II. — La Fondation
3. Vers la fondation. — En partant de Paris, au printemps de 1535, Ignace laissait sans crainte ses disciples à eux-mêmes pour un temps assez considérable : le long et sérieux noviciat qu'il leur avait fait faire, garantissait leur persévérance. Ils poursuivirent donc encore un an et demi leurs études de théologie, fidèles d'ailleurs aux pratiques de piété et de mortification que leur Père spirituel
leur avait enseignées, et se soutenant mutuellement, comme s'ils étaient nés frères.
A peine arrivé dans sa patrie, où il ne voulut loger qu à l'hôpital, Ignace se mit à faire le catéchisme aux enfants, à prêcher le peuple avide de voir et d'entendre l'extraordinaire converti. Avec cet humble, mais fructueux ministère, les œuvres de charité l'occupaient tout entier. Il fit adopter par ses concitoyens d'Azpeitia plusieurs réformes pour le bien moral et matériel de la cité. Signalons en particulier une organisation de l'assistance aux pauvres, avec suppression de la mendicité, sans doute selon le système d'Ypres, qu'Ignace avait vu approuver par la Faculté de théologie de Pans en 1530.
Après trois mois environ passés en Espagne, jugeant ses forces sufïisamment revenues, Ignace se rendit à Venise, où il avait donné rendez-vous à ses compagnons. En les attendant, il fit faire les Exercices spirituels à plusieurs personnages considérables de la ville, et enrôla trois nouveaux compagnons, le bachelier Hocez, de Malaga, et les deux frères Etienne et Diego d'Eguia ; mais ces deux derniers ne prirent qu^un peu plus tard leur place dans l'association.
Les neuf partirent de Paris en novembre 1536 et se dirigèrent sur l'Italie par la Champagne, la Lorraine et probablement PAlsace, puis Baie et la Suisse, tout joyeux de voyager comme les Apôtres, à pied, à travers la pluie et les neiges, et passant, non sans péril, au milieu des hérétiques, qui leur fournirent plus d'une occasion de confesser et de défendre bravement la foi de l'Église. Ils rejoignirent Ignace et Hocez à Venise, au début de l'année 1537. En attendant la saison du départ des navires pour l'Orient, ils dépensèrent leur ferveur à
servir et à consoler les malades dans les hôpitaux, en vivant eux-mêmes d'aumônes, qu'ils mendiaient à travers la ville.
Un peu avant Pâques de 1537, les dix compagnons, sans Ignace, se rendirent à Rome, toujours à la manière apostolique, pour demander au Souverain Pontife la permission de passer en Palestine, et aussi de recevoir les ordres sacrés.
Paul III voulut entendre les jeunes maîtres de Paris disputer devantlui, pendant son repas; après quoi, également charmé de leur science et de leur modestie, il leur accorda toutes les autorisations désirées, avec une bonne aumône pour viatique.
Mais, de retour à Venise, ils se virent dans l'impossibilité d'effectuer leur pèlerinage : aucun navire ne quitta le port pour l'Orient, de toute l'année. Dans l'intervalle, ceux qui n'étaient pas encore prêtres furent ordonnés, le 24. juin 1537 ; puis se répandirent dans les environs de Venise pour s'exercer au ministère sacré, toujours prêts néanmoins à saisir une occasion d'embarquement, si elle se présentait.
Enfin, le délai prévu dans leur vœu de Montmartre étant expiré, il ne leur restait plus qu'à exécuter l'autre partie de l'alternative, en allant se mettre à la disposition du Souverain Pontife.
C'est alors que, pour la première fois, ils firent, en quelque sorte, acte de Congrégation. Réunis tous les onze à Vicence, en septembre 1537, ils décidèrent d'abord que Le Fèvre et Lainez avec Ignace iraient à Rome s'assurer si l'offre de leurs services serait agréée du Pape. En attendant la réponse, les huit autres se disperseraient deux par deux, surtout dans les villes d'université, pour tâcher d'y faire quelque bien et même, « s'il plaisait à Dieu, attirer quelques étudiants à leur genre
de vie ». Et ils fixèrent des règles de conduite à observer par tous. Notamment, chacun, à tour de rôle, pendant une semaine, devait faire fonction de supérieur pouF son compagnon ou son groupe. Puis vint la question d'un nom à prendre. Si on leur demandait de quelle Congrégation ils étaient, que répondraient-ils ? La solution, suggérée par Ignace, fut qu'ils se diraient de la « Compagnie de Jésus )).
Ainsi apparut ce nom, qui était sans doute depuis longtemps arrêté dans les projets du saint : il le maintiendra dans la suite, avec une ténacité telle que ses premiers compagnons purent, sans hésitation, reconnaître un choix dicté ou du moins approuvé par une communication divine. Observons tout de suite, avec les meilleurs interprètes de la pensée du Fondateur, qu'il faut entendre ce mot de Compagnie dans le sens militaire, avec la signification d'un corps spécial de « soldats de Dieu », réunis sous la bannière de Jésus-Christ.
La réunion de Vicence fut comme le prélude ;^^ de la fondation définitive. Tandis qu'en exécution W^ des décisions prises, Ignace se dirigeait vers la \^ ville éternelle, il eut une vision céleste qui l'encouragea singulièrement, ainsi que ses compagnons, à continuer dans la voie où ils étaient entrés. Le saint montra lui-même l'importance exceptionnelle qu'il attachait à cet incident : par une dérogation unique à son habituelle discrétion sur les faveurs surnaturelles qu'il recevait, il a raconté celle-ci spontanément à ses compagnons.
Il s'était arrêté pour prier dans une église de village, proche de Rome, quand il fut ravi en extase et vit devant lui le Père Eternel, ayant à ses côtés Jésus-Christ chargé de la Croix. Le Père recommandait affectueusement à son Fils Ignace et
ses compagnons, et Jésus-Christ, jetant un regard plein de bonté sur Ignace, lui adressa ces paroles : «Je serai avec vous à Rome. » Au sortir de l'église, Ignace, rayonnant de joie, dit à Le Fèvre et à Lainez : « Je ne sais ce qui nous attend à Rome, ni si Dieu veut que nous y soyons crucifiés ; mais je sais que Jésus-Christ nous protégera. » Et il leur raconta en détail l'apparition. En effet, ni la croix, ni la protection de Jésus ne devait manquer à la Compagnie naissante.
4. Premier travail d'organisation. — Le Pape Paul III n'avait pas oublié les étrangers, par qui il avait fait donner en sa présence un spécimen de leur science théologique; il accueillit les trois compagnons avec une grande bienveillance. Le Fèvre et Lainez furent chargés d'enseigner, le premier l'Écriture sainte, le second la théologie scolastique à l'Université romaine de la Sapience. Ignace eut pleine liberté pour le ministère apostolique.
Tout en s'y livrant, il songeait à parachever l'organisation de sa petite Société. Il était nécessaire d'abord d'en établir définitivement les bases essentielles, puis de les faire approuver par l'autorité pontificale. Il rappela donc ses compagnons à Rome, où tous arrivèrent vers le milieu de 1538, à l'exception de Hocez, mort pieusement au milieu de ses travaux apostoliques à Padoue.
Aussitôt pourvus de larges permissions du Cardinal Vicaire, ils commencèrent à prêcher et à confesser dans diverses églises de Rome. Quoique la grande saison des prédications fût passée, et qu'ils fussent encore assez inhabiles à manier l'italien, qui n'était la langue maternelle d'aucun
d'eux, leur zèle attira bientôt bon nombre d'auditeurs autour de leurs chaires et de pénitents à leurs confessionnaux. En même temps, ils allaient s'occuper de la constitution de leur petite Société, quand éclata un orage qui menaçait de la tuer dans son germe.
