I. — APOSTOLAT EN EUROPE
14. Missions en Italie.^— Ge__giii réjoiiit le pLuâ le cœur du Fondateur, fut la bienveillance avec laquelle les Souverains Pontifes apprécièrent et utilisèrent les soldats" qu'il leur avalT amejn^s^ "Paul lU, par l'emploi qu'il leur donna aussitôt, prouva qu'jl les regardait réellement comme envoyés par la Providence pour être dans la main du Pape l'instrument de la « réformée de l'Eglise ».
Celte réforme était en effet bien nécessaire.
Bkucker. — La Compagnie de Jésus. 4
Certes, ni les doctrines ni les institutions essentielles du Catholicisme ne réclamaient aucune modification, bien moins une révolution, comme le prétendaient les novateurs. Mais les misères morales abondaient dans tous les rangs de la société chrétienne, et beaucoup de ceux qui avaient charge de la diriger, s'en acquittaient bien mal. Dans les pays mêmes restés catholiques, l'ignora îTcë^e s^verTtesTê la.Jpi était extrêmeT^ussi ÉiënrqueTâ^côrruption des mœurs; et une^rande partie du clergé n'avait guère plus d'instruction, ïn une vie plus régulière que le peuple.^ "^QueîqpesTPapes, trop absorbés par la politique ou trop amoureux des splendeurs païennes de la Renaissance, n'ont pas compris tout leur devoir dans cette situation, qui a tant favorisé les progrès du protestantisme. Paul III a décidément renoué la tradition, qui n'a plus été interrompue depuis lors, des Pontifes préoccupés avant tout des grands intérêts de la religion. Il voyait clairement qu'une réforme catholique était le besoin le plus urgent de l'Église, et le'îneTITeiîr'moyen d^&Tirayer la refoTme révolutionnaire, hérétique et schismatique. Loyalement, il commença l'œuvre par sa cour et parla ville papale.
C'est pourquoi il tint à ce que Rome, la première, profitât du zèle des « prêtres réformés », comme le peuple appelait déjà les compagnons d'Ignace. Ils y trouvèrent grand bien à faire, par le^ simples catéchismes, autant que parles prédications et les leçons d'Écriture sainte et de théologie. En même temps ils assistaient, pour l'âme et le corps, les malades des hôpitaux, les prisonniers et tous les malheureux. Ils ne vivaient que d'aumônes et cependant soulageaient la pauvreté des autres.
En 1538, une terrible disette réduisit aux dernières extrémités le bas peuple de Rome; la faim et le froid firent un grand nombre de victimes : des centaines de misérables ne durent la vie qu'à la charité d'Ignace et des siens, qui les logèrent dans leur maison, mendièrent pour eux et enfin organisèrent méthodiquement la permanence des secours, avec Taidedes personnes pieuses dont ils stimulèrent la charité par leur exemple.
Dans les années qui suivirent, leur ministère fut de plus en plus recherché par les Romains. Une lettre de saint Ignace nous apprend qu'en 1545, la maison professe comptaitdéjà de trente àquaranle Pérès occupés aux diverses œuvres, et tous avaient tant de travail qu'il ne leur laissait pas un moment de loisir.
Cependant, en 1539, le Pape avait commencé à accorder les nouveaux apôtres à plusieurs évêques d'Italie, qui les sollicitaient pour la réforme de leurs diocèses. ArorsHBroet et~"Sîmôn Rodriguez furent envoyés à Sienne, Le Fèvre et Lainez à Parme, Le Jay ti Bagnorea etàBrescia, BobadiRa au royaume deNaples. Plusieurs autres villes les demandèrent et les obtinrent ensuite. Partout leur succès fut extraordinaire et accompagné des fruits les plus solides de conversion et de vie chrétienne renouvelée. Les populations parurent en grande partie comme transformées. La i'réquentation des sacrements de pénitence et d'Eucharistie, presque abolie, était remise en honneur. Pour mieux l'assurer, les missionnaires suscitèrent des Associations, dont les membres étaient engagés à se soutenir mutuellement dans le bien par des communions générales mensuelles ou même hebdomadaires. Les inimitiés et les luttes intestines, auparavant si vivaceset souvent sanglantes, furent
apaisées. Le clergé lui-même, touché par l'exemple encore plus que par les avis des nouveaux apôtres, comprit mieux et commença à mieux pratiquer ses devoirs. Beaucoup de monastères, notamment de femmes, furent ramenés par une sérieuse réforme à vivre selon leur vocation. Enfin, parmi les recrues, avouées ou cachées, qu'avait déjà faites l'hérésie dans différentes régions de l'Italie, plusieurs retrouvèrent la foi, et nombre de catholiques sentirent la leur se raffermir, à entendre renseignement de l'Église si bien exposé par les missionnaires.
Qu'est-ce do nc qui attirait le^s foules autour des chaires de ces jeunes prêtres étraivgers et, après leurs'siFmons, les faTsâTt ailluerli leurs confessionnaux? D'où venait à leur parole, assurément peu littéraire, le pouvoir de persuasion capable de remettre dans le bon chemin tant de dévoyés, d'allumer la ferveur et le zèle chez tant d'autres qui avaient jusque-là négligé ou rempli mollement leurs obligations d'état? Évidemment, pour expliquer ces succès, il fallait qu'il y eût là quelque cliose de nouveau. Ce nouveau n'était pas un don d'éloquence naturelle, on ne l'a signalé chez aucun des compagnons d'Ignace. Mais il était d'abord dans la personne des prédicateurs. On s'aÇeixëvaîrlTr^îr vite~que~ces~pretres différaient trop souvent de ceux qu'on avait sous les yeux; on n'était pas accoutumé à voir cette austérité de vie, ce zèle inlassable, cet absolu désintéressement.
Leurmanièredeprêcher avait aussi sa nouveauté et, si l'on peut dire, son actualité. Us dmnonçdiient les grandes vérités que tout chrétien doit connaître, mais ils les annonçaient en hommes qui les avaient longuement et assidûment méditées, et ils
SAINT IGNACE DE LOYOLA f 1541-1 556; ^^
les faisaient pénétrer dans les âmes avec V^i^ Tenergie de leur propre conviction. Ils exposait, ledogmecatholiqueen théologiens qui possédaient le secret d'allierla haute spéculation intellectuelle avec rémotion qui naît de Tamour profond de Dieu et des âmes. Cet amour, qui se révélait dans toutes leurs paroles, comme dans toutes leurs démarches, voilà, par-dessus tout, ce qui ravissait d'abord l'admiration, puis la pleine confiance de leurs auditeurs.
Ensuite, leur zèle savait atteindre toutes les caté- f ^ gories de personnes. Ils avaient leurs doctes ex- 1 plications de l'Évangile et des Épîtres pour y gagner Tattention des plus instruits ; les catéchismes familiers, pour les enfants et les illettrés ; pour tous, les impressionnantes prédications sur les fins dernières. Il faut ajouter les instructions spéciales, comme, pour les prêtres, sur les cas de conscience et sur le ministère sacré, et, pour les religieux et religieuses, sur les règles et les pratiques de la vie spirituelle.
Enfin, autre nouveauté, leur assiduité au confessionnal : ils sont à la disposition des pénitents de grand matin jusqu'à la nuit. C'est là que chacun peut aller recevoir, avec le pardon de ses fautes, le baume qui convient à ses plaies, les avis spécialement utiles pour la direction de sa vie.
Les Pères cultivaient plus particulièrement par les Exercices spirituels les âmes où ils découvraient bonne volonté, et dont ils pouvaient espérer plus que l'ordinaire pour le service de Dieu. Et ceux qui avaient fait les Exercices, devenaient eux-mêmes autant du nouveaux apôtres, qui propageaient autour d'eux et conservaient le bien opéré par les missionnaires. Aussi l'on n'est pas étonné d'entendre les premiers compagnons
d'Ignace déclarer que le fruit le plus solide qu'ils aient obtenu, l'a été par les Exercices de leur Père. Il convient de décrire ici en quelques mots cet instrument d'apostolat.
15. Les Exercices. — Les Exercices de saint Ignace contiennent, avant tout, le résultat de ses expériences personnelles, faites sous la conduite de l'Esprit de Dieu, durant la retraite de INIanrèse. Au sortir de cette espèce de noviciat, il avait déjà rédigé la substance du petit livre, qui résume le grand travail où son âme s'est transformée la première. L'épreuve qu'il en fit peu après sur d'auti-es, lui perjnit de contrôler et de perfectionner sa méthode, d'enrichir ses directions pratiques. De ses études théologiques datent sans doute (certains termes techniques et des compléments accessoires, tels que ses Règles d'orthodoxie.
Qu'y a-t-il donc dans ces quelques pages, qui n'ont certes, apporté aucun principe nouveau à l'Eglise, pour qu'elles aient néanmoins agi si profondément sur la vie spirituelle d'une infinité d'ames? A les regarder superficiellement, ce n'est qu'une série de méditations, ou plutôt de points de méditation, accompagnée de courtes instructions, qui, sous les titres à' Annotations . à' Additions, de Règles veulent « aider » le retraitant à s'exercer avec fruit, et son directeur à lui faciliter sa marche vers le but. On aurait prouvé qu'aucune de ces méditations, ni de ces instructions, n'appartient en propre à Ignace de Loyola, on les aurait toutes retrouvées chez les Pères et les anciens auteurs ascétiques, que le livre des Exercices resterait vraiment et profondément original. Car ces éléments divers n'avaient jamais été réunis et combinés comme ils sont ici, où ils
constituent un puissant instrument de rénovation intérieure et en même temps un guide admirable pour toute la vie spirituelle.
