PÉROU
110. Développement des missions dans l'Amérique du Sud (1568-1616). — A peine ont-ils commencé leurs travaux à Lima, au Pérou, en 1568, que les Jésuites sont réclamés par toutes les colonies espagnoles disséminées sur l'immense étendue du littoral et des hauts plateaux de l'Amérique sud-occidentale. Grâce aux renforts que l'Europe leur envoyait généreusement chaque année, ils furent en état peu à peu de satisfaire à ces vœux. Mais, entre les nouveaux établissements qui les sollicitaient, leur choix se portait de préférence sur ceux qui leur permettaient de faire le plus de bien, non seulement aux blancs, mais encore aux Indiens. En 1575, la province-mission du Pérou se composait de soixante Pères et Frères ; en 1583, elle avait 136 sujets, dont 66 prêtres; le total
Brucker. — La Compagnie de Jésus. 26
en IGOl était monté à 279, et en 1607 à 37<;. Pendant ce temps, à ses collèges de Lima (commencé en 1568), de Guzco (1571) et de la Paz (1572), elle ajoutait, en 1577, une résidence, bientôt collège, à Potosi, oïl les mines d'or attiraient habituellement plus de 3.000 Espagnols et de 50 ;♦ 100.000 Indiens, et une autre résidence pour 14.000 Indiens à Juli; puis venaient le collège d'Aréquipa (1578); la résidence de Santa Gruz de la Sierra (1587), encore en plein pays d'Indiens; le collège de Chuquisaca ou la Plata (1589). Ces fondations appartenaient au Pérou proprement dit; d'autres conduisent bien loin au nord et au sud du pays. En 1586, le provincial du Pérou envoya quatre de ses sujets à Quito commencer un collège, depuis longtemps demandé, he Nouveau Royaume de Grenade, comme on appelait alors la Colombie actuelle, reçut aussi des Pères depuis 1588; ils y vinrent d'abord temporairement donner des missions aux Espagnols et aux Indiens; en 1604, la Compagnie s'y fixa définitivement en ouvrant deux collèges, à Santa Fé de Bogota et à Carthagène. A l'autre extrémité du continent sudaméricain, le Chili vit les premiers Jésuites s'établir dans sa capitale, Santiago, en 1593. Enfin en 1595 commencent les excursions au Paraguay^ nom plus tard si fameux, mais sous lequel il faut entendre à ce moment, non seulement le Paraguay moderne, mais encore toute l'immensité du pays formant le bassin du Parana, en particulier la République Argentine.
Pour sullire à tant de missions, il fallait toute l'ardeur du zèle, que la pensée des grands compatriotes, Ignace et Xavier, entretenait dans le» provinces d'Espagne. Toutefois le Père Général recevant de toutes les parties de la Compagnie
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les demandes des aspirants aux missions, des Indipetae, en profita souvent pour adjoindre aux Pères espagnols d'excellents collaborateurs. Ainsi, dans le magnifique contingent de 45 ouvriers que le Père Diego de Torres conduisit au Pérou en 1604, il y avait treize Italiens. Quant aux vocations qui surgissaient en Amérique même, on les accueillait avec beaucoup deprécautions; les créoles fournirent quelques bons novices.
L'accroissement du nombre des sujets dans la province du Pérou permit au Père Aquaviva de commencer une division, que Fétendue de son territoire et la dispersion de ses domiciles commandaient. En 1605, d'abord, il sépara le Nouveau Royaume de Grenade avec Quito, sous le nom de vice-province, virtuellement indépendante du Pérou; en 1607, il forma la province du Paraguay, en y rattachant le Chili. Âlalgré ces démembrements, la province du Pérou, au commencement de 1616, avait 370 sujets, tandis que les nouvelles provinces du Nouveau-Royaume et du Paraguay en avaient, la première 100, l'autre 116.
C'est surtout au Paraguay que l'apostolat des Jésuites entrera décidément en lutte contre Tinfidélité sauvage. Cependant les multitudes d'Indiens soumis, partiellement civilisés et nominalement chrétiens, qui habitaient aux alentours des villes espagnoles, avaient déjà donné bien de l'occupation au petit nombre des missionnaires. L'instruction chrétienne de ces pauvres gens était presque tout entière à faire; ils n'avaient jamais eu de prêtres capables de les entendre ni de se faire entendre d'eux, sinon par intermédiaires très imparfaits. Ils écoutaient avec ravissement les
Pères les prêchant dans leur langue, et s'empressèrent avidement aux catéchismes, où pour la première fois, à vrai dire, ils recevaient l'idée des vérités de la foi.
Tout le monde, Espagnols et Indiens, admirait la facilité avec laquelle les nouveaux missionnaires apprenaient les idiomes variés du pays. Sans doute, la formation générale qu'ils devaient aux études usitées dans la Compagnie y était pour quelque chose, mais pour beaucoup moins que leur désir de sauver les Ames des Indiens. Quelques-uns, par leur application et leur savoirfaire, diminuèrent la peine pour leurs confrères et d'autres. Le Père Alphonse de Barsana (1527- 1565-1597), apôtre du Pérou et du Paraguay, prêchait quatre mois après son arrivée à Lima dans la 1 langue « générale » du pays, le guichua, et un peu : plus tard en ai/niara, langue presque aussi répandue que la première au Pérou; il sut en outre au moins six idiomes particuliers. Tandis qu'il évangélisait à Guzco, en 1571, les indigènes de diverses tribus, il composa en espagnol et quichua une explication du catéchisme, avec des iiomé lies et des sermons à l'usage des curés; de plus une méthode pour administrer et recevoir avec fruit le sacrement de confession ; ensuite il traduisit le tout en six autres langues indiennes. Il rédigea également, sur l'invitation de ses supérieurs, un catéchisme en quichua et en aymara, ainsi qu'une grammaire et des vocabulaires de ces langues. C'est gr;ice à ces travaux et àc eux d'autres Jésuites, que le (Concile tenu à Lima en 1582-158.5, sous la présidence de l'archevêque saint Turibe de Mogrovejo, put donner le premier catéchisme imprimé à tous les Indiens de l'Amérique méridionale (1583). Avec son apj)robatioil
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et par son ordre, on imprima dans la maison même des Pères un grand et un petit catéchisme composés par eux, et en outre un confessionnaire, avec une instruction pour les confesseurs sur les pratiques idolâtriques et superstitieuses, anciennement en usage chez les indigènes du Pérou, et auxquelles beaucoup restaient encore secrètement attachés. Pour la réalisation de cette œuvre éminemment utile, comme pour d'autres mesures qu'il décida, ce Concile trouva un grand secours chez le Père Joseph Acosta (v. 1554-1600), qui est resté célèbre parmi les américanistes.
Les premiers contacts des missionnaires Jésuites avec les populations infidèles ne furent pas heureux, à parler humainement ; bien qu'il faille parler autrement, si l'on veut juger comme les apôtres eux-mêmes, pour qui le martyre est la couronne ardemment désirée de leur zèle. En 1597, le Père Michel de Urrea s'étant avancé seul au milieu des Ghunchos, dans l'est du Pérou, en convertit d'abord un certain nombre; mais ensuite, sur les excitations des féticheurs, il fut assommé par les idolâtres. En 1610, le Père Raphaël Ferrer étant allé de Quito, à plusieurs reprises, évangéliser des peuplades qui sont parmi les plus barba- ; -> de r-\niérique, fut jeté dans les eaux d'un profond torrent. Enfin en 1612, les Araucans du Chili mirent à mort trois missionnaires à la fois, les Pères Martin de Aranda-Valdivia, Péruvien créole, Horace de Yecchi, Italien, et le Frère Jacques de Montalvan, Mexicain. Ce furent là les premiers d'une longue et glorieuse série de missionnaires martyrs de l'Amérique méridionale.
