‹ La Compagnie de JésusChapitre 18 sur 58 · ANGLETERRE · texte numérisé non relu

ANGLETERRE

71. Persons et Campion. Persécution d'Elisabeth. — La mission de la Compagnie, que déjà saint Ignace et le P. Lainez avaient essayé d'établir en Angleterre, y commença effectivement avec l'arrivée des Pères Robert Persons et Edmond Campion, accompagnés du Frère Ralph Emerson, en juin 1580. L'apostolat des deux fondateurs ne dura qu'un an, mais eut de grands résultats. L'un fut de rendre à l'Eglise des milliers d'âmes séduites par l'hérésie ou dont la foi avait faibli devant la persécution. Mais le plus important, ce fut un véritable réveil de vie et de résistance catholique. Les missionnaires le produisirent en recherchant avec une ardeur inlassable les ouailles dispersées du troupeau de Jésus-Christ, pour les éclairer sur leur devoir et les animer à le faire, par de chaudes exhortations qu'appuyait bien l'exemple de leur propre intrépidité. Puis, des écrits, courts mais d'une force et d'une clarté décisive, tels que les Dix raisons de Campion,

Brucker. — La Compagnie de Jésus. 17

elles réponses de Persons aux calomnies protestantes, ne fortifièrent pas seulement la conviction, mais relevèrent encore le courage des catholiques ; car ils voyaient leurs adversaires incapables de répondre aux défis de leurs champions autrement que par des injures et la menace des supplices. Les prêtres qui restaient de l'ancien clergé, ou qui venaient des séminaires anglais du continent, reçurent eux-mêmes de bon gré et avec grand profit Tinfluence des deux Jésuites. D'accord avec eux, le P. Persons organisa véritablement l'action des missionnaires et la coopération des fidèles : il en résultera que Tomnipotence de l'État, servie par toutes les ruses policières et armée de toutes les violences d'une législation inhumaine, sera incapable de réaliser l'extermination de l'ancienne religion.

Cependant, traqué avec acharnement, Campion fut arrêté le 17 juillet 1581. La reine Elisabeth elle-même vint essayer de le faire apostasier^ en •ui offrant liberté et honneurs. Cette tentation n'ayant eu aucun effet, on s'efforça de vaincre sa constance par de cruelles tortures, sans plus de succès. Harcelé ensuite par les plus forts théologiens de la nouvelle Eglise, alors que son corps était ])risé par les tourments, durant quatre longues conférences, le généreux martyr repoussa victorieusement tous les assauts contre sa foi. Enfin condamné à mort sous prétexte d'un imaginaire complot, Campion fut exécuté à Tyburn, le 1" décembre 1581. 11 a été déclaré bienheureux par Léon XIII le 29 décem])re 1886.

Avec lui ont été béatifiés un ancien élève du collège anglais de Douai, Alexandre Briant, supplicié le même jour et au même lieu, et trois autres prêtres anglais, Thomas Woodhouse, Jean Nelson

HISTOIUE DES PROVINCES 259

et Thomas Gottam, martyrisés, le premiérdès 1573, les autres en 1578 et 1582. Ces quatre bienheureux étaient déjà en prison, attendant la mort, quand pour offrir à Dieu le sacrifice entier d'eux-mêmes, ils ont demandé et obtenu leur admission dans la Compagnie de Jésus.

Le P. Persons, après l'arrestation du P. Gampion et quand fut saisie la presse qui lui avait servi à imprimer ses écrits et ceux de son compagnon, s'échappa en France. Il avait Tintention de revenir après avoir remplacé sa presse; mais il ne revit plus l'Angleterre. Il ne cessa pas néanmoins de travailler avec zèle pour la mission, dont il garda la direction générale jusqu'à sa mort à Piome en 1610. Peut-être eut-il le tort, sur le continent, de trop se mêler aux plans formés, de 1582 à 1597, en France, en Espagne et à Pvome même, entre le duc de Guise, Philippe lî, le cardinal Allen et les ministres du Saint-Siège, pour délivrer Marie Stuart et mettre fin au régime persécuteur d'Elisabeth. Quoi qu'il en soit, aucun missionnaire en Angleterre n'a jamais pris aucune part, ni à l'élaboration, ni aux tentatives d'exécution de ces plans. Les juges d'Elisabeth ont pu en accuser des Jésuites, les condamner à mort comme coupables, mais sans avoir jamais trouvé aucune preuve pour justifier leur arrêt.

Le martyre du bienheureux Edmond Gampion est le premier d'une série qui se prolonge jusqu'en 1679. Six appartiennent encore au règne sanglant d'Elisabeth. Et il faudrait ajouter les lents martyres que tant de missionnaires ont endurés, gisant des années dans d'affreux cachots.

