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nouvelle méthode; le cardinal Bellarmin luimême, en 1618, écrivit à son parent une lettre de reproche sur sa manière d'agir téméraire. Cependant Nobili, cité à Cochin et à Goa, pour s'expliquer devant ses confrères et d'autres théologiens, justifia ses procédés de façon à persuader ses adversaires les plus décidés. Ses explications eurent le même succès à Rome, où elles furent d'ailleurs chaudement appuyées par l'archevêque de Cranganore et par Finquisiteur de Goa. En 1614 et 1616, Bellarmin et Aquaviva lui écrivirent de nouveau pour se déclarer pleinement satisfaits.
La difficulté principale portait sur l'observation des coutumes nationales. Nobili montrait, d'une part, combien ce point était important pour le progrès de PEvangile dans l'Inde; il établissait, d'autre part, que l'idolâtrie n'était pour rien dans les coutumes qu'il permettait à ses néophytes de conserver. Pour les Hindous, ces coutumes faisaient partie du système social et politique reçu des aïeux, et par suite ils y tenaient de toute leur âme, mais ils n'y attachaient aucune idée religieuse. C'est ce que Nobili prouvait par l'interprétation authentique des Hindous eux-mêmes, d'abord à l'aide de nombreux passages des livres sanscrits qui font autorité dans l'Inde; ensuite par le témoignage de 108 des plus savants Brahmes du Maduré : interrogés par lui, tous avaient confirmé par écrit la signification qu'il donnait aux usages en question. Il ne prétendait pas cependant que nulle superstition ne fût mêlée par les païens à ces usages, par exemple, lorsqu'ils recevaient leur cordon avec certaines cérémonies; mais, faisait-il remarquer, « ces cérémonies superstitieuses touchent au mode et non à la
su})Stance de la pratique dont il s'agit. La même difficulté peut être faite contre le manger, le boire, le mariage, etc., car les païens mêlent leurs cérémonies à toutes ces actions. Il suffit de retrancher les cérémonies et c'est ce que font les chrétiens. »
Il ne manquait, pour détruire tous les scrupules, qu'une approbation du Saint-Siège. Le 31 janvier 1623, Grégoire XV, par sa lettre apostolique Romanae Sedis autistes^ décidait provisoirement la question en faveur du Père de Nobili. Le codhumbi, le cordon, le santal et les bains étaient permis aux chrétiens de l'Inde, <( tant que le Saint-Siège n'aurait pas pourvu autrement». Seulement quelques conditions étaient prescrites (elles avaient déjà été imposées par le missionnaire lui-même), pour éloigner tout mélange de superstition et toute occasion de scandale. En ce qui concerne la séparation des castes, le pape se bornait « à prier et à conjurer instamment les nobles de ne pas témoigner de mépris au bas peuple, spécialement dans les églises, en écoutant à part la parole de Dieu et recevant à part les sacrements ». Le Souverain Pontifecomprenait que la séparation des castes, profondément enracinée comme elle l'était dans les idées et les habitudes des Hindous, ne pouvait être brusquement supprimée, même parmi les convertis. De fait, en l'interdisant par un ordre positif, il eût prononcé Tarrét de mort de la chrétienté naissante du Maduré. L'p]glise devait agir ici comme elle l'avait fait pour l'esclavage, le servage et d'autres institutions analogues du passé. Elle n'avait jamais attaqué directement ces coutumes invétérées ; mais elle prêchait la douceur, l'humilité, la justice et la charité envers tous,
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Tamour du Sauveur qui a souffert et est mort pour le salut de l'humanité entière : c'est ainsi que l'esclavage, le servage et bien d'autres abus ont été peu à peu éliminés de la société chrétienne.
En s'inspirant de cet exemple dans les concessions à la faiblesse de ses néophytes, Nobili ne négligeait rien pour leur inculquer les sentiments qui conviennent aux vrais chrétiens à l'égard de leurs plus humbles frères. Jusque dans une déclaration solennelle, adressée à ses amis et à ses ennemis, qu'il afficha près de l'entrée de son habitation, en 1609, il insistait sur ce point que « de même que le vrai Dieu est le Seigneur de toutes les castes, sa loi est de toutes les castes », bien qu'elle « n'oblige personne à renoncer à sa caste, ni à faire quoi que ce soit de contraire à l'honneur de sa caste ». De plus, quand il expliquait le précepte de la charité envers le prochain, il avait bien soin d'avertir que la charité était due par tous et à tous; mais il lui était permis d'ajouter qu'elle n'obligeait pas d'ordinaire à aller, par exemple, visiter chez eux les gens des castes inférieures, ni même à s'agenouiller ou à s'asseoir à leurs côtés dans les églises, au moins si par là on s'exposait à être dégradé de sa propre caste. Aussi bien, comme il le faisait observer dans son apologie, en Europe même, on reconnaissait le droit aux personnes des hautes classes de ne pas se mêler aux autres, même dans les églises.
Les missionnaires pouvaient-ils user de ces principes pour leur propre compte ? Cela paraît incontestable. A la vérité, la charité impose des devoirs particuliers aux pasteurs des âmes; mais elle ne saurait les obliger à sacrifier l'intérêt spirituel du grand nombre au bien de quelquesuns. C'est pourquoi Nobili, au début de son
apostolat, évitait toutes relations apparentes avec les basses castes, qui lui eussent fermé l'accès de toutes les autres. Il ne refusait pas néanmoins d'accueillir en secret même les parias. Plus tard il s'aperçut qu'il y avait chez les Hindous, outre les Saniassi brahmes, une classe de pénitents appelés Yogiies ou Pandaras^ moins considérés que les premiers, mais auxquels on permettait les relations [)ubliques avec les cnstes inférieures aux brahmes, et même avec les parias. En conséquence, sur sa proposition, les supérieurs de la mission, d'accord avec l'archevêque de Cranganore, décidèrent qu'il y aurait désormais deux classes de missionnaires, les uns brahmes et les autres pandaras. Le Père Balthasar da Costa, en 1640, fut le premier qui se présenta sous le nom et le costume de pandarani; il fit beaucoup de conversions, non seulement parmi les parias, 5 mais aussi dans les castes. |
A cette date de ir)40, trois Jésuites partageaient ! le genre de vie et les travaux de Nobili. A|)rès le i réconfort que lui avait apporté la décision de I Rome, il s'était empresse^ d'étendre ses pr«''dications au delà de la ville de Maduré, et grâce à 1 son zèle et à celui de ses compagnons, l'Evangile commença à être connu dans toute l'Inde australe intérieure. En 1G4(.), le londateur, t'puise par quarante-deux ans de travaux et de soull'rances, se retira d'abord à Jafnapatam, dans l'Ile de Ceylan, puis à Meliapour, près du tombeau de saint Thomas, où il mourut le 16 janvier 1656. Il laissait la mission en pleine voie de progrès. En 1067, elle s'étendait bien au delà du Maduré proprement dit, vers le nord et le nord-est, dans les royaumes de Marava,de Tanjaour, de (iingi, etc. On y comptait |)lus de 40.000 chrétiens, avec
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32 églises publiques, sans parler des chapelles. Il y avait alors neuf missionnaires, dont sept pandaras et deux brahmes, les uns et les autres obligés par leur petit nombre et par Textréme dispersion des néophytes à un mouvement presque perpétuel.
Japon (1577-1650)
89. — Au Japon, sur les glorieuses traces de saint François Xavier, l'apostolat ne cessait de progresser, ici favorisé par les daïmyos (seigneurs de provinces), ailleurs luttant contre leurs persécutions, et surtout troublé par les guerres presque continuelles entre ces petits potentats instables. En 1577, avant l'arrivée des grands renforts envoyés par le Père Valignani, les missionnaires du Japon n'étaient que vingt-trois, mais avec au moins autant d'auxiliaires indigènes. Ils avaient des chrétiens dans une douzaine de « royaumes », formant un total de près de 100.000. Miyako même, la capitale, avait une chrétienté florissante, ayant coûté plus qu'aucune autre à établir, et maintenant une de celles qui donnaient le plus de consolations. Créée par la patience du Père Vilela, qui construisit sept églises dans un rayon de douze à quinze lieues autour de la ville, cette chrétienté prit de nouveaux accroissements, quand ce missionnaire, après être resté sans voir aucun prêtre pendant six ans, reçut comme compagnon le Père Louis Froes (1565), et surtout lors([ue, Vilela épuisé ayant du se retirer, le Père Organtino (Soldi Gnechi) de Brescia vint rejoindre le Père Froes (1569). C'étaient, par leurs talents comme par leur zèle, les hommes qu'il fallait dans ce poste important.
Aussi les conversions allèrent se multipliant, notamment parmi les seigneurs, dont rexem[)le entraînait des centaines, des milliers de sujets. Il y en eut même parmi les bonzes, dont la plupart cependant sont toujours restés les pires adversaires de l'Evangile.
Les plus belles espérances s'ouvrirent pour le christianisme, lorsque le fameux Nobunaga eut pris le pouvoir suprême. Ennemi déclaré des bonzes, il donnait au contraire des preuves de grande bienveillance aux missionnaires. Sous la protection de l'énergique souverain, et grâce à la sécurité qu'elle donnait contre les tyranneaux des provinces, le mouvement des Japonais vers le christianisme devait s'accentuer de plus en plus. Alors qu'on enregistrait déjà de dix ^ vingt mille baptêmes d'adultes chaque année, qu'on en avait huit mille en six mois (1577), rien que dans la capitale et ses environs, parmi lapopulation la plus intelligente du Japon, il n'est pas étonnant que le Père Organtino écrivit à Rome, le 15 octobre 1577 : « En dix ans, tout le Japon sera chrétien, si nous avons le nombre suffisant de missionnaires. »
Le premier acte du Père Valignani, pour le biende cette belle mission, fut de renforcer son personnel surchargé. Dès 1577, il lui envoya de l'Inde, où il était encore retenu, quatorze Pères ou Frères; il en ajoutera d'autres d'année en année, jusqu'à atteindre le chiflre de 15(J avant la persécution de Taicosama (1587). Quant à la ((ualité, (|ui importe plus que le nombre, les missionnaires du Japon, semblait-il, ne laissaient rien à désirer. Par ce qu'il apprit sur place et ce (ju'il vit de ses propres yeux, le Père Visiteur se convain([uil vite que ni le zèle ni l'abnogatioik
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apostolique n'avaient besoin d'être stimulés chez ces vaillants apôtres. Ses rapports au Père Général débutent par l'expression de son admiration pour tant de vertu, au milieu de tant de privations, de fatigues, de souffrances. Mais le Visiteur devait se préoccuper de l'avenir; il était sage de parer aux inconvénients d'une situation qui pouvait devenir trop pénible et dangereuse, même pour des vertus peu communes. Il remédia d'abord à la trop grande dipersion et à l'isolement trop prolongé des missionnaires, en diminuant le nombre des stations et formant des résidences ou petits collèges de sept religieux. Pères et Frères, sous l'autorité d'un Supérieur, avec trois ou quatre dogiques ou catéchistes japonais. Les chrétientés d'une région étaient partagées entre ces sept, qui les visitaient et y donnaient les soins spirituels aux fidèles, sans perdre tous les avantages de la vie de communauté et de l'obéissance religieuse. Pour mieux assurer encore l'uniformité des méthodes et l'unité d'action, le Père Valignani divisa tout le vaste terrain de l'évangélisalion en trois sections, placées chacune sous le contrôle d'un chef, qui prenait lui-même ses directions du Supérieur de toute la mission. En même temps ce dernier vit ses pouvoirs augmentés, en recevant le titre de vice-provincial. A la nouvelle vice-province du Japon, qui sera province complètement indépendante de l'Inde en 1612, était aussi attribué Macao avec la mission naissante de Chine. Toutes ces mesures furent ordonnées par le Père Visiteur d'accord avec les missionnaires : à peine arrivé (juillet 1579), il avait appelé auprès de lui tous les Pères, à l'exception de ceux de Miyako, trop éloignés (à 200 lieues), et il n'avait rien ^'oulu décider qu'après avoir entendu chacun
d'eux sur ses travaux, ses succès, ses difficultés, et après discussion en commun des moyens propres à promouvoir l'œuvre de tous.
Le Père Valignani donna ensuite son attention particulière à la formation des débutants et des aspirants à la mission. Il s'ellorça donc de constituer deux ou trois maisons, semblables aux collèges-scolasticats d'Europe, oîi les nouveaux arrivés étudieraient la langue et s'initieraient aux usages du pays. Les jeunes religieux venus avant d'avoir terminé leurs études et ceux que fourniraient les noviciats à créer au Japon même, y recevraient le complément nécessaire de leur instruction. Ces maisons accueilleraient aussi de temps en temps les missionnaires, pour leur permettre de retremper dans quelques jours de retraite l'esprit religieux, inévitablement un peu émoussé par les occupations absorbantes du ministère.
90. Novices et séminaristes indigènes. — Quant au noviciat, les candidats ne manquaient pas : depuis longtemps, beaucoup de jeunes Japonais aidaient les missionnaires comme doiiiques ou catéchistes, et leur vif désir était d'être admis à la Compagnie. Le Père Visiteur en choisit six en L580 pour faire un noviciat dans toutes les règles, à Usuki, dans le Bungo : il tint à commencer lui-même leur éducation 8[)irituelle. En 1581, furent admis douze autres novices japonais, avec huit portugais; dans les années de 1582 à 1593, on compta successivement G, 10, 7, 20, 15, 4 et 5 Japonais reçus. Les Lettres Annuelles de la mission font le plus grand ('loge des novices indigènes, (iràco à eux, le nombre des Jésuites japonais, qui n'étaient guère que deux ou trois en 1579, s'accrut
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notablement d'année en année : de 1582 à 1593, il est monté de 12 à 87. Avant même qu'il y eût parmi eux des prêtres, ils rendirent de précieux services dans les catéchismes et la prédication, grâce à leur connaissance plus parfaite de la langue et des habitudes japonaises.
Le Père Yalignani pressa surtout la création des séminaires ou des collèges pour les jeunes chrétiens. La grande liberté à laquelle sont accoutumés les enfants japonais par la tendresse de leurs parents, paraissait rendre le succès de cette œuvre très problématique ; mais il dépassa les" espérances. Une maison, construite à Arima avec les secours généreux de Don Protais, roi de la contrée, et inaugurée en 1580, renfermait, deux ans après, 26 petits séminaristes, dont plusieurs fils de seigneurs, et la plupart âgés de treize ou quatorze ans. A leur sujet, le Père Gaspar Goelho, premier vice-provincial du Japon, écrivait au Père Aquaviva, le 15 janvier 1582 : « Je ne saurais exprimer la joie que nous éprouvons avoir le progrès de ces jeunes gens, dans la piété et la bonne conduite comme dans les lettres. » Un second séminaire fut ouvert en 1581 à Anzuchyama (Azutchi), où résidait alors Nobunaga, à une journée de chemin de Miyako : 25 ou 26 enfants de familles nobles en furent les premiers élèves. Suivant le désir du Père Yalignani, on essaya d'en créer un troisième à Amagutchi ; mais la persécution l'étouffa dès sa naissance, et bientôt elle obligea même de réunir les deux séminaires. En décembre 1587, les 19 sémilaristes de Miyako vinrent rejoindre les 51 i'Arima. Dès lors il n'y eut plus qu'un sémilaire, mais qui dut encore plusieurs fois changer de lieu. A Arié, en 1596, il y avait
Brucker. — La Compagnie de Jésus. 21
90 élèves; 70, en 1598, à Nagasaki, où il était encore en 1613, à la veille de la dispersion forcée de tous les missionnaires. Pour ce qui concerne les études, nous trouvons que les séminaristes apprenaient le latin dans trois classes graduées ; de plus ils consacraient chaque jour un temps notable à se perfectionner dans leur langue maternelle. Après le cours de latin venait un cours d'histoire ou d'antiquités iaponsixses. On les préparait à coopérer au ministère apostolique par un cours de théologie élémentaire ; et on leur faisait connaître aussi les doctrines des sectes japonaises, avec les. arguments propres à réfuter leurs erreurs. Tousles séminaristes étaient exercés à la musiijue et au chant religieux. On formait encore parmi eux des peintres, des graveurs, des imprimeurs.
91. Clergé indigène. — Dans ces séminaires, le Père Valigiiani, et avec lui ses coopérateurs, voyaient l'œuvre la plus importante pour la propagation de l'Évangile au Ja})on ; cela surtout à cause des excellentes recrues qu'ils fourniraient soit pour la Compagnie, soit pour un futur clergé séculier indifrêne. En fait, des séminaires sont sortis non seulement les novices japonais Jésuites, mais encore la plupart des doi^iques, qui servaient eux aussi très utilement la mission comme catéchistes ou môme comme prédicateurs japonais. En ir)92, pour les \'M Pères et Frères (le la Goinj)agnie, on comptait 180 de ces auxiliaires; en IGOl, ils étaient 250 pour 107 Jésuites.
Le séminaire fonctionnait depuis quatorze ans» quand pour la première fois le sous-diaconat fut accordé à trois Japonais ; ils furent envoyés pour le recevoir à Macao, car le premier évèque nommé pour le Japon. Sébastien Morales, mourut tandis
qu'il se rendait à son poste, en 1588 ; le second, Pierre Martinez, n'arriva au Japon qu'en 1596. Il donna la tonsure cléricale à 6 Japonais Jésuites et à 25 dogiques; il espérait élever prochainement à la prêtrise dix ou onze séminaristes Japonais et leur confier ensuite des paroisses. Mais il fut forcé de quitter le Japon en 1597. Ce fut seulement en 1601 que son successeur Mgr Louis Cerqueira, profitant de l'accalmie des premières années de Daifusama, put commencera se constituer un clergé séculier. Pour fondement il choisit huit élèves du séminaire, dont deux Portugais et six Japonais, leur conféra les ordres mineurs et les appliqua à l'étude de la théologie morale et pastorale. C'est également en 1601, au mois de septembre, qu'eut lieu la première ordination sacerdotale du Japon : les nouveaux prêtres étaient des Jésuites japonais, et l'un d'eux, le bienheureux Sébastien Kimura mourut martyr en 1622. En 1613, on signale sept prêtres séculiers japonais, dont cinq chargés du ministère paroissial à Nagasaki. Et alors, sur 62 prêtres que comptait la Compagnie au Japon, sept étaient japonais ; il y avait en outre 49 scolastiques ou frères indigènes, et 245 séminaristes et dogiques. On voit que si la Compagnie de Jésus (avec les évêques du Japon, Jésuites eux aussi) s'est montrée difficile pour l'élévation des Japonais au sacerdoce, elle Ta été pour ses propres sujets à peu près autant que pour les séculiers. On lui a reproché sa réserve, et même d'autres que des ennemis sont allés, dans fignorance absolue des faits ou par une étrange irréflexion, jusqu'à dire que la religion eût été conservée au Japon, si les Jésuites s'étaient empressés davantage de former un clergé indigène. Comme si la persécution avait été moins
impitoyable pour les prêtres indigènes» alors que ceux-ci, de fait, ont tous été martyrisés ou exilés, quand ils n'ont pas eu le malheur d'apostasier, ce qui est arrivé, hélas! à quelques-uns. Ou comme s'il y avait eu pour eux la moindre chance de continuer leur ministère, en dépit des atroces tyrans qui, dans leur ra^e d'exterminer le christianisme au Japon, ne distinguaient ni entre les rangs, ni entre les âges ou les sexes, mais faisaient traquer avant tous, j)ar leurs espions et par les renégats soudoyés, les ministres de la religion! La vérité est que les Jésuites furent toujours, et dès le début de leurs missions, très désireux de former un clergé indigène, tant séculier que régulier : ils n'auraient pas eu le zèle des âmes, qu'on ne saurait leur refuser, s'il en avait été autrement. ^lais ils redoutaient avec juste raison d'appeler trop vite au sacerdoce des jeunes gens, que la meilleure éducation pouvait dilhcilenient déj)ouiller de tout le fond vicieux de paganisme hérité de leurs aïeux. Le scandale causé et le mal fait aux néophytes par des prêtres indigènes apostats, quoique très peu nombreux fort heureusement, justifia ces craintes et la réserve des Su[)érieurs. Au reste, on aurait osé davantage, à mesure qu'une plus longue pratique de la religion eût enraciné l'esprit chrétien dans les familles.
