II. — APOSTOLAT EN PAYS INFIDÈLE
26. Xavier, premier Missionnaire Jésuite (1541-1552). — Saint François Xavier, premier missionnaire de la Compagnie de Jésus chez les m fidèles, est devenu le grand initiateur et est resté le modèle incomparable de tous les missionnaires de Tâge moderne. 11 n'est pas seulement le missionnaire idéal, le conquérant qui ouvrit le premier de vastes contrées à l'Evangile; il a aussi créé le type sur lequel toutes les missions ont été organisées après lui. Emporté par la passion d'étendre le royaume de Dieu, il semble toujours en mouvement d'un pays à un autre, cherchant de nouveaux peuples à conquérir à Jésus-Christ; mais l'étendue gigantesque de ses plans et l'ardeur de ses saintes ambitions ne font pas de tort à la solidité de son œuvre : autant il est prompt et hardi à entreprendre, autant il est soucieux d'assurer à ce qu'il a commencé les conditions de durée.
En cela, il n'a pas suivi les errements de ses prédécesseurs, même par ailleurs les plus méritants. Dans rinde, du moins, le terrain sur lequel Xavier venait travailler n'était pas entièrement neuf. Des prêtres avaient accompagné ou suivi de près les premiers découvreurs-conquérants. Surtout les fils de saint François d'Assise et de
saint Dominique sont accourus nombreux sur le nouveau chemin des Indes, pour reprendre l'apostolat ébauché par leurs frères du moyen âge, les Oderic de Pordenone et les Jourdain de Séverac. Sans doute, de réels succès récompensèrent leur zèle ; cependant, en 1542, il restait bien peu de cette première évangélisation : à peine, auprès des établissements portugais, de l'aiblesgroupes chrétiens de nom, presque sans instruction et sans vie chrétienne. La tâche de François-Xavier n'aurait guère été autre, s'il n'y avait eu rien défait avant lui.
L'apostolat de Xavier n'a duré que dix années ; mais combien elles sont remplies !
Par l'étendue de ses expéditions, comme par-son intrépidité de voyageur apostolique, il ne le cède probablement à aucun des plus grands missionnaires des premiers siècles ou du moyen âge. Sur d'incommodes bateaux, il a franchi treize fois 900 ou 1.000 kilomètres de Goa à la côte de la Pêcherie, deux fois 7.000 kilomètres pour visiter les Moluques, deux fois 8.000 kilomètres pour le voyage du Japon, enfin encore 7.000 kilomètres pour essayer de pénétrer en Chine. Il faut ajouter d'autres milliers de kilomètres pour les courses qu'il a faites à pied (jamais il n'a voyagé autrement sur terre), et dans les conditions d'ordinaire les plus pénibles, sur les sables brûlants de l'Inde méridionale, à travers les fourrés et les montagnes presque inaccessiblesdesîles Moluques, dans les neiges du Japon.
Aussi varié qu'étendu, le théâtre des ministères de Xavier comprend d'abord toutes les colonies portugaises des Indes orientales, tant celles qui sont échelonnées sur le littoral Ouest et une partie du littoral Est de l'Inde propre, que celles qui
sont semées dans la Malaisie et dans l'Insulinde; puis les nombreux villages de pêcheurs indiens, dispersés sur la plage qui leur doit son nom de côte de la Pêcherie, à la pointe méridionale de la péninsule, etau Travancore voisin ; ensuiteTarchipel des Moluques avec ses Alfourous sauvages; enfin, aux extrémités de l'Asie orientale, le Japon avec sa curieuse civilisation.
Des pays et des peuples si divers ne pouvaient être abordés par Tapôtre avec des procédés uniformes : son zèle, éclairé de Dieu et de Texpérience, a trouvé pour tous la méthode d'évangélisation qu'il fallait. Aussi chez tous son travail a été fructueux. ^-
Il a été fructueux prodigieusement, si Ton \ considère le peu de temps que Xavier a pu con- ^ '. sacrer à chacun des champs particuliers de son | activité. Car dans l'Inde, comme en Malaisie, au ! Japon, il a été surtout un éclaireur, un pionnier. ) Il neluiétait pas permis des'adonner plus qu'il n'a fait à Papostolat personnel; il n'était pas envoyé par le Saint-Siège et sa Compagnie pour être simple missionnaire; il devait être fondateur, organisateur des missions. En conséquence, il explorera lui- : même les champs d'apostolat; il y travaillera assez de temps pour connaître par expérience le fruit à espérer et les conditions du travail utile