MISSIONS ET H ANGERES AU XVIII0 SIECLE
missionnaires latins, tous les moyens étaient bons : le principal était des accusations calomnieuses, par lesquelles on provoquait les pachas turcs à multiplier les impositions arbitraires sur les catholiques; et ces « avanies », souvent, étaient accompagnées de prison et de mauvais traitements pour les fidèles comme pour leurs pasteurs. Ce sont là des accidents ordinaires dans l’histoire des missions, spécialement des grands centres syriens, Damas, Alep. Les choses n’allaient pas autrement dans l’Arménie turque, d’où les Pères, plusieurs fois expulsés de leur résidence principale, Erzerouin, durent définitivement se retirer, avant 1749.
En Perse, ils furent mieux protégés contre les fureurs des schismatiques arméniens, du moins tant que ce pays jouit d’un gouvernement régulier; car depuis Abbas le Grand (1585-1629), les chahs furent généralement favorables aux missionnaires européens. Au commencement du xviii8 siècle, les Jésuites français allaient librement à travers toute la Perse visiter les groupes de catholiques dispersés. Leur résidence principale était à Julfa, le faubourg presque tout arménien d’Ispahan. Ils en eurent d’autres, non seulement à Erivan, dans l’Arménie persane, mais encore à Chamakié (ou Chemakah), dans le Chirvan, et, au moins temporairement, à Derbent, puis à Recht, près du rivage méridional de la mer Caspienne; à Hamadan, l’ancienne Ecbatane, en Médie, etc. A Julfa et surtout à Erivan, ils étaient aidés, vers 1717 et jusqu’en 1725, par des confrères Polonais. La mission eut beaucoup à souffrir des troubles que produisirent en Perse les révoltes intérieures et les invasions étrangères, dans les dernières années du chah Ilossein (détrôné en
1722). Une période plus heureuse, sous le régner de Thamas Kouli-Khan ou Nadir Chah (1732-1747) 1 qui proclama par édit la liberté complète du chrig. tianisme, fut suivie après sa mort d’une situation ‘ pire que jamais. Les exactions et les pillages, qui 1 ne connurent plus de frein, n’épargnèrent pas les missionnaires. En 1750, à Ispahan, le P. Arnoulx Duhan, supérieur général de la mission, succomba à la bastonnade reçue des soldats, bandits kurdes, r, Les autres Pères, dépouillés de tout et voyant f leurs fidèles en fuite pour échapper à la ruine et à la mort, durent se retirer en Syrie ou passer dans des missions plus lointaines. Ainsi le Frèrei Louis Bazin, que Nadir-Chah avait fait son premier ® médecin (1746) et qui ensuite faillit, comme le P. Duhan, périr sous les coups des Kurdes, se 1 retrouve en 1755 à Pondichéry, dans la mission ' française de l’Inde; dix ans après, il était appelé en Chine, et devenait, en 1768, médecin de l’em- J' pereur Kien-long ; il servit la mission de Pékin !' en cette qualité jusqu’à sa mort en 1774.
En 1749, toutes les missions que nous avons 1 signalées dans le Levant à la date de 1710, subsis- 1 taient encore, excepté celle de l’Arménie propre, On y comptait alors 49 religieux de la Compagnie, |l dont 25 en T urquie et Grèce, 17 en Syrie et Egypte, j , 7 en Perse. Ils restaient, en 1761, 42 dont 29 prêtres. De ces sujets, cinq étaient prêtés par les • provinces d’Ialiequi, en outre, desservaient seules :] les missions des îles grecques de Tine (depuis 1679) et de Syra (1744). ■
En résumé, jusqu’à sa suppression, la Compagnie de Jésus n’a cessé de faire l’œuvre de Dieu j J' dans le Levant. Au milieu des persécutions suscitées par la malveillance des schismatiques et la corruption des fonctionnaires mahométans, elle
missions étrangères au xviii® siècle
maintenait des groupes notables d’Orientaux catholiques, parmi lesquels plusieurs ont donné des preuves d’une foi héroïque ; et elle ne laissait pas de conquérir encore sur le schisme bien des âmes de bonne volonté.
Inde (xviii6 siècle)
222. — Les deux provinces de la Compagnie qui se partageaient l’Inde proprement dite, dénommées, l’une de Goa, l’autre de Malabar, virent beaucoup diminuer le nombre de leurs membres depuis le milieu du xvne siècle. Goa, où l’on comptait 320 sujets en 1626, n’en avait plus que 246 en 1660, et tombait en 1749, à 150, c’est-à-dire presque à son chiffre de l’année 1561 (148). La province de Malabar, pour 190 sujets en 1626, n’en a plus que 47 (46 prêtres) en 1749. Les causes de ces diminutions furent la décroissance que nous avons constatée dans la province même du Portugal, dont les deux provinces de l’Inde dépendaient toujours pour leur recrutement; puis, surtout l’augmentation progressive du nombre des sujets que le Portugal devait fournir à d’autres missions, notamment au Brésil. Il faut ajouter l’abandon forcé de plusieurs établissements, dont les missionnaires furent chassés par les Hollandais calvinistes, quand ceux-ci, depuis le milieu du xviia siècle, enlevèrent aux Portugais, l’une après l’autre, presque toutes leurs possessions de l’Inde.