Pour ce qui est du clergé séculier, plus spécialement, voicn, d'après l'èvêque Gerqueira, les obstacles principaux (|ui empêchaient de le constituer. D'abord dilliculté de le faire vivre : l'èvêque n'ayant aucun revenu, ne pouvait assurer la subsistance des clercs qu'il ordonnerait et des curés qu'il établirait; et les fidèles en général étaient trop i)auvrcs, trop pressurés par leurs seigneurs^
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pour être en état de pourvoir au traitement deleurs pasteurs. Puis surtout, instabilité politique du pays. Tantôt par la violence de seigneurs ambitieux de s'agrandir, aux dépens des voisins plus faibles, tantôt par l'arbitraire des maîtres que les révolutions portaient au pouvoir suprême, les domaines féodaux changeaient presque à tout instant de possesseurs. Dans ces mutations, les chrétiens passaient souvent d'un seigneur de leur foi ou tolérant, à un païen persécuteur, et étaient alors forcés d'opter entre l'apostasie et, à tout le moins, l'exil, avec perte de tous leurs biens. Quelles paroisses pouvait-on former avec ces chrétientés, perpétuellement menacées d'avoir à se dissoudre du jour au lendemain ? Un essai unic[ue fut faità Nagasaki, qui était une ville toute chrétienne, où les gouvernants japonais ménagèrent plus longtemps le christianisme, par intérêt, pour ne pas éloigner les commerçants portugais.
92. Dépenses et biens de la mission. — Les ressources matérielles nécessaires à la mission furent toujours un poignant souci de ses supérieurs. Il s'agissait de faire vivre non seulement les Jésuites, mais aussi leurs catéchistes, et les séminaristes également entretenus par les Pères. Il faut compter encore d'autres auxiliaires appelés cambos^ laïques respectables qui, dans les chrétientés où ne résidaient pas habituellement des missionnaires, avaient la garde et le soin de la propreté des églises; avertissaient lorsqu'il y avait des malades ou qu'autre chose quelconque réclamait la présence du missionnaire ; assistaient les mourants et enterraient les morts ; faisaient répéter le catéchisme aux enfants et
lisaient des livres pieux au peuple, quand les Pères ou les dogiquesne pouvaient venir prêcher, les dimanches et jours de fêtes, etc. Tous ces serviteurs de la mission, avec les domestiques indispensables, formaient un nombre de personnes à sa charge, que le vice-provincial, en 1582, évalue à plus de 500, et que Mgr Cerqueira, en 1603, estime s'élever jusqu'à 900. A cette cause de dépenses déjà considérables, s'enajoutaientplusieurs autres : ainsi c'est encore la mission qui faisait presque tous les frais de la construction des églises et de leur reconstruction ; car, dans les persécutions de 1587 à 1600 seulement, presque toutes furent détruites trois fois. Les fidèles ne prenaient qu'une très faible part de ces charges; plusieurs avaient eux-mêmes besoin d'être secourus par les missionnaires; les autres n'étaient pas assez riches pour donner beaucoup du leur, et en dehors des cas d'extrême besoin, on s'interdisait même l'appel à la générosité des fortunés, afin d'éviter toute ressemblance avec les bonzes, âpres à exploiter leurs dévots.
Finalement, c'est grâce à la charité d'Europe que subsistaient les missionnaires du Japon et leurs œuvres. Le Père Valignani fit beaucoup pour exciter cette charité. C'est en partie à cette intention qu'il institua la rédaction et la publication régulière desRelationsannuelles, si intéressantes, de la mission. L'ambassade japonaise dont nous parlerons tout à l'heure, devait également servir ce but. Mais il y employa surtout ses démarches personnelles, et en particulier ses sollicitations auprès des Souverains Pontifes et des princes catholiques. Ce ne fut pas sans fruit, et pourtant l'existence matérielle de la mission du Japon demeura toujours précaire. Elle n'eut jamais de
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fondation correspondant à ses besoins; les subventions qui lui étaient promises, ne lui arrivaient pas régulièrement et bientôt s'arrêtaient complètement.
Les pamphlets n'en ont pas moins attribué aux Jésuites du Japon des richesses immenses, qu'ils auraient obtenues par le commerce. Il est vrai qu'ils ont, pendant quelque temps, profité du commerce des Portugais avec le Japon. Voici dans quelles conditions. Les aumônes d'Europe ne leur parvenaient que par la voie de Macao, la colonie portugaise de Chine. Quand elles leur étaient adressées en espèces, ils subissaient une perte de 20 ou 30 Yo, P^i* suite du change. Pour y obvier, ils prirent le parti d'acheter avec leur argent à Macao une certaine quantité de la soie que les marchands portugais chaque année envoyaient en commun pour être vendue au Japon. Après la vente, l'agent des marchands remettait aux Pères de la mission la part qui leur revenait du prix réalisé. Ils recevaient ainsi leur argent avec un sérieux bénéfice. C'était leur meilleur revenu, quand le système fonctionnait, c'est-à-dire, tant qu'ils avaient de l'argent à Macao pour acheter une part convenable de soie, et pourvu que le vaisseau atteignît le Japon sans encombre et ne se perdît pas dans une tempête ou ne fût pas enlevé parles corsaires hollandais. Pour en faire un revenu fixe et certain autant que possible, le Père Valignani, à son premier passage à Macao, avait obtenu de la ville et de la communauté des marchands que, dans l'envoi annuel de 1.500 quintaux de soie, 50 fussent toujours réservés à la mission du Japon, payés de son argent à Macao, puis censés vendus au premier prix dont on conviendraitavec les Japonais. Il paraît que le bénéfice
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réalisé sur ces 50 quintaux variait entre 1.500 et 5.000 ducats (ou environ 15.000 et 50.000 francs), tous frais déduits. Voilà donc à quoiseréduisaient les trésors amassés dans leur commerce par les Jésuites du Japon.
Mais n'y avait-il pas là un véritable commerce, interdit par l'Eglise à ses clercs et aux religieux? La question, d'abord étudiée dans la mission avec toute l'attention que devaient y mettre des hommes qui tenaient à ne pas se damner eux-mêmes pour sauver les autres, l'ut aussi soumise aux plus sages théologiens de Rome; ils conclurent qu'il n'y avait rien là d'illicite. Cependant lePère Aquaviva, pour dissiper tout scrupule, exposa le fait avec toutes ses circonstances au Souverain Pontife, et comme il l'écrivit le 10 février 1582 au Père Valignani, Grégoire XIII a ne fit aucune difficulté d'approuver la chose et dit clairement au Père Général qu'à son jugement cela ne pouvait s'appeler proprement un commerce, puisqu'on le faisait par pure nécessité ». Observons que tous les ordres religieux, qui ont eu des missionnaires au Japon, y ont fait le même commerce, si commerce il y a, que les Jésuites. Il est vrai que ce qui avait été autorisé par Grégoire XIII a été interdit par Urbain VIII, en 1633, et par Clément IX, en 1009, soit parce que les circonstances du fait s'étaient modifiées en partie, soit plutôt parce que la pratique, qui n'occasionna jamais l'ombre d'un scandale au Japon, pas plus du coté des chrétiens que des païens, a été trop facilement étendue à d'autres missions, où elle se justifiait moins bien.
93. La mission en 1581. L'ambassade en Europe.— Tandis que le l*èro Valignani terminait sa visite par les résidences de la capitale et du Japon
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central, en 1581, Nobunaga témoigna le désir de le voir. Il le reçut avec grand honneur et des démonstrations de bienveillance extraordinaires. La faveur montrée par le puissant maître du Japon aux missionnaires chrétiens n'était pas un simple calcul politique, mais s'inspirait, semblet-il, d'une sympathie sincère pour leur œuvre. Il aimait à s'entretenir de la religion avec eux, et lui-même faisait à ses courtisans l'éloge de la loi du Christ, disant combien il la trouvait supérieure au Bouddhisme et au Shintoïsme. Non content d'accorder la plus large liberté de la prêcher et de l'embrasser, il invita les Pères à se bâtir une maison et une église dans la nouvelle ville d'Azutchi, qu'il venait de créer pour sa résidence ; bien plus, à cet effet il leur donna un grand terrain et une subvention d'argent. Tout cela fit naître le bruit public que Nobunaga était à demi chrétien; il n'en était pas là, mais il fut cause que beaucoup, même de son entourage, commencèrent à estimer le christianisme, se rapprochèrent des missionnaires pour s'en faire instruire, puis, plus conséquents que le souverain, se soumirent à la vérité connue et reçurent le baptême.
En se préparant donc à quitter le Japon au commencement de l'année 1582, le Père Yalignani laissait la mission dans une situation pleine d'espérances. D'après les informations qu'il avait recueillies, le nombre total des chrétiens était d'environ 150.000, dont 125.000 dans les provinces occidentales, 25.000 dans le Japon central. Parmi eux un bon nombre appartenaient à la noblesse lu pays; car outre les rois de Bungo, d'Arima et le Tosa, beaucoup d'autres seigneurs féodaux, spécialement dans l'ouest, étaient chrétiens, et
avec eux leurs parents et vassaux. Il y avait deux cents églises et chapelles et quatorze ou vingt maisons de missionnaires, y compris le collège (scolasticat) de Funai, le noviciat d'Usuki, et les deux séminaires d'Arima et d'Azutchi. Soixantequinze membres de la Compagnie, Pères ou Frères, occupaient ces maisons, établies au milieu des groupes princi|)aux de fidèles, et de là se répandaient, suivant les besoins, dans les nombreux centres secondaires.
L'ambassade en Europe (1584). — Le dernier acte de la visite du Père Valignani fut l'organisation d'une ambassade^ chargée de porter les hommages du Japon chrétien au Souverain Pontife. Pour cela furent choisis dans le séminaire, avec l'agrément de leurs parents, quatre jeunes seigneurs, dont! deux neveux de rois. « Nous avons jugé utile, écrit le Père Valignani à un protecteur de la mission en Europe, de vous faire connaître les Japonais, et aussi de faire voir à ces jeunes gens l'Europe chrétienne. Ils constateront les bienfaits de notre sainte religion et la majesté des cours de Rome et de Lisbonne; rentrés dans leur patrie, ils pourront rendre témoignage de ce qu'ils auront vu, et le peuple japonais comprendra ce que nous voulons réaliser chez lui, en apprenant ce que réalisent en Europe notre civilisation chrétienne et la loi quci nous prêchons. »
Puis, par ces représentants de la nation et de h chrétienté japonaise, PEurope pourrait se faire une idée de l'une et de l'autre; et le Père Valignani ne doutait pas qu'en se rendant compU par eux-mêmes de l'intelligence et de toutes le» bonnes (jualitésde ces jeunes gens, le pape et les princes catholiques n'estimassent bien employ»
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ce qui se ferait pour aider l'apostolat dans leur pays.
Le Père Valignani s'embarqua avec la petite ambassade à Nagasaki, le 20 février 1582; mais il ne put la conduire lui-même jusqu'en Europe, comme il l'aurait désiré. A Goa, il trouva une lettre du Père Aquaviva lui ordonnant, sa visite achevée, de continuer ses soins à l'Inde et aux missions du Japon et de Chine comme Provincial. Il confia donc les jeunes Japonais à deux autres Pères, dont l'un leur servait d'interprète. Partis de Goa le 20 février 1584, ils touchèrent la terre d'Europe à Lisbonne, le 10 août suivant. Le Père Valignani, qui ne voulait pas de parade, en les annonçant au Souverain Pontife et à Philippe II, alors roi d'Espagne et de Portugal, ainsi qu'au Père Aquaviva, avait instamment prié qu'on les reçût simplement et sans pompe. Mais rien ne pouvait empêcher qu'ils fussent accueillis par les plus brillantes manifestations d'honneuret de sympathie, dans toutes les villes où ils passèrent, en Portugal, en Espagne, en Italie. A Rome, le pape Grégoire XIII tint à les recevoir solennellement comme les ambassadeurs des plus grands souverains, dans un consistoire public; on y lut les lettres qu'ils apportaient, et où les rois de Bungo et d'Arima et le prince d'Omura assuraient le Vicaire de Jésus- Christ de leur vénération et de leur obéissance la plus filiale.
Tous les pays catholiques d'Europe, la France, l'Allemagne impériale demandaient à voir lesjeunes chrétiens japonais et à leur faire fête, mais leur absence s'était déjà trop prolongée pour leurs familles : ils repartirent de Rome le 3 juillet 1585, après avoir vu mourir Grégoire XllI et créer un nouveau pape Sixte V, qui n'eut pas pour eux moins
de faveurs et de bontés paternelles. Toutefois on ne leur fit pas regagner Lisbonne, par (iènes et Barcelone, sans quelciues détours, qui leur permirent de visiter la Santa Casa de Lorette, les tombeaux de sainte Claire à Montef'alcone, de saint François à Assise et de saint Dominique à Bologne; puis en Espagne, les sanctuaires de Notre-Dame de Montserrat et del PiLar à Saragosse, etc.
Ils se rembarquèrentenfin le 13 avril 1586. Leur retour à Goa, le 29 mai 1587, délivra le Père Valignani de plus d'une cause d'anxiété. Heureux de les retrouver sains et saufs, pour les rendre, comme il fit l'annéesuivante, bien portants à leurs mères qui les avaient vus partir avec tant de justes ap])réhensions, il fut plus heureux encore de constater que ce qu'ilyavait de meilleur en eux n'avait subi aucun déchet. Ils revenaient en ell'et pleins d'admiration pour les splendeurs d'Europe, pénétrés de reconnaissance pour l'accueil re^u de toutes parts, mais surtout vivement tVappés de la haute estime, en laquelle l'Occident catholique tenait sa religion et qui leur était apparue dans la magnificence des églises, dans l'éclat des cérémonies du culte, dans les manifestations de la piété populaire. Enfin ils revenaient tout embaumes de l'éditication qu'ils avaient trouvée dans la régularité des communautés religieuses et dans les rapports avec plusieurs saints personnages, parmi. lesquelsfutrangéli((ue prince Louisde (lOnzague. Eux-mêmes avaient laissé, partout où ils avaient passé, la meilleure et la plus édifiante impression par leur piété, leur modestie, leur distinction naturelle et aimable. Ils prouvèrent bientôt que, ni leur simplicité n'avait été altérée, ni la solidité de leur vertu ébranlée par les séductions du monde
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qu'ils avaient entrevu, et par tant d'honneurs reçus; car, à peine de retour dans leur patrie, ils sollicitèrent comme la plus haute faveur leur admission dans la Compagnie de Jésus, pour y travailler désormais au salut de leurs compatriotes. Leur vœu fut exaucé. L'un des quatre, Julien Nacaura, que nous retrouvons prêtre en 1614, ayant alors 47 ans d'âge et 23 de vie religieuse, aura la gloire, en 1633, de recevoir la palme du martyre, par le cruel supplice de la fosse, enduré quatre jours.
94. Première persécution générale. — Pendant les cinq années d'absence des ambassadeurs, de graves événements avaient eu lieu, et à leur suite, de grands changements s'étaient faits dans le pays et dans la mission. En juin 1582, Nobunaga, trahi par un de ses généraux, disparaissait par une mort violente. Son successeur, Hideyochi Fachiba, plus connu sous le nom qu'il se donna plus tard de Taicosama, commença à faire du Japon une vraie monarchie. S'étant emparé par les armes de presque toutes les provinces, il les redistribua entre ses partisans comme il lui plut, et n'octroya pour les gouverner que des pouvoirs révocables à sa valonté. L'unité po-litique ainsi établie eût été un bien pour la propagation de l'Évangile, sous un souverain ami, comme Nobunaga; elle fera, sous Taicosama et ses successeurs, que les persécutions seront organisées pour la destruction générale du christianisme. Cependant le nouveau maître ne parut pas d'abord hostile aux chrétiens. A quelques-uns des plus connus pour leur attachement à la foi, il avait donné de hautes situations dans sa cour et son armée ; en 1583, il fit un excellent accueil au Père Organtino et lui accorda
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un terrain dans sa 'nouvelle capitale d'Osaka; encore en 1580, le Père Goelho, vice-provincial, l'ut reçu par lui comme ne l'aurait été aucun sei- •> gneur japonais.
Tout à coup, le 25 juillet 1587, il lança un édit J ordonnant à tous les missionnaii-es de quitter le Japon dans les vingt jours. Le motif donné, c'était qu'ils prêchaient une loi incompatible avec le culte national, et faisaient détruire par leurs néophytes les temples anciens des héros et des dieux du Japon. En réalité, Taicosama avait peu de préoccupations religieuses, mais était irrité par les progrès du christianisme dans les hautes classes de la société japonaise. Tyran qui ne reconnaissait d'autre loi que sa volonté, il ne pouvait souft'rir que ses gouverneurs de provinces et ses chefs militaires seliassentà une religion, dont les préceptes les obligeraient peut-être quelque jour à résister à ses caprices.
Grâce à la sagesse des Pères, cette première persécution générale, en dix ans, ne causa guère que des ruines matérielles. Des 200 églises, 140 furent détruites avec 24 résidences. Quant aux missionnaires, tous, excepté deux ou trois qui restèrent cachés dans les environs de Miyako, se rendirent à Firando, où Taicosama voulait qu'ils s'embar(juassent ; mais là, par une résolution unanime, ils décidèrent de ne point partir et de tout soufTrir plutôt que d'abandonner leurs troupeaux. Ils se dispersèrent par groupes (hms les domaines des princes et seigneurs chrétiens du sud, qui réclamèrent à Tenvi l'honneur de les recevoir, au mépris du risque ((u'ils couraient d'attirer sur eux-mêmes la colère de Taicosama. Seulement pour essayer d'apaiser ce dernier, s'il était possible, par une obéissance au moins partielle à ses ordres, les.
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Pères quittèrent leur costume habituel avec manteau,pour se contenter de la robe longue que portent les Japonais retirés du monde. Il est en effet passé en usage que les proscrits, même par autorité publique, ne sont pas inquiétés, du moment qu'ils se dissimulent dans un vêtement de ce genre, en évitant de se laisser voir en public et abandonnant d'ailleurs tout leur avoir. Dans le même but, les missionnaires se retirèrent de leurs résidences dans des maisons moins en vue, restreignirent leurs sorties et tâchèrent de remplir leurs ministères le plus possible à l'intérieur.
