12e, ordonnant aux missionnaires d’administrer ] publiquement les parias malades dans leurs de- 1 meures : la souillure que le prêtre, suivant les pré- 1 jugés hindous, contractait en entrant là, lui ren- -j dait ensuite tout ministère à peu près impossible i auprès des classes plus relevées. Les missionnaires, quoique appuyés par tous les évêques de \ l’Inde, ne purent obtenir aucune atténuation de j cette prescription; mais le P. Général Retz ayant proposé au Souverain Pontife de former parmi les missionnaires de la Compagnie un groupe j qui s’occuperait particulièrement des parias, | tandis que les autres garderaient leurs relations 1 libres avec les castes, Bénoît XIV approuva celte I solution, et il la sanctionna, en même temps qu’il i

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confirmait les règlements de Clément XII, par la Constitution Omnium sollicitudinum du 12 septembre 1744. Ce ministère spécial des parias fut organisé sans peine, tous les missionnaires s’étant oénéreusement offerts pour le remplir. Les basses classes des néophytes hindous en retirèrent naturellement grand profit : l’ensemble de la mission y gagna-t-il, c’est une autre question, pour laquelle les réponses sont beaucoup moins consolantes. Quoi qu'il en soit, comme en Chine et partout, les missionnaires de la Compagnie ont obéi au Saint- Siège, lui soumettant humblement ce qu’ils pouvaient avoir de vues propres et remettant à Dieu les chères espérances qu’ils devaient sacrifier.

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213. — Au commencement du xviii6 siècle, la mission de Chine était en pleine prospérité, quand la prohibition des rites nationaux, lui enlevant la faveur de l’empereur Kang-hi, vint mettre en péril jusqu'à son existence. Nous devons retourner en arrière pour exposer l’origine de ce grand procès.

En 1631, deux Dominicains espagnols étaient venus établir la première mission de leur ordre en Chine, sur la côte de Fou-kien; en 1633, deux Franciscains, également Espagnols, se fixèrent dans la même province, où du reste le P. Jules Aleni, zélé et savant Jésuite italien, avait fondé une belle chrétienté dès 1625. Les nouveaux missionnaires n’avaient guère eu le temps de

bien s’informer, que déjà ils prenaient l’alarme sur ce qu’ils croyaient être pratiqué par les néophytes des Pères de la Compagnie. Une première dénonciation, adressée aux évêques des Philippines, fut transmise par ceux-ci à Urbain VIII en 1635. Puis en 1643, un des missionnaires dominicains, le P. Jean-Baptiste Moralez, alla portera Rome leurs difficultés, présentées sous forme de « questions » et de « doutes », qu’il disait controversés entre les prédicateurs de l’Évangile en Chine. Dix de ces questions concernaient la participation des chrétiens aux rites ou cérémonies en l’honneur de Confucius et des défunts. La requête de Moralez, pour obtenir une décision du Saint-Siège, tendait à faire penser que les cas exposés représentaient la pratique autorisée par les Pères de la Compagnie; mais sitôt que ceux-ci en eurent connaissance, ils protestèrent que ces cas étaient fictifs et qu’eux, certainement, n’avaient jamais permis les rites tels qu’on les décrivait. En déclarant ces cérémonies illicites, dans son décret du 12 septembre 1645, approuvé par Innocent X, la S. Congrégation de la Propagande donna la seule réponse que comportassent les questions qui lui étaient posées. En 1651, les Jésuites envoyèrent à Rome le P. Martin Martini, l’auteur de V Atlas Sinensis et de savants ouvrages d’histoire chinoise, avec charge de présenter au Saint- Siège un exposé exact de ce qu’ils pratiquaient et permettaient à leurs chrétiens en matière de rites. Rendu à Rome en 1654, le P. Martini, en 1655, s’acquitta de ce mandat en soumettant quatre questions à la Congrégation du S. Office, qui répondit le 23 mars 1656. Le tribunal suprême, dans son décret approuvé par Alexandre VII, déclarait que les cérémonies en l’honneur de

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Confucius et des ancêtres, décrites par le P. Martini, paraissaient constituer « un culte purement civil et politique » ; en conséquence, il autorisait la pratique du P. Ricci et de ses confrères, suivant l’exposé de leur porte-parole. Maintenant, ce décret annulait-il celui de 1645 ? A cette question posée par un autre dominicain, le P. Jean de Polanco, le S. Office répondit, le 20 novembre 1669, que les deux décrets demeuraient « en pleine vigueur » et devaient être observés « suivant les questions, les circonstances et tout ce qui était contenu dans les doutes proposés ».