Paraguay
111. Campagne pour la liberté des indigènes 1607- 1616. — Avant la fondation des fameuses réductions^ nous avons à signaler, dans le Paraguay, une phase particulièrement violente des luttes où nous avons vu s'engager les Jésuites pour la liberté de leurs chers Indiens.
Leurs excursions apostoliques à travers ce pays, les rendirent témoins attristés des traitements inhumains que les indigènes avaient à subir des Espagnols sous le régime des commendes. Dans cette institution, rappelant le système féodal du moyen âge, les concessions des terres faites par les rois d'Espagne à des sujets méritants s'accompagnaient de l'attribution d'un certain nombre d'Indiens en qualité de vassaux tributaires. Ce n'étaient pas des serfs ou des esclaves qui étaient ainsi donnés en commende; car déjà Charles- Quint avait interdit sous des peines très sévères de réduire aucun indigène en servitude. Le bénéficiaire de la concession n'avait droit qu'à une redevance raisonnable, que les Indiens, à défaut d'argent et d'autre moyen de paiement, pouvaient être obligés d'acquitter par un service personnel proportionné. En retour, la commende emportait le devoir de leur procurer l'instruction chrétienne. Malheureusement la faculté, en soi légitime, d'exiger un service personnel prêtait à l'abus ; et s'il y eut en effet des abus dans toutes les colonies espagnoles, nulle part ils ne furent aussi communs et aussi criants qu'au Chili et au Paraguay. Dès 1592, le Père François de Angulo, un des premiers missionnaires Jésuites dans ce dernier pays, peignait la situation à saint Turibe en ces termes : « Les Indiens sont soumis dans
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les commendes espagnoles à une sujétion telle qu'il n'y en a de pareille ni dans la captivité de Barbarie, ni sur les galères des Turcs; car tous, hommes et femmes, parents et enfants, grands et petits, sont astreints, depuis leur naissance jusqu'à leur mort, à servir personnellement dans les plantations de leurs maîtres, sans que les pauvres gens reçoivent une chemise pour se vêtir, ni parfois une poignée de maïs pour se nourrir. Aussi meurent-ils rapidement et en masse. » Le Père termine en priant le saint prélat, comme métropolitain, d'agir auprès du roi d'Espagne et du vice-roi pour la suppression de ce service personnel. Une quinzaine d'années plus tard, des mesures dans ce sens furent édictées, ou pour mieux dire plus énergiquement renouvelées par le gouvernement espagnol; mais selon toute vraisemblance, elles n'eussent pas eu plus de résultat que les précédentes, sans Tappui qu'elles reçurent des missionnaires de la Compagnie.
Le P. Diego de Torrès (1573-1638), premier provincial du Paraguay (1607), mena, à la tête de ses subordonnés, une sorte de croisade pacifique contre le service personnel des Indiens, à la fois par la prédication, par les écrits et par les déclarations conformes qu'il sut obtenir des personnes les plus qualifiées par leur position sociale et leur science. Et quand enfin, en 1610, un haut magistrat vint avec pleins pouvoirs de Philippe II régler sur les lieux cette grave affaire, le Père de Torrès, à sa demande, l'accompagna dans sa tournée, l'assistant comme conseil dans ses enquêtes et, comme missionnaire, disposant les intéressés à recevoir ses décisions. Le provincial prenait un pareil rôle par conscience et ne pouvait guère ignorer à quoi il s'exposait, lui et les siens. C'est en effet à
l'inspiration des Jésuites que les colons attribuérent tout ce qui se faisait pour mettre fin à leurs injustices, et il y eut d'abord de terribles colères contre les importuns censeurs. On les accusa de vouloir la ruine des colonies, qui ne pouvaient se soutenir sans le travail forcé des indigènes. A Santiago et à la Asuncion, chefs-lieux du Tucuman et du Paraguay, l'hostilité de la population espagnole contraignit les Pères d'abandonner leurs collèges et de chercher un refuge hors de ces villes; ils restèrent exilés pendant trois mois de l'une, et tout un an de l'autre. Ailleurs, ils avaient grand'peine à subsister au milieu de la désaffection presque générale. Peu à peu cependant, les éloquents plaidoyers de Torrés et de ses confrères produisirent leur effet ; les sentiments chrétiens, auxquels ils avaient fait appel, se réveillèrent dans les âmesdes oppresseurs et l'émancipation des Indiens commença. Ainsi, en combinant à propos son action avec celle des missionnaires, le gouvernement espagnol réussissait pour la première fois à faire sortir du domaine de la lettre morte les bienveillantes dispositions de ses ordonnances en faveur des aborigènes. Pour les Jésuites le résultat de cette »-ide c'a^'c l;:)«^ fnl un ^ain consid/'-'ililo d'esti? • publique ; leurs fondations, un moment compromises, se trouvèrent finalement fortifiées et étendues; enfin surtout, ils furent bien récompensés par l'affec'tion des Indiens : chrétiens et infidèles les regardent désormais comme leurs « uniques et vrais protecteurs et Pères » ; la grande ceuvre des réductions en sera singulièrement facilitée. Parmi les collaborateurs les plus actifs et les plus heureux du P. de Torrès, il convient de mentionner le P. Louis de Valdivia (1581-1643). Au
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Chili, où il exerça son ministère, les colons, pour justifier leurs violences, se prévalaient du caractère sauvage et turbulent des Araucans,les aborigènes du pays. Après avoir longtemps fait parler en vain la raison et la religion contre les sophismes delà cupidité, Valdivia alla plaider la cause des Indiens devant le roi d'Espagne. Il revint au Chili, en 1611, avec des pouvoirs de commissaire royal, dont il usa pour faire mettre en liberté plus de dix mille esclaves. 11 apportait aussi un décret royal, destiné à couper la racine des iniquités dont la guerre contre les Indiens indéf)endants était l'occasion. Par ce décret, toutes les expéditions offensives étaient dorénavant interdites aux chefs militaires de la colonie espagnole ; il leur était enjoint de se tenir sur la stricte défensive ; et, dans tous les cas, il était interdit de réduire les prisonniers de guerre en esclavage. Pour assurer le succès de cette bienfaisante mesure, le Père de Valdivia travailla, non sans des peines infinies, à réconcilier les indigènes avec les blancs ; il sut obtenir de leurs chefs les plus intraitables l'engagement de garder la paix. Il eut la douleur de voir ses généreux efforts combattus par les colons, par l'élément militaire et même par les autorités de la colonie; les religieux des autres Ordres critiquèrent vivement son système de guerre défensive et lui reprochèrent comme ingérence indue dans la politique ses démarches désintéressées pour le faire triompher. En 1616, il était de nouveau revenu en Espagne pour soutenirles droitsdeslndiens ; mais devant tant de contradictions, le Général de la Compagnie, qui était alors le Père Yitelleschi, crut devoir lui faire quitter la lutte. 11 passa ses dernières années dans les calmes ministères d'une résidence à Yalladolid.