Ainsi, d'abord, l'ouvrage de saint Ignace offre un texte méthodiquement ordonné des considérations les plus efficaces pour la rénovation de l'âme. Elles sont réparties sur quatre Semaines : c'est le tempsque le saint juge communément nécessaire pour que ses Exercices produisent tout leur fruit; mais il observe qu'elles peuvent être raccourcies ou prolongées au delà de sept jours, selon que l'effet cherché dans chacune est obtenu plus ou moins vite. Ces quatre semaines marquent les étapes du chemin à parcourir par l'âme qui veut sérieusement revenir à Dieu et rentrer dans la voie du salut, après s'en être plus ou moins éloignée.
Au début, et comme en vedette, saint Ignace a placé une méditation, dont l'importance ressort déjà de son titre : Principe et Fondement. C'est la (( Fin de l'homme », le but de sa vie terrestre, que le retraitant doit considérer de toute son application, pour y prendre Torientation de tout son travail ultérieur. Quand il se sera bien pénétré de cette vérité de foi et de raison, à savoir qu'il n'est en ce monde que pour servir son Créateur et sauver son âme, il comprendra que toutes choses n'ont de prix réel pour lui qu'autant qu'elles l'aident à atteindre cette fin; et alorsil commencera aussi à sentir combien peu ce principe a jusque-là réglé ses désirs et ses attachements, et à vouloir sur cela réformer la conduite de sa vie. Mais ce sentiment et cette volonté ont besoin d'être développés et fortifiés, pour mener à une parfaite conversion : c'est la tâche de la première semaine.
Le péché seul détourne de la fin dernière : les exercices de la première semaine visent donc à détruire dans l'âme le péché avec ses causes. Ils obtiennent cet effet par une gradation bien ménagée : confusion et douleur, engendrées par la considération du péché dans des exemples, puis en nous-mêmes ; résolution de ne plus le commettre, confirmée par la méditation de l'enfer. Le résultat est la contrition parfaite ; il s'achève en une conversion totale, par la ferme volonté d'extirper les racines du péché, le dérèglement de nos actions et Tamour du monde. Ce résultat est obtenu infailliblement, dans la mesure où l'on est fidèle à la méthode de saint Ignace, qui réalise la pleine collaboration de l'effort humain avec la grâce divine.
L'auteur des Exercices était d'avis que la première semaine suffit à la majorité des âmes. Une fois remises dans la bonne voie, elles n'ont plus qu'à prendre les moyens de persévérance qu'il leur indique : fréquentation assidue des sacrements; pratique des examens de conscience, surtout de l'examen particulier; oraison d'après des méthodes faciles.
Les trois semaines suivantes sont pour les âmes capables d'une vie chrétienne plus qu'ordinaire, spécialement celles qui désirent choisir ou mieux régler leur état de vie. Elles parcourront ces étapes à la lumière des exemples de Celui qui est la Voie, la Vérité et la Vie, en le contemplant dans les trois phases de son existence terrestre.
Cette nouvelle et triple série d'exercices a pour introduction, et en quelque sorte pour fondement particulier, l'importante méditation du Règne ou de la royauté de Jésus-Christ. Le Sauveur
y apparaît comme notre Roi éternel, descendu sur terre pour nous montrer le chemin du salut et invitant tous les hommes à l'imitation de sa vie. Dans la forme militaire que saint Ignace donne à cet appel, il ne faut pas voir une simple réminiscence de sa première vocation : c'est vraiment à une guerre que Jésus-Christ nous invite, une guerre spirituelle, mais contre des ennemis d'autantplusdurs à combattre que les plus âpressont en nous-mêmes, à savoir Tamour-propre, l'amour du monde, la sensualité.
La réponse à l'appel de notre Roi ne peut être que l'acceptation franche et sans réserve de cette guerre, avec la résolution de le suivre jusque dans sa pauvreté et ses humiliations, s'il veut bien nous y donner part. Les contemplations de la vie de Jésus-Christ auront pour effet de fortifier et d'enraciner dans l'âme cette résolution, en la précisant pour les applications. Ainsi se prépare peu à peu Vélection, choix ou réforme de l'état de vie. Le moment venu d'aborder directement cette affaire capitale, le retraitant recevra la disposition finale, décisive, dans la méditation des deux Étendards . Encore une image militaire, comme celle du Règne^ dont la conclusion est accentuée dans la méditation des Étendards. Ici en effet nous sommes placés devant l'oppositiondes deux esprits qui se combattent dans le monde : l'esprit d'orgueil, personnifié dans Lucifer; l'esprit d'humilité, incarné dans Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il faut choisir, il n'y a pas de milieu. Et ainsi se trouve nettement marquée la voie à suivre, en même temps que les écueils à éviter pour que l'élection soit bonne et salutaire.
Saint Ignace ajoute encore des « règles de l'élection », admirables de sagesse. Notons qu'il
ybS LA COMPAGNIE DE JESUS
interdit au directeur des Exercices d'influencer en quelque manière que ce soit le retraitant dans cette affaire : elle est à traiter entre Dieu et l'âme seuls.
Les décisions prises seront confirmées par la contemplation prolongée de la vie de Jésus- Christ, et par les deux semaines restantes. La troisième, consacrée à la Passion, est particulièrement propre à enflammer de plus en plus l'amour pour le Sauveur et les ardents désirs de l'imiter. La quatrième produit le même effet, en faisant gOLiter la suavité de Jésus ressuscité dans son rôle de consolateur.
Les Exercices ont leur couronnement dans la Contemplation pour obtenir V amour divin. Après nous avoir fait parcourir tous les bienfaits de Dieu en trois tableaux d'une synthèse sublime, qui s'illumine à la fin par un regard sur la bonté et la beauté infinie, entrevues en elles-mêmes, elle nous amène à conclure par l'offrande entière de notre être au service de la Majesté divine.
A cette brève ébauche du livre, il faudrait ajouter tout ce que l'auteur fait pour soutenir et porter au maximum la bonne volonté du retraitant ; pour guider celui qui doit le diriger, afin qu'il sache à propos le stimuler ou le retenir, l'éclairer, Tencourager aux moments difficiles, le préserver des écarts, Tarmer contre les « fraudes de l'ennemi », et tout cela sans jamais s'interposer indûment dans les rapports entre Dieu et l'âme. Tel est le but de ces notes et de ces règles : dans leur apparente minutie, elles n'offrent pourtant rien de superflu, rien qui ne soit sage.
De fait, l'expérience de plus de trois siècles I a mis en lumière l'efficacité des Exercices pour
renouveler, transformer, élever les âmes. Après la grâce de Dieu et l'impression inhérente à la considération des grandes vérités de la foi, les icauses de cette efficacité sont la logique dans l'ordre des Exercices, la méthode naturelle indiquée pour la méditation et la contemplation, la sagesse des additions et annotations . D'ailleurs, les mêmes icauses font que les Exercices gardent leur admijrable efïicacité pour toute sorte de personnes. I Grands de la terre et peuple, prêtres et laïques, gens du monde et religieux, hommes et femmes, peuvent les faire, au moins en partie, et y trouveront le salut et le progrès de leurs âmes, suiivant les dispositions qu'ils auront apportées. I Aussi les Exercices sont-ils une incomparable t école d'hommes, de chrétiens, d'apôtres. S'ils se .résument finalement dans l'invitation de Notre- ' Seigfneur : « Renoncez à vous-même et suivezmoi », ils sont bien loin d'abattre les forces naturelles. Ils les intensifient, au contraire, en les purifiant de ce qui rappelle trop la matière et la bête, en leur imprimant la direction vers le plus haut idéal, et les amplifiant à l'infini avec les forces surnaturelles. Pour preuve, il sulïit de dire que les Exercices de saint Is^nace ont fait saint François Xavier et saint François Régis, saint Charles Borromée et saint François de Sales : ces noms dispensent de citer la foule d'autres qu'on pourrait y ajouter.
Voilà pour le côté surtout pratique du livre de
saint Ignace. Mais ensuite, à le considérer du point
de vue de la doctrine, il serait facile d'en extraire
tout un cours de spiritualité. Cette science de
, l'âme y trouve tous ses principes formulés sans
I nulle prétention didactique, et néanmoins avec une
i justesse et une clarté admirables. ^lais il faut avoir
fait les Exercices pour comprendre quelle source vive de lumière et d'énergie surnaturelle y est cachée. Alors on n'est pas surpris que d'ëminents théologiens confessent y avoir trouvé des révélations insoupçonnées ; que saint Charles Borromée, à qui lui vantait une riche bibliothèque, dise, en montrant le petit volume des Exercices : « Voilà} ma bibliothèque ! »
Les Premiers Jésuites en Allemagne
^^ 16. Le Févre et Le Jay en Allemagne. — Il n'est pas exact, comme les protestants aiment à le dire, que la Compagnie de Jésus ait été fondée pour combattre leur réforme. Mais (on doit le conclure des faits) la Providence voulait que ce combat fut une de ses principales tâches, et voici comment elle a été conduite à l'entreprendre.
