HISTOIRE
139. L'histoire dans les collèges. — Le Ratio du P. Aquaviva n'a pas de cours spéciaux d'histoire. Cependant les Constitutions inscrivaient cette matière avec la rhétorique et la poétique, aussi bien que les langues, sous le nom des humanités à enseigner dans les écoles de la Compagnie (P. lY, c. XII, 2 A). Le fait est que le Ratio n'a pas oublié l'histoire : seulement il ne veut rien lui sacrifier du temps nécessaire aux élèves pour bien posséder les langues classiques; mais il suppose que les professeurs pourront, sans préjudice de cet objet essentiel, les munir des notions historiques utiles. Ces notions font en effet partie de Veruditio qui doit accompagner toutes les explications d'auteurs. Pour ce qui concerne, en particulier, l'histoire ancienne, elle
s'apprend naturellement dans les historiens groc s et latins prescrits pour prélertions, en seconde et <'ii rhétorique. Puis, la proniière refile du professeur de rhétorique l'invite expressément à faire entrer dans Veruditio qu'il doit à ses élèves « l'histoire et les coutumes des peuples », ce qui comprenait naturellement la géographie.
Mais les données occasionnelles qu'amenait la prélection ne constituaient })as tout le bagage historique des jeunes rliéloriciens. Tandis que le maître préparait avec eux les pièces de théâtre, les académies et autres exercices publics, dont le sujet était habituellement emprunté à l'histoire, il était bien obligé de leur faire un cours plus on moins développé sur la matière. De plus, il y a eu de bonne heure des abrégés d'histoire imprimés à l'usage des élèves. Le P. Torsellini a publié à Home, en 1598, son Epitome^ résumé très bref de l'histoire du monde depuis la création : les nombreuses réimpressions qu'on en a faites prouvent combien il a été employé dans tous les pays. I^n \C)'X\ parut, sous le titre de Rationariant temporum, un abrégé d'histoire et de chronologie dû au savant de premier ordre (ju'était le P. Petau, et dédié à un jeune prince qui devint le grand Condé, mais alors étudiait encore au collège des Jésuites de Bourges. (^)uoique composé selon une méthode rigoureusement scientifique, cet ouvrage devint également populaire. D'autres manuels suivirent, surtout quand vers le commencement du xviii* siècle les collèges de la Compagnie eurent des cours réguliers d'histoire.
140. Travaux historiques des Jésuites — On ne concevrait pas <]ue les Jésuites eussent jamais
négligé l'histoire dans la formation de leurs élèves, vu l'importance qu'ils lui ont toujours reconnue, spécialement pour l'apologie catholique. Déjà le bienheureux P. Canisius avait senti la nécessité d'opposer une défense organisée à la propagande perfide, que l'hérésie faisait par les publications de tout genre ; et il demandait dans cette vue aux Pères Généraux de former avec quelques Jésuites capables une sorte de collège d'écrivains, appliqués exclusivement à réfuter les hérétiques. En pratique cette idée se heurtait à de fortes objections. Cependant les attaques protestantes s'étendaient de plus en plus, notamment sur le terrain de l'histoire de l'Église. Les fameuses Centuries de Magdebourg (1559-1574), visant à enlever au catholicisme le témoignage de l'antiquité chrétienne et exploitant contre lui une quantité de mensonges historiques, faisaient beaucoup de mal par l'appareil imposant d'une érudition, qui n'était pas dénuée de toute réalité. Pour y répondre, saint Pie V réclama la plume de Canisius, et le bienheureux obéit en donnant les deux doctes volumes sur saint Jean-Baptiste (1571) et sur la Sainte Vierge Marie (1577). D'autre part, l'historien Baronius, sur l'invitation de son supérieur saint Philippe de Néri, avait entrepris une réfutation complète et par la meilleure des méthodes, dans ses Annales ecclésiastiques (1588- 1607), qu'il conduisit jusqu'à la fin du xu" siècle. Il n'en restait pas moins à souhaiter d'autres formes de riposte plus promptes, battant immédiatement et sur place les attaques ennemies. Pour munir la Compagnie, à laquelle revenait comme d'office une pareille mission, des moyens de la remplir dignement, le Père Aquaviva fit mettre à l'essai, vers 1612, un projet analogue à