A ce moment, les adversaires étaient en voie de s’entendre. La conciliation fut hâtée par la persécution de 1665, qui réunit les missionnaires des divers ordres pour près de cinq ans dans une même maison à Canton. Profitant des loisirs forcés de leur internement, pour s’éclairer mutuellement et convenir autant que possible d’une méthode uniforme d’apostolat, ils discutèrent ensemble tous les points, où les conditions spéciales de la Chine pouvaient réclamer une adaptation modificatrice de la discipline générale de l'Eglise. Après quarante jours de conférences, qui se terminèrent le 26 janvier 1668, ils étaient tombés d’accord sur 42 articles, que tous souscrivirent, sauf peut-être le très zélé, mais très intransigeant et scrupuleux P. Antoine de Sainte- Marie, alors le seul représentant en Chine de la mission franciscaine. Voici ce que portait le 41e article, relatif aux rites : « Quant aux cérémonies par lesquelles les Chinois honorent leur maître Confucius et les défunts, il faut absolument suivre les réponses de la S. Congrégation de 1 Inquisition approuvées par N. S. P. le pape Alexandre VII en 1656 : parce qu’elles sont

fondées sur une opinion très probable, à laquelle ne peut être opposée aucune évidence contraire ; et cette probabilité supposée, il ne faut point fermer la porte du salut à d’innombrables Chinois, qu’on éloignerait de la religion chrétienne, si on leur défendait de faire des choses qu’ils peuvent faire licitement et de bonne foi et qu’ils ne pourraient omettre sans de très graves préjudices. » Après la signature, le P. Dominique Navarrete, chef de la mission dominicaine en Chine, éleva encore quelques difficultés sur ce 41e article; mais les Pères Ferrari, Le Favre, Brancati lui ayant répondu par de véritables dissertations savantes, il parut satisfait, et le 29 septembre 1669, il adressait au P. Vice-Provincial des Jésuites, par écrit, sa pleine acceptation de l’article en question. Néanmoins, le 19 décembre de la même année, il quittait secrètement Canton pour Macao, où il s’embarquait pour l’Europe. Désormais il ne fut plus occupé qu’à détruire ce qu’on avait tenté défaire dans les conférences de Canton. A cette fin, il publia, de 1673 à 1679, ses « Traités historiques, politiques, éthiques et religieux de la monarchie delà Chine», en deux grands volumes; le second, il est vrai, fut arrêté par l’Inquisition espagnole avant la fin de l’impression, de sorte qu’il n’en échappa que trois ou quatre exemplaires, tous incomplets. Cet ouvrage est rempli d’accusations passionnées contre les missionnaires jésuites, au sujet de leurs méthodes d’apostolat, en particulier pour ce qui concerne la tolérance des rites chinois. Cependant Navarrete ne réussit pas à provoquer une nouvelle action du Saint-Siège en cette matière. Cela était réservé à Mgr Maigrot.

Membre de la jeune Société des Missions Etrangères, ancien congréganiste des Jésuites à Paris,

affaire des rites chinois

Charles Maigrot était entré en Chine avec jlo-r Pallu en 1683, et il venait d’être nommé Vicaire apostolique du Fou-kien, sans être encore évêque, quand, le 26 mars 1693, il adressa aux missionnaires de sa juridiction un mandement retentissant contre les rites chinois. Il y proscrivait d’abord les termes Tien et Chang-ti comme impropres à désigner le vrai Dieu; puis il interdisait aux chrétiens la participation aux « sacrifices ou oblations solennelles » en l’honneur de Confucius et des défunts; il prescrivait des corrections à faire aux inscriptions sur les tablettes des ancêtres; il censurait et prohibait les appréciations favorables aux anciens sages chinois; enfin, il déclarait que l’exposé des rites, présenté à Alexandre YII par le P. Martini, n’était pas conforme à la vérité et que, par suite, on ne pouvait se reposer sur l’approbation qu’il avait reçue à Rome. Les Jésuites n’ayant pu s’empêcher de protester, surtout contre le reproche fait au P. Martini, Maigrot envoya son mandement au Souverain Pontife, le 20 novembre 1693, en le priant de décider entre lui et les plaignants.