Le ministère auprès des Européens, spécialement l’instruction de leurs enfants, formait une grosse part du travail des deux provinces ; mais, parmi les Pères des collèges établis dans les centres coloniaux, il y en eut: toujours à s’occuper spécialement des indigènes des environs, tant pour
confirmer clans la vie chrétienne les convertis, que !i pour s’efforcer d’en convertir d’autres. C’était à une chrétienté déjà ancienne que la province de Goa consacrait, encore au xvine siècle, le plus grand chiffre de missionnaires : elle se trouvait dans la presqu’île de Salsette, peu éloignée de la ville de Goa, et fécondée en 1583 par le sang du bienheureux Rodolphe Aquaviva et de ses compagnons de martyre. Vers le milieu du xvni6 siècle, i on comptait à Salsette au moins 50.000 indigènes, tous chrétiens fervents; ils étaient répartis en 24 paroisses, administrées par autant j de Jésuites, avec des auxiliaires indigènes. On ; s’est étonné quelquefois, même dans la Compa- I gnie, que les Jésuites de l’Inde n’aient pas cédé entièrement ces cures au clergé séculier du pays, ' pour donner plus d’hommes à l’apostolat des infidèles, mieux en rapport avec l’esprit de leur Institut. Cela tient apparemment à la médiocre confiance que les Jésuites portugais crurent devoir : à ce clergé, en particulier aux prêtres indigènes, Indiens ou métis, qui le composaient surtout.il est vrai, on fait l’éloge de ceux qui aidaient les Pères, à Salsette et dans d’autres missions ; mais ils avaient été choisis par les Jésuites entre leurs élèveset ils travaillaient sous leurdirection. C’est quand il était le maître de ses initiatives que le clergé de l’Inde s'est montré tropsouvent dépourvu des vertus du bon Pasteur. On en fit une bien triste expérience, alors que les Jésuites, en querelle avec l’évêque de Cochin, durent abandonner àses prêtres pendant douze ans leurs 20.000 chrétiens de la côte de la Pêcherie (1609-1621). Et des preuves plus récentes abondent, sans qu’on doive néanmoins oublier de belles exceptions, comme le pieux et zélé Joseph Vaz, fils de Brahme(1651-
MISSIONS ÉTRANGÈRES AU XVme SIECLE 729
1711), et apôtre de Ceylan durant l’occupation hollandaise.
Parmi les missions des infidèles, relevant de la province de Goa, la plus étendue était celle du ! Mogol, puisqu’elle comprenait, comme l’empire de ce nom, la moitié septentrionale de l’Inde. Des missionnaires résidaient habituellement dans les | grandes cités d’Agra et de Delhi. D’Agra, où il y I avait un commencement de collège, des Pères [ partaient de temps à autre pour aller visiter les ; chrétientés des villes les plus lointaines. Les I chrétiens étaient nombreux surtout dans les armées I du Mogol, et les souverains, qui les reconnais- ; saient pour leurs meilleurs soldats, laissaient toute ! liberté au ministère apostolique. Ils faisaient d’expresses réserves pour leurs coreligionnaires mahométans; mais l’interdiction de tout prosély- ! tisme à l’égard de ces derniers n’empêchait pas d’en convertir quelques-uns sur leur lit de mort, ni de baptiser leurs enfants moribonds. Malgré le très petit nombre des missionnaires, on signale j beaucoup de païens conquis à la foi, du moins ; avant les guerres qui bouleversèrent l’empire du / Mogol vers le milieu du xviii0 siècle. Les excursions des Jésuites d’Agra, notamment, les condui- [ saient parfois au delà des frontières septentrio- | nales de l’Inde proprement dite, jusque dans ^ l’Afghanistan, à Caboul et à Candahar.
En 1706, on voulait même reprendre les tentatives sur le Tibet : un roi du pays demandait des missionnaires, et le P. François Koch, Autrichien, avait été envoyé de Goa à Agra pour se préparer à cette mission par l’étude de la langue tibétaine. Le P. Koch, étant mort à Agra en 1711, fut remplacé par le P. Hippolyte Desideri, Italien, qui, parti de Lahore avec le P. Manuel Freyre,
Portugais, franchit à pied, en passant parle Kach- 1 mir, les monts Himalaya, et atteignit Leh (ou Ladak) dans le Tibet occidental, le 25 juin 1715. lien repartitle 17 août, pour aller à la découverte du « plus grand » Tibet, c’est-à-dire du Tibet oriental, dont la capitale est Lhassa, résidence du Dalaï-Lama, le Bouddha vivant.
Le P. Desideri arriva à Lhassa le 13 mars 1716; rappelons que les PP. Grueber et Dorville l’y avaient précédé en 1661, venant de Chine, et y avaient séjourné deux mois. Bien accueilli par le maître laïque du pays, qui était un prince ] tartare, le Jésuite italien avait déjà beaucoup ■ avancé dans la connaissance de la langue et de j l’abondante littérature religieuse du bouddhisme tibétain, quand il dut, non sans regret, laisser la ; mission aux Pères capucins, à qui elle était attribuée par la S. Congrégation de la Propagande.
La province de Goa avait aussi une mission dans le Maïssour (Mysore), contiguë par le sud au Maduré et par l’est au Garnatic. Fondée vers 1650 parle P. Léonard Cinnami, également Italien, cette mission était conduite, comme celle du Maduré, par des missionnaires soit Brahmes saniassis , soit pandarans. En 1711, le P. Manoel d’Acunha, Portugais, y mourut des blessures reçues dans 1 la défense de la foi chrétienne.
La plus dure des missions de l’Inde, mais la plus | consolante par ses fruits, celle du Maduré, à la charge des Pères du Malabar, offrait encore au xviii0 siècle le tableau accoutumé des persécutions j presque continuelles, suscitées par les brahmes. \ Heureux eux-mêmes de souffrir pour Jésus-Christ, ] outre les privations journalières, les outrages, les \ coups et la prison, les missionnaires étaient souvent, sinon toujours, réjouis par la fermeté