Ils s'étaient crus obligés de mettre en garde les fidèles contre les doctrines hérétiques, qu'un moine Augustin semait perfidement dans des discours trop écoutés. D'ardents amis de ce prédicateur cherchèrent à le défendre, en attaquant ses accusateurs et, en particulier, leur maître Ignace. Ils réussirent, en effet, pendant quelque temps, à tourner contre eux Topinion publique, et des personnalités influentes à la cour romaine, qui ne goûtaient pas les leçons et les exemples de vie austère des apôtres nouveau-venus, appuyèrent les calomnies. Mais enfin celles-ci, portées devant les juges et examinées en toute rigueur, sur les instances d'Ignace, furent réduites à néant, tandis que les plus graves témoignages surgirent de toutes parts en faveur du prêtre espagnol et de ses disciples : une sentence extrêmement élogieuse pour eux termina le procès.
C'est seulementaprès être sortis de cette affaire, que les dix compagnons trouvèrent le calme nécessaire pour les conférences, où ils devaient régler leur avenir. Ils les commencèrent à la micarême de 1539 et les prolongèrent durant environ trois mois.
La première question qu'ils eurent à trancher fut celle-ci : voudraient-ils que leur association leur survécut et se perpétuât sous quelque forme de Congrégation ? Tous tombèrent bientôt d'accord sur l'affirmative : déjà, dans leur courte expérience, avec la vue d'immenses besoins, ils
avaient eu trop de preuves de l'utilité de leur ministère, pour ne pas souhaiter d'en assurer la continuation après eux, s'il était possible.
Une seconde question demanda de plus longues délibérations : se constitueraient-ils en véritable ordre religieux, en ajoutant le vœu d'obéissance aux vœux de pauvreté et de chasteté, prononcés à Paris et qu'ils venaient de renouveler à Venise entre les mains du légat du Saint-Siège ? Ce vœu d'obéissance impliquait la nomination d'un supérieur, à choisir parmi eux et ayant droit de commander à tous.
Parmi les difficultés qui les firent hésiter pendant plusieurs jours, il y avait le discrédit dont ils voyaient frappée la vie religieuse dans le monde chrétien, en partie malheureusement par la faute des religieux; puis, la crainte que le Pape ne les obligeât de se joindre à un Institut déjà existant, où ils ne pourraient se dévouer autant qu'ils le souhaitaient au salut des âmes. Néanmoins, après avoir beaucoup discuté et prié, ils finirent par conclure, de nouveau unanimement, à la nécessité de se donner un Supérieur, pour le bon gouvernement de la Société qu'ils avaient résolu de fonder.
Les autres questions principales d'organisation furent agitées de même, par étude des motifs en sens divers, et finalement tout était réglé d'un commun accord, le jour de la Saint-Jean- Baptiste, le 24 juin 1539. Maître Ignace et Coduri furent chargés de rédiger, d'après les points convenus, la Formule du nouvel Institut, dont on demanderait l'approbation au Souverain Pontife.
5. Première approbation. — Prête vers l'automne, la Formule fut présentée à Paul III, le 3 septembre,
ORIGINES ET lONDATIOX DE LA COMPAGNIE 17
par rintermédiaire du cardinal Contarini, un des plus dignes prélats que possédât alors l'Eglise et qui avait déjà fait les Exercices spirituels sous la direction de saint Ignace. Le Pape, ayant lu la Formule, l'approuva de vive voix avec de grands éloges, et « dans l'espoir», comme il le dit, « que cette nouvelle Congrégation aiderait beaucoup à la réforme de l'Église ».
Cependant la Bulle requise, suivant les formes usitées, après l'approbation verbale, se fit attendre tout un an. L'opposition du cardinal Guidiccioni, pour qui le Pape avait une déférence méritée, fut cause de ce retard. Il ne voyait rien à reprendre dans le projet d'Institut proposé, mais c'était chez lui une idée arrêtée de longue date que, loin d'admettre de nouveaux Ordres religieux, on ferait bien de supprimer la plupart de ceux qui existaient. Il ne finit pas moins par donner son suffrage en faveur de la fondation, sous la réserve que le nombre des membres seraitlimité à soixante.
C'est avec cette restriction que Paul III approuva la Compagnie par la Bulle Regimini militaniis Ecclesiœ, le 27 septembre 1540.
Mais trois ans seront à peine passés, qu'il supprimera toute limite au développement d'une Société dont l'utilité n'était plus à démontrer {Bre( Injunctum nobis du 14 mars 1544).
La première Bulle d'approbation commence par l'attestation élogieuse des services déjà rendus à la religion par les dix associés, « réunis, on peut le croire pieusement, sous l'inspiration du Saint-Esprit ». Puis, est reproduite, sauf quelques modifications qui n'ont pas touché au fond, la Formule présentée en 1539 par Contarini.
Avec cette Formule furent donc approuvés, dès
Bruckeb, — La Compagnie de Jésus. 2
1540, les éléments essentiels de l'organisation de la Compagnie. Parmi les plus saillants qui donnent à rOrdre sa nouveauté, il faut signaler d'abord le caractère pour ainsi dire militaire, marqué dans ce début : « Quiconque voudra être membre de notre Société, que nous désirons être appelée du Nom de Jésus, et y combattre pour Dieu sous Tétendard de la Croix... »
Puis : universalité du but, qui est de travailler au bien des âmes par toutes les œuvres de zèle et de charité; forme du gouvernement, qui doit être exercé par un Supérieur Général élu, avec l'autorité la plus étendue; quatrième vœu d'obéissance spéciale au Souverain Pontife pour les Missions; pauvreté très stricte, n'admettant aucune sorte de revenus fixes, excepté dans les maisons qui pourront être fondées pour l'instruction des jeunes candidats de la Société ; enfin absence d'obligation du chœur pour la récitation de l'office divin.
Bientôt apparut la nécessité d'une addition. La formule approuvée en 1540 suppose la nouvelle Société toute composée de prof es des quatre vœux solennels, pour qui elle exige, entre autres qualités, une science peu ordinaire. Avec son recrutement ainsi limité, le personnel de la Compagnie restait par trop au-dessous des besoins et de la demande d'ouvriers. Un remède se présentait à la pensée d'Ignace et de ses compagnons : c'était de faire entrer dans leur corps, à titre de coopérateurs ou de coadjuteurs., des sujets qui, sans atteindre aux conditions de la profession solennelle des quatre vœux, pourraient avoir assez de piété, de prudence et même de doctrine, pour servir utilement le prochain dans l'administration des sacrements, la prédication, l'enseignement de
la doctrine chrétienne et d'autres fonctions. Ils en demandèrent la permission à Paul III, qui la leur accorda par bref du 5 juin 1546, autorisant en même temps le Général à communiquer toutes les facultés des profès à vingt des coadjuteurs prêtres. Cette concession fut renouvelée par le même Pape, sans limite de nombre pour la communication des pouvoirs, le 18 octobre 1549. Les brefs comprennent également la faculté de s'adjoindre des coadjuteurs non clercs pour les ofïices domestiques et les choses temporelles. Les coadjuteurs des deux catégories devaient, après les épreuves convenables, faire les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance non solennels, et pouvaient être admis, suivant que le Supérieur Général le jugerait bon, à la participation de toutes les faveurs spirituelles octroyées aux profès.
Dans la Bulle Exposcit debitum, donnée par Jules III, le 21 juillet 1550, la formule de Paul III est encore une fois reproduite intégralement, sauf quelques modifications précisant divers points, et avec l'addition relative aux coadjuteurs.
