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BELLES-LETTRES

136. — C'est surtout quand il s'agit de littérature au sens restreint ou des belles-lettres, qu'il faut renoncer à un relevé tant soit peu complet de la production des Jésuites. Nous devons nous borner à des indications générales, accompagnées de quelques noms saillants, en renvoyant à \d. Bibliothèque des Ecrivains ceux qu'intéresseraient les détails presque infinis. Cette littérature est plus particulièrement scolaire : outre les livres composés directement pour l'usage des élèves, comme grammaire, vocabulaires, éditions d'auteurs classiques etc., elle comprend des œuvres dans tous les genres, en prose ou en vers, mais d'où l'intention pédagogique n'est jamais entièrement absente. 11 n'y a donc pas lieu de s'étonner si, parmi tant

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d'œuvres littéraires, de poèmes, de drames, etc., très peu ont dépassé l'honnête médiocrité qui convient à l'enseignement. Très peu ont visé à la satislaction du « grand public ». La Compagnie en effet demande à ses professeurs de consacrer leurs facultés entières à leur modeste tâche, en renonçant avec abnégation à la gloriole littéraire. Les talents exceptionnels, les esprits sainement originaux ne sont pas pour cela enchaînés, ils sontseulement invités à ne [)as faire de la littérature pour elle-même, non plus que de la science pour elle-même. Les Lettres n'en ont pas moins été bien servies, et dans toutes leurs branches on trouvera des noms de Jésuites dont l'éclat a rayonné au delà des salles de collèges.

Pour commencer par les travaux sur les langues^ nous avons à nommer d'abord le Portugais Emmanuel Alvarez (1546-1582), dont la (irammaire latine (Lisl)onne, 1572) a été en usage dans presque tous les collèges de la Compagnie ; puis, l'Allemand (iretser, qui n'a pas dédaigné, d'employer se connaissances d'iielléniste de premier ordre à la composition d'une grammaire également devenue classique (Ingolstadt, 1593). En France toutefois, on s'est beaucoup servi de la grammaire grecque du Belge Clénard (non Jésuite), surtout dans les éditions du Père Etienne Moquot (1" en 1019), perfectionnées encore par le savant Père Labbe.' Ce dernier a publié un vocabulaire des « Mots pri-j mitifs ou racines de la langue grecque », plus tard j pillé par Lancelot de Port-Royal pour son fameux j Jardin, Un ouvrage de plus grand mérite est ce-j lui du Père François Viger sur les idiotismtSf grecs (Paris, 1()27). Le Père Horace Tursellinusj (Torsellino) s'est montré fin connaisseur des élé- ^ gances latines, en un traité des />r//7/cf</e5 decetlel

langue. Parmi les nombreux commentaires de classiques grecs et latins, nous devons mentionner au moins celui du Père Louis de La (]erda sur Virgile Madrid, 1608-1617), et celui du Père Nicolas Abram sur Gicéron (Paris, 1631); ils offrent d'abondants secours aux professeurs pour varier Tintérét de leurs « prélections » du grand poète et du grand orateur latin.

Les élèves d'humanités et de rhétorique avaient déjà vers 1565 l'excellent manuel, où le Père Cyprien Soarez (1549-1596) a résumé les leçons d'Aristote, de Gicéron et de Quintiiien sur l'art de bien parler et de bien écrire. Il ne forme qu'un petit volume, remarquable par sa lucide brièveté : en rhétorique aussi bien qu'en grammaire, les Jésuites avaient pour principe de faire apprendre aux élèves peu de préceptes, mais de leur faire beaucoup lire les modèles et de les exercer souvent dans l'imitation et la composition. Ils ne laissaient pas de stimuler les jeunes esprits à monter au delà des formules didactiques vers les hauteurs de l'éloquence idéale. On peut s'en assurer en lisant, par exemple, les Eloquentiae sacrae et hummiae parallela (1618), composés par le P. Nicolas Gaussin, alors qu'il était jeune professeur de rhétorique à la Flèche. Il prend les règles et les exemples de l'éloquence « humaine » dans Démosthènes et Gicéron, mais les Saints Pères lui offrent un type mêlé d'humain et de divin, qu'il appelle héroïque : c'est celui qu'il propose comme modèle des orateurs sacrés et saint Jean Ghrysostome est son idéal.

