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ECOSSE

73. Les Jésuites et Marie Stuart. — La Compagnie de Jésus eut en Ecosse et en Irlande des missions distinctes de celle d'Angleterre, mais qui travaillèrent et fructifièrent dans les mêmes conditions d'existence.

Après les PP. Broët et Salmeron qui, se rendant en Irlande, ne firent que passer par l'Ecosse, le premier Jésuite qui vint dans ce pays fut le P. Nicolas Floris, de Gouda en Hollande, envoyé par Pie lY à Marie Stuart (1562). Dans le peu de temps qu'il séjourna à Edinbourg, toujours caché pour éviter les fureurs des calvinistes fanatiques, il ne put qu'encourager l'infortunée reine, déjà prisonnière de ses propres sujets. A son départ, Marie lui fit emmener plusieurs jeunes Ecossais catholiques, qui devaient être instruits à ses frais en France, pour revenir ensuite soutenir la religion dans leur patrie. Telle fut l'origine du premier séminaire Ecossais, commencé à Paris, puis transféré à Pont-à-Mousson, et finalement à Douai. En 1566, elle reçut la visite du P. Edmond Hay, aussi Écossais; alors Recteur du collège de Clermont à Paris, ce Jésuite avait été donné pour compagnon à Mgr Laurea, nonce de S. Pie Y. Elle échangeait encore des lettres avec lui de sa prison de Sheffield, en 1574. Dans cette prison même, Marie, en 1581 ou 1582, eut, pour chapelain, sous un déguisement, le Jésuite Belge Henri Samier. Avec les consolations de la religion, celui-ci offrit encore à la victime d'Elisabeth le secours de son dérvoûment, pour réveiller l'intérêt des princes

catholiques en sa faveur. Le P. Samier fît plusieurs voyages dans ce but à Rome, en Espagne, en Allemagne, en Belgique, et il revit encore par deux fois la royale prisonnière.

En 1580, Marie Stuart, déjà aux mains de son ennemie, avait fait savoir au P. Persons son vif désir que des Jésuites allassent en Ecosse, pour tâcher d'instruire son fils Jacques dans la religion catholique. Persons envoya un de ses collaborateurs, le P. Guillaume Holt, tenter l'entreprise. Bien accueilli en Ecosse, ce Père était déjà en relations avec des personnes influentes à la cour de Jacques VI, quand les calvinistes, appuyés par les agents anglais, le firent arrêter, puis exiler. En 1584, deux Jésuites Ecossais, jusque-là employés dans des fonctions importantes en France, essaient à leur tour de rentrer dans leur patrie. L'un, Guillaume Greytton, saisi en mer par les Hollandais, est livré à Elisabeth, qui le retient deux ans en prison. L'autre, Jacques Gordon- Huntly, doit à son nom de pouvoir se rendre à sa destination. Il évangélise avec grand fruit le nord de l'Ecosse pendant toute l'année 1585 ; puis, avec les PP. Edmond Hay et Jean Dury, qui sont venus le rejoindre, il étend l'action apostolique dans le pays. Ainsi est fondée la mission d'Ecosse, qui subsistera désormais, sans que les plus violentes persécutions puissent détruire la vie catholique qu'elle a ranimée.

Un des plus remarquables missionnaires du temps de Jacques VI fut encore le P. Robert Abei'cromby : il continua son ministère dix-neuf ans, en dépit des calvinistes, sans toutefois échapper à la prison ; il convertit du luthéranisme au catholicisme Anne de Danemark, femme de Jacques VI ; le roi lui-même reçut dans son

palais le P. Abercromby et se plut à Tentendre. Néanmoins, Jacques, devenu roi d'Angleterre, permit aux puritains Ecossais de redoubler leurs cruautés envers leurs concitoyens catholiques. Ceux-ci furent alors soutenus principalement par le P. Jacques Anderson. En 1615, le 10 mars, le P. Jean Ogilvie, après avoir supporté presque gaîment des tortures sauvages, terminait son glorieux martyre au gibet de Glasgow.

Irlande (1575-1645)

74. — La mission cri r lande n'avait pas à combattre l'hérésie dans la population indigène ; mais elle trouvait toujours devant elle les persécuteurs anglicans. Ceux-ci lui prirent une première victime dès 1575 : c'était le P. Edmond O'ûonnell qui, étant venu rejoindre le premier missionnaire irlandais, David Wolf, fut saisi presque aussitôt après son entrée dans l'île et martyrisé à Cork, le 16 mars 1575. D'autres Pères, échappés aux poursuites, consolaient les catholiques opprimés, trouvaient même moyen détenir en divers endroits de petites écoles pour les enfants. La preuve de l'utilité de leur ministère était donnée par la rage même des persécuteurs, qui, ne pouvant les atteindre, se vengeaient en faisant pendre les fidèles qui les avaient hébergés. Cependant la violence de l'orage avait arrêté depuis quelques années l'œuvre apostolique de la Compagnie sur ce terrain difficile, quand une éclaircie temporaire due aux succès du célèbre Hugues O'Neill de Tyrone, permit de la reprendre avec plus de vigueur, en 1597. Le P. Aquaviva satisfit à la prière des nobles Irlandais, qui lui demandaient instamment de nouveaux Pères, en leur envoyant trois hommes choisis, le P. Jacques

Archer, alors supérieur du séminaire irlandais de Salanianque, le P. Fitz-Simon, professeur de philosophie à Douai, et le P. Christophe Holywood (a Sacre Bosco), qui avait enseigné la philosophie et la théologie à l'Université de Pont-à-Mousson. Le dernier, qui devait être chef de la mission, fut saisi au moment où il débarquaità Douvres et transportée la Tour de Londres, lly restaenferméjusqu'à la mort d'Elisabeth; envoyé alors en exil, il réussira, en 1604, à pénétrer en Irlande, où il commencera un long ministère, qui sera singulièrement béni du Ciel. En attendant, Archer et Fitz-Simon, heureusement rendus dans l'île, se livrent avec ardeur à des travaux très fructueux. Ils furent rejoints en 1599 par le P. Richard Field, comme remplaçant du P. Holywood. Tous trois fondent alors véritablement la mission sur des bases solides, qui résisteront à tous les assauts. Eu même temps les séminaires irlandais, établis à Salamanque dès 1592, à Lisbonne en 1594, à Rome en 1600 (confié à la Compagnie en 1615), préparaient d'excellentes recrues, tant pour le clergé séculier que pour la mission jésuite d'Irlande.

Allemagne (Pays de l'Empire) (1581-1645)

75. Les collèges sous Aquaviva. — L'empereur Ferdinand P' disait que «pour réformer l'Aile- 1 magne (au sens catholique), il n'y avait qu'à multiplier les collèges des Jésuites ». L'expérience lui a donné raison dans une bonne mesure. L'augmentation croissante du nombre de ces établissements prouve elle-même combien leur utilité était reconnue : en effet, le désir d'en posséder et la volonté de s'imposer à cette fin de grands sacrifices, se manifestent de plus en plus chez les

prélats, les princes catholiques et en général chez tous ceux qui ont à cœur la restauration de l'ancienne religion. Dans les trente ans environ qui s'écoulèrent depuis que la Compagnie eut pris pied en Allemagne jusqu'au généralat du P. Aquaviva, elle y a ouvert une vingtaine de collèges, la plupart dans les États de la maison d'Autriche et en Bavière. Aquaviva a plus que doublé ce chiffre et il y aurait ajouté encore, si le nombre des sujets disponibles l'avait permis. Les Jésuites de toute la Germanie n'étaient pas encore 700 en 1580; mais, en 1615, ils seront près de 1.700. Les nouveaux collèges de cette période s'échelonnent depuis le voisinage de la mer Adriatique et les vallées les plus reculées de la Suisse jusqu'au littoral de la Baltique, et depuis les monts Carpathes jusqu'aux Vosges.