L'attitude des chrétiens devant la persécution menaçante fut telle que leurs Pères pouvaient la souhaiter. De grand cœur ils se préparaient au martyre ; plusieurs même voulaient le provoquer par des manifestations, qu'il fallut empêcher pour ne pas exciter davantage le persécuteur. Un très petit nombre faillirent, surtout dans le Bungo, dont le jeune roi, indigne fils de l'ami de saint François Xavier, devint par crainte de Taicosama renégat et fit des martyrs : deux chrétiens, par ses ordres, furent immolés pour leur foi (1589). Les pertes furent bien compensées par le gain de beaucoup d'idolâtres, que le spectacle de la constance des fidèles convertit, même sans autre prédication. Dans le seul royaume d'Arima, où Don Protase avait recueilli 70 Pères et Frères, outre les séminaristes au nombre de 67, il y eut, dans Tannée 1588, plus de 5.000 baptêmes d'adultes.
Taicosama n'ignoraitpas sans doute que les missionnaires n'avaient point obtempéré à son arrêt d'exil; cependant il n'en pressait pas Texécution, soit qu'il ne sentît pas encore son pouvoir assez affermi pour s'attaquer aux princes chrétiens, protecteurs de leurs coreligionnaires, soit qu'il
fut adouci par la soumission partielle des Pères. Le retour du Père Valignani, comme ambassadeur du vice-roi des Indes, rendit ses disposi- » lions encore plus conciliantes. Taicosama n'avait | pas encore publié son édit quand, à la suggestion du F^ère vice-provincial du Japon, le Père Valignani pria le vice-roi de faire des avances de courtoisie, qui pourraient être utiles à la mission. D. Duarte de Menezes avait aussitôt résolu d'envoyer une ambassade, dont il voulait que le Père Visiteur fut le chef officiel. Après avoir quitté Goa, en avril 1587, avec les quatre jeunes Japonais, rentrant de leur voyage d'Europe, et dix-sept nouveaux missionnaires, Valignani était déjà à Macao, quand il apprit le revirement dans l'attitude de Taicosama à l'égard des chrétiens. S'il ne s'embarqua pas immédiatementpourle Japon, ce fut parce qu'il ne trouva pas de navire ; mais enfin il put atteindre Nagasaki, le21 juillet 1590. L'annonce d'une ambassade du vice-roi des Indes et des présents qu'elle lui apportait, flattait l'orgueil du souverain japonais : il s'empressa d'appeler Valignani à Miyako. Ce ne l'ut pas néanmoins sans lui donner bien des heures d'anxiété par de brusques changements, qui remirent plus d'une fois toutes choses en question. Enfin, après cinq mois de voyage, qui furent comme une mission continuelle, le Père Visiteur put faire son entrée solennelle dans la capitale. Tandis que lui-mcme, avec les deux Pères qui l'accompagnaient, avait gardé la simple robe des religieux, sa suite comprenait les quatre seigneurs revenus de Home, qui s'étaient revêtus des riches costumes rapportés d'Europe, et vingt Portugais, qui n'avaient rien négligé, dans leur habillement, pour donner une haute idée de la grandeur et de la richesse
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de leur nation. Il fallait cet éclat pour impressionner Taicosama : les présents magnifiques, dont une bonne partie venait aussi d'Italie, achevèrent l'effet, qui fut très grand. Le tyran charmé déploya toute la pompe possible dans Taudience où il reçut l'ambassade, le 3 mars 1591, puis témoigna de sa vive satisfaction, en s'entretenant longuement et familièrement, tant avec le Père Valignani, qu'avec les quatre Japonais, qu'il aurait voulu retenir à sa cour.
On ne pouvait attendre de lui le retrait de son édit contre les prédicateurs de l'Évangile : aussi se contenta-t-il, après avoir confirmé la liberté du trafic aux Portugais, d'ajouter en leur faveur l'autorisation pour dix Pères de rester à Nagasaki. Mais il y avait lieu d'espérer qu'il fermerait plus que jamais les yeux sur la présence de plus de 120 autres dans le pays, supposé du moins qu'on ne provoquât pas trop son attention : et c'est ce qui arriva. Avant 1597, s'il y eut pour les missionnaires des moments d'angoisse ou même de sérieuses alertes, en somme ils jouirent d'assez de paix relative, pour continuer avec précaution leur apostolat et accroître sensiblement le troupeau fidèle. Ainsi, dans les deux années 1591-1592, le nombre des adultes baptisés dépassa 12.000; il s'éleva à plus de 10.000 en 1595 ; enfin, pour les dix années qui s'écoulèrent depuis la proscription de 1587 jusqu'au grand martyre de 1597, on compta plus de 65.000 convertis. Ce résultat devint possible, grâce à la prudence que le Père Valignani faisait observer par tous, chrétiens et missionnaires.
Dans les provinces du sud, où beaucoup de seigneurs étaient chrétiens et où les païens euxmêmes, sachant Taicosama loin, étaient tolérants,
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souvent sympathiques, les ministères avaient été bientôt repris à peu prés comme auparavant. Dans le Japon central et au voisinage du souverain, il fallait plus de réserve. En 1597, rien que dans la région entre Sacaï et Miyako, il y avait 35.000 chrétiens. Le Père Organtino, chargé de ces fidèles conquis par lui en grande partie, avait dû, après l'édit, accepter un asile dans l'I^tat de l'amiral chrétien Augustin. 11 en sortait pour aller de côté et d'autre exercer son ministère en grand secret, donnant les sacrements et ses instructions d'ordinaire la nuit, disant la Messe tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre. En 1592, il réussit à obtenir une autorisation expresse de rentrer et de résider à Miyako, à condition de ne point prêcher ni baptiser. 11 divisa alors les fidèles de la capitale en sept ou huit groupes, qui s'assemblaient séparément et dans des maisons diflerentes, de manière à ne pas former de foules qui attirassent l'attention. Les Pères et les catéchistes, Frères Jésuites ou séminaristes, se rendaient les dimanches dans ces réunions pour y prêcher, et les chrétiens passaient là une bonne partie de la journée à prier ensemble, à faire des lectures pieuses, sur lesquelles ils s'entretenaient ensuite; ils s'y rencontraient môme, spécialement le vendredi, pour se livrer en commun à des })ratiques de pénitence. Pleine de ferveur au milieu d'une situation si incertaine, l'Église de la capitale s'accroissait de 500 fidèles et davantage par an, la plupart appartenant à la noblesse japonaise; en 1594, on écrit qu'il ne se passe pas un jour sans un ou plusieurs baptêmes.
Parmi les moyens qui secondaient et, au besoin, suppléaient l'action personnelle des missionnaires, il faut signaler les livres^ comme un des
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plus goûtés et des plus utiles. Le Père Valignani avait fait venir d'Europe une presse typographique, pour laquelle des Frères intelligents, européens et japonais, gravèrent et fondirent des caractères, tant latins que japonais. Établie au collège principal(scolasticat) de la mission, Timprimerie fonctionnait en 1591. Sans parler des grammaires et dictionnaires pour l'étude des langues latine, portugaise, japonaise, elle produisit des traités de théologie pour les séminaristes : tel le catéchisme du Concile de Trente en latin, imprimé à Amakusa, en 1596, qu'on expliquait la même année à trente séminaristes indigènes. Elle fournit surtout beaucoup de volumes d'instruction religieuse et de piété, qu'on distribuait aux fidèles.
95. Arrivée des Pères Franciscains (1593;. — Jusqu'en 1593, les Jésuites restèrent seuls chargés de la mission du Japon. Ils étaient alors dans le pays 127, dont 52 prêtres ; ils y avaient 23 maisons ou résidences. Les églises relevées depuis 1587 étaient au nombre de 207, et Ton comptait dans les chrétientés organisées 217.000 fidèles. La prudence des Pères durant la persécution n'avait donc nullement ralenti leur travail apostolique, ni arrêté le développement du christianisme japonais. Mais leur nombre devenait de plus en plus insuffisant pour recueillir la vaste moisson. Assurément ils n'auraient pas demandé mieux que de voir encore d'autres ordres religieux venir partager leurs fatigues, moyennant les précautions exigées par la situation du pays. Il est vrai que l'entrée du Japon avait été réservée par autorité pontificale et royale à la Compagnie de Jésus. Les missionnaires ne Pavaient
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pas demandé; ils s'étaient contentés, après avoir | discuté la question en 1579 et 1580, sous la pré- • sidence du Père Visiteur Yalignani, de soumettre au Souverain Pontife et au roi d'Espagne et Portugal leurs raisons, tant pour que contre l'appel aux autres ordres. On le comprend : contre, il y avait surtout le besoin d'unité de direction et de concorde, difficiles à assurer entre des missionnaires de différents instituts. C'est ce qui décida principalement Grégoire XIII et Philippe II : « Quoique (le Japon), dit le pape, soit très vaste, et réclame un grand ou plutôt un très grand nombre d'ouvriers, cependant, comme l'efficacité du travail ne dépend pas tant de la multitude des ouvriers que de la bonne méthode d'action et d'enseignement et de la connaissance du génie delà nation, par suite, il importe beaucoup d'empêcher que des hommes sans expérience et peu surs n'arrivent dans ce pays et, par des manières de procéder nouvelles et particulières, ne produisent une impression nuisible, capable d'entraver ou de troubler l'œuvre de Dieu. » En conséquence, le Souverain Pontife, par le bref E.r pastorali officia du 28 janvier 1585, interdit sous peine d'excommunication majeure, à tous prêtres ou clercs, séculiers ou réguliers, ceux de la Compagnie de Jésus exceptés, d'allerau Japon pour y exercer des fonctions ecclésiastiques quelconques, sans une permission expresse du Saint-Siège. De son côté, Philippe II ordonna l'exécution de ce bref dans les Indes.
Comment ces défenses n'empéchèrent-elles point quatre Franciscains espagnols, en 1593, de venir au Japon pour y fonder une nouvelle mission ? Leur meilleur argument, pour justifier leur venue, c'était que le gouverneur des Philippines
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et la ville de Manille les envoyaient en ambassade, afin de s'assurer l'amitié de Taicosama, dont on redoutait, non sans fondement, quelque entreprise contre la colonie. Aussi bien, quand le Père Pierre-Baptiste de San Estevan, prié de conduire l'expédition, s'en excusa, objectant l'interdiction de Grégoire XIII, de doctes théologiens, séculiers et religieux, lui persuadèrent que l'envoi de l'ambassade n'était pas contre le bref de Sa Sainteté, « vu qu'il s'agissait du bien général de ces îles, et que la loi positive perdait sa force d'obligation, alors qu'obligeait en sens opposé la loi divine et naturelle ». Seulement, si cette raison avait quelque valeur, elle permettait aux Franciscains tout au plus de se rendre au Japon en ambassade, mais non d'y prêcher, comme ils firent.
On s'appuya aussi sur un bref par lequel Sixte V, en 1586, aurait autorisé les religieux de saint François à annoncer l'Évangile « dans toutes les Indes occidentales », et l'on prétendit que le Japon était compris dans les Indes occidentales. Mais c'était là une géographie de fantaisie, imaginée en vue d'étendre le plus possible le domaine attribué à l'Espagne par la fameuse ligne de démarcation d'Alexandre YI.
Plus que par ces raisons, sans doute, les Franciscains se laissèrent entraîner par leur zèle, qui leur montrait le Japon en grand besoin de leur ministère. Ils avaient subi eux aussi l'impression des rapports mensongers d'un Indien, dogique indigne, renvoyé par les Jésuites. Celui-ci était allé raconter à Manille, entre autres faussetés, que les missionnaires de la Compagnie, frappés de terreur, avaient fui à Macao, ou s'étaient cachés, laissant leurs néophytes à l'abandon.
A l'irando (Ilirado), où il débarqua avec ses coiupagiioiis, en juin ir)ÎJ3, le I^ère Pierre-Hapliste fut accueilli avec une grande charité par le Père Pierre Gomez, vice-provincial des Jésuites, qui lui donna deux interprètes et des livres pour étudier la langue japonaise, qu'un seul des nouveaux venus connaissait. Taicosania agréa le message et les présents du gouverneur des Philippines, et permit aux ambassadeurs de visiter Miyako, mais en les avertissant qu'il maintenait pour eux, comme pour les Jésuites, la défense de prêcher la foi chrétienne. Cependant les l'^ranciscains reçurent, en 1594, cinq autres confrères de Manille et ne tardèrent pas à donner libre cours à leur zèle : ils se bâtirent, en |)leine caj)itale, un couvent et une grande église, où ils appelèrent au son de la cloche le peuple aux offices et à leurs prédications. Alors les Jésuites, qui exerçaient leur minislcre secrètement à Miyako, et (jui, du reste, avaient rendu aux nouveaux missionnaires tous les services en leur j)Ouvoir, crurent devoir leur faire (juelques représentations en contrevenant ainsi publi(juement aux ordres du souverain, ils ris- (juaiont en ell'et de l'irriter à la fois contre eux et contre toute la mission. Mais ces bons Pères avaient en petite estime la prudence des Jésuites, <jui leur apparaissait comme timidité excessive, sinon comme lâcheté. Ils ne tinrent donc uul compte de ces avertissements; ils n'écoutèrent pas davantage ceux de certains ministres de laicosama, qui étaient bienveillants pour le christianisme, quoifjue païens. Le Père Pierre-Hapliste alla n»éme fonder un second et un troisième couvent dans les deux autres villes principales du Japon, à Osaka, puis à Nagasaki, où il prêcha j>ul)li(juement avec ses compagnons, tout un carême.
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Sur ces entrefaites, un vaisseau espagnol, le galion San Felipe, vint faire naufrage sur les côtes du Japon (octobre 1596); sa riche cargaison fut confisquée par ordre de Taicosama. Pour essayer de sauver quelque chose, le capitaine et les Franciscains de Miyako ne voulurent pas de l'intervention des Jésuites, qu'ils s'imaginaient trop liés avec les Portugais pour bien servir les intérêts de leurs rivaux espagnols; ils aimèrent mieux se livrer à des intermédiaires japonais, qui les trahirent. L'imprudence d'un pilote du galion acheva leur perte. Ce marin crut effrayer les Japonais, en leur décrivant la puissance de son roi et les conquêtes qu'il avait faites en Amérique et aux Philippines ; le malheureux ajouta que toutes ces conquêtes étaient préparées par les religieux missionnaires, que leur roi envoyait en avant, et dont les néophytes aidaient ensuite les Espagnols à s'emparer du pays. Le San Felipe portait précisément sept religieux, dont deux Franciscains venant du même couvent que ceux qui étaient déjà au Japon. On se figure la colère qui saisit Taicosama, quand ses fonctionnaires lui répétèrent ces dires insensés et lui détaillèrent avec exagération l'armement du galion espagnol. Immédiatement, le 9 décembre 1596, il ordonna de saisir, pour les mettre en croix, tous les missionnaires de Miyako et d'Osaka et les chrétiens qui fréquentaient leurs maisons. Les fonctionnaires qui reçurent cet ordre, ne l'exécutèrent pas dans toute sa rigueur; cependant tous les Pères Franciscains qu'on trouva dans les deux villes furent arrêtés, à savoir cinq à Miyako, dont trois prêtres, et un seul à Osaka, également prêtre ; quinze chrétiens furent pris avec eux, dont cinq interprètes et trois petits servants de messe, âgés de 11 à
13 ans. A Osaka furent aussi arrêtés trois Jésuites japonais, non prêtres, Paul Miki, scolastique, déjà remarquable prédicateur, et deux novices, Jean de Goto, scolastique, et Jacques Kisaï, coadjuteur temporel. Il y en eut en tout vingt-quatre (ils devinrent vingt-six par l'adjonction, en cours de route, de deux chrétiens), que Taicosama condamna à être crucifiés à Nagasaki. « Ces gens, déclarait-il dans sa sentence, sont venus des Philippines comme ambassadeurs, et sont restés à Miyako pour prêcher la loi chrétienne, que j'ai sévèrement interdite il y a plusieurs années; c'est pourquoi j'ordonne de les faire mourir avec les Japonais qui se sont faits chrétiens. »
Les Franciscains n'attendirent pas le dernier moment pour dissiper toute froideur entre eux et les Pères de la Compagnie : parlant à leurs supérieurs, ils leur demandèrent humblement pardon de la peine qu'ils leur avaient causée par un excès de zèle bien intentionné. Les trois Jésuites, qui leur devaient le martyre, n'étaient pas tentés de leur en vouloir. Le 5 février 1597, tous les vingtsix subirent la mort, avec des (^ants d'action de grâces à Dieu pour leur bonheur. Les religieux continuèrent, du haut de leurs croix, à exhorter la foule présente au supplice. En particulier, le jeune Jésuite, Paul Miki, qui avait converti plusieurs infidèles durant sa détention, ne cessa de prêcher chrétiens et païens, jusqu'à ce qu'il reçut le coup de lance des bourreaux. Le tyran n'avait pas atteint son but, d'intimider les chrétiens, ni en promenant ses victimes à travers le Japon, ni par l'appareil de leur supplice.
Si Taicosama n'a pas compris les missionnaires Jésuites ni leurs chrétiens dans sa répression sanglante, c'était pour les raisons qui l'avaient
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déjà empêché de presser son édit de 1587 : ménagements politiques à l'égard des princes japonais chrétiens ; satisfaction de voir les Pères s'abstenir de tout prosélytisme bruyant. En outre, il venait de recevoir le nouvel évêque du Japon, Mgr Pierre Martinez, qui lui avait apporté une réponse du vice-roi des Indes, avec de nouveaux présents, et cette seconde ambassade lui avait été très agréable. Par une heureuse rencontre, le prélat s'apprêtait à visiter pour la première fois son Eglise, au moment où le Père Yalignani revenait dans l'Inde avec la lettre et les présents du potentat japonais ; c'est ce qui lui permit de se présenter lui aussi au Japon comme ambassadeur du vice-roi et chargé de sa réponse. Mgr Martinez profita du bon accueil pour exercer, bien qu'avec discrétion, ses fonctions épiscopales. Il donna le sacrement de confirmation à plusieurs milliers de fidèles, notamment à Miyako même. Les chrétiens en reçurent un tel accroissement de ferveur que, peu après, lors de l'arrestation des Pères Franciscains, ils se dénonceront eux-mêmes en masse aux ministres du persécuteur.
Taicosama tenait beaucoup aux relations de commerce avec les Portugais; pour ce motif , il était allé, en 1594, jusqu'à permettre la réouverture d'une église à Nagasaki pour l'usage exclusif des Européens. Mais la bienveillance du tyran pour les chrétiens et les missionnaires était intermittente, et ne s'étendait pas à la religion elle-même. Il lui venait des accès de rage persécutrice, fomentée d'ailleurs par des conseillers, ennemis jurés du christianisme. Aussi, après le supplice des vingt-six martyrs, il donna l'ordre d'embarquer tous les missionnaires, à l'exception d'un petit nombre, qui pourraient rester à Nagasaki en
faveur des Portugais. Eludé à peu près en 1597^ cet ordre fut sur le point d'être rigoureusement exécuté Tannée suivante. Déjà, d'ailleurs, le gouverneur de Nagasaki avait détruit le collège-scolasticat de la Compagnie à Amakusa, ainsi que le séminaire d'Arima, et incendié 154 églises, avec toutes les résidences des missionnaires, dans les terres d'Arima et d'Omura. La nouvelle de ces désastres accueillit Mgr Louis Cerqueira, succédant à Mgr Martinez, et le Père Valignani, de nouveau Visiteur, quand ils abordèrent au Japon, le 5 août 1598. Par bonheur, dans le môme temps, on apprit la maladie, puis la mort de Taicosama (18 septembre 1508).