Déjà en Ualie, et lors de leurs premières missions, les compagnons d'Ignace avaient rencontré sur leur chemin des ecclésiastiques, séculiers ou religieux, et des laïques, plus ou moins imbus des erreurs préchées par Luther et les autres hérétiques d'outre-monts. Lainez, en particulier, travaillant à Parme et sur les terres de la république \ de Venise, où les nouvelles idées d'Allemagne trouvaient facile entrée par les relations commerciales, dut souvent diriger ses prédications contre les thèses protestantes. Ver3 la fin de i54flLt Ig Père Pierre Le Fèvre reçut ordre du Pape d'accompagnëFTë D"^ Ortiz, chargé d'affaires de Charles- Quint, au colloque de Worms. 11 fut le premier Jésuite que les réformateurs allemajuTs^aient piT voir, avant-coureur~d'autres rudes adversaires. Cependant Le Fèvre n'eut pas la liberté de traiter
avec les protestants ; mais il~appriTdu inoins à
mieux les connaître, ainsi que la situation religieuse de PAlIëmàgne^ durant le séjour qu'il fit à Worms, puis à Ratisbonne, où il suivit Ortiz à la diète (1541). Et pendant ce temps, ijjnaugura un ministère lecojid auprès des prélats et des gentilshommes de la couj-dëT Empereur, par les entretiens privés, par la cônTession, et surtout par les Exercices spirituels qu'il donna à plusieurs personnages de haut rang, Espagnols, Italiens et Allemands. I« Déjà, nous dit Le Fèvre lui-même, parlant des Exercices, est venu presque tout le bien qui s'est fait ensuite en Allemagne^^^'^STosi^ en effet, commençait à se former une élite catholique, qui non seulement saura gardeTTntâctè^sa foi, mais emploiera encore ses forces et son in-^ nue"nce;"dans rÉgirsë~ëf l'État, à sauver les resFes de la religion et à'recon^érirje terrainj)erdu sur l'hérésie.
Obligé d'interrompre ce premier apostolat pour accompagner Ortiz en Espagne, Le Fèvre ne tarda pas à être renvoyé par le Pape en Allemagne :--èr^ -Sp«^(i542), à Mayence^ jLréveille le zèle des prélats pour la réforme de leurs diocèses; à Cologne (1543), il ne craint pas d'entrer en lutte avec l'archevêque, Hermann de Wied, et il soutient .la foi du clergé et du peuple, que ce pasteur infidèle cherche à entraîner dans son apostasie.
Paul III multipliait les preuves de sa sollicitude pour l'Eglise d'Allemagne par l'envoi de nonces, chargés de promouvoir la réforme catholique, si nécessaire en ce pays. 11 aurait voulu adjoindre à chacun de ses représentants quelques membres de la jeune Gompaguie, pour préparer un terrain favorable aux vœux du Saint-Siège. La confiance du Pape, et aussi les informations de Le Fèvre sur la misère religieuse de l'Allemagne, dictaient à
saint Ignace le grand effort qu'il allait demander aux siens de ce côté. Il n'hésita pas à enlever Le Jay et Bobadilla à leurs fructueuses missions d'Italie pour les envoyer, d'abord, en remplacement de Le lèvre durant sa première absence, puis pour partager avec lui le travail sur difïerents points de l'Allemagne. Les deux nouveaux missionnaires abordèrent ce difficile terrain avec le même dévoùment que Le Fèvre et suivirent la même méthode. L'ignoran(;e de la langue allemande, qu'ils s'elï'orcèrent à peu près en vain d'apprendre, ne leur permit guère la prédication popuhiire ; pourtant Le Fèvre, à Cologne, a quelquefois prêché par interprète à des auditeurs ne sachant que l'allemand. Mais ils prêchèrent souvent en latin dans les villes d'université, en italien ou en espagnol devant la cour de l'Empereur et du roi des Romains. Ils commentèrent aussi l'Ecriture Sainte, surtout les Ej)îtres de saint Paul, en des leçons fort appréciées. Cependant Jeur tache princi^aLle Jj^^'t ailleurs^ aupri^^u hjuit clergé.
Le grand malheur de l'Eglise d'Allemagne, au commencement du xvi^ siècle, et ce qui laissa la révolte protestante j)rendre aussitôt de si \asles proportions, c'est que la plupart des évêques et des prêtres se sont trouvés très inférieurs à leur mission, et qu'un grand nombre étaient franchement indignes. Oej)uis longtemps, les principales charges ecclésiastiques avaient été distribuées et briguées sans considération du bien à faire aux âmes. Les evêcliés, les canonicats, les riches abbayes étaient devenus des apanages pour les fils puînés d«3s princes et des seigneurs allemands; la plupart des titulaires ne soïigeaient qu'à jouir de leurs revenus. La suite naturelle l'ut que beaucoup
devinrent une cause de scandale et de perdition pour les fidèles. Tous les prélats allemands, pourtant, n'avaient pas complètement oublié leur devoir, etverslemilieu du xvi^ siècle, quelques-uns, un très petit groupe, secondèrent plus ou moins les efforts du Saint-Siège pour la réforme. C'est auprès de ceux-ci que les premiers Jésuites venus en Allemagne eurent surtout à exercer leur ministère. Ils réussirent à aviver le zèle pastoral chez plusieurs évêques de grands sièges et chez les principaux membres de leur clergé. Ils y parvinr e n t p a r J. jn fluence persuasive de la douceur et de rtiimilité, jointe au prestige de leur d^intéressem^nrêTd^ leuFvrê¥ûsterê7 autant que parTautorît^-^e4eur^sciënce et d^ë leur sagesse pratique.
A Salzbourg, Le Jay ne se juge pas en droit de siéger avec les évéques au synode, où l'archevêque président l'invite ; mais l'assemblée n'en tint pas moins à profiter de ses lumières.
A Ratisbonne, il a le premier engagement direct contre les prédicants. Le résultat releva les catholiques à leurs propres yeux et à ceux de leurs adversaires; les protestants, il est vrai, se vengèrent de leur défaite par des menaces de mort, puis par l'expulsion du Père.
De son côté, Bobadilla combattait vigoureusement l'hérésie à Vienne, à la cour impériale.
11 était inévitable que les missionnaires fussent mal vus des catholiques tièdes, et spécialement de beaucoup d'ecclésiastiques qui ne voulaient pas entendre parler de réforme. Evidemment la nécessité la plus urgente pour l'Allemagne c'était un bon clergé, mais comment le lui donner ? Cette question préoccupa beaucoup le P. Le Jay, on le voit par sa correspondance avec son Général. Dans l'Allemagne du Sud, d'où il écrivait, il
n'y avait plus même d'écoles pour former des prêtres : l'université d'Ingolstadt n'a plus de professeurs de théologie ; mais « les auditeurs y manquent encore plus que les maîtres ; car le sacerdoce étant vilipendé, méprisé, haï et persécuté en Allemagne, on ne trouve plus personne qui veuille se faire prêtre ou religieux » ; personne du moins qui veuille étudier la théologie à ses frais. Le Jay conclut qu'il n'y a qu'une solution : c'est de fonder, dans les universités catholiques, des collèges, où seront entretenus gratuitement, pour étudier la théologie, des écoliers pauvres intelligents. Le Jay s'efforça de gagner à cette solution les évéques bavarois ; ils la jugèrent excellente, mais n'allèrent pas, dans l'exécution, plus loin que les vœux et les promesses. Il faudra que saint Ignace, qui a aussitôt loué et encouragé l'idée de son compagnon, prenne Tinitiative du j)remier séminaire germanique (1552). En attendant, Le Jay, appelé à représenter l'évêque d'Augsbourg au Concile de Trente, renouvellera auprès des évéques de tout le monde catholique la suggestion qu'il a faite à ceux d'Allemagne ; il aura l'honneur, le 6 avril 1546, de poser cette question des séminaires et de provoquer ainsi une des mesures les plus salutaires de la grande assemblée.
/^ ^ Mission en Irlande (1541)
17. Broët et Salmeron en Irlande. — Tandis que trois des neuf profès que comptait la Compagnie en 1542, servaient la religion et la papauté dans la patrie du protestantisme, deux autres remplissaient une mission non moins difficile en Irlande. C'était le temps où l'Angleterre, avec le joug politique, s'eflbrçait d'imposer encore son schisme
à Tîle catholique. Le Pape Paul III, en 1541, envoya les PP. Broët et Salmeron, munis d'amples pouvoirs de nonces, porter aux Irlandais les témoignages de la bienveillance du Saint-Siège, et essayer d'y réunir les catholiques pour une résistance eliicace contre Tenvahissement ansflican. Les deux Jésuites parvinrent, à travers mille hasards, d'abord en Ecosse, puis en Irlande, où ils restèrent trente-quatre jours au péril de leur vie. Ils consolèrent et édifièrent les catholiques fidèles, mais durent se reconnaître impuissants contre les dissensions et l'anarchie incurable, qui faisaient le grand malheur de cette pauvre nation.
(j^ Au CONCILE DE TrENTE (1546) ^-.J L-O^-v^-^
18. Jésuites théologiens du Pape au Concile. — Le Concile général, désiré depuis longtemps pour guérir les maux de TÉglise et indiqué dès 1542, s'ouvrit enfin à Trente, le 13 décembre 1545. Paul III, montrant de plus en plus combien il était satisfait des services de la Compagnie, demanda à saint Ignace trois des siens, pour les envover à rassemblée comme théologiens du Pape.