Gomme les collèges existants déjà dans les domaines des Habsbourg, c'est à la demande et avec l'aide généreuse de cette famille qu'ont été fondés les collèges de Laibach, en Garniole (1604) ; de Linz (1608) et de Passau (1611), en Autriche; de Klagenfurt en Garinthie (1611). Elle n'a pas moins fait pour les nouvelles écoles créées en Bohême et en Moravie, à Brùnn (1581), à Krumau (1584); à Neuhaus (1593), en Groatie, à Agram (1606); à Glatz en Silésie (1597); à Constance (1604); enfin en Alsace, à Molsheim (1580), à Haguenau (1607) et à Ensisheim (1615).

Un intérêt spécial s'attache aux collèges que la Compagnie ne craint pas d'ouvrir en plein pays ennemi. Tels sont ceux d'Augsbourg (1582), de Hildesheim (1601), de Worms (1609), d'Erfurt Ç1611); on peut même y ajouter ceux de Paderborn (1580) et de Munster en Westphalie (1588). Toutes ces villes, dans la seconde moitié du

XVI* siècle, étaient presque entièrement protestantes, et les conseils élus qui les administraient, mirent en œuvre tous les moyens, employèrent même souvent les violences, pour empêcher ou ruiner l'établissement des Jésuites. Ceux-ci d'ordinaire furent introduits comme prédicateurs par les évéques zélés, tels que l'Allemagne catholique commençait alors à en posséder. Ils se faisaient d'abord tolérer, grâce à leur méthode de prêcher, qui tendait avant tout à former de bons chrétiens, et ne touchait les questions de controverse qu'avec de grands ménagements pour les hétérodoxes. Ensuite, bien des antipathies cédaient à la vue du dévoùment, qu'ils déployaient dans les catéchismes, à instruire de leur foi et de leurs devoirs les enfants et le peuple ; de la charité avec laquelle ils s'occupaient des malades et de tous les malheureux. Enlin, quand ils avaient réussi à ouvrir des classes, les effets heureux de leur enseignement et de leur discipline ne tardaient guère à exciter l'envie des parents protestants eux-mêmes.

Des résultats ne pouvaient être obtenus dans ces milieux dilïiciles qu'à force de patience et d'abnégation. Le plus précieux, en outre du bien fait aux catholiques, était que l'Eglise romaine, ; mieux connue, regagnait au moins de l'estime et du respect parmi ses adversaires. Les conversions de protestants, sans être en général très nombreuses, présentent pourtant des chiflVes qui ne sont pas méprisables. Far exemple, à Augsbourg, on en signale de 29 à 59 chaque année, dans la période décennale 1590-1601; à Ratisbonne, 52 en 1600 et 53 en 1601. Dans toute la province de Germanie supérieure, à laquelle les collèges de ces deux villes appartenaient, on compta 500 conversions en l'année 1601. Dans la province du Khin,

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les chiffres furent plus de 1.100 en 1607; 995 en 1610; 1.470 en 1611. Dans la province d'Autriche, 1.200 en 1589 ; 1.100 à 1.200 dans les années 1609- 1611. En particulier, à Vienne, il y eut de 70 à 200 conversions chaque année, de 1570 à 1610; mais jusqu'à prés de 300 en 1611, et plus de 500 en 1615.

Les soins spirituels qu'ils devaient avant tout aux catholiques et la charge absorbante de leurs nombreux collèges, ne permirent jamais aux Jésuites allemands de consacrer leur effort principal à la guerre offensive contre le protestantisme. Ils ont travaillé surtout, — et personne ne conteste qu'ils ne l'aient fait avec un très remarquable succès, — à empêcher les progrès de l'hérésie, à conserver à l'Église les milliers des siens déjà ébranlés et hésitants, enfin à reconstituer les forces dirigeantes du catholicisme par la réforme du clergé, des ordres religieux, de la noblesse.

Pour se faire une idée de ce qui a pu être réalisé dans cette restauration, surtout par les collèges, voici quelques chiffres de l'époque où nous sommes arrivés.

A Cologne, où la Compagnie a eu son premier établissement dès 1544, mais où, à cause de l'opposition du conseil de ville et de l'Université, un collège d'enseignement n'a pu s'ouvrir avant 1556, celui-ciavait 850 élèves en 1579, 1.000 en 1582; sur ce nombre, 80 étaient pensionnaires, élevés pour la plupart gratuitement.

A Vienne (1552), malgré les difficultés suscitées par l'Université, où les protestants étaient les maîtres vers 1570-1580, les Jésuites avaient 1.000 élèves en 1590. Au collège était également annexé un florissant pensionnat, qui posséda en 1564 saint Stanislas Kostka ; on y voyait les enfants

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de la noblesse et de la bourgeoisie, avec plusieurs jeunes chanoines.

Ingolstadt (1556), où l'on comptait, en 1604 et 1605, 500 élèves dans les classes composant la Faculté des arts, avait aussi son pensionnat, renfermant, en 1593, 140 jeunes gens, parmi lesquels beaucoup de nobles et de religieux de divers ordres. En 1586 et 1589, on y vit trois margraves de Bade; et de 1601 à 1606, un fils du duc Albert de Bavière. Le nombre des pensionnaires moines était habituellement de 40 à 50; il y en aura 80 en 1617. De 1585 à 1591, le prince héritier de Bavière, Maximilien, suivit les cours de rhétorique et de dialectique à Ingolstadt; en 1586 et 1589, y étudiaient encore trois autres fils du duc Guillaume V de Bavière; et enfin, de 1590 à 1594, l'archiduc Ferdinand de Styrie, plus tard empereur.

Le collège-université de Dillingen, commencé en 1563 avec 300 élèves, en eut 600 en 1582, et 700 à 750 depuis 1604. Le pensionnat qui y était joint, et où saint Stanislas Kostka passa aussi quelque temps dans d'humbles exercices, contenait, en 1576, 150 jeunes nobles et religieux; ce chifire s'était élevé à 170 en 1583, à 200 en 1602 et jusqu'à 250 en 1607. A cette dernière date, on y comptait plus de 100 religieux venus de 40 couvents, non seulement de Bavière, mais encore d'Autriche, de Suisse, d'Alsace, etc. En 1612, il y eut même 157 pensionnaires appartenant a 41 couvents. Ces convicleurs religieux sont encore 130 en 1622, et en 1625, 70 de 21 couvents. Observons que ces pensionnaires religieux habitaient un quartier à part dans le collège, et naturellement recevaient l'attention spéciale que demandait leur vocation; ils avaient un Père spirituel à eux, leur Congrégation de la Sainte Vierge, etc.

Le collège de Miinicli, fondé par le duc Albert de Bavière, comptait déjà 300 élèves dans six classes, Tannée de son ouverture en 1560, et plus de 600 en 1576; il fut entièrement renouvelé en bâtiments magnifiques, dus à la munificence du duc Guillaume V, de 1583 à 1591. Le nombre des élèves était monté à 800 en 1590, et atteignit 900, de 1597 à 1600 : une moitié venait de la ville, Tautre du dehors. Un pensionnat, qui existait auprès de ce collège en 1580 et comptait alors 60 convicteurs payants, fut supprimé en 1597 ; mais on conserva la « maison des 40 étudiants pauvres », pensionnat gratuit, commencé par les Pères avec des aumônes, en 1561, puis généreusement doté encore par le pieux duc Guillaume Y. Des établissements semblables se rencontrent près de plusieurs autres collèges des Jésuites. La reconstitution du clergé de second ordre, en Allemagne, s'est opérée d'abord par ces '( maisons d'étudiants pauvres » et par les séminaires pontificaux ; c'est seulement après 1615 qu'un certain nombre de séminaires diocésains, dont la Compagnie dut aussi prendre la direction, y contribuèrent pour une part.

