‹ La Compagnie de JésusChapitre 37 sur 58 · VINCENT CARAFA · texte numérisé non relu

VINCENT CARAFA

Supérieurs particuliers après trois ans de charge, sans que nul pût être nommé à une autre supériorité avant un an et demi écoulé. De ce dernier article, très gênant dans la pratique, on obtint du successeur même d'Innocent X, Alexandre VII, la suspension, puis en 1663 l'abrogation définitive. Quant à la périodicité novennale obligatoire des Congrégations générales, elle persista, non sans plus d'une dispense, jusqu'à Benoît XIV, qui la supprima en 1746. Au reste, cet incident mis à part. Innocent X ne cessa de témoigner une véritable bienveillance à la Compagnie et aux cinq généraux qu'il vit élire sous son pontificat.

143. Le Père Général Carafa. — Le successeur du P. Vitelleschi, enfin élu le dimanche 7 janvier 1646, fut le P. Vincent Carafa, Napolitain. Il avait 62 ans et gouvernait alors la province de Naples ; il jouissait d'un renom universel de sainteté. La Congrégation, après avoir prouvé, à l'occasion du Rescrit pontifical, son inviolable attachement à la Règle de saint Ignace, témoignait, par le choix du chef sur qui reposent les plus grands intérêts de tout rOrdre, qu'elle n'avait rien tant à cœur que le bon gouvernement spirituel de ses membres. Aussi le Souverain Pontife, non content de faire l'accueil le plus favorable au nouveau Général, ordonna au Père Secrétaire de remercier en son nom la Congrégation, « pour avoir élu un homme de si grande vertu ».

Le Père Carafa ne gouverna pas tout à fait trois ans et demi; il n'en trouva pas moins le temps de réaliser les mesures que la Congrégation générale lui avait le plus recommandées. Il commença par une lettre circulaire sur les moyens de conserver le premier esprit de la Compagnie : il insiste sur

les Exercices spirituels de S. Ignace (la8-Conf>rfigallôjj venait de ronfirmor les décisions de la O" el de la 7«, Taisant iino obligation de la retraite annuelle de huit jours). Il donna également une instruction pourrendreplns fructueuse la rénovation des VdHix, que Ibnl deux lois par an les scolastiques et les coadjuteurs non formés.

Le saint (Général ne se préoccupait pas iin.ins de la science que de la pieté. Suivant encore le vœu des dernières Congrégations, en 1646, iUtimulaitTardenr pour renseignement dans les r:ollèges, « ministère spécialement propre à la Compagnie et que les prêtres eux-mêmes devaient désirer, eu considc'rantqu'ony trouvait un martvre lent, aussi méritoire que celui des missions aux Indes ». En 1647, comme on lui a signalé l'abandon des exercices d'argumentation théologique et philosopliique à Ingolstadt, il oblige de les reprendre. Il excita également le zèle des Recteurs et des préfets en faveur des éludes d'Écriture Sainte, des langues hébraïque et grecque, des mathématiques, etc.

Les jours du P. Carafa furent abrèges par la charité avee laquelle il voulut s'occuper personnellement de l'assistance des pauvres de Home, duraFit la famine de KiVJ. Il les termina saintement le S juin de cette année.

8" (JKNKIIAL : FhaNÇOIS PlCCOLOMlNI

(ai Décembre 1649-17 Juin iC5i)

9* Congrégation (]énkrale

(|3 Décembre iG'iQ-aS Février iG5o)

144. — La 9« Congrégation générale, ouverte à Home le 13 décembre 1649, élut, le 21, comme

GoswiN NICKEL (1652-1664) 521

GénéralleP. François Piccolomini, alors provincial de Venise. Il était né cà Sienne en 1582, et entré dans la Compagnie en 1600. Son généralat hit encore plus court que celui de son prédécesseur. Le 20 octobre 1650, il adressa à tout l'Ordre une lettre sur V exécution (des prescriptions de l'Institut et des Supérieurs) : il appuyait principalement sur le choix des aspirants à la Compagnie et la formationdes novices et desjeunes religieux. Puis il eut encore le temps d'écrire une importante ordonnance concernant les études supérieures, qui s'inspirait des vœux exprimés dans les deux Congrégations générales précédentes. Il mourut le 17 juin de l'année où il la promulguait (1651).

9* GÉNÉRAL : Alexandre Gottifredi

(•21 Janvier — 12 Mars i652)

10^ Congrégation Générale

(7 Janvier 1662 — 20 Mars lôSa)

145. — Le P. Alexandre Gottifredi, né à Rome en 1595 et entré dans la Compagnie en 1610, provincial de Rome, élu Général le 21 janvier 1652, ne fit que paraître en sa place et mourut dès le 12 mars 1652. Comme la Congrégation générale n'était pas encore dissoute, elle put procéder aussitôt à une nouvelle élection.

10® Général : Goswin Nickel

(17 Mars 1662 — 3i Juillet i664)

146. —Le Père Goswin, né au pays de Julieis en l/>^2, entré dans la Compagnie en 1604, Assistant d Allemagne depuis 1649, fut élu le 17 mars 1652.

522 LA COMPAGNIE l)B JESUS

Cet Père Général allemand eut la joie d*ai(ler au retour de la reine Christine de Suède dans le sein de l'K<;lise catholique : chrétienne revanche pour le mal que son père avait fait à la Compagnie en Allemagne. C'est au Père Piccolomini que Christine avait demandé deux Jésuites italiens, pour achever son instruction catholique, commencée dans ses entretiens avec le Père Antoine Macedo, Jésuite portugais, qui avait accompagné un ambassadeur du Portugal à Sloc kholm. Mais ce fut le Père Nickel, vicaire pendant la vacance du généralat, qui reçut et satisfit la requête de la fille de (iustave-Adolphe. Il lui envoya, sur la fin de Tannée 1651, le Père Paul i Casati, professeur de théologie au Collège Romain et mathématicien distingué, et le Père l'rançois Malines, qui enseignait la théologie à Turin. Les deux Pères jiartirent déguisés en gentils-' hommes italiens, voyageant par curiosité scientili((ue. F.nfin, aprèsle court généralat du Père ( iottii'redi, le Père Nickel, au moyen d'une corres-, pondance mystérieuse, continua à diriger \esi deux missionnaires et à fortifier de ses conseils la reine, qui se prtîpar.nt à s.u rifier son trône à sa foi.

I)ans sa première lettre à toute la Compagnie ' (30 septembre iC)î}2j, le nouveau (iénéral reconi- . mande l'amour de la parfaite pauvreté religieuse, i Quatre années |)lus tard (16 novembre 16r>6), il en | écrivit une autre pour mettre en garde ses subordonnés contre l'exagération de Vesprit natio» nal et provincial. Que ce sentiment eût pris ici ou là un développement dangereux pour la charité universelle, nécessaire à la vocation apostolique de la Compagnie, on ne s'en étonnerait point en songeant aux guerres (jui, dans la première

GoswiN NICKEL (1652-1664) 523

moitié du xvu® siècle, aniiaient les uns contre les autres tous les peuples de l'Europe. Mais, sans condamner le patriotisme, il fallait bien réagir contre les tendances qui auraient compromis, non seulement l'union entre les enfants de la Compagnie, mais encore ce caractère catholique, international, que saint Ignace avait voulu donner à son œuvre et qui s'était de fait affirmé si souvent, au grand profit de l'Eglise, par l'emploi d'ouvriers de toute nationalité dans les postes les plus importants.

D'autres lettres du Père Nickel ont trait à l'enseignement de la morale. Des plaintes lui étaient venues de divers côtés, et aussi de la Compagnie, sur la liberté trop grande que quelques professeurs ou écrivains se donnaient dans les questions de morale. En conséquence, dès le 4 juillet 1654, il avait attiré sur ce point toute la vigilance des reviseurs de livres. En 1657, les attaques des Jansénistes (les Provinciales de Pascal venaient de paraître) le décidèrent à adresser, le 20 mai, une lettre plus pressante, inculquant à tous ceux qui pouvaient avoir quelque responsabilité en cette matière, le devoir d'éviter avec le plus grand soin tout ce qui fournirait le moindre fondement aux accusations contre la

, Compagnie.

I La campagne de Port-Royal contre les doctrines morales des Jésuites était en réalité une diversion, ayant pour but de détourner l'attention publique des condamnations que les autorités les plus hautes avaient commencé à faire tomber sur le jansénisme.

PAri- OfivA : Vicaire Général (7 juin lOGl)

11" <;éni:iial (.'{l juillot IGG4 — 20 novembre IC81)

11" Congrégation Générale (8 Mai i66i — 27 Juillet 1661)

147. — Le Père Nickel était arrivé à l'âge de 80 ans et accablé crinfirniités, quand, en J(iGl, il dut convoquer la Congrégation Générale pour obéir au décret d'Innocent X. Dès l'ouverture de l'assemblée, le 8 mai 1G61, le chef de l'Ordre exposa que l'état de ses forces ne lui permettait plus de remplir convenablement ses fatigantes fonctions, et demanda la nomination d'un Vicaire dans les conditions que les Pères jugeraient à propos. La Congrégation résolut de désigner un Vicaire, non seulement avec droit de future succession, mais d'ores et déjà investi de la pleine autorité pour le gouvernement de la Compagnie. Elle prit la précaiition de faire approuver par le pape Alexandre VII ce mode de procéder, jusquelà sans précédent; ptiis, le 7 juin IGGl, elle élut à la place le Père Paul Oliva. Né à (iénes en IGOO, reçu dans la Compagnie en 1616, ce Père était un prédicateur très estimé, chargé sous quatre papes des prédications devant la cour jxiulificale. 11 avait aussi les qualités de l'homme de gouvernement. On remarfjuait sa douceur, mais il savait être feruie quand il le fallait; et sa dextérité dans les alTaires les plus délicates devait lui être bien nécessaire durant sa longue adminislraticni.

Général de fait depuis son élection, le Père Oliva en eut le nom par la mort du Père Nickel, b^ .U juillet ir)G'i. Tu des objets les plus

PAUL OLivA (1664-1681) 525

importants, recommandés à sa sollicitude par la dernière Congrégation, était le triste état financier de beaucoup de collèges. En conséquence, il s'appliqua d'abord à corriger chez les supérieurs les pratiques défectueuses d'administration temporelle (Lettres du 18 mars 1662, de juillet 1665, du l^"" janvier 1679). Mais, il le constatait, la gêne des provinces tenait en grande partie à la multiplication excessive des petits collèges mal dotés ; il invita donc les provinciaux et les Congrégations provinciales à lui faire connaître ceux de ces établissements « misérables » qu'il y aurait à supprimer ou du moins à suspendre (30 janvier 1672j. Le Père Oliva put améliorer beaucoup de choses, sans que jamais la Compagnie ait réussi à se donner des finances prospères, même dans les maisons les mieux fondées : heureuse quand, au lieu des richesses que la légende lui a prêtées, elle avait pour les siens le nécessaire.

L'enseignement attira aussi l'attention du Père Oliva. Il s'efforça d'enrayer, spécialement en Allemagne, les tendances décadentes dans les humanités et l'envahissement de la prédication par le mauvais goût ; il réprima l'abus des subtilités et des nouveautés curieuses dans la philosophie et la théologie ; enfin il encouragea l'étude des sciences mathématiques et physiques et des langues orientales (Lettres du 16 janvier 1676, du 14 décembre 1680, etc.).

148. Le P. Gonzalés contre le probabilisme. — L'enseignement de la morale et les attaques que subissait la Compagnie à ce sujet, préoccupèrent encore beaucoup le Père Oliva, pendant tout son généralat. Nous devons dire quelques mots

des embarras que lui créa un Jésuite qui avait ses idées particulières sur la direction à donner par les supérieurs en cette matière. Le Père rhyrse Oonzalez (1043-170)), professeur de théologie à Salamanque et missionnaire populaire, qui obtint de grands succès dans diverses provinces d'Espagne, s'était persuadé, pardeslecturesfaites sans critique sullisante, que le probabilisme méritait le reproche d'être une source de laxisme; et il se crut obligé de travailler de toutes ses forces à le combattre, voire à le bannir de la Compagnie. Dans cette vue il composa un ouvrage où il maltraitait singulièrement les meilleurs docteurs de son Ordre et s'évertuait à établir un probabiliorisme rigide, il ne permettait de suivre une opinion que quand on y voyait clairement un poids d'autorité et de raison sensiblement plus fort que dans l'opinion contraire. Présenté deux lois pour la revision au Père (lénéral, le livre fut deux fois repoussé par le suffrage unanime des censeurs romains, (ionzalez s'obstina dans son idée, et s'adressa, en 1080, au pape Innocent XI pour le prier d'exhorter, par un acte public de l'autorité suprême, bulle ou bref, les professeurs de théologie à combattre le probabilisme et à défendre le probabiliorisme tel que lui, Gonzalez, l'entendait. Le pape ne jugea pas à propos d'aller si loin ; mais ayant cru comprendre, d'après la lettre du professeur esj)agnol, qu'il n'y avait pas dans la Compagnie de Jésus liberté d'attaquer le probabilisme, il saisit la Congrégation du vSaint- Ollice. Le 26 juin 1680, elle rendit un décret en deux parties : la première portail que le Père (ionzalez devait être encourage au nom du Souverain Pontife dans sa campagne contre le probabilisme ; la seconde s'adressait au Père (iénéral

PAUL oLivA (1664-1681) 527

de la Compagnie, qui devait être invité non seulement à laisser toute liberté à ses subordonnés de combattre le probabilisme et de défendre le probabiliorisme, mais encore à notifier à toutes les universités de son Ordre que c'était la volonté pontificale que chacun put le faire librement.

La première partie du décret fut exécutée dès le 7 juillet 1680, par une dépêche du secrétaire d'État du Saint-Siège, que le nonce de Madrid transmit au Père Gonzalez. Mais ni celui-ci, ni apparemment aucun autre professeur jésuite, ne connut la seconde partie du décret avant 1693. Elle avait cependant été signifiée le 8 juillet 1680 au Père Oliva, qui avait répondu qu'il obéirait, bien que ni lui ni ses prédécesseurs n'eussent jamais empêché d'écrire en faveur du probabiliorismeou de l'enseigner. Le Père Général obéit en effet, mais d'une autre manière, qu'il sut faire agréer au Pape et au Saint-Office. On conçoit qu'il vît des inconvénients sérieux dans Tordre, tel qu'il lui était transmis. Les adversaires de la Compagnie ne manqueraient pas de l'exploiter, pour en conclure que le probabilisme était bien, comme ils l'avaient prétendu, une doctrine officielle et imposée dans la Compagnie ; et surtout ils feraient valoir, non sans quelque apparence de raison, comme une preuve des mauvais effetsqu'il avait déjà produits, les encouragements donnés par le Souverain Pontife à la doctrine contraire. Nous ignorons si le Père Oliva fit ses observations dans ce sens au Pape et au Saint-Office ; ce que nous savons, c'est qu'il leur représenta, avec des preuves très efficaces, combien il était injuste d'attribuer à l'enseignement moral de la Compagnie en général des opinions trop larges et trop libres ; il s'offrit d'ailleurs à envoyer dans toutes les provinces de

528 LA COMI'ÀGNIB DE JESUS

nouveaux ordres, pour réprimer toute tendance (le ce <^^enre, si elle se manifestait chez quelque professeur. C'est ce qu'il exécuta par une lettre circulaire au mois d'août 1680.11 réussit évidemment à faire comprendre au Souverain Pontife que cette mesure était préférable à ce que lui prescrivait le décret du 26 juin; car il n'a jamais fait la notification demandée, ce qui ne s'expliquerait pas, si Innocent XI ne l'en avait dispensé. Le Saint-Office lui-même, satisfait sans doute des explications du (jénéral, laissa son décret sans publicité aucune s'ensevelir dans ses archives, d'où un hasard le fera sortir en 1693.