Dans l'interrègne qui suivit, l'église du Japon retrouva assez de paix, pour réparer ses ruines matérielles et s'agréger de nombreux fidèles. Le mouvement des conversions, préparées depuis longtemps par l'évangélisation patiente et prudente des Jésuites, s'activa particulièrement dans les deux années qui suivirent le martyre des vingtsix, sans doute sous l'influence de ce triomphe de la foi. L'on compta plus de 7.000 baptêmes de j)aïens, de fin 1598 à octobre IGOO. II y avait alors au moins 300.000 chrétiens au Japon.
96. Persécution de Daifusama (1600-1616). — Les choses changèrent de face (piand, en 1600, la guerre civile éclata entre les régents et que Daifusama réussit à prendre pour lui seul le pouvoir. Le vainqueur fit mourir les seigneurs chrétiens qu'il avait eus pour adversaires, et donna leurs Klats à des païens : de là, pour beaucoup de fidèles, des persécutions cruelles, souvent un bannissement plus dur que la mort. Les exécutions sanglantes pour la foi recommencèrent par
le martyre d'une femme, en 1600; elles devinrent de plus en plus fréquentes de 1603 à 1613. A la fin de 1613, Daifusama lancera le décret, avec lequel s'ouvrira Tère des persécutions générales, pour ne plus se fermer avant que toute l'Eglise du Japon soit noyée dans son sang. Jusque-là pourtant, le nouveau maître de l'empire était resté plutôt bienveillant pour les chrétiens : en 1607, il accordait à Mgr Gerqueira une audience, où il lui prodigua les témoignages d'estime et de respect; il fit également le meilleur accueil au Supérieur de la mission, qu'il avait lui-même demandé à voir. Auparavant, en 1601, il avait, par patentes officielles, autorisé l'établissement des missionnaires dans les trois centres principaux du pays, à Miyako, Osaka et Nagasaki, ce qui emportait pour eux la liberté ou la tolérance dans tout l'empire.
Durant cette sorte de trêve, qui va de 1598 à 1614, les Jésuites n'enregistrent pas moins de 152.080 baptêmes d'adultes. Qu'on se rappelle en outre les 500.000 baptêmes d'adultes, inscrits de 1550 à 1598, et l'on ne trouvera pas exagéré le chiffre d'un million d'âmes pour le total de la chrétienté japonaise, au moment où commence à s'accomplir la proscription.
Si la trêve de Daifusama ne dura pas plus longtemps, cela tient en partie à des causes sur lesquelles il serait trop pénible d'insister. Des écrivains étrangers à la Compagnie de Jésus, connaisseurs très sérieux des choses du Japon, ont émis l'opinion que, si les Jésuites étaient restés seuls dans cette mission, non seulement elle n'aurait pas été ruinée comme elle Ta été, mais tout le pays serait devenu chrétien. Nous n'irons pas jusque-là : non, toute la sagesse et la prudence
dans la méthode d'apostolat des Jésuites n'aurait, sans doute, pas eu pleinement raison des trois grands ennemis du christianisme au Japon : l'attachement des princes à l'idolâtrie bouddhiste et shintoïste; l'incompatibilité radicale des droits de la liberté chrétienne avec le despotisme des Choguns, et la xénophobie croissante dans la politique de ces derniers. Néanmoins, ils vinrent peut-être trop nombreux, surtout des Philippines si suspectes aux Japonais, les religieux de divers Ordres qui, après la levée des restrictions par le Saint-Siège (1600 et 1606), accoururent braver les édits impériaux. Il est vrai que, s'ils y trouvaient le martyre, leur vœu le plus ardent était satisfait; seulement il en résultait toujours une recrudescence de la persécution pour les chrétiens plus faibles. Un autre inconvénient, c'était les froissements entre les missionnaires de la Compagnie et les nouveaux venus, aspirant à être leurs collaborateurs indépendants. De là des querelles, toujours regrettables, mais qui, entre candidats au martyre, se résolvaient généralement dans la charité et la fraternité. Malheureusement, il en est parvenu des échos grossis en Europe, ou elles ont été exploitées par la passion et surtout par la haine janséniste.
L'édit de Daifusama, signifié aux missionnaires au commencement de l'année 1614, les condamnait tous à être transportés à Nagasaki et embarqués pour Macao et Manille. Les Jésuites étaient alors 123, répandus à travers tout le Japon : il y avait de plus dix Pères Franciscains, neuf Dominicains, trois Augustinset sept prêtres séculiers. Vingt-neuf Jésuites, dont 22 prêtres, purent se soustraire à l'expulsion, ainsi que quinze des autres religieux et cin(i prêtres séculiers. Avec ceux
qui furent embarqués en novembre 1614, durent partir également des chrétiens indigènes notables et plusieurs dames. Les églises et les maisons de la mission furent rasées, les fidèles partout sommés d'apostasier. Pour les y contraindre, on commença par des traitements ignominieux, auxquels les Japonais sont particulièrement sensibles; par des tortures cruelles, mais ménageant la vie ; par la déportation loin de la province natale. Cependant les ordres officiels, appliqués par quelques fonctionnaires plus violents, avaient déjà, en 1616, fait environ soixante-dix martyrs, une dizaine étant brûlés vifs, les autres décapités.
97. Fin de l'ancienne mission du Japon. — Le successeur de Daifusama, Hidetada, en 1616, renforce les décrets de proscription et commence, surtout à partir de 1618, à en presser l'exécution sans pitié. Entre plus de 300 chrétiens qu'il fît immoler jusqu'à la fin de son règne (1623), il faut signaler, au 25 novembre 1618, 14 Japonais, dont 5 femmes et 4 enfants de 10, 7, 4 ans et de 9 mois, tous brûlés vifs; au 7 octobre 1619, 52 hommes, femmes et petits enfants, également livrés au feu. En 1622, il y eut 121 exécutions. C'est l'année du «grand martyre », qui le 10 septembre, offrit à Nagasaki, l'admirable spectacle de la glorieuse mort de 22 religieux des divers ordres et de 30 fidèles. On en décapita d'abord trente, surtout des femmes et des enfants depuis trois ans; les autres furent brûlés à petit feu. Parmi ces héros de la foi, la Compagnie comptait le bienheureux Père Charles Spinola avec sept de ses novices Japonais, et le bienheureux Père [ Sébastien Kimura, également Japonais. Avant la t fin de Tannée furent encore couronnés deux
autres Péres, les bienheureux Camille Costanzo et Pierre Navarro, avec trois de leurs catéchistes reçus dans la Compagnie.
Les quatorze exécutions de 1622 réduisaient à 28 (23 prêtres)le nombre des Jésuites c]tn restaient au Japon : les autres religieux ensemble n'étaient plus que onze ou douze. Tous s'employaient de leur mieux à soutenir la foi et le courage de leurs chrétiens. Ils avaient la joie de constater la fermeté d'un très grand nombre, bien prouvée par tant de supplices et de voir même que les conversions des païens n'étaient point arrêtées par la terreur du martyre : dans cette annéel622, les Pères de la Compagnie avaient fait 2.236 baptêmes d'adultes. Malheureusement, les pasteurs, décimés et surtout recherchés par les satellites, allaient manquer de plus en plus au troupeau, en proie à toute la fureur des loups.
Sous le Chogunat de Yemitsu (1623-1651), la persécution prit un caractère de férocité inouïe. En particulier les édits contre les prédicateurs furent renforcés de mesures, calculées avec une science diabolique pour les découvrir et rendre impossible leur entrée dans le pays. D'autre part, la menace des Japonais de rompre toute relation avec les commerçants [)ortugais et espagnols faisait qu'à Macaoet à Manille, les missionnaires se voyaient refuser le passage sur tous les navires pour le Japon ; les autorités mêmes le leur interdisaient. Toutes ces entraves ne purent empêcher un bon nombre d'intrépides d'aller encore au secours delà chrétienté désolée. La plupart, il est vrai, durent bientôt expier leur charité dans les tourments: du moins l'exemple de leurhéroïsme servit à fortifier les fulêles. La constance de ceux-ci passait par des épreuves de plus en plus dures.
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Les bourreaux de Yemitsu s'acharnaient avec un art infernal à inventer les tortures les plus atroces pour vaincre la fermeté des confesseurs de la foi. Ils réussirent à faire tomber un certain nombre de malheureux. Même un missionnaire Jésuite, le P. Christophe Ferreira, en 1633, causa à ses confrères l'immense douleur de le voir, sous la pression de l'affreux supplice de la fosse, renier la foi qu'il avait longtemps prêchée avec zèle. Plus tard, bien tard, hélas ! en 1652, il réparera sa faute par une mort courageuse dans le même supplice. Mais les faibles qui ont succombé disparaissent devant la masse de ceux qui ont résisté et qui, par leur indomptable énergie, méritent d'être comparés aux plus glorieuses victimes des Néron et des Dioclétien.
Les chiffres des martyrs authentiquement connus, la plupart même parleurs noms, ont été établis à 925 pour la période 1597-1626 et à 2.190 pour 1626-1660, soit au total 3.115. Bien plus nombreux sont ceux qui moururent des misères de l'exil, de la faim, du froid et d'autres souffrances de tout genre, endurées pour la confession de leur foi. Un juge japonais, au procès de l'abbé Sidotti en 1709, évaluait à 200.000 ou 300.000 le nombre des chrétiens ayant péri d'une manière ou de l'autre jusqu'au milieu du xvii^ siècle.
Les Jésuites qui avaient pu rester au Japon après 1616, furent la plupart martyrisés ; les autres s'éteignirent épuisés parles travaux du ministère et les privations. Dix-huit Pères survivaient encore au début de 1626. La même année vit le martyre par le feu de trois Pères, dont le provincial, avec six Frères, et le décès de trois autres missionnaires anciens. L'initiative résolue du Père Sébastien Vieyra, vice-provincial, en 1632,
le ramena au Japon avec deux Pères indigènes, et il fut suivi de huit religieux Dominicains, Franciscains, Augustins. Ses compagnons ne tardèrent guère à être pris. Quant à lui, il échappa aux satellites par une sorte de miracle, durant dix-huit mois qu'il passa, se dissimulant à peine, à visiter, pour leur consolation, missionnaires et chrétiens. Capturé enfin, et transféré à Yedo, la capitale, par ordre de l'empereur, qui voulut recevoir de lui un exposé de la religion, il excita l'admiration du tyran, mais n'en fut pas moins livré à la fosse, puis au feu, où se consomma son triomphe, le 8 juin 1634. Avant cet illustre vétéran de l'apostolat, au cours de l'année 1633, avaient déjà été immolés vingt-quatre membres de la Compagnie et parmi eux onze prêtres dont quatre étaient Japonais, comme les treize Frères.
En même temps que les persécuteurs cherchaient ainsi à détruire les derniers appuis de la religion, ils multipliaient les précautions pour couper toute possibilité aux missionnaires de tirer du dehors les ressources indispensables, qu'ils ne pouvaient trouver au pays, telles qu'argent pour Tentrelien des nombreux auxiliaires de la mission, vin de la messe, etc. Le commerce portugais, après toute sorte de vexations, fut complètement et définitivement interdit en 16.'i9. Les marchands Hollandais s'efl'orcaient depuis bien des années d'amener le gouvernementjaponais à ces mesures, spécialement en lui rendant suspects les missionnaires catholiques; leurs honteuses intrigues n'obtinrent qu'en partie, et pas pour longtemps, le résultat voulu par leur cupidité, de rester sans concurrents.
L'effroyable assassinat des ()l personnes de l'ambassade de Macao, ordonné par l'empereur du
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Japon, en 1640, prouvait combien le tyran était déterminé à supprimer toute influence chrétienne dans son empire. Cependant les Jésuites ne pouvaient prendre leur parti d'abandonner à la ruine les chrétientés qui avaient coûté tant de peines. Jr, en 1639, quatre Pères de la Compagnie restaient seuls dans la mission, et Ton apprit en 1640, qu'un d'eux était martyr, deux en prison, et Ton ignorait si le quatrième vivait encore. Dans son désir de secourir à tout prix cette extrême détresse, le Père Antoine Rubino, Visiteur, n'eut que l'embarras du choix parmi les généreux volontaires de toutes les provinces de la Compagnie ; et il ne voulut laisser à aucun autre l'honneur de conduire la troupe des élus au sacrifice. 11 forma deux bandes. La première, avec laquelle il partit de Manille en 1642, comprenait quatre Pères parmi lesquels un Polonais), plus trois séculiers, qui s'étaient offerts à servir gratuitement dans ce périlleux voyage. Le 11 août, ils baisèrent le sol du Japon. Découverts au bout de peu de jours, ils furent conduits à Nagasaki, où ils subirent courageusement de longues et cruelles tortures : le combat se termina pour tous, du 21 au 25 mars. La seconde bande, qui s'embarqua en 1643, se composait de quatre Pères, avec un Frère Japonais. Eux aussi purent aborder au rivage souhaité, mais pour être bientôt arrêtés.
Un mystère douloureux plane sur la fin de ces cinq derniers missionnaires de la Compagnie au Japon. Des marins hollandais et chinois, venus du Japon au Tonlvin en 1646, ont témoigné avoir vu, deux ans auparavant, à Yedo, ces cinq Jésuites, qu'ils nomment par leurs noms. Les missionnaires étaient déjà tellement affaiblis par les tourments, qu'un seul d'entre eux pouvait encore répondre
Bruckbîi. — La Compagnie de Jésus. 23
aux juges qui les interro^^eaient sur la religion et il le faisait d'ailleurs avec grande intrépidité. Après cela, on leur infligeait en pleine rue le supplice de la scie de bambou (appliquée par les passants); puis trois moururent en prison. Les mêmes témoins ajoutaient que les deux Jésuites restants avaient profité d'une amnistie générale, à l'occasion de la naissance d'une fille de l'empereur, mais qu'ils demeuraient internés dans la maison d'un renégat, où on les obligeait à recevoir les services de femmes effrontées : ce qui, au dire de l'un d'eux, était le martyre le plus pénible qu'ils eussent encore eu à endurer. Des auteurs japonais aflirment que tous ces missionnaires auraient renoncé la foi et que les deux derniers se seraient mariés : il est très permis de ne pas croire des témoins aussi intéressés. Suivant un récit fait à Siam par un capitaine japonais, en 1680, un prêtre chrétien aurait, encore vers cette date, été arrêté pendant qu'il disait la messe, la nuit de Noël, dans la maison d'un grand de la cour.
Le sort du Père Rubino et de ses compagnons n'a point découragé la ferveur de leurs confrères. Les Supérieurs de la Compagnie se sont vus constamment sollicités par des sujets qui brûlaient du désir de tenter, au risque de leur vie, la rentrée dans la mission. Ils ont, en effet, sérieusement considéré la question plus d'une fois : par exemple, lors du grand départ de missionnaires français sous le règne de Louis XIV, plusieurs avaient leur destination pour le Japon, mais ne purent la suivre. En 1708, un prêtre séculier sicilien, Jean- Baptiste Sidotti, trouva moyen de se faire déposer dans une île japonaise. Aussitôt pris, il fut conduit à Yedo et jugé; on ne sait ce que devint ensuite le courageux abbé.
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Un siècle et demi passera, avant que le Japon revoie un prêtre. Cependant on ne se résignera pas, dans le monde catholique, à la pensée que tant de sang de martyrs ne fera pas renaître une nouvelle moisson. On ne s'y résignera point, surtout, dans la Compagnie, qui a donné cent martyrs à l'Église de ce pays. Ce sera donc pour elle une consolation tout particulièrement sensible, d'apprendre, en 1865, la découverte de plusieurs milliers de chrétiens au Japon : précieux reste, qui s'est conservé à travers d'affreuses tribulations, grâce à la solidité de la foi puisée dans l'enseignement des missionnaires et à la sage organisation qu'avaient reçue d'eux les groupes fidèles.
Chine (1552-1650)
98. Fondation de la mission : Valignani et Ricci. — La Chine a connu l'Évangile au moins dès le VII® siècle, par la prédication des prêtres syriaques nestoriens. Sous les empereurs Yuen (mongols), vers la fin du xiii* siècle, elle a eu des missionnaires Franciscains, qui établirentunsiège archiépiscopal à Khanbalik (Pékin), et un siège épiscopal, sufPragant du premier, à Zayton (probablement Tsiuan-tcheou, dans leFou-kien). Mais cette première mission catholique ne dut guère survivre à la chute de la dynastie Yuen (1368). Il n'en subsistait nulle trace et nul souvenir parmi les Chinois au xvi" siècle, quand les Pères de la Compagnie réussirent à pénétrer dans le grand empire, alors si peu hospitalier pour les étrangers. Après l'essai infructueux de saint François Xavier (1552), Je premier prêtre catholique pour lequel ses portes s'entrouvrirent un peu de temps
fut le Père Melchior Nufiez Barreto, provincial de l'Inde, qui, à deux reprises, fut autorisé à séjourner un mois à Canton (1555). L'année suivante, un Père Dominicain, Gaspar da Cruz, fut également admis pour un mois dans cette ville, sans pouvoir davantage y fonder une chrétienté. D'autres encore Jésuites, Augustins, Franciscains, en 1568, 1575, 1579 et 1582, ne parvinrent sur le sol chinois que pour être forcés, parfois avec mauvais traitements, à le quitter aussitôt. Au Père Valignani appartient le mérite d'avoir vu et su réaliser enfin les conditions de succès qui manquaient à toutes ces tentatives.
Jusque-là on avait procédé par assauts et, en quelque sorte, à l'aventure, avec des hommes insuffisamment préparés, incapables même de profiter des bonnes circonstances qu'ils auraient rencontrées. Valignani y substitua le siège méthodique avec formation préalable, soigneuse, des missionnaires qui, une fois la place ouverte, devraient y implanter le christianisme. Dans cette vue, en 1578, il appela de l'Inde à Macao le Père Michel Ruggieri (1543-1572-1607), en lui ordonnant de s'appliquer tout entier à posséder la langue mandarine, c'est-à-dire le chinois, tel qu'il était parlé dans tout l'empire par les lettrés et les fonctionnaires.
Les Portugais avaient eu permission, on ne sait trop comment, vers 1557, de s'établir à Macao, en territoire chinois, à une trentaine de lieues de Canton : cette colonie attirait déjà beaucoup d'indigènes, venant soit pour le trafic, soit pour gagner leur vie au service des étrangers. Les Jésuites y avaient, depuis 1562, une résidence, dont le Père Valignani, en 1595, fit un collège, rattaché à la mission du Japon, où les scolastiqufis
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destinés à cette mission pouvaient tranquillement poursuivre leurs études. Ce collège de Saint-Paul à Macao devint comme le quartier générai des missions de la Compagnie de Jésus au Japon, en Chine et en Indo-Chine, et leur a rendu des services incalculables. Il fut, pendant deux cents ans, à la fois centre de ministères locaux pour les Européens et les Asiatiques ; école et noviciat pour les jeujnes apôtres, parmi lesquels il y eut beaucoup de Chinois et de Japonais; escale hospitalière, où se sont arrêtés presque tous les missionnaires d'Extrême-Orient ; souvent leur refuge pendant les persécutions ; enfin intermédiaire charitable pour procurer à tous des moyens de subsister et de soutenir leurs œuvres.