76. La guerre de Trente Ans (1618-1648). — C'est dans ses provinces de Germanie que la Compagnie de Jésus voit son existence et son ministère le plus troublés, depuis les premières années jusqu'à la fin du généralat de Vitelleschi. Tous ses établissements de l'empire ont eu à subir, dans une mesure plus ou moins large, les horreurs de la guerre de Trente Ans (1618-1648). Les Pères de Bohême furent les premiers frappés : es auteurs delà «défenestration» de Prague^ iprès l'insurrection contre leur souverain légitune,'

Brucker. — La Compagnie de Jésus. 18

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n'eurent rien de plus pressé que d'expulser les Jésuites de toutes leurs maisons et du pays. La victoire de l'armée catholique les ramena (1619), et, dès 1G22, le travail, notamment dans les collèges, avait repris son train normal ; au point que le Père Général put réaliser un vœu de toute la province d'Autriche, en divisant cette circonscription trop vaste. 11 détacha la Bohême, la Moravie, la Lusace et la Silésie pour former une nouvelle province, qui prit le nom de la Bohême. Les deux parties séparées prospérèrent : tandis que, réunies, elles ne comptaient encore qu'un peu plus de 530 membres, la nouvelle province de Bohême seule en avait 624 en 1636, et le chiffre de ses collèges était monté de 5 à 16; d'autre part, la province d'Autriche, qui avait gardé les Etats autrichiens proprement dits, avec la Hongrie et la Slavonie, atteignait, en 1632, le chiffre de 725, et en 1642 celui de 859, avec près de vingt collèges.

Les deux provinces de Haute-Germanie et du Uhin avaient eu un développement semblable, durant les dix premières années de Vitelleschi. Aussi, en 1626, fallut-il diviser la seconde, qui com[)tait alors 800 membres. On en fit les deux provinces, celle du Bas-Rhin, à laquelle on attribua 406 sujets et 10 collèges, et celle du Haut-Rhin, qui eut 354 sujets et 12 collèges.

Quant à la Haute-Germanie, qui s'étendait sur la Bavière, le Tyrol, la Suisse, etc., elle vit, de 1611 à 1630, le nombre de ses membres croître de 465 à 820 (377 prêtres), et celui de ses collèges de 12 à 20. Par suite de la guerre, le chillre des sujets était tombé à 558, en 1639; puis il se releva peu à peu; en 1642, il était de 600.

Les Jésuites d'Allemagne furent obligés de

multiplier leurs établissements, pour seconder le zèle des princes temporels et ecclésiastiques, qui désiraient conserver ou rétablir la religion catholique dans leurs domaines, et qui ne savaient pour cela rien de plus efficace que Faction de la Compagnie, surtout par ses collèges. Personne ne posséda ce zèle à un plus haut degré et, en conséquence, ne favorisa davantage cette action que l'empereur Ferdinand 11. Ce prince, que nous avons vu élève des Jésuites à Ingolstadt, consulta toujours beaucoup ses confesseurs Jésuites, les Pères Barthélémy Viller, Martin Becanus et Guillaume Lamormaini, mais n'a jamais eu à regretter ni donné lieu à ses sujets de regretter l'influence qu'a pu avoir sur lui la Compagnie et la faveur qu'il lui a témoignée. Peu de souverains ont mieux connu et rempli tous leurs devoirs.

Ferdinand a été fort maltraité par les historiens non catholiques, surtout pour l'édit de restitution^ par lequel il essaya de rendre à l'Eglise toutes les possessions que les protestants lui avaientenlevéesdepuis 1552. Inattaquable en droit, cet édit fut au point de vue politique une grande faute, comme le reconnurent déjà des esprits clairvoyants à l'époque même. Il ne s'agissait de rien moins que de reprendre une dizaine d'évéchés et plus de cinq cents abbayes, couvents et églises, avec des propriétés territoriales considérables. Les détenteurs protestants allaient tous s'unir pour défendre ce qu'ils appelaient leur bien, à tort sans doute, mais avec une apparence de raison spécieuse, alors que pour beaucoup Foccupation datait de plus d'un demi-siécle. En outre, l'édit impérial affirmait le droit pour les seigneurs de rétablir le catholicisme dans les domaines restitués^ au besoin même en expulsant

les dissidents. Celle mesure était en parfaite harmonie avec la règle sanctionnée dans la paix d'Augsbourg, en 1555 :cu/us regio, illiiis religio ; mais les protestants, qui longtemps remployèrent sans aucun ménagement, n'entendaient pas que les catholiques en usassent contre eux ; ils voyaient dans la déclaration impériale une menace intolérable contre leur liberté religieuse. L'édit apportait ainsi aux princes protestants un prétexte à souhait, pour donner une couleur religieuse à leur guerre, qui n'était au début qu'une entreprise de rapine. L'empereur catholique ne pourra tenir tète à la coalition, qui va se former contre lui avec l'aide de l'étranger.

Tout impolitique qu'il fut dans les circonstances, l'édit de reslltution fut salué avec joie par la plupart des catholiques allemands. Ils avaient tant souflert des usurpations et des pillages, que la faiblesse des empereurs avait permis depuis un siècle 1 Et les victoires de Ferdinand 11 et delà Ligue catholique avaient surexcité leur confiance : ils se figuraient maintenant le pouvoir suprême assez fort, non seulement pour barrer la voie à de nouveaux envahissements, mais encore pour faire œuvre de justice à l'égard du passé. L'intervention de Gustave-Adolphe, elplustard de la France, leur montra leur erreur.

Les Jésuites, eux aussi, avaient approuvé l'édit de 1G29 et prêtèrent leur concours loyal à Texécution. Mais il ne serait pas équitable de leur en faire un grief spécial, la mesure étant si populaire parmi les catholiques et si justifiaijie en théorie.

Soit à l'occasion de cet édit, soit déjà auparavant, les princes catholi<|ues d'Allemagne, pour ramener leurs sujets au catholicisme, ont eu

parfois recours à des moyens de contrainte, dont on leur a fait grand crime. Et ces « violences », véritables ou prétendues, les protestants et leurs amis eu font responsables a priori les Jésuites, comme conseillers de ces princes. Il est vrai que les Jésuites allemands ont cru permis, et ont pu conseiller parfois Temploi de la contrainte, allant jusqu'à l'expulsion des prédicateurs de l'hérésie et l'émigration forcée des dissidents intraitables. Autorisées par la paix d'Augsbourg, comme les historiens protestants l'avouent, ces pratiques avaient été appliquées en grand, d'abord aux fidèles de l'ancienne Église. Et les catholiques en firent usage à leur tour, non à titre de représailles, mais surtout par nécessité de défense. Le langage des docteurs delà Réforme et les procédés de ses adeptes ne laissaient aucun doute sur l'extermination qui attendait le catholicisme, partout où la nouvelle religion pouvait s'introduire ou subsister en force. Et ils ne permettaient pas aux souverains eux-mêmes de se croire en sûreté sur leurs trônes. Mais si des protestants ont dû souffrir non seulement l'expulsion, mais la mort pour leur confession, on n'a jamais prouvé qu'un seul ait été exécuté à l'instigation d'un Jésuite.