celui ((u'avait suggéré Ganisius. Il demanda aux Supérieurs (l'Allemagne de désigner f|uel(|ue8 hons sujets, qui se livreraient tout entiers a une étude approfondie et méthodique de l'histoire ecclésiastique. Les hommes choisis devaient se partager l'immense matière, épuiser toutes les sources et tous les documents utiles : l'un étudierait les auteurs ayant traité l'histoire de Tllglise ; un autre, les Conciles et les actes des Papes; un autre encore, les écrits des anciens Pères et théologiens. Les vies des Saints ne devaient pas être négligées, ni l'histoire générale elle-même, en tant (ju'elle pouvait éclairer l'histoire de l'Église. Une attention spéciale était réclamée pour la tradition des doctrines et des rites, ainsi que pour l'histoire des hérésies. En tout cela, on recommandait de fixer avec grand soin la chronologie. Somme toute, c'était un programme complet, non seulement d'histoire des faits, mais encore des dogmes et des usages de rr]glise. Les « académiciens » devaient se communiquer les résultats de leurs études particulières et les discuter entre eux dans des conférences. Le but de cette institution, que le Pore Aquaviva proposait d'établir en trois ou (juatre centres, était, dans sa pensée, de pré[)arer des professeurs de positive pour les universités de la Compagnie, aussi bien que des écrivains capables de démasquer les calomnies des historiens et des pamphlétaires protestants. Cette « Académie », sous la forme désirée par le Père Général, ne fut réalisée qu'à Munich et pour peu de temps; mais l'objet ([u'il avait en vue, fut procuré en bonne partie, d'autre manière, ï)ar des hommes tels que Sirmond et Petau, avec les disciples qu'ils formèrent en l">ance, et tels que BoUandus et ses collaborateurs en Belgique.
En tout cas, les grands travaux historiques n'ont pas manqué dans la Compagnie. Et d'abord rappelons les éditions savantes dont nous avons parlé à propos de la Théologie positive ; même si elles ont pour objet un Père ou un autre docteur ecclésiastique, l'histoire y trouve d'ordinaire un multiple profit. C'est ici qu'il faut nommer surtout Petau et Sirmond, tous deux au premier rang des fondateurs de Pérudition et de la critique générales : ils sont célèbres spécialement dans ce domaine, Petau par ses recherches chronologiques, Sirmond par sa collection des Anciens Conciles de la Gaule (1629). D'estimables essais de chronoloo'ie et d'histoire universelle ont été
faits aussi par Jacques Gaultier (Chrono graphie de Vestat du Christianisme^ Lyon, 1609) et Jacques Salian [Annales de VÉglise av. J. C. en 6 vol. in-fol. Paris, 1619-1624).
Assez nombreux, dès ce premier siècle de la Compagnie, sont les auteurs de travaux sur l'histoire des Églises particulières et de régions ecclésiastiques plus ou moins étendues : nommons en France, Marcellin Fornier (f 1650), François Chifflet (1609-1682); en Belgique, Barthélémy Fisen (1649), Jean Buzelin (1591-1629), Alexandre Wiltheim (1626-1684) ; en Allemagne, Nicolas Serarius, plus connu comme exégète (1609), Christophe Brouwer (1580-1617), Matthieu Rader (1581-1634).
Nous mentionnons ailleurs les principales publications des Jésuites sur l'histoire de l'Ordre et spécialement des missions.
Quant aux biographies, aux vies de saints et aux études sur des détails de Phistoire, elles sont déjà trop multipliées pour réclamer de nous autre chose que le renvoi aux bibliographies. Mais nous
devons nous arrêter davantage aux célèbres Acta Sanctorum. Travail de géants, dont le plan fut ébauché dès 1607 par le Père lléribert llosweyde (1588-lG29),mais conçu dans toute son ampleur par Jean Bollandus, qui en commença la réalisation dans les deux volumes des Saints de Janvier, publiés en 1G43, à Anvers. Il avait eu pour collaborateur le Père Godefroi Henschenius (l()l9-ir»81) avec lequel il donna encore les trois volumes de février (1653). Il n'y a qu'une voix sur la haute utilité de cette œuvre, où Ton apprend à connaître l'action extérieure et la vie intime de l'I'glise par ses héros et ses plus dignes fils de tous les siècles. Le devoir qu'à cet effet s'imposent les Bollandistes de rechercher, de publier d'après les principes scientifiques, enfin de critiquer tous les documents hagiographiques, emj)orte une tache immense : les adversaires même de leur foi religieuse ne leur refusent pas la justice de reconnaître qu'ils l'ont remplie jusqu'aujourd'hui de manière à mériter la gratitude de tout ami de la vérité historique.
Second Siècle de la Compagnie