214. — Le S. -Office, chargé de l’affaire, commença à s’en occuper en 1697 et n’aboutit qu’en i 1704 à une solution qui ne fut publiée qu’en 1709.

' Dans l’intervalle, une controverse vive et bruyante I se continuait entre les défenseurs des rites et ! leurs adversaires. Les premiers ne furent pas . exclusivement des Jésuites; car, au moment où paraissait le mandement qui ouvrit le feu, bon nombre de missionnaires, en dehors de la Çompagnie, notamment des Augustins, presque tous les Franciscains et quelques Dominicains étaient

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ralliés à la pratique des Jésuites. Quant aux adversaires, ils formaient un parti très mêlé, où les plus ardents n’étaient ni les plus compétents, ni ceux qui s’inspiraient du zèle le plus sincère pour la pureté de la foi. Les jansénistes surtout ne pouvaient manquer une pareille occasion de déclamer contre la doctrine et les pratiques corrompues de leurs plus détestés ennemis. Déjà dans les premiers volumes de la Morale pratique des Jésuites , surtout dans le troisième, œuvre d’Antoine Arnauld (1689), ils avaient commencé cette campagne, en puisant dans les Tratados de Navarrete. Suivant la tactique perfide qui leur avait si bien réussi pour le probabilisme et la morale, ils jetèrent, les premiers, dans le grand public ignorant, les questions complexes des rites chinois; et, avec leur coutumière habileté, ils surentdonner les couleurs odieuses et déshonorantes de la superstition et de l’idolâtrie à des pratiques jusque-là inoffensives de fait. D’autres apportèrent dans la discussion un zèle véritable, sinon éclairé, pour la pureté de la prédication chrétienne en Chine, mais avec les rancœurs laissées par les querelles, à peine assoupies, sur la juridiction des vicaires apostoliques et par des rivalités anciennes entre ordres religieux. Ces causes et d’autres encore devaient a singulièrement aigrir les débats sans aider à ! éclaircir les questions. a

Les Jésuites eux-mêmes n’ont-ils pas été trop ardents, trop obstinés à défendre les rites et les si missionnaires qui les avaient permis? On l’a beau- a coup dit, et nous ne nierons pas que quelquesuns de leurs avocats n’aient excédé dans cette ï défense. Il n’est pas équitable néanmoins de f mettre en cause, autant qu’on l’a fait, leur orgueil -s de corps, qui n’aurait pas voulu reconnaître chez :ii

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les Jésuites une faute, ni même une erreur. Il s’agissait en vérité de bien autre chose. D’abord v avait-il orgueil à ne pas vouloir se laisser traiter parleurs adversaires, eux de fauteurs d’idolâtrie, et tous leurs chrétiens d’idolâlres? Mais iis [ avaient, pour ne pas se taire, des raisons encore plus graves. Dans cette affaire était engagé l’avenir de toute la mission : les missionnaires de \ Chine croyaient avoir la certitude morale (et la : suite l’a prouvé, ils ne s’exagéraient rien) que si l’on obligeait les néophytes à s’abstenir des rites 1 nationaux jusque-là permis, un très grand nombre ! d’entre eux n’auraient pas le courage d’affronter les conséquences de l’abstention, et qu’en tout cas le mouvement des conversions en serait irré- | médiablement arrêté, sauf peut-être dans les classes infimes de la population. Voilà pourquoi les Jésuites de Chine tenaient tant à la tolérance i des rites, et pourquoi, par eux-mêmes et par leurs [ avocats en Europe, ils se sont efforcés d’obtenir que le Saint-Siège la laissât encore subsister.

On doit comprendre la lenteur avec laquelle le Souverain Pontife et ses conseillers du Saint-Office procédèrent dans cette affaire, une des plus graves et des plus difficiles que le magistère suprême ait jamais eu à trancher. Ce qui arrêta le plus, ce fut le désir qu’on avait de résoudre péremptoirement la question de fait, c’est-à-dire d’établir le véritable caractère des rites discutés, et de l’affirmer dans le décret même de manière à couper court à toute tentative d’en éluder l’application. Mais quelle tâche pour le Saint-Office que de se faire d’abord sa conviction, et de formuler ensuite un arrêt inattaquable, sur les coutumes et les idées d’un peuple, moins éloigné de l'Europe | par la distance des lieux que par sa langue, par

le genre de son esprit et de sa civilisation, alors que les juges n’avaient d’autre ressource humaine que de chercher à démêler le vrai dans une masse de témoignages contradictoires!