Quoi qu'il en soit des « violences » qui ont pu accompagner parfois la recatholicisalion en Allemagne, la vérité est que le rôle propre des Pérès de la Compagnie, qui ont coopéré à cette œuvre, a été un rôle de persuasion : il a consisté à instruire,àéclairer les populations, queles ministres hérétiques avaientséduites et aliénées de l'ancienne foi, surtout en dénaturant les doctrines de l'Église. Les prédications des missionnaires ont été suivies de conversions nombreuses, parfaitement libres. Et si elles n'ont guère produit de conversions

en masse sans l'aide de quelque contrainte exercée par les princes, le succès même obtenu de cette manière a été, en général, du beaucoup moins à cette contrainte qu'aux moyens spirituels mis en action. Ce qui le prouve, c'est la fermeté de la plupart de ces retours collectifs : ils ne se sont pas démentis, alors que les vicissitudes de la guerre ont ramené les convertis sous des maîtres protestants. Et pourtant, parmi ces populations ainsi devenues fidèles et constantes, on en signale qui avaient jadis changé de confession cinq fois et plus en un demi-siècle, leurs gouvernants successifs les faisant passer et repasser d'une religion à l'autre.

Les conquêtes de l'apostolat des Jésuites, plus que l'influence politique qu'on leur attribuait, ont excitécontre euxlesprotestants, quiles leur firent payer chèrement durant la guerre. Ils eurent à souffrir surtout des Suédois, quoique leur roi, Gustave-Adolphe, par déférence pour les recomjnandations de la France, se soit montré presque bienveillant dans quelques occasions. Vingtquatre Jésuites ont reçu la mort de la main des soldats luthériens ou calvinistes, pendant la guerre de Trente Ans. On ne compte pas ceux qui ont dû endurer la prison, les tortures et d'autres mauvais traitements de toute espèce. La province la plus éprouvée fut celle du Haut-Rhin. Ses douze collèges durent être abandonnés plus ou moins de temps ; des 457 sujets qu'elle comptait, il n'y en avait plus, en 1633, que 157 à se maintenir comme ils pouvaient dans les limites de la province; les autres avaient du demander un refuge à quatorze provinces différentes, en Belgique (38 Pères et Frères), en France (143), jusqu'en Angleterre, eu Italie et en Espagne.

En dépit de la guerre et des arrêts plus ou moinslongs qu'elle infligea enbeaucoupd'endroits à leur zèle, l'activité des jésuites allemands, durant la première moitié du xvii* siècle, ne laissa pas d'être féconde. Plusieurs de leurs établissements périront dans la tourmente, mais leurs collèges survivront, presque en nombre double de ceux qui existaient au commencement de la période, et seront plus fréquentés que jamais.

77. Les procès de sorcellerie et le Père Spee. — Le nom d'un Jésuite allemand de cette époque est encore aujourd'hui prononcé avec respect même parlesennemisde la Compagnie iceluiduPèreFrédéric Spee (1610-1635), dont la Caiitio criminalis (1631) combattit si vigoureusement et efficacement l'abus inhumain des procès de sorcellerie. Une épidémie de déraison semblait avoir saisi toute l'Allemagne catholique et protestante, les plus savants docteurs comme le peuple ignorant, pour leur faire voir partout sortilèges, sorciers et sorcières. « En dépit, disait Spee, des physiciens et des médecins, qui nous apprennent à rapporter à des causes naturelles les phénomènes delà nature et les maladies, même sortant de l'ordinaire, en Allemagne surtout dans les campagnes on jette la faute de tout cela sur les sorcières; aussi la foule des sorcières grossit, d'autant plus que les prédicateurs ne remuent pas un doigt contre Terreur et déclament plutôt dans le même sens, et qu'aucune autorité allemande ne s'élève contre ce genre d'accusations. » Les conséquences furent terribles : dans la première moitié du xvii® siècle spécialement, des milliers de personnes furent brûlées comme sorcières, la plupart innocentes selon toute vraisemblance. Ce qu'il y eut de plus triste dans

la déraison générale, c'est qu'elle aveuglait même les plus intelligents et les plus vertueux sur la flagrante iniquité des procédures qui menaient à tant de condamnations. Les Jésuites n'ont pas d'abord échappé à l'erreur commune en Allemagne : aussi quelques-uns ont cru, en conscience, devoir exciter à la poursuite des sorciers, non toutefois sans réclamer des précautions de justice qui n'ont pas été gardées; mais aucun d'eux n'a jamais pris ni accepté le rôle d'inquisiteur ou de juge, tandis qu'on les a vus très souvent adoucir par leur ministère les derniers moments des condamnés. Le Jésuite quia le plus contribué à confirmer la crédulité en matière de sorcellerie et à encourager les procès, fut le Belge Martin Delrio, par ses trois volumes de « Recherches sur la magie » [Disquisitionum magicarum libri sea\, Louvain, 1599), pleins d'une érudition toufl'ue, mais sans critique. Cependant son influence malheureuse est déjà combattue, en 1627, par le PèreNicolas Cusan, dans un manuel de catéchisme [Christliche Zuchtschul)^ souvent réimprimé, et surtout parle Père Adam Tanner, le plus remarquable des théologiens Jésuites d'Allemagne. Dans le premier volume de sa grande Théologie scolastique, paru en 1626, et plus amplement dans le troisième, qui est de 1627, Tanner établit déjà tous les principes, que Spee, quatre ans plus tard, fera valoir si éloquemment contre la manière dont étaient conduits les procès de sorcellerie. Sans contester toute raison d'être à ces procès, et sans attaquer directement les juges de son temps, ce qui lui aurait assurément coûté cher, Tanner, au témoignage de Spee lui-même, montrait si bien ce que ces juges devaient faire, que, s'ils avaient suivi ses avis, toutes les injustices auraient été

coupées à la racine. Mais l'ouvrage de Spee va droit au but et, sans aucune réticence, met à nu toute l'horreur des procédures généralement employées. Les protestants eux-mêmes, après avoir réclamé pour Tun ou Tautre des leurs le mérite d'avoir écrit contre ces procès avant Tanner et Spee, avouent que le terrible réquisitoire qu'est la Cautio criminalis, adressée particulièrement aux princes et à leurs confesseurs, a le premier saisi l'attention et inquiété la conscience des autorités responsables en la matière. C'est donc bien au noble et intrépide Jésuite qu'appartient l'honneur d'avoir porté le premier coup décisif à un abus qui déshonorait l'humanité civilisée.

Suisse (1574-1650)

78. — Dans la Suisse, rattachée à la Haute- Germanie, les Jésuites de cette province, en 1650, dirigeaient quatre collèges : ceux de Lucerne (ouvert en 1577), de Fribourg (1582), de Porrentruy (1591), de Soleure (1646 . Dès 1568, les sept cantons catholiques auraient désiré obtenir des maîtres de la Compagnie pour une école à fonder en commun. Lucerne, qui reçut en 1574 les premiers Jésuites, demandés avec insistance, affecta son plus beau bâtiment à leurs classes et ne cessa de s'imposer d'autres généreux sacrifices pour les maintenir.

A Fribourg, la fondation fut préparée par le célèbre Canisius, que les habitants se montrèrent fiers de posséder durant les dernières années de sa sainte vie (1580-1597).

C'est l'évêque de Bàle qui installa les Jésuites à Porrentruy, où lui-même résidait depuis que les protestants l'avaient forcé de quitter sa ville épiscopale.