Le Père Oliva a eu d'autres affaires plus graves dont il n'a pas vu la fin. Nous en parlerons plus tard. Il avait bien des raisons, au bout de son généralat, de dater une de ses lettres au Père de la Chaize v( de la 20'' année de sa croix ». Dieu le délivra le 26 novembre 1681.

12' (iÉ.NÉRAL : Chaules de Noyelle (5 Juillet 1G82 — 12 Décembre 1686)

12* C0NGRÉ(;.\T10N GÉNÉRALE (aa Juin 1682 — 6 Septembre i68a)

149. — Le Père Charles de Noyelle, né à Bruxelles en 1615, Jésuite depuis 1630, Assistant de Germanie depuis 16()1, avait été désigné des 1664 par un pli secret du Père Oliva pour futur \ icaire Général. Dans la 12* Congrégation, réunie le 22 juin 1682, il fut élu Général, le 5 juillet, à l'unanimité des voix. Le Supérieur choisi dans ces conditions ne pouvait être que celui (ju'il fallail à la Compagnie : elle le conserva trop peu d

temps. Ses cinq années de gouvernement furent encore chargées du souci des plus grosses difficultés, qui avaient déjà préoccupé son prédécesseur; après avoir fait ce qui était humainement en son pouvoir pour les terminer, il dut les léguer lui aussi à son successeur. Le Père de Noyelle mourut le 12 décembre 1686.

13^ Général : Thyrse Go>'zalez (6 Juillet 1687 — 27 Octobre i^oS)

13° Congrégation Générale

(22 Juin 1687 — 'j Septembre 1687)

14* Congrégation Générale

(i5 Novembre 1696 — 16 Janvier 1697)

150. — Convoquée par le Père Dominique Marie de Marinis, Vicaire, la 13° Congrégation générale s'ouvritle 22 juin 1687, et, le 6 juillet, élut Général le Père Thyrse Gonzalez de Santalla. 11 avait fallu trois scrutins pour amener sur ce nom la majorité des suffrages. Le Père Gonzalez, dont nous avons déjà eu à parler au temps du Père Oliva, était né |à Arganda (Léon), en 1624. Entré dans la Compagnie en 1643, il avait jusque-là donné dix ans à ll'enseignementdela théologie, onze aux missions là travers les villes elles villages d'Espagne. Son I ardeur à poursuivre le relâchement dans les docitrines morales lui avait gagné, depuis 1680, l'estime particulière du pape Innocent XI ; et il paraît ! certain qu'à la veille de son élection, on avait I entendu le Saint-Père parler de lui comme du canjdidatle plus digne, à son sentiment. Quoique cette I sorte de désignation n'eût rien ni d'un ordre ni

RnTîTKFTi. — La Gompae^nie He JéflTTs. V-t

530 LA compa<;me db jésus

d'un désir formel, elle disait trop ce qui serait agréable au Souverain Pontife, en un temps ou la Compagnie avait grand besoin de sa bienveillance, pour n'avoir pas sérieusement influé sur beaucoup de votes. Le nouveau Oénéral aura le mallieur de trop s'attacher à certaines idées personnelles; il y sacrifiera, pendant plusieurs années, la paix de son Ordre : à part cette obstination, où il crut obéir aux vœux d'Innocent XI, il se fera toujours hautement respecter par ses vertus religieuses; et il prouvera son amour à la Compagnie par plus d'un bon service, notamment par son zèle à promouvoir les missions, soit à l'intérieur en Europe, soit dans les pays infidèles.

151. Conflit avec Louis XIV. — Une première affaire, née en France sous le dernier (jénéralat, prit dès le début de Gonzalez des proportions tort inquiétantes. Il s'agissait d'une demande de Louis XI \' concernant les maisons de la Compagnie dans Ta Flandre dite française, conquise récemment sur les Pays-Bas espagnols. Dans l'organisation administrative de l'Ordre, ces maisons, appartenant aux provinces de la Flandre- Belgique et de Gallo-Belgique, faisaient jusquelà partie de l'Assistancede Ciermanie. Or LouisXI V aurait désiré que toute la partie française fût constituée en province et rattachée à l'Assistance de France. C'était dans sa pensée une suite de la politique d'unification, qui lui avait fait nommer dès 1071, dans le même pays, à Tournai, un évéque pris dans la vieille France. A la demande du roi, le Père de Noyelle répondit par de graves objections. De fait, une fois que la Compagnie aurait accepté de modifier ses divisions pour suivre celles du monde politique, c'était un vrai

démembrement que pouvaient lui imposer les exigences des divers souverains. Dans le cas présent deux belles provinces eussent été désorganisées. Le roi insistant néanmoins, le Père Général finit par lui offrir de rattacher à l'Assistance de France toute la Gallo-Belgique, qui avait plus de la moitié de ses vingt établissements en pays conquis, sans toucher à la Flandre- Belgique. Le P. de Noyelle était mort quand Louis XIV voulut bien se contenter de cette offre. Prié d'y donner suite, le P. Gonzalez y parut d'abord disposé, mais recula devant la menace de l'Espagne de réclamer pareille chose pour ses domaines d'Italie. Louis XIV pressa en vain le Général, qui demeura ferme dans son refus. Alors le roi interdit aux Jésuites de France tout commerce avec leur premier Supérieur '8 octobre 1688), puis ordonna au Père Assistant et aux autres Français, qui avec lui aidaient à l'administration générale de la Compagnie à Rome, de rentrer en France. Les Pères durent obéir juin 1689). Louis XIV aurait voulu convoquer à Paris une députation des cinq provinces de France, et lui faire élire un Vicaire Général qui aurait administré en France indépendamment du Père Gonzalez. Mais, quoi qu'on ait dit, les Jésuites Français ne sont jamais entrés dans cette pensée, et le Père de la Chaize, confesseur du roi, pas plus qu'un autre. Le Père Assistant, Père Fontaine, réussit à en détourner le prince lui-même : il n'y eut qu'une réunion des cinq supérieurs provinciaux et ex-provinciaux, qui décidèrent de demander l'intervention du Souverain Pontife. Une lettre collective de la petite assemblée, présentée à Alexandre VIII le 16 décembre 1689, reçut de lui une réponse favorable, par un Bref adressé

532 LA c(>mpa(;nie de jésus

au Père de la Chaize le 23 janvier 1<)90. Le pape -. accoinniO'Ja TaU'aire par un compromis, que : Louis XIV agréa et auquel le Père Gonzalez finit par se résigner. Le Père Assistant avait été autorisé dès le commencement de l'année lOOO à retourner à Rome, et, le 20 octobre 1690, le roi rendit à tous les Jésuites de France la liberté de correspondre avec le Père Général. La province Gallo-Belge ne fut pas démembrée et, gardant ses maisons des deux côtés de la frontière française du Nord, resta toujours dans l'Assistance de Germanie. Mais le Père Général dut y nommer pour principaux supérieurs des Jésuites pris dans la vieille France. C'est ainsi qu'on trouvera, depuis 1694 jusqu'à la fin du règne de Louis XIV, à la tête de la Gallo-Belgique, comme provinciaux, et des collèges de Lille et de Douai, comme recteurs, des Pères originaires de l'Est, de l'Ouest et du Midi de la PVance, et ayant rempli des charges semblables dans les anciennes provinces françaises : le grand Roi pouvait se reposer sur leur fidélité nationale.

Le P. Gonzalez avait failli compliquer gravement cette première aflaire par une démonstration de zèle, qu'il est permis de dire intempestive. Les Jésuites français furent avec raison alarmés, quand ils apprirent, au mois d'octobre 1()87, que le Père Général, non content d'avoir déjà un conflit sérieux avec le roi de France, se préparait encore à soulever dans le pays un orage contre lui et toute la Compagnie, en j)ubliant une réfutation des quatre Articles de 1682. Sur les représentations qui lui furent adressées, il répondit (]u'il avait en ell'et ce dessein, pour laver la Compagnie du reproche, que son silence lui attirait,

d'avoir laissé s'attiédir l'ardeur de son premier âge pour la défense du Saint-Siège. Mais quel homme équitable pouvait faire un grief aux Jésuites de ne pas s'attaquer directement à Tassembléede 1682?Ilsn'enavaientpasbesoinassurément, pour faire connaître que leurs sentiments n'avaient point changé, sur les prérogatives du Souverain Pontife. L'enseignement de toutes leurs chaires, leurs écrivains témoignaient suffisamment pour eux: l'un d'eux, le Père Nicolas Pallavicino, venait justement, pas plus tard qu'en 1687, de publier encore trois gros volumes in-folio sur ce sujet. Quel résultat pouvait-on attendre delà publication projetée, sinon de réunir une fois de plus tous les ennemis de la Compagnie, protestants, universitaires, jansénistes, parlementaires, dans un furieux assaut? La qualité de l'auteur ne pouvait qu'enflammer le courroux justicier des magistrats, qui n'avaient laissé passer ni Suarez, ni Belhirmin, ni Santarelli. La Compagnie, que le roi mécontent ne voudrait peut-être plus soutenir, pourrait y trouver la ruine : quel profit en retirerait l'Eglise ? Le livre du Père Général ne convaincrait vraisemblablement aucun gallican, mais sûrement il exaspérerait encore la rupture existante alors entre Paris et Rome. Toutes ces raisons n'auraient pas suffi à arrêter le Père Gonzalez : sonin-4'' de 690 pages était imprimé, quand mourut Innocent XI (12 août 1689). Ce pape en aurait peut-être vu avec plaisir la publication; le successeur, Alexandre VIII (6 octobre 1689), l'empêcha, jugeant qu'elle pourrait être un obstacle à la réconciliation de la France, qu'il cherchait à obtenir. Le Père Gonzalez dut supprimer à peu près tous les exemplaires de l'ouvrage.

534 LA COMPAf;NIE DE JÉSUS

152. Affaire du livre contre le probabilisme. — l'ne autre publication du P. Gonzalez, longtemps combattue, fut menée à terme par sa prodigieuse ténacité. Les échecs réitérés de son travail antiprobabiliste devant les principaux reviseurs de son Ordre, sous le Père Général Cliva, n'avaient point découragé le professeur de Salamanque ; il restait hanté de la pensée, que le grand nombre desprobabilistes était une tache sur la Compagnie et qu'il devait travailler à reflacer. 11 regarda son élection au Généralat comme ménagée par la IVovidence pour lui permettre de réaliser ce dessein. On a dit, et il est assez croyable, que c'est à sa sollicitation que le pape Innocent XI demanda à la 13" Congrégation Générale le décret (18® dans ses actes imprimés) par lequel elle déclarait que la Compagnie n'avait pas défendu et ne défendait pas aux siens de soutenir le probabiliorisme. C'était à peu près la déclaration demandée au Père Oliva, en 1(380, et dont le pape l'avait dispensé. Toutefois cela ne sutrisait pas au Père Gonzalez : la Compagnie apparaîtrait encore mieux désolidarisée du probabilisme, quand on le verrait attaqué dans un ouvrage signé par son Général lui-même. Il reprit donc son livre rejeté, pour le modifier légèrement; puis en fit commencer secrètement l'impression à Dillingen, en 1(391. Ses Assistants, qu'il n'avait pas consultés, ayant eu vent de la chose, lui remontrèrent les inconvénients de son intervention dans une pareille controverse : déshonneur pour l'Ordre de voir son propre chef combattre comme œuvre de laxisme le système suivi par les plus illustres de ses moralistes; |)uis, les théologiens de la Compagnie ou se croiraient obligés d'adopter le probabiliorisme enseigné par leur premier Supérieur, et ainsi disi)araîtrait la liberté

qui venait d'être proclamée par la Congrégation générale; ou ils pourraient même le contredire et l'attaquer: alors, spectacle peu édifiant du Général dans le champ clos, recevant les coups des siens. Le Père Gonzalez parut d'abord se rendre à ces arguments et retira chez lui les exemplaires imprimés à Dillingen.Mais bientôt il revint à son idée fixe et s'efforça maintenant d'obtenir du pape la permission de publier. Il finit par y réussir auprès d'Innocent Xll, et ainsi parut enfin à Rome, dans les premiers mois de l'année 1694, un in-folio dont voici le long titre traduit du latin : « Fondement de la théologie morale ou traité théologique de Vusage légitime des opinions probables^ où il est montré que, pour qu'on puisse suivre licitement une opinion probable en faveur de la liberté contre la loi, il est absolument nécessaire et suffisant, qu'après un examen diligent de la vérité, entrepris par le sincère désir de ne pas ofPenser Dieu, cette opinion apparaisse au point de vue de la raison et de l'autorité, ou la seule vraisemblable ou manifestement plus vraisemblable que celle qui tient pour la loi contre la liberté, et qu'en conséquence on la juge vraie par un jugement absolu, ferme et non hésitant. Par le Père Thyrse Gonzalez, Professeur de théologie de Salamanque, maintenant Supérieur Général de la Compagnie de Jésus. »

Les Assistants avaient du moins obtenu des corrections considérables au texte j^rimitif . Tous les cinq, unanimes dans leur résistance au désir de publication du P. Gonzalez, auraient voulu faire la Congrégation Générale juge du différend, mais sans recourir au droit de la convoquer, que leur donnait l'Institut pour le cas de faute grave du Général. Ils attendirent la Congrégation des

536 LA (:().mi'A(;mr de jhsus

Procureurs, qui avait régulièrement à se réunir, sur la fin de 1G93, pour décider s'il y avait lieu on non à cette convocation. Les Procureurs votèrent en effet la convocation, mais seulement par 17 voix contre 16. Cette différence ne donnant en réalité qu'une demi-voix au-dessus de la moitié des votes émis, la majorité parut douteuse, et une commission de cardinaux et de canonistes, nommée par le pape Innocent XII pour décider le point, la déclara insuffisante. Mais la Congrégation Générale devait se réunir après trois ans, en vertu du décret d'Innocent X.

153. La 14-^ Congrégation Générale. — Les adversaires de la Compagnie comptaient beaucoup sur cette Congrégation, pour leur donner le plaisir de voir les Jésuites se déchirer entre eux ; juais les méchants espoirs lurent déçus. Les réunions, qui commencèrent à Rome le 15 novembre 1090, eurent lieu dans un grand calme, les Pères ayant décidé dès la première séance, sur la f)roposition du P. (Général, de ne pas s'occuper des incidents passés. D'ailleurs, depuis (jue le livre avait paru avec la permission du Souverain Pontife, le sujet de la discussion n'existait plus. La Congrégation, devant aux termes du décret d'Innocent X élire de nouveaux Assistants., en choisit cinq particulièrement agréables au Pére(ionzaIez. Elle accéda aussi avec empressement à la proposition, (ju'il lui fit, de déclarer une fois de plus que la Compagnie avait en horreur la nouveauté des opinions, et surtout le laxisme en morale. Elle le chargea même de faire rédiger un catalogue des propositions qui n'étaient pas à enseigner, soit en philosophie, soit en théologie scolastique ou morale : ce catalogue sera fait, mais ne recevra

force de loi que sous le Père Tamburini, successeur du Père Gonzalez.

Les Pères députés ordonnèrent également la composition d'un manuel pour diriger dans leurs études privées les jeunes professeurs de lettres : c'est au P. Joseph de Jouvancy, Français, que cette tâche sera confiée, et il l'exécutera dans son précieux petit livre De ratione discendi et docendi (« méthode d'apprendre et d'enseigner »). Enfin, cette 14^ Congrégation Générale, voulant encourager les professeurs d'humanités, ainsi que les prédicateurs, décida que ceux qui excelleraient dans ces parties, pourraient être admis à la profession des quatre vœux, supposé qu'avec la vertu requise, ils possédassent seulement un degré moyen de science théologique et scolastique.