En 1704, la S. Congrégation finit par donner ses réponses, et Clément XI les confirma le 20 novembre. Elles concluaient à interdire l’emploi des termes Tien et Chang-ti pour désigner le Dieu des chrétiens, et à proscrire les cérémonies en usage pour honorer Confucius et les défunts, comme entachées irrémédiablement de superstition. Aucun jugement n’était prononcé sur la question historique de la signification primitive des rites chinois, ni sur la vérité de l’exposé du P. Martini. Et le S. Office terminait par la défense de faire passer pour « fauteurs d’idolâtrie » les missionnaires qui avaient jusque-là suivi les pratiques désormais interdites.

215. Légation de Mgr de Tournon. — Cependant le pape ne voulut pas que la décision fût publiée, ni même connue en Europe, avant de l’avoir été en Chine. Dès 1700, il avait choisi un prélat piémontais, Mgr Charles-Thomas Maillard de Tournon, pour l’envoyer comme son légat, avec mandat de faire cette publication quand il y aurait lieu et de régler d’autres affaires des missions d’Extrême-Orient. Le patriarche d’Antioche (c’est le titre que Clément XI donna au légat après l’avoir lui-même consacré évêque) partit d’Europe le 9 février 1703, s’arrêta d’abord quelque temps dans l’Inde, à Pondichéry, où il jugea la question des rites malabares, comme nous avons vu, et arriva à Macao le 2 avril 1705, puis à Pékin le 4 décembre de la même année. L’empereur lui fit très bon accueil et le traita avec de grands

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honneurs, jusqu’à ce qu’il comprît, par des paroles échappées au patriarche, qu’un des objets de sa mission, ou même le principal, était la suppression de la pratique des rites parmi les chrétiens. A cette date en effet, Mgr de Tournon, sans posséder encore le texte des décisions romaines, en connaissait le sens. Forcé de quitter Pékin, le légat était arrivé à Nankin, quand il apprit que l’empereur ordonnait à tous les missionnaires, sous menace d’expulsion, de venir lui demander un piao ou diplôme, les autorisant à prêcher l’Évangile; ce diplôme ne devait être accordé qu’à ceux qui s’engageraient à ne pas combattre les rites nationaux. Alors le légat jugea ne pouvoir différer la notification de l’arrêt rendu à Rome. Le 15 janvier 1707, il adressait aux missionnaires un mandement leur enjoignant, sous peine d’excommunication, de répondre, s’ils étaient interrogés, aux autorités chinoises, que « plusieurs choses » dans la doctrine et les usages chinois, en particulier les « sacrifices à Confucius et aux morts » et les « tablettes des ancêtres », ne s’accordaient pas avec la loi divine ; de plus, que Chcing-ti et Tien n’étaient pas le vrai Dieu des chrétiens. Là-dessus Kang-hi bannit Mgr de Tournon à Macao, avec défense d’en sortir jusqu’au retour des envoyés, qu’il chargeait lui-même de porter au pape ses objections contre l’interdiction des rites. C’est dans cet internement que le légat mourut le 8 juin 1710. Sur les premières bonnes nouvelles reçues de lui, Clément XI l’avait créé cardinal (l0raoût 1707).

En attendant, plusieurs missionnaires avec Mgr Maigrot, ayant refusé de demander le piao , avaient été expulsés de Chine. Mais la majorité, cest-à-dire tous les Jésuites, la plupart des Franciscains avec d'autres religieux, et à leur tête

l’évêque de Pékin, Franciscain, et Mgr d’Ascalon vicaire apostolique du Kiang-si, Augustin, pensèrent que, pour prévenir la ruine totale de la mission, ils pouvaient ne pas obéir au légat, jus. qu’à ce que le Souverain Pontife, averti de la situation, eût signifié sa volonté. Clément XI répondit en faisant publier les réponses du Saint- Office (mars 1709) et rendre par la même S. Congrégation un nouveau décret (25 septembre 1710), qui approuvait les actes du patriarche d’Antioche et ordonnait d 'observer son mandement de Nankin, mais entendu dans le sens des réponses de 1704.