Ainsi approuvé de nouveau et confirmé par l'autorité suprême, ce document a toujours été considéré, depuis, comme une sorte de charte, contenant la substance {substantialia) de l'Institut.
Toutefois ce n'est qu'un résumé, où l'on n'aperçoit encore que les linéaments du tableau qui resplendira dans les Constitutions.
Pour que la Compagnie de Jésus fût en possession de l'existence complète, il restait à lui nommer un.chef. Jusque-là, Ignace, avec une réserve admirable, avait évité de faire aucun acte formel de Supérieur. Jamais il ne s'était mis en avant de ses compagnons, sinon par le dévouement à tous.
Il est évident néanmoins que, si ce n'est son impulsion apparente, c'est son esprit qui les a dirigés dans toutes les démarches qui ont préparé la fondation, comme sa prudence les a préservés des écueils et empêché la petite Société de périr avant d'être venue au jour. Aussi, quand, au mois d'avril 1541, les six compagnons présents à Rome se réunirent pour l'élection du premier Général, n'y eut-il pas un instant d'hésitation, et Ignace seul fut surpris de l'unanimité avec laquelle tous les suffrages se portèrent sur son nom. Après quelques jours de résistance, il dut se soumettre à la volonté divine, signifiée par un scrutin régulier, et dès l©rs il exerça tous les droits de sa charge, comme il en remplira tous les devoirs.
m. — Les Constitutions
6. Composition. — Une des principales tâches que désignait déjà au général la Bulle de Paul III, c'était l'élaboration des Constitutions ^ où la règle ébauchée par la Formule recevrait son complet développement, avec les éclaircissements nécessaires.
Aussitôt après son élection, Ignace voulut encore étudier avec ses premiers compagnons plusieurs questions particulières. En 1547, il commençait pour la rédaction définitive un travail tout personnel, reprenant toute la matière dans sa pensée vigoureuse, la triturant dans une méditation intense, pesant longuement le pour et le contre de chaque article, d'après les règles si sages que ses Exercices donnent pour les «élections.». Non content des lumières que lui apportaient ses réflexions, il en demandait constamment à la prière ardente. Un précieux fragment de ses notes
spirituelles, qui nous a été conservé par hasard, témoigne, pour un point, de ce qu'il a dû faire pour tous les autres : sur la question de savoir si les maisons professes pourraient posséder quelque revenu stable, il n'employa pas moins de quarante jours de considérations et de prières. Le même document nous apprend que cette délibération approfondie a été accompagnée d'apparitions réitérées de la Sainte Trinité, de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de la Sainte Vierge, venant confirmer et approuver les conclusions de son élection.
Par ces approbations d'en haut, le fondateur ne se crut pas dispensé de rechercher celle des membres de son Ordre. En tooO, sa rédaction étant finie, il appela, pour la leur soumettre, tous les profès qui pouvaient venir à Rome. Et suivant leurs remarques, bien qu'elles ne touchassent aucun point essentiel, il revisa tout son écrit et y fît de nombreuses corrections.
En 1552, il envoya la règle ainsi établie dans toutes les provinces de la Compagnie, mais seulement pour la mettre à l'essai. L'épreuve de l'expérience ne motiva encore que des observations peu importantes, dont néanmoins il tint compte. Enfin il ne cessa de perfectionner l'œuvre jusqu'à sa mort (1556).
Le texte qu'il a laissé est celui-là même qui a été ratifié, avec de très légères modifications, par la première Congrégation Générale, en 1558, et qui depuis lors est loi de la Compagnie.
Les sanctions les plus hautes lui sont ensuite venues des Souverains Pontifes. En particulier, Grégoire XIII, par ses Bulles Qiianto frucluosius (1"' février \.o^?>)QlAscendente Domino (25 mai 1584), non seulement couvre toutes les Constitutions de
sa pleine et souveraine approbation, mais prend la défense des points qui y ont été spécialement attaqués.
Des confirmations également solennelles leur ont été données par plusieurs autres Papes, jusqu'à nos jours.
Enfin, bien qn'il ait toujours été loisible aux Congrégations Générales de modifier les Constitutions, si elles le jugeaient à propos, nulle n'a jamais usé de ce droit pour changer si peu que ce soit au fond de l'œuvre de saint Ignace.
7. Contenu. — Voici maintenant un aperçu du contenu des Constitutions.
Saint Ignace, en les composant, eut toujours et avant tout la vue fixée sur le rôle actif qu'il voulait pour son Ordre. Il n'a pas regardé ce but dans l'abstraction, mais avec toutes les circonstances où il devait être réalisé.
La puissance de l'instrument qu'il s'agissait de créer dans la Compagnie, dépendait nécessairement de son adaptation aux besoins et aux légitimes aspirations du monde d'alors. Quelle vue pénétrante et claire le Fondateur a eue de ces besoins et de ces aspirations, les Cçnstitutions elles-mêmes en témoignent bien manifestement. 11 a du également étudier avec grand soin les sociétés religieuses existantes, tant pour leur emprunter ce qui convenait à son dessein, que pour suppléer à ce qui leur manquait et écarter ce qui ne répondait plus à la situation. Aussi, tout en gardant fidèlement les bases essentielles de la vie religieuse, n'a-t-il pas craint de rejeter diverses formes et pratiques secondaires, bien qu'elles eussent une sorte de consécration traditionnelle.
Nous avons déjà touché ce point de vue à propos
de la Formule de 1540 ; il faut y insister dans l'analyse des Constitutions.
Une première nouveauté (c'en était une au moins pour l'époque) fut Tinformation sérieuse qui précède l'admission à la Compagnie. Les constitutions ont pour préambule un examen général^ oui doit être proposé à tous ceux qui demandentTeulT admissiom il commence par Texpos'e" du but de l'Ordre et un résumé des Constitutions. Puis viennent des interrogations, auxquelles les candidats sont tenus en conscience de répondre selon la vérité, mais, s'ils le désirent, sous la condition qu'on leur gardera le secret. Les unes sont destinées à faire connaître les sujets à la Compagnie; d'autres serviront à les prévenir eux-mêmes des obligations les plus difficiles qu'ils devront accepter en entrant; enfin, il y a des interrogations spéciales pour les différentes catégories d'aspirants.
Les 6'(9;^5/i7^^/i07^5 proprement dites comprennent dix parties. Les cinq premières concernent l'admission dessujetsetleurformation, soitreligieuse, soit scientifique; la sixième expose les devoirs communs à tous les membres de TOrdre; la septième traite des ministères qu'ils peuvent exercer pour le bien du prochain; la huitième et la neuvième, du gouvernement ; enfin la dixième et dernière, des moyens de conserver et de faire progresser dans son bon état « le corps et l'esprit » de la Compagnie.
En tout cela, il n'y a pas le moindre indice des rêves d'empire universel, si souvent prêtés à Ignace / de Loyola et à sa Compagnie. La vérité est qu'il sou- N
haite pour elle une activité aussi universelle que /^^ possible. *'( Le but et la fin où tend cette Société, ^^ écrit-il, est de parcourir les diverses parties du
monde, suivant les ordres du Vicaire suprême de Notre-Seigneur Jésus-Christ et du Supérieur de la Société, et d'y prêcher la parole de Dieu, entendre les confessions et employer tous les autres moyens qu'elle pourra, avec la grâce divine, pour aider les âmes. » (G. P. 4. Proœm. Decl.)
Il ouvre donc à l'action des siens le champ le plus vaste ; il n'en exclut aucune œuvre pouvant servir la gloire de Dieu et le bien spirituel ou temporel du prochain : missions et catéchismes, enseignement des lettres et des sciences, assistance des malades, des pauvres, etc. Une seule réserve à cette universalité : ne pouvant tout faire, on devra s'appliquer d'abord aux œuvres les plus urgentes et à celles qui procureront plus de gloire à Dieu et plus de bien aux âmes.