L'assemblée se sépara le 16 janvier 1697. Avec toute la déférence qu'elle avait témoignée au Père Général, elle s'était soigneusement abstenue de donner le moindre signe d'approbation pour son opposition au probabilisme. Ainsi, tout en mettant en garde ses sujets contre les abus de ce système, l'autorité législative suprême dans la Compagnie n"a jamais essayé de le bannir, comme ont fait d'autres ordres religieux, après les attaques qu'il a subies au milieu du xvii® siècle. Cependant, grâce à l'exemple et aux encouragements du Père Gonzalez, les Jésuites probabilioristes qui jusque-là n'étaient que trois ou quatre, devinrent un peu plus nombreux. Parmi eux, après Gonzalez lui-même, notamment un autre Espagnol, Ignace de Camargo (1699-1722), et le Français Gabriel Antoine ^1694-1743) ont un certain renom. On pourraitajouter l'Allemand Christophe Rassler (1669-1723) qui, tout en combattant vivement le système rigide duP. Gonzalez, ne soutient paspour

538 LA compà(;nib de jbsus

son compte le probabilisme pur, mais plutôt un équi-probabilisme, précurseur du système adopté sur la lin de sa vie par saint Alphonse de I.iguori. Mais l'iminenso majorité des moralistes jésuites est restée fidèle à la doctrine des Suarez, des Lugo, des Laymann, maintenant aux consciences chrétiennes leur juste liberté, en déi)it des outrages qu'ils y ont souvent récoltés pour eux-mêmes. On peut dire aujourd'hui que leur persévérance a été récompensée par la victoire définitive du probabilisme, tel qu'ils Font défendu.

Contre le Jansénisme dogmatique (ICj 1-1656)

154. La tactique janséuiste et les Jésuites. — Jansénius, dans son Augustiiius^ ne défendait pas seulement les erreurs de liaïus, qu'il ressuscitait sous le nom de saint Augustin : il ne s'appliquait pas moins à combattre les doctrines des Jésuites sur la grâce et le libre arbitre, (ju'il présentait comme la contre-partie de celles de l'évéque d'ilippone. S'inspirant de cette conduite du chef, la tactique de son parti visa toujours à faire croire (ju'il n'avait d'adversaires (jue j)armi les molinistes, c'est-à-dire les Jésuites et ceux qui partageaient leurs opinions particulières.

Les jansénistes n'ont que trop réussi à persuader la multitude des esprits superficiels ou prévenus. Les Pères de la Compagnie eux-mêmes risquaient de fortifier cette persuasion, alors

qu'ils répondaient à Jansénius pour leur propre défense et pour justifier leurs meilleurs théologiens contre les accusations de pélagianisme et de senii-pélagianisme. Mais, tout en disant ce qu'exigeait rigoureusement leur honneur, ils n'ont pas laissé la controverse se rabaisser à une querelle de corps; et ils ont prouvé de façon évidente que ce qu'elle mettait en jeu ce n'était pas un système théologique, c'était le dogme luimême et la base même de la vie chrétienne. Les condamnations de l'Eglise leur ont donné pleinement raison. Sans doute l'opposition plus flagrante que les Jésuites constataient entre leurs sentiments et l'hérésie janséniste, a pu les rendre plus ardents que d'autres à la guerre contre celle-ci ; mais on n'est pas autorisé à nier que leur mobile principal ait toujours été Tamourde la vérité catholique et le souci de l'intérêt des âmes. Personne, en tout cas, ne conteste que les théologiens de la Compagnie n'aient contribué tout particulièrement à éclairer pasteurs et fidèles sur le venin de la nouvelle hérésie, et tout catholique leur en fera un mérite. Ils l'ont signalée dès qu'elle leva la tête en Belgique. Cependant quand furent publiées les thèses qu'ils avaient soutenues à ce sujet à Louvain, le Saint-Siège n'avait pas encore mis fin au silence, imposé par Paul V pour le bien de la paix, dans les questions controversées de la grâce : les thèses furent donc prohibées à Rome comme contrevenant à cette loi, en même temps que VAugustinus de Jansénius. Mais celui-ci reçut en outre du pape Urbain VIII une condamnation formelle, comme renouvelant les erreurs de Baïus (1643). Le livre n'en continua pas moins à se répandre et à faire des adeptes.

540 LA COMPA(.ME DE IIÎSUS

C'est en France, où il fut réimprimé dès 1642, qu'il eut ses plus actifs et ses plus puissants propagateurs, dans l'ami intime de Jansénius. l'abbé de Saint-Cyran, et dans le plus cher disciple de celui-ci, Antoine Arnauld. Parmi les adversaires qu'il y rencontra, le mieux armé fut le Père Etienne Agard de Champs ^1613-1630-1701). Dès 1645, ce Jésuite attaquait la racine des erreurs de Jansénius dans sa théorie de la liberté humaine. Une réfutation complète, retardée par la loi du silence, parut en 1654 en un volume latin intitulé De Haeresi Janseniana. A cette date en effet, cinq propositions, extraites de VAugustlniis et déférées au pape par 88 évêques de France avec prière de les juger, avaient été condamnées comme hérétiques par Innocent X (31 mai 1653). C'étaient le Père Jacques Dinet, ancien confesseur de Louis XIII, et le Père Charles Paulin, confesseur dujeuna Louis XIV, qui, avec saint Vincent de Paul, avaient le plus travaillé à réunir les signatures épiscopales en faveur de cet acte si important. ^lais dans la commission de treize théologiens, pris dans tous les Ordres, pour étudier ces cin(j proi)Ositions et aider le j)ape à former son jugement, un seul Jésuite avait été nommé, le Père Sforza Pallavicini, alors professeur au Collège Romain, ({ui composera une célèbre Histoire du concile de Trente et sera fait cardinal par Alexandre VII (1659). Quoique cet unique représentant de la Compagnie se soit montré plutôt indulgent pour les propositions, durant la consultation de deux ans dont elles ont été l'objet, les vaincus n'ont pas manqué d'attribuer leur défaite à la seule iulluence des Jésuites.

Cependant la bulle du pape est acceptée avec empressement par l'assemblée du Clergé de

France, dès le mois de juillet, et par la Sorbonne le P"" août suivant. Les jansénistes n'osent attaquer de front une condamnation si solennelle, mais s'efforcent de la rendre illusoire par leur fameuse distinction du fait et du droit. Le droit c'est la censure d'une doctrine dans les cinq propositions : ils l'acceptent. Le fait, c'est l'attribution de ces propositions avec cette doctrine, ou ce sens mauvais, au livre de Jansénius : làdessus ils refusent leur adhésion, sous prétexte que l'Église n'est pas infaillible dans les questions de fait. En vain les évèques de France, dans une nouvelle assemblée tenue en 1654 pour détruire cette échappatoire, déclarent que « la Constitution a condamné les cinq propositions comme étant de Jansénius et au sens de Jansénius », et Innocent X les approuve par un bref en date du 29 septembre 1654. Alexandre Vil ne sera pas plus heureux en décidant la même chose expressément par une nouvelle Constitution, le 15 octobre 1656. L'obstination du parti rebelle à se retrancher dans cette distinction restera irréductible.

C'est à défendre cette subtilité, pire que toutes celles des casuistes, que sont employées les premières Lettres à un provincial : tout l'esprit de Pascal ne suffisait pas à la rendre supportable. Il fallait autre chose pour rendre les adversaires de Jansénius ridicules et par là relever ses partisans aux yeux du grand public.

L'attaque contre la morale des Jésuites

155. Universitaires et protestants précurseurs de Pascal. — Ce n'est pas un coup de génie qui fît tomber Pascal sur la morale des Jésuites, car le

sujet avait déjà été exploité par d'autres, en Franco iiienie; mais l'œuvre de son ^(énie, c'est la forme qu'il a su donner au thème déjà vieux.

Les premières attaques sérieuses contre la morale des Jésuites se trouvent dans les fartums de l'Université de Paris. Elles commencèrent en 1(>13, à l'occasion de la requête, présentée au Conseil du lîoi par le collège de Glermont, contre les décrets universitaires fermant à ses élèves l'accès des grades académiques. Pour déjouer cette tentative des éternels rivaux, le Recteur de l'Université, qui était alors Louis Gorin de Saint-Amour, niiten mouvement la plumedesonamiGodefroi Hermant. C'est à ce dernier que revient l'honneur, si honneur il y a, d'avoir porté les premiers coups sensibles au ])rétendu laxisme des Jésuites. Sous le pavillon de l'Université, Hermant servait la cause du jansénisme, dont il était le champion ardent, aussi bien que Saint- iVmour. Dans le premier des écrits qu'il fournit en cette affaire, Observations importantes sur la requête des Jésuites (avril 1G43), il s'offre à faire voir que « la morale chrétienne est dfnenue un corps d'opinions problématiques, depuis que toute leur Société a entrepris, par une conspiration générale, de l'accommodera la délicatesse du siècle ». L'idée fondamentale des Provindates est déjà là.

Cinq semaines après (juin lt)43), dans les Véritez académiques ou Réfutation des préjui^ez populaires dont se servent les Jésuites contre r Université de Paris, il développe l'idée, en y ajoutant quelques exemples des « dangereux sentimens » qu'il attribue aux Jésuites en morale; il annonce en même temps qu'un autre écrivain prépare tout un volume, où sera fait le a dénombrement » de leurs erreurs. Sans doute Hermant veut parler de la

Théologie morale des Jésuites, Extraict fidèlement de leurs livres contre la morale chrétienne, qui parut en 1644. L'idée d'Hermant forme encore le fond de cet ouvrage, ou plutôt de ce pamphlet, auquel il dut collaborer avec Antoine Arnauld. En voici le début qui permettra de juger du reste : « Il n'y a presque plus rien qu'ils (les casuistes jésuites) ne permettent aux chrétiens, reduisans toutes choses en probabilitez ». Les extraits soidisant fidèles, qui suivent, ne sont le plus souvent que des résumés fort inexacts, où la pensée des auteurs est dénaturée, à la fois par l'omission des explications ou restrictions indiquées dans les textes, et par l'interprétation la plus malveillante.

La bonne foi du libeiliste n'est point sauvée par le fait, mis en évidence dans les réponses des Jésuites, qu'il a copié la plupart de ses citations presque mot pour mot dans un pamphlet, publié à Genève, en 1632, par le ministre calviniste de Gharenton, P. du Moulin, sous le titre de Catalogue des traditions romaines. 11 lui a même pris ses références, mais il a eu soin de ne garder que les renvois aux auteurs Jésuites, en laissant de côté ceux où du Moulin indiquait d'autres théologiens catholiques. 11 le fallait bien pour justifier son titre de Morale des Jésuites et étayer la thèse qu'il essaye de soutenir, à savoir que toute cette morale corrompue qu'il décrit est de la création des Jésuites. Solidement réfuté aussitôt par les Pères Gaussin, Annat et Le Moyne, ce libelle a été condamné au feu par arrêt du Parlement de Bordeaux, le 3 septembre 1644, comme « plein d'impostures et de calomnies ».

Deux moralistes y étaient malmenés moins injustement que les autres, les Pères Etienne Bauny et Héreau. Le premier avait publié en

^)^^ LA compa(;nik dr jksu»

1630, pour « le soulagement des gens d'I'glise daiislac'ondiiile (in peuple chrétien », une « AV)////??^ des péchez qui se commettent en tous estais ». Il s'y donnait la tache périlleuse de faire connaître les « conditions et qualitez » de tous les péchés et (( en quelles occurrences ils sont mortels ou véniels » et de dire tout cela en langue vulgaire. Doit-on s'étonner si assez souvent lesternies exacts et préc^is lui ont manqué, et si plusieurs de ses solutions sont trop indulgentes? Aussi la Somme des péchez a-t-elle été mise à l'Index, le 2G octobre 1640; d'autres écrits de son auteur touchant la morale et le droit canon eurent le même sort. Après ce jugement du Saint-Siège, une petite assemblée du Clergé de France, réunie à Mantes en 1641, crut devoir ajouter le sien, en déclarant que les livres du Père Hauny u portaient au libertinage » : cela était exagérer énornuMuent les choses. La Sorbonne, qui voulut aussi s'occuper de ce moraliste, n'alla pas si loin. Les docteurs chargés de l'examen lui ayant proposé la censure de quatorze propositions de la Somme, le l*"" juillet ll>U, la Faculté s'abstint de prendre aucune décision : pour obéir, disent les adversaires des Jésuites, au cardinal de Hichelieu qui voulait ménager les Pères; mais on peut penser que la Faculté n'écouta que son propre intérêt, les Jésuites ayant montre'^ que la plupart des assertions incriminées chez leur confrère avaient été enseignées par d'illustres professeurs de Sorbonne et de Navarre. C'est Bauny qui, avec Escobar, sera le plus souvent nommé dans les Provinci a le s.

( hiant au Père Iléreau, on lui reprochait des thèses concernant riiomicide, que le Hecteur Saint-Amour avait saisies avec des notes de son

cours dans des cahiers d'auditeurs du collège de Clermont. L'université les dénonça en 1644 au Parlement, espérant faire recommencer une affaire Santarelli. Mais la Reine-Régente, Anne d'Autriche, évoqua la cause à son conseil; puis elle se déclara satisfaite, quand les supérieurs du Père Héreau l'eurent désavoué et montré que les thèses répréhensibles, qu'on lui attribuait justementou à tort, avaient contre elles la doctrine commune des théologiens de la Compagnie. L'Université n'obtint pas plus de résultat d'une nouvelle requête, où en même temps qu'elle retombait sur le pauvre Père Bauny, elle accusait les Pères Gaussin et Le Moyne pour leurs réponses à la Théologie morale des Jésuites.

156. Les Lettres provinciales. — Durant une dizaine d'années, les jansénistes, absorbés par la défense des cinq propositions, puis par le procès que la Sorbonne fit à leur chef Arnauld, avaient laissé les moralistes Jésuites à peu près en repos. Mais ensuite, visant toujours par le même expédient à faire oublier les sentences dont ils étaient frappés à Rome et à Paris, ils revinrent à la charge. Ils étaient devenus bien plus forts; car ils avaient gagné la plume de Pascal. Dans les trois premières Lettres à un Provincial, qui parurent du 23 janvier au 25 février 1656, il ne s'agit lencore que de grâce et d'action libre, et on ne [s'en prend qu'à la Sorbonne et aux Thomistes; dans la quatrième, écrite après la publication de la censure de la Sorbonne contre Arnauld, censure qualifiée de triomphe du molinisme, le champion du jansénisme s'essaie d'abord à faire payer cette victoire aux Jésuites; déjà il introduit le « bon fpère », dans lequel il personnifie et va ridiculiser

BRurKPB. — La Compagnie de Jésus. 35

5'i6 LA compa<;nik de iésus

les casuistes de la Compagnie. L'attaque contre \e\\r morale débute avec entrain dans la 5* lettre et se continue à travers les suivantes jusqu'à la 15*. La !()• répond aux « calomnies » des Jésuites contre Port-Hoyal. La 17* et la 18% dernière, reprennent l'apologie du Jansénisme et s'évertuent à soutenir la sophistique distinction du fait et du droit.

Ce sont les lettres 4*-15« qui ont lait le succès du « mensonge immortel ». (]ar le mot de Chateaubriand, quoique retiré par son auteur, reste vrai. Totalement ignorant du terrain théologique où il s'aventurait, mais ayant une confiance illimitée dans ses conseillers de Port-Royal, Pascal a-t-il pu commencer sa campagne avec la conviction sincère qu'il entreprenait une œuvre de justice et de vérité? Et supposé que cela soit, a-t-il pu garder cette conviction après avoir lu les ripostes des Jésuites, si peu littéraires qu'on voudra, et vraiment, disons-le, trop brutales dans la forme, mais enfin décisives pour le fond .' II les avait lues au moins avant de publier sa 10' lettre. Répondre à ces deux questions, surtout à la seconde, est difficile. Mais, quoi que l'on pense de la responsabilité personnelle de l'auteur, le jugement à porter sur son œuvre n'est pas douteux.