N'était-ce pas aussi un martyre que la viejournalière de la mission elle-même, obligeant d'errer continuellement d'un lieu à un autre, sans

pouvoir reposer en sécurité ni le jour ni la nuit, avec la perspective presque certaine d'être à un moment ou à un autre appréhendé pour la prison, la torture, le supplice ?

72. Sous Jacques I«' (1603-1625). — Telle fut la vie des Jésuites d'Angleterre jusqu'à la mort d'Elisabeth (1603). Et l'avènement de Jacques P"" n'y apporta que peu de changements. Les catholiques, qui avaient espéré du fils de Marie Stuart l'adoucissement de leur sort, se virent étrangement déçus. La conspiration des Poudres (160."î) fut un triste effet de cette déception chez quelques exaltés. Les Jésuites s'y trouvèrent impliqués par suite d'une confidence reçue en confession. Mais en vain le P. Henri Garnet opposait la loi du secret sacramentel à des juges protestants et d'ailleurs prévenus contre les Jésuites. Il fut exécuté le 3 mai 1606. Sous le prétexte de complicité dans l'attentat, furent encore martyrisés la même année trois membres de la Compagnie, dont deux n'étaient pas prêtres. Un quatrième fut supplicié en 1608, à qui on avait offert la vie, s'il voulait prêter le serment à'allegiance. condamné par le pape.

Au mépris de la persécution, le nombre des Jésuites missionnaires en Angleterre alla toujours en augmentant. Ils étaient dix-huit (16 prêtres) en 1598; 42 (41 prêtres) en 1606-1607; 68 prêtres et un frère en 1615. Il y avait d'autres Pères anglais sur le continent, occupés surtout dans les établissements destinés au recrutement du clergé d'Angleterre. Outre le collège anglais de | Rome, que le P. Persons gouverna comme Recteur depuis 1597 jusqu'à sa mort, nous avons «

déjà nommé les séminaires anglais de Valladolid (1588-1589) et de SéviUe (1592), le collège d'Eu, en Normandie (1582), tous trois créés par les démarches et les soins du même P. Persons. Le dernier, transféré à Saint-Omer en 1593, était un collège d'humanités, qui préparait les jeunes Anglais catholiques pour les séminaires. Un noviciat pour la mission des Jésuites fut ouvert à Louvain en 1607, avec treize novices, dont six prêtres et cinq coadjuteurs temporels. A la fm de l'année 1614, ce noviciat fut transféré à Liège, et en 1622 à Watten, près de Saint-Omer ; mais Liège garda le scolasticat anglais de philosophie et de théologie, qui avait été ouvert près du noviciat en 1614.

x\près le célèbre collège fondé par le cardinal Allen à Douai (1568), ce sont ces séminaires et collèges de la Compagnie qui ont le plus contribué à la conservation du sacerdoce et, par suite, de la religion catholique en Angleterre. Selon une supputation faite en 1596, tous ces établissements jusqu'à cette date n'avaient pas envoyé moins de six cents prêtres dans le pays. De ce nombre, environ 150 avaient souffert le martyre ; une soixantaine l'attendaient dans les prisons ; un certain nombre étaient morts des maladies contractées dans leurs saints travaux ; d'autres avaient été bannis (112 en un an, mais plusieurs sont rentrés); de sorte que, sans compterles vieux prêtres survivants du règne de Marie, qu'on estimait être quarante ou cinquante, on pouvait affirmer qu'il n'y avait pas moins de 300 prêtres en Angleterre, vers la fin du XVI® siècle et du règne d'Elisabeth.

Les dernières années de Jacques V' (f 1625) furent moins dures pour les catholiques ; la persécution se continua surtout par les amendes. La

mission des Jésuites put profiter de cette paix vaille que vaille, pour compléter son organisation intérieure. En lG19,elIe obtintlautonomie, d'abord comme vice-province : elle possédait alors 200 prêtres, dont 100 étaient en activité sur le sol anglais même. En 1023, elle reçut le titre de province, avec le P. Richard Blount comme premier supérieur j)rovincial. En 1025, elle comptait au total 207 memi)res : soit 152 (144 prêtres), en Angleterre, et 115 autres en Belgique, dans quatre maisons lui appartenant.