Dans son zèle, Ignace voudrait que sa Compagnie fût en quelque sorte présente partout; qu'elle ne fut fixée en aucun lieu, mais apparut immédiatement où se montrerait soit un besoin pressant, soit l'espoir d'un grand fruit spirituel. C'est ce qu'il s'est efforcé de réaliser surtout par le quatrième vœu des profès. Par lui les membres les plus capables de sa Compagnie sont rigoureusement tenus d'aller immédiatement en quelque lieu où le Souverain Pontife voudra les envoyer « pour le bien des âmes et la propagation de la foi, parmi les fidèles ou les infidèles » : la Formule primitive portait : « chez les Turcs ou dans le Nouveau Monde ou chez les Luthériens ». L'ambition de saint Ignace était aussi de donner à TEglise un corps d'élite et comme un camp volant, toujours prêt à se lancer, sur quelque point que ce soit, où le Vicaire de Jésus-Christ lui indiquera une position à défendre ou un terrain à conquérir pour la religion.
L'universalité du but et la mobilité qui caractérisent l'Ordre de saint Ignace, entraînent d'autres particularités, par lesquelles il se distingue profondément de ses aînés.
D'abord la distinction des degrés. Il faudra, en effet, aux soldats d'élite que la Compagnie doit offrir à l'Eglise, des qualités exceptionnelles pour suffire aux taches multiples et souvent ardues qui les attendent. Tous les membres de la Compagnie ne pourront pas prétendre à entrer dans cette phalange sacrée, et ceux qui y seront admis, devront avoir passé par des stages intermédiaires d'épreuve et de formation.
C'est pourquoi, après Texamen sévère des candidats, les Constitutions ordonnent d'abord un noviciat plus long et plus difficile que celui des anciennes règles. Tandis que ses prédécesseurs n'imposaient pas plus d'un an, après lequel venait immédiatement la profession solennelle, liant pour toujours l'un à l'autre le religieux et son Ordre, saint Ignace retient le novice deux ans dans les exercices qui feront son éducation de Jésuite. Elle se fera surtout par les Exercices spirituels, que tout novice doit faire complets, c'està-dire durant un mois; puis par des expériments variés qui, non seulement, servent à éprouver les jeunes vertus, mais permettent déjà un discernement et une appréciation provisoire des aptitudes aux œuvres de la vocation.
k^vès» cQ\Xe probation, ceux qui ont persévéré dans leur désir de se donner à la Compagnie et dont elle-même espère former ultérieurement des hommes utiles, sont admis à prononcer des vœux simples qui en font de véritables religieux, engagés pour toujours, en ce qui dépend d'eux. Ces vœux constituent un premier degré, celui des
scolasiiques, comme on appelle désormais ceux qui sont destinés à la prêtrise, ou des coadjuteurs temporels approuvés^ qui seront employés aux oiîices domestiques.
Le scolastique, selon son acquis en fait de lettres et les talents qui se révéleront en lui, devra passer par plusieurs années d'études littéraires, philosophiques, théologiques. En même temps se poursuivra sa formation religieuse, qui, après les études finies, s'achèvera dans une troisième année de probation par des exercices semblables à ceux du premier noviciat, mais déjà plus orientés vers l'apostolat.
Jusqu'à ce mom.ent, l'Ordre est resté libre de le renvoyer, s'il n'est pas jugé capable de travailler utilement dans les miuistères. Au terme des études théologiques, il sera rigoureusement examiné pour voir s'il est digne ou non d'entrer dans la phalange d'élite et d'être spécialement voué aux missions papales. S'il ne paraît pas avoir la science exigée pour cela, ni les dons exceptionnels qui parfois peuvent y suppléer, mais qu'il ait d'ailleurs assez de vertu et d'autres qualités pour être un ouvrier utile dans la vigne du Seigneur, il est promu au degré définitif de coadjiUeur spirituel ou d'auxiliaire de la Compagnie professe; des vœux publics, quoique non solennels, confirment alors sa consécration à Dieu, et son engagement perpétuel envers l'Ordre. Exceptionnellement, les Constitutions permettent d'accorder la profession solennelle des trois vœux de religion à des sujets que recommande quelque mérite particulier, s'ils n'ont pas la science requise pour la profession des quatre vœux.
Les candidats impropres au ministère ecclésiastique, ou qui parfois s'y sont dérobés par humilité,
reçoivent également, après quelques années de probation ajoutées au noviciat, le grade définitif de coadjuteur temporel formé.
Ces degrés et ces classes étaient chose absolument inconnue dans les corporations religieuses. Violemment attaquée pour cette cause, de difterents côtés et à plusieurs reprises, cette institution a été fidèlement maintenue dans la Compagnie, avec l'approbation réitérée des Souverains Pontifes.
Tout est combiné pour obtenir, autant qu'il est possible humainement, une élite telle que saint Ignace souhaitait la créer. Elle ne comprendra que des sujets ayant victorieusement subi toutes les épreuves, reçu la formation spirituelle et scientifique complète, et admis à prononcer en conséquence les vœux solennels qui constituent la profession religieuse, avec le quatrième vœu, également solennel, relatif aux missions du Souverain Pontife. Les profès seuls peuvent être appelés aux charges principales : généralat, provincialat, supériorité des maisons professes. Seuls ils concourent dans l'Assemblée ou Contre sation Générale de la Compagnie, à l'élection du chef de l'Ordre, etont une part prépondérante dans les Congrégations provinciales que prévoit l'Institut. Néanmoins, ils ne jouissent d'aucun privilège dans la vie ordinaire, ni quant au régime matériel, ni par rapport à la discipline religieuse. Leurs auxiliaires, les coadjuteurs spirituels, sont d'ailleurs employés, suivant leurs aptitudes, aux mêmes ministères que les profès ; ils peuvent être appelés à gouverner des collèges, et même ils ne sont pas exclus des missions du Saint-Siège. Et comme le Fondateur a su faire de sa Compagnie une famille, la diversité des classes et des grades n'engendre
pas la moindre gêne dans les relations entre les membres.
Les observances mêmes communes à tous les religieux ont reçu dans les Constitutions de saint Ignace une touche spéciale. Tous les religieux doivent tendre à la perfection par la pratique des trois vœux de pauvreté^ de chasteté et à^ obéissance. Ces trois vœux sont, pour la Compagnie comme pour les autres Ordres, la base primordiale de la vie religieuse. C'est par eux que s'accomplit le renoncement total au monde.
Pour ce qui concerne le vœu de chasteté^ saint Ignace s'est borné à dire que « des explications ne sont pas nécessaires, vu qu'on sait assez avec quelle perfection il doit être gardé, en s'efforçant d'imiter la pureté des Anges ». Mais, s'il a jugé superflu de recommander longuement cette vertu, il a inculqué avec d'autant plus de soin les précautions qu'elle commande, surtout dans le ministère des âmes.
8. La pauvreté dans la Compagnie. — La pauvreté est « le ferme rempart de la vie religieuse ». Pourtant la pratique n'en est pas uniforme dans les divers Ordres. Dans tous, le vœu de pauvreté solennel rend le religieux incapable de propriété personnelle. Mais dans quelques-uns cette incapacité est restreinte aux individus, et les communautés, les monastères possèdent des biens stables et en perçoivent les revenus. D'autres, au contraire, n'ont pas même de propriété en commun, sauf pour les maisons nécessaires à l'habitation et pour les églises ; et ils demandent leurs moyens de subsister à l'aumône des fidèles : d'où le nom d'Ordres mendiants .