112. Les réductions du Paraguay (1609-1645). — Les missions du Brésil, du Mexique, du Pérou nous ont déjà offert des exemples de réductions, c'està-dire de villages formés par transmigration volontaire des sauvages, en vue de faciliter leur instruction par les missionnaires. Mais le nom fait penser surtout aux réductions du Paraguay, qui furent en effet les plus célèbres, et qui d'ailleurs se distinguent des autres par quelques particularités. Elles doivent leur première organisation à ce même Père Diego de Torrès, que nous avons vu faire une si belle campagne contre le service personnel et pour la liberté des indigènes. C'est le Père Marcel de Lorenzana, recteur du collège de l'Assomption, que Torrès, à la fin de 1609, envoya fonder la première réduction des Guaranis du Parana. Il y avait là 50.000 Indiens guerriers, que les gouverneurs espagnols désespéraient de soumettre ou de contraindre par la force des nrmes au respect des colons européens ; d'autre [)art, l'évéque refusait d'y envoyer des prêtres de son clergé, qui risquaient trop d'être mangés par des ouailles de ce caractère. Le Jésuite réussit, pendant l'année 1610, à gagner un certain nombre de familles et en forma le village de Saint-Ignace, à environ douze lieues de la rive septentrionale du fleuve Parana et à une distance double de son confluent avec le Paraguay. Deux autres réductions furent créées plus loin vers l'est, dans le Guayra, la même année 1610, par deux Pères Italiens, Simon Masseta,de Naples, et Joseph Cataldino, de Fabriano.
Peu après arriva sur le même terrain le Père Antoine Ruiz de Montoya; ce grand missionnaire, Espagnol né au Pérou (1582-1606-1652), eut le rôle principal dans la fondation de treize réductions.
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Il a rendu les services les plus signalés à la mission, comme Supérieur aussi bien que par son apostolat de vingt ans, par les ouvrages qu'il a composés pour initier ses jeunes confrères à la langue guaranie, enfin par les voyages entrepris jusqu'en Europe pour y chercher le secours des puissances contre les incursions des chasseurs d'esclaves du Brésil. Jusqu'en 1626, les missionnaires du Paraguay avaient enregistré 94.990 baptêmes d'infidèles et fondé quatorze villages chrétiens, comptant chacun de 2.000 à 3.000 âmes, dans les régions arrosées par le Parana et l'Uruguay. Ces résultats n'avaient été obtenus que par des prodiges de patience, et tous ceux qui y avaient concouru virent plus d'une fois leur vie en grand péril. Parmi les Indiens demeurés rebelles à leurs invites charitables, les missionnaires eurent pour ennemis acharnés surtout les magiciens ou féticheurs, dont ils discréditaient les pratiques et ruinaient l'industrie. Des sauvages, excités par ces ministres de Satan, tuèrent en 1628 le Père Roque Gonzales de Santa Gruz, premier apôtre de l'Uruguay, ainsi que les deux Pères qui travaillaient avec lui; puis en 1635, le Père Christophe de Mendoza; enfin encore en 1645^ le Père Pierre Romero, qui évangélisait depuis vingt-quatre ans les indigènes du Tapé (dans le sud du Brésil actuel), avec le Frère Matthieu Fernandez.
Cependant les premières réductions du Paraguay eurent à souffrir le plus des colons portugais de Saint-Paul au Brésil. La grande occupation de ces « Paulistes », aussi appelés Mamelucos, c'étaient les malocas^ ou chasses aux esclaves. Ils s'en allaient en troupes bien armées jusque très loin dans l'intérieur, et quand ils avaient rencontré des centres de population indigène,
enlevaient tous les hommes et femmes valides, tuant sans pitié ceux qui résistaient et, avant de partir, mettant le feu aux cabanes et y brûlant les vieillards et les impotents. Des calculs faits sur enquête juridique portent au moins à 300.000 le nombre des Indiens que les Paulistes ont ainsi arrachés de chez eux et vendus comme esclaves ou livrés à la mort. C'est en 1627 qu'ils commencèrent à s'attaquer aux nouvelles chrétientés du Paraguay et, suivant le rapport officiel adressé par le gouverneur de la Plata au roi Philippe IV d'Espagne, en 1637, ils avaient enlevé des réductions plus de 60.000 âmes en y commettant des cruautés horribles. De fait, en 1631, ils avaient complètement détruit onze des treize réductions du Guayra : c'est à peine si les Pères, fort maltraités par ces bandits, purent leur arracher une petite partie de leurs néophytes, tandis que les autres étaient entraînés en esclavage ou inhumainementmassacrés. Pourépargner lemême sort aux deuxautres réductions conservées, il fallut leur faire subir une transmigration lointaine qui, avec ses suites fatales de disette et de maladie, fittomberces malheureux restes, en un an, de 12.000 à 4.000 âmes. La malfaisance des mamelucs ne s'arrêta pas là : la ^'raride ''* .lai.c:^ ne les ehi[)L'c!ia pas, en l''3'^, d'n^-saillir et de détruire de fond en comble les quatre villages de l'itatine, commencés en 1631 et dont chacun réunissait déjà de 200 àoOOfamilles. Sans se laisser décourager par tant de désastres, les Pères avaient encore, de 1628 à 1635, fondé dix nouvelles réductions dans la région du Tapé, aujourd'hui comprise dans la province la plus méridionaledu Brésil. La rage des chasseurs d'esclaves vint s'y exercer comme ailleurs, en 1636, sur deux de ces villages chrétiens, et en 1638 sur un troisième.
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Ils auraient de même dépeuplé tous les autres, s'ils n'avaient enfin rencontré une résistance un peu plus efficace que celle que pouvaient offrir les Indiens avec leurs misérables flèches de roseaux.
En vain, pendant longtemps, les missionnaires appelèrent la protection des autorités espagnoles du Paraguay et de la Plata en faveur de leurs pauvres néophytes, devenus pourtant sujets de l'Espagne. Plus vainement encore, deux d entre eux, en 1629, étaient allés au Brésil essayer de faire rendre leur proie aux Paulistes et arrêter les malocas futures : les ordres qu'ils obtinrent à cet effet du gouverneur général portugais restèrent sans aucune force, à San Paolo, où les coupables avaient pour complice toute la ville, et étaient habitués de longue date à se mettre au-dessus de la loi humaine, aussi bien que des lois divines et naturelles. Une seule ressource demeurait : c'était de fournir aux Indiens des armes plus puissantes que celles dont ils disposaient pour leur défense. La juste demande qu'en firent pour eux les missionnaires n'eut un commencement de satisfaction qu'en 1639. Alors un nouveau fonctionnaire, auquel le gouvernement de Madrid enjoignait de procéder vigoureusement contre les mamelucs, prêta quelques arquebuses ; un Frère coadjuteur, Antoine Bernai, qui, soldat avant d'être Jésuite, avait servi avec honneur dans les guerres du Chili, exerça les Indiens, si bien qu'une nouvelle attaque se termina par la déroute des bandits et la libération de deux mille prisonniers. Puis, en 1641 , les Paulistes étant revenus avec toute une petite armée pour venger leur défaite, ils reçurent un accueil tel qu'ils n'osèrent plus de longtemps rien entreprendre contre les réductions. En défendant
ainsi leurs foyers et leur liberté, les Indiens rendaient en même temps un service considérable à l'Espagne : ils lui conservaient de vastes territoires, que les Portugais, redevenus depuis peu indépendants et ennemis de l'Espagne, convoitaient et que l'anéantissement des réductions aurait livrés entre leurs mains. Le gouvernement espagnol reconnut ce service par diverses faveurs : notamment il déclara les Indiens des Jésuites « garnison de frontière » et leur accorda une provision suffisante d'armes à feu et de munitions, sous la réserve qu'elles ne seraient pas habituellement à la disposition des Indiens, mais resteraient sous la garde des Pères, pour être employées suivant leur direction quand besoin serait.
