I. — Le Fondateur
Saint Ignace de Loyola, après Dieu, a fait la Compagnie de Jésus tout ce qu'elle est. Nul fondateur n'a plus mis de lui-même dans sa création, et n'y a gardé une influence plus profonde. La Compagnie lui doit cette organisation vigoureuse, qui n'a jamais eu besoin de retouche, à travers une existence de plus de trois siècles. Il lui a assuré de puissants moyens de recrutement et de formalion : notamment dans ses Exercices, il lui a comme légué le foyer indéfectible du feu sacré, qui l'avait enflammé lui-même et ses premiers compagnons. L'idéal proposé par Ignace à son Ordre est si haut, que bien des Jésuites peut-être en sont restés loin ; mais ce n'est pas déjà peu de chose d'y tendre d'un sérieux effort : l'honneur du Fondateur est d'avoir animé tant d'hommes à poursuivre cet idéal et de les avoir mis à même d'en approcher.
Comment Ignace de Loyola est-il venu à prendre ce rôle ?
La fondation d'un ordre religieux, que l'Eglise remercie Dieu de lui avoir envoyé comme un précieux « renfort» pour ses luttes terrestres, ne
peut s'être accomplie sans l'intervention d'une providence spéciale. Cela n'empêche pas d'admettre que des forces humaines, telles que les facultés naturelles du fondateur, et, si l'on veut, même les prédispositions de la race et l'action des milieux, y ont concouru, dirigées et exaltées par la grâce divine.
Un coup d'œil sur les origines et les années d'épreuve du Fondateur nous montrera en action les deux influences, du ciel et de la terre, mais celle du ciel dominante, pour le préparer peu à peu à sa mission.
4. L'appel de Dieu. — Né en 1491, ou peut-être en * «u 1495, d'une des plus nobles familles du Guipusy coa, l'une des provinces les plus catholiques de la catholique Espagne, Ignace de Loyola fut, suivant sa propre expression, « jusqu'à l'âge de 26 ans, adonné aux vanités du monde, se plaisant surtout à l'exercice des armes, avec un grand désir d'y gagner de l'honneur ». La valeur dont il donna les preuves dans la défense de Pampelune, en 1521, aurait pu en effet le conduire à la gloire. Mais, durant le repos auquel une grave blessure le contraignit, des lectures faites par hasard dans la Vie de Jésus-Christ et des Saints, provoquèrent des réflexions sérieuses, qui bientôt changèrent complètement ses aspirations. N'ambitionnant plus que de marcher sur les traces des grands saints, le brillant chevalier se fait pauvre mendiant; il soumet son corps aux plus rudes pénitences, en même temps qu'il plonge son âme dans la méditation des vérités éternelles. Tour à tour ravi en d'ineffables consolations et torturé par de pénibles épreuves, inondé de clartés célestes et oppressé d'angoissantes
obscurités, il observe et étudie avec soin ces états si divers. Son but, d'abord, n'est que de reconnaître et d'accomplir parfaitement ce que Dieu veut de hii. Puis il coordonne ses expériences, et quand il sortira de la grotte de Manrèse, totalement transformé, il sera en possession d'une méthode spirituelle, qui lui permettra d'opérer une transformation analogue chez beaucoup 'd'autres. Faut-il dire que, dès lors, Ignace a eu quelque intuition de l'Ordre qu'il fonderait plus tard ? Une parole de lui, mystérieuse, Ta fait penser à quelques-uns de ses premiers compagnons et à plusieurs biographes. Mais, quoi qu'il en soit du momentprécis, c'est bien dans les Exercices qu'Ignace a connu sa vocation. Il est vraisemblable que, dans ses contemplations du Règne de Notre-Seigneur et des deux Étendards, le guerrier d'hier a conçu le désir de faire partie d'une milice combattant les ennemis de Dieu sous la bannière de Jésus-Christ. Toutefois ces deux contemplations n'invitent pas à un état de vie déterminé, ni par conséquent à la Compagnie : ce sont deux échelons principaux de l'ascension vers le but suprême des Exercices, la conformité parfaite de sentiments et d'aspirations avec Jésus-Christ. Mais, de fait, cette conformité est aussi l'idéal que saint Ignace a voulu exprimer dans ses Constitutions et que tous ses disciples doivent tendre à réaliser dans leur vie. Ainsi les Exercices, qui ont donné à la Compagnie à peu près tous ses membres, lui ont donné avant tous son Fondateur, et avec lui l'âme de son Institut.