Les Provincinles répètent sans correction la plupart des accusations déjà formulées dans la Théologie morale des Jésuites, et les textes qu'elles ajoutent ne rendent pas le réquisitoire plus véridique ni plus juste qu'il n'était dans le pamphlet de 1(»41. Aucune des assertionsincriminées n'appartient en propre aux Jésuites ou n'a été sp<'cialement patronnée par eux : pourtant ils en supportent tout l'odieux, comme s'ils en étaient

LUTTES DOCTRINAr.ES 547

les auteurs ouïes propagateurs ex professa. Quelques-unes de ces propositions ne méritent censure que suivant les principes du rigorisme janséniste; quanta celles qui sont vraiment plus ou moins répréhensibles, la plupart n'ont jamais été soutenues par aucun Jésuite, telles que Pascal les rapporte et les interprète, ou elles ne l'ont été qu'avec des restrictions et des explications, qui les justifient, mais qu'il supprime. On ne conteste pas que des assertions malheureuses, en très petit nombre, ne soient justement reprochées à des Jésuites. Pascal a rencontré fort à propos le bonhomme Escobar, au nom prédestiné à la comédie, avec ses naïvetés et son indulgence parfois réellement excessive pour les pécheurs. Ajoutez Bauny : Escobar et Bauny, Bauny et Escobar, on n'entend qu'eux, ou peu s'en faut, dans les petites Lettres. Observons que pour ceux-ci même, qu'il a le moins calomniés, Pascal n'a pas prouvé que leur doctrine morale, relâchée dans quelques applications, le soit dans l'ensemble ou dans les principes dirigeants. Mais quelque coupables qu'on les suppose, ces casuistes infimes, dont l'œuvre obscure, sans la réclame des Provinciales, n'aurait nui à personne, quels titres ont-ils à représenter, comme ils font ici, l'enseignement de la Compagnie ? Là où ils s'écartent de la bonne morale, ces Jésuites ont contre eux l'enseignej ment formel d'une foule d'autres et, en particulier, des théologiens les plus autorisés de l'Ordre. Pascal n'en a cure : « Ce qu'un a mal dit, on le fait dire à tous, et ce que plusieurs ont bien dit, on ne le fait dire à personne » (Bourdaloucy. Y a-t-il injustice plus criante ?

Quel fut le résultat des Provinciales P Nous n'en parlons pas au point de vue littéraire : inutile de

548 LA COMPAGNIE DE .lÉ8U« ?

redire le succès de celte prose française, si vive, j si légère, dont on n'avait pas encore d'exemple, , et de cette fine plaisanterie qu'on avait commencé I à peine de goûter chez Molière; peut-être \ fit-elle rire bien des Jésuites, alors même qu'ils i s'indignaient avec raison du badinage en matière s si grave. Mais faut-il dire avec Sainte-Beuve que la Compagnie de Jésus, par les Provinciales, a été « blessée à mort » et n'a plus traîné qu'une vie languissante jusqu'à sa suppression en France? Non. C'est de l'exagération : « Les gens que vous tuez se portent assez bien », même en France, durant les cent huit ans d'agonie, que vous leur accordez jusqu'en 1764. Ce qui peut être vrai, c'est que, grâce à son art perfide, le pamphlet de Pascal, lu comme nul ne l'a été, et apparemment le seul des anciens écrits antijésuitiques qui soit encore partiellement lu par d'autres que des curieux, a contribué plus que tout autre à former l'opinion sur les Jésuites, dans la masse du public insoucieux et incapable de contrôler ce qu'il lit. Mais, au xvii' siècle, les Jésuites étaient trop connus en France, pour que beaucoup de personnes, tant soit peu instruites, tout en s'amusant de la cométlie des petites lettres, aient été dupes de la calomnie. Et les réponses des Pères Nouet, Annet, etc., si inférieures qu'elles fussent à l'attaque par le style, ne laissèrent pas d'être lues et de faire imj)rossion, car elles étaient solidement documentées. Elles forcèrent Pascal, dès la 11" lettre, de quitter le ton [)rovocateur et de tâcher à une apologie personnelle, aussi pauvre d'agrément que de raisons, et qu'on ne saurait assurément dire victorieuse. Dans les dernières lettres, nous voudrions pouvoir, comme les amis, admirer l'éloquence des invectives contre les « misérables calomniateurs »

de Saint-Cyran, d'Arnaiild, de Port-Royal; mais il faudrait oublier que c'est l'Eglise, et non la Compagnie de Jésus, qui a anathématisé la secte dont .Pascal soutient l'orthodoxie avec des accents irrités.

157. Apologies malheureuses. — Les Provinciales ont été proscrites par le Saint-Office à Rome le 15 septembre 1657. Déjà le 5 février de la même année, le Parlement de Provence, siégeant à Aix, les avait condamnées au feu comme « diffamatoires, calomnieuses et pernicieuses au public ». Cependant les auteurs de la campagne contre les casuistes se cherchaient des auxiliaires, ou des répondants, moins suspects qu'ils ne Pétaient eux-mêmes. C'est ce qu'ils obtinrent d'abord à l'aide d'une série à'' Avis et de Factums^ rédigés par Antoine x\rnauld, Nicole, Hermant, Pascal luimême, et qu'ils firent signer par quelques curés de Rouen et de Paris. L'agitation mise en train parmi le clergé du second ordre, devait faire pression sur Pépiscopat et l'obliger à se déclarer à son tour. La manœuvre fut aidée par la maladroite Apologie pour les casuistes^ qui parut vers la fin de 1657. L'auteur anonyme, bientôt dévisagé, était le Père Georges Pirot, Jésuite, que ses confrères désavouèrent d'ailleurs. Appliqué à faire ressortir tout ce qui pouvait se dire en faveur des moralistes accusés par Pascal, sans savoir toujours arrêter à temps ses essais de justification, l'apologiste donnait trop de prise au soupçon de vouloir maintenir toutes les opinions qui leur étaient prêtées. C'est ce qui lui fut en effet reproché avec les qualificatifs les plus durs, non seulement dans de nouveaux factums par des curés, mais encore dans une quinzaine de mandements par des évêques,

550 LA COMPAGNIE llB JESUS

ceux-ci du reste presque tous connus pour leurs liaisons jansénistes. La Sorbonne, plus circonspecte, se contenta de censurer sept propositions choisies, en ajoutant qu'elle n'entendait point,, par ce jugement, « approuver en aucune manière » \qs Lettres au Provincial^ qui avaient été l'occasion de cette Apologie (16 juillet 1658). La campagne ne tournait donc pas entièrement à Tavaiitage des meneurs. Ils eurent une autre déconvenue dans l'arrêt du Conseil du Roi, rendu le 23 septembre lt>61, sur avis d'une commission de quatre évoques et de neul'docteurs de Sorbonne, qui déclaraient les fameuses Lettres « dignes de la peine ordonnée de droit pour les libelles dillamatoires et livres hérétiques» ; en conséquence de quoi elles furent brûlées par la main du bourreau, à Parib, au carrefour de la Croix du Tiroir, le 14 octobre suivant.

Malheureusement, un peu plus tard, les jansénistes de France trouvèrent de nouvelles armes dans une autre apolc)gie, venue de réUanger, mais qui n'était pas mieux inspirée que celle du Père Pirot. Le Père Mathieu de Moya, confesseur de la reine d'Espagne, sous le pseudonyme d'Amedaeus (iuimenius, avait cru devoir répondre à un pamphlet espagnol, j)ul)lié soi-disantà Coïmbre sous le pseudonyme d'Kscla})ès, et reproduisant les accusations de la Théologie morale des Jésuites et des Provinciales, (iuimenius montrait que les assertions choquantes reprochées aux Jésuites, avaient été enseignées, avant la naissance de la Compagnie, par des théologiens de différents corps, notamment des Sorbonistes et des Dominicains. Il protestait d'ailleurs qu'il n'était que rapporteur et n'en prenait aucune à son compte. Paru tPabord en 1Gj7, l'ouvrage fut réédité à Lyon en ir»6 1 ; il y

eut alors explosion d'indignations vraies et simulées. Les jansénistes crièrent bien haut que le but de l'auteur ne pouvait être que l'apologie détournée des mauvaises maximes qu'il relatait. La Sorbonne, encore cette fois plus équitable, le 3 février 1665, censura une cinquantaine de propositions, sans examiner, disait-elle, si elles ont été ou non soutenues par Guimenius. Cette censure fut elle-même cassée par le Pape Alexandre VII, parce que la Faculté, entre les propositions qu'elle condamnait plus ou moins justement, en avait inséré une affirmant l'infaillibilité du Souverain Pontife. Mais ensuite le livre fut proscrit par le Saint-Office '6 avril 1666).

158. La question de la morale dans les Pays-Bas. — Dans les Pays-Bas, renseignement nioral de la Compagnie n'était pas assailli moins violemment parles jansénistes et les rigoristes. Les principaux adversaires se trouvaient naturellement parmi les professeurs de Louvain, disciples ou amis de Jansénius ; ils avaient pour appui deux prélats, Jacques Boonen, archevêque de Malines, et Antoine Triest, évêque de Gand : l'un et l'autre n'avaient pu être contraints que par les menaces de suspense et d'interdit à recevoir la bulle d'L'rbaiu VIII coQtre YAugustinus . C est encore le libelle de la Théologie morale des Jésuites (1644), qui a fourni la plupart des assertions « relâchées » que la Faculté de théologie de Louvain censura depuis 1648, en les attribuant aux Jésuites. En 1654, Boonen demanda condamnation au pape pour 17 de ces propositions préalablement censurées à Louvain; en 1657, Triest lit de même pour 26 autres propositions. Après mùr examen dans la Congrégation du Saint-Office, Alexandre Vil rendit

un premier décret, le 24 septembre 1665, et un second, le 18 mars 1666, par lescjuels il condamnait 45 propositions, comme étant « pour le moins scandaleuses ». Innocent XI, le 2 mars 1679, ajouta une série de 65 propositions, qu'il déclara également scandaleuses et pernicieuses dans la pratique. Les Souverains Pontifes tranchèrent ainsi un certain nombre de questions, où quelques moralistes avaient trop adouci la sévérité des lois divines et où d'autres hésitaient encore dans leurs décisions. Aucun auteur n'est nommé dans ces trois décrets. Cependant les adversaires de la Gompagnien'ontpasmanqué dédire quesescasuistes avaient fourni toute ou quasi toute la matière condamnée. Mais les efforts de plusieurs libellistes pour établir cette accusation par les textes n'ont abouti, avec quelque fondement, qu'à un résultat minime. Il a été prouvé d'ailleurs que non seulement les trois ou quatre propositions qu'on a pu identifier chez tel ou tel casuiste Jésuite, mais toutes les assertions frappées par le Saint-Siège, ont été expressément combattues longtemps avant la condamnation par un grand nombre de théologiens de la Compagnie et notamment par les plus qualifiés d'entre eux. \V\en entendu, il n'y en a pas eu un seul après la condamnation, qui se soit montré favorable le moins du monde à ces doctrines réprouvées.

Pkouaiumsmë

159. Qu'est-ce que le probabilisme ? — Il n'y a pas dans les Provinciales de pages plus méchantes, ni qui aient trompé |)lus de lecteurs, que celles où il est (|ueslion du /woùdùi/is/ne. Que prétendent donc les [)robabilistes, tant vilipendés par le

pamphlétaire de Port-Royal ? Simplement ceci: dans le doute sur ce qu'il est permis de faire ou de ne pas faire, en l'absence d'une décision autorisée certaine, on est libre de suivre en pratique toute opinion vraiment probable, c'est-à-dire n'ayant jamais été réprouvée par l'Eglise et ayant pour elle des motifs réellement sérieux, soit de raison, soit d'autorité; et Ton n'est pas tenu de suivre celle qui serait plus probable^ c'est-à-dire qui aurait ou paraîtrait avoir des motifs plus forts. Les jansénistes et les rigoristes outrés afïirment qu'on n'est jamais libéré dune obligation dont on doute, s'il y a en sa faveur la moindre probabilité, et qu'il faut toujours faire le plus sûr pour ne pas violer une loi peut-être existante. Ce système, qu'on appelle le tutiorisme a été condamné par le Saint-Siège dans la 3« des 31 propositions frappées par Alexandre Vlll, le 7 décembre 1690. A l'extrême opposé est le Z<2j7i',î//2e, que les ennemis du probabilisme affectent de confondre avec lui, I et qui a été condamné par Innocent XI, le i 2 mars 1679, dans la proposition qui suit : « D'une I manière générale, nous agissons prudemment i toutes les fois que nous agissons en vertu d'une ^ probabilité, soit intrinsèque, soit extrinsèque, si faible qu'elle soit, pourvu qu'on ne sorte pas des limites de la probabilité, f) Les vrais probabilistes, ! en particulier ceux de la Compagnie, n'ont jamais soutenu pareille thèse. La contradictoire du probabilisme sain est le probabiliorisme ou le système d'après lequel, entre des partis inégalement autorisés par des raisons probables, on serait toujours obligé de suivre celui qui a pour lui le plus de probabilité. Le premier qui a, non pas inventé, mais formulé et prouvé le principe opposé, est un docteur dominicain, Barthélémy de Médina.

554 l-A COMI'A(.ME 1)K JESUS

Professeur de théologie à Salaiiianque vers 1577, il soutenait qu'il est toujours permis de suivre une opinion yriximeni jjroùable^ même si l'opinion contraire esl plus proOable. Quand il publia cette thèse dans son commentaire sur la I' II* de saint Thomas, en 1580, elle ne souleva aucune opposition, sans doute parce que, pratiquement, la plupart des théologiens l'admettaient depuis longtemps. En tout cas, de 1380 à 1656, la même doctrine est enseignée généralement dans presque toutes les écoles, notamment dans l'école thomiste. G'està peine si, dans cette période, on peut signaler deux auteurs qui l'ont combattue ; et, chose singulière, les deux sont Jésuites : le premier, Paul Goiuitolus (1559-1626), qui écrivit en 1609, a même mérité d'être plagié par Wendrock- Nicole dans les notes de sa traduction latine des Provinciales.

De fait, le probabiliorisme n'a jamais été oITiciellement interdit dans la Compagnie, comme l'a été par exemple la promotion physique; et si les Jésuites sont en grande majorité probabilistes, c'est d'abord parce que le probabilisme était la doctrine commune, lorsqu'ils sont venus; ensuite parce qu'il leur a paru le plus rationnel des systèmes servant à résoudre les cas douteux en morale. Leurs adversaires veulent absolument qu'il y ait en cela un calcul intéressé. Le prol)abilisme, dit-on, donne aux Jésuites le moyen de lavoriser largement, indûment, la liberté contre la loi; les facilités qu'ils oll'rirontpar là aux pénitents, attireront la foule à leurs confessionnaux et leur permettront ainsi d'établir leur domination sur les âmes. (^)ue les préférences des Jésuites pour le probabilisme viennent en partie de ce qu'il rend la confession moins redoutable, on n'y contredira

pas; et qui leur en fera un reproche, si d'ailleurs le système est légitime de tout point?

Pour montrer qu'il Test, il suffira d'indiquer un argument sur lequel les probabilistes, depuis Suarez [de Bon. et Mal. Act. hum., disp. 12, sect. 5 et 6), insistent le plus volontiers. Quand l'existence d'une obligation a contre elle une vraie probabilité, la loi qui l'imposerait n'est pas suffisamment promulguée ; or, c'est un principe de tous les droits, une loi n'oblige que quand elle est suffisamment promulguée. Cet argument vaut également, quelque forte que soit la probabilité pour l'obligation; car, comme s'exprime saint Alphonse de Liguori, « qu'une opinion paraisse à quelqu'un plus probable^ elle ne saurait pour cela faire loi, mais elle reste toujours simple opinion, parce que déduite d'un motif faillible, et ainsi elle n'a nullement la force d'obliger comme une loi » {De usa opinionis probabilis^ n. IX).