137. Théâtre des Jésuites. — Au théâtre appartient le meilleur peut-être de la production littéraire des Jésuites. Ils ont trouvé les représentations

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scéniques dans toutes les universités, mais fort : (léj^^énérées des pieux Mystères du nioyenâge, d'ou elles étaient issues. La plupart du temps ce n'était i plus que des farces grossières, souvent immo- j raies. La (Compagnie s'est approprié l'usage, en i le purifiant des abus, et elle en a l'ait un de ses plus puissants moyens d'éducation. Sans exclure tout but de récréation honnête, elle veut que le théâtre scolaire apprenne aux jeunes gens à f parler en public avec aisance et convenance, à I gouverner comme il faut leur voix, leurs gestes, 1 leur attitude, mais surtout qu'il contribue à déve- ! lopper dans leurs cœurs les sentiments nobles, r purs et généreux. C'est pourquoi le Hatio demande que les pièces soient sur un sujet saint et pieux et qu'elles soient toujours en latin, les intermèdes eux-mêmes y compris. Les rôles de femmes sont interdits. Sur le dernier point, il y eut des dispenses, notamment en faveur des Saintes martyres. Observons que le public féminin n'était pas admis aux représentations; mais il fallut finalement accorder aux dames une répétition pour elles seules. Dès les premiers temps, les Pères (iénéraux durent se montrer assez larges sur l'emploi de la langue vulgaire dans les intermèdes. La modification profonde du goût universel au XVII* siècle les obligea de laisser passer malgré eux, dans le théâtre des collèges, des dérogations plus graves à la règle du latin et à d'autres encore.

hQ Ratio ordonnaitque les représentations théâtrales fussent « très rares ». Régulièrement, il y avait un drame à la fin de l'année scolaire, avant la distribution des prix : c'était au professeur de rhétoricjue à le préparer avec ses élèves. Va\ outre une pièce moins sérieuse pouvait être donnée au

carnaval par une autre classe, soit les philosophes, soit plus souvent les humanistes.

Bien que les professeurs Jésuites aient souvent ! emprunté à des devanciers les pièces qu'ils faisaient jouer, ils ont produit par centaines, tant tragédies que comédies ou tragi-comédies. Très peu ont été imprimées, et c'est tout au plus si des autres on a conservé le titre ou un programme plus ou moins bref. On peut admettre qu'elles ne méritaient pas davantage. Si parfaitement qu'elles aient rempli leur objet par la représentation sur la , scèned'un collège, elles pouvaient manquer d'inté- ' rêtpourunpublicmoinsrestreint. Quantaux pièces qui sont imprimées, leur destination pédagogique les condamnait d'avance à une certaine médio- I crité. 11 est d'ailleurs trop évident que les Jésuites ; n'ont jamais eu parmi eux de génie dramatique comparable ni à Galderon ni à Corneille ni à Molière, leurs illustres élèves. Cependant le premier siècle de la Compagnie nous offre déjà dans ce genre des ouvrages estimables et d'autant plus méritants qu'ils n'ont pas eu de modèles, ni guère ; de précédents. Le plus ancien publié, à notre connaissance, est la pièce en français qui s'intitule simplement V Histoire tragique de la Pu celle de I Dom-Remy ^ autrement d' Orléans ^ nouvellement de- ' partie par actes et représentée par personnages avec chœur des Enfants et Filles de France^ et un Avant Jeu en vers et des Epodes chantées en musique. Jouée à Pont-à-Mousson devant le duc de Lorraine, ' le 7 septembre 1580, et imprimée sans l'aveu de l'auteur quelques mois plus tard, cette « Histoire » en forme de tragédie classique est l'improvisation ! d'un jeune professeur de rhétorique à l' Université [ lorraine. Fronton du Duc, alors âgé de vingt et I un ans et devenu dans la suite célèbre comme

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éditeur savant. Son principal mérite estune grande fidélité au caradere historique de S(jn héroïne» avec l'inspiration chrétienne et patriotique, éclatant parfois en des vers qui, ahstraclion faite de la lant^ue inculte, n'eussent pas déparé le Ciel ou Polijeucte, postérieurs de plus d'un demi-siècle.

Eu 160.") furent publiés à Lyon cinq drames latins du Père Louis da Ou/., Portugais (Crucius, lôr^S-KiOl) : tous tirés de Tl-^criture Sainte, ils avaient été composés et représentés à CoTmbre, où l'auteur enseignait la rhétorique et où fut joué son Sedecias dès 1570, en présence du roi Sébastien et de sa cour. Ces pièces, qui s'éloignent délibérément des formes classiques, sont remarquables par l'originalité du plan, la vigueur dos pensées et l'action vraiment dramatique. 1

En llalie furent beaucoup applaudis les drames de François Henci (1570-1594); de Bernardin Stefonio (1580-1G20), dont Corneille, dans son discours de la Tragédie, mentionne le Crispas ']o\\é au Collège Romain dès 1601 ; d'Alexandre Donati ^lOOO- 1640); de Vincent Guiniggi (1601-1653).