Le général désigna Le Fèvre, Lainez et Salmeron. Le premier n'eut que le temps de revenir d'Espagne pour mourir saintement à Piome, le i'''" août 1546. Les deux autres étaient arrivés à Trente, le 18 mai 1546 ; ils y trouvèrent leur confrère Le Jay, rendu depuis le 16 décembre 1545. Ce dernier était là comme procureur du cardinal évêque d'Augsbourg,Othon Truchsess de Waldburg, empêché de siéger personnellement au Concile. En cette qualité, Le Jay fut admis, avec voix consultative, aux Congrégations ou réunions
Brucker. — La Compagnie de Jéaus. 5
générales, autrement réservées aux prélats. Les actes du Concile le signalent comme donnant son avis aux dernières réunions de la 4® session, sur le décret concernant l'Écriture Sainte et les traditions apostoliques. Il intervint aussi activement dans les débats des sessions suivantes, jusqu'à la première interruption du Concile, qui eut lieu après la 8* session (mars 1547). Autant qu'on en peut juger par les bulletins sommaires des séances, les corrections que ce Jésuite a proposées, souvent le premier, aux projets des décrets soumis aux Congrégations générales, ont presque toutes passé dans les textes définitifs. Il veille particulièrement à faire préciser avec exactitude les erreurs protestantes que frapperont les anathèmes du Concile.
Le Jay était spécialement qualifié pour cela parla connaissance directe qu'il avait acquise de ces erreurs durant son séjour en Allemagne. Mais Lainez et Salmeron s'étaient eux aussi déjà familiarisés, en Italie même, avec la lutte contre les nouvelles hérésies. C'est à tous les trois que les légats présidents de l'assemblée s'adressèrent de préférence pour extraire des livres hérétiques — on en avait réuni à Trente une vaste collection — les assertions qui devaient être soumises à l'examen et à la censure des Congrégations, soit de théologiens, soit de prélats. Les légats leur firent également rechercher les décisions des (]lonciles et des Papes et les textes des saints Pères, qui avaient d'avance condamné les erreurs des novateurs. Quel que fut le mérite de beaucoup des théologiens présents à Trente, il n'en est point, semble-t-il, qui inspirassent plus de coniiance aux cardinaux présidents et qu ils aient plus employés. Ils se servaient de Lainez et de
Salmeron pour diriger les discussions des théologiens, dans les Congrégations où ceux-ci, avec de nombreux évêques comme auditeurs libres, élaboraient les projets à soumettre aux votes décisifs des Congrégations générales. Certains do cteurs y émettaient parfois des opinions dont l'orthodoxie laissait à désirer : en vue de contre-balancer leur influence, il avait été arrangé par les légats, que l'un des deux Jésuites, soit Lainez, soit Salmeron, parlerait toujours parmi les premiers, pour bien poser les questions, et que l'autre viendrait vers la fin pour rectifier ce qui avait pu être avancé d'inexact par les préopinants.
Les discours prononcés par Salmeron, dans ces Congrégations, le 23 juin 1546, sur la justifîcation du pécheur, et le 16 octobre, sur la justice imputée^ ainsi que celui de Lainez du 26 octobre, également sur le dernier sujet, firent une impression particulièrement profonde : ils ont été conservés intégfralement dans les Actes du Concile.
L'influence des théologiens de la Compagnie s'exerça peut-être encore davantage dans les rapports privés et intimes avec les prélats. Grand nombre de ceux-ci s'adressèrent à eux pour former leur sentiment sur les questions proposées ; après les avoir entendus dans les Congrégations de théologiens, ils les priaient de leur donner par écrit ce qu'ils avaient dit; beaucoup leur communiquaient les suflVages qu'ils avaient intention de porter dans les Congrégations générales et les corrigeaient suivant leurs avis; d'autres se faisaient tout simplement rédiger par eux ce qu'ils devaient dire et le récitaient ensuite mot pour mot.
Très occupés, comme on pense, par ces services qu'ils rendaient aux évêques et, en leur personne, à toute l'Église, les disciples de saint Ignace
n'en trouvaient pas moins encore le temps de se livrer à leurs œuvres coutumières de zèle et de charité. Par une faveur exceptionnelle en un lieu où se tenait un Concile œcuménique, ils furent autorisés à prêcher dans les églises de Trente. Le P. Salmeron prêcha devant les Pères de l'auguste assemblée, le 27 décembre 1546 : son sermon, qui montrait en saint Jean TEvangéliste le modèle d'un (( vrai prélat », contient, avec un sombre tableau de l'état de l'Église, de franches leçons et de fortes exhortations aux évêques ; pourtant il fut très bien reçu, et il fallut que son auteur le livrât aussitôt à l'impression. En outre, ils confessaient beaucoup de personnes de toute condition; visitaient les malades des hôpitaux; pourvoyaient, en mendiant pour eux, à la subsistance des nécessiteux ; enfin ils faisaient désirer et recevoir aux prélats les Exercices spirituels. Tout cela augmentait singulièrement l'estime qu'ils récoltaient tous les jours pour leur science théologique.
Cette estime profita aussi à leur Ordre. C'est par Trente que le bon renom de la Compagnie allait se répandre dans le monde entier. Bien des évêques, à qui jusque-là elle était inconnue, conçurent le désir de l'employer dans leurs diocèses. Des prélats qui ne la connaissaient que par la calomnie, née pour ainsi dire avec elle, d'antipathiques qu'ils étaient, devinrent bienveillants : tel fut le cas, en particulier, pour les évêques d'Espagne. Des fondations importantes furent dès lors amorcées. Ainsi c'est à Trente que Mgr du Prat, évêque de Clermont, eut la première pensée des collèges qu'il fonda ensuite en France; il traitait de l'exécution avec le P. Le Jay et saint Ignace dès 1546.
saint ignace de loyola (1541-1556) 69
Commencements de la Compagnie en Portugal (1540-1548)
19. Rodriguez et Xavier en Portugal. — Au moment où Paul III mettait les premiers Jésuites en présence du protestantisme dans le nord de l'Europe, le roi Jean III de Portugal les demandait pour combattre le paganisme dans ses vastes conquêtes des Indes. Ignace n'était pas encore Général ; mais, prié par le Pape, et sans doute par ses compagnons, de faire la désignation, il nomma d'abord le Portugais Simon Rodriguez et l'Espagnol Nicolas Bobadilla; puis, le second étant trop malade pour partir, il le remplaça par François de Xavier.
Arrivés à Lisbonne, l'un par mer en avril 1540, l'autre par terre en juin, les deux futurs missionnaires firent aussitôt tant de bien à la Cour et dans la ville, et plurent tellement au roi, qu'il ne pouvait se résoudre à les laisser quitter le Portugal. Finalement, sur l'avis de saint Ignace, il consentit à ne garder que Rodriguez et à envoyer dans l'Inde Xavier. Ce dernier, qui reçut avant son départ un bref du Pape le nommant nonce apostolique, s'embarqua le 7 avril 1541, avec deux compagnons reçus récemment dans la Compagnie. Au commencement de mai 1542, il touchait terre dans cet Extrême-Orient, qu'il parcourra en tous sens pendant dix ans, conquérant à rÉglise plus de nations que lui en a ravi le protestantisme.
En Portugal, le P. Rodriguez devait recruterdes auxiliaires à Xavier, en travaillant au développement de son Ordre. En effet, le roi Jean III, à Coïmbre, où il venait de créer une Université, voulait fonder un grand collège de la Compagnie, qui
70 LA COMPAliNIB DE JESUS
serait un séminaire de missionnaires pour les colonies portugaises. Saint Ignace s'empressa de seconder ces vues, qui répondaient bien à son zèle. Il fit partir de Rome et de Paris, où ils étudiaient, plusieurs jeunes religieux pour former le noyau de la fondation.
Au mois de juin 1542, Rodriguez alla installer dans un local provisoire les 12 premiers scolastiques de Goïmbre. En 1543, ils étaient 25, sans compter six Pères occupés au saint ministère; en 1546, 80, et en 1547, 92 scolastiques, avec 15, puis 23 •Pères.
La maison était aussi noviciat; et les novices, bien qu'ayant leurs exercices propres, ne furent pas séparés des scolastiques ou étudiants avant 1553, date de la promulgation des Constitutions de saint Ignace.
Jean III fit commencer en 1547 des bâtiments pour cent religieux; ils furent ensuite agrandis pour en contenir deux cents. On ne fut pas longtemps sans atteindre ce dernier chiffre, et même à le dépasser. Le roi pourvoyait libéralement à l'entretien de toute la communauté. En 1548, elle comprenait 85 étudiants, dont 30 en théologie, et à peu près le même nombre en grammaire et humanités.
Il n'y avait pas encore d'enseignement en ce «collège » ; les scolastiques suivaient les cours de rUniversité royale. Cependant, dès 1555, Jean III confiait la Faculté des arts de cette Université à la Compagnie, qui se chargea dès lors d'enseigner aux siens et aux élèves étrangers, dans onze classes, les langues anciennes et l'hébreu, ainsi que la philosophie. Le collège eut ensuite également ses professeurs de théologie, mais enseignant dans la maison pour les seuls étudiants Jésuites. Le cas du célèbre Suarez, appelé comme
professeur public de théologie à VUniversité de Goïmbre, où il enseigna vingt ans (1597-1615), fut exceptionnel.