On n'a jamais rien opposé de sérieux à cet argument: il en résulte que le probabilisme est une règle légitime et sure, pour donner des décisions et pour se former la conscience dans les cas douteux.

Il est donc permis de le dire, la malveillance seule peut supposer que les Jésuites, en adoptant le probabilisme, n'ont eu que des mobiles intéressés. Pour qu'il y eût quelque fondement à l'imputation, encore faudrait-il que le probabilisme, tel que l'entendent les Jésuites, leur permît d'être plus accommodants que d'autres confesseurs, remplissant bien leur devoir. Mais en réalité, le probabilisme des Jésuites ne supprime ni ne diminue aucune obligation existante; il ne leur permet donc aucun accommodement, aucune concession contraires à la morale. Par suite, il ne leur

556 LA COMPAGNIE DE lÉSt'S

a|)porte niiciin avantage (si l'on peut ainsi parler) sur leurs collègues dans le ministère de la confession. A moins que ceux-ci ne prétendent imposer aux âmes des obli<^alions graves en dehors de toute loi certaine : ce que faisant, ils seraient justement abandonnés et ne sauraient trouver mauvais que les Jésuites agissent d'autre manière.

160. Le probabilisme et les théologiens Jésuites. — Mais du moins les Jésuites n'ont-ils pas étendu sansmesurele domaine du probabilisme, en même temps qu'ils minimisaient les conditions requises pour qu'une opinion soit probable et puisse être suivie ?

La vérité est que les principaux théologiens de la Compagnie ont travaillé peut-être mieux que personne à resserrer l'usage du probabilisme dans les limites oii il est vraiment légitime et bienfaisant pour les âmes. D'abord, ils ont nettement défini son domaine, qui est celui du licite et de l'illicite, ou de ce qui est permis ou défendu. Us ont montré qu'on aurait tort d'en appeler au probabilisme, là où une fin déterminée doit absolument être obtenue. Parsuite, dans l'administration des sacrements, il ne sera jamais permis d'employer des moyens purement probables, lorsqu'on en a de sûrs pour la validité. De même, un médecin sera toujours tenu d'employer les remèdes les plus propres à guérir ses malades.

Les théologiens jésuites n'ont pas déterminé moins exactement les comlitions de la vraie probabilité {ro[)inion. Bien avant les condamnations d'Alexandre Vil et d'Innocent XI, ils ont montré qu'une probabilité qu<dcouque, ou faible, no suffisait pas pour faire qu'un sentiment puisse être

suivi; il en faut une fondée sur des raisons vraiment sérieuses, c'est-à-diretelles qu'elles puissent motiver l'opinion prudente d'un homme instruit. Ce n'est pas un Jésuite qui a émis, et nul d'entre eux n'a jamais fait sien le principe du laxisme réprouvé par Innocent XI en 1679. Ni cette censure, ni aucune autre formulée par les papes, n'atteint le vrai probabilisme, tel qu'il a été exposé, défendu et appliqué par les principaux moralistes de la Compagnie. Et si quelques-uns de leurs confrères, moins doctes et moins prudents, ont donné lieu à de justes censures, ce n'est pas tant par leur théorie du probabilisme que par l'application qu'ils en ont faite. On peut avoir une excellente régie, sans être capable d'en faire toujours un usage heureux. L'emploi de la règle du probabilisme a ses difficultés spéciales, tenant à la délicatesse et à la complexité des questions morales et de conscience. Il demande beaucoup de pénétration et de jugement, si Ton veut déterminer la probabilité d'une opinion par le raisonnement; et non moins de science et de discernement, si l'on se contente d'en appeler aux autorités. Si donc des casuistes de la Compagnie ont mérité des reproches sérieux, comme nous l'admettons pour quelques-uns, en nombre infime par rapport à la multitude de leurs collègues, c'est qu'il y a eu chez eux insuffisance, ou éclipse à certains moments, de ces qualités indispensables : le principe du probabilisme n'en doit pas porter la peine.

Il n'est pas non plus exact que le probabilisme, ou son principe fondamental, ait été touché par les décrets d'Alexandre VII et d'Innocent XI ; seul le laxisme, qui en est l'abus, a été frappé. Il a fallu singulièrement exagérer la portée de ces condamnations pour leur faire produire une

LA COMPAr.XiE I)K JKSUS

impression <léfavôrable aux doctrines bénignes, ('e sont les déclamations des jansénistes qui ont le plus contribué à rendre ces doctrines suspectes à beaucouj) d'esprits s:ins attach»^ avec le parti. Gesprétendus sauveursde la moraleen imposaient, parle prestipre qui, pour le vulgaire, suit toujours les prédicateurs sévères, et par les merveilles d'austérité et de pénitence qu'on racontait de Port- Royal. Ils n'étaient pas moins puissants par la terreur qu'inspirait leur polémique, accablant les adversaires sous le ridicule, avec Pascal, ou s'efTorçant avec Arnauld et ()uesnel de les écraser par la violence dos accusations et des invectives. Le fait est que, depuis le milieu du xvii* siècle, on constate une tendance et comme une poussée générale, vers les principes de morale étroite, vers les pratiques rigoristes dans l'administration des sacrements de pénilenceet d'Eucbaristie. Les méthodes plus indulgentes sont en discrédit; surtout le probabilisme ne peut être nommé sans exciter l'horreur, comme cause de tous les méfaits qui se commettent à travers b; monde. Ces dispositions, outrées chez les jansénistes sectaires, existent plus ou moins accentuées dans une grande partie du clergé, en France particulièrement, mais pas exclusivement. Elles ont formé, à côté du jansénisme doctrinal, une sorte de jansénisme prati- (|U(\ Ce dernier, également funeste aux âmes, malgré les excellentes intentions de plusieurs de i ceux qu'il a séduits, a l'ait dans l'Eglise des ruines { que saint Alphonse de Liguori dé[)lorait encore, ) un siècle plus tard.

161. Actes de la Compagnie concernant les doctrines morales. — La ('.ompagnie de Jcsus n'a pas attendu t d être attacjuée violemment sur son enseignement i

moral, pour s'examiner fréquemment et s'assurer de la manière dont cette importante fonction était remplie par les siens. Les lettres des supérieurs et les décrets des Congrégations Générales prouvent la vigilance qu'on apportait en cette matière. Le Père Mutins Vitelleschi, en 1617, le Père François Piccolomini en 1651, le Père Goswin Nickel en 1654 et en 1657, comme plus tard le Père Paul Oliva, en 1667, 1675 et 1680, inculquent dans les termes les plus graves, aux professeurs et à ceux qui ont charge de les diriger, l'observation fidèle des prescriptions de l'Institut concernant la solidité des doctrines, spécialement en théologie morale. Et ils ont soin de leur expliquer que les règles ne leur permettent pas, pour fixer leur choix parmi les opinions, de se contenter en général d'une probabilité quelconque, mais leur commandent de s'attacher aux sentiments des docteurs les plus autorisés et à ceux qui favorisent davantage les bonnes mœurs et la piété. Ces lettres ne supposent nullement qu'un mal considérable existât déjà dans l'Ordre : au contraire, les Généraux ont toujours repoussé comme une calomnie les accusations prêtant une doctrine corrompue à l'ensemble ou à une partie notable de leurs subordonnés; mais ils ne se sont pas refusés à reconnaître des erreurs individuelles ; ils ont réprimé celles qu'ils ont constatées et pris des mesures pour en empêcher d'autres. Les reviseurs de livres, en particulier, ont été avertis à diverses reprises d'avoir à être plus sévères.

Les Généraux sont allés jusqu'à interdire aux théologiens de la Compagnie, comme trop peu sures, plusieurs propositions de morale que l'autorité ecclésiastique n'avait pas encore frappées. Le Père Aquaviva l'a fait en 1612, dans un décret

560 i.A compa<:nie dr jésds

ri<^oureux, qu(î les 8" et li" Congrégations ont conlinné et renforcé, et qui devrait sullirt? à <Jëfcndro la morale jésuite contre le reproche le plus outrageux qu'on lui ait fait, à savoir, de favoriser le libertinage. Il interdisait sous les peines les plus sévères d'accorder, de manière quelconcjue, la moindre probabilité à l'opinion, que tenaient encore de graves moralistes non Jésuites, et qui admettait une légèreté de matière dans les fautes pleinementconsenties contre la pureté chrétienne. En 1051. le l'ère Piccolomini proscrit pour les siens, entre autres thèses de philosophie et de théologie, plusieurs propositions de morale trop large, qu'on trouve plus tard presque toutes comprises dans les condamnations d'Alexandre VII et d'Innocent XI. La 11* Congrégation Générale, tenue en l()6l, donc encore avant ces condamnations, ordonna la confection d'un catalogue des opinions dangereuses en morale. Ce travail fut commencé par les soins du Père Oliva, et s'il fut terminé sous son administration, la publication alors en fut jugée superflue, les décrets du Saint- Siège étant venus dans l'intervalle.

Les précautions prises par saint Ignace dans ses Constitutions et la vigilance des supérieurs de la Com|)agnie n'ont pu écarter toute erreur des leçons et des livres de ses théologiens : le contraire eût été un miracle de premier ordre. Le résultat obtenu sullit à l'éloge de la Société et de ses chefs. Cependant, combien on leur a fait durement expier — et ce n'est pas fini — l'infortune d'avoir eu une d(»mi-tlou/.aine de docteurs justement censures, parmi des centaines d'autres, cjui sont sans reproche et même en honneur dans l'Eglise de Dieu !

162. — Plusieurs affaires où la Compagnie s'est trouvée intéressée, particulièrement en France, nous amèneront à mentionner souvent les confesseurs du roi. C'est le moment de prendre d'abord une vue générale de l'action des Jésuites dans les cours.

Ce difficile ministère, qui valut à la Compagnie moins de gloire humaine que d'âpre hostilité, a reçu son grand développement au xvii^ siècle, mais a commencé presque avec la Compagnie elle-même. Le premier souverain qui ait désiré un Jésuite pour confesseur en titre, est Jean 111 de Portugal. Les PP. Jean Miron et Louis Gonzalez de Camara, à qui il s'adressa, se refusèrent d'abord de toutes leurs forces, comme s'il s'était agi de recevoir une mitre ou un chapeau de cardinal. Outre la responsabilité qu'avait à porter le conseiller spirituel, ordinaire et attitré du prince, ils redoutaient, non sans raison, les inconvénients et les dangers de la vie à la cour pour des religieux. Cependant saint Ignace, après avoir entendu leurs objections, leur commanda, le i^' février 1553, au nom de la sainte obéissance, de satisfaire le roi. 11 leur rappelait « qu'ils devaient leur ministère à tous, aux grands comme aux petits, et que le bien à faire, dans le cas, était en proportion de Tinfluence que donnait le pouvoir royal. Le péril qu'ils y voyaient pour leur salut ^^ersonnel, un Jésuite peut le rencontrer dans tous les ministères de sa vocation; ce n'est pas une raison de les fuir, et il faut compter sur la grâce de Dieu, quand on procède avec intention pure, ne cherchant pas ses

Bkuc&£R. — La Compagnie de Jésus. Su

intérêts propres, mais ceux de Jésus-Christ ». Quant aux accusations d ambition qu'on l«Mir jettera, ils les réfuteront parieur conduite humble et mortifiée. Le saint Fondateur traçait ainsi la direction à suivre, quand d'autres princes demanderaient ce qu'il accordait a Jean III.

Des Jésuites ont donc servi de confesseurs aux rois de Portugal et a leur famille, depuis le milieu du XVI" siècle jusqu'au milieu du xviii'. En Espagne, ils n'ont été appelés à un poste semblable qu'au xviii' siècle, après l'avènement de Philippe V, qui amena comme confesseur le Père Guillaume Daubenton, Français, désigné à son pelit-fils par Louis XIV. Sous le successeur, la fonction fut remplie par un Jésuite espagnol. En Allemagne, tous les empereurs, depuis Fenlinand II (1619), et tous les ducs, plus tard t*l' < teurs, de Bavière, depuis (juillaume \' iir>7'. ont pris leurs confesseurs dans la Compagnie. Il en a été de même de j)res(jue tous les rois !<• Pologne. En France, Henri III, le premier, i • ulia sa conscience royale à un Jésuite, mais de façon plutôt intmiiiltenle, d'abord au Père Claude Matliieu, |)uis surtout au l^ère Emond Auger. Depuis Henri 1\ , qui dans les dernières années de sa vie demanda la direction spirituelle du Père Coton, les rois de la dynastie de Bourbon, jus({u'à Louis XV inclus, ont eu des Jésuites pour confesseurs en titre.

Si on ajoute aux Jésuites chargés de la conscience des empereurs et rois, ceux qu'il fallut souvent accorder, non seulem^^nt aux princei souverains, comme les ducs de Lorraine, d< Savoie, etc., mais encore aux autres membres des familles régnantes, on peut juger que les cours réclamaient de la Compagnie un nombre de sel

LES JÉSUITES COrSFESSEUKS DES ROIS 563

enfants considérable. Quoi qu'en puissent penser ses adversaires, elle a toujours regardé cette situation comme peu désirable pour elle et pour les siens; elle ne Ta acceptée que contrainte, et comme une charge que seul le dévoùment aux âmes, non l'honneur ou un intérêt humain, pouvait lui rendre supportable. Aussi bien elle a fait tout le possible pour que ses directeurs de rois ne prissent de leurs hautes fonctions que la peine, jamais un avantage personnel.

C'est à quoi tend avant tout l'instruction du Père Aquaviva aux confesseurs des princes^ que la 6" Congrégation Générale (1608) a approuvée et confirmée de son autorité (Decr. XXI). Il y est d'abord posé en principe, que le confesseur n'a droit à aucune exception, aucune dispense de la vie commune de ses frères, sinon en tant que sa charge l'exigera. Ainsi on ne lui permet pas de demeurer habituellement au palais du prince ; la 2^ Congrégation Générale l'interdisait déjà. Toutes les fois qu'il se trouvera dans un lieu où il y aune maison de la Compagnie, c'est là qu'il devra loger et recevoir de la main des Supérieurs ce qui lui sera nécessaire pour son entretien, sans aucune distinction.

Ensuite ou lui recommande de s'abstenir soigneusement de toutes les affaires politiques. On lui rappelle à ce sujet les sévères décrets de la 'V Congrégation Générale : aucun religieux de la (Compagnie ne peut, sans manquer très gravement à l'obéissance, s'immiscer dans les affaires politiques, ni s'en occuper, même s'il en est prié et pressé par les princes.