Dans cette maison, où il arriva en juillet 1579, le Père Ruggieri fît, quoique péniblement, assez de progrès dans l'étude du chinois, pour pouvoir déjà utiliser avec fruit deux séjours à Canton, autorisés par une complaisance inusitée des mandarins, en 1580-1581. Le 7 avril 1582, il fut rejoint par le compagnon auquel Dieu réservait le grand rôle dans la fondation de la nouvelle mission. Le Père Mathieu Ricci, né à Macerata (États Pontificaux) le 6 octobre 1552, entré dans la Compagnie de Jésus à Rome le 15 août 1571, avait reçu au Collège Romain, tout en étudiant la philosophie, les leçons de mathématiques, d'astronomie et de cosmographie du célèbre Père Christophe Clavius. Envoyé sur sa demande, en 1577, dans les missions de l'Inde, il était à Goa le 13 septembre 1578; puis, après trois ans employés à terminer sa théologie, à enseigner les humanités et à un commencement de ministère apostolique, il fut appelé lui aussi par le Père Yalignani à Macao pour apprendre le chinois.
A la fin de l'année 1582, le Père Ruggieri obtenait du vice-roi de Canton la permission de s'établir avec le Père Ricci à Tchao-king, chef-lieu administratif de la province. Bientôt expulsés de cette ville, ils y rentraient le 10 septembre avec une nouvelle autorisation, et cette fois y fondaient définitivement la mission. A vrai dire, les deux Européens étaient en quelque sorte mis à l'essai dans ce coin déterre chinoise; il fallait conquérir à l'Évangile le droit de rayonner dans tout l'immense empire, et pour cela il s'agissait de gagner à ceux qui l'apportaient l'estime et la confiance des Chinois. Tâche ardue, que les missionnaires sauront accomplir à force de tact, de prudence et de patience inaltérable!
Une extrême prudence, seule, devait leur permettre de rester dans le pays où ils avaient eu tant de peine à entrer. Aussi ne diront-ils rien, d'abord, de leur intention de prêcher la foi chrétienne : aux grands mandarins qui les interrogent sur leur but, ils se bornent à répondre qu'ils sont « des religieux, amenés du lointain Occident par le renom du bon gouvernement de la Chine, où ils désirent demeurer jusqu'à leur mort, en servant Dieu, le Seigneur du ciel ». S'ils avaient immédiatement manifesté le dessein d'annoncer une nouvelle religion, ils n'auraient jamais été reçus; ils eussent en effet heurté l'orgueil chinois, qui ne pouvait admettre que la Chine eût quelque chose à apprendre de l'étranger, et surtout ils eussent alarmé la politique des gouvernants, qui voyaient un danger national dans toute innovation.
Cependant jamais les deux Jésuites n'ont fait mystère de leur foi, ni dissimulé leur (jualité de prêtres chrétiens. Aussitôt installés à Tchao-king, ils mirent en une place bien apparente de leur
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maison une image de la Sainte Vierge ayant l'Enfant Jésus dans sesbras.Leursvisiteursmanquaient rarement de demander ce que cela représentait et les Pères en protitaient pour donner une première idée du christianisme. Ils attendront, pour parler directement de religion, qu'ils aient vu l'antipathie et les défiances à l'égard de l'étranger devenues moins fortes que le désir d'entendre leurs instructions. Mais ils excitent ce désir en faisant comprendre aux Chinois, sans le dire, qu'ils ont des choses nouvelles et intéressantes à leur enseigner. A cette fin, les Pères employèrent ingénieusement un certain nombre d'objets qu'ils avaient apportés et qui, déjà assez communs en Europe, étaient encore tout nouveaux en Chine. C'étaient des horloges grandes et petites, des instruments de mathématiques, de physique et d'astronomie; des prismes de verre faisant voir les couleurs; des instruments de musique; des peintures à l'huile et des estampes; des ouvrages de cosmographie, de géographie et d'architecture, illustrés de gravures, de cartes, vues de villes et de monuments; des volumes magnifiquement imprimés et richement reliés, etc. Les Chinois, qui jusque-là s'imaginaient que hors de leur pays il n'y avait que barbarie, étaient stupéfaits à voir tout cela, et encore plus à entendre les explications que les Pères donnaient en réponse à leurs questions. Les plus intelligents recevaient pour la première fois l'impression d'une civilisation à laquelle ils sentaient que la leur, dont ils étaient si fiers, ne pouvait se comparer. Le bruit se répandit bientôt de tous côtés des merveilles que montraient les religieux d'Europe, et leur maison ne désemplissait plus de visiteurs, spécialement de lettrés et de mandarins, toujours nombreux à
Tchao-king. Le résultat fut, comme le dit le Père Ricci, que « tous en vinrent peu à peu à prendre de nos pays, de nos populations et en particulier de nos lettrés, une idée très difïerente de celle qu'ils avaient précédemment ».
Une pièce du petit musée des missionnaires, qui causa l'impression la plus vive, ce fut une mappemonde. Comme l'observe le Père Ricci, les Chinois avaient bien leurs cartes, intitulées « descriptions du monde », mais on n'y trouvait que leurs quinze provinces, et à l'entour un peu de mer, avec quelques îlots, où leurs géographes inscrivaientles noms des contrées dont ils avaient entendu parler : toutes ensemble prenaient moins de place qu'une petite province de Chine. « Cette image qu'ils se faisaient de la grandeur de leur pays et de l'insignifiance du reste, les rendait si liera, que le monde entier leur semblait sauvage et barbare, comparé à eux; de la sorte, il n'y avait guère à espérer qu'ils écouteraient avec déférence des maîtres étrangers. » Aussi les lettrés de Tchaoking protestèrent d'abord, quand le missionnaire leur fit voir les parties du monde sur sa carte et que la Chine leur apparut réduite dans un compartiment si modeste. Mais après que le Père leur eut expliqué la construction de la pièce et le soin pris par les géographes d'Europe pour assigner à toutes les contrées leurs positions exactes et l'étendue relative qui revient à chacune, les plus sages se rendirent à l'évidence; et tous, à commencer par le gouverneur de Tchao-king, pressèrent le Père de faire une copie de la mappemonde européenne, avec les noms et les légendes en chinois. Le Père Ricci dessina une carte j)lus grande, où il inscrivit des explications détaillées pour le besoin des Chinois. A peine ce travail terminé, le
gouverneur le fit imprimer, en se réservant tous les exemplaires, qu'il distribua en présent à tous ses amis de la province et d'ailleurs. Dans la suite, le Père Ricci continua de perfectionner cette mappemonde, qui fut maintes fois réimprimée et se répandit dans toute la Chine : « elle contribua beaucoup au crédit des Pères et valut grand renom aux lettrés d'Europe, qui avaient su trouver tout cela et le peindre avec tant d'art ».
Ricci n'a pas craint d'écrire que c'était « l'ouvrage le plus utile qu'on pût faire dans ces premiers temps, pour disposer les Chinois à écouter les choses de la foi chrétienne ». En tout cas, de nombreux auditeurs furent par là gagnés au désir d'entendre parler de l'Europe. Ce point capital obtenu, les missionnaires purent faire venir plus fréquemment les choses religieuses dans leurs explications. Par exemple, les belles Bibles et les vues de monuments religieux, d'églises, etc., leur donnaient occasion de parler « des bonnes coutumes dans les pays chrétiens, de la fausseté de l'idolâtrie, de la conformité de la loi de Dieu avec la raison naturelle et les enseignements semblables des anciens sages de la Chine y). On voit, par le dernier point, que, déjà à Tchao-iving, le Père Ricci savait tirer de ses lectures chinoises des témoignages en faveur de la religion qu'il venait prêcher. Ce sera une des caractéristiques de sa méthode d'apostolat et une des causes principales de son succès.
Les missionnaires eurent bientôt la joie de s'apercevoir que pour beaucoup de visiteurs ce qu'ils disaient de la religion n'avait pas moins d'intérêt que les curiosités d'Occident. Afin de satisfaire ceux qui désiraient en savoir davantage, ils distribuèrent des feuillets contenant une
traduction chinoise des dix commandements : cet abrégé de code moral fut très goûté des indigènes. Puis ils composèrent un petit catéchisme, oii les principaux points de la doctrine chrétienne étaient exposés dans un dialogue entre un philosophe païen et un prêtre chrétien. Cet ouvrage, qu'ils firent imprimer vers la fin de Tannée 1584, fut encore très bien accueilli, et les plus hauts mandarins de la province s'estimèrent honorés de le recevoir comme présent. Les Pères en répandirent des centaines etdes milliers d'exemplaires, et ainsi « la bonne odeur de notre Foi commença à se propager dans toute la Chine ». Cette première prédication était bien appuyée par l'édification que donnaitla vie régulière des missionnaires, par leur désintéressement, dont l'exemple était nouveau en Chine, parleur charité pourlespauvres, etleur patience à supporter les vexations.
La persécution en effet ne leur fut pas épargnée; se mêlant aux consolations, elle mit plus d'une fois en question le succès de leur œuvre, durant les six ans du séjour à Tchao-king. C'est que le sentiment populaire était très hostileà touslesétrangers, dans cette ville comme dans le reste de la province de Canton, où il l'était plus que partout ailleurs en Chine. Et la bienveillance deshauts fonctionnaires, qui soutenait les missionnaires, était sujette à variation ; eux-mêmes d'ailleurs n'avaient qu'une situation peu stable. Aussi les Pères obtinrent-ils à grand'peinede pouvoir faire venir un compagnon. Puis, par crainte de se compromettre, des mandarins pourtant amis empêchèrent de nouveaux établissements au Tche-kiang et au Kouang-si. Il devenait de plus en plus manifeste que la mission n'aurait son existence assurée que quand elle serait autorisée par le pouvoir suprême en Chine.
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C'est pourquoi Valignani, qui suivit toujours la sainte entreprise avec une sollicitude paternelle, revint au projet d'une ambassade à l'empereur de Chine. Cette ambassade, qui devait demander la liberté de laprédicationévangélique, ilaurait voulu qu'elle partît de Rome et du Saint-Siège. Dans cette vue, il rappela de Tchao-king le Père Ruggieri, en 1588, et l'envoya à Rome, afin de solliciter dans ce sens le Souverain Pontife. Mais quand le missionnaire arriva dans la Ville éternelle, Sixte V venait de mourir, et trois papes élus après lui ne firent que passer sur le trône de saint Pierre. Ruggieri ne put rien conclure, et finalement alla terminer ses jours à Salerne, où il mourut en
Le Père Ricci, resté seul avec un jeune Père, plutôt élève que collaborateur, eut désormais toute la charge de l'œuvre, mais il n'eut qu'à la continuer sur les fondements posés, suivant les méthodes dues surtout à son initiative propre, et qui l'avaient conduite heureusement jusque-là.
En 1589, les missionnaires furent expulsés de Tchao-king par un vice-roi de Canton, qui avait trouvé leur maison à sa convenance ; mais déjà la mission était trop bien enracinée pour être ruinée par la perte de sa première demeure. Le tyranneau qui chassait Ricci de sa capitale, n'osa pas le chasser de Chine. A Tchao-king, le terrain ingrat et la réserve commandée dans ces commencements n'avaient permis de former qu'une chrétienté peu nombreuse, d'une quarantaine de fervents fidèles ; mais Ricci avait pu y faire la connaissance et gagner l'estime ou même l'amitié de plusieurs mandarins, occupant des postes élevés en diverses provinces. Aussi à Ghao-tcheou, où il se retirera d'abord, et dans les autres villes où il portera successivement
son apostolat, le missionnaire retrouvera sa renommée qui l'a précédé et de puissants protecteurs. Certes, les difficultés pénibles, les épreuves douloureuses ne sont pas finies pour lui : c'est comme un Calvaire qu'il lui faudra gravir pour arriver jusqu'à Pékin et y poser définitivement les fondations de l'Église de Chine.
En partant pour Chao-tcheou (août 1589), le Père Ricci était assez familiarisé avec la langue chinoise pour n'avoir plus besoin d'interprète. C'est aussi à ce moment-là que, mieux instruit de la valeur morale des bonzes et du juste mépris où ils étaient généralement tenus, il quitta le costume de ces faux religieux pour celui des lettrés.
En 1595, il pousse une pointe vers Nankin, la fameuse capitale du sud de la Chine : on ne lui permet pas cette fois de s'y fixer, mais il établit la troisième résidence de sa mission à Nan-tchang, chef-lieu du Iviang-si, célèbre aussi par le nombre et la science de ses lettrés. En 1598, une tentative hardie le mène jusqu'à Pékin; contraint de s'en retourner, il trouve, repassantà Nankin, le6 février 1599, un dédommagement ménagé par la Providence : la situation totalement changée depuis un an, dans cette ville, et les plus hauts mandarins désireux de voir le « saint docteur d'Occident » y prendre sa demeure. Les succès qui récompensent son zèle à Nankin ne l'empêchent pas de penser toujours à réparer son échec de Pékin : l'avenir de la mission en dépend. Le 18 mai 1600, il repart avec le Père Diego Pantoja, Espagnol, et deux frères catéchistes chinois ; et enfin, ajM'ès des péripéties où tout espoir humain avait sombré, il entre dans la capitale, appelé par l'empereur, le 24 janvier 1601.
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99. Ricci à Pékin : ouvrages qu'il compose. — C'était une grande victoire : les dix dernières années du Père Ricci seront employées à la compléter et à lui faire porter ses fruits. Sans sortir de Pékin, il ne cessa de consolider et de développer la mission par les mêmes moyens, avec la sagesse et la ténacité qui avaient fait son succès jusqu'à ce jour. L'empereur fut conquis par quelques curiosités d'Europe, notamment par la mappemonde, où il apprenait lui aussi pour la première fois la vraie situation de son empire dans le monde et l'existence de tant d'autres peuples et royaumes ; il en fit faire par le Père Ricci une édition spéciale pour son palais. Ce qui à Pékin, comme à Nankin et ailleurs, excitait surtout l'intérêt des Chinois les plus intelligents, c'étaient les révélations que leur faisait le docteur européen dans le domaine des sciences, même de celles où ils s'imaginaient avoir quelque supériorité. Par exemple, les mathématiques et l'astronomie étaient entrées de temps immémorial dans les institutions officielles de Pempire. Mais lorsqu'ils eurent entendu sur ce sujet le Père Ricci, leshommes qui en savaient le plus durent reconnaître combien leur science était maigre et combien mêlée d'erreurs. Ce fut toujours en Chine une véritable affaire d'État, que la confection du calendrier annuel : or le (( tribunal des mathématiques » qui en était chargé, n'avait pour se diriger que quelques règles empiriques, reçues autrefois des astronomes arabes; il était incapable d'éviter des erreurs grossières, notamment dans l'annonce des éclipses et d'autres phénomènes célestes qui, pour les Chinois, sont d'importants événements. Aussi une traduction du calendrier grégorien, que le P. Ricci communiquait en manuscrit à ses néophytes, fit sensation.
Dès lors on pouvait s'attendre à ce que le gouvernement impérial, avant longtemps, recourût aux missionnaires pour corriger l'ignorance de ses astronomes ofîiciels. Dans cette prévision, le fondateur réclamait du P. Général avec instance pour Pékin des hommes de talent et savants, et en particulier un bon « astronome ». H fut déféré à son vœu par l'envoi du P. Sabbatinus de IJrsis, Na[)olitain (1575-1597-1620). Ce Père avait reçu au Collège Romain une bonne formation de mathématicien et d'astronome, qu'il dut compléter en même temps que ses études chinoises, pendant les trois années qu'il passa encore avec le P. Ricci. C'est lui qui sera le premier chargé oiFiciellement de cette fameuse réforme du calendrier chinois qui ne pourra être réalisée que beaucoup plus tard, surtout par les travaux des PP. Schall et Verbiest. Le P. Ricci eut une juste intuition du rôle de l'astronomie dans l'avenir de la mission de Chine ; c'est en elï'et par l'astronomie qu'elle a été sauvée plus d'une fois de la ruine : le besoin qu'ont eu les gouvernants chinois des missionnaires astronomes a été, jusque prés de nos jours, la protection principale de l'apostolat chrétien en Chine contre des accès fréquents de xénophobie et de haine contre l'étranger.
Le P. Ricci ne faisait appel aux sciences profanes que pour préparer un terrain favorable et ouvrir la voie à la prédication évangélique. 11 y ajoutait d'autres moyens non moins eliicaces, tels que ses écrits de morale. Il en a composé de toute forme, tous adaptés merveilleusement au goût du pays. Les Chinois, qui sont assez justement très fiers de leur littérature morale, étaiéTit dans la stupeur de voir un Occidental réussir si bien dans le même genre, et leur dire du nouveau sur des
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sujets qui semblaient avoir été épuisés par leurs sages. Ils ne pouvaient s'empêcher de reconnaître la beauté des leçons que donnait le Père, si contraires qu'elles fussent à leur pratique; et les citations de la Bible, des Saints et des Docteurs de l'Église, où il puisait largement pour ses développements et ses preuves, leur donnaient une haute idée des philosophes chrétiens. Ils étaient ainsi disposés à écouter volontiers les enseignements plus relevés du dogme évangélique.
Mais l'ouvrage de Ricci qui eutTinfluence la plus étendue et la plus heureuse, ce fut son Tien-tchoiiche-i^ « vraie doctrine de Dieu ». C'était le petit catéchisme de Tchao-king, corrigé, augmenté, perfectionné de jour en jour, et amené peu à peu par l'expérience de longues années à la forme servant le mieux son but. Les vérités à admettre préalablement à la foi — existence de Dieu, création, immortalité de l'âme, récompenses et châtiments de la vie future — sont là démontrées avec les meilleurs arguments de la raison, tandis que les erreurs populairesde la Chine, en particulier le culte des idoles et la croyance à la transmigration des âmes, y trouvent une réfutation décisive. Aux preuves prises dans les philosophes et les théologiens chrétiens, Ricci a joint de nombreux témoignages des anciens livres chinois : cela n'a pas peu contribué au crédit de son ouvrage. Chef-d'œuvre d'apologétique etde controverse, le Tien-tchou-che-i devint ajuste titre le manuel des missionnaires : il mettait déjà les plus novices à même d'exercer un ministère fécond. Souvent réimprimé, le livre a fait lui-même l'ollice du plus puissant missionnaire. Le nombre des infidèles qu'il a attirés au christianisme est incalculable, et aux lecteurs qu'il n'a pas convertis, il a du moins inspiré
Testime de la religion. Le Père Bouvet, bien placé pour le savoir, témoigne que ce fut la lecture du Tien-tchoU'Che-i qui détermina le célèbre empereur Kang-hi à publier son édit de 1692 en faveur du christianisme. El l'action bienfaisante de cet ouvrage de Ricci ne s'est pas arrêtée à la Chine; elle s'est étendue au Japon, au Tonkin, à la Gochinchine et aux autres pays tributaires de la littérature chinoise.