Sous rimpulsion de Simon Rodriguez, les scolastiques de Goïmbre poursuivaient avec une égale ferveur la science et la perfection religieuse. Rodriguez rédigea lui-même des règles pour les diriger dans les détails de la discipline domestique : ces règles, où sans doute il s'est inspiré surtout de ce que saint Ignace faisait pratiquer dans la maison de Rome, se retrouvent presque textuellement dans les Règle,^- communes et les Règles des Offices, ajoutées plus tard aux Constitutions. Cependant, en un point, la direction qu'il donnait auxjeunes religieux eût pu leur être préjudiciable, si saint Ignace n'était venu la redresser. Afin de les rompre à l'abnégation et au mépris de l'honneur mondain, Rodriguez les encourageait à se crucifier sans ménagements, et à chercher des mortifications et des humiliations publiques par des actes approchant parfois de l'extravagance. Dans la maison même, et surtout au dehors, l'effet produit n'était pas toujours l'édification. Saint Ignace averti adressa, le 7 mai 1547, aux Pères et Frères de Coimbre une admirable lettre où, sans blâmer personne, déclarant même les a saintes folies » « utiles pour se vaincre, surtout dans les commencements », il leur trace la vraie voie « entre la tiédeur et la ferveur indiscrète ». La mortification que le Fondateur mettait au-dessus de toute autre, c'était le sacrifice de la volonté et du jugement propre par l'obéissance au Supérieur. Il le dit déjà dans sa lettre de 1547 ; il crut devoir y revenir avec plus d'insistance dans une seconde lettre aux religieux de Coïmbre, le 14 janvier 1548.
En 1546, la Compagnie n'avait encore en Portugal, outre le « collège » de Coïmbre, que les deux résidences de Lisbonne etdeSan-Fins (Saint-Félix), dans l'Entre-Douro-et-Minho. Saint Ignace jugea ce groupe assez important pour en faire une provincCy la première constituée dans la Compagnie ; il en nomma provincial Simon Rodriguez. Celuici en était de fait le véritable père. C'était surtout lui qui, par ses ardentes prédications, par le charme de ses entretiens, par la sûreté de sa direction, avait suscité tant et de si belles vocations, qu'on disait qu'il enlevait la fleur de la jeune noblesse et des étudiants de l'Université. Et la faveur royale qu'il avait pleinement gagnée, assurait l'avenir de la Compagnie à Coïmbre, en même temps qu'elle était sa protection et sa défense contre les attaques de quelques jaloux et malveillants.
Jean 111, après avoir chargé le P. Rodriguez de former à la vertu tous les jeunes gentilshommes de sa suite, lui confia, en 1545, l'éducation de son fils, le prince héritier Jean, alors âgé de neuf ans. Malgré les révoltes de son humilité contre l'honneur attaché à cet emploi et sa répugnance à se lier de plus en plus à la Cour, Rodriguez, approuvé par saint Ignace, crut devoir céder aux instances réitérées du roi, à qui la Compagnie avait tant d'obligations. D'ailleurs il s'agissait d'une œuvre où le service de Dieu était grandement intéressé.
En somme, les disciples d'Ignace et de Simon Rodriguez payèrent bien la faveur royale, par les services qu'ils rendirent, et dans le pays même, et dans ses colonies. Peu après Parrivée de Xavier et de Rodriguez, Jean III, frappé d'admiration devant les prodiges de leur zèle, n'avait pu s'empêcher de s'écrier : « Ce sont de vrais apôtres ! »
Le peuple portugais répéta le mot pour leurs confrères, chez qui il constatait le même dévoûment au salut des âmes, et le beau nom d'apôtres resta dès lors à tous les membres de la Compagnie.
Commencements de la Compagnie en Espagne %Q^ (1539-1547) -^-■^*-^»^^'^'- - --.
20. Les premiers Jésuites espagnols. — Les Espagnols ont un grand rôle dans les débuts de la Compagnie. Ils faisaient la moitié des dix premiers associés ; le Fondateur a trouvé en outre, parmi ses compatriotes, plusieurs des meilleurs ouvriers de la première heure et, en particulier, les plus précieux auxiliaires de son gouvernement. Entre ces derniers, il faut nommer le P. Jean Polanco (v. 1516-1541-1576) : ce secrétaire si entendu à saisir et à bien rendre la pensée de saint Ignace, remplit les mêmes importantes fonctions auprès des deux Généraux suivants, Lainez et saint François de Borgia ; — puis Jérôme Nadal (1507-1545-1580), attiré à la Compagnie par la lecture des lettres de François Xavier; saint Ignace qui le forma lui-même et dont il prit admirablement l'esprit, lui confia les missions les plus délicates, notamment celle de promulguer, faire comprendre et mettre en pratique les Constitutions ; c'est également Nadal qui eut à organiser à Messine le premier collège d'Italie pour les élèves du dehors (1547).
Un autre Espagnol reçu par saint Ignace, le / P. Jérôme Domenech (1526-1539-i592j avait, par / ses travaux apostoliques, fait connaître la Compagnie en Sicile et suscité de vifs désirs de la voir s'y établir.
Le nom de Pierre Ribadeneyra (1526-1540-1611) est inséparable de celui de saint Ignace, dont il fut le premier historien et qu'il peignit tel qu'il l'avait vu et entendu ; il contribua beaucoup aussi au développement de son Ordre par ses prédications et ses négociations, spécialement dans les Pays-Bas.
C'est hors de leur patrie que tous ces Espagnols et d'autres encore avaient été enrôlés par Ignace. Jusqu'en 1544, la Compagnie n^a pas eu d/é tâhlissement fixe en Espagne. Le premiejr Jésuite qu'on y vit fjiQMgTn'é^^lFàbz (1515-1539-T57^riTiIne famille alliée à celleT[eTioyoTa,et reçu dans la Compagnie par le Fondateur à Rome, en 1539, Araoz, vers la fin de cette année, ^ut à se reiiclre au pays" natal, et à cette occasion se vîFfdr'ce de prêcher, n'étant pas encore prêtre, et sans autre préparation directe que les Exercices. Le succès extraordinaire qu'il obtint dès lors à Barcelone et dansliës viîTès]]du^Gïïi£Ùscoi^ Tesjpredica-
tions £u^^,,d^veruj^j)rêtre e Fprofe s 3 e sp n^Oï?!^ » il donna depuis 1542 à travers TEsp^agne. La cour du prince royal Philij)p.e II l'enten^t avec une particulière faveur. Des établissements de la Compagnie, réclamés de tous cotés après les sermons d'Araoz, furent commencés successivement à Alcala, Valence, Yalladolid, Candie, BarceTorîè;' Saragosse, Madrid. En 1547, ces sept maisons" ou il y avait alors 41 Jésuites, dont quelques-uns étrangers, furent constituées par saint Ignace en province d'Espagne, et le P. Araoz en fut nommé premier provincial.
Un autre Jésuite n'a pas moins fait estimer son Ordre en Espagne dans ces premiers temps : c'est le bienheureux P. Pierre Le Fèvre, le premier compagnon de saint Ignace. Ses deux séjours dans
ce pays, en 1541-1542 et 1545-1546, quoique brefs, p ro d uls îfe nXlTé^ r a n d s fruits dansj es à ni es ^Bea u coup~îé personnes de la cour recherchèrent la direction d'un homme dont Textréme modestie ne parvenait pas à dissimuler la sainteté, et plusieurs voulurent faire sous sa conduite les Exercices spirituels. Le Compagnie^ y gagnâ~ïïei p r 0 te cte u r s~înfruënts^ ^l^n t~e lie aura IbTe n tot besoin.^GêTut le P. Le Fèvre qui reçut en 1541 les deux premiers novices qui soient venus à la Société de saint Ignace en Espagne même.
La Providence lui prépara mystérieusement une recrue de tout autre importance. V|ce;roi dê Cata logne à 25 ans (1535-1543), duc de Gandie [1543), destiné à de plus grands honneurs par son mérite et la faveur de Tempereur Charles-Quint, Fran^ois^ de Borgia était déjà détaché des vanités du monde, quand Araoz et Le Fèvre lui firent connaître la Compagnie de Jésus. La mort de sa femme (1546) le décida à embrasser la vie religieuse : après avoir conféré pendant deux jours avec le P. Le Fèvre, puis fait les Exercices spirituels, il prit la résolution, aussitôt confirmée par un vœu, d'entrer dans la Compagnie (2 juin 1546). Sur le conseil de saint Ignace, il différa pendant quatre ans de rendre sa détermination pulilique. Quand elle Tut connue ; elle fit grande sensation, même hors d'Espagne. D'être choisie de préférence à tant d'ordres anciens et vénérables, par un homme de cette qualité et qui déjà passait pour un saint, c'était un honneur singulier pour la jeune Société d'Ignace de Loyola. Rien ne contribua davantage à lui faire un nom dans toute la péninsule ibérique. Bnrgia lui rendit d'autres services, et l'on a pu dire avec justice qu'il fut commejin sec^ndJomia teuj;^^J a^onn^ gnie en Espagne, paFTe zèle qu'il mit à la propager,
à assurer la vie matériellejie ses établissements \ existants, à en îonJerTê nouveaux, à lui procurer la protection^^Charles-Quint et de Philîppe II. Ce zèle avait pour principe une haute estime de l'Institut de saint Ignace. Ce qui l'avait attiré vers lui, c'était sans doute qu'il ferme à ses profès la voie des honneurs ecclésiastiques; mais c'était, avant tout, son large but apostolique et les moyens puissants par lesquels il le poursuit. C'est pour cela que dès 1548, n'étant pas encore membre déclaré dé la Compagnie, il sollicita et obtint du Pape Paul III l'approbation la plus significative et la plus élogieuse du livre des Exercices. Il montra bien avec quelle ferveur il aspirait à une place dans l'apostolat de la Société, dès qu'il fut revêtu de l'habit religieux et ordonné prêtre (1551) : aussitôt, en effet, il commença à prêcher dans le Guipuscoa, en Castille et d'autres parties de l'Espagne. Ses sermons simp.les et impressionnants^ mais où la personne du prédicateur ne touchait pas moins que ses paroles, eurent pour résultat bien^es conversions; de nombreuses offres de maisons^iour ~fa Compagnie s'ensuivirent également : il en accepta vingt, et dut en refuser d'autres faute de sujets.