Les réductions n'eurent pas à se défendre seulement contre les Indiens restés sauvages et les mamelucs. Les colons espagnols nourrirent toujours à leur égard d'âpres convoitises, et les Jésuites eurent fort à faire pour empêcher leurs néophytes de tomber encommende, avec le service personnel et toutes ses tristes suites. Ici encore le gouvernement espagnol les appuya, souvent contre ses fonctionnaires, et même contre le clergé colonial.
113. Organisation des réductions. — Après les destructions opérées par les mamelucs et les transmigrations nécessaires pour échapper à leurs incursions, toutes les réductions se trouvèrent groupées sur les bords du Parana et de l'Uruguay, spécialement dans la région où les deux rivières rapprochent le plus leur cours. En 1647, il en existait 22, et le gouverneur de Huenos- Ayres, après en avoir visité vingt, enregistrait pour celles-ci, dans son rapport olliciel, un total
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de 28.714 âmes, et de 9.130 hommes en état de porter les armes; sept villages comptaient chacun plus de 1.500 âmes, les autres, sauf un, plus de mille. Le nombre des réductions finira par s'élever peu à peu jusqu'à trente, et le total de leurs habitants dépassera 120.000.
L'organisation de la réduction du Paraguay demeura, quant à l'essentiel, ce que l'ont faite les instructions données, en 1609-1610, par le Père Diego de Torrès pour les premiers établissements. Ces instructions s'inspiraient de l'expérience acquise par leur auteur dans la réduction de Juli au Pérou, qu'il avait dirigée pendant plusieurs années. Elles ont été complétées plus tard par divers règlements, qui ont précisé davantage la marche à suivre dans cette œuvre si difFérente de tout ce que faisait ailleurs la Compagnie. La réduction du Paraguay a cela de particulier que les Pères en sont non seulement les curés, mais les vrais administrateurs, au temporel comme au spirituel.
La Compagnie n'a jamais accepté pour les siens la charge de paroisses que dans des cas d'extrême nécessité. Elle ne juge pas en efFet assez conforme à son Institut qu'ils soient attachés d'une manière permanente à une localité, à un groupe de fidèles ; ni surtout qu'ils dépensent, dans des fonctions à la portée de tout prêtre, un temps et des forces qu'ils pourraient employer à des ministères où d'autres prêtres font défaut. Aussi les Jésuites n'ont pris et gardé la charge de curés des réductions du Paraguay, qu'après s'être convaincus qu'elles ne pouvaient autrement subsister. Le pauvre clergé des colonies espagnoles n'avait, sauf d'honorables mais rares exceptions, rien de ce qu'il fallait pour conduire de pareils troupeaux :
ni le dévoùment désintéressé, ni la vertu assez ferme [)Our ne jamais donner le scandale à ceux qu'il devait édilier. Un zèle et une patience de missionnaire étaient seuls capables d'opérer la transformation lente des cannibales d'hier en liommes raisonnables et chrétiens. Et une sévère formation religieuse n'était pas de trop, pour prémunir un curé de sauvages contre la tentation d'abuser de la liberté sans contrôle (jue lui conférait sa position. Pour se garantir de ce danger moral, outre la préparation que leur assurait leur Institut, les Jésuites eurent l'avantage d'être toujoursau moins deux dans chaque réduction, l'un Taisant fonction de supérieur à l'égard de son compagnon. De plus, il y avait au centre de toutes les réductions un supérieur général, dont l'unique occupation était le soin de leurs intérêts spirituels et temporels, et qui s[)écialement veillait à ce qu'une discipline religieuse exacte et les règlements propres à la mission fussent partout observés.
Quant au gouvernement temporel des réductions, c'était à plus forte raison la nécessité seule qui déterminait la Compagnie à s'en charger. Elle ne l'a fait ((u'après avoir eu la preuve de l'incapacité des Indiens à se gouverner par eux-mêmes. Ils n'arrivaient jamais avec l'âge à dépasser sensiblement le niveau des enfants pour l'intelligence : deméme donc que les enfants ont besoin en toutes choses d'être conduits par l'autorité des parents, on ne pouvait pas davantage compter sur l'initiative personnelle des Indiens pour leur faire prendre ou conserver les habitudes raisonnableset chrétiennes; il leur fallait l'intervention constante d'une autorité semblable à l'autorité paternelle. Cette autorité ne pouvait être ([ue celle des missionnaires. Il y avait bien dans toutes les peuplades les
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caciques, très respectés : elles Pères se gardèrent bien de porter atteinte à ce respect ; ils s'efforcèrent toujours de donner la plus grande part possible de gouvernement à ces chefs populaires ; mais cette part ne pouvait être que fort petite, car les caciques ne possédaient pas la capacité qui manquait à leurs sujets. Les missionnaires n'eurent point à s'imposer à la confiance des Indiens, leur attachement religieux à leurs Pères dans la foi les portait assez à leur déférer d'eux-mêmes l'autorité la plus absolue.
Par le fait, celle que les Jésuites étaient forcés par les circonstances d'exercer, fut très considérable. Non pas aussi indépendante qu'on l'a dit, de toute autorité supérieure, ecclésiastique et civile : les évêques, aussi bien que les gouverneurs des territoires où se trouvaient les réductions, y ont toujours été reçus volontiers, et souvent appelés avec instances pour être juges de ce qui s'y faisait. Presque tous y sont venus en effet et ont rendu le plus favorable témoignage de ce qu'ils ont vu. Mais les réductions du Paraguay n'ont jamais eu d'administrateurs européens subalternes : le gouvernement espagnol lui-même, connaissant trop les abus dont ses fonctionnaires étaient coutumiers à l'égard des Indiens, leur en interdisait sagement l'entrée. Chaque village avait un corregidor (maire) indigène, nommé sur la présentation du curé par le gouverneur de Buenos-Ayres ou du Paraguay, et une sorte de corps à'alcaldes ou d'échevins élus, qui se partageaient les fonctions municipales, y compris l'administration de la justice et la police. Mais tous ces fonctionnaires se conduisaient uniquement par les instructions des missionnaires.