282 LA COMPAGNIE DE lÉSUS

A Soleure, les principaux citoyens, ayant été élèves des Pères dans d'autres villes, tinrent à faire jouir leurs fils du même avantage sans sortir de chez eux.

De plus, en 1647, la Compagnie eut une résidence à Bellinzona. Enfin, dans le Valais, elle réussit à surmonter une longue et violente opposition protestante, en ouvrant définitivement son collège de Brieg.

Dans toutes ces créations le Saint-Siège est intervenu pour presser soit l'initiative des cantons suisses, soit l'acceptation du P. Général. C'était dans la conviction, qui n'était pas vaine, qu'une barrière sure serait formée contre l'envahissement du protestantisme par renseignement de ces collèges, avec les ministères de catéchisme, de prédication et les autres, que les Pères y ajoutaient toujours dans les villes et au dehors.

Le chiffre des élèves fut d'ordinaire assez notable à Fribourg (200 en commençant, 290 en 1601, 550 en 1626, 450 en 1649), et à Porrentruy (400 en 1605, 390 en 1627), mais il en venait une bonne partie des autres cantons et même de l'étranger. A Lucerne, le chiffre s'éleva de 200 (1595) à 260 (1028) par suite d'un afflux d'Allemands, lors de la guerre de Trente Ans; il s'accrut aussi après l'addition de cours d'études supérieures : en 1647, il montait à 330 élèves, dont 50 étudiaient la philosophie, 10 la théologie dogmatique et 3() la morale.

Pologne et Pays Scandinaves (1565-1645)

79. Débuts de la Compagnie en Pologne. — La Compagnie de Jésus fut appelée en Pologne, comme elle Pavait été en Allemagne, pour sauver une situation religieuse presque désespérée. Le royaume des Jagellons était devenu le rendez-

VOUS des hérétiques de tous les pays d'Europe, et l'on y entendait partout prêcher librement des erreurs variées, Tunitarisme et l'arianisme de Socin, aussi bien que le luthéranisme et le calvinisme. La noblesse, qui avait accaparé tous les pouvoirs dans l'État, ne laissant guère plus au roi que l'autorité d'un doge de Venise, aspirait avidement les nouveautés doctrinales. Le peuple restait attaché à sa foi, mais manquait de bons prêtres pour éclairer son ignorance et corriger ses mœurs. L'épiscopat lui-même assistait inerte ou impuissant aux progrès du mal, faute à la fois de science et de zèle. A peine si, outre le célèbre évêque de Warmie, Stanislas Hosius, non moins docte qu'intrépide défenseur du catholicisme, on trouvait encore deux ou trois prélats sensibles à la misère de leur troupeau; et ceux-ci se voyaient hors d'état d'y remédier, avec leurs clergés diocésains, décimés et d'ailleurs incapables, et les maisons religieuses étant presque toutes vides. Les collèges de la Compagnie, dont l'écho d'Allemagne leur apportait l'éloge, leur apparurent comme le secours du ciel : cinq collèges qu'il fallut accorder coup sur coup à leurs vives instances, dans le court intervalle de 1565 à 1575, ne leur ont pas apporté de déception.

Le premier, inauguré en 1565 à Braunsberg, dans la Warmie ou Ermland, pays tout allemand, mais alors soumis à la Pologne, attira surtout la jeunesse polonaise. Parmi les onze Jésuites qui firent la fondation, il n'y avait pas encore de Polonais, seulement un Silésien parlant le polonais. Mais un noviciat ouvert à Braunsberg, en 1570, sous la direction du Père Robert Abercromby, plus tard missionnaire en Ecosse sa patrie, comptait déjà treize postulants en 1572, et pouvait dès cette

année envoyer sept ouvriers clans les autres collèges de Pologne ; en 1579, il n'en envoyait pas moins de vingt. En 1586, trente recrues faisaient à Braunsberg leur apprentissage religieux, quand l'encombrement de la maison obligea de les transférer à Gracovie. La province de Pologne, détachée de l'Autriche en 1576, continuera de s'accroître rapidement.

La Pologne proprement dite reçut les premiers professeurs Jésuites, en 1566, à Pultusk, en Mazovie. Ils étaient appelés par l'évêque de Plock, de qui Pultusk dépendait au spirituel et au temporel, et leur établissement reçut la sanction de l'autorité royale. Ce collège, auquel saint François de Borgia envoya de Rome comme premier Recteur le Père Stanishis Rozdrazewski, n'avait que les cinq classes de lettres et, pour un plus large auditoire, une leçon d'Ecriture Sainte.

Bien plus important était le collège qui fut commencé en 1570 à Vilna, capitale de la Litliuanie, et érigé en Université par actes officiels du pape et du roi en 1579. 11 y eut là pendant deux siècles un grand centre d'apostolat, aussi bien que d'enseignement.

Le premier recteur de Vilna fut Stanislas Varsevicki. D'une famille illustre, il avait déjà rempli de hautes fonctions publiques, quand, à l'âge de quarante ans, il demanda à être reçu dans la Compagnie; il fit son noviciat à Rome, avec son jeune et saint compatriote, Stanislas Kostka. Prédicateur éloquent, groupant autour de sa chaire, à Saint- Jean de Vilna, trois ou quatre mille auditeurs, et controversiste redouté des ministres, le Père Varsevicki ramena à l'Eglise beaucoup de calvinistes et de schismatiques. En 1572, invité par le légat du Saint-Siège, le cardinal Commendone, à se

HISTOIUE DES PROVINCES 285

rendre avec lui à Lublin pour l'aider à suivre les délibérations de la diète qui allait élire le successeur du roi Sigismond Auguste, il s'excusa modestement; il aurait craint, en acceptant, de blesser les règles de son Institut, qui lui interdisait les adaires politiques, et en même temps de donner prise à la malignité des médisants contre les Jésuites. Mais, par Tordre du pape Grégoire XIII, à qui le roi de Suède Jean 111 faisait espérer son retour au catholicisme, Varsevicki se rendit deux fois à Stockholm. Au premier voyage (1574), il ne put que constater les conditions inadmissibles que le prince mettait à sa réconciliation avec l'Eglise. Cependant, en 1578, sur des avances qui paraissaient plus sérieuses, le pape envoie comme nonce en Suède le Père Antoine Possevin. Celuici o])tint l'abjuration de Jean lll; et tandis qu'il retourne à Rome, d'où il reviendra bientôt avec des lettres du Souverain Pontife encourageant le royal converti, le Père Varsevicki rentre en Suède avec trois autres Jésuites. Malheureusement la constance du prince ne tarda pas à fléchir, et le Père Possevin, voyant ses eirorts pour la relever inutiles, quitta la Suède. Le Père Varsevicki, avec deux de ses confrères, put y rester, tant que vécut l'épouse polonaise de Jean III, Catherine Jagellon. Son séjour lui permit de parachever l'éducation catholique du prince héritier Sigismond, bien commencée par sa pieuse mère. Le fils, malgré les persécutions, ne suivra pas son père dans l'apostasie, et quand l'élection, en 1587, l'aura porté au trône de Pologne, le catholicisme et aussi la Compagnie de Jésus trouveront en lui un sincère protecteur.

Auparavant déjà, l'un et l'autre durent beaucoup au roi Etienne Bathory, élu après le rapide

passage de Henri de Valois (1575). Dès 1571, n'ayant encore à gouverner que la Transylvanie, Bathory avait cherché à faire venir les Jésuites dans sa principauté pour y restaurer le catholicisme presque disparu. En Pologne, la création de l'Académie ou Université de Vilna fut son œuvre, en même temps que celle de l'évéque Valérien (1578-1579). Puis vint le collège de Polotsk, en Russie Blanche, que Bathory fonda en exécution d'un vœu fait durant le siège de cette ville, qu'il enleva aux Moscovites (1579). Plusieurs autres établissements furent commencés sur ses pressantes instances et avec son appui, notamment dans les villes de Livonie, Riga, Dorpat, où son bras énergique sut les défendre contre l'intolérance des majorités protestantes.