Le P. Général de la Compagnie, à qui le pape fit communiquer ces décisions le il octobre, déclara aussitôt qu’il s’y soumettait entièrement et promettait la soumission parfaite de tous les siens. Cependant les accusateurs ordinaires de la Compagnie, et surtout les jansénistes qui auraient voulu par là justifier leur propre rébellion, répandirent que les Jésuites, spécialement leurs missionnaires, refusaient de souscrire à leur condamnation. Les procureurs, que toutes les provinces de l’Ordre envoyaient à Rome vers la fin de 1711, repoussèrent cette calomnie par une protestation que tous signèrent, et que le P. Général présenta au Souverain Pontife, le 20 novembre 1711.

L’imputation était en effet une calomnie et, bien que souvent répétée encore depuis, n’a jamais été prouvée par des faits positifs, même pour un seul Jésuite. Ce qui est vrai, c’est qu’un certain nombre de missionnaires, après avoir sincèrement essayé de faire accepter l’interdiction des rites à leurs ouailles, hésitèrent devant l’accueil qu’ils reçurent, sur la conduite à tenir. Tant de chrétiens se déclarant dans l’impossibilité d’obéir, ou n’obéissant pas, en réalité, après qu’ils avaient

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promis de le faire : c’était en effet un terrible sujet de scrupules pour les consciences des missionnaires! Plusieurs ne surent y échapper qu’en s’abstenant totalement d’administrer les sacrements, de peur de les donner à des indignes. Si c’était là réellement un manque d’obéissance, ce serait le plus grave, voire le seul démontré, à la charge des missionnaires Jésuites de Chine.

Néanmoins Clément XI, jugeant que ses premières mesures n’avaient pas reçu l’effet pratique désirable, les renforça le 19 mars 1715 par la Constitution apostolique Ex ilia die. Elle reproduisait tout ce qui était proprement décision dans les réponses de 1704, sans l’exposé des questions, et se terminait par une formule de serment, enjoint à tous les missionnaires : ils devaient s’y engager, sous les pénalités les plus sévères, à observer et à faire observer pleinement et sans réserve les prescriptions contenues dans l’acte pontifical. Cette Constitution, qui parvint en Chine en 1716, ne rencontra point de rebelles parmi les missionnaires; mais ceux qui travaillèrent avec le plus de zèle à la faire accepter des chrétiens, échouèrent auprès du plus grand nombre. Pendant ce temps, la haine païenne se réveillait sur la vieille accusation que le christianisme était antinational, et les persécutions reprenaient en divers lieux contre les néophytes, sans que l’empereur, dont la sympathie était visiblement refroidie, fît presque rien pour les réprimer. Les missionnaires eurent grand’peine à empêcher que le changement des dispositions de Kang-hi ne s’exaspérât jusqu’à un ressentiment terrible. Les Pères français, qui étaient particulièrement en faveur, surtout le P. Dominique Parrenin (1685-1741), contribuèrent le plus à entretenir sa bienveillance et à détourner

ainsi une catastrophe. Une des choses par les- I L quelles alors ils lui firent le plus de plaisir, ce fut le levé de la grande carte de l’empire, qu’ils exécu- il) tèrent, avec des fatigues énormes, de 1707 à 1717, ;

216. Légation de Mgr Mezzabarba. — Le Souve- .il rain Pontife essaya de remédier à cette situation i critique en envoyant un second légat en Chine, Jean- Ambroise Mezzabarba, qu’il nomma patri- <: arche d’Alexandrie. Ce prélat parti de Lisbonne i le 23 mars 1720, atteignit Macao le 20 septembre i et Canton le 12 octobre. Admis, non sans beau- I coup de difficultés, que surmontèrent les ins- tances réitérées des Jésuites, à venir à Pékin et à l’audience de l’empereur, le légat se vit menacé d’un renvoi immédiat et de l’expulsion de tous les missionnaires : il ne put parer le désastre qu’en présentant quelques adoucissements, qu’il se disait autorisé à offrir, à la bulle Ex ilia die , et en laissant à Kang-hi l’illusion que le pape lui accorderait encore davantage. Puis il s’empressa de retourner à Macao, d’où il adressa, le 14 novembre 1721, une lettre pastorale aux missionnaires pour leur communiquer le texte authentique de ses huit « permissions » concernant les rites. Il n’entendait rien accorder, disait-il, qui fût défendu par la Constitution; de fait néanmoins, ses concessions atténuaient en pratique les interdictions pontificales. Elles ne firent pas l’union parmi les missionnaires, dont quelques-uns les dénoncèrent vivement à Rome, comme énervant la bulle. Ces réclamations néanmoins ne furent écoutées que vers 1735, où le troisième successeur de Clément XI fit commencer au Saint-Olfice une grande enquête, qui n’eut sa conclusion que sous le pontificat suivant.