En somme, les Pères avaient, de nécessité, à
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diriger les néophytes des réductions dans tous les détails de leur vie et toutes leurs actions. D'abord, il fallut leur apprendre à se construire des habitations petites, mais commodes et décentes, une par famille, au lieu des grandes cases où plusieurs familles vivaient en promiscuité. Le plus diilicile fat d'obtenir d'eux le travail indispensable pour leur subsistance. Voici comment était organisée la culture qui devait y pourvoir. Sans parler du jardinet attenant à la maisonnette de chaque Indien, toutes les réductions possédaient des terrains considérables, aptes à l'exploitation agricole, et dont la propriété était divisée entre les caciques, qui assignaient sa part à chacun de leurs subordonnés. On y cultivait surtout le maïs, le manioc et la patate, pour l'alimentation; le coton, pour le vêtement. On y trouvait aussi V llex Paraquariensis, l'arbre dont les feuilles servent à préparer la précieuse boisson maté; les Jésuites réussirent à acclimater près des villages cet arbre, que leurs néophytes étaient auparavant ol)ligés de chercher bien loin, avec grande dépense de temps et de fatigues, l'n labeur modc'ré suffisait, pour tirer de ces terrains en abondance les produits voulus : il ne s'agissait que d'exécuter avec un soin médiocre les opérations de labouragedes terres, d'ensemencement et de moisson. Mais telle était l'horreur innée des Indiens pour tout effort tant soit peu pénible, qu'à moins de les suivre de près constamment, de les stimuler, et de les chûtier même quelquefois, on ne pouvait être sûr qu'ils ne négligeraient rien d'essentiel. C'était aux alcaldes qu'il appartenait régulièrement de vérifier si chacun ensemençait l'étendui de terre suflisante pour ses besoins, s'il travaillait convenablement son champ, etc. ; mais en
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fin de compte, le missionnaire ne pouvait se reposer sur les alcaldes, Indiens eux aussi, et il était obligé d'avoir l'œil à tout, s'il ne voulait pas que ses grands enfants souffrissent de la faim et eussent à chercher une nourriture incertaine dans les bois. Même la récolte rentrée ne pouvait être laissée à leur libre disposition; car ils étaient assez voraces et assez imprévoyants pour consommer en peu de temps la ressource de toute l'année : ils n'en gardaient donc chez eux que la quantité nécessaire pour deux ou trois mois; on leur faisait déposer le reste, avec le nom de son propriétaire, dans une sorte de magasin général, où ils venaient le reprendre quand leur provision était épuisée.
Malgré toutes ces précautions, il arrivait encore que les Indiens fassent à court avant la fin de Tannée. C'est en partie pour parer à ces suites ide leur imprévoyance que les missionnaires j établirent dans chaque réduction un domaine ; commun. Disons ici, ce qu'au reste on a déjà Idû conclure de tout ce qui précède, qu'il est faux que la propriété privée n'existât pas dans les réductions, comme on l'a souvent affirmé. Une portion seulement des terrains était réservée pour l'utilité commune et, à ce titre, cultivée, soit par le concours de tous les habitants valides, soit par le travail de quelques Indiens choisis, qui étaient payés comme des journaliers aux frais de tout le village. Cette réserve de la communauté, qui comprenait les mêmes cultures que les propriétés particulières, était assez considérable pour subvenir aux besoins des infirmes, des veuves et des orphelins, des nécessiteux en général, et pour acquitter les charges incombant à la collectivité, telles que l'entretien et la décoration
de l'église, le tribut à payer au roi d'Espagne (un peso de 8 réaux par Indien, de 18 ans accomplis à 50). Le même fonds commun permettait de suppléer à rinsufTisance des ressources particulières de tel ou tel Indien, et de secourir quelque village voisin dans la détresse. Enfin la propriété commune comprenait également de grands parcs de bestiaux destinés à l'alimentation; car on distribuait de la viande aux familles, suivant les quantités disponibles, tous les jours ou plusieurs fois dans la semaine.
Mais rien de ce que récoltaient les Indiens, soit dans leurs champs particuliers, soit dans le domaine commun, n'allait aux missionnaires; ou s'ils en recevaient quelque chose, c'était en le payant au taux fixé pour tous. Ils vivaient sur l'allocation que leur faisait le roi d'Espagne. Cette allocation montait à 466 pesos 5 réaux pour chaque réduction. On leur avait offert le double, qui était ce que le gouvernement donnait à tout curé du Pé fou; ils avaient déclaré, en religieux sincèrement amis de la pauvreté, que la moitié suffisait à leur entretien et qu'ils n'en désiraient pas davantage. On peut juger par là de cette richesse des Jésuites du Paraguay, dont il a été tant parlé dans les pamphlets. Comme il y avait toujours au moins deux Pères dans chaque réduction (en 1759, ils seront 80 dans 30 réductions), la part de chacun n'atteicrnait pas 200 pesos (de 300 à 400 francs). Répétons-le : aux Indiens, qu'ils accoutumaient d'ailleurs à la charité envers tous les pauvres, ils ne demandèrent jamais rien pour eux-mêmes, et la Compagnie ne retira jamais aucun profit matériel quelconque du travail des siens dans cette pénible mission. Certains témoins de la grandeur et de la beauté des églises, de la pompe du culte
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divin, ont conclu trop vite à la richesse des réductions ou de leurs missionnaires. Ces derniers, il est vrai, n'ont rien ménagé pour la splendeur de la maison de Dieu et l'éclat des cérémonies liturgiques : un peuple qui ne saisissait que les arguments sensibles, devait être élevé de cette manière à l'idée de la majesté divine et de l'importance de la religion.
La faiblesse du travail et l'insouciance des Indiens faisaient que toutes les mesures des missionnaires ne pouvaient leur procurer qu'une vie pauvre, mais suffisant à leurs désirs et où ils se sentaient réellement heureux. N'est-il pas merveilleux de voir cette vie acceptée par des centaines, des milliers, et Ton peut dire, puisque le mouvement a continué 150 ans, des centaines de mille sauvages ? C'était s'assujettir à une règle sévère et qui, malgré la douceur des missionnaires qui l'appliquaient, devait paraître telle à des hommes ayant longtemps goûté la liberté sans frein, y inclinant toujours par un fort atavisme. Cultiver sa terre en dépit de la répugnance au travail, laisser mettre une limite à sa gloutonnerie : c'était déjà beaucoup leur demander ; mais on exigeait bien plus, surtout en ce qui concernait les mœurs et le mariage.
Cette règle avait aussi sa sanction : les manquements étaient punis suivant leur gravité. Le châtiment ordinaire était un nombre de coups de verges proportionné au délit; pour les crimes, c'était l'emprisonnement plus ou moins long, avec verges un certain nombre de fois. La peine de mort n'existait pas dans les réductions, les Pères ne pouvant canoniquement la prononcer ; elle était remplacée par la prison perpétuelle, pratiquement réduite à dix ans. Le concubinage incorrigible entraînait
l'expulsion et le bannissement en territoire des Blancs. Remarquons que les missionnaires n'appliquaient jamais eux-mêmes le châtiment corporel, si minime qu'il fût. Mais les châtiés allaient remercîier le Père de leur apprendre ainsi à « être raisonnables ».
Comment expliquer un pareil empire sur ces Indiens ? On n'en peut sérieusement assigner d'autre cause que Tinfluence, irrésistible sur ces âmes simples, de la bonté paternelle du missionnaire, de son dévoûment héroïque à leurs intérêts spirituels et corporels, de son désintéressement si évident. A quoi l'on peut ajouter l'emploi de tous les moyens humains reconnus susceptibles de gagner les Indiens, comme la satisfaction donnée i à leur amour de la pom.pe dans les cérémonies du j culte, à leur goût pour la musique et pour tous les 1 arts mécaniques, où ils ont excellé, sans toutefois f s'y montrer, plus qu'en aucune autre chose, capables d'invention.