En France, nous avons à nommer surtout des hommes plus célèbres à d'autres titres que celui de dramaturges : Denis Petau, Nicolas Caussin, Louis Cellot. Leurs tragédies, jouées avec un grand succès, non immérité, d'abord à la Flèche, où les trois professèrent la rhétorique, ont été imprimées de 1IU4 à I(i30 et rééditées plus d'une fois, en France et à l'étranger.

La Belgique offre, entre autres, les drames de Jean Surius (1582-1631) et de Jacques Libens (1619* 1678).

En Allemagne^ le théâtre scolaire eut une très grande vogue. Aussi les Jésuites des provinces de Germanie détiennent-ils, à^u^Xdi Bibliothèque de

l'Ordre, la plus forte proportion de représentations et d'auteurs ou d'adaptateurs dramatiques dont on ait gardé mémoire. Le Père Jacques Pontanus, dont nous avons déjà signalé les travaux patristiques, avait d'abord donné à ses confrères d excellentes directions pédagogiques, non seulement pour l'enseignement du latin classique, mais encore pour leurs essais poétiques en tous les genres. A la troisième édition de ses Poeticae Institutiones (1600), il adjoignit, comme application de sa théorie dramatique, deux tragédies et une comédie de sa composition. Après Pontanus, Jacques Masen (1629-1681) a élaboré une poétique plus complète, qui depuis le milieu du xvii"^ siècle a été le guide principal des dramaturges de son ordre en Allemagne. H y a inséré lui aussi comme exemples des drames de son fond, une tragédie et trois comédies, qui avaient été jouées en 1640 et 1650. Une autre de ses pièces, représentée à Munster, en 1647, eut pour assistants les négociateurs du traité de Westphalie.

En 1637, parut sur la scène du collège d'Ingolstadt la Fille de Jephté^ symbolisant dans son immolation le sacrifice du Filsde Dieu. L'émouvante tragédie, accompagnée de chœurs avec musique, avait pour auteur le célèbre poète Alsacien Jacques Balde (1604-1624-1668), dont le renom est d'ailleurs fondé principalement sur son œuvre lyrique. Le Tyrolien Nicolas Avancini (1625-1686), bien connu des lecteurs pieux par ses Méditations sur la vie et la doctrine de Jésus-Christ, mérite encore d'être signalé pour ses drames, joués avec grand succès en Autriche, de 1646 à 1650.

Mais, entre tous ses confrères allemands, dans le genre dramatique, c'est le Père Jacques Bidermann (1594-1639) qui emporte la palme. On raconte

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des merveilles de réinotion intense et même de la terreur traprjqiie, que ses pièces faisaient éprouver à un public choisi. Par exemple, a[)rcs la représentation de Cenodo.rus ou « le docteur de Paris » (dont le fond est la légende relative à la conversion de S. Bruno), quatorze de ses spectateurs, personnages distingués de la cour de Bavière, se retirèrent dans la solitude pour vaquer aux exercices spirituels et mettre ordre aux all'aires de leuràme.

L'impression produite par ces pièces, qui empruntaient presque toutes leur sujet soit à la Bible, soit à l'histoire de l'Eglise, prouvait que le théâtre chrétien était non seulement possible, mais susceptible de grand intérêt. C'était la réfutation anticipéedu principe janséniste de Boileau :

De la foi des chrétiens les mystères terribles D'ornements égayés ne sont pas susceptibles.

Les essais des dramaturges jésuites, quelque imparfaits qu'ils fussent, auraient donc, semblet-il, pu encourager ou stimuler davantage nos grands tragiques à tenter, avec les ressources du génie, de réaliser le théâtre chrétien et national.

138. Autres genres. La langue vulgaire. — Les solennités académiques, soit ordinaires, qui faisaient partie de la vie des collèges, soit extraordinaires et destinées à honorer un personnage ou à céh^brer un événement," ont produit une masse innombrable de compositions, dont beaucoup, remar(|uées à juste titre, conservent encore quelque intérêt. Mais il n'y a pas lieu à de vifs regrets, si d'un plus grand nombre le souvenir môme a passé avec l'occasion qui les a fait naître.