Une preuve que les visions de Manrèse ne lui avaient pas encore apporté la claire conscience de sa mission, c'est qu'il partit alors pour Jérusalem, « fermement résolu, comme il nous l'apprend, d'y
demeurer, en visitant assidûment les lieux saints, et avec l'intention, en outre de cette dévotion, d'aider les âmes ». Apparemment il ne pensait pas i fonder sa Compagnie en Palestine.
Il fît son pèlerinage, mais fut empêché par les Franciscains de s'arrêter en Terre sainte. De retour à Barcelone (1524), il délibéra s'il entrerait dans un ordre religieux; mais (c'est encore par ses communications au P. Gonzalve que nous le savons) « quand lui venaient des pensées d'entrer en religion, aussitôt lui survenait le désir d'entrer dans un ordre décliuet peu régulier, afin d'y trouver davantage à souffrir ; pensant d'ailleurs que peut-être Dieu les aiderait », c'est-à-dire, sans doute, espérant, avec l'aide de Dieu, amener ses j confrères relâchés à se réformer. On a fait observer à ce propos que d'autres fondateurs d'grdres se sont acquis ce titre en réformant des ordres préexistants : saint Pierre d'Alcantara et sainte Thérèse en sont d'illustres exemples. Mais, si de là on peut conjecturer qu'en 1524 Ignace se sentait déjà appelé à une manière de fondation religieuse, assurément celle qu'il réalisera en effet n'était pas encore présente à son esprit avec des contours arrêtés.
Concluons, comme la suite le fera mieux voir encore, que Dieu a voulu préparer Ignace à son rôle de fondateur graduellement, par des tâtonnements réitérés, qui ont formé son expérience, avant l'aboutissement providentiel.
De Jérusalem, il est revenu en Espagne, plus que jamais désireux de «suivre » le Sauveur, non seulement dans la pauvreté et la mortification, mais encore dans les œuvres de miséricorde spirituelle et corporelle (1524). Plusieurs bonnes âmes ont déjà pu profiter de sa connaissance des
choses de Dieu ; mais, pour être plus utile et surtout pour instruire avec plus d'autorité, il comprend l'absolu besoin de compléter sa formation litléraire, qui n'a guère dépassé les éléments, et d'v ajouter la science théologique. Son parti est aussitôt pris : à 30 ans, il se mettra sur les bancs avec les enfants pour apprendre le latin. Apres deux ans de cette étude aride, il va entendre des leçons de philosophie et de théologie à Alcala et à 'Salamanque (1526-1527). Mais le temps qu'il donne à la prière et à l'assistance du prochain ne lui permet pas de s'avancer beaucoup dans ces hautes sciences. Enfin les entraves, mises par llnquisition, à ses désirs d'aider les âmes, le déterminent à quitter son pays pour se rendre à l'Université de Paris.
2. Les premiers compagnons. — Bien qu'ayant beaucoup perdu de leur ancien éclat, les écoles de Paris étaient toujours les premières de Tépoque; leur renom, maintenu par des professeurs de diverses nationalités, attirait encore, de toute l'Europe, une nombreuse jeunesse.
Ignace de Loyola était à Paris le 2 février 1528 et y resta sept ans. Il reprit par la base, avec plus de méthode, l'étude des lettres, puis de la philosophie et de la théologie. Il reçut le diplôme de maître es arts le 14 mars 1535. Le plus savant de ses premiers compagnons, Lainez, théologien admiré au concile de Trente, a témoigné que,« dans ses études, Ignace, en dépit de difficultés plus grandes, fit autant ou, relativement, plus de progrès que ses condisciples, et atteignit ainsi une bonne moyenne de science, dont il a donné la preuve dans les disputes publiques et dans les conférences avec les étudiants de son cours ».
Il n'avait, du reste, rien changé à sa dure façon de vivre, depuis Manrèse. II n'eut jamais pour sa maigre subsistance que des ressources mendiées, dont il cédait encore le meilleur à d'autres nécessiteux. Mais, sous son extérieur de misérable, quelque chose de supérieur transparaissait, qui attirait vers lui et assurait à ses paroles une force singulière. Aussi vit-il bientôt, à Paris comme précédemment à Alcala et à Salamanque, plusieurs jeunes étudiants, d'entre les plus distingués, rechercher ses entretiens et s'efforcer d'imiter ses exemples de vie parfaite. Quelques-uns, comme il était également arrivé ailleurs, trompèrent ses espoirs par leur inconstance ; mais enfin Dieu lui adressa ceux dont il devait faire les assises de sa future Société.