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Le 11 juillet 1742, Benoît XIY, par la Bulle Ex quo singulari, confirme et de nouveau impose sous l’obligation la plus rigoureuse la constitution Ex Hla die; puis il condamne et annule les permissions de Mezzabarba, comme autorisant les superstitions que cette Constitution avait pour but de détruire. Cet acte de l’autorité suprême a encore reçu de tous les missionnaires de la Compagnie une obéissance entière et, l’on peut dire, scrupuleuse. Cependant ils n’ont pu voir sans une cruelle peine tant de conversions arrêtées et tant de défections produites par la difficulté d’abandonner les rites; et leur douleur s’échappe quelquefois en accents déchirants, nous l’avons constaté dans leur correspondance intime : mais ils se seraient fait un crime d’accuser les décisions du Saint- Siège, qui n’a écouté que son devoir comme défenseur de la pureté de la religion.

Les légations de Tournon et de Mezzabarba ont donné occasion d’inculper gravement les Jésuites de Chine. Ceux de Pékin, en particulier, ont été rendus responsables des échecs éprouvés par les envoyés pontificaux, comme de tous les autres désagréments qu’ils ont pu avoir à souffrir, et divers missionnaires avec eux. Portées à Rome par des informateurs paraissant plus dignes de foi qu’ils ne l’étaient en réalité, ces imputations y ont été crues un certain temps. En conséquence, la S. Congrégation de la Propagande, en 1723, sans avoir estimé nécessaire d’écouter préalablement les explications des accusés, adressa au P. Général de la Compagnie, et par lui, à ses missionnaires, de sévères réprimandes et des ordres pénibles. Heureusement le P. Tamburini n’eut qu’à puiser dans les archives de sa correspondance, pour opposer des réponses décisives à tous les griefs

LA COMPAGNIE DK JESUS

allégués. Le « Mémorial » apologétique, qU’ü

présenta en 1725 à Benoit XI II, satisfit le Souverain

Pontife. D'autres documents, surtout des témoignages d’étrangers, vinrent corroborer la justification des missionnaires. Ainsi fut éloigné un orage qui avait failli achever la ruine de la mission.

En effet la Propagande avait ordonné le rappel en Europe de plusieurs des Jésuites, considérés comme les plus coupables, notamment du P. Domi- P nique Parrenin. Or ce grand missionnaire, qui avait eu toute la faveur de l’empereur défunt, gardait beaucoup d’influence sur son successeur, ' Yong-tching, pourtant ennemi du christianisme. Kang-hi était mort le 20 décembre 1722, et dès le mois de janvier 1724, Yong-tching inaugurait la persécution générale par un édit, interdisant la religion chrétienne dans son empire, confisquant toutes les églises et expulsant tous les missionnaires des provinces. Si l’empereur épargna les missionnaires de Pékin et si même il autorisa les autres à rester provisoirement à Canton, ce qui leur laissait quelque possibilité de communiquer secrètement avec leurs chrétiens, ces mesures d’indulgence furent obtenues par les efforts du P. Parrenin ; tous ses confrères, Français ou non, lui en accordent le mérite. C’est pendant qu’il était occupé à sauver le plus possible delà mission que devait lui être intimé son renvoi en Europe. Le P. Visiteur, l’Alsacien Hinderer, qui en était chargé, devant la perspective du désastre qu’entraînerait infailliblement l’exécution, pensa qu’il pouvait différer. Par là on gagna le temps nécessaire pour faire parvenir à Rome les pièces qui permirent aux juges mieux informés de revenir sur leurs rigueurs.