Querelle au sujet de l'évêque. — Vers cette époque, la concorde entre les catholiques anglais avait été altérée par suite de divers incidents où les Jésuites ont été plus ou moins mêlés. Une première cause de dissentiment fut la demande d'un évêque, vivement poussée par une partie du clergé séculier. Après la mort des derniers prélats catholiques du temps d'Elisabeth, le Saint-Siège n'avait pas cru devoir leur donner de successeurs : la violence de la persécution rendait en elTet les fonctions épiscopales particulièrement périlleuses et à peu près impossibles. Dans ces circonstances, les missionnaires réguliers, et spécialement les Jésuites, plus nombreux que tous, exerçaient une influence, qui effaçait trop celle des prêtres séculiers, au sentiment de plusieurs, qui s'en trouvaient peut-être quelcjue peu liuuiiliês. On s'adressa donc à Home pour obtenir un évêque; le pape, sur le conseil du P. Persons, dit-on, ne jugea pas encore le moment venu; il se contenta de nommer un archiprêtre, Blackwell, comme su|)érieur de tous les ecclésiastiques séculiers. La concession ne parut pas sullisaute ; et puis l'archiprêtre, en permettant aux

catholiques le serment d^allegiance ou de fidélité, exigé par Jacques P'", mérita d'être déposé par le Saint-Siège.

Enfin, en 1623, sur denouvellesinstances, le Souverain Pontife accorda unévêqueavecles pouvoirs de vicaire apostolique. Le premier titulaire, William Bishop, mourut après dix mois. En 1625, Richard Smith fut nommé pour lui succéder, avec le même titre d'évêque de Ghalcédoine i.p.i. et les mêmes pouvoirs. Par l'usage que le prélat fit de son autorité, pour limiter la liberté d'action dont avaient joui jusque-là les missionnaires réguliers, il mécontenta ceux-ci. 11 avait de fait dépassé en cela les pouvoirs que le Saint-Siège avait entendu lui conférer ; car, nommé seulement vicaire apostolique, Smith s'était considéré comme ordinaire^ et Urbain YIII,en 1631, déclara qu'il n'avait pas le droit d'obliger les confesseurs réguliers à lui demander son approbation, alors qu'ils tenaient leurs facultés du Souverain Pontife. Ses essais d'organisation ecclésiastique provoquèrent encore plus de plaintes : beaucoup de missionnaires y virent le danger d'aggraver la persécution contre les catholiques. En elfet, Mgr Smith fut, dès 1628, décrété d'arrestation par le gouvernement de Charles P% et, en 1631, dut chercher un refuge ea France, où il resta jusqu'à sa mort. Cependant un écrit anglais, publié pour la défense de son administration, en appela deux autres de sens contraire, anonymes, mais qui furent bientôt dénoncés comme œuvre de Jésuites (1630). Ces deux derniers, envoyés en France par les amis du vicaire apostolique, y occasionnèrent une vive levée de boucliers. Ils tombaient au milieu de l'agitation d'un débat entre l'épiscopat français et les réguliers Les malencontreux opuscules anglais furent censurés, dans la même année

1631, successivement par l'archevêque de Paris, Mgr de Gondi, puis par une petite assemblée d'évéques français, « présents pour différentes causes à Paris », enfin par la Faculté de théologie. On leur reprocha surtout de déprimer la « hiérarchie » de l'Église, en cherchant à faire croire que l'épiscopat n'était pas nécessaire. On ne remarquait pas assez que les auteurs anglais traitaient une question pratique, ne touchant que l'Angleterre, et contestaient tout au plus la nécessité ou l'opportunité de l'épiscopat dans les conditions particulières où se trouvait leur pays. Aussi, la controverse ayant été déférée à Rome, la S. Congrégation de Tlndex, le 19 mai 1633, sans rien juger sur le fond, prohiba tous les écrits issus de la querelle et imposa le silence aux deux partis. Un incident notable de cette affaire fut l'intervention de l'abbé de Saint- Gyran, qui alors fît une violente campagne contre les Jésuites sous le masque de Petrus Aurelius. Nous aurons à y revenir.

Tant que régna Gharles I*^ la persécution fort atténuée n'avait ordonné qu'un martyre sanglant, celui du vén. P. Edmond Arrowsmith, mis à mort le 7 septembre 1628, à Lancaster, où ses reliques opèrent encore des prodiges. Le long Parlement et Gromwell font de nouveau sentir les pires violences aux catholiques, et particulièrement aux Jésuites. De 1642 à 1652, cinq Pères sont livrés au gibet à Londres, deux sont massacrés en Irlande, dix autres meurent en prison.

Cependant, en 1633, l'Amérique anglaise a reçu, par l'initiative de lord Baltimore, ses premiers colons catholiques, avec trois Pères et un Frère Jésuites. Cette i^^glise, (jui naît alors au Maryland, formera le noyau solide autour duquel se développera le catholicisme des États-Unis, et

sera desservie par les Jésuites anglais jusqu'au XIX® siècle.

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