On y trouve surtout quantité de morceaux d'apparat, éloges de hauts personnages, vivants ou morts, compliments en prose ou en vers, aussi beaucoup d'allégories, d'énigmes, d'emblèmes et d'autres pièces symboliques, qui servaient à faire briller l'esprit des jeunes élèves : d'ailleurs les assistants se délectaient à ces jeux littéraires, comme ils ne feraient plus aujourd'hui. En tout cela, quand on veut louer des bienfaiteurs et amis, trop souvent on enfle le ton et on outre le panégyrique d'une façon choquante pour notre goût démocratisé. Mais on n'oubliait guère de joindre aux louanges même exagérées le grain de sel d'une bonne leçon morale.

Parmi les poètes lyriques du i" siècle de la Compagnie, le Polonais Mathias Casimir Sarbiewski (1612-1640) garde une juste célébrité. Le pape Urbain VIll, lui-mêmepoète latin distingué, l'avait en grande estime et demanda son concours pour la correction des hymnes du Bréviaire. Dans cette correction, qui a été critiquée, Sarbiewski eut une part louable, si l'on en juge d'après la belle hymne pascale Ad réglas Agni dapes, que sa retouche n'a certainement point gâtée. Grotius mettait les odes de ce Jésuite au-dessus de celles d'Horace.

La littérature dont nous venons de donner l'esquisse rapide, est presque exclusivement latine : l'on conclurait bien à tort qu'elle fut sans influencer profondément Pévolution des littératures nationales, populaires. C'est entre le milieu du xvi^ siècle et la fin du xvii^ que ces littératures ont leur âge d'or dans la plupart des grands pays d'Europe. L'Italie est en avance, parce qu'elle a été comme le berceau ou le champ d'éclosion de la Renaissance. L'Allemagne seule s^est vue retardée

d'un siècle par la f^uerre de Trente Ans. Ailleurs inèiiie, le mouvement, parti de l'Italie, a été arrêté ou entravé par l'instabilité politique et les troubles civils et religieux de la première moitié (lu xvi" siècle. C'est alors que la Compagnie de Jésus vient ouvrir partout ses collèges d'humanités, où alUuent bientôt des milliers de jeunes gens, que son enseignement imprègne du plus pur esprit de la Renaissance, c'est-à-dire de l'enthousiasme pour la perfection des œuvres classiques. Comme cet enthousiasme est ce qui a provoqué l'éveil et les premières floraisons des grandes littératures modernes, on ne saurait nier le rôle considérable des écoles qui l'ont propagé, cultivé avec tant d'ardeur. Puis, les plus illustres artisans du renouveau littéraire ne furent-ils pas élèves des Jésuites.' Pour ne parler que de la P'rance, quels furent les génies créateurs qui ont fondé la gloire de notre xvii* siècle dans les principaux genres littéraires? Dans la tragédie, Corneille (160G-UkS4j; dans la comédie, Molière (1G22- 1673); dans la philosophie, Descartes (1596-1650), dans l'éloquence sacrée, Bossuet (1627-1704) : tous élèves des Jésuites; on peut ajouter Guez de Halzac, un des fondateurs de la prose française (1594- 1654), s'il est permis de le nommer après ces astres de première grandeur.

Les Jésuites n'ont pas laissé de travailler encore |)lus directement au progrès des lettres nationales, surtout par leurs prédicateurs. Ceux-ci ont beaucoup contribué, dès le xvi* siècle, à corriger le goût dépravé de leurs contemporains, en leur faisant apprécier une préilication sérieuse, apostoli([ue, au lieu des facéties burlesque ou des rafïinements alambiqués qui alors avaient la vogue. On ne saurait contesterce mérite, en France,

à Coton, à Richeome et à d'autres Jésuites du temps d'Henri IV et des premières années de Louis XIII, bien qu'ils aient encore payé tribut aux défauts de l'époque. La véritable réforme de la chaire française date du Père Claude de Lingendes (1607-1660), que Paris et la province entendirent avecla plus grande faveur durant36 ans (1624-1660).

En Italie, le Père Paul Segneri (1637-1694) prêchera ses missions si fructueuses dans une belle langue qui a pu longtemps être proposée comme modèle. Le grand orateur polonais Skarga est également un classique de sa patrie. De même l'étonnant Père Antoine Vieira en Portugal.

Enfin l'Allemagne, avantla guerre de Trente Ans, eut déjà dans le Père George Scherer (1559-1605) à la fois un puissant prédicateur et un remarquable écrivain. .

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