On ne doit pas oublier pourtant, en lisant le Tien-tchou-che-i, que ce n'était, comme l'auteur le déclare explicitement, qu'une introduction à l'enseignement de la foi proprement dit. 11 ne laissait qu'entrevoir l'Evangile et la révélation de Jésus-Christ ; mais il amenait tous les lecteurs de bonne volonté au désir d'en savoir davantage, et ceux qui en venaient jusque-là trouvaient chez « les Pères » auxquels il les adressait, de quoi pleinement se satisfaire. Plus tard, en Europe, on accusera Ricci et ses successeurs de n'avoir pas osé montrer aux Chinois le Christ intégral, de leur avoir caché ses humiliations et sa croix : c'est une calomnie. Le fondateur lui-même, dans ses mémoires et sa correspondance, relève la dévotion de ses néophytes chinois pour la Passion du Sauveur, qu'ils manifestent particulièrement le jour du Vendredi Saint.
100. Les rites chinois. — Le Père Ricci a résolu le grand problème d'amener l'orgueil des disciples de Gonfucius à se courber sous le joug de la loi évangélique, sans leur accorder aucune diminution,aucune altération de celle-ci. A cette occasion se posait devant lui une grave question, qui a réclamé toute sa sagesse : la (juestion des coutumes nationales ou, pour employer le terme
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consacré, des rites. Il s'agit surtout des honneurs que les Chinois de toutes classes rendent à leurs ancêtres défunts, et de ceux que spécialement les mandarins et les gradués rendent à Gonfucius. Le Père Ricci a bien compris l'importance qu'ont ces cérémonies pour les Chinois. Consacrées par l'usage immémorial, elles leur apparaissent en quelque sorte comme inséparables de leur nationalité. Aussi, tandis que les pratiques bouddhistes et taoïstes sont entièrement facultatives, suivies par les uns, méprisées par les autres, les rites en rhonneur de Confucius et des ancêtres sont jugés d'obligation stricte, indispensable. Quiconque les néglige, doit s'attendre pour le moins à être stigmatisé comme membre indigne de sa famille et de la nation, et renoncer atout espoir de recevoir un grade littéraire et une charge publique, quelle qu'elle soit. Dès qu'on fit des chrétiens chinois, il iallut donc prendre un parti sur le point de savoir s'ils pourraient continuer à pratiquer les rites nationaux. La réponse dépendait de la solution qu'on donneraità cette question : les rites « étaientils des actes religieux et impliquaient-ils superstition ? » Ricci étudia longuement cette question, observant avec soin la pratique de ces rites et interrogeant sur leur signification, à la fois, les vieux livres classiques de la Chine, avec leurs commentateurs anciens et modernes, et les nombreux lettrés qu'il connut dans ses dix-huit années d'apostolat, lien vint àla conviction que les ritesn'avaient pas de signification religieuse, qu'on les considérât dans leur première institution, ou dans la manière dont ils étaient pratiqués par les Chinois des classes instruites. Les rites ne pouvaient constituer un acte de religion, puisqu'ils ne renfermaient aucun culte, aucune demande de grâce, et qu'ils
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n'étaient qu'une expression du respect filial, de la gratitude des enfants pour leurs parents et des disciples pour leur maître. « Les Chinois, ditRicci, ne reconnaissent aucune divinité dans Confucius, non plusquedans leursancêtresmorts; ils n'adressent de prières ni à l'un ni aux autres ; ils ne leur demandent rien et n'attendent rien de leur intervention. » A vrai dire, ils ne font pas plus pour les morts qu'ils ne font pour les vivants ù qui ils veulent témoigner beaucoup de respect. « Les honneurs qu'ils rendent à leurs parents consistent à les servir morts comme s'ils étaient en vie. Ils ne croient pas pour cela que les morts viennent manj^^er ces choses qu'on leur offre (viandes^ fruits, etc.) et en aient besoin. Ce qu'ils font, ils déclarent le faire parce qu'ils ne savent pas d'autre moyen de manifester leur affection et leur reconnaissance pour leurs ancêtres... De même, ce que font spécialement les lettrés pour Confucius, ils le font pour le remercier de l'excellente doctrine qu'il leur a laissée dans ses livres, par le moyen desquels ils ont obtenu leurs grades et leurs mandarinats. Ainsi, en tout cela, il n'y a rien ()ui sente l'idolâtrie, et peut-être est-il permis de dire qu'il ne s'y rencontre nulle superstition. »
Le « peut-être » ajouté à la seconde partie de cette conclusion montre avec quelle conscience le fondateur procédait en la matière. Il ne prétend pas que le vulgaire ou même le plus grand nombre des Chinois infidèles ne mêlent rien de superstitieux à leurs rites nationaux; il ne pouvait pas lui échap- |)er (|ue les Chinois, comme les païens en général, portaient la superstition dans les actes de leur vie même les plus h'-gitiincs. Il est certain en cll'ct que, dans les honneurs rendus aux ancêtres, et plus particulièrement encore dans ceux que reçoivent les
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défunts, tout de suite après le décès etàTenterrement, les influences bouddhistes, taoïstes et autres ont introduit bien des additions, où la superstition est flagrante ; mais celles-ci ne participent point à l'autorité des rites vraiment traditionnels. Cet alliage superstitieux, d'après le Père Ricci, ne venait pas de l'institution : il ne tenait point à ce qui était d'essence et d'obligation dans les cérémonies : c'était un élément adventice et arbitraire, qui ne pouvait changer la signification traditionnelle, publique, communément reçue des rites. En conséquence, le fondateur de la mission jugea qu'on pouvait permettre aux nouveaux chrétiens de continuer à pratiquer ces rites, en s'abstenant seulement de toute admixtion superstitieuse. Ses conclusions, proposées avec ses raisons à ses collaborateurs dans la mission et au Père Valignani, rencontrèrent leur pleine adhésion. 11 en fut de même des instructions qu'il traça pour indiquer aux néophytes ce qu'ils pouvaient faire et ce qu'ils devaient éviter dans la pratique des rites. Ces instructions furent envoyées dans toutes les chrétientés pour y servir de règle de conduite uniforme.
A la question des rites se rattache c^lle des noms de Dieu en chinois. Gomme on le voit déjà par le titre de son catéchisme, le Père Ricci préférait, pour désigner le Dieu des chrétiens, le nom de Tientchou, «Seigneur du ciel» : c'estaujourd'huileseul permis et en usage parmi les catholiques chinois. -\Iais, de plus, Ricci s'était persuadé par l'étude de leurs livres que ce que les anciens sages chinois disaient de lÉtre suprême qu'ils appelaient Tien, « Ciel», et Chang-ti, « Souverain Seigneur», s'appliquait entièrement au vrai Dieu : ils le représentent en eftet comme Maître des Esprits et des
hommes, comme sachant tout ce qui se passe en ce monde, comme source de tout pouvoir et de toute autorité légitime, souverain régulateur et défenseur de la loi morale, récompensant ceux qui l'observent et châtiant ceux qui la transgressent. Par suite, il s'est cru autorisé à dire, comme il le fait dans plusieurs passages de son catéchisme, que le Tien et le Chang-d, célébré dans les monuments les plus révérés de l'antiquité chinoise, n'était autre que le Dieu qu'il venait prêcher luimême. 11 n'ignorait pas, à la vérité, que cette interprétation était contraire à celle des commentateurs chinois modernes, qui n'entendent communément, sous les termes de Tien et Chang-li^ rien de plus que le ciel matériel. Mais il montrait {(u'en cela ces commentateurs ne rendaient pas justice aux textes, et il sut faire admettre par beaucoup de lettrés son opinion sur ce point, qui est d'ailleurs partagée de nos jours par des sinologues très compétents. On conçoit facilement quelle force il y trouvait pour combattre les préjugés chinois contre la religion chrétienne. Comme il nous l'apprend, les lettrés qui se piquaient de fidélité à renseignement de Gonfucius et repoussaient l'idolâtrie bouddhiste et taoïste, lui savaient gré de l'interprétation bienveillante qu'il donnait aux [)arolesde leur maître. Le Père Uicci n'hésitait donc pas à nommer Dieu Tien et Chang-ti^ aussi bien que Tien-tckou. Quelques-uns de ses confrères y ont trouvé plus de dilliculté et, pensant qu'aucun nom chinois ne convenait bien au vrai Dieu, auraient préféré l'emploi d'un nom étranger. En général néanmoins, les missionnaires Jésuites ont suivi sur ce point Ricci, comme tous l'ont fait dans la question des rites, jusqu'à ce que le Saint-Siège leur prescrivit une conduite dillérente.
Nous verrons que les rites chinois, avec les réserves indiquées, ont été, d'abord, en 1656, jugés tolérables par le Saint-Siège; puis, cinquante ans plus tard, prohibés et condamnés, parce que, « vu la manière dont ils sont pratiqués », la superstition en est inséparable. Nous ne saurions dire, si la pratique permise par Ricci personnellement — et celle que le pape Alexandre VÏI a approuvée — échappent à cette condamnation, motivée peut-être par des circonstances de fait, qui n'étaient plus les mêmes, au xviii* siècle, que cinquante ou cent ans auparavant. Si tel n'est pas le cas, et si nous devons admettre que Ricci est condamné, il n'y aura du moins de frappée en lui qu'une erreur de jugement, non une défaillance morale : il se sera trompé en pensant que les rites pouvaient être pratiqués sans superstition, mais jamais il n'a eu l'intention de pactiser, dans une mesure si faible que ce soit, avec la superstition . Par tout ce qu'il a fait et souffert pour la religion, par la sainteté sans tache de sa vie, il s'est acquis le droit de n'être soupçonné d'aucune compromission coupable.
101. Résultats de l'apostolat de Ricci. Sa mort (1610). Le P. Longobardi supérieur. — Dans tout ce qu'on peut appeler ses concessions au sentiment national chinois, Ricci visait à dissiper les défiances qu'excitait la prédication d'une religion nouvelle, par des étrangers, dans un pays si attaché à ses vieilles habitudes, et spécialement chez ses soupçonneux gouvernants. C'est aussi pour cela qu'il s'était imposé et qu'il recommandait à ses collaborateurs la propagande prudente, sans bruit, par les livres et les conversations. « Par-dessus tout, il fallait, disait-il, dans ces commencements, tâcher d'avoir de bons chrétiens, plutôt qu'une grande
foule, et, s'il était possible, gagner quelques lettrés gradués et mandarins, dont l'autorité put rassurer les gens qui auraient peur de cette nouveauté. » Ce programme a été parfaitement exécuté et son succès prouve combien il était sage. Les chrétiens faits par le Père Ricci n'ont pas été très nombreux, mais ils ont été excellents, et ils ont contribué avec leurs missionnaires à former au christianisme un grand renom de science et de vertu dans tout l'empire.
En 1608, les néophytes des quatre centres chrétiens de Pékin, Nankin, Nan-tchang, Chao-tcheou, dépassaient deux mille; dans la capitale même, il n'y en avait qu'un peu plus de trois cents, mais beaucoup d'entre eux lettrés et mandarins. On y remarquait surtout le docteur Paul Siu, déjà dans une grande situation et fervent chrétien ; il montera encore à de plus hautes fonctions publiques et rendra à l'Eglise de Chine, qu'il honore, de signalés services en des temps critiques. Bien d'autres personnages du monde officiel chinois ont été conquis par le zèle du Père Ricci, si heureusement mole de pruflence, sinon jusqTi'à la conversion, du moins jusqu à devenir des amis et des protecteurs du christianisme. C'est grâce à des sympathies de ce genre, que la mission put maintenir ses positions, malgré des persécutions locales fréquentes.
Le prestige du nom de Ricci, qui avait tant de fois défendu ses Frères et leurs néophytes pendant sa vie, ne fut pas éteint par sa mort. C'est le Il mai 1610 que le fondateur succombait aux fatigues d'un apostolat qui, depuis vingt-huit ans, prenait toutes ses journées et une grande partie de ses nuits. Pleuré comme le père le plus aimé par les missionnaires et par tous les chrétiens de
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Chine, il fut vivement regretté même des païens. L'empereur, par une marque d'honneur très rare, voulut pourvoir lui-même au lieu de sa sépulture. A cette intention, par acte authentique, il attribua en toute propriété aux missionnaires un grand terrain. Cette donation équivalait pour la mission à une reconnaissance officielle, vainement demandée jusque-là. La même sépulture qui, après la dépouille mortelle du Père Ricci, a reçu celles de 88 missionnaires, morts de 1610 à 1838, est ainsi restée jusqu'à nos jours comme un monument de la pérennité de l'œuvre du grand Jésuite.
Au Père Ricci succéda, désigné par lui-même comme supérieur général, le Père Nicolas Longobardi, Sicilien (né en 1559, entré dans la Compagnie en 1582, arrivé en Chine en 1597 + 1654). Il gouverna la mission durant douze ans, toujours suivant les principes de son fondateur. 11 ajouta aux quatre résidences anciennes celle de Changhai où le Père Lazare Cattaneo (1580-1640) avait commencé en 1608 une chrétienté, qui ne tarda pas à devenir la plus florissante de toute la Chine.
En 161?, le Père Lonofobardi envova le Père Nicolas Trigauit (de Douai, Jésuite en 1594, en Chine depuis 1610) pour représenter en Europe les besoins de la mission. Il devait demander au Souverain Pontife des faveurs facilitant la formation d'un clergé indigène; au Père Général, un bon renfort de missionnaires et la constitution en Chine d'une province de la Compagnie, indépendante de celle du Japon; enfin aux amis de l'apostolat, des secours matériels. Rendu à Rome, après un voyage de deux ans, fait en passant par la Mésopotamie et la Syrie, le Père Trigauit obtint de Paul V, le 27 juin 1615, la permission, en principe, pour les futurs prêtres chinois, d'employer la langue des
lettrés indigènes dans la liturgie au lieu du latin. Lo Père Aquavivalui accorda Térection de la mission de Chine en vice-province indépendante de la province du Japon, mais en laissant à celle-ci Macao. Le Père Vitelleschi confirma cette mesure, mais décida que la charge de Visiteur commun des deux missions serait permanente, de telle manière que son titulaire, choisi dans la province ou la viceprovince et changé tous les trois ans par le (Général, eut autorité sur le provincial et le viceprovincial. Le PèreTrigault excita l'intérêt de toute l'Europe pour la Chine et ses apôtres, surtout par la publication de sa version latine des Mémoires du Père Ricci sur les commencements de la mission. Aussi, quand il put reprendre le chemin de TExtrême-Orient, en 1G18, il emportait de beaux présents, notamment du Souverain Pontife et de la cour de Bavière ; puis encore ce qui valait mieux, il emmenait une bonne troupe de nouveaux missionnaires, parmi lescjuels il y en avait de particulièrement excellents, tels que les PP. Terrentius et Schall.
102. Situation en 1616. Première persécution générale. — En 1616, les missionnaires de la Compagnie étaient établis eu sept résidences dans cinq des plus grandes provinces de Cliine, celles de Pékin, de Nankin, de Tche-Kiang, de Kiang-si et de Canton. 11 n'y avait encore que 22 j)rétres pour cultiver ce vaste champ. Le nombre des chrétiens atteignait treize mille, et il y avait alors cliaque année environ quatre cents nouveaux baptêmes. Ces chiflVes étaient beaux, si l'on tient compte des dilHcultés qu'oll'raitle pays. Beaucoup parmi les néophytes appartenaient à la classe des lettrés, seule en possession de Pinlluence sociale,
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et quelques-uns occupaient déjà des postes élevés. Bientôt, à l'occasion de la première persécution générale, on allait constater combien le Père Ricci avait été bien inspiré de faire porter l'effort principal de son apostolat sur cette classe. Humainement parlant, si la mission fut sauvée de la ruine complète et put se relever après peu d'années, elle le dut surtout à ses mandarins chrétiens: ajoutons, pour une part, aux sympathies que la méthode du Père Piicci avait gagnées au christianisme chez bien des hauts fonctionnaires infidèles.
La persécution commença vers le milieu de l'année 1616, à Nankin, sur les accusations d'un mandarin, nommé Kio-Chin, ennemi acharné du christianisme autant qu'idolâtre fanatique. Les missionnaires de Nankin en furent les premières victimes : les Pères Vagnoni et Semedo furent déportés avec ignominie à Canton et à ^lacao, tandis que deux Frères chinois et d'autres chrétiens, pris dans leur maison, étaient cruellement torturés. Puis le persécuteur obtint de l'empereur un édit qui, à la date du 4 février 1617, ordonnait l'expulsion de tous les prédicateurs de l'Evangile. Grâce à la connivence de mandarins amis, quoique païens, et à l'admirable dévoùment des docteurs chrétiens Paul, Léon, Michel, et d'autres disciples influents de Ricci, la proscription n'eut qu'un effet très restreint. Seuls, les deux Pères résidant alors à Pékin, Didace de Pantoya et Sabatino de Ursis, furent conduits à Macao, où ils ne tardèrent pas à terminer leur carrière (1617-1618). Les autres se contentèrent dépasser de leurs maisons dans des asiles que leur ménagèrent leurs généreux protecteurs, et ils continuèrent, quoique avec précaution et en secret, à donner leurs soins aux fidèles et même à les réunir pour la messe et les
prédications. Leur grand ennemi Chin, devenu Golao, c'est-à-dire un des principaux ministres de l'Klat, ne put se maintenir longtemps dans cette haute position ; et l'appui d'un autre Colao favorable, joint aux intelligentes démarches des mandarins clirétiens, avait, dès 1023, obtenu la rentrée des missionnaires à Pékin. C'était par là même la liberté rendue au ministère apostolique dans le reste de l'empire.
L'arrivée des nouveaux collaborateurs amenés par le Père N. Trigault permit d'étendre beaucoup la mission : en 1624 et 1G25, elle était établie dans trois nouvelles provinces, Ghan-si, Ghen-si et Fou- Kien. Trigault lui-même l'avait introduite dans le Ghan-si et le Ghen-si. Il eut pour successeur, dans la première de ces provinces, le Père Alphonse Vagnoni; revenu de son exil de Macao, celui-ci évangélisa tout le Ghen-si avec un succès prodigieux, mais bien dû à son zèle, qui ne fut arrêté que par la mort, après 35 ans d'apostolat en Chine (1640). Vagnoni, de (jui son supérieur disait qu'il travaillait à 70 ans comme s'il en avait 30, employait fort ntilem**nt ses rares loisirs à composer d'excellents livres religieux en chinois, il fut aussi le créateur du premier orphelinat en Chine; il y recuellit et fit vivre des centaines d'enfants, exposés par leurs parents durant une terrible disette.
C'est en 1625, peu de mois avant l'arrivée du Père Trigault à Si-ngan-fou, chef-lieu du Ghen-si, que fut déterrée, à quehjue distance de là, une stèle avec inscription chinoise et syriaque, racontant la venue des premiers messagers de l'Evangile dans cette cité en (")35. Le texte chinois du monument se composait principalement d'un sommaire, écrit en langue classique, de la doctrine chrétienne.