OllIGlNES ET FONDATION DE LA COMPAGNIE
Vers l'époque de la Réforme, la pauvreté religieuse avait reçu bien des alteirites dans la plupart des Ordres, même ceux où elle était jadis la plus sévère. Aussi les moines recueillaient-ils trop justement une part des invectives protestantes, contre la cupidité et la vie large du clergé d'alors.
Saint Ignace, par la pauvreté qu'il prescrit à sa Compagnie, asseoit solidement le « rempart de la vie religieuse », en même temps qu'il prévient les griefs des adversaires de l'Église. Le désintéressement le plus absolu sera la loi de tous les ministères exercés par les siens : aucune rétribution ne pourra jamais être ni demandée, Agi acceptée, à titre de salaire, pour les prédications, pas plus que pour les confessions, l'enseignement, etc. Les profès et les coadjuteurs spirituels ne vivront que d'aumônes, offertes par la charité des fidèles, ou demandées, s'il en est besoin, simplement pour l'amour de Dieu. Et non seulement aucun d'eux individuellement ne pourra rien posséder ni acquérir en propre, mais les maisons mêmes où ils habitent, comme les églises où ils exercent leurs ministères, ne jouiront d'aucun revenu stable.
Cependant cette pauvreté ne saurait être étendue dans toute sa rigueur à l'ensemble de la Compagnie : les maisons destinées à la formation des novices et aux études des scolastiques exigent un tempérament. Leurs habitants, qui ne rendent pas encore de services au dehors, ne peuvent compter sur les aumônes des fidèles pour vivre au jour le jour. Ignace, se souvenant combien jadis la nécessité, qu'il s'était imposée, de mendier son pain, avait entravé le progrès de ses études, ne veut pas que le travail des étudiants de la Compagnie soit compromis par de semblables difficultés.
Les noviciats et les collèges seront donc fondés avec des revenus assurés, suffisants pour l'entretien de leurs hôtes. Mais de ces revenus, rien ne devra jamais être distrait au profit des profès ou coadjuteurs, autrement que pour l'entretien de ceux qui pourront être nécessaires au service de ces noviciats ou collèges.
Les différences que nous venons d'indiquer mises à part, le traitement sera égal pour tous les religieux, profès ou non profès, supérieurs ou inférieurs. Pour tous, la nourriture, le vêtement et l'habitation seront les mêmes, et « tels qu'il convient à des pauvres », en tenant compte pourtant des exigences de la vie fatigante qui est le plus souvent celle d'un Jésuite. Les abstinences et les privations habituelles que s'imposentlouablement certains Ordres plus spécialement contemplatifs, ne laisseraient pas, en général, assez de forces, ni aux scolastiques pour l'étude ou l'enseignement des lettres, ni aux autres pour les pénibles travaux de l'apostolat.
Quant au point le plus essentiel dans la pratique de la pauvreté, à savoir l'exclusion de toute propriété personnelle et la dépendance par rapport au Supérieur dans l'usage même des choses nécessaires, la règle est aussi rigoureuse dans la Compagnie que dans les Ordres les plus sévères. Seulement les jeunes religieux, tant qu'ils n'ont pas été admis à un degré définitif, gardent la propriété des biens auxquels ils n'ont pas renoncé avant leur entréeau noviciat; mais ilsn'enpeuvent rien distraire pour leur usage personnel et n'en peuvent disposer qu'en faveur des bonnes œuvres avec la permission du Supérieur ; enfin, ils doivent être prêts à y renoncer dès qu'on le leur ordonnera.
ORIGINES ET FONDATION PB lA COMPACÎNIE 31
9. L'obéissance. — V obéissance passe pour la note caractéristique du Jésuite Ce n'est pas sans raison ; mais encore faut-il s'entendre. Dans le fond, l'obéissance prescrite par saint Ignace ne diiïère pas de celle qu'ont préconisée tous les initiateurs et les maîtres de la perfection religieuse. Déjà les Pères du désert ne demandaient rien de moins à leurs disciples qu'il ne demande aux siens. Il est ridicule, quoique cela ait été fait par des gens sérieux, de chercher dans les confréries musulmanes l'origine de ses règles sur ce sujet. Les termes les plus forts qu'il ait employés, par exemple les mots tant exploités, pcrinde ac caclaver, « se laisser faire comme un cadavre », ou « l'obéissance doit être en quelque sorte aveugle », sont simplement empruntés à la tradition ascétique.
L'objet du vœu d'obéissance dans la Compagnie est, en général, le même que dans tous les autres Ordres, ni plus ni moins étendu :Vout ce que le Supérieur commande, il faut le faire, à moins que ce qu'il commande ne soit péché ; dans ce dernier cas évidemment, l'obéissance ne serait pas permise. En outre le Supérieur ne peut rien commander qui soit en dehors des fins de la société; car le religieux ne promet d'obéir que suivant les règles de son ordre. Ces deux exceptions, qui ont aussi pour le Jésuite toute leur valeur, font déjà que son obéissance n'est pas entièrement aveugle. Nous verrons que saint Ignace la veut encore par ailleurs sagement éclairée.
En somme, les Constitutions de la Compagnie n'ajoutent aux obligations communes à tous les religieux, en matière d'obéissance, que pour les profès. Mais le quatrième vœu solennel de ceux-ci porte seulement sur les missions spéciales, que
les Souverains Pontifes voudront leur confier ; il n'étend pas autrement, pour les Jésuites, l'obligation qu'ont tous les religieux d'obéir au Pape.
Pour la pratique journalière de l'obéissance, il est certain que saint Ignace s'est particulièrement préoccupé d'en assurer la perfection dans son Ordre. 11 le devait, puisqu'il a voulu que sa Compagnie fût une milice, toujours prête à voler où rappellent la gloire de Dieu et le service de l'Église : la discipline est la première qualité d'une milice bien organisée. Poiir atteindre ce but, le Fondateur a institué des moyens, souples et doux dans leur jeu, énergiques dans leur effet, qui ne sont pas les moindres ni les moins heureuses nouveautés de son œuvre.
Ces moyens sont les uns « extérieurs » ou humains, naturels; les autres, « intérieurs » ou spirituels et surnaturels.
Le grand moyen extérieur, qui procure efficacement l'obéissance dans toute la Compagnie, c'est l'organisation hiérarchique du gouvernement,
10. Gouvernement de la Compagnie. — Les anciens Instituts accordaient à tous leurs monastères ou couvents une large autonomie; dans chacun, les religieux élisaient eux-mêmes le supérieur auquel ils obéissaient. L'Ordre entier n'était, en quelque sorte, qu'une fédération de petites républiques, n'ayant souvent entre elles d'autre lien que la charité et l'uniformité des observances sous la même règle. S'il y avait un Président^ un Ministre ou un Maître général de l'Ordre, et des prélats intermédiaires, ayant juridiction sur un certain nombre de maisons qui formaient pro^inces^ leur action ne s'exerçait guère que d'une manière intermittente et par des visites^ des lettres circulaires,
rarement par des actes de vigueur. On sait assez que le principe de l'élection des chefs n'est pas toujours favorable à la stricte discipline. Tout allait bien quand les communautés étaient nombreuses, composées de religieux fervents, qui choisissaient pour supérieurs les plus dignes d'entre eux; mais là où ces conditions manquaient, surtout dans les communautés trop petites, avec des religieux tièdes et un prélat peu zélé ou timide, la vie régulière étaitbien compromise. Saintignace a pu facilement connaître ces inconvénients par ce qu'il avait vu et entendu.