L a prjnci pale œuvre due à son zèle,c'es t le priïlp^p-iinK^^ 1546-1547, étant
encore ducdëGandie, dans la ville de ce nom, capitale de son duché. Cette création est intéressante, surtout comme premier exemple dans la Compagnie de Jésus du collège ouvert aux élèves du dehors.
Commencement des Collèges
21. L'Enseignement, nouveau ministère de la Gompapagnie. — L'enseignement, en tant que distinct de la prédication, et en particulier l'enseignement de la jeunesse dans les collèges et universités, n'est pas explicitement marqué, dans la formule primitive de l'Institut (1540), parmi les ministères ordinaires de la Compagnie. 11 n'est pas exclu et ne devait pas l'être ; car l'Ordre fondé par saint Ignace étant un Ordre savant, ne pouvait s'interdire, en principe, de communiquer sa science autrement que par la prédication, si l'intérêt de la religion et la volonté du Souverain Pontife venaient à lui indiquer une nouvelle voie. De fait, on se le rappellera, le premier ministère, demandé à deux compagnons de saint Ignace par Paul III, a été l'enseignement à Tuniversité romaine de la Sapience. C'était aussi un véritable enseignement que les leçons d'Écriture Sainte et les conférences de cas de conscience, qui eurent habituellement leur place dans les premières missions de la petite société. Seulement ce n'était pas encore l'enseignement ordinaire. Celui-ci est positivement écarté dans l'ébauche des Constitutions, délibérée et souscrite par six des premiers Pères, y compris S. Ignace, le 4 mars 1541. A l'article concernant les « collèges » de scolastiques, prévus ;dans la Formule de l'Institut, il est statué : « Ni études ni leçons dans la Compagnie ». Mais il convient de remarquer que ce document, antérieur à la création des coadjuteurs, comme la Formule de 1540, entend par « la Compagnie » l'ensemble des profés.Or, il est clair qu'un professeur attaché à une chaire d'université ou de collège ne peut être en même temps ce que doit
78 LA compa(;me de jésus
être le profès de saint Ignace, un homme toujours prêt à partir, sur un ordre du Souverain Pontife, pour n'importe quel pays du monde. C'est pourquoi le Fondateur, dans les Constitutions définitives, où les maisons d'enseignement sont pleinement acceptées et organisées, inscrira encore la règle de ne pas charger sans nécessité les profès d'un enseignement ordinaire, ni même des fonctions du gouvernement dans ces établissements.
Il faut distinguer trois phases ou périodes dans l'évolution des collèges de la Compagnie.
Conformément à la Formule de 1540 et aux Constitutions provisoires de 1541, les premiers « collèges » de la Compagnie ne comprenaient que des « scolastiques », jeunes candidats de l'Ordre, qui, en attendant leur réception, étudiaient soit les langues et les humanités, soit la philosophie ou la théologie, en suivant les cours publics d'une université. L'année où fut supprimée la restriction à soixante profès (1544), les Pères appliqués tout entiers au ministère n'étaient encore qu'une vingtaine, tandis que les scolastiques étaient près de soixante.
Ces derniers étaient alors distribués dans les cinq « collèges » de Rome, de Paris (commencé en 1540), de Padoue, Coïmbre et Louvain (ces trois datant de 1542). Vinrent ensuite ceux d'Alcala, de Valence, et d'autres en Espagne. Chacun de ces groupes de jeunes gens est sous la direction d'un Supérieur, qui veille à ce que leurs études ne compromettent pas leur vie religieuse, et qui tâche aussi de faire du bien aux âmes des étudiants du dehors. Les scolastiques eux-mêmes, dans des moments de loisir, font le catéchisme aux enfants et aux pauvres, vont consoler et instruire les malades des hôpitaux et les prisonniers, portent
doucement leurs condisciples à la vertu par leur conversation. Surtout les exemples des jeunes religieux amènent beaucoup d'étudiants à une conduite mieux réglée et aux pratiques d'une piété plus fervente, éveillent même chez plusieurs le désir de la vie parfaite. Enfin l'édification donnée par ces « collèges » n'a pas peu influé sur les instances,qui se produiront bientôt, pour décider la Compagnie à partager les bienfaits de cette éducation avec d'autres que les siens. Alors s'ouvrira la seconde phase, celle des collèges mixtes : scolastiques de la Compagnie avec condisciples étrangers.
C'est vers le moment où le Pape lui accordait les coadjuteurs spirituels (1546), que saint Ignace faisait entrer son Ordre dans la voie de renseignement de la jeunesse du dehors, à Candie et à Messine. Le besoin de sujets non profès, pour les emplois des collèges du type nouveau, fut apparemment un des principaux motifs mis en avant pour l'extension de la Compagnie primitive. Quoi qu'il en soit, à cette date, le Fondateur ne doutait plus que Dieu ne demandât encore aux siens cette autre sorte de service. La volonté divine lui était clairement manifestée, tant par la pression providentielle des circonstances que par la parole du Vicaire de Jésus-Christ.
La première impulsion dans ce sens venait d'Allemagne. Nous avons entendu Le Jay, dès 1544, dans sa correspondance avec saint Ignace, indiquer les collèges où l'on formerait les aspirants au sacerdoce, comme indispensables pour empêcher la ruine totale du catholicisme en ce pays. Les évêques allemands, qu'il s'était efforcé d'amener à créer ces collèo^es, s'étaient montrés disposés à s'y employer, pourvu que la Compagnie
leur fournît les professeurs; car ils n'en avaient pas, dans leurs diocèses, qui eussent les qualités nécessaires pour former leurs élèves, aussi bien à la science qu'à la vertu. Le Jay concluait qu'à son sentiment, « vu la nécessité extrême où se trouvait cette pauvre contrée », la Compagnie ferait bien d'accepter cette charge, « bien que ses membres ne fussent pas destinés par leur vocation à faire office de professeurs et de lecteurs ordinaires dans les institutions d'enseignement ». En parlant ainsi, Le Jay pensait sans doute à la délibération du 4 mars 1541, qu'il avait également souscrite.
Le grand cœur d'Ignace a dû conclure aussitôt comme son compagnon ; mais il avait à consulter ses autres confrères, et surtout le Souverain Pontife. Le résultat des avis, tous concordants, fut que la Compagnie ne devait pas se refuser à une œuvre si nécessaire et d'ailleurs si conforme à l'esprit de son Institut. Le principe des collèges pour élèves du dehors fut donc accepté d'abord au profit de l'Allemagne ; mais l'exécution, en ce pays, offrit des difficultés qui la firent retarder pendant plusieurs années. En attendant, le premier collège de ce type s'ouvrit en Espagne, à Gandie.
22. Premiers collèges mixtes, Gandie et Messine. — La fondation de Gandie, conduite par deux saints, méritait de servir de modèle à toutes les autres. Sur le vœu d'Ignace, François de Borgia commença par établir dans la petite capitale de son duché un collège d'une douzaine de scolastiques de la Compagnie, dont il assura généreusement l'entretien. Puis, comme il désirait, à la fois pour la prospérité matérielle et pour le bien spirituel de son Etat, le doter d'une université, il obtint sans
peine de saint Ignace des professeurs pour toutes les disciplines, depuis la grammaire jusqu'à la , théologie inclusivement. De plus, la Compagnie' accepta le soin d'un petit internat annexé au collège, sorte de séminaire morisque^ que le duc voulut créer dans l'intérêt des nouveaux chrétiens qui composaient la plus grande partie de ses sujets. La nouvelle université, érigée canoniquement en 1547 par Paul 111, avec tous les privilèges des autres universités d'Espagne, ouvrit solennellement ses cours publics dans de beaux bâtiments neufs, en 154§^ Les scolastiques, dès lors, assistèrent aux classes et prirent part aux exercices scolaires avec les élèves du dehors. Le collège-université de Gandie n'eut qu'un défaut : c'était de se trouver dans une petite ville, où ni le zèle ni le mérite des professeurs ne put jam.ais attirer une afiluence considérable d'auditeurs.
Un autre, mieux placé, se fondait presque dans le même temps, à Messine, en Sicile. Il avait été demandé, en 1547, avec de vives instances, parles habitants de cette ville, appuyés sur la puissante recommandation du vice-roi, don Jean de Vega, un des meilleurs amis de la Compagnie. Paul III donna également tous ses encouragements à cette fondation. Saint Ignace n'y ménagea pas ses soins.
Au mois de mars 1548, il fit partir de Piome,pour commencer l'œuvre, dix Pères ou Frères, qu'il annonçaitlui-même comme des sujets d'élite, quant aux talents et à la vertu. A leur tête, il mit le P. Jérôme Nadal, qui professa la théologie scolastique et les cas de conscience, tout en dirigeant l'ensemble de l'enseignement du collège. Parmi les autres était Pierre Canisius, à qui fut confiée la classe de rhétorique. On remarquait une grande
BiiucK.BR. — La Compagnie de Jésus. 6
variété de nations dans ce corps professoral : Nadal était Espagnol ; Ganisius, Hollandais de Nimègue, ville alors comprise dans l'empire allemand; en outre, il y avait deux Français, un Flamand, un second Espagnol ; le reste étaient des Italiens. Ignace accoutumait les siens à l'indifférence complète sur les lieux ou ils avaient à exercer leur ministère, comme sur les emplois qu'ils devaient y remplir.