Afrique. — Ethiopie (1604-1641)
114. — Dans la mission d'T^thiopie ou d'Abyssinie, les Pères de la Compagnie n'avaient guère récolté, en trente ans, que des souffrances. Enfin vint une brillante floraison, mais dont les promesses, malheureusement, n'eurent qu'une réalisation éphémère. L'Eglise catholique d'Ethiopie, elle aussi, après quelques années de vie féconde, sera étoullée dans le sang de ses missionnaires et de ses fidèles. Pourtant elle aura eu plusieurs apôtres exceptionnellement doués.
C'est surtout grâce au Père Pierre Paez, Espagnol (1582-1622), que l'Ethiopie renonça un temps à Terreur monophysite et se détacha du schisme d'Alexandrie, pour se réunir à l'Eglise
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romaine. Paez cherchait, dés 1589, à pénétrer en Ethiopie par la mer Rouge, quand il tomba au pouvoir des Turcs, qui le retinrent pendant dix ans dans une rude captivité, en Arabie. Un second voyage, plus heureux, le mena au terme en 1604, et il cultiva un champ fort ingrat avec de réels succès jusqu'à sa mort, en 1622. Il conquit le respect même des schismatiques par sa science, en même temps que par ses vertus de missionnaire. Il posséda en effet parfaitement, non seulement la langue parlée, Yamharique, mais encore la langue savante de l'Ethiopie, le gheez, et il connut à fond sa littérature étendue. Ces connaissances spéciales, jointes à celles qu'il avait puisées dans ses études théologiques, lui donnèrent une extraordinaire puissance dans les conférences publiques avec les docteurs indigènes les plus réputés. Aussi les trois empereurs qui se succédèrent de son temps en Ethiopie, s'étaient-ils avoués convaincus des erreurs de leur Église et désireux de renouer Punionavecle siège de saint Pierre. Les deux premiers furent empêchés de réaliser ce vœu par la révolte des fanatiques du schisme.
Letroisième,SeltànSagâd (1607-1632), fit davantage. La faveur qu'il accorda durant vingt ans aux missionnaires leur permit de multiplier les églises catholiques et leurs résidences à travers Tempire ; d'appeler de nouveaux collaborateurs, jusqu'à atteindre le chiffre de vingt et un Pères en 1631 ; enfin, par suite, de ramener au vrai bercail de Jésus-Christ plusieurs centaines de mille schismatiques. Pleinement instruit par le Père Paez, Seltân Sagàd était depuis longtemps catholique dans le cœur, quand, en 1622, il se déclara ouvertement, ayant rompu le principal obstacle qui était la pluralité de ses femmes, et recevant de la main du
Père l'absolution et la communion. En 1G25, il accueillit avec de grands honneurs le Patriarche qu'il avait demandé instamment.
Le prélat revêtu de ce titre par le choix du pape et du roi d'Espagne et de Portugal, était un Jésuite portugais, Alphonse Mendez (1593-1656), qui venait d'enseigner avec distinction l'Ecriture Sainte durant neuf ans dans les universités de Coïmbre et d'Evora. Dès le 1 1 février 1620, l'empereur, entouré de ses fils, de tous ses grands et des principaux membres du clergé éthiopien, fit entre les mains du patriarche une profession solennelle de foi romaine, avec serment d'obéissance au pape Urbain VIII et à ses successeurs; le même serment fut prêté par les autres personnages présents. Cet acte mémorable contribua singulièrement à presser le mouvement des conversions ; mais il ne put détruire les oppositions qui, à la cour impériale même, travaillèrent insidieusement et avec trop de succès à détruire les bonnes dispositions de Seltân Sagàd. Les plus acharnés adversaires de l'union avec Rome étaient les moines, guides attitrés de la nation en matière religieuse. Beaucoup d'entre eux avaient sincèrement renoncé au schisme; plusieurs travaillaient avec zèle sous la direction du patriarche à la conversion de leurs compatriotes; quelques-uns sont morts martyrs de la foi catholique romaine. Mais la plupart restèrent obstinément attachés à Terreur monophysite et aux pratiques judaïsantes, qui jusque-là formaient le caractère particulier du christianisme d'Ethiopie. Ces moines furent les instigateurs de toutes les révoltes que Seltân Sagâdeut à combattre, et dont la répétition finit par lasser sa constance et le rendre infidèle à ses serments.
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L'échec de la mission catholique d'Ethiopie a été attribué pour une part à la manière dont le patriarche Mendez s'est comporté à l'égard des anciennes coutumes de ce pays. Il semble bien n'avoir pas mis dans son zèle la mesure désirable. Il n'a pas assez distingué entre ce qui devait être immédiatement supprimé et ce qui pouvait être toléré pendant quelque temps, pour être corrigé ou aboli par degrés. Les sages instructions que saint Ignace avait données dans ce sens au premier patriarche latin d'Lthiopie auraient dû servir de règle à son successeur : alors il se serait contenté de bannir de son Église ce qui, dans ses croyances et ses pratiques religieuses, était en contradiction avec la foi catholique ; il lui aurait laissé ce qui lui était commun avec toutes les Églises orientales : ainsi, avant tout, sa vieille liturgie et le calendrier de ses fêtes, sauf quelques interpolations hérétiques ; le mariage de ses prêtres séculiers, etc. Il n'aurait même pas interdit brusquement des ritesd'apparence judaïque, comme la circoncision, où l'intention superstitieuse n'était pas évidente. Quant à la liturgie nationale, après y avoir substitué la liturgie latine traduite en éthiopien, le patriarche dut revenir sur ce qu'il avait fait, et ne recueillit aucun fruit de cette concession tardive. Le manque de prudents ménagements, chez un prélat d'ailleurs admirablement dévoué au bien spirituel de son ingrat troupeau, est regrettable, mais il n'a pas été la vraie cause de l'insuccès de la mission.
Le grand obstacle à l'union définitive avec Rome pour les Éthiopiens a été le dévergondage des mœurs que le patriarche latin et ses collaborateurs condamnaient et enrayaient de tout leur pouvoir, tandis que l'ancien clergé et son chef, VAbuna
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envoyé d'Alexandrie, lui laissaient toute liberté et Taiitorisaient par leurs exemples. La polygamie, aggravée d'adultère et d'inceste, régnait sans frein à la cour impériale et parmi les grands de l'Etat; Seltàn Sagûd lui-même était bientôt revenu aux désordres dont le Père Paez l'avait fait sortir; quant aux moines, ils ne le cédaient à personne pour la licence de leur conduite. Les plus puissants adversaires de la foi romaine voulaient continuer à vivre à leur gré sans la gêne des censeurs importuns : la défense de la vieille religion ne fut qu'un prétexte commode pour couvrir leur véritable mobile. Les insurrections qui troublèrent plusieurs fois le règne de Seltân Sagàd n'avaient rien d'extraordinaire en Ethiopie, et, comme beaucoup d'autres antérieurement, étaient suscitées par l'ambition des gouverneurs de provinces, désireux de supplanter leur souverain. Cependant les conseillers infidèles de l'empereur, et en particulier le prince héritier Faciladas, lui persuadèrent que le changement de religion était la cause de toutes ces agitations pernicieuses.