La bienveillance de ce prince pour la Compagnie était entretenue par son amitié pour le Père Possevin. Diplomate par ordre du pape, et d'ailleurs bien doué par la nature pour cet emploi, Possevin servit de médiateur entre le roi victorieux de Pologne et le tsar Ivan le Terrible dans une négociation de paix extrêmement difficile, et résolut le problème presque impossible de satisfaire les deux parties (1581-1582). Il fut moins heureux dans les démarches que lui demandèrent encore Grégoire XIII et Sixte-Quint, pour organiser la croisade contre les Turcs, démarches que termina brusquement la mort de Bathory (12 décembre 1586). Au milieu de toutes ces tractations diplomatiques, qui ne réjouissaient pas précisément le Général de la Compagnie, mais que les Souverains Pontifes commandaient, le Père Possevin trouva le temps de fortifier les œuvres de ses confrères en Pologne et de les aider à en fonder de nouvelles. Nous avons déjà dit que par ses soins furent

établis les séminaires pontificaux de Braunsberg, de Yilna et de Kolozsvar : cet habile diplomate resta toujours avant tout un missionnaire.

Possevin refusa aussi à un légat de l'accompagner à la diète où s'élirait un nouveau roi de Pologne, et le pape, acceptant ses raisons et celles du Père Aquaviva, lui permit de quitter le pays au moment de la grande mêlée des compétiteurs à la succession de Bathory. Celui qui l'emporta. Sigismond lll, jadis l'élève du Père Yarsevicki en Suède, ne dissimulait point son affection pour la Compagnie. Outre son confesseur, le Père Golinski, il voulut avoir habituellement près de sa personne le Père Pierre Skarga, comme son prédicateur et son conseiller spirituel. Il en est résulté que tous les mécontents sous son règne, et depuis lors bien des historiens, ont rendu les Jésuites responsables de tout ce qui peut mériter la critique dans les actes de ce roi. Mais si sa politique ne fut pas toujours heureuse, notamment s'il a fait trop de guerres, d'ailleurs glorieuses, sans profit réel pour son pays, et surtout s'il a eu trop de condescendance pour les empiétements de la haute noblesse et des diètes. qui devaient mener la Pologne à l'anarchie et à la ruine, ce n'est pas l'inspiration des Jésuites qui en est cause. Dociles aux prescriptions de la cinquième Congrégation Générale et du Père Aquaviva, les Pères de la cour n'ont jamais pu être convaincus d'ingérence dans les affaires proprement politiques. Déjà en 1615, le Père Jean Argenti, Italien, Visiteur de Pologne et de Lithuanie, dans une apologie adressée à Sigismond III, le démontrait en invoquant le témoignage du roi lui-même.

Ce qui est vrai, c'estque les Jésuites secondèrent,

de toute Taction de leur ministère spirituel, les efforts de Sigismond pour rétablir l'unité religieuse et, par elle, la concorde et la paix dans la nation polonaise. Le développement de la Compagnie en Pologne et surtout la multiplication de ses collèges, que le roi encouragea constamment, servirent bien ses généreuses intentions. La province qui renfermait, peu avant le commencement de son règne, en 1584, 300 sujets, arrivera, en 1600, à 466, répartis dans dix-sept maisons. En 1608, le Père Aquaviva la divisa et en forma les deux provinces de Pologne et de Litliuanie. Celle-ci embrassait, outre la Litliuanie proprement dite, avec Vilna comme chef-lieu, la Mazovie, avec Varsovie, la Warmie, etc. ; celle-là s'étendait sur la Galicie et la Pologne prussienne actuelles et une partie de la Prusse occidentale. La Pologne avait alors 326 membres ; la Lithuanie, 275. En 1616, le chiffre des membres était monté dans la Pologne à 459, dans la Lithuanie à 336; et dans la première on trouvait neuf collèges, plus une maison professe à Cracovie ; dans la seconde, dix collèges, et deux maisons professes, à Vilna et à Varsovie.

80. Quelques Jésuites polonais de cette époque. — Les hommes remarquables que la Compagnie possédait eu Pologne, dès ces premiers temps, ont particulièrement contribué à la faire connaître et estimer en ce pays. Parmi ceux qui ont travaillé surtout dans la région du nord-est, il faut nommer, après le Père Varsevicki, déjà mentionné, le Père Stanislas Grodzicki (e. à. Rome 1571 -\- 1614). 11 mérita d'être appelé l'apôtre de la Lithuanie : nombreuses furenl lea conversions d'hérétiques qu'il obtint par ses

prédications et par ses controverses avec les ministres, jointes à ses leçons de théologie à l'université de Vilna.

Dans la Pologne propre, le Père Jacques Vujek (e. à Rome 1565 + 1597), inaugurait l'établissement de la Compagnie à Posen, en 1571, par des sermons où ses auditeurs trouvaient une solide instruction avec le charme d'une belle langue. Son Jugement de la confession de Sandomii\ c'està-dire de la profession de foi des calvinistes de Pologne, paru en 1570, est le premier livre polonais publié par un Jésuite. Les ouvrages du Père Vujek tendaient à opposer une propagande populaire catholique à celle de l'hérésie; tel fut aussi le but de sa traduction de la Bible, qui a spécialement contribué à lui assurer un rang distingué parmi les écrivains de sa nation.

Le même Père fut chargé en 1579 d'aller établir et gouverner le collège de Kolozsvar en Transylvanie. Ouvert en 1580, avec 35 élèves dans deux classes, ce collège eut en 1581 ses cinq classes jusqu'à la rhétorique, et plus de cent élèves, la plupart enfants de la noblesse non catholique. En 1583, on y comptait près de 200 élèves, dont beaucoup, nés dans l'hérésie, avaient pris la religion de leurs maîtres, sans nulle opposition de leurs parents. Mais dans la suite, cet utile établissement fut étrangement maltraité, et même plus d'une fois supprimé par les menées des prédicants ariens ou sociniens.

Le Jésuite polonais qui a fait le plus d'honneur à son Ordre, est le Père Pierre Skarga (e. à Rome 1569 + 1612). Ses sermons passent pour un admirable monument de l'art oratoire. Ce qui est le plus glorieux pour lui, c'est l'usage qu'il a fait de son éloquence. Conseiller de deux puissants rois,