Pour les évitera sa Compagnie, il a tout d'abord constitué à sa tête une forte autorité. Le Général, qui en est le principal dépositaire, n'est pas pourtant un monarque absolu : il a tout pouvoir pour le bien, dans les limites de l'Institut; mais point ou peu de pouvoir pour faire mal. 11 a droit de commander à chacun, et toute chose qui n'est pas opposée aux Constitutions. De fait, son action s'étend à tous et à tout, grâce à la subordination qui relie à lui toutes les provinces et toutes les maisons, parles Supérieurs intermédiaires^C'est le Général qui nomme et les Provinciaux, chargés de gouverner l'ensemble des établissements d'une certaine région, et les Préposés aux maisons professes, et les Recteurs des collèges et séminaires. Chacun de ces supérieurs doit rendre compte fréquemment au Père Générai de toute son administration, de ce que font ses subordonnés, de leur fidélité aux Règles, de leurs succès aussi bien que de leurs échecs dans les ministères. Les Provinciaux ne sont nommés que pour trois ans; mais le Généralpeut prolonger leur pouvoir, dont il limite d'ailleurs l'étendue suivant qu'il le trouve bon. D'ordinaire, c'est le Provincial qui assio-ne à
Brucker. — La Compagnie de Jésus. 3
chacun sa demeure et ses occupations dans le rayon de la province; mais le Père Général est libre aussi d'envoyer d'une province à une autre, d'affecter tel sujet à telle ou telle l'onction.
La raison dernière de cette autorité si grande est encore l'universalité du but de la Compagnie, qui veut que tous ses membres soient employés selon l'intérêt général de l'Église. Le premier Supérieur de la Compagnie, placé au-dessus des égoïsmes nationaux, bien renseigné par ses correspondants sur les besoins de la religion dans le monde entier, mais, avant tout, s'inspirant des désirs du Vicaire de Jésus-Christ, connaissant d'ailleurs tous les hommes de sa milice, pourra en choisir de capables dans toutes les provinces, pour les distribuer où ils seront le plus nécessaires, où ils rendront le plus de gloire à Dieu et serviront le mieux le bien universel des âmes.
Ce n'est pas tout : saint Ignace a voulu que le généralat fat à vie. C'est d'abord en vue d'ajouter encore à Tautorité et au prestige de la charge, et pour que le Général, par l'expérience et la connaissance plus complète qu'il aura des siens avec le temps, soit misa même de les gouverner plus efïicacement. Puis, en dehors d'autres raisons, c'est pour éviter la répétition trop fréquente du grand mouvement que nécessite dans toute la Compagnie l'élection d'un nouveau chef.
Cette élection a lieu en effet par un suffrage restreint et à deux degrés. Il y a donc là un emprunt au système des élections capitulaires, mais combiné par la sagesse d'Ignace avec les précautions les plus propres à assurer de bons choix. Le premier degré est formé parles t'o/z^regations provinciales, qui réunissent, avec le Pro^ viiicial^les Supérieurs des maisons professes, les
Recteurs des collèges et les plus anciens Profès de la Province, ces derniers en nombre suffisant pour arriver avec les précédents au chifl're global de 50. Chaque Congrégation provinciale ainsi composée élit au scrutin secret deux profès de la Province, qui ensuite iront avec le Provincial faire partie de la Congrégation Générale où seront aussi les Assistants du général défunt. C'est à celle-ci, convoquée d'ordinaire à Rome, qu'appartient l'élection définitive. On voit que, dans ce corps électoral, leur part est faite à ce qu'on pourrait appeler la pensée gouvernementale, représentée par les Supérieurs provinciaux, aussi bien qu'aux vœux des subordonnés représentés par les élus. 11 y a toute raison d'espérer que des électeurs ainsi choisis parmi les membres les plus expérimentés, les plus pénétrés des traditions de l'Ordre et venant de tous les pays, ne réuniront leurs suffrages que sur Phomme le plus capable de continuer l'œuvre de saint Ignace dans son véritable esprit.
Voilà une première garantie contre les abus possibles du grand pouvoir reconnu au Général. Il en est une autre dans les lumières qu'il reçoit de toutes parts pour diriger son gouvernement. Nous avons parlé des rapports que lui envoient régulièrement les Provinciaux. Les Supérieurs locaux sont également obligés de lui écrire à époques fixes ; et, en outre, les Consulteurs ou conseillers d'office des Supérieurs ont à le renseigner périodiquement sur la manière dont ceux-ci s'acquittent de leur charge. De plus, même le dernier des inférieurs peut écrire directement au Père Général, sans que son Supérieur immédiat ait le droit de savoir ce que contient sa lettre. Enfin le Général a lui aussi des conseillers d'office, placés
auprès de lui par la Compagnie et qu'il est tenu de consulter en toute affaire importante.
Ces conseillers, qu'on appelle Assistants^ sont élus par la Congrégation même qui a nommé le Général : il y en a eu d'abord quatre, puis cinq, enfin six. Chacun d'eux aide le Général dans les affaires d'un groupe déterminé de provinces, qu'on appelle par suite une Assistance. On a créé successivement les Assistances d'Italie (1558), de Portugal (1559), d'Espagne (1558), de Germanie (1558), de France (1608), de Pologne (1756).
Avec tant de moyens d'information et de lumières, le Général peut encore se tromper et commettre des erreurs, voire même des fautes. C'est principalement aux Assistants qu'il appartient, non seulement de le conseiller, mais encore de lui signaler ce qu'il y aurait de défectueux dans son administration. Saint Ignace a prévu les cas où des avertissements ne suffiraient plus : si l'on constatait que le premier Supérieur de la Compagnie négligeât de façon notable et continue les devoirs de sa charge, ou s'il lui arrivait de commettre certaines fautes grièves, les Assistants pourraient ou même devraient convoquer la Congrégation Générale, qui, après enquête, statuerait.
La Congrégation Générale est en effet placée par saint Ignace au-dessus du Supérieur général. Elle contrôle son administration, elle peut lui commander, le corriger, et même, si elle juge qu'il ne rend pas à la Compagnie les services qu'elle attend de lui, aller jusqu'à le priver de sa i charge. Seule, du reste, la Congrégation Générale f a le droit de porter des loisd'obligation définitive : pour tous les membres de la Société ; le Général, . avec le devoir de faire exécuter celles qui existent •>
de par les Constitutions ou de par les décrets des Congrégations, a le pouvoir de les interpréter et de les expliquer, s'il en est besoin, et pour cela, d'émettre des Ordinations ou ordonnances, des règles, auxquelles tous doivent obéir, mais sauf toujours le droit de correction des Assemblées générales.
La Compagnie jouirait ainsi d'un régime représentatif complet, si les Congrégations Générales étaient périodiques et à dates fixes rapprochées. Mais saint Ignace n'a eu garde de transporter dans son œuvre une pareille source d'agitations et peutêtre d'intrigues. Il a seulement pris des mesures pour que les réunions des Congrégations aient lieu quand elles sont nécessaires. A cette fin, comme nous l'avons déjà vu, il permet ou fait même un devoir aux Assistants de la convoquer, dans des cas déterminés. C'est en suivant sa pensée que la deuxième Congrégation Générale (1565) a décidé la réunion, tous les trois ans, d'une Congrégation des Procureurs. Ces procureurs sont des délégués, élus un par Province, en des Congrégations provinciales, composées comme celles qui nomment les électeurs du Général, mais de 40 membres seulement. Réunis ensemble auprès du Père Général, ces députés de toute la Compagnie ont pour mandat principal d'examiner et de décider si, pour quelque cause que ce soit, il serait bon de convoquer la Congrégation Générale. Pour éclairer la délibération, ils apportent les opinions émises sur cette question dans les Congrégations provinciales, avec leurs raisons pour ou contre. A cette occasion, toutes les Provinces doivent aussi envoyer à Rome des renseignements complets sur la situation morale et matérielle de leurs établissements et sur leurs œuvres. Et s'il
y a des points qui demandent remède, la Congrégation provinciale, après discussion, les signale en des Postulata que les Procureurs présentent avec leurs motifs, soitàla Congrégation Générale, soit au Père Général.