IGNACE V1SC0NTI (1751-1755)

Seizième Général : Ignace Visconti (4 juillet i ^5 1 — 4 mai it55)

Dix-septième Congrégation Générale (aa juin i^ôi — 5 sept. 1751)

217 — Le P. Retz étant mort le 19 novembre 1750, la 17e Congrégation Générale, réunie le 22 juin 1751, élut, le 4 juillet, le P. Ignace Visconti. Né à Milan en 1682, entré dans la Compagnie en 1702, il était Assistant d’Italie depuis 1737. Son généralat ne dura pas tout à fait quatre ans. Le 14 octobre 1752, il écrivit aux Supérieurs provinciaux, pour leur inculquer divers points que la 17° Congrégation avait recommandés à sa sollicitude, et touchant les uns le maintien de la pauvreté, les autres la formation religieuse des scolastiques de la Compagnie. Le 17 juillet précédent, il avait adressé aux mêmes supérieurs de graves avis concernant l’enseignement de la philosophie, et surtout celui des humanités qui, craignait-il, languissaient dans certaines provinces.

C’est sous le généralat du P. Visconti que la cause de béatification du V. Cardinal Bellarmin fut sur le point de toucher au terme, grâce à la faveur de Benoît XIV ; mais le gouvernement français, averti par le cardinal Passionei, ennemi mortel des Jésuites, s’y opposa, en représentant que la glorification du grand champion de l’ultramontanisme susciterait de violents orages en France, surtout dansles Parlements. Par suite, la prudence du pape crut devoir différer la conclusion à des temps meilleurs.

Cependant Benoît XIV préparait, en dépit d’une furieuse agitation antijésuitique, une autre béatification, qui devait constituer une apologie, la plus autorisée possible, des Jésuites et de leurs missionnaires. Le P. Jean de Britto, Portugais (1647- 1662-1693), avait suivi les pratiques du P. de Nobili au Maduré pendant 17 ans, jusqu’au jour de son glorieux martyre. Quand donc, à peine décidée la controverse des rites malabares, fut commencé à Rome le procès pour sa béatification, les adversaires des Jésuites s’écrièrent que cette béatification était impossible, vu qu’elle équivaudrait à une approbation des « superstitions et des idolâtries » condamnées. La cause avança néanmoins et, le 2 juin 1741, Benoît XIV déclara expressément que les rites pratiqués par le martyr n’étaient pas un obstacle, parce qu’ils n’ont pas eu chez lui une signification religieuse, comme c’était le cas chez les païens, mais ont été seulement des « actes de la vie civile ».

Observons, à ce propos, que ni les sentiments connus ni les actes de Benoît XIV n’autorisent à penser qu’il ait jamais cru imprimer une tache à toute la Compagnie. La même main qui a signé la bulle Ex quo a signé d’autres documents qui témoignent que ce grand pape, s’il a été mécontent de quelques particuliers Jésuites, n’a pas varié dans son estime et son affection très réelle pour leur Ordre en général. Il y a peu de papes qui l’aient enrichi de plus de faveurs spirituelles, et qui les aient accompagnées d’éloges plus marqués de ses œuvres et des services qu’il rend à l’Église. Nous ne ferons que rappeler, par exemple, sa Bulle d’or' pour les Congrégations de la Sainte Vierge (1748) ; l’acte par lequel il décida que la Congrégation des Rites aurait à perpétuité un

ÀLOYS CENTURIONE (1755-1757)

Jésuite parmi ses consulteurs (1748) ; les nombreuses concessions d’indulgences pour les Exercices spirituels et d’autres pratiques salutaires établies par les Pères de la Compagnie. Il a obligé le fameux P. Goncina, Dominicain, de signer une déclaration par laquelle il reconnaissait avoir prêté à tort diverses opinions répréhensibles aux moralistes Jésuites (1751). Enfin, c’est Benoit XIY qui accorda, en 1746, la suppression définitive, refusée par plusieurs de ses prédécesseurs, du décret d’innocent X, qui obligeait la Compagnie à réunir tous les neuf ans sa Congrégation Générale.