A Messine comme à Gandie, c'était un collège mixte qui fut fondé en 1548, c'est-à-dire que dans la fondation était prévu, outre l'entretien des professeurs, celui de quelques scolastiques ' de la Gompagnie qui devaient y terminer leurs études.
On ne sait pas précisément à quelle date fut inauguré le premier collège pour les seuls élèves du dehors : probablement en Espagne. Il est certain que S. Ignace n'accepta ce troisième type de collège que dans les pays où ceux du premier et du second avaient déjà suffisamment pourvu à la formation de ses scolastiques. Nous le verrons refuser longtemps des professeurs à l'Allemagne, parce que les princes et les évéques ne se décidaient point à le satisfaire là-dessus. Ce n'était pas pour lui une question seulement d'intérêt particulier de son Ordre : si, par exemple, il demandait au duc de Bavière de fonder à Ingolstadt, avant tout un collège pour scolastiques de la Gompagnie, c'est, lui dit-il, parce que ce collège sera « un séminaire d'ouvriers catholiques et doctes, pour prêcher et enseigner la parole de Dieu à diverses populations», et donc, en le fon-* dant, « le duc travaillera à la restauration de la foi et de la religion catholique dans ses Etats et, autant qu'il est en lui, dans toute l'Allemagne ».
23. Première organisation de l'enseignement dans les nouveaux collèges. — Les informations du temps permettent d'atfirmer que l'organisation des cours et les méthodes d'enseignement, dans ces premiers collèges, offrent déjà les grandes lignes du système consacré, quelques années plus tard, par les Constitutions, et qui a été complètement développé et fixé dans le Ratio Stiidiorum à la fin du xvi^ siècle. Si on considère ce qui existait dans la plupart des pays, cette organisation et cette méthode furent une grande nouveauté. Les Jésuites pourtant n'en sont pas les inventeurs. A Candie et à Messine, c'est « le mode » ou l'usage « de Paris », modus^ mos Parisiensis, qu'ils ont pris pour guide. Le Père Nadal, le secrétaire Polanco et saint Ignace lui-même nous l'apprennent expressément. En quoi consiste ce modus ? D'après les indications des sources auxquelles je viens de faire allusion, il faut y distinguer deux choses : une organisation propre au collège parisien, et une manière d^ enseigner également propre aux maîtres de Paris. Expliquons-nous le plus brièvement possible.
Ce que nous appelons le collège parisien, était encore d'assez fraîche date, à Paris même, quand Ignace de Loyola et ses compagnons y vinrent faire leurs études. On sait que dans les universités du moyen âge, notamment dans la plus célèbre, à Paris, tous les élèves du*méme degré entendaient les leçons des mêmes professeurs, dans des locaux affectés à cet enseignement commun. A Paris, pour les arts (philosophie), ces salles de cours étaient dans la rue du Fouarre (aujourd'hui rue du Four), le fameux vicus straminis. S'il y avait des collèges, ce qu'on nommait ainsi n'était que des pensions, où un certain
84 LA COMI'AGiNIE DE JESUS
nombre d'élèves pauvres, dits boursiers, étaient entretenus sur des fondations charitables. Ces boursiers, aussi bien que les étudiants vivant à leurs frais dans leurs familles ou dans des pédagogies payantes, allaient chercher l'enseignement dans les salles communes. Dans les collèges, pas^ d'enseignement; tout au plus y faisait-on répéter aux élèves les leçons qu'ils avaient entendues dehors. Au xv* siècle, peut-être seulement vers la fin du siècle, dans les grands collèges de Paris, notamment à Navarre, qui avait de nombreux boursiers auxquels étaient venus se joindre des convictores (pensionnaires), l'usage s'établit peu à peu de cours faits par les professeurs dans la maison même. On commença par renseignement des langues classiques, des humanités et de la rhétorique; puis on en vint à la philosophie elle-même et à la théologie. Au xvi* siècle, et en tout cas, du temps de saint Ignace, le vicus stramiiiis était abandonné, et tout l'enseignement se donnait dans les collèges par les professeurs spéciaux de chaque établissement. L'entrée des classes restait d'ailleurs libre aux auditeurs étrangers à la maison. La vie commune de l'université continuait à se manifester dans les examens et les épreuves par lesquels on accédait aux grades. Maîtres es arts, bacheliers, licenciés et docteurs en théologie ou en droit, eurent toujours à conquérir leurs titres par des disputes publiques, où intervenaient les régents des divers collèges.
Les études gagnèrent certainement à cette transformation des écoles : les professeurs ayant à faire desleçonsplus fréquentes, apprirent mieux leur métier; les élèves, moins nombreux et plus connus de leurs maîtres, purent être suivis de
plus près et davantage aidés dans leur travail t^ personnel.
Il n'y eut pas de moindres modifications dans la manière d'enseigner : les plus importantes se produisirent dans l'enseignement delà grammaire et des belles-lettres. C'est là en effet que la Renaissance a exercé son influence la plus saine. L'étude des langues classiques et la culture de Télocution en général, où les Humanistes ont introduit, comme on l'avait trop peu fait jusqu'alors, l'explication des auteurs et les exercices pratiques, notamment les compositions écrites, reçurent ainsi un développement et un aspect tout nouveaux, qui furent sans contredit un grand progrès sur le moyen âge.
Le modiis Parisiensis est caractérisé en quelques mots d'une requête que saint Ignace faisait présenter au duc de Bavière, vers la fin de 1549 : il y suggérait la fondation, près de l'université d'Ingolstadt, d'un « collège semblable à ceux de Messine et de Gandie, où non seulement la théologie y mais aussi les langues et la philo^ Sophie seraient enseignées^ avec exercices scolaires, à la manière de Paris ».
Quand le modus Parisiensis a été introduit dans les premiers collèges de la Compagnie de Jésus, il n'avait guère dépassé Paris. En l'adoptant, saint Ignace et ses conseillers dans l'organisation de ces collèges, n'ont pas fait que suivre la routine contractée durant leurs propres études. Ils avaient été à même de comparer les résultats du système parisien avec ceux de l'ancien, conservé dans les universités d'Italie, d'Espagne et d'Allemagne. Leur préférence pour le nouveau est fondée sur ses mérites. Ils sont si convaincus de son excellence qu'ils espèrent, par l'exemple de leurs collèges,
/ le faire désirer des universités où il n'existe pas encore; le Père Polanco écrivant au nom de saint Ignace, en 1553, se sert de cette raison entre autres pour recommander le Collège Romain, alors à ses débuts : ce collège, dit-il, qui a pour toutes les disciplines, depuis la grammaire jusqu'à la théologie, « des professeurs, non seulement très capables, mais encore assidus (à leurs fonctions) et qui font faire les exercices scolaires comme ils se pratiquent dans l'université de Paris, rendra grand service à l'Italie, dont les universités souffrent surtout du manque de ces deux choses, l'assiduité des maîtres et les exercices pour les élèves. Aussi pensons-nous que les étudiants feront ici plus de progrès et en bien moins de temps qu'ailleurs; et peut-être les autres académies trouveront-elles à profiter de notre exemple. »
I 24. Autres collèges : Collège Romain. — Le Collège Romain avait commencé très petitement, en 1551, par les classes de grammaire et d'humanités et un cours d'hébreu. Le premier recteur fut un Français, le Père Jean Pelletier. Le nombre des élèves du dehors, qui vinrent dans les classes se joindre aux scolastiques de la Compagnie, fut bientôt considérable (il se montait à trois cents en janvier 1552), au point de faire murmurer d'autres régents (jui voyaient se vider leurs écoles. En 1553 furent ouverts trois cours de philosophie et des cours de théologie scolastique, d'Ecriture Sainte et de cas de conscience. Saint Ignace tenait à faire de ce collège comme un modèle pour tous les autres de la Compagnie, tant par la sûreté des doctrines et hi science, (|ue par la manière d'enseigner et de former les élèves. En 1553, il y avaitdéjà réuni soixante scolastiques, qui devaient
à la fois y compléter leurs connaissances et apprendre à les communiquer plus tard à d'autres. Mais il fallut toute la ténacité d'Ignace et toute sa confiance en la Providence, pour maintenir ce grand établissement sur le pied qu'il voulait; car, pour faire vivre le personnel de quinze professeurs avec les soixante scolastiques, les ressources fixes lui manquaient totalement : l'enseignement était, suivant l'Institut, absolument gratuit ; une donation généreuse de François de Borgia, qui avait permis de commencer le collège, n'avait pas été continuée par les fils du saint duc, comme ils l'avaient promis. Pendant plus de vingt ans, on subsista avec beaucoup de peine sur quelques aumônes, quêtées de côté et d'autre, et sur des emprunts. Enfin le Pape Grégoire XIII, par une fondation royale, vint assurer à l'institution les moyens d'existence que méritaient ses services (1582). Le collège avait alors 1.500 élèves; mais, dès le principe, il était véritablement devenu ce que saint Ignace désirait : en même temps qu'un séminaire d'excellents ouvriers pour la Compagnie et pour l'Église, un foyer projetant au loin une lumière éclatante de science catholique, et un des ornements les plus glorieux de la cité des Papes.