De cette organisation du gouvernement, il résulte que dans la Compagnie toutle monde obéit; car ceux mêmes qui commandent ne le font que dans l'obéissance, suivant la direction et sous le contrôle d'un Supérieur plus élevé. C'est surtout à cette forte organisation que la Compagnie doit de n'avoir jamais connu la plaie des congrégations, qui est le relâchement, ni par conséquent le besoin de réforme. Non que personne n'y ait commis de fautes, ni que tous les religieux y aient été constamment fervents; mais du moins les fautes ont été réprimées, et l'irrégularité n'a jamais pu former coutume contre la discipline. Si, quelque part, un Supérieur a manqué de vigilance ou de fermeté, un autre bientôt l'a redressé, et, au besoin, le changement du Supérieur a fait rentrer toutes choses dans la règle.
D'ailleurs, soit par la correspondance fréquente avec les Supérieurs majeurs, obligatoire pour les uns, libre pour les autres, soit par les consultations que ces Supérieurs demandent souvent d'eux-mêmes, tous les membres de la Compagnie peuvent avoir quelque influence sur le gouvernement. Ils se sentent ainsi solidaires, responsables en quelque sorte de l'ordre général, et cette solidarité favorise singulièrement l'obéissance et la régularité.
Enfin, quand on sait quelles informations minutieuses précèdent le choix des Supérieurs de la Compagnie, quel contrôle s'exerce constamment
sur leur administration, quelles précautions sont prises pour qu'ils restent toujours dans la droite ligne de l'Institut et jamais ne versent dans l'arbitraire, on peut être convaincu que ces Supérieurs sont en général d'entre les hommes les plus capables et les meilleurs de l'Ordre. L'obéissance du Jésuite prend, de ce fait, une dignité qui doit la relever aux yeux mêmes de ceux qui ne voient que le côté humain des choses. Inutile de dire combien elle en est facilitée.
Il n'est donc pas étonnant que la Compagnie apparaisse aux étrangers comme une vaste machine, dont tous les rouages, se soutenant et se poussant mutuellement, concourent, d'une manière ou d'une autre, à produire sans heurt un puissant mouvement d'ensemble. L'idée est juste, si l'on ajoute que tout ce mouvement, si régulier qu'il soit, jusqu'à paraître automatique, est libre dans chacun de ceux qui y ont part; bien plus, qu'il est habituellement produit par des volontés, non seulement soumises et résignées, mais contentes et joyeuses d'obéir.
C'est à quoi saint Ignace a visé, et ce qu'il obtient, comme une longue expérience le prouve, par les moyens intérieurs et spirituels.
11. Compte de conscience. — Ces moyens se résument dans les rapports de charité et de confiance réciproque entre supérieurs et inférieurs. C'est de l'amour de Jésus-Christ que ces sentiments naîtront sans effort. Appuyé sur l'Évangile qui nous invite à voir dans tous nos supérieurs les représentants de Dieu, saint Ignace ne recommande rien plus instamment aux inférieurs, dans la Compagnie, que de voir Jésus-Christ dans la personne de leurs Supérieurs, d'écouter leur
voix comme la voix de Jésus-Christ, enfin d'adresser à Jésus-Christ leur obéissance. Mais il veut aussi que les Supérieurs se souviennent toujours qu'ils n'ont droit de commander qu'au nom de Jésus-Christ, et doivent toujours traiter leurs subordonnés avec les sentiments du Cœur de Jésus-Christ. Par suite, les inférieurs considéreront aussi leurs supérieurs non comme des maîtres, mais comme des pères. L'amour ardent de Jésus-Christ, que les uns et les autres ont puisé dans les Exercices spirituels, tel est finalement le grand moteur de toutes les obéissances dans la Compagnie.
C'est surtout pour mieux assurer l'union filiale entre supérieurs et inférieurs, condition de la parfaite obéissance, que saint Ignace n'a pas craint d'obliger tous les siens au Compte de conscience. On appelle ainsi, dans la Compagnie, la confidence que l'inférieur doit faire à son supérieur, non seulement de toutes ses actions extérieures, mais encore de ses pensées, de ses sentiments et de tout ce qui se passe au plus profond de son âme. Cette pratique, que tous les grands maîtres de la vie spirituelle, depuis les Pères du désert, ont recommandée, mais qu'aucune règle avant saint Ignace n'imposait rigoureusement, paraît au premier abord toucher la limite de ce qu'on a jamais exigé de l'obéissance. Cependant cet acte, plus difficile en apparence qu'en réalité, est peut-être le moyen le plus efficace pour arriver au calme, à la sécurité de conscience et à la joie de l'âme, sans laquelle il n'y a pas de persévérance dans le bien. C'est le moyen sauveur par excellence, dans les tentations et les peines intérieures les plus angoissantes.
OliUilNES ET FONDATION DE LA COMPAGNIE 41
Par le compte de coQScience, saint Ignace garantit donc aux siens, d'abord, la bonne direction et la progression paisible de leur vie spirituelle. Puis, par l'ouverture pleine et sincère de leur ànie, de ses dispositions, de ses dililcultës, les inférieurs mettent leur Supérieur à même de mesurer les charges de chacun à ses forces, de lui donner les emplois qu'il peut exercer sans danger pour son propre salut, avec profit pour les autres. Mais il est sévèrement interdit aux Supérieurs de rien dire ou faire qui puisse révéler à d'autres quoi que ce soit de ces confidem^es.
Nous devons ajouter que les prescriptions de saint Ignace, quant au compte de conscience, sont modifiées par le nouveau Droit canon promulgué par Benoît XV. Le Canon 3o interdit aux Supérieurs religieux de demander l'ouverture de conscience à leurs inférieurs; mais il est toujours permis à ceux-ci de s'ouvrir librement et cela est même déclaré expédient.
12. Pratiques spéciales. — Outre les vœux, les anciens Instituts avaient des usages qui, accessoires au fond, étaient venus, par suite d'une pratique générale, à être presque indissolublement liés avec l'idée d'Ordre religieux. Tel était en particulier le Chœur ou chant public des heures canoniales dans les églises des monastères; ainsi encore les pénitences et macérations, comme jeûnes plus ou moins fréquents, abstinence totale ou prolongée de viande, et autres rigueurs dans le régime de la vie.
La Gompaguie n'a pas le chœur; il lui en a été souvent fait reproche. On ne concevait pas que des religieux voués au seul service de Dieu négligeassent de lui rendre cet hommage de louange publique, à l'exemple de tous les anciens Ordres. Ignace était loin de peu estimer le chœur : ses
Règles d'orthodoxie en témoignent; mais l'obligation de ce service fixe et régulier lui parut incompatible, aussi bien avec les études indispensables à ses scolastiques, qu'avec les ministères qui occupaient le temps de ses prêtres. Que serait devenue la liberté de mouvement à laquelle il tenait surtout pour sa Compagnie? 11 jugeait d'ailleurs, avec saint Grégoire le Grand, que le travail apostolique est encore plus glorieux à Dieu que le chœur; et en tout cas il était présentement plus nécessaire à l'Eglise.