Dix-septième Général : Aloys Centurione (3o nov. 1^55 — 2 oct. 1757)

Dix-huitième Congrégation Générale

(i3 nov. 1755 — 28 janv. 1756)

218. — Le P. Yisconti cessa de vivre le 4 mai 1755. Le 30 novembre, la 18e Congrégation générale élut pour lui succéder le P. Aloys Centurione, né à Gênes en 1686, reçu dans la Compagnie en 1703, Assistant d’Italie depuis 1751. Il gouverna moins de deux ans.

La 18e Congrégation générale prit une mesure depuis longtemps désirée par les Pères de Pologne, en leur accordant de constituer une sixième «Assistance ». La Compagnie s’était en effet merveilleusement développée dans ce pays. Il ne formait encore que deux provinces, Lithuanie et Pologne proprement dite, mais elles comptaient, en 1756, l’une 1.114, l’autre 1. 145 sujets- Elles furent, peu après, chacune divisée en deux, la Lithuanie

en Lithuanie (chef-lieu Yilna) et Masovie (chef- 1 lieu Varsovie), la Pologne en Grande Pologne (chef-lieu Posen) et Petite Pologne (chef-fieu Gracovie). Les Pères de la 18e Congrégation ne se doutaient pas, sans doute, que l’organisme de l’Ordre qu’ils complétaient serait bientôt disloqué et détruit entièrement, à l’exception d’un petit reste, qui demeurerait précisément dans la nou- ! velle Assistance et y perpétuerait la Compagnie. ' En attendant, on ne se préoccupait quedepréserver, chez les enfants de S. Ignace, l’esprit de leur Père contre les altérations par le contact avec le siècle, d’esprit si différent. Dans cette vue la Congrégation avait signalé quelques points, qu’elle recommandait particulièrement à la vigilance des Supérieurs ou à la fidélité des inférieurs. Suivant ces intentions, le P. Général inculquait les mêmes leçons, dans une lettre du 29 juin 1756 sur « l’esprit de notre vocation».

Le 9 août 1756, il envoyait encore une lettre aux provinciaux, sur l’étude de la théologie morale : pour mieux entretenir, et relever au besoin, chez les siens cette science si nécessaire à un ordre apostolique, le P. Général prescrivait de II sérieux examens à faire subir après chaque année h du cours. :ml

Dix-huitième Général : Laurent Ricci !

(ai mai 1^58 — ai juillet 1773 — a4 novembre 1775)

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Dix-neuvième Congrégation generale

(9 mai — i5 juin 1758) jü

219. — Le P. Centurione s’éteignit le 2 octo- ;» bre 1757. Le P. Laurent Ricci, que la 19e Congré- ? gation élut Général le 21 mai 1758, était Florentin.

Laurent ricci (1758-1773)

Né en 1703, Jésuite en 1718, il était secrétaire général de la Compagnie sous le prédécesseur.

* L’homme destiné par la Providence à recevoir, comme un autre Job, les chocs successifs des désastres qui allaient frapper, l’une après l’autre, toutes les branches de sa grande famille, était préparé par sa vertu à ce rôle de martyr. Il multiplia les lettres aux siens, pour les exhorter à la prière et les consoler dans le malheur; mais, tout en les défendant contre les accusations par lesquelles on essayait de justifier les violences, il n’eut jamais un mot de colère pour les persécuteurs ; il ne haussa même jamais sa plainte au ton de l’indignation, que méritait l’absence de toute forme de justice régulière dans la condamnation et l’exécution de la Compagnie.

La 19e Congrégation générale s’était terminée avant le commencement des grandes calamités ; toutefois les Pères pressentaient, vaguement du moins, une tempête plus redoutable que les précédentes. Ce pressentiment se marque dans l’avantdernier de leurs décrets (11e). Rappelant et renouvelant les recommandations de la 18e Congrégation, ils veulent aussi que les Supérieurs inculquent surtout à leurs surbordonnés « l’amour des choses spirituelles. Car, disent-ils, s’il plaisait à Dieu, suivant les conseils adorables de sa Providence, que nous fussions exercés par l’adversité, Dieu n’abandonnera point ceux qui lui sont intimement unis; et, tant que nous pourrons nous adresser à Lui d’un cœur pur et sincère, aucun secours ne nous manquera... »

Le P. Ricci était à peine entré en charge que les mauvaises nouvelles arrivèrent. Mais nous ferons tout à l’heure en détail l’histoire de la suppression.

Les Œuvres de la Compagnie au XVIIIe siècle

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