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La découverte d'un pareil document, qui prouvait l'identité de la prédication des missionnaires du XVI® siècle avec celle que la Chine avait entendue et reçue avec faveur, près de mille ans auparavant, devait causer une profonde sensation parmi les chrétiens et les païens. Aussi le docteur et mandarin chrétien Léon, à qui un estampage de l'inscription fut envoyé aussitôt après la découverte, s'empressa-t-il de la publier avec un commentaire approprié. Quant au texte syriaque, il fut dès lors aussi lu et interprété avec une exactitude suffisante par le Père Terrentius, déjà nommé et dont nous aurons à reparler bientôt. Il contenait les noms des membres du clergé syro-perse, existant en Chine à la date de 781, où la stèle fut érigée à Si-ngan-fou. Nous pouvons ajouter que ce précieux monument subsiste encore aujourd'hui et que son authenticité, longtemps traitée avec scepticisme par les adversaires des Jésuites, ne fait plus doute pour personne.
Le petit troupeau des fidèles chinois avait parfaitement soutenu les années d'épreuve, et, au re- '^^ur de la paix, ses accroissements prirent une aiiurc quiisn avaientpas encore connue. On comptait jusque-là les recrues de l'année par trois ou quatre centaines au plus ; vers 1630, c'est par deux et bientôt par trois milliers qu'on les évalue; les renforts d'ouvriers (ils ne sont encore que 26 en 1634) et les progrès de la faveur impériale envers la mission permettront bientôt d'ajouter beaucoup à ces chiffres.
103. La réforme du calendrier chinois. — A Pékin, en effet, un avenir nouveau commençait pour l'action des missionnaires. La question de la réforme de l'astronomie, agitée depuis longtemps
dans les conseils de l'empire, était devenue de plus en [)lus pressante à la suite des grosses déceptions causées par les calculs officiels, notamment dans l'annonce des éclipses. Les mandarins chrétiens profitèrent habilement de la situation, pour proposer et faire agréer leurs maîtres religieux comme correcteurs attitrés du calendrier. Par décret impérial du 27 septembre 1G29, le docteur I*aul Siu, qui venait d'être appelé à une des premières places du grand tribunal des Rites, reçut le mandat d'accomplir la réforme, avec plein pouvoir pour y employer les savants Européens. Sous sa direction nominale, les Pères se mirent rapidement à l'œuvre.
Celui qui prit le premier la tâche en main, ne put y consacrer que très peu de temps ses aptitudes spéciales. C'était le Père Jean Schreck, connu sous son nom latinisé « Terrentius ». Né à Constance en 1576, il était déjà en réputation comme médecin, botaniste et mathématicien, quand, à l'âge de 35 ans, il se fit admettre dans la Compagnie de Jésus, à Rome. 11 pénétra secrètement en Chine, l'an lG2i ; dès 1()22, par rinterm«'diaire d'un ami d'Europe, collègue, comme il l'avait été lui-même, du célèbre Galilée, parmi les fondateurs de l'académie des Lincei, il cherchait à obtenir de l'astronome « une méthode pour calculer les éclipses, spécialement du soleil, suivant les nouvelles observations » : car, disait-il, « cela nous est souverainement nécessaire pour la correction du calendrier ». La mort enlevait ce savant missionnaire, le 13 mai 1()30. Pour le remplacer, Paul Siu obtint de faire venir à Pékin le Père Adam Schall et le Père Jacques Rho. Schall, né à Cologne en 1591, reçu dans la Compagnie à Rome un mois avant le Père Terrentius, eu U>11, avait étudié
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les sciences mathématiques sous le Père Clavius, au Collège Romain. Arrivé à Macao en 1619, il ne put entrer en Chine qu'en 1622, et fut d'abord employé dans la mission nouvellement fondée à Si-ngan-fou, dans le Chen-si. Le Père Jacques Rho, appelé en même temps que lui à Pékin en 1630, était Milanais, Jésuite depuis 1616, et en Chine depuis 1624; il assistera le Père Schall dans son travail jusqu'en 1638.
L'entreprise scientifique où s'engageaient les deux missionnaires était hérissée de difficultés. Ils avaient, non seulement à prouver aux Chinois les erreurs de leur calendrier et de leur astronomie actuelle, mais à leur faire comprendre les causes de ces erreurs et à leur démontrer la solidité des principes sur lesquels allait être basée la correction. Les soi-disant astronomes indiorènes avaient tout à apprendre en cette matière. Il fallait donc que le Père Schall ouvrît à l'usage des 200 membres du Tribunal des mathématiques un véritable cours d'astronomie. Pour cela il dut commencer par rédiger en chinois une série de manuels, embrassant, outre l'astronomie proprement dite, les fondements élémentaires de la science, l'arithmétique, la géométrie et d'autres parties des mathématiques. En 1634, il n'avait pas composé moins de 137 volumes de ce genre, et l'on en imprimait une centaine. Néanmoins, l'œuvre des Pères ne se poursuivait pas sans contradiction: les tenants superstitieux des vieilles méthodes et les envieux faisaient tout leur possible pour la contrecarrer. Elle fut surtout en danger à la mort du grand chrétien Paul Siu (1638); mais l'empereur Tsung-tcheng, qui la jugeait intelligemment par ses résultats dans l'annonce des phénomènes célestes, lui maintint sa protection.
En 1G38, quand le Père Schall perdit son compagnon le Fére Rho, la réforme était terminée en principe; elle était devenue loi et n'attendait que la mise on application.
Toutes les provinces de Tempire avaient bientôt su Timportante commission confiée aux missionnaires. Le fait causa une profonde sensation, qui servit étonnamment le progrèsde toute la mission. L'honneur fait aux Jésuites de Pékin rejaillissait sur tous leurs confrères; beaucoup de mandarins se crurent obligés d'en féliciter ceux qui travaillaient dans le territoire de leur juridiction; partout la prédication de l'Évangile jouissait d'une liberté sans précédent. Le Père Schall lui-môme en profitait, pour interrompre de temps à autre ses travaux scientifiques par ceux de l'apostolat dans la capitale et ses environs. Notamment, il fonda une nouvelle chrétienté à Ho-kien, chef-lieu d'une des préfectures du Tché-li. Mais son zèle s'exerça surtout à la cour même de l'empereur. Le christianisme, jusqu'alors faiblement représenté dans le palais impérial, y prit une place importante par la conversion de dix eunuques, entre lesquels étaient les princij)aiix serviteurs du souverain. Cette classe de personnages, trop souvent vicieux, avait toujours été très opposée aux missionnaires.
Arrivée de missionnaires non Jésuites. Conquête tartare. — En ce temj)s-là, c'est-à-dire entre 1630 et 1G40, la mission n'eut de persécution à soulfrir que dans une province, celle de Foukien et pour des causes que nous devons indiquer franchement, cjuoi{|ue le plus sommairement possible. Le Père Jules Aleni, de Rrescia (Italie), avait, ^ en 1025, fondé dans cette province une chrétienté Jj
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devenue bientôt très florissante. En 1630, dix-sept églises s'y élevaient, et le nombre des baptêmes d'adultes était de 800 à 900 chaque année. ^lalgrë les prohibitions des lois chinoises, le Fou-kien avait par contrebande beaucoup de relations avec les Philippines ; des Chinois de cette province formaient déjà une importante colonie à Manille. De zélés religieux des Ordres anciens crurent pouvoir profiter de ces circonstances pour aller en Chine prendre leurpartdela grande moisson d'âmes, que les Jésuites, jusque-là seuls, commençaient à y faire. Le Père Ange Coqui, de Florence, Dominicain, réussit le premier, en 1631, à pénétrer dans le Fou-kien, et fut suivi peu à peu d'une dizaine d'Espagnols, soit Dominicains, soit Franciscains. Le Père Aleni, qui, avec son compagnon le Père Manoël Diaz, ne pouvait suffire à la besogne croissante, aurait accueilli ce renfort avec une joie sans mélange, s'il n'était arrivé dans des circonstances qui donnaient lieu à plus d'une appréhension. Il y avait à craindre, d'une part, la colère des mandarins, quand ils apprendraient l'entrée en fraude de tous ces étrangers. Il fallait, d'autre part, s'attendre à voir les Portugais de Macao réclamer pour leur droit de patronage et pour leur monopole commercial, menacé par la venue de ces Espagnols que suivraient apparemment bientôt des marchands de la même nation. Mais surtout on savait déjà, par plus d'une expérience, que ces religieux avaient sur les méthodes d'apostolat des idées assez différentes de celles des Jésuites, et notamment qu'ils estimaient prudence trop humaine les ménagements de Ricci et de ses disciples pour les préjugés et les susceptibilités des Chinois.
Le Père Aleni se crut donc obligé d'aller trouver
Tun de ces Pères pour lui oiFrir, ainsi qu'à ses compagnons, sous forme de prière, quelques sages conseils. On l'en remercia, mais on en tint peu de compte. Au lieu de commencer leur ministère avec le moins de bruit possible, les nouveaux missionnaires, qui ne prêchaient encore que par interprètes, attaquèrent tout de suite le plus vivement qu'ils purent, l'idolâtrie chinoise et ce qui leur semblait tel, disant hautement que Gonfucius et les premiers empereurs, si révérés des Chinois, étaient en enfer, etc. Il en résulta ce que le Père Aleni avait redouté. Dénoncés aux mandarins et arrêtés, les prédicateurs furent conduits par les satellites à Macao. Puis, d autres étant venus et ayant encore commis plus d'imprudences, les autorités chinoises ne se contentèrent pas de renvoyer ceux-ci, mais prohibèrent toute prédication et toute profession de la religion chrétienne, avec de violentes proclamations qui furent allichées dans toute la province. Cette fois, les deux Jésuites, en dépit des bonnes relations qu'ils avaient eues jusque-là avec les mandarins, étaient nominativement compris dans la sentence d'exil, et durent s'éloigner de leurs chrétientés. En même temps, toutes les églises, sauf une, furent prises par les infidèles et profanées ; les néophytes, traités comme des malfaiteurs, accablés d'amendes, mis à la cangue, jetés en prison, battus de bambous. Enfin, grâce à la médiation d'autres hauts mandarins, ceux du Fou-kien s'adoucirent en faveur de^ missionnaires disciples de Hicci, jusqu'à retirer les édits lancés contre le christianisme. Le 14 juillet 1639, le Père Aleni |)ouvait rouvrir l'église de Fou-tcheou et y fêter, au milieu du troupeau lidèle, la liberté rendue.
Il n'avait pas tenu à ces bons religieux Espagnols
que la belle mission du Fou-kien ne fût détruite pour toujours, et il fallut des années pour la remettre sur l'ancien pied. Il ne tint pas non plus à deux autres que le mal fait dans cette province ne s'étendît beaucoup plus loin. Ces deux en effet réussirent à pénétrer jusqu'à Pékin, accompagnés d'un interprète : ils ne prétendaient rien moins que prêcher Tempereur. Les mandarins, qui se contentèrent de les expulser, les auraient ^traités beaucoup plus durement, si le Père Adam Schall n'avait intercédé pour eux. Et ils n'auraient pas été seuls à souffrir, si les autorités avaient su les propos qu'ils ne craignaient pas de tenir, par exemple en menaçant la Chine, si elle repoussait les missionnaires, d'une intervention armée de l'Espagne. « Si la police chinoise, écrivait peu après le Père Schall, avait su ce qu'ils ont dit de leurs projets de conquérir la Chine, il y aurait eu de quoi les faire mettre en pièces et nous avec eux. » Cela n'eût pas effrayé ces ardents apôtres^; ils se seraient crus martyrs; mais le Père Schall a-t-il tort d'ajouter : « Mieux vaudrait mourir dans son lit que d'être martyr de cette manière » ? Par leurs intempérances de zèle, des missionnaires étrangers à la Compagnie ont peut-être été bien près de procurer à la mission de Chine le sort de celle du Japon. Cela n'a pas empêché quelques-uns, rentrés aux Philippines, de rejeter toute la faute de leur déconvenue sur les Jésuites, et leurs plaintes ont passé, amplifiées et fortement assaisonnées de venin, dans les pamphlets jansénistes. Les autres, instruits par l'expérience, ont reconnu que leur méthode avait besoin de correction, et devrait se rapprocher de celle des Jésuites ; aussi les missionnaires venus par la même voie, après 1640, s'adaptèrent mieux aux conditions du
Brucker. — La Compagnie de Jésus. 25
pays chinois et y travaillèrent en paix avec les ouvriers de la première heure.
En 1640, toutes les provinces de la Chine propre, le Koei-tcheou et le Yun-nan exceptés, avaient entendu la prédication des missionnaires de la Compagnie, qui avaient leur résidence fixe dans neuf d'entre elles. Alors commencèrent ou s'aggravèrent des troubles insurrectionnels qui, en peu d'années, amenèrent la chute de la dynastie régnante et l'établissement de la dynastie Tartare- Mandchoue. La guerre civile coûta la vie à cinq missionnaires, dont trois massacrés par les bandits rebelles. Les autres continuèrent, quoique très difficilement, à assister leurs chrétiens, et purent même, au milieu du désarroi social, faire de nouvelles recrues. Finalement, la révolution politique profita au christianisme. A Pékin, le Père Schall aida le dernier empereur Ming dans ses vains efforts pour soutenir son trône chancelant : sur ses instances, il lui fondit plusieurs canons. Cependant ni le chef de l'insurrection victorieuse, ni les Tartares qui bientôt le supplantèrent, ne touchèrent à l'homme sur lequel reposait le soin du calendrier. Les régents qui gouvernèrent la Chine de 1643 à 1649, au nom du jeune Chun-tchi, premier empereur Tsing^ et celui-ci, quand il eut pris les rênes en mains, confirmèrent tous les pouvoirs du missionnaire. Chun-tchi fit plus : il traita le Père Schall avec une faveur sans exemple et dont nous verrons les heureux résultats pour l'Église de Chine.
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Indo-Chine (1615-1650)
104. Cochinchine et Tonkin. — La mission du Japon a engendré, pour ainsi dire, en mourant les missions de l'Indo-Chine. Plusieurs Pères, arrêtés à Macao alors que l'entrée du Japon était de plus en plus difficile, et cherchant l'emploi de leur zèle, se tournèrent vers la Cochinchine, le Tonkin, Siam et les autres parties de l'Indo-Chine. Les marchands portugais qui fréquentaient tous ces pays, leur en avaient donné la première connaissance et leur en facilitèrent l'entrée.
La Cochinchine n'avait vu que passer divers prêtres, religieux ou séculiers, dont les essais d'évangélisation s'étaient découragés devant la difficulté de la langue du pays. Elle reçut en janvier 1615 ses premiers missionnaires Jésuites, les Pères François Busomi, Napolitain, et Diego Carvalho. Portugais. Le second venait d'être exilé du Japon, où il avait travaillé cinq ans; en Cochinchine, il s'occupa surtout des Japonais, qui s'y trouvaient habituellement en assez grand nombre et dont plusieurs étaient chrétiens. Forcé de retournera Macao en 1616, il rentrala même année au Japon, où il mourut martyr en 1624 : il a été déclaré bienheureux par Pie IX en 1867. L'apostolat en Cochinchine était à peine moins pénible qu'au Japon; le Père Busomi s'y dévoua jusqu'à sa mort, pendant 24 ans. Son meilleur collaborateur fut le Père Alexandre de Rhodes, d'Avignon, qui, en 1640, eut seul toute la charge de la nouvelle mission jusqu'en 1645. Lui-même nous apprend que chaque année lui donnait au moins 1.400 ou 1.500 chrétiens. Dans l'histoire de cette
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mission, de courtes périodes de calme et de tolérance alternent avec de fréquentes persécutions. Parfois il sufïit aux missionnaires, pour se soustraire à l'exil, de se cacher quelque temps, sauf à reprendre ensuite secrètement leur ministère. S'il faut quitter le pays, ils vont porter l'Évangile dans quelque région voisine, comme le Laos, le Cambodge, ou, s'ils ne peuvent éviter le voyage de Macao, ils saisiront la première occasion pour revenir et retrouver leurs chers chrétiens. Au milieu de ces vicissitudes, le troupeau du Seigneur croît en nombre et en ferveur. En 1649, il comptait 20.000 fidèles, et déjà ils avaient eu plus d'une occasion de montrer leur fermeté : en 1644, 1645 et 1647, six d'entre eux avaient donné leur sang pour leur foi. Des combats plus rudes et non moins glorieux se préparaient.
Les choses se passent de même au TonJdn. Le grand apôtre de ce pays est le Père de Rhodes, qui fut envoyé de Cochinchine pour fonder cette nouvelle mission, en 1627. Son zèle trouva un terrain favorable dans les dispositions exceptionnelles des indigènes; aussi peut-il en baptiser 1.200 dès la première année, 2.000 dans la seconde et 3.500 dans la troisième. Depuis lors, malgré les persécutions, la chrétienté du Tonkin n'a cessé de progresser et est devenue une des plus nombreuses et des plus ferventes de l'Orient. Elle a gagné jusqu'à 1640, en douze ans, 82.000, et jusqu'à 1663, plus de 350.000 fidèles, et Ton y a vu constamment fleurir une admirable piété et les plus belles vertus chrétiennes. Ces résultats sont dus pour une bonne part aux catéchistes indigènes, dont le Père de Rhodes a organisé le recrutement et la formation, en s'inspirant des exemples du Japon.
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Les missions d'Indo-Chine fondées par les Pères de la province du Japon continuèrent, avec le collège de Macao, qui fut toujours le quartier général des nouvelles missions, à former une « province du Japon », alors qu'il n'y avait plus ni établissement ni membre de la Compagnie dans le pays de ce nom. Avec le nom de la belle province détruite se perpétuait l'espoir de la voir un jour renaître de ses cendres.
TiEET
105. La recherche du Catay. — Les premières tentatives de mission au Tibet ont eu pour origine le désir de retrouver le merveilleux pays de Catay qui, au xiii* siècle, renfermait tant de chrétiens, au témoignage de Marco Polo et des moines missionnaires de ce temps-là. Au point de vue géographique, les indications de ces anciens informateurs étaient si peu précises, que personne en Europe, au xvi® siècle, ne pouvait dire où était situé leur Catay. Les cartographes les plus savants de ce siècle, notamment Gérard Mercator, le plaçaient au nord de la Chine, au delà du 40* degré de latitude N., et mettaient sa capitale Cambalu par 50*^, c'est-à-dire 10° plus au nord que Pékin. Il était réservé au Père Mathieu Ricci de découvrir et de démontrer le premiei-, que le Catay n'était autre que la Chine et que Pékin occupait remplacement de Tancienne capitale des Khans mongols, Khanhalih. Les relations qu'il eut avec les marchands mahométans du Turkestan, pendant qu'il, était interné avec eux à Pékin dans le quartier des étrangers (1601), lui apprirent en effet que, dans les pays d'où ils venaient et dans toute l'Asie centrale, la Chine
n'était pas appelée autrement que le Catay et qu*on n'y connaissait pas d'autre Catay que la Chine. Cette constatation s'ajoutant à ce qu'il avait déjà lu dans les histoires chinoises sur les révolutions que le pays avait subies au xiii' et au xiv* siècle, il ne put douter que le Catay de xMarco Polo et des missionnaires franciscains du moyen âge ne fut aussi la Chine.