Ainsi abusé, Seltàn Sagàd se refroidit peu à peu à l'égard du patriarche et des missionnaires, et finit par leur déclarer que, pour rendre la paix à son empire et satisfaire aux vœux de son peuple, il S6 croyait obligé de rétablir la foi alexandrine. C'est ce qu'il fit par un édit solennel, au mois de juin 1632. Et bientôt, quoiqu'il n'ait pas interdit la foi romaine, il donne un autre décret enlevant aux Pères toutes leurs églises, sauf trois. Néanmoins le malheureux en\pereur, le 16 septembre 1632, meurt assisté par un Jésuite, en aflirmant sa foi romaine, et recommandant les Pères et lès catholiques à son fils. Faciladas ne tint aucun compte de cet avis. A peine monté sur le trône, il
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commence par faire mourir les catholiques marquants, exile les missionnaires à une extrémité de l'empire, puis ordonne de les livrer aux Turcs. Le patriarche et neuf de ses compagnons, après avoir passé par les avanies des infidèles, rentrent dans rinde. Sept autres, qui ont pu se cacher quelque temps chez les catholiques fidèles, sont pris à leur tour et mis à mort par les schismatiques, deux en 1635, trois en 1638 et les deux derniers en 1640.
L'Ethiopie, depuis 85 ans, avait été arrosée des sueurs ou du sang de 56 Jésuites ; et pendant les premières années de Seltân Sagàd, les fruits avaient été si abondants qu'on pouvait espérer justement de voir bientôt le pays redevenu catholique. La faiblesse de la majorité des convertis ne tint pas contre la persécution ; néanmoins le nombre de ceux qui demeurèrent fermes jusqu'à tout souffrir, même le martyre, fut assez grand pour consoler quelque peu les Pères et ne pas leur laisser regretter tant de peines dépensées. Le plus illustre par sa naissance et les signalés services rendus à son pays, en même temps que le plus héroïque dans sa fidélité à la foi romaine, fut le prince Sella Christos, frère de l'empereur Seltân Sagâd. En 1641, les derniers Jésuites étant morts en Ethiopie, on essaya d'en envoyer d'autres de Goa pour secourir la chrétienté dévastée. Il fallut y renoncer devant l'obstacle infranchissable que formaient les Turcs, maîtres de tous les accès du côté de la mer Rouge. Les anciens missionnaires s'efforcèrent également en vain de décider le gouvernement portugais à une expédition militaire, qu'ils montraient facile, pour déloger les infidèles de cette position.
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Afrique centrale et australe
H5. Madagascar et Zambésie. — De même que les colonies portugaises de l'Afrique orientale dépendaient de la vice-royauté des Indes, les missions que les Jésuites eurent dans cette région étaient desservies par la province de Goa. En 1613, le Père Louis Mariano, Italien, mais attaché à la mission deTlnde depuis 1607, passa plusieurs semaines à Madagascar, alors a|)pelée lie de S. Laurent par les Portugais. On a publié récemment le Roteiro (journal de route), où il avait consigné ses informations sur le pays et les habitants. Les Portugais, en compagnie desquels il avait fait cette première reconnaissance de la grande île, crurent pouvoir emmener en partant le jeune fils d'un « roi » qui les avait reçus : ils le firent apparemment du gré de l'enfant, mais sans la permission du père. Conduit à Goa, le petit prince malgache y fut très bien traité par le vice-roi et placé au collège de la Compagnie, où il fut instruit et reçut le baptême. En 1616, un navire vint de (joa à Madagascar pour nouer des relations plus fermes avec les indigènes; il portait quatre Jésuites, qui se proposaient de commencer l'évangélisation de l'île. Comme on ramenait à son père le jeune homme enlevé trois ans auparavant, on comptait sur un bon accueil; mais il en arriva autrement, et les Européens, devant l'attitude des Malgaches, jugèrent ne pouvoir faire autre chose que de se retirer, les missionnaires avec eux. Le Père Mariano, qui était aussi de cette expédition, reporta son zèle sur les Cafres des rives du Zambèse. Cependant les Jésuites n'avaient pas pris leur parti de l'échec du premier essai de mission à .Madagascar; le Père Mariano, sur le désir de ses
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supérieurs, fît trois tentatives nouvelles en 1620 et 1621 : les caprices changeants des chefs indigènes ne permirent de fonder rien de solide.
En 1624, nous retrouvons ce missionnaire dans la colonie portugaise de Tété, en plein apostolat des noirs. Les premiers Jésuites venus dans cette région étaient les PP. François de Monclaro et Etienne Lopez, qui accompagnèrent le général portugais François Barreto dans ses fameuses expéditions à la recherche des mines d'or de Manica et des mines d'argent de Tchicôva (1571- 1573). Mais les Pères Dominicains avaient seuls des missions permanentes dans la Zambésie, quand les Pères de la Compagnie s'y fixèrent à leur tour, au commencement du xvii* siècle. Les stations principales des missionnaires Jésuites, en 1610, étaient Mozambique, Quilimane près des bouches du Zambèse, Senna et Tété à 60 et 120 lieues en amont du grand fleuve. Le travail ne manquait pas : ainsi nous voyons qu'en 1624 le Père de Mendonça avait à desservir une paroisse près de Senna, qu'on nommait Kemba, et que, durant son année, il parcourut plus de cent villages cafres, pour y distribuer Tinstruction religieuse et les sacrements. On entendait dans sa paroisse plus de quarante enfants du pays chantant la doctrine chrétienne en leur langage. Les Cafres, en général, écoutaient volontiers l'enseignement des Pères, mais n'en retenaient que ce qu'on leur répétait sans cesse, et surtout se pliaient malaisément aux habitudes des chrétiens. Cependant les fils de saint Ignace ne désertèrent jamais ces postes souverainement malsains, ni le service spirituel, humainement si peu attrayant, des indigènes de la Cafrerie.
116. Congo et Angola. — Les missions du « royaume chrétien » du Congo et de la colonie portugaise d'Angola, dans l'Afrique occidentale, restèrent toujours rattachées directement à la province do l'ortugal. Elle ne cessa d'y envoyer des sujets, que le climat et les fatigues consumaient rapidement. Leurtravail ne fut pas infructueux, malgré les obstacles que leur créaient surtoutl'inconslance caractéristique des Africains, leur attachement aux superstitions et, faut-il ajouter, la mauvaise conduite des Européens vivant au milieu d'eux. Parmi les missionnaires d'Angola, on signale aux environs de 1630 le Père Pierre Tavares, parmi ceux (|ui ont pénétré le plus avant dans l'intérieur du continent et fait le plus de conquêtes, grâce à son apostolat merveilleusement adapté.
Apostol.^t auprès des Nègres
117. Apôtres des nègres en Amérique. — A leur arrivée dans le Nouveau Monde, les Jésuites y rencontrèrent, outre les serfs indigènes, de véritables esclaves, envers lesquels n'eut pas moins à s'exercer leur charité. Les nègres, importés d'Afrique, étaient nombreux dans les villes espagnoles de l'Amérique méridionale. Eux aussi étaientcensés chrétiens, maisn'avaient en général du christianisme que le baptême, reçu sans ombre d'instruction sérieuse. Les Pères leur firent donc à eux également le catéchisme. A Lima, et sans doute ailleurs encore, ils en formèrent une des congrégations qu'ils avaient créées pour les diverses classes de personnes de la ville : cette congrégation nègre de Lima, en 1600, comptait deux cents membres. Carthagène, dans la Nouvelle-Grenade, était alors le grand entrepôt où arrivaient tous les
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esclaves noirs, que la revente distribuait ensuite dans toute l'Amérique espagnole. Ceux qui ont lu la vie de saint Pierre Claver, savent combien était triste la condition, soit physique, soit morale, de ces malheureux.