Brucker. — La Compagnie de Jésus. 19

prédicateur de la cour pendant trente-deux ans, appelé plusieurs fois à parler devant les diètes générales du royaume, sa conscience, au ternie de sa carrière, lui attestait qu'il avait fidèlement et constamment prêché leur devoir au souverain comme aux grands, et à tous ceux qui possédaient quelque part d'autorité. Il ne leur parlait point politique, si ce n'est parler politique que de rappeler la loi de Dieu aux détenteurs du pouvoir; mais il est certain que les destinées même politiques delà Pologne auraient pris un cours différent, si les avis de Skarga avaient été mieux suivis. Les menaces divines qu'il signifia plus d'une fois, comme un prophète d'Israël, à ces fiers nobles polonais, trop ennemis de toute contrainte, sont des annonces saisissantes de ce qui est en effet arrivé. Il les exhortait, dit-il lui-même dans la préface de ses sermons dédiés à Sigismond 111, àaimer ardemment leurs « deux mères, l'Eglise et la patrie », à subordonner leur intérêt propre au bien public, à rendre à leurs princes respect et obéissance, à éviter les discordes et «l'abus de leur liberté », de peur que la désunion ne les menât à la ruine et à la servitude. « Je criais, continue-t-il, et je les adjurais tous par mes cris, de faire des lois frappant également tous les crimes; de rendre la justice moins lente, pour purifier le pays souillé par l'effusion du sang, par les injustices envers les églises et les pauvres, par l'oppression des sujets; puis, de ne pas dissiper leurs richesses dans la vanité, le luxe, les excès du vin et les plaisirs, de les employer plutôt à accroître les forces de l'État, et au profit des pauvres et des églises. Je les menaçais du courroux de la justice divine, qui les ferait périr par l'épée ennemie et livrerait leur

royaume dévasté aux mains des étrangers. Je leur montrais suspendus sur leurs têtes les glaives des barbares, qui ont déjà moissonné la puissance et la richesse de tant de peuples voisins... Hélas! conclut-il, j'ai perdu ma peine ! »

Si le zèle apostolique du Père Skarga n'a pas obtenu tout ce qu'il désirait pour l'Église et pour sa patrie, il n'en a pas moins produit des fruits consolants dans tous les rangs de la société polonaise. Il a eu la par tprincipale à plusieurs conversions, qui ont fait sensation et influé sur beaucoup d'autres retours au catholicisme : notamment à celle des seigneurs de la famille Radzivil, fils ou parents de ce palatin de Vilna, Nicolas Radzivil, dit le Noir, qui avait appelé en Lithuanie et protégeaitles plus dangereux prédicateurs de l'hérésie.

Le Père Skarga mania aussi avec succès la plume du controversiste et del'apologiste contre les ennemis de la foi catholique etdes Jésuites. L'orateur de la cour ne dédaigna pas non plus d'écrire pour Tédification et l'instruction spirituelle, même du simple peuple, ses Vies des Saints, l'ouvrage, a-t-on dit, qui a peut-être eu le plus de lecteurs en Pologne. Un autre travail méritoire et visant un but analogue, fut son Abrégé des Annales ecclésiastiques de Baronius en dix volumes.

81. Les Ruthènes. — Enfin Skarga s'est également employé de tout son pouvoir en faveur de la réunion des Ruthènes du rite grec avec l'Église romaine. Lors du synode de Brest (1596), où le métropolitain ruthène et cinq sur sept de ses suffragants souscrivirent l'acte de soumission au pape, le Père Skarga était là, venu à la demande des prélats, qui désiraient s'aider de sa science pour répondre aux objections des opposants. Il

n*eut à Brest qu'à adresser du haut de la chaire ses félicitations à tous ceux qui avaient concouru au grand événement; mais ensuite il défendit l'œuvre du synode contre les fausses interprétations et les calomnies des schismatiques.

Depuis longtemps les Jésuites polonais avaient beaucoup fait pour préparer le retour des Ruthènes, surtout par des missions que suivaient ordinairement de nombreuses conversions parmi les schismatiques aussi bien que parmi les hérétiques. Cependant on les a accusés d'avoir nui à rUnion en éloignant leurs convertis du rite grec, ou du moins en ne les détournant pas, comme ils auraient pu, de l'abandonner. Surtout si la noblesse ruthène, en passant au catholicisme, a presque toujours renoncé au rite de ses aïeux pour prendre le latin, on a dit, et même des amis l'ont répété, que c'est sous l'influence des Jésuites : ils auraient pu, croit-on, et du empêcher ce fait, assurément funeste au progrès de TUnion. En réalité il leur était impossible, quelques exhortations qu'ils pussenty dépenser, d'enrayer l'abandon général du rite grecpar les nobles. Les prohibitions mêmes du Saint-Siège n'ont pas eu ce pouvoir.

Les raisons bonnes et mauvaises ne manquèrent pas pour motiver la conduite des nobles, sans l'influence des Jésuites. Il y avait d'abord l'attrait légitime des avantages spirituels et intellectuels qu'offrait Tiiglise latine, et qu'on ne trouvait pas encore dans l'Église grecque-unie, même après les heureuses réformes opérées par des évêques, tels que le métropolite Rudzki de Kiew et S. Josaphat de Polotsk : le mariage des prêtres suffisait à produire une grande différence.

Un autre motif moins pur, c'était la situation humiliée de l'Eglise grecque-unie dans le royaume

de Pologne. Contre tout droit et contre les promesses qui lui avaient été faites, quand l'Union fut proclamée, elle n'était pas traitée en sœur de l'Église nationale latine, mais plutôt en étrangère et comme si elle avait été d'une condition inférieure. Ainsi ses évêques n'étaient pas admis dans les assemblées de l'Etat, où siégeaient tous les évêques latins. Il faut le dire, le manque de justice et de charité chrétienne à l'égard de leurs frères grecs-unis ou ruthènes est une tache sur l'honneur de l'ancienne Pologne catholique et l'épiscopat latin en porte pour une part la responsabilité. Sans prétendre que les Jésuites soient tout à fait sans reproche, nous constatons qu'ils ont rendu à l'Union ruthène les plus grands services. On vient de voir ce qu'a fait le Père Skarga. Ensuite ce sont les Jésuites qui ont été les maîtres et les guides spirituels du grand apôtre et martyr de l'Union, saint Josaphat Kuncevitch. Il les estimait à ce point, qu'à son sentiment, « ne pouvait être du nombre des prédestinés quiconque n'était pas ami de la Compagnie de Jésus ». Son meilleur collaborateur, Joseph Velamin Rudzki, métropolitain de Kiew et de tous les Ruthènes, que le pape Urbain VIII appelait l'Athanase de la Russie, lui avait été donné, ainsi qu'à l'Union, par les Jésuites : ils ont empêché Rudzki d'écouter la vive répugnance qu'il sentait à rester dans le rite grec où il était né. Et quand le zélé métropolitain entreprit de régénérer le clergé de son Église par le moyen de l'Ordre grec de saint Basile, préalablement réformé, c'est à la Compagnie qu'il demanda des maîtres de novices et les organisateurs des études de ses jeunes moines ruthènes»

82. LefauxDémétrius. — En 1604, les Jésuites polonais furent mêlés à l'étrange histoire du « faux Démétrius ». Les gens qui voient la main de la Compagnie partout, les ont même accusés d'avoir suscité ce fameux imposteur. La vérité est que le jeune homme russe qui vint en Pologne en 1603 se donnant pour Dmitri, le second fils du tsar Ivan le Terrible (1584), avait gagné à sa cause de puissants seigneurs polonais et beaucoup de ses propres compatriotes, avant de s'être rencontré avec aucun Jésuite. Le Père Gaspar Savicki, le premier, l'a vu, le 31 mars 1604, et cela sur le désir du Nonce Rangoni, comme celui-ci Ta affirmé. Devant le même Père, il a abjuré le schisme grec, le 17 avril. Deux autres Pères accompagnèrent ensuite le prétendant comme aumôniers des soldats polonais, avec lesquels il pénétra en Russie. Après son entrée triomphale à Moscou et son couronnement comme grand-duc (juillet 1605), il chargea un des deux Jésuites, le Père André Lavicki, d'une importante missionà Rome, auprèsdu Souverain Ponlife. Lavicki repartit de Rome, le 10 avril 1606, avec des lettres de Paul V et du Père Général Aquaviva, à qui Démétrius avait aussi écrit; mais il ne put les rendre au malheureux grand-duc, déjà assassiné, le 27 mai 1607. Deux jours avant sa fin tragique, Dmitri avait fait appeler le Père Savicki, récemment arrivée Moscou avec la grande-duchesse Marine, et l'avait entretenu de ses projets : par exemple pour le développement de l'instruction chez ses sujets, il désirait fonder tout de suite un collège de la Compagnie.