Mais, vers le même temps, ceux de ses confrères qui se trouvaient à la cour du grand Mogol Akbar étaient émus parles récits que leur faisait, entre autres, un vieux marchand mahoiuétan, du « royaume de Catay ^ tout entier chrétien », disait-il, et dont il avait habité treize ans la capitale, Camhalu. Le Père Ricci, averti, ne manqua pas d'envoyer dans l'Inde et à Rome les preuves qu'il avait de l'identité du Catay et de la Chine. Elles ne convainquirent pas entièrement, et, en 1602, le Frère Benoît de Goès fut chargé de résoudre de visu le problème. Pour cela il devait aller de l'Inde se joindre à la caravane qui, tous les trois ans, se rendait de Kachgar (Turkestan oriental) au I (( (^atay >>. Ses supérieurs ne se rendaient {^uere compte des diflicultés de l'expédition à laquelle ils l'envoyaient ; mais le bon Frère répondit admirablementàleur confiance, en véritable missionnaire. 11 partie 2 octol:)re 1602, d'Agra, dans l'indouslan, et se rend d'abord à Kaboul (Afghanistan) ; ensuite, par le plateau désert de Pamir, traversé dans toute sa largeur, à Yarkand et à Ivhotan (Turkestan); puis, par la mer de sable, le Gobi, à Tourfan, llami; enfin, à Kia-yu-koan, il franchit la porte occidentale de la Chine. Arrivé à Soii-tcheou (Chen-si), il meurt, sa mission bien accomplie, le 11 avril 1607. Les débris de son journal de route, arrachés aux grilles de ses compagnons de voyage
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mahométans, ont servi au Père Ricci à reconstituer l'intéressante relation de son voyage, un des plus extraordinaires qui aient jamais été faits.
Après cela, toute hésitation aurait dû cesser, quant à l'identification du Gatay avec la Chine. Cependant il resta des scrupules aux Jésuites de rinde. On n'avait encore découvert en Chine aucun vestige de christianisme : si là était le Catay avec ses nombreuses chrétientés, comment n'en serait-il resté nulle trace? Puis les Pères, à la cour d^ Mogol, entendaient parler du Tibet comme d'un pays où s'observaient beaucoup de pratiques chrétiennes. N'était-ce pas là qu'il fallait chercher le véritable Catay ? Le Père x\ntoine de Andrade, supérieur de la mission du Mogol, voulut en avoir le cœur net et se chargea lui-même de la reconnaissance.
106. Essais de mission au Tibet (1624-1630). — Andrade, parti d'Agra le 30 mars 1624, se rendit d'abord à Dehli, à Srinagar, puis gravit, à travers ses gorges sauvages, la vallée du haut Gange ec franciiit les moûts Himalaya par ia passe de Mana (5.367 mètres d'altitude); il faillit, plusieurs fois, y périr de froid et de faim. Il arriva enfin à Chaparangue (Tchaprang), capitale d'un État du Tibet occidental, dont le roi lui fit très bon accueil. Encouragé par les espérances de conversion que lui donnait ce prince et les dispositions qu'il crut remarquer chez les sujets, le Père de Andrade retourna dans l'Inde chercher des collaborateurs, et revint à Chaparangue l'année suivante, avec deux autres Pères. L'un, que les Portugais appelaient Alano dos Anjos (Alain des Anges), était Parisien et s'appelait de son vrai nom x\lain de la Bauchère ; il passa neuf
années au Tibet. De la capitale, le chef de la mission alla fonder une seconde résidence à Rudok, et songeait à porter sa prédication dans tout le Tibet, quand une révolution politique vint arrêter le progrès de la chrétienté naissante. Les Lamas du pays, mécontents de la faveur que leur souverain témoignait à la religion étrangère, excitèrent contre lui un prince voisin, qui, aidé par les traîtres, le dépouilla de son royaume et de sa liberté.
Tandis qu'après quelques années d'efforts, l'essai d'évangélisation échouait dans la région occidentale du plateau tibétain, on tentait une autre expédition dans la région orientale et centrale : deux Pères, en 1G30, partaient d'Hougli, dans le Bengale, où les Portugais avaient une petite colonie, et montaient par le Boutand ou le Népal jusqu'aux plateaux du Tibet; mais ils ne purent s'y maintenir.
Ces tentatives, malgré leur insuccès, font grand honneur au courage des missionnaires. Peu de voyageurs européens ont osé après eux affronter les mêmes chemins. Aussi c'est au Père de Andrade qu'on a dû les premières et, pour longtemps, les seules informations sérieuses sur le pays et les habitants du Tibet. La relation de son premier voyage a été publiée en plusieurs langues dès 162G, sous le titre de « nouvelle découverte (ou redécouverte) du grand Catay ». Ce titre, s'il est inexact, n'enlève rien à la valeur considérable des données réellement si nouvelles, qu'apportait l'auteur à la géographie comme à l'ethnographie de l'Asie. Andrade, et de même les missionnaires de 1G30, ontvu des restes du « christianisme déformé » dans plusieurs des pratiques et des croyances, qu'ils ont observées chez les Tibétains bouddhistes. Les ressemblances extérieures entre le christianisme
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et le bouddhisme ont fait illusion à bien d'autres ; mais, d'ailleurs, il n'est nullement impossible que le second ait emprunté au premier.
Amérique. — Brésil (1584-1640)
107. — En 1584, dans la Province-mission du Brésil, il y avait 142 Jésuites. Ils instruisaient les enfants des colons portugais et des métis dans trois collèges, à Bahia, Rio-de-Janeiro et Pernambuco. Ils exerçaient en même temps tous les autres ministères de la Compagnie dans ces villes, ainsi que dans cinq autres centres importants, où ils étaient établis. La population blanche de la vaste colonie avait grand besoin de leur zèle; car partout les mœurs étaient très dissolues et les pratiquesde la religion oubliées: les pasteurs séculiers, vivant à peu près comme leurs ouailles, n'étaient guère en état de leur rappeler leurs devoirs; et il n'y avait pas encore au Brésil d'autres religieux que les Jésuites. Quant aux Indiens, les Pères avaient réussi à en retirer un bon nombre de la vie errante, où il était impossible de leur donner une instruction suivie. Ils en formaient des villages, où les sauvages s'accoutumaient peu à peu à une demeure fixe, s'appliquaient à la culture du sol et apprenaient simultanément à vivre en chrétiens et en civilisés. Des Pères habitaient au milieu d'eux, ou du moins venaient fréquemment préparer au baptême ceux qui ne l'avaient pas encore reçu et soutenir la persévérance des baptisés, en remplissant à leur égard tous les offices du bon pasteur.
Les enfants étaient l'objet d'une sollicitude particulière. Le fondateur de la mission, le Père de
Nobrega, avait dès le début créé une sorte de « séminaire », où il réunit jusqu'à 200 enfants indigènes, que lui cédaient leurs parents pour les instruire. Après que furent commencées ces reV/wciions (tel a été dès lors le terme consacré [)Our désigner la réunion des Indiens en villages), chaque groupe constitué eut avec son église ses écoles, et l'on enseignait aux petits sauvages non seulement le catéchisme, mais encore la lecture, l'écriture, puis la musique, tant vocale qu'instrumentale, pour laquelle ils avaient un goût remarquable.
En dépit de leurs habitudes barbares, les cannibales du Brésil se laissaient gagner à la douceur et au dévoùment des missionnaires Jésuites, et accouraient par milliers auprès d'eux se faire catéchiser. Mais, pour obtenir des résultats stables, les Pères travaillaient de leur mieux à accroître le nombre des villages, où les indigènes de bonne volonté étaient à part. Ils n'épargnaient pas leur peine et risquaient bravement leur vie pour aller parfois à plus de cent lieues dans riuLciitur auuoucer les bienTails de 1 îi^vangile aux sauvages et recruter de nouveaux groupes de catéchumènes. Par malheur, leurs généreux elVorts étaient contrecarrés par les colons européens. Ceux-ci, pour exploiter leurs plantations, surtout de canne à sucre, avaient besoin de bras, et ils s'en procuraient en Taisant des indigènes leurs serfs et leurs esclaves, par toute sorte de moyens injustes, et souvent par la force ouverte. La suite naturelle de ces violences était que les sauvages prenaient en haine les Européens et le christianisme avec eux. Beaucoup de guerres, qui mirent la colonie portugaise en grand danger, n'eurent pas d'autre cause. Souvent les indigènes
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sauvaient leur indépendance, en s'énfonçant de plus en plus dans l'intérieur du continent vierge, où ils restaient presque inabordables.
Les missionnaires Jésuites n'ont rien omis pour défendre les droits de l'humanité, violée en la personne des malheureux Indiens. Dès que le Père de Nobrega eut vu comment les choses se passaient, il condamna publiquement la conduite de ses compatriotes, sans vouloir admettre aucun des mauvais prétextes dont ils coloraient leurs injustices, par exemple quand ils prétendaient que leurs Indiens s'étaient vendus eux-mêmes, ou avaient été vendus par d'autres ayant droit sur eux. La cupidité intéressée ne voulut pas lâcher sa proie, et ainsi commença le long combat pour la liberté des indigènes, que la Compagnie de Jésus a soutenu, ailleurs encore qu'au Brésil, et où elle a reçu bien des coups, sans jamais biaiser dans l'affirmation des exigences de la justice et de la religion. Les réclamations de ses missionnaires et de ses théologiens ont contribué beaucoup à faire décréter, par les souverains catholiques, des mesures qui auraient pu être très bienfaisantes. Philippe II, le 11 novembre 1595, ne permettait de réduire en servitude que les indigènes pris dans une guerre juste, ordonnée par provision royale expresse. Informé des abus dont cette ordonnance était l'occasion, Philippe III, le 30 juillet 1609, commanda de libérer tous les Indiens asservis, quelque titre que pussent invoquer leurs possesseurs, et cette nouvelle ordonnance fut confirmée en 1610 et en 1640 avec plus d'énergie. Malheureusement l'exécution, combattue par les plus vives oppositions, resta toujours fort imparfaite; et nous verrons plus d'une fois, jusqu'aux derniers jours de la Compagnie, les
colons se venger sur celle-ci des entraves mises à leur inhumanité. Mais les indigènes surent distinguer leurs défenseurs des Blancs qui déshonoraient ce nom, et ainsi les villages chrétiens continuèrent à recevoir des recrues, et d'autres purent être créés sous la protection des Pères.
Le nombre des ouvriers de la mission augmentait aussi ; à la fin du généralat d'Aquaviva, en 1616, ils étaient 180, et outre les trois collèges anciens, ils avaient seize résidences, où ils s'occupaient à la fois des colons européens et des indigènes. Parmi les nouvelles entreprises apostoliques de ce temps, il faut signaler la tentative faite en 1607 par deux Pères pour porter l'Evangile aux sauvages du Maranon. Elle coûta la vie à l'un des courageux apôtres, le P. François Pinto, qui fut tué par les barbares Tapuyas, le 11 janvier 1608. Cette glorieuse mort couronnait trente années vouées à la conversion des Brésiliens.
En 1597,1e V. P. Joseph de Anchieta avait terminé son extraordinaire carrière, à Heritigba. Né aux Canaries en 1537, entré dans la Com|)agnie à Coïmbre en 1550 et venu au Brésil en 1553, il y passa quarante-quatre ans dans des travauxpresque surhumains, que Dieu semble avoir voulu récompenser dès ce monde par un don de miracles, tel que l'histoire des saints en offre peu d'exemples. Les Indiens qui recouraient à lui dans toutes leurs nécessités, disaient qu'il obtenait de Dieu tout ce qu'il demandait.
Amérique Espagwolk, — Floride
108. — Les premiers Jésuites envoyés dans les colonies espagnoles par saint François de Borgia
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à la demande de Philippe II, ne purent leur donner que leur sang de martyrs. Le P. Pierre Martinez, en 1566, fut tué par les auvages de la Floride, dès la première entrevue. Deux autres Pères et six Frères furent reçus de même en 1571, et cette mission dut être abandonnée. Il y eut ailleurs ample dédommagement.
Mexique (1572-1645)
109. — Arrivés au Mexique, en 1572, au nombre de douze, les Jésuites y étaient 107 au commencement du généralat d'Aquaviva en 1580. Ils avaient des établissements dans six localités ; trois étaient des collèges. C'était surtout pour les indigènes que les Pères étaient venus ; cependant les instances des évéques et la vue des besoins les obligèrent à commencer leurs travaux apostoliques par les colons espagnols. En 1582, l'archevêque de Mexico, dans un témoignage donné sous serment, déclarait que les Pères de la Compagnie, qu'il voyait à l'œuvre depuis dix ans dans sa ville archiépiscopale, « y avaient fait et faisaient un fruit si considérable que cette ville lui paraissait toute renouvelée et transformée, depuis que la Compagnie y était, dans tous les états de personnes, quant à la fréquentation des sacrements et à la conduite de la vie, et que, si ces religieux venaient à lui manquer, il en résulterait une grande ruine spirituelle » . Mais, sans abandonner le ministère auprès des Européens, puisqu'il leur était si nécessaire, les Jésuites se lancèrent avec ardeur dans l'apostolat des indigènes, dès qu'ils furent en état de leur parler. On commença par ceux qui vivaient dans le voisinage des colons espagnols : il y en avait bien des milliers qui, baptisés autrefois, n'avaient de chrétien que le nom et
ignoraient tout de la religion, par suite de la disette de prêtres connaissant leur langage.
Dès 1573, un Père novice, qui savait bien le mexicain, commençait à catéchiser les nombreux Indiens de Mexico. En 1575, de sept Pères parlant diverses langues indigènes, l'un s'occupait des Otomites, un second des Tarascos, et les autres des Mexicains. Depuis lors, toutes les maisons qui se fondèrent dans les centres espagnols, eurent quelque Père chargé spécialement des Indiens du lieu. L'apostolat des peuplades infidèles et sauvages fut inauguré en 1591. La Compagnie de Jésus aura désormais au Mexique, comme d'ailleurs dans toutes les colonies espagnoles, deux champs d'activité très différents : l'un auprès de la population d'origine européenne, l'autre dans les missions proprement dites. Elle dépensera ses forces dans l'un et l'autre avec zèle et fruit, jusqu'à rheure de son expulsion.
Pour les Européens, les ministères furent les mômes qu'en Espagne : en particulier, l'enseignement des collèges. Les classes ouvertes à Mexico, le 18 octobre 1574, renfermaient dès 1575 plus de trois cents élèves de latin. Ce collège de la capitale possédait, en 1592, le cycle complet des études classiqueset supérieures, avec quinze ou seize professeurs, dont quatre pour la théologie, deux pour la philosophie, deux pour la rhétorique, les autres pour la grammaire, sans compter cinq maîtres enseignant la lecture et l'écriture aux, enfants, tant espagnols qu'indiens. On disait que les professeurs des hautes Facultés n'étaient pas inférieurs à ceux des plus illustres universités d'Espagne ; et ils avaient pour auditeurs à peu près quiconque, à Mexico, étudiait la philosophie ou la théologie, quoiqu'il existât déjà, en dehors du
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collège de la Compagnie, une université royale. De plus, en 1588, on ouvrit à Mexico, sous le nom de séminaire de S. Ildephonse, un internat pour l'éducation des enfants des Espagnols : en 1614, il renfermait cent cinquante élèves, qui payaient une pension modique. Un pensionnat semblable, quoique moins florissant, exista depuis 1580 à Puebla. Entre les fruits de ces institutions, on signale spécialement le grand nombre de bons prêtres qui en sont sortis.
C'est dans la province de Sinaloa, à un millier de kilomètres de Mexico, que deux Jésuites abordèrent pour la première fois, en 1591, le vaste pays des infidèles sauvages. Dès le début de la seconde année, le Père Gonzalo de Tapia, supérieur de la nouvelle mission, écrivit au Père Général : « Des langues variées qu'on parle ici, nous en avons appris trois de manière à pouvoir prêcher sans interprète. Les baptisés de Tannée, enfants et adultes, doivent être environ cinq mille, et nous continuons d'en baptiser chaque jour. » Les missionnaires louaient l'intelligence de ces Indiens et ne voyaient d'obstacle à leur conversion que dans leurs vices; mais cet obstacle leur paraissait presque insurmontable chez ceux qui avaient passé trente ans. Le Père de Tapia paya par le martyre son zèle à les corriger (11 juillet 1594). Sans se laisser effrayer par son sort, ses confrères continuèrent et développèrent la mission : en 1609, on y comptait 20.000 baptisés et plus de 50.000 Indiens qu'on préparait au baptême; en 1621, les chrétiens étaient 81.000; dans la seule année 1623, le chiffre des baptêmes d'adultes dépassa 11.000.
Au moment même où cette première mission était arrosée du sang de son fondateur, deux
Pères en commençaient une seconde chez les belliqueux Ghichinièques. D'autres suivirent chez les Tepehuanes et ailleurs, de telle sorte que presque toutes les tribus du Nord du Mexique avaient leurs apôtres vers 1614. En cette année, il y avait 39 Pères occupés dans ces parages, avec 17 Frères coadjuteurs, qui, en outre de l'aide qu'ils donnaient dans les offices domestiques, apprenaient aux enfants à lire et à écrire.
Les deux moyens que nous avons déjà vu employer au Brésil pour faciliter les conversions, à sai\oir\es réductions etlesséniinaires d'indigènes, le sont également au Mexique. Ici comme là, les sauvages les plus fiers sont attirés dans les villages chrétiens par le ciiarme de la bonté des missionnaires et par la paix dont on jouissait sous leur paternelle protection. On les aide aussi à disposer plus commodément leurs cabanes et on leur enseigne des cultures utiles, qu'ils ne connaissaient point; mais ils n'ont à payer ces avantages d'aucun sacrifice de leur liberté légitime. Pour l'éducation des enfants, outre les écoles élémentaires déjà mentionnées, existent dès 1592 deux séminaires ou collèges, réservés aux fils des Indiens. On cherche à y réunir surtout des enfants de caciques ou notables, et on s'ellorce de leur donner une formation assez complète, pour les rendre capables de bien administrer quelque jour les villages indigènes et d'être à tout point de vue les modèles de leurs inférieurs. On espérait même pouvoir de quelques-uns faire des prêtres, qui auraient beaucoup d'influence sur leurs compatriotes. Un essai dans ce sens avait déjà été tenté en 1592 avec quatre jeunes Indiens, à qui on faisait étudier le latin au collège de la Compagnie à Mexico.
MISSIONS d'amérique 401
A la fin du généralat d'Aquaviva, la province du Mexique embrassait tout le Mexique actuel et le Guatemala; elle comptait 340 membres et avait dix collèges, de plus une maison professe à Mexico, et trois résidences, dont deux servaient de quartier général aux missionnaires du pays indien. Elle s'accrut encore sous Vitelleschi, notamment du collège séminaire de Puebla de los Angeles, fondé magnifiquement, en 1625, par l'évêque Alphonse de Mota. Mais le zèle de ses missionnaires eut de nouveau à payer le tribut du sang : le succès qu'obtenait en particulier le Père Jules Pasquale auprès des Chinipes, provoqua la rage d'un apostat qui, aidé de quelques conjurés excités par ses calomnies, tua le Père avec son compagnon le Père Marcel Martinez et 18 néophytes, le 1" février 1632.