L'apôtre des noirs eut pour prédécesseur de son charitable dévoûment le Père Alphonse de Sandoval (1595-1652). Né à Séville, en Espagne, mais mené tout enfant par son père à Lima, où il reçut son éducation au séminaire de Saint-Martin, et entra ensuite dans la Compagnie de Jésus, Sandoval avait été envoyé, en 1604, au collège alors naissant de Carthagène. Depuis 1607, il se donna tout entier aux nègres, préoccupé jour et nuit, non seulement du soin de leurs âmes, mais encore du soulagement de leurs misères corporelles. L'abnégation qu'il y déploya durant sept ans n'a pu être atteinte et dépassée que par son incomparable successeur, saint Pierre Claver.
118. Les missionnaires et la traite des nègres. — On reconnaît généralement que les Jésuites ont beaucoup fait pour atténuer les maux des esclaves, tant parles actes personnels de miséricorde, que par l'influence de leurs prédications et deleur direction sur les maîtres. Mais on connaît moins, et par suite on a jugé peu équitablement leur attitude à l'égard de l'esclavage en général, et ce qu'ils ont fait pour le bannir de la société chrétienne. Il est vrai qu'ils n'ont jamais pensé que tout esclavage fût interdit parle droit naturel ou divin. Ce que l'Église tolérait, ce que tous les théologiens et tous les juristes, jusqu'à une époque très moderne, permettaient en cette matière, ils l'ont admis eux aussi : par exemple, que des infidèles barbares, pris dans une guerre jw^fe, pouvaient être réduits
en servitude perpétuelle, à charge néanmoins de leur procurer le bienfait de la vraie religion. C'est parce principe qu'on justifiaitles premières importations de nègres en Portugal, faites par les marins que le prin('e Navigateur, Henri de Viseu, envoyait à la découverte sur les côtes d'Afrique. Mais bientôt on ne se contenta pas de ramener des noirs, prisa l'attaque contre les blancs; cesderniers se mirent d'eux-mêmes à attaquer jyowr faire des prisonniers et les vendre comme esclaves en Europe. Telle fut l'origine de la traite des nègres, qui, après avoir débuté avec quelques apparences honnêtes, ne tarda pas à tomber dans des horreurs qui outragent la justice et l'humanité.
Quand les Jésuites furent appelés dans les établissements portugais de l'Afrique occidentale, ils y trouvèrent la traite en pleine activité, avec une sorte d'organisation légale. Le « royaume » du Congo, déjà chrétien, au moins de nom, était alors, à ce titre, épargné par les chasseurs d'esclaves. Ils opéraient parmi les peuplades sauvages de la Guinée et de l'Angola. Dans la seconde moitié du XVI" siècle et la première du xvii", on exportait de ces pays, surtout pour l'Amérique, chaque année, de 12.000 à 14.000 nègres. Soi-disantachetés i dans l'intérieur du continent, ils étaient réunis, avant l'expédition dans des espèces d'entrepôts,! dans l'île de Santiago (cap Vert), à San Tome golfe de Guinée) et à Loanda (Angola). En cette dernière place, les Portugais n'eurent un établissement fixe qu'en 1574; alors aussi commencent, à proprement parler, les travaux des Jésuites dans le pays d'Angola, bien que le Père Gouveay fût depuis quinze ans, mais retenu prisonnier à Dongo ou Cabassa, résidence du roi nègre, à cent lieues de la mer. C'est en 1604 que d'autres Pères Portugais vinrent
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à Santiago, d'où ils passèrent ensuite dans le Sénégal, la Gambie et Sierra-Leone. La mission laissait toujours l'un ou l'autre des siens dans les centres portugais pour le secours spirituel des Européens; alors les Pères résidant à Loanda et à Santiago s'occupaient également des nègres qu'on y amenait.
Leurs relations nous apprennent qu'ils ne se contentaient pas de les catéchiser et de leur procurer des soulagements capables d'adoucir leur sort, en leur prêchant, au reste, la résignation ; mais ils s'enquéraient aussi de la façon dont ils avaientété réduits en esclavage, et ils firent rendre la liberté à un grand nombre qui en avaient été privés par la violence. De plus, nous trouvons, notamment dans l'Angola, que les missionnaires s'efforcent d'empêcher des guerres injustes qui n'étaient qu'un prétexte à razzias d'esclaves, et quils ont pour cela plus d'une fois encouru la colère des gouverneurs de la colonie et subi leurs mauvais traitements. Nous avons lieu de penser qu'ils se firent aussi en haut lieu les avocats des droits violés en la personne des malheureux Africains. Leurs confrères d'Amérique sûrement ont dû, en 1611 ou 1612, porter au roi d'Espagne des doléances sur le triste sort fait aux nègres dans ses colonies, en particulier à Garthagène. En tout cas, ce sont les informations fournies par les missionnaires, soit d'Afrique, soit d'Amérique, qui ont permis à d'illustres théologiens de la Compagnie de creuser à fond la question de la traite des noirs et de prononcer sur elle la condamnation la plus énergique.
119. Théologiens Jésuites sur la traite. — Le célèbre Molina fut un des premiers à discuter ex
Brucker. — La Compagnie de Jésus. 28
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professa le sujet, et celui peut-être qui l'a fait avec le plus d'ampleur et de solidité. Dans le second de ses traités sur la Justice et le Droite il donne d'abord des détails extrêmement intéressants sur la provenance des esclaves qui entraient dans la traite, et sur la façon dont les marchands les acquéraient et les mauvais traitements qu'on leur infligeait. Il déclare avoir interrogé, pour se renseigner, non seulement ses conlrcres dans les missions, mais les trafiquants eux-mêmes. Après avoir constaté ([ue ces derniers ne s'inquiètent jamais desavoir à quel titre leur sont vendus les esclaves, qu'ils achètent des chefs nègres ou d'autres interinédiairesen Afri(jue,aprèsavoir examiné toutes les raisons mises en avant ou pouvant être alléguées pour ce commerce inhumain, il formule ainsi son jugement : « Pour moi, le plus vraisemblable de beaucoup, c'est que ce trafic d'esclaves, achetés des infidèles et transportés ailleurs, est injuste et inique, et que tous ceux qui l'exercent pèchent mortellement et sont dans l'état de damnation éternelle, à moins (jue l'un ou l'autre n'ait l'excuse de l'ignorance iii\ incible, que je n'oserais du reste acc(irder à aucun d'entre eux... Vax conséquence, le roi de Portugal et ses ministres, ainsi (jue les évoques et les confesseurs des marchands d'esclaves, sont tenus d'examiner ces gens et d'aviser à une répression eflicace de leurs injustices. La raison de cette conclusion, c'est (|ue, d'après les faits connus, il y a présomption légitime (jue les nègres enlevés par la traite sont tous ou presque tous réduits injustement en esclavage. » Tel est le sentiment de Molina sur la traite des noirs: avant de le publier en 1592, il l'avait enseigné dans la principale chaire de l'université d'Evora, en Portugal, dans le pays qui