Le premier fut Pierre le Fèvre ou Favre, né à Villaret (Haute-Savoie) en 1506. Puis vint la plus belle de ses conquêtes, François de Xavier, né au château de Xavier, en Navarre, le 7 avril 1506. Après eux, Diego ou Jacques Lainez, d'Almazan (Soria, Espagne), né en 1512, et son ami Alphonse Salmeron, de Tolède (1515) ; un Portugais, Simon Rodriguez de Azevedo, né à Voucella (diocèse de \izeu) ; encore un Espagnol, Nicolas Alfonso, mais qu'on appelait Bobadilla, du nom de sa bourgade natale (1507). A ces six premiers, qui étaient entièrement gagnés à Ignace en 1534, s'adjoignirent un peu plus tard Claude Le Jay, originaire aussi de la Haute-Savoie (probablement de Mieussv, arrondissement de Bonneville) ; Paschase Broët, de Bertrancourt, au diocèse d'Amiens, où il fut ordonné prêtre en 1523, avant de se rendre à Paris pour y compléter ses études ; enfin le Provençal Jean Goduri, de Seyne (diocèse d'Embrun).
Tels de ces neuf ne le cédaient, ni pour les
ORIGINBS ET FONDATION DE LA COMPAGNIE y
talents, ni pour les connaissances acquises, à nul de leurs nombreux condisciples dans TUniversité. Tous les neuf, sans doute, l'emportaient sur Ignace quant à la science d'école. Mais, dans Tordre spirituel,ses instructions, et suriouiles Exercices qu il leur fit faire, leur ouvrirent des horizons insoupçonnés. Désormais ils le reconnurent comme leur maître et se livrèrent entièrement à sa direction. Sage guide, il ne les pressait pas et laissa passer plusieurs années avant de leur proposer des engagements définitifs. En attendant, il mettait au service de leur bonne volonté toute son expérience déjà longue : dirigeant, modérant au besoin leurs ardents désirs de perfection ; leur apprenant à vaincre dans les combats intérieurs de Tâme.
Tous brûlaient de suivre Jésus-Christ dans la pratique des conseils évangéliques et la vie apostolique, et néanmoins il ne fut jamais question entre eux, à Paris, de s'agréger à un I-nstitut religieux. Apparemment, ils n'en voyaient aucun où ils pussent travailler comme ils le souhaitaient pour la « plus grande gloire de Dieu ».
Quant à Ignace, sans doute il portait déjà dans sa pensée l'idée plus ou moins définie d'une Compagnie apostolique, pouvant être formée avec les éléments à sa disposition. Il ne semble pas cependant, pour lors, avoir parlé à ses disciples d'un projet dans ce sens. Se jugeant, dans son humilité, indigne de prendre l'initiative d'une pareille œuvre, il ne doutait pas que Dieu, s'il la voulait, au moment où il la voudrait, le ferait clairement voir à ses collaborateurs, aussi bien qu'à lui-même.
Il se contenta donc, après les avoir suffisamment éprouvés, de leur suggérer des résolutions,
définitives pour rengagement à la vie parfaite, conditionnelles pour le choix de la forme d'apostolat.
En 1534, le 15 août, jour de l'Assomption de la Vierge, les six premiers compagnons avec Ignace montèrent à l'église de Notre-Dame, sise au flanc de la colline de Montmartre, et entrèrent dans la chapelle en partie souterraine, dite du martyre. Là, sous les auspices de la Reine du Ciel et de saint Denys, à la messe dite par Pierre Le Fèvre, le seul des sept qui fût alors prêtre, tous l'un après l'autre prononcèrent, avec la plus sensible consolation, les vœux de pauvreté et de chasteté perpétuelle. Ils promirent, en outre, d'aller, leurs études finies, dans trois ans, à Jérusalem, pour y travailler au salut des âmes, ou, s'ils en étaient empêchés, de se présenter à Rome au Souverain Pontife, avec prière de disposer d'eux pour le service de l'Eglise.
Ils renouvelèrent ces vœux à pareil jour au même lieu, en 1535 et en 1536. Ignace, forcé de quitter Paris pour demander à l'air natal le rétablissement de sa santé, n'assista pas à ces deux rénovations; mais à la dernière prirent part les trois associés nouveaux. Le Jay, Broët et Coduri.