Néanmoins les confesseurs sont bien avertis de me pas croire que leur rôle se termine à entendre la confession du prince et, après une exhortation

564 LA COMPAUMK DE JÊSUb

quelconque, à lui donner l'absolution. « Lf» prince est tenu, dit le Père Acjuaviva, d'écoutei- de bon gré et patiemment tout ce que le confesseur, dans sa conscience, jugera nécessaire de lui faire observer, selon les circonstances. Il convient en eflet ({ue le Père ait la liberté d'exposer avec une religieuse franchise ce qu'il estimera utile pour le service de Dieu et du prince. Et il doit pouvoir lui parler, non seulement de ce qu'il sait par la confession de son pénitent, mais encore des choses entendues ailleurs, concernant les abus qui demandent remède. Ainsi pourront être empêchées des oppressions et diminués des dé sordres, qui ont lieu souvent [)ar la faute des ministres; car si cela se fait contre l'intention et la volonté du prince, celui-ci n'en est pas moins responsable et obligé en conscience d'y pourvoir. » On voit que, dans la pensée du Père Aquaviva, tout ce qui intéresse la conscience du souverain, même si cela touche à la politique, est du res-j sort de ses confesseurs et appelle leur sérieuse attention. Telle est, du reste, l'interprétation donnée à cet article et aux décrets correspondants des Congrégations par le Père Aquaviva luimême et par son successeur le Père Vitelleschi. Autre point, spécialement recommandé : se garder de transmettre ou d'appuyer des deman-' des de solliciteurs, quels qu'ils soient. Le confesseur, autrement, se rendra importun au prince] ou compromettra l'indépendance de son ministère sacerdotal. C'est dans la même vue dej sauvegarder cette indépendance, comme aussi la t pauvreté religieuse, que la (>* Congrégation (iénérale, en confirmant l'ordonnance du l*ère Aquaviva, insiste sur la défense aux confesseurs de recevoir des dons, pour en disposer à leur gré;

elle déclare que les Supérieurs eux-mêmes ne peuvent en donner la permission. Elle étend du reste cette défense aux autres confesseurs, aux prédicateurs, professeurs et à tous ceux qui peuvent se trouver dans un cas analogue.

Ajoutons que le Père Aquaviva veut que ces instructions soient lues au pénitent princier, pour qu'il sache bien à quelles conditions la Compagnie lui donne son ministère.

Ces prescriptions ne sont pas demeurées lettre morte.

La correspondance des Généraux avec les confesseurs des princes et les Provinciaux dont ils dépendent, témoigne abondamment de la vigilance qui s'exerce à leur égard. Si les « Pères de la cour » s'oublient parfois ou paraissent s'oublier, le Général est bientôt averti, et le rappela l'ordre, s'il y a lieu, ne tarde pas à suivre, plus ou moins accentué, suivant que le demande la cause, mais toujours ferme, sans compromis. Aquaviva n'héi sitait pas à déplacer des hommes très méritants, : quand il les voyait s'engager dans des affaires touchant trop à la politique. C'est bien à contre-cœur et pour ne pas désobéir aux papes Grégoire XIII et Sixte-Quint, qu'il laissa quelque temps le Père Possevin à ses négociations diplomatiques, pour lesquelles il était si demandé. Il imposa une retraite prématurée à la fois au Père Auger qu'on accusait de trop servir le roi Henri III, et au Père Claude Mathieu qu'employaient trop les chefs de la Ligue. Il fit de même pour le Père Henri Samier, qu'occupait à l'excès le désir de sauver Marie Stuart. Il n'aurait sans doute pas traité autrement le Père Edouard Persons, si, comme dans le cas du Père Possevin, il n'avait été arrêté par ■le respect des volontés pontificales.

56B I.A COMPAC.NIB DE JRflCS

Les successeurs du Père Aquaviva ne sont pas moins intraitables sur ce point. Le Père \ itelleschi, comme son prédticesseur, eut beaucoup à combattre, mais le fit sans trêve, contre le désir (les princes allemands de faire entrer leurs confesseurs dans leurs Conseils d'I-^tat. Et non seulement son successeur, l'austère Père Carafa, dans des cas semblables, suivit la même conduite; le doux Père Oliva réprimanda sévèrement le Père Manoël Fernandez, confesseur du roi de Portugal don Pedro II, pour s'être laissé nommer par le prince membre des Cortès. Le Père s'empressa de se démettre; mais le (iénéral, en recommandant au Provincial de Portugal de tenir à la stricte abstention de tous ses subordonnés dans les allaires politi(jues, n'omit pas de nommer comme ayant particulièrement à s'observer, outre P'ernandez, le célèbre orateur Antoine Vieira. plus exposé sans doute à s'oublier, vu la chaleur de son patriotisme et l'autorité universelle dont il jouissait.

163. Reproches faits aux Jésuites confesseurs dt rois. — En dépit de toutes les précautions, et de la réserve, gardée au moins par la grande majorité des Jésuites confesseurs et conseillers de rois, ce ministère de la Compagnie lui a valu beaucoup de violentes accusations. On ne peut tenir compte de celles qui sont manifestement portées ou répétées sans souci de la vérité, par des ennemis déterminés à charger les Jésuites de tous les crimes : tels les j)ol«'mistes protestants en général, et plus tard les jansénistes. A les entendre, tout ce qu'un prince a pu faire qui leur déplaît, s'il a un confesseur jésuite, c'est inspiré, mené par celui-ci qu'il Ta fait. Ces accusations se réfutent

elles-mêmes par leur exagération évidente. Il est pourtant vrai que ces adversaires de la Compagnie, qui furent en même temps des adversaires de l'Église et de la papauté, ont eu raison de penser que les confesseurs jésuites ne furent pas entièrement étrangers aux mesures prises à leur encontre. Ces confesseurs auraient manqué à leur propre devoir, s'ils n'avaient pas fait connaître à leur pénitent princier à quoi Tobligeait, pour la répression de l'hérésie, son titre de fils de l'Église. Ce n'était pas là matière politique, où il ne leur appartînt pas de faire entendre leur voix. Mais il ne faudrait pas attribuer à des conseillers jésuites toutes les mesures prises dans cet ordre par des souverains catiioliques. Leur intérêt même commandait à ces derniers de s'opposer aux envahissements du protestantisme : c'était une question de stricte défense : laisser la propagande de l'hérésie libre dans leurs domaines, c'était préparer à bref délai la ruine de leur souveraineté politique. Le jansénisme également ne pouvait être, aux yeux de Louis XIV, qu'un parti d'opposition, menaçant àla fois l'Église et l'État; il n'était guère besoin des Jésuites pour pousser contre lui un souverain aussi jaloux de son pouvoir absolu. Si, dans leurs répressions, les princes sont allés plus loin que ne le demandait la défense des intérêts de l'Église et de TÉtat, il n'a été prouvé dans aucun cas sérieux que les confesseurs jésuites doivent en être tenus responsables. On les voit, au contraire, souvent incliner plutôt vers la douceur et la conciliation. En Allemagne, le Père Martin Becanus donnait à l'empereur Ferdinand II, dont il était confesseur, une direction si modérée pour la tolérance à l'égard des protestants, qu'à la cour pontificale on le jugeait trop

568 l'A rOMPACME DB JESUS

accommodant. Si, en Angleterre, Jacques II souleva contre lui tant de colères et finalement rinsurreclion de ses suj(^ls protestants par sa p(»liti(jup religieuse maladroite, ce ne fut pas la laute du Père Petre : l'infortuné prince s'obstinait à vouloir combler d'honneurs ce Père malgré lui, mais négligeait de suivre ses plus sages conseils dans le gouvernement. En France, la révocation de l'édit de Nantes a été décidée par Louis XIV, très vraisemblablement, contre l'avis du Père de la Chaize. Et non seulement ce dernier, mais encore les autres confesseurs jésuites, ont au moins autant contribué à adoucir qu'à exciter les rigueurs ollicielles contre les jansénistes.

Pour ce qui concerne la conduite privée des Jésuites, placés dans des situations si exposées, la régularité de leur vie et leur désintéressement personnel ont à peine été sérieusement attacjués, si l'on ne veut pas tenir compte des libelles du plus bas étage. Il est vrai qu'ils ne se sont pas désintéressés des œuvres de leurs confrères, et on leur a souvent fait un crime d'en avoir favorisé le développement par leur haute influence. Tout spécieux qu'ils paraissent, de semblables reproches, en général, n'ont pas de raison d'être. Les Jésuites confesscnirs des rois seraient coupables, s'ils faisaient servir les faveurs du prince à enrichir les maisons de leur Ordre, à y porter le luxe et les commodités d'une vie facile; mais ce n'est pas ce qu'ils ont fait, et l'on ne saurait les bhUner de soutenir et de multiplier, fût-ce aux mains des Jésuites, les établissements utiles à l'Église et à l'Iltat, tels que les collèges, les séminaires, les missions à l'intérieur et en pays infidèle. En cela même, d'ailleurs, ils ont observé une sage discrétion, qui leur était commandée par une

vulgaire prudence, aussi bien que par les instructions de leurs Supérieurs.

Un grand sujet de récriminations contre les confesseurs de rois a été fourni par le transfert d'anciennes fondations religieuses aux établissements de la Compagnie. 11 s'agit surtout de quelques monastères d'Allemagne qui, abandonnés à l'époque de la Réforme protestante, ou depuis longtemps presque vides et sans vie régulière, furent supprimés par le Saint-Siège et affectés, avec le restant de leurs revenus, à la fondation ou à l'entretien des collèges ou des séminaires. Les Ordres dont ces monastères faisaient primitivement partie, et qui n'avaient pas pu les maintenir en état, ne laissèrent pas souvent de se plaindre très vivement, comme s'ils étaient dépouillés par les Jésuites. Cependant ceux-ci, conformément aux avis que leur donnait déjà saint Ignace et que répétèrent tous ses successeurs, ont presque toujours évité avec soin d'exprimer un désir pour ces sortes de désaffectations, ou d'intervenir dans les tractations qui les précédaient. C'étaient les princes, soit ecclésiastiques, soit laïques, et les nonces du Saint-Siège eux-mêmes, qui demandaient au Souverain Pontife de transférer ainsi une part du domaine ecclésiastique, ne fructifiant presque plus pour l'Église, à des œuvres dont l'utilité, voire la nécessité pour elle, était manifeste. Les Jésuites se contentaient de recevoir ce qu'on leur offrait régulièrement, avec la charge d'employer le tout, non à leur commodité personnelle, mais au service de la religion. Il est établi d'ailleurs que, ni les vieux monastères, ni les prieurés dont on leur a attribué les revenus, ne les ont élevés à la richesse.

Si les Jésuites confesseurs des rois, dans

570 LA COMPAr.ME DB JÉSUS

l'ensemble, n'ont pas mérité de graves reproches pource qu'ils ont fait, on mériteraient-ils davantage pour ce qu'ils n'ont pas lait et qu'ils auraient du faire ? Ici encore, certains critiques sont peu raisonnables dans leurs exi^^ences. Ils parlent comme s'il appartenait à ces confesseurs d'empêcher toutes les fautes, toutes les erreurs de leurs pénitents princiers et, par suite, comme s'ils avaient la faculté, non seulement de leur faire faire ce qu'ils voudraient, mais encore de les pourvoir des qualités que la nature leur a refusées. Qu'on se borne donc à demander aux Jésuites des cours d'avoir rempli leur devoir, et l'on en signalera diflicilement un seul qui ne l'ait fait consciencieusement, souvent de manière remarquable.

Le secret de la confession couvre la plus grande partie du bien que les directeurs jésuites ont tait aux princes et, par une conséquence naturelle, à leurs peuples. Cependant nous avons déjà pu indiquer plus d'un fruit de leur action et nous en trouverons encore plus dans la suite de cette histoire.

/. — AFhAinES POLITICO'HEUGIEUSES EX F H AN CE

164. Les Jésuites confesseurs de Louis XIII. — Alors que la Gompa«^^nie de Jésus en France était en butte à tant d'attaques, Louis XIII ne pouvait mieux lui marquer son estime et sa confiance qu'en lui conservant, comme il l'a fait toute sa vie, la direction de sa conscience royale. Il n'a pas appelé moins de dix Jésuites successivement

à être ses confesseurs en titre, depuis le Père Coton, que son père avait déjà chargé de son éducation religieuse, jusqu'au Père Jacques Dinet qui l'assista à la mort. Le grand nombre et le fréquent changement de ces directeurs ne prouve pas l'inconstance dans les sentiments, mais la dépendance que le prince subissait même dans les choses intimes.

C'est son favori Luynes qui décida Louis XIII, non sans résistance, à se priver des services du Père Coton (1617) et du Père Jean Arnoux (1621). La seule cause de leur disgrâce fut qu'ils crurent devoir éveiller chez le roi des scrupules sur la conduite que celui qui le dominait lui faisait tenir, notamment à l'égard de sa mère, Marie deMédicis. Les confesseurs qui suivirent eurent à satisfaire, en même temps que le royal pénitent, son toutpuissant ministre, Richelieu. Le Père de Séguiran, qui avait succédé au Père Arnoux (1622), ne put remplir longtemps la seconde, la plus difficile des deux conditions. Il fut remplacé en 1625 par le Père Jean Suffren, déjà confesseur de la reinemère, qui paraît avoir été plus heureux, grâce à une humilité profonde, à une réserve poussée aux dernières limites dans toutes les affaires que le cardinal désirait régler lui-même. D'ailleurs jusqu'en 1631, où le Père Suffren fut laissé libre par le roi pour accompagner la malheureuse Marie de Médicis dans ses exils, le gouvernement de Richelieu ne prêtait pas aux dures critiques qu'en fera plus tard le Père Caussin. Il s'était occupé surtout de réduire les protestants de France et n'avait pas encore ouvertement partie nouée avec ceux d'Allemagne. Même ce n'était pas contre son gré. apparemment, ni en dehors de son inspiration, que le Père Suffren, en 1629, écrivait au

r)72 I.A COMPACNIB HE JESUS

Père Lamormaini, confesseur de l'empereur Ferdinand II, pour savoir par lui sur quelles hases son souverain conclurait une entente durable avec la France. Et le choc hostile entre les deux puissances, qui peu après se produisit en Italie, et qui eut ensuite des conséquences si graves en Allemagne, ce n'était pas la France qui l'avait cherché : le Père SulTren lui-même, dans une autre lettre au Père Lamormaini (5 février 1630), justifia franchement Faction de Richelieu en cette affaire du Mantouan.

Durant les longs et tristes démêlés entre Louis Xlll et sa mère, le Père Suffren garda toujours la confiance de Fun et de l'autre, et ne songea qu'à les rapprocher en évitant scrupuleusement de s'allier à aucun des partis politiques qui compliquaient la querelle. Après lui, deux autres confesseurs, les Pères Maillan et Gordon, se succédèrent en moins de six ans ; puis, en MVM, le Père Nicolas Caussin l'ut choisi par le cardinal, contre l'avis de ses supérieurs, qui lui reconnaissaient bien assez de vertus et de science, mais non assez d'expérience et de prudence pour des fonctions si dilliciles. Quoiqu'il ait justifié ces craintes, on doit admirer le courage avec lecjuel le Père Caussin, contrairement à tout ce que Hichelieu attendait de lui, a osé s'attaquer au ministre, si implacable à ses adversaires. Il n'ignorait pas en eflet ce qu'il risquait, en cherchant à inquiéter la conscience de Louis XIII sur la politique du cardinal. Le roi entendit, non sans une vive émotion, la censure impitoyable qu'il lui en fit, notamment en ce qui concernait le cruel traitement infligé à la reine-mère, l'abandon où Louis laissait sa jeune femme, Anne d'Autriche, les souffrances du peuple pressuré pour subvenir aux

frais d'une guerre prolongée sans nécessité, les alliances immorales avec les protestants d'Allemagne, de Suède, de Hollande, et celle qui se préparait avec les Turcs, etc. Mais l'ascendantdu grand ministre et l'éloquence avec laquelle il savait justifier tous ses actes, eurent bientôt triomphé des scrupules éveillés par le confesseur, qui, en punition de sa franchise, était exilé à Quimper-Corentin. Les critiques du Père Caussin n'étaient pas sans fondement et sa charge l'autorisait certainement à les présenter : elles auraient peut-être eu plus d'efficacité, s'il avait pu n'y mêler aucune exagération, et les soutenir d'un zèle plus mesuré, ne ressemblant pas à de la passion contre l'homme qui avait déjà tant fait pour la grandeur de la France.

L\ Compagnie sous Louis XIV (1643-1715)

Nul souverain peut-être n'a témoigné plus de faveur à la Compagnie que Louis XIV. En retour, elle a contribué à la grandeur de son règne pour une part honorable, nous le constaterons dans ses œuvres et dans les hommes qu'elle a produits ou formés durant ce siècle. Toutefois cette haute faveur a eu sa contre-partie; elle a mis parfois les Jésuites dans des situations très délicates, et puis leurs ennemis s'appliquèrent à la leur faire chèrement payer.