Saint Ignace n'a pas non plus inscrit de pénitences obligatoires dans ses Constitutions. Autre sujet de grief pour certains adversaires catholiques de son Ordre. Le saint a considéré encore ici les obstacles que les macérations corporelles peuvent apporter aux ministères de la Compagnie, bien plus importants pour la gloire de Dieu. Les travaux de ces ministères sufïisent souvent, non seulement à mater, mais à user le corps; le régime habituel de beaucoup de missionnaires, par exemple chez les sauvages d'Amérique, était plus dur que celui des religieux les plus austères. Cependant saint Ignace ne supprime pas la mor- É tification corporelle pour les siens; ce serait détruire l'enseignement des Exercices. Il veut qu'elle « aide l'esprit », lui tenant la chair sou- ) mise; mais ce résultat ne s'obtient pas de la même » façon chez des hommes à tempéraments divers, ? avec des occupations et en des conditions de vie \ variables. C'est pourquoi les Constitutions ordonnent de faire connaître au Supérieur tout ce qu'on i pratiquera de pénitences; et saint Ignace prévoit i que ses disciples auront plus besoin d'être retenus et modérés que stimulés, dans les mortifications de la chair.
A l'égard de toutes les pratiques extérieures, accessoires, de l'ascétisme et de la piété, la conduite du Fondateur est la même : il n'en méconnaît nullement l'influence salutaire et l'importance relative dans la vie religieuse; mais il veut qu'elles soient toujours subordonnées au grand principe : « Avant tout la plus grande gloire de Dieu, Oninia ad majorem Dei gloriam. » Puis, pour les siens, il insiste principalement sur l'esprit intérieur.
En cette matière, à bien y regarder, on trouvera qu'il a inauguré une réaction contre le formalisme, qui avait pris la place do la vraie piété et même de la religion, chez beaucoup de chrétiens, voire même de religieux. 11 est remarquable que ses Constitutions ne prescrivent pas une seule pratique de dévotion déterminée, hormis la réception des sacrements. Certes, elles ne laissent pas de pousser à la piété; mais la grande dévotion qu'elles prêchent à chaque page — si l'on peut appeler dévotion ce qui est la pure essence du christianisme — c'est le zèle de la gloire de Dieu et le désir de suivre parfaitement Jésus- Christ. Toute la vie d'Ignace, depuis sa conversion, n'a pas eu d'autre mobile : c'est le même esprit qu'il s'est efforcé d'infuser à ses disciples, et cela n'engage à rien de moins que l'oubli de tout intérêt personnel, le renoncement à ce que le monde estime et recherche le plus, enfin l'abnégation totale de soi-même, pour ne vouloir et ne chercher que Dieu.
13. Conclusion des Constitutions. — Une sorte de récapitulation des Constitutions en compose presque toute la dixième et dernière partie. Naturellement, les « moyens de conserver et
d'accroître le bon état de la Compagnie » ne sont autres que les éléments principaux de l'organisation développée dans les neuf parties précédentes. En reportant le regard en arrière sur son œuvre terminée, Ignace aurait pu se permettre un sentiment de complaisance : il en est bien loin ! Il déclare, au contraire, et tient à ce que les siens le comprennent et ne l'oublient jamais, que toute cette organisation sera de nulle efficacité sans le secours de Dieu, et qu'il faudra donc, toujours et avant tout, mériter ce secours, d'abord par l'humble prière, puis par les vertus qui font des hommes les instruments dont Dieu aime à se servir. Nous ne croyons pas pouvoir mieux conclure notre aperçu des Constitutions que par la traduction de ces déclarations capitales :
« 1. La Compagnie, n'ayant pas été fondée par des moyens humains, ne peut attendre ni sa conservation ni son accroissement de ce côté-là, mais seulement de la main toute-puissante de Notre Dieu et Seigneur Jésus-Christ. C'est donc sur lui seul qu'on doit compter, avec l'espérance qu'il conservera et fera progresser cet ouvrage, que sa bonté a commencé pour son service et sa gloire et pour l'aide des âmes. Conformément à cet espoir, le premier moyen et le plus approprié sera celui des prières et des saints Sacrifices, qu'il faudra ordonner et ofi'rir à cette intention... partout où réside la Compagnie.
<( 2. Pour la conservation et l'accroissement, non seulement du corps et de l'extérieur de la Compagnie, mais aussi de son esprit, et pour réaliser ce qu'elle se propose, qui est d'aider les âmes à atteindre leur fin dernière et surnaturelle, les moyens qui unissent l'instrument à Dieu et le disposent à suivre la direction de sa main
divine, sont plus eilicaces, que ceux qui le mettent en rapport avec les hommes. Parmi les premiers sont la probité, la vertu et spécialement la charité, la pure intention de servir Dieu, la familiarité avec Dieu Xotre-Seigneur dans les exercices spirituels de dévotion, et le zèle sincère des âmes, pour la gloire de Celui qui les a créées et rachetées, sans nul autre intérêt. On voit ainsi qu'il faut faire en sorte que tous les membres de la Compagnie s'adonnent aux vertus solides et parfaites et aux choses spirituelles, et qu'ils en fassent plus-de cas que de la science et des autres dons naturels et humains, parce que les premiers, qui sont intérieurs, doivent donner aux seconds, qui sont extérieurs, refficacité pour la fin qu'on a en vue.
« Ce fondement posé, les moyens naturels qui disposent Tinstrument de Dieu Notre-Seigneur à l'égard du prochain, aideront en général à la conservation et à l'accroissement de tout ce corps, pourvu qu'on les prenne et qu'on les emploie pour le seul service de Dieu, sans y fonder sa confiance, mais afin de coopérer à la grâce divine, selon l'ordre de la Providence souveraine de Dieu Notre-Seigneur, qui veut être glorifié en ce qu'il donne comme Créateur, c'est-à-dire les dons naturels, et en ce qu'il donne comme auteur de la grâce, à savoir les dons surnaturels. Etainsi l'on devra s'appliquer diligemment à obtenir les moyens naturels ou acquis, en particulier une doctrine exacte et solide, avec la façon de la présenter au peuple dans les sermons et les leçons, et la manière de traiter et de converser avec les hommes. »
Voilà en résumé toute la politique de saint Ignace; ni lui ni ses successeurs dans legénéralat
n'en ont jamais enseigné une autre, par leçons ou par exemple, à la Compagnie. Et celle-ci, du moins comme corps et dans son ensemble, n'a jamais cherché le succès que par les moyens légitimes et selon l'ordre voulu parla Providence, c'est-à-dire tâchant avant tout de mettre Dieu de son côté ; puis, employant de son mieux les moyens qui gagnent les hommes, parce que Dieu le veut, mais sans donner jamais à ces moyens humains l'importance principale.
Premier Siècle de la Compagnie
Saint Ignace de Loyola (1540-1 556)
Jacques Lainez (i558-i568)
Saint François de Bcrgia (1569-1572)
Everard Mercuran (j 573-1 58o)
Claude Aquaviva (i58i-i6i5)
Mutius Vitelleschi (161 5-1645)
Première Période : Les Débuts
Premier Général : saint Ignace de Loyola
(19 Avril i54i-3i Juillet i556)
Après avoir mené à bon terme la fondation de sa Compagnie, Ignace la gouverna comme chef élu durant quinze ans. Il eut le temps de voir satisfaits largement les vœux qu'il avait formés pour elle. Moins de dix ans après la première approbation, elle a essaimé dans toutes les parties du monde : elle a pris pied dans tous les pays catholiques, et engagé une campagne heureuse contre l'hérésie du Nord ; tandis que ses missionnaires combattent avec succès le paganisme et la barbarie jusque dans l'extrême Asie, en Afrique, en Amérique, dans les îles de l'Océanie.