MISSIONS D*ASIE
ses néophytes. Si Ton voulait qu'il pût atteindre, je ne dis pas les hautes classes, mais même la masse de la population hindoue, en dehors de quelques pêcheurs et de pauvres gens appartenant aux derniers rangs de la société, il fallait nécessairement changer la méthode d'évangélisation. Tandis qu'il méditait son plan, probablement, le Père de Nobili avait présent à sa pensée l'exemple que venait de donner le Père Mathieu Ricci en Chine. Gomme lui, en tout cas, il chercha la solution de son problème dans l'application du principe de saint Paul : « Se faire tout à tous^ Juif pour les Juifs, — ici, Hindou pour les Hindous, — afin de les gagner, de les sauver tous » (I Cor., IX, 20, 22).
Ayant mûri son courageux dessein, Nobili le soumit à l'archevêque de Cranganore, Mgr Roz, et à son provincial, le P. Laerzio ; tous deux l'approuvèrent et l'encouragèrent; puis voici comme il l'exécuta. Il reparut dans la ville de Maduré, sous l'extérieur d'un saniassi ou pénitent hindou. II ne chercha pourtant jamais à passer pour un indigène ; il profita seulement du fait qu'il n'était pas Portugais, ce qui lui permettait de décliner le qualificatif ignominieux de Prangui. Il se présenta comme un radja (noble) Romain, qui désirait vivre à ^laduré dans les pratiques de la pénitence, la prière et l'étude de la loi divine. Il évita soigneusement de se rencontrer avec le P. Fernandès, et alla se loger dans le quartier des Brahmes, sur un terrain que lui concéda un parent du roi. Il n'admit à son service que des Brahmes. Du riz, du lait, des herbes et de l'eau, pris une seule fois le jour, firent toute sa nourriture. Une longue robe de toile jaunâtre, recouverte d'une espèce de rochet de même couleur, un voile blanc ou
rouge sur les épaules, une sorte de turban sur la tête, une semelle de bois fixée sur un support de deux pouces de hauteur et accrochée à chaque pied par une cheville qui passe entre les doigts, formèrent son costume.
Ajoutons qu'il échangea bientôt le titre de radja contre celui de brahmane ou brahme, qui disait mieux ce qu'il était et ce qu'il voulait. En effet les radjas ou kchatryas, formant la seconde des trois hautes castes de l'Inde, étaient une classe militaire. Les professions intellectuelles étaient quasi le monopole des brahmes. Ceux-ci étaient de temps immémorial en possession de gouverner au spirituel toute la nation et de dicter à tous ce qu'ils devaient croire, adorer ou abhorrer. Il faut remarquer néanmoins que les brahmes n'étaient point une caste sacerdotale ; ils n'avaient nullement un droit exclusif de faire les fonctions du culte religieux.
Nobili trouva dans la ville de Maduré plus de dix mille étudiants, distribués en classes de deux cents à trois cents; tous étaient brahmes et entretenus, ainsi que leurs maîtres, à l'aide de riches fondations dues aux rois du pays. L'arrivée du saniassi étranger ne resta pas inaperçue et les visiteurs ne tardèrent pas à frapper à sa porte. Il les charma par la perfection avec laquelle il parlait leur langue, le tamonl ; puis par les citations de leurs plus fameux écrivains, qu'il semait dans ses discours ; enfin surtout par les fragments de leurs poésies nationales, qu'il récitait ou même chantait avec un art consommé. Ayant ainsi préparé ses auditeurs à l'écouter volontiers, il passait peu à peu à leur enseigner la religion; s'efforçant avant tout de redresser leurs idées sur les vérités naturelles, concernant Dieu, l'âme, pour leur
découvrir ensuite par degrés les dogmes de la foi chrétienne. Il tirait aussi avantage de la connaissance qu'il avait pu acquérir des Védas^ c'est-àdire des livres révérés par les Hindous comme sacrés et divins. Nobili est le premier Européen qui ait réussi à se faire communiquer ces livres et qui ait su les lire dans les originaux sanscrits. Pour cela, il s'était mis à l'école d'un savant Brahme, qu'il convertit ensuite, et il profita si bien de ses leçons, grâce à une rare intelligence et à une heureuse mémoire servies par un travail acharné, que les docteurs indigènes étaient stupéfaits de voir un étranger familiarisé avec leur langue sacrée et leur littérature comme l'étaient sans doute bien peu d'entre eux-mêmes. Nobili s'était ainsi rendu capable de trouver dans les Yédas des témoignages, irrécusables pour les Hindous, à l'appui des doctrines qu'il leur annonçait et contre les erreurs qu'il voulait leur faire abandonner.
Par cette méthode, et non moins par le prestige de sa vie pure et austère, le missionnaire eut bientôt dissipé beaucoup de défiances et de préventions; et, avant la fin de l'année 1608, il avait conféré le baptême à plusieurs membres de hautes castes, notamment à de jeunes brahmes aussi distingués par la science que par la noblesse. A tous ses néophytes il faisait un devoir rigoureux de rejeter les pratiques idolâtriques ou superstitieuses, mais il leur permettait de conserver les usages nationaux en tant qu'ils lui paraissaient indifférents, et n'avoir qu'une signification civile ou politique, non religieuse. Ainsi les convertis continuaient, par exemple, à porter le costume distinctif de leur caste; les brahmes en particulier gardaient leur codhumbi (touffe de cheveux au
sommet de la lôte) et leur cordon jeté sur l'épaule gauche. Tous restaient fidèles à l'habitude de s'orner le front avec de la poudre de santal, tandis qu'ils s'interdisaient de porter sur la télé des cendres de bouse de vache, qui étaient d'usage non moins général, mais de signification idolâtrique avouée.
Si loin que Nobili poussât le respect des traditions hindoues, ses prédications contre les idoles, qu'il ne ménageait point, devaient irriter leurs dévots fanatiques et leurs prêtres; aussi lui (irentils sentir leur colère par toute sorte de vexations et de mauvais traitements. Au milieu d'une persécution presque incessante, l'œuvre de Tapôtre avançait néanmoins; en avril 1609, le troupeau de fidèles autour de lui avait grossi tellement, qu'une chapelle ne suflisait plus à le contenir et qu'il dut leur construire une église. En même temps, il obtenait de son supérieur provincial un compagnon pour partager les travaux de son ministère, devenu trop lourd pour un seul homme.
Mais voici que ces heureux résultats furent troublés par une contradiction, venue du côté d'où il devait le moins l'attendre. Le Père Fernandès, toujours confiné dans le soin de ses Taravers, n'avait pu s'expliquer le succès de Nobili (|ue par d'illicites coni|)romlssions. Il se crut obligé de déférer à ses supérieurs ce qui lui apparaissait, dans la conduite de son confrère, comme iiisincérité coupable (rejet du nom de Prangui ou Portugais), connivence avec l'idoliUrie (permission de porter les insignes de castes), acte de schisme (séparation de ses chrétiens d'avec ceux d'autre caste). \'ivcment émus par cette dénonciation, le Père Visiteur de l'indo et le Père (jénéral défendirent au missionnaire saniassi Peniploi de sa