165. Suite de Taffaire du Jansénisme (1661-1669). — Les mesures prises parl'épiscopat français, d'accord avec le Souverain Pontife, et appuyées par l'autorité royale, semblaient présager une prompte fin de l'hérésie en France. Tous les ecclésiastiques, avant de pouvoir recevoir les ordres ou entrer en possession d'un bénéfice, étaient obligés

574 LA compa(;nib de jésus

de sip^nor un formulaire condamnant les cinq propositions (Je Jansonius ; établie par Tasseniljlée du Clergé en 16fU, cette injonclion est sanctionnée par déclaration du roi (13 avril). Le parti chercha d'abord à détourner le coup par un semblant d'^ccommodeinent. Des conférences furent organisées (1662-1663), par la médiation de l'évéque de Comminges, entre le Père Ferrier, alors professeur de théologie à Toulouse et qui sera plus tard con- Tesseur de Louis XIV, et quelques-uns des principaux docteurs jansénistes : elles n'aboutirent (ju'à une déclaration équivoque de ces derniers, sur laquelle le pape refusa de se prononcer. A la demande du roi, Alexandre VII, par la constitution Apostolici regiminis (15 février 1665), approuve pour le fond le formulaire de l'assemblée de 1661 et en ordonne la signature. Malheureusement alors commence une scission entre les évêques : quatre prélats, dans leurs mandements pour la signature, introduisent la distinction janséniste entre le fait et le droit, déclarant que TEglise exige la soumission intérieure du jugement à sa décision sur le droit, mais se contente du silence respectueux sur le /ait de Jansénius. Le pape et le roi désirent leur faire le procès ; seulement l'accord sur la procédure est retardé par les exigences des libertés gallicanes. Dans l'intervalle, Alexandre Vil meurt (22 mai 1667), et le nouveau pape Clément IX reçoit, le 1" décembre 1667, une lettre de dix-neuf autres évêques, exprimant leur sympathie pour les quatre récalcitrants. En même temps un nouvel accommodement est négocié par trois de ces prélats amis, poussés par Le Tellier et Lionne, deux des principaux ministres du roi. l'un favorable aux jansénistes, l'autre ludiilercnl a la question doctrinale

et ne songeant qu'à débarrasser le gouvernement d'une affaire ennuyeuse. Les quatre évêques se laissent finalement amener à donner une signature du formulaire, sans restriction exprimée, et à écrire au pape une lettre, conçue dans les termes du respect et de la soumission. A la lecture de ces pièces, qu'il a reçues le 25 septembre 1668, et sur les assurances de son nonce et des prélats médiateurs, Clément IX se persuade que les quatre évoques ont souscrit « purement et simplement », et en exprime sa satisfaction à Louis XIV. Aussitôt un arrêt du Conseil du Roi est publié, qui met fin au procès et interdit à l'avenir toutes les contestations sur le jansénisme. C'est ce qu'on a appelé la Paix de Clément IX.

Cependant le pape ne tarde pas à apprendre que les quatre évêques, en signant et faisant signer le formulaire dans leurs synodes diocésains, ont, depuis leur prétendue soumission pure et simple, donné à leurs prêtres etfait insérer dans les procèsverbaux de cet acte une déclaration, où ils maintiennent expressément la distinction du fait et du droit, et n'exigent pour le fait relatif au sens de Jansénius et de son livre que la soumission du silence respectueux. Le Souverain Pontife ne pouvait guère douter qu'il n'eût été indignement trompé; il dut en être convaincu tout à fait, en entendant les jansénistes triompher de la « paix » < obtenue, comme d'une victoire qui ne leur avait » coûté aucun sacrifice. Néanmoins, la chose exai minée dans une congrégation de cardinaux, il parut qu'il valait mieux ne pas approfondir, ni recommencer un débat et que le pape pouvait sauver les responsabilités du Saint-Siège. Dans sa réponse aux quatre évêques. Clément IX affirmerait qu'attaché fortement aux constitutions

57g la coMPA<;Niii: dk j^sus

(le SCS prédécesseurs, il n'aurait jamais admis « aucune exception ou restriction quelconque » dans la signature du formulaire, et que c'étaient les assurances reçues, de leur parfaite et sincère soumission, (jui le déterminaient à leur rendie sa bienveillance. C'est ce que le Souverain Pontife leur écrivit en effet, le 19 janvier 1669.

Durant toutes ces louciies négociations, le Père François Annat, confesseur du roi depuis 1654, n'avait jamaisété consulté, ni par Louis XIV, ni par le nonce du pape lui-même; les ministres avaient fait entendre à l'un et à l'autre qu'il était essentiel de tenir les Jésuites complètement à l'écart, parce qu'ils ne chercheraient (ju'à entraver la pacification si désirable. La paix, telle qu'elle était conclue, donnait aux Jansénistes ample occasion de célébrer la déiaite de leurs grands adversaires. Le plus grave pour les Jésuites fut que désormais ils ne purent plus combattre l'hérésie ni les hérétiques, sans faire penser et dire qu'ils étaient les ennemis de la paix accordée par Rome, et éternisaient la guerre par entêtement orgueilleux pour leurs doctrines|)arliculières. Hien des personnes, en tlehors du jansénisme sectaire, se laissèrent prendre à celte accusation, habib^ment [)r()pagée par le parti. Ses grands chefs et docteurs, Arnauld, (^uesnel, ex ploitant les obscurités de l'affaire de la « paix d (élément IX »>, pourront ré[)éter sans relAche et faire admettre à beaucoup de gens simples que 1 jansénisme ne fut jamais qu'un fantôme inventé par les Jésuites.

166. Conflits entre le pape et le roi. — Les conHiU de Louis XIV avec le Saint-Siège sont la grande tache de son règne. Par suite de leur position

AFFAIRES POLITICO-RBLIGIEUSES DE FRANCE o7/

auprès du roi, les Jésuites se sont vu attribuer dans ces regrettables incidents une responsabilité exagérée. On a déjà pu le comprendre par l'histoire de la Paix de Clément IX, Louis XIV était loin de suivre toujours, bien plus il ne demandait pas toujours les avis de son confesseur, même dans les affaires religieuses. Dès qu'était en cause le gallicanisme, c'était chez le prince comme un parti pris de défiance systématique à l'égard de ses directeurs Jésuites. Comment s'était formée en lui cette disposition d'esprit? Sans doute par l'éducation des maîtres gallicans que lui avait donnés Mazarin ; par l'influence des leçons et des exemples de ce ministre lui-même, qui, tout Italien qu'il était, n'avait rien gardé des principes ultramontains; enfin surtout, par la logique de l'absolutisme que Louis XIV a pris pour règle de son gouvernement. D'ailleurs, l'attachement du roi aux idées gallicanes s'autorisait du sentiment concordant, non seulement de ses ministres et des magistrats les plus intègres de ses parlements et des autres cours de justice, mais encore de la totalité des évêques de France et des docteurs des Facultés de théologie, à l'exception d'un petit nombre d'élèves des Jésuites. Quelle pouvait être l'influence des confesseurs, quand ils devaient aller à l'enccfntre de ces obstacles, pour soutenir les demandes des Souverains Pontifes? Comme le dira le Père de la Chaize au nonce Ranuzzi, qui le priait d'insister auprès du roi pour le retrait des quatre articles de 1682, « Sa Majesté était si fortement impressionnée et prévenue, et lui-même tellement liscrédité en cette matière, que toutes ses représentations à ce sujet demeuraient sans elfet ». Ils if ont pas pourtant négligé de parler comme leur

Bkucker. — La Compagnie de Jésus. 37

devoir les y ohli'^eait : s'ils n'ont pas réussi à |)rëvenir ou à apaiser proniptement toutes 1rs IVicheuses querelles, il convient de leur tenir compte des diflicultés de la situation; et alors on pourra reconnaître que tous ont su au moins empêcher beaucoup de mal, en arrêtant plus d'une ibis Louis XIV sur des pentes funestes, où d'autres conseillers et son orgueil tendaient à le précipiter.

167. Interventions du P. Annal. — La première aO'aire qui troubla sérieusement les relations entre le pape et le roi fut celle des insultes faites par les gardes corses à l'ambassadeur de France à Home (1GG2). La religion n'y était pour rien : Louis XIV eut le tort d'exiger du Saint-Père, avec trop de hauteur et par la force, une réparation due; mais Alexandre VII avait trop tardé à la lui offrir. Le Père Annat, alors confesseur du roi, fut assez heureux pour aider à la réconciliation d'une manière qui satisfit les deux contendants. Le Souverain Pontife lui adresse de vifs remerciements par un bref du 16 octobre 1()(»4. Cependant le Père Annat, écrivant au Père (iénéral Oliva, mais sachant que ses paroles iraient jusqu'au pape, n'avait pas craint de faire valoir fortement, quoique res|)ectueusement, les justes réclamations du roi de France.

Vraisemblablement il y eut répercussion de ce différend dans le bruit qui se lit en Sorbonne, puis au Parlement, en 1G(k^, pour des thèses sur l'infaillibilité du pape. Dès lOGl, une thèse sur ce sujet, soutenue au collège de Clermont a Paris el dirigée spécialement contre les Jansénistes, avait ])r()vo(|ué de la part de ceux-ci une pluie de libelles. Le Père Annat, dont la plume, même

AFFAIRES POLITICO-FELIf.IErSES DE FRANCE 579

depuis qu'il était confesseur du roi, ne s'épargnait pas, notamment dans de petits écrits visant à démasquer les subterfuges des obstinés disciples de l'évêque d'Ypres, intervint surtout pour établir en quelques pages le vrai sens de la thèse, qui, à dire vrai, n'était pas très bien formulée. Un incident plus grave s'éleva pour les thèses qui devaient être soutenues en Sorbonne, le 19 janvier 1663, par un ancien élève des Jésuites, le bachelier Drouet de Villeneuve, sous la présidence d'un docteur également élève et congréganiste du collège de Clermont, M. Vincent de Meurs, futur premier supérieur du Séminaire des Missions Etrangères. Dénoncées au Parlement avant la soutenance, ces thèses furent supprimées par un arrêt du 22 janvier, comme élevant indûment l'autorité des papes au-dessus de celle des conciles. Pour achever son incursion sur le terrain doctrinal, la Cour força la Faculté de théologie d'enregistrer cet arrêt. Puis la Faculté, ne voulant pas laisser suspecter son attachement aux doctrines gallicanes, crut devoir donner une déclaration de ses sentiments sur le pouvoir du Souverain Pontife. Cette déclaration en six propositions, qui sont comme une première ébauche des quatre articles de 1682, fut sanctionnée par un nouvel arrêt du Parlement (29 avril) et par une déclaration du Roi (4 août), et par là érigée en loi de l'enseignement public. Tandis que Louis XIV se dispensait ainsi de suivre les directions de son confesseur, dans sa politique en faveur du gallicanisme, il s'en écartait encore davantage dans sa vie privée, dont les désordres commençaient avec sa passion pour i M"^ de la Vallière. Aussi le Père Annat était heureux d'obtenir en 1670 la permission, souvent

rlomandée,de quitter la Cour. Il mourut d'ailleurs peu après (14 juin 1670).

Il eut pour successeur le Père Jean lerricr (1614-1632-1674), que nous avons déjà rencontré travaillant avec l'évêque de Goniininges à un a accommodement » avec les Jansénistes. La mort l'enleva à ses fonctions après quatre ans, le 29 octobre 1674.

168. Innocent XI et le P. de la Chaize. — Au moment où le ministère auprès du grand Koi devenait de plus en plus ardu, il vint aux mains d'un homme dont le caractère est discutable, surtout à cause du contraste avec le caractère du pape qui, presque à la même date, entrait dans une longue lutte contre Louis XIV. Le Père François de la Chaize (1624-1649-1709), pour maintenir ou ramener dans le devoir le monarque, si plein du sentiment de sa grandeur et de sa puissance presque sans bornes, comptait principalement sur la douceur insinuante, aidée des « tempéraments » les plus larges que permettrait la loi divine. Innocent XI (167(>-1('>S9) est du ly()e des pontifes les plus intransigeants du moyen âge : que le roi de France lui paraisse avoir pris une mesure contraire aux droits de ri']glise, il la relèvera sans ménagements, et ni sollicitations ni menaces ne pourront l'amènera la ratifier ni lui ar- \ radier la moindre concession. Il faut certes lulmi- 1 rer le courage avec le(|uel ce pape a tenu tète à un j)areil potentat durant tant d'années : il n'en est pas moins vrai (jue plusieurs de ses contemporains, des [)lus dévoués au Saint-Siège et à Innocent XI personnellement, ont fini par juger sa j raideur excessive. Tel, au reste, a du rire le sen- 1 timent de ses successeurs, qui ont accorde la plut i

grande partie de ce qu'il avait refusé. Quoi qu'il en soit, avec des dispositions si différentes de part etd'autre, il était difficile au Père delaChaize de faire tout ce qu'Innocent XI attendait du confesseurde Louis XIV. Le pape s'est plaint souvent, non sans dureté, que le Père mît trop peu de zèle à éclairer le roi sur l'irrégularité de ses actes de gouvernement, enparticulier de ses empiétements sur le terrain ecclésiastique. De son côté, le Père de la Chaize affirmait que sa conscience ne lui reprochait aucune négligence dans l'accomplissement de ce qui lui apparaissait comme son devoir de confesseur. Il est certain qu'il n'avait pas de ce devoir la même conception que le Souverain Pontife : il ne se sent pas obligé d'inquiéter le roi dans tous les cas où, d'après Innocent XI, Louis agit mal. Souvent, en effet, ou il juge que l'affaire n'est pas de sa compétence, ou il croit savoir que le roi a de sérieuses raisons pour justifier son action; car (c dans les affaires ecclésiastiques, disaitil, Sa Majesté demandait aussi conseil à d'autres personnes sages et compétentes, et quand celles-ci avaient donné leur avis et le roi pris ses déterminations en conséquence, lui Père de la Chaize ne pouvait plus et ne voulait plus y entrer ».

169. Affaire de la Régale. — Sans doute le Père de la Chaize a eu parfois trop bonne opinion de son royal pénitent. On peut l'admettre surtout en ce qui concerne la régale.