Evidemment, ces relations et ces démarches des Jésuites polonais ne méritent aucun reproche, s'ils ont pu croire de bonne foi à la légitimité de Démétrius: or il faut bien que l'imposteur

ait su rendre ses prétentions vraisemblables, puisque les Russes eux-mêmes les ont acceptées si facilement. Aujourd'hui encore, si personne ne doute plus qu'il n'ait été un Démétrius faux, la pleine lumière est loin d'être faite sur sa vraie origine et sur les personnages russes qu'il a dû avoir pour auxiliaires conscients de sa mystification.

83. Les Monita sécréta. — La faveur que rencontrait la Compagnie dans toutes les classes de la société polonaise, n'a pas empêché des attaques malveillantes de se produire, notamment par les pamphlets. C'est surtout à l'occasion de la querelle avec l'université de Cracovie qu'il y eut un vrai débordement d'écrits anonymes contre les Jésuites. Mais avant ceux-là, il en parut un qui a fait fortune plus que nul autre en ce genre de littérature. Les Monita prwata ou sécréta Societatis Jesu ont vu le jour pour la première fois au mois d'août 1614, et leur auteur, d'abord anonyme, mais bientôt dévisagé, est un Polonais nommé Jérôme Zaborowski, renvoyé de la Compagnie. C'est ce qu'établissent les témoignages contemporains, à rencontre des fables débitées par ceux qui auraient bien voulu faire passer pour authentiques ces instructions prétendues. La valeur intrinsèque de la pièce a été fixée, dès son apparition, par les condamnations de l'archevêque de Cracovie et du Nonce apostolique en Pologne, qui l'ont frappée comme calomnieuse et injurieuse envers la Compagnie de Jésus (11 juillet 1615; 14 novembre 1615 et 20 août 1616), puis par des réfutations décisives (la première, due au savant Père Gretser, parut à Ingolstadt, en août 1617). La crédulité sans bornes dont profitent

les inventions les plus invraisemblables contre les Jésuites, explique seule les rééditions, presque innombrables, de ce libelle et l'usage que tant d'écrivains en ont fait dans leur polémique. Les adversaires plus avisés de la Compagnieontreconnuqueces «Instructionssecrètes »ne pouvaient être qu'une fiction satirique. Rien ne saurait être imaginé de plus contraire, non seulement aux Constitutions de saint Ignace, mais à toutesles ordonnances authentiques des Généraux ses successeurs. Pour prouver qu'ils n'ont jamais émis de prescriptions ni de conseils secrets dans le sens des Monita, on peut rappeler que, lors de la suppression des Jésuites (1773), leurs papiers les plus intimes ont été saisis et fouillés avec passion par des ennemis désireux d'y trouver de quoi justifier leurs accusations, surtout contre le gouvernement de l'Ordre. Leurs efforts ont été vains et ceux qui, depuis, ont repris la même besogne dans les archives et les bibliothèques publiques, oîi ses papiers gisent aujourd'hui, n'ont pas mieux réussi. Au reste, il sufïit à la Compagnie, pour se défendre contre des imputations pareilles, de montrer tant de ses enfants dont l'Eglise a loué ou même canonisé les vertus : tous ont vu dans leur état le grand bonheur de leur vie, mais ils n'auraient point passé un jour dans une société dirigée suivant les Monita sécréta.

84. Difficultés avec l'Université de Cracovie. — En 1615, la Compagnie instruisait, dans ses dix-huit collèges de Pologne, de huità dix mille élèves. Mais là comme ailleurs, la faveur que lui témoignaient les parents catholiques ne faisait pas le compte de certains rivaux. L'Université de Cracovie, fondée en 1493, était depuis longtemps fort déchue de

son ancien éclat scientifique et littéraire. Cependant les succès des Jésuites, qui auraient dû l'inciter à se renouveler elle-même, provoquaient seulement sa jalousie et sa malveillance. Elle avait déjà vu d'un mauvais œil la création de l'université jésuite de Vilna, en Lithuanie. Ce fut bien pis, quand il fut question d'ériger également en université le collège de Posen, dans la grande Pologne (1611). L'opposition des docteurs de Cracovie fut telle qu'elle l'emporta sur les vœux les mieux justifiés des bons citoyens et sur l'influence dont jouissaient les Jésuites auprès du roi Sigismond 111 (1616). A Cracovie même, une longue et violente querelle commença en 1616, quand les Pères, établis dans cette ville depuis 1583, manifestèrent l'intention d'y ouvrir un collège, qu'ils auraient désiré voir incorporé à l'Université. Mais celle-ci ne voulut entendre parler ni d'incorporation ni d'enseignement public des Jésuites. Les docteurs polonais prétendaient s'autoriser de l'exemple de ceux de Paris ; en tout cas, ils les imitèrent dans leurs procédés de combat, et exploitèrent même à leur profit les libelles avec lesquels on avait poursuivi les Jésuites aux rives de la Seine. Néanmoins, l'enseignement fut inauguré en 1623, dans la maison de Saint-Pierre à Cracovie, d'abord pour les jeunes religieux de la Compagnie seuls; puis, en avril 1625,1e vén. P. Lancicius, Recteur du nouveau collège, en ouvrit les classes aux étudiants du dehors. Ce fut alors de la part des universitaires un débordement de pamphlets outrageants et de violences contre les concurrents et leurs élèves. En vain le pieux et savant évêque de Cracovie, Martin Szyszkowski, soutient les Jésuites; en vainle tribunal romain de la Rote, auquel l'Université en a appelé, lui donne tort;

repoussées plusieurs fois même dans les diètes du royaume, les prétentions du monopole finissent par y triompher, et les Jésuites sont forcés de fermer leur école, en 1634.

Dans l'intervalle, le roi Sigismond III était mort (1632). Son fils Ladislas IV (1632-1648) prit aussi dans la Compagnie son confesseur théologien, le Père SchoenhofT. Ce ne sont pas pourtant les conseils des Jésuites qu'il suivit dans de gravesaffaires, comme quand il sanctionna et publia les Points de pacification en faveur des schismatiques du rite grec, qui blessaient gravement les droits de l'Église ruthène-unie (1633). Le prince obéissaitégalementàses dispositions personnelles trop conciliantes, en convoquant à Thorn, en 1645, le « Colloque amical » [Colloquium charitativum)^ par lequel il se flattait de rapprocher des catholiques les protestants de différentes sectes. Onze Jésuites intervinrent dans cette conférence, après que le pape, qui d'abord l'improuva, l'eut autorisée; le Père Schoenhoff en rédigea le plan et fut le principal orateur du côté des catholiques. Les calvinistes et les luthériens y avaient les uns vingtquatre, les autres vingt-huit représentants, dont plusieurs venus des universités d'Allemagne. Le résultat fut celui qu'ont eu presque toutes les tentatives du même genre, c'est-à-dire nul.

En 1643, l'entrée de son frère Jean Casimir au noviciat de la Compagnie, à Rome, causa un vif mécontentement à Ladislas, qui le fit sentir aux Jésuites de Pologne, en renvoyant de sa cour ceux qu'il employait à son service. Après un an toutefois, il leur avait rendu son entière bienveillance. Jean Casimir les avait défendus et s'était défendu lui-même auprès de son frère; mais sa vocation n'était pas ferme ; à la fin des deux années

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