25. Le Collège Germanique ; Ingolstadt et Vienne. -^ Presque en même temps que le Collège Romain, et dans son voisinage, surgissait un établissementqui réalisait à Rome ce que les évêques allemands n'avaient pas su faire chez eux, le premier séminaire pour la rénovation de leur clergé. L'initiative de cette création appartient au cardinal Morone, un des plus zélés princes de la Cour romaine. Sa profonde connaissance de l'Allemagne,
OÙ il avait été longtemps nonce, lui fît sentir la nécessité d'établir à Rome même une maison d'éducation, où l'on attirerait de toutes les provinces germaniques des jeunes gens de bonne famille et intelligents, pour leur donner une formation solide dans la vertu et la doctrine catholique, avec l'attachement sincère au Saint-Siège : on les rendrait ainsi capables d'être élevés aux postes importants de l'Eglise d'Allemagne. Ne voyant que la Compagnieen mesure detenter et défaire réussir une pareille œuvre, le cardinal la proposa à saint Ignace, qui l'accepta avec son habituelle grandeur d'âme. Erigé par une bulle de Jules lïl, du 31 août 1552, sous le nom de Collège Germanique^ le nouvel établissement est doté des privilèges d'université; mais ses professeurs seront ceux du Collège Romain, où sont alors ouverts les cours de philosophie et de théologie, que les Germaniques suivront avec les autres étudiants.
La charité de saint Ignace eut aussi beaucoup à s'exercer dans ce collège, qui assez vite tomba presque entièrement à sa charge, par l'arrêt des libéralités de prélats romains, qui avaient surtout soutenu ses commencements. 11 ne voulut jamais, dans la plus grande détresse, suspendre le recrutement des élèves, et généreusement il mettait à la gêne ses propres fils plutôt que de laisser souffrir ses adoptés d'Allemagne. Un des moyens qui lui procurèrent quelques ressources, fut d'accepter des pensionnaires payants, pour lesquels leurs familles avaient sollicité la faveur de participer à l'éducation des Germaniques. Les frais d'entretien acquittés, le surplus des pensions permettait de payer le loyer de la maison où le collège était installé. C'est encore Grégoire XIII qui fera cesser cette situation précaire, en même temps qu'il
fondera plusieurs autres collèges ou séminaires pontificaux en Allemagne même.
Le Collège Germanique avait débuté avec vingtquatre élèves; dans les vingt premières années, il ne put en former au total qu'une centaine ; mais de 1573, date de la fondation de Grégoire XIII, à 1600, il n'en compta pas moins de 800. La plupart rentrèrent dans leur patrie comme prêtres pieux, bien instruits et dévoués à leur vocation, souvent « athlètes intrépides de la foi », comme les voulait Jules III. A la fm du xvi^ siècle, les sièges épiscopaux de Salzbourg, Breslau, Olmutz, Augsbourg. Lavant et Trieste étaient occupés par d'anciens Germaniques; dans plusieurs diocèses, les évêques auxiliaires, les recteurs et professeurs de séminaire, beaucoup de chanoines avaient reçu la même formation. Ces ecclésiastiques eurent une grande part à la restauration du catholicisme, spécialement dans l'Allemagne du Sud.
De 1552 à 1905 ont passé par le Collège Germanique 5.955 élèves, dont 727 envoyés par la Hongrie, tous les autres Allemands : 1.117 appartiennent à la période de 1818 à 1905. Il en est sorti 29 cardinaux, 49 archevêques (dont 5 princesélecteurs et 21 primats), 285 évêques et un grand nombre d'administrateurs épiscopaux, de vicaires généraux et de dignitaires d'églises cathédrales et collégiales. A la fin du xvii^ siècle, les chanoines venus du Collège germanique ne composaient pas moins du tiers des chapitres allemands. Le but principal des fondateurs, la rénovation du haut clergé allemand, a donc été réalisé en bonne partie dans cette belle institution.
La sollicitude de saint Ignace pour la restauration du catholicisme dans la patrie du protestantisme n'était pas entièrement satisfaite par
l'œuvre du Collège Germanique. Le besoin de missionnaires capables et zélés était le plus urgent pour ce malheureux pays, et le saint ne cessait de penser aux moyens d'y pourvoir. Les premiers de ses compagnons qu'il y avait envoyés, Le Fèvre, Le Jay, Bobadilla, s'étaient montrés d'admirables apôtres. Un seul défaut, mais il était grave : aucun d'eux n'avait jamais su parler la langue allemande. Le premier Jésuite originaire de l'empire germanique, PierreCanisius, reçuen 1543par le bienheureux P. Le Fèvre, n'avait pas tardé à commencer des prédications allemandes, qui eurent le plus grand succès. Longtemps il resta seul. D'autres sujets allemands, entrés petitnombre, n'étaient pas encore formés. Pour compléter leur éducation, en vue surtout des besoins de rAllemagne, et pour attirer d'autres recrues, saint Ignace jugeait que le moyen indiqué, indispensable, était de fonder des collèges de la Compagnie, avant tout collèges j descolastiques, en Allemagne même, auprès de ce ' qui restait d'universités catholiques. Il trouva, non toutefois du premier coup, les princes d'Autriche et de Bavière favorables à ses idées.
En Bavière, il fallut beaucoup de temps et d'explications, pour faire comprendre que le collège de la Compagnie était le plus pressé, même dans Fintérêt du pays bavarois. On demandait à saint Ignace des professeurs de théologie pour l'université d'ingolstadt : en 1549, 24 septembre, le saint en accorda trois pour trois ou quatre mois, et sous la condition que la fondation d'un collège à Ingolstadt ne tarderait pas. Il justifiait ses réserves par cette observation : « II était contraire au service de Dieu, lui semblait-il, que des hommes qui pouvaient être utiles à beaucoup d'âmes et de peuples par la prédication et les autres
ministères de la Compagnie, fussent attachés à un lieu comme professeurs. Si donc le duc désirait aider à la restauration de la foi catholique et de la religion dans ses États et, autant qu'il lui était possible, dans toute l'Allemagne, il devrait fonder un collège pour la Compagnie : ce serait un séminaire d'ouvriers catholiques et doctes, pour prêcher et enseignera diverses populations la parole de Dieu. » Il demandait la fondation d'abord pour des scolastiques de son Ordre, mais ajoutait qu'il était prêt à admettre des étrangers avec eux, même comme internes.
Le collège ne se faisant toujours pas suivant les conventions, les professeurs Jésuites furent rappelés, et saint Ignace n'en envoya d'autres sur les instances du duc Albert IV, en 1556, qu'après que ses demandes eussent été acceptées dans Tessentiel. Au mois de juillet, dix-huit Jésuites, professeurs ou étudiants, étaient arrivés de Rome à Ingolstadt : sept étaient Allemands, quatre des Pays-Bas, deux Autrichiens, deux Espagnols, deux Italiens et un Français. Le 7 août, vint comme leur supérieur Canisius, qui s'était déjà fait connaître et apprécier par ses leçons à l'université et par ses prédications allemandes. Les nouveaux maîtres ouvrirent leurs cours de théologie à l'université, en septembre 1556. Les classes d'humanités commencèrent dans la maison de la Compagnie, le 23 octobre. Celles-ci étant publiques, éprouvèrent bien des difficultés du côté de l'université.
Il s'agit de conflits comme il y en eut à peu près partout où des collèges de la Compagnie se trouvèrent en contact avec des universités. L'intérêt des bonnes études eut toujours la moindre place dans ces querelles : le monopole d'enseignement
que détenaient les universités, et les intérêts matériels des régents menacés par la concurrence des Jésuites, voilà quelles en furent les vraies causes.
C'est à Vienne, en Autriche, que la Compagnie eut à soutenir la première de ces luttes pour son droit d'enseigner. L'université de cette ville, où les sciences sacrées étaient presque sans disciples vers le milieu du xvi^ siècle, avait bien voulu appeler deux Jésuites aux chaires de théologie pour y ramener un auditoire. Mais elle résista violemment, en 1553, à l'ouverture du collège, que le roi des Romains, Ferdinand, fondait à la Compagnie. Préparé par le Père Le Jay, ce collège « devait être constitué suivant l'usage de Paris, c'est-àdire que les élèves y feraient toutes leurs études jusqu'à la philosophie inclusivement, sauf à aller ensuite demander le grade (de maître es arts) à l'université avec les autres étudiants ». L'université objectait que cela était contre ses privilèges et « contre la coutume de ne recevoir personne à la maîtrise, qui n'eût entendu la dialectique et la philosophie sous les professeurs de l'université, lesquels enseignaient à la manière des professeurs d'Italie ». Le collège ne put enfin fonctionner, malgré cette opposition, que grâce à un ordre impérial; alors même l'université refusa toujours les grades à ses élèves. La querelle ne finit qu'après que Ferdinand II entremis l'université de Vienne presque toute aux mains des Jésuites.
Nous verrons à Paris même l'université, par crainte de l'influence de la Compagnie, lui dénier le droit de profiter du modus Parisiensis pour son collège.
Saint Ignace avait eu sans doute le pressentiment de ces obstacles, et c'est apparemment une
des raisons qui lui firent d'abord écarter les collèges pour élèves du dehors. Toutefois, il n'était pas homme à abandonner une œuvre nécessaire pour fuir l'ennui de querelles injustes. Et manifestement la gloire de Dieu et le bien des âmes exigeaient parfois rétablissement d'un collège en face d'une université nominalement catholique, qui ne satisfaisait pas à tout son devoir.