Ce n'est pas que le Père de la Chaize ait aidé en rien à la naissance du différend, par lequel commença la guerre entre Innocent XI et le roi, et qui se prolongea, sans rien perdre de son acuité, pendant tout le pontificat. La mesure qui en a été [occasion est en effet antérieure de deux ans à

582 1.4 COMPACNIE D?. JESUS

l'entrée en charge du Père de la Ghaize. C'est en i873 (10 février) qu'une déclaration royale étendit à tous les diocèses de France la régale, à Inquolle la plupart étaient depuis longtemps assujettis. Klle consistait daus le droit pour le roi de percevoir les fruits du temporel des évêcliés et de nommer aux Ijénéfices épiscopaux durant la vacance des sièges. Le 2* concile de Lyon avait défendu, sous peine d'excommunication, d'y soumettre les églises (jui en étaient ex<'m[)tes à la date de 127^1. Le gouvernement de Louis XIV rcigardait la régale non comme une concession de ri^glise, mais comme un droit de la couronne ; et Ton doit reconnaître qu'en même temps qu'il la généralisait, il y introduisait, même pour les diocèses où elle existait dryd régulièrement, d'utiles corrections, tendant à la dépouiller de ce (|ui avait Tair d'une ingérence du pouvoir royal dans le « spirituel », pour ne lui laisser que le « temporel ». Ces corrections, consenties à la requête des assemblées du Clergé de France, étaient sans doute ce qui fraj)pait surtout le Père de la Chai/ , alors (jue, dans une lettre adressée au Père (iéneral Oliva, mais destinée à passer sous les yeux du pape, il croyait pouvoir alïirmer que l'extension avait été faite après la délib»''ration la plus sage et avec le respect scrupuleux de tous les droits fn mai 1678). Innocent XI au contraire, da: ses brefs à révr<|ue de Pamiers (\ janvier et 2 août l(>7y),dira qu'elle a été décrétée «contre toutes les règles du droit humain et divin >». Cependant, parmi les évéques de l'rance, deux seulement avaient fait opposition : deux des quatre (|ui avaient refusé leur signature pure et simple au formulaire contre Jansénius, à savoir rév«''(|ue d' Met. Nicolas Pavillon, et «eliii de Pamiers, l^nn» ois Canb't. le

AFFAIRES POLITICO-RELÎCIEI'SFS DT: 1 RANGE '83

premier étant mort en 1677 et le second en 1680, la résistance ne subsista plus que dans le diocèse de Pamiers, où Dom Jean Gerle, vicaire capitulaire, la continua énergiquement, en dépit de sa condamnation à mortpar le Parlement de Toulouse et de son exécution en effigie. Les prélats de l'assemblée du Clergé, le 3 février 1682, déclaraient consentir à l'extension orénérale de la réo^ale et priaient le Souverain Pontife de l'accepter pour les mêmes motifs qui avaient inspiré leur conduite. Bossuet écrivait à ce sujet, le 6 février : « Xous n'avons pas cru pouvoir aller jusqu'à trouver bon le droit du Roi, surtout comme on l'applique à présent : il nous suffit que le nôtre, quelque clair que nous le croyions, est contesté et perdu; et ainsi que ce serait être trop ennemi de la paix que de le regarder tellement comme incontestable, qu'on ne veuille pas même entrer dans de justes tempéraments, surtout dans ceux ouTEirlise a un si visible avantaofe. » C'est sur ces « tempéraments » ou amendements à la régale, avec l'amour de la paix, que l'assemblée comptait le plus pour déterminer le pape à se rendre lui aussi au fait accompli. Le terrible bref par lequel Innocent XI lui répondit, le il avril 1682, lui montra son illusion; il était fait également pour éclairer le Père de laChaize. Le Vicaire de Jésus- Cliristfut plus sensible que ne Pavaient été le Père confesseur et les évêques à la prétention abusive, que l'autorité royale manifestait, de trancher, comme en vertu d'un droit lui appartenant, des questions du domaine ecclésiastique. Les « intentions sijustes » du roi, que l'on croyait voir jusque dans ces empiétements, et les bienfaits dont l'Eglise lui était par ailleurs redevable, pouvaient couvrir l'incorrection de ses procédés aux veux

584 LA rOMPAfîNIB DR JHSU»

(lu l*ère de la Chai/e et des prélats : le pape, lui, ne voulait point j)ayer les services rendus à la roli^i<jn |)ar le sacrilice des droits de son autorité. Le Père confesseur doit donc, semble-l-il, [)artager avec l'épiscopat français le reproche de n'avoir pas fait sentir assez à Louis X\\ la gravité, par ce côté surtout, de Tairaire de la régale; en cela, il aurait a[)paremment pu, et dû, seconder mieux les elforls du Souveraiu Pontife. Mais d'autre part, si Ton considère l'objet matériel du débat, à savoir l'extension de privilège demandée par le roi, on ne peut guère s'empêcher de voir un excès de rudesse dans le refus constant opposé par le pape. Ainsi pensait, entre autres personnes non sus|)ectes, laustère évêque de Grenoble, Le Camus, si estimé d'InnocentXI, qui le fit cardinal contre le gré de Louis XIV. Comme il l'écrivait déjà à Mgr Caulet, en 1G79, et comme il le répète souvent dans des lettres adressées aux principaux conseillers du Souverain Pontife, la question n'intéressait nullement la foi et pouvait être réglée sans dommage pour l'Eglise \MiT des tempéraments, auxquels les ministres royaux n'étaient pas contraires : dès lors elbî ne lui paraissait pas mériter une opposition intraitable des évêques et du Saint-Siège. Le nonce à Paris lui-même, ilans ses dépêches ehilfrées, se croit obligé plus d'une fois d'avertir le secrétaire d'Ltat du pape que tous les ze/anfi, ou catholi(jues allaehés au Saint-Siège, en Fran( e, souhaitaient de la part du Souverain Pontife moins de rigueur, et que, pour ce qui concernait en particulier la régale, ils étaient persuailés (jue si le j)ape voulait l'abandonner, d'autres différends avec le gouvernement français, plus graves de leur nature, seraient facilement aplanis.

170. Les Jésuites dans les incidents de Pamiers. — Nous ne dirons qu'un mot des incidents que la régale a occasionnés dans le diocèse de Pamiers. Le Père de la Chaize et d'autres Jésuites ont été accusés comme auteurs ou instigateurs de toutes les violences exercées contre les prêtres, qui ont osé résister à l'intrusion schismatique des régalistes dans l'adminislration de leur église. Si on cherche les preuves, on trouve toujours, avant tout et pour tout, la supposition tacite ou exprimée que le Père de la Chaize et les Jésuites gouvernent, sous Louis XIY, l'Église et même l'Etat. 11 faut savoir que, si beaucoup d'antirégalistes furent loin d'être jansénistes, ce sont pourtant les jansénistes qui ont le plus soutenu l'antirégalisme de leur plume : bien moins par souci de la liberté de l'Eglise, que parce que la secte trouvait son intérêt à la désunion du pape et du roi. Et la tactique ordinaire du jansénisme exigeait que tout ce que les ministres royaux pouvaient commettre d'excès de pouvoir et d'abus de force, à propos de la régale, comme dans toute autre affaire, fut mis à la charge des Jésuites et spécialement du Père confesseur.

Pour donner un exemple de ces imputations gratuites, une des mesures que les libellistes ont le plus exploitées pour l'attaque contre le Père de la Chaize est la suppression par le gouvernement royal de l'Institut des Filles de VEnfance, congrégation fondée à Toulouse par Mme de Mondonville pour l'éducation des jeunes filles. On Taccusait d'avoir imprimé clandestinement des livres contre la régale : « ce qui n'est pas vrai, mais ne serait pas une chose mauvaise », écrit le secrétaire d'État d'Innocent XI (17 septembre 1686). Quoi qu'il en soit du grief allégué, la suppression s'était faite

586 LA compa«;mk de jésus

trop irrégulièrement pour ne pas exciter la plainte légitime d'Innocent XL Mais s'il est vrai (jue le Père (le la Chaize composait avec l'archevêque de Paris et un ministre, M. de Châteauneiif, la commission chargée par le roi de l'examen de cette aflaire, il ne l'est pas moins que le confesseur s'est prononcé contre la suppression. Le nonce Gualterio, à qui le Père de la Chaize lui-même l'a assuré, déclare, écrivant au pape Clément XI, avoir vérifié par une enquête expresse la véracité de l'assertion.

Voilà comment s'écroulent les accusations qu'on peut contrôler. Pour pouvoir indiquer quelques faits plus ou moins précis à la charge des Jésuites, dans ses virulentes lettres et ordonnances, Dom Cerle a été réduit à ramasser des intempérances de langage commises par de « jeunes régents », ou à répéter des contes de femmes.

L'incident le plus grave, si l'on s'en rap[)orte aux adversaires des Jésuites, serait celui du bref d'Innocent XI contre le vicaire capitulaire intrus de Pamiers (P"" janvier 1681). L'authenticité de ce bref ayant été contestée, le pape en fit envoyer une copie par le Père Général Oliva aux Supérieurs provinciaux des Jésuites de Toulouse et de Paris, avec injonction de le publier et d'en certifier l'authenticité. Les provinciaux l'auraient livré au procureur général: ce qui, suivant Dom Cerle, était « déférer au Parlement le Souverain Pontife, |)our le faire condamner comme un ennemi de riUat, qui veut renverser les lois fondamentales (lu royaume ». La vérité est que le paquet du Père (iénéral avec le bref fut saisi parla police royale chez le provincial de Toulouse, avant qu'il eût pu l'ouvrir et savoir ce qu'il contenait. C'est ce que le provincial écrit à son Supérieur à Rome, le 20 mai

AFFAIRES POLITICO-RELIGIEUSl'S DE FRANCE 5S7

1681. Les Jésuites étaient ainsi, sans la moindre faute de leur part, mis dans Fimpossibilitë d'exécuter les ordres de leur Général et du Pape. Ce fut encore malgré eux qu'ils durent comparaître devant les Parlements de Toulouse et de Paris, pour s'entendre intimer la défense de publier, ni le bref dont la copie leur avait été adressée, ni aucun autre, sans lettres patentes du roi. Pour toute réponse, ils protestèrent qu'ils ne manqueraient jamais « au respect » qu'ils devaient au Souverain Pontife, non plus qu'à « la fidélité et au zèle pour le service du Fioi ». La formule est vague, mais ne mérite aucune censure. Les parlements auraient bien voulu imposer quelque chose de plus gênant, mais Louis XIV ne le permit pas.

171. Influences jansénistes à Rome sous Innocent XI. — La Providence avait épargné aux Jésuites français une option singulièrement délicate dans la périlleuse alternative : désobéissance au Souverain Pontife, ou rébellion, non seulement contre la loi française relative à la publication des actes pontificaux en général, mais encore contre l'autorité du roi, blâmé dans l'acte dont il s'agissait. A cette occasion, le Père Oliva ne put s'empêcher de confier au Père de la Chaize une réflexion, qu'il faut reproduire pour faire comprendre certaines difficultés, dont non seulement le Père Général et le Père confesseur, mais toute la Compagnie, ont eu à souffrir dans toutes les affaires qu'ils ont eues à Rome du temps d'Innocent XL « 11 est permis de soupçonner présentement, écrit le Père Oliva, le 8 juillet 1681, un dessein formé, non chez le Souverain Pontife luimême — car il est bienveillant à notre égard, et

588 LA COMPAr.NIE DR JESUS

tout récemment il a fait à plusieurs reprises un grand ('loge de la Compagnie en général, — mais chez d'autres, moins lavorablement disposés envers nous et notre Institut : c'est de nous i)ousser en quelque sorte entre Tenclume etle marteau, pour nous faire recevoir les coups d'un coté ou de l'autre, c'est-à-dire pour nous faire encourir le mécontentement, soit du Roi, soit du Souverain Pontife. »

Ce soupçon, tombant sur des personnages influents auprès d'Innocent XI, était fondé; il n'est même pas difîicile de mettre les noms que le Père Oliva ne donne point. Il ne s'agit pas du Secrétaire d'Etat, qui dirigeait la politique oflicielle et pour ainsi dire ostensible du Souverain Pontife. C'était alors le cardinal Alderano Cibo, et le Père Oliva écrit au Père de la Chaize, le 20 août de la même année 1681 : « Dans ces temps dilliciles, nous n'avons guère à Home d'appui meilleur que la large sympathie et l'amitié de l'Kminentissime Cardinal Cibo. » Mais Innocent XI avait un secrétaire des brefs, qu'il écoutait plus que son premier ministre : c'était en 1681 le prélat Augustin Favoriti; et après sa mort (13 novembre 16S2), son parent, Laurent Casoni, lui succédera dans sa charge et dans la confiance du pape. De l'un et de l'autre. Innocent XI a constamment reçu, et trop souvent accepté, des conseils de rigueur inflexible, alors que Cibo, comme le dit aussi le Père Oliva, inclinait toujours vers la conciliation et la paix. Favoriti et Casoni furent de véritables ennemis pour la Compagnie de Jésus. Cette inimitié fut-elle la suite ou plutôt la raison de leurs relations amicales avec les Jansénistes ? (Uioi qu'il en soit, l'un et l'autre protégèrent constamment les agents que la secte entretint à l{ome

durant le pontificat d'Innocent XI, et ses chefs au dehors reçurent plus d'un témoignage de leur bienveillance. C'est surtout à Favoriti et à Gasoni que ce pape dut d'être accusé de favoriser le jansénisme. Ce ne fut pas sans apparence de fondement. Il n'y a rien à dire contre les encouragements envoyés à Antoine Arnauld pour ses travaux contre les protestants. Mais il serait bien malaisé de justifier, par exemple, les deux lettres du 13 août et du 13 septembre 1679 à Henri Arnauld, l'évêque d'Angers, dans lesquelles Innocent XI fait un éloge extraordinaire des religieuses de Port-Ro}'al et de leur mandataire à Rome, M. de Pontchâteau.

Ne parlons pas, si l'on veut, des « consolations » que le nonce est chargé de transmettre au Père du Breul et à d'autres ecclésiastiques jansénistes, dont le gouvernement français arrêtait, un peu rudement il est vrai, les menées en faveur du parti. Mais les ministres de Louis XÏV, et le Père de la Gliaize lui-même, n'ont pas eu tort de se plaindre que, parmi les prêtres français réfugiés à Rome, après avoir pris part en France à l'agitation contre la régale, et à qui le Saint-Père prêtait si volontiers une oreille favorable, plusieurs, sinon tous, étaient jansénistes dans le fond de l'âme et cherchaient l'intérêt de la secte autant que celui de l'Église. Tous, très actifs, travaillaient de leur mieux contre les Jésuites, s'efforçant de faire croire au Pape et à ses conseillers que les Pères de la Compagnie étaient la cause de tous les troubles religieux, et les fauteurs de toutes les oppositions que le Saint-Siège rencontrait en France. Ils furent assez habiles pour persuader à bien des cardinaux et à d'autres prélats influents à Rome, non sans doute que le

jansénisme eut été mal condamné, mais que, depuis la paix de Clément IX, il n'y avait plus de vrais jansénistes, mais seulement des catholiques à qui les Jésuites donnaient ce nom, parce qu'ils ne sympathisaient pas avec leurs principes. Cette propagande était aidée par des puhlications antijésuitiques, notamment par les Provinciales en trois langues (français, latin, italien), qui se vendaient alors librement à Rome.

L'intrigue ne s'arrêtait pas d'ailleurs à la ville des papes. Le clan des antirégalistes et des jansénistes unis devint un centre très actif de polémique anti-jésuitique, où ont été fabriqués et préparés les plus violents pamphlets, publiés contre la Compagnie dans la seconde moitié du xvii* siècle. En particulier, la Morale pratique des Jésuites^ commencée par Pontchâteau en 1069 et continuée par Antoine Arnauld pour les quatre derniers volumes (1(389-1695), est composée surtout avec les pièces ramassées par Louis du Vaucel, correspondant romain assidu d'Arnauld et de Quesnel, de 1682 à 1710. Ancien secrétaire du fameux évéque d'Alet Mgr Pavillon, du Vaucel, à Rome, se faisait appeler Walloni et passait pour agent du vicaire apostolique de Hollande, alors que sa mission, comme antérieurement celle de Pontchâteau, était surtout d'exploiter les circonstances favorables, qui avaient paru s'ollrir pour une réhabilitation entière du jansénisme, au commencement du pontificat d'Innocent XI. Les espérances de la secte furent trompées, mais son ambassadeur très retors sut bien ne pas perdre son temps : en outre îles abondantes informations qu'il envoyait aux chefs, on le rencontre dans presque toutes les affaires t qui se sont traitées durant son séjour de près de ,o trente ans à Rome, mais surtout là ou il y avait j .^

quelque chose à faire contre les Jésuites. Dans ses recherches de documents pour la Morale pratique ^ il a eu la collaboration, non seulement des autres réfugiés antirégalistes, mais encore de plusieurs membres de sociétés religieuses, rivales de la Compagnie de Jésus, et même de prélats chargés de fonctions importantes à la cour pontificale. Notamment le puissant secrétaire des brefs, Gasoni, mérita d'être désigné habituellement dans sa correspondance d'Arnauld et de Quesnel comme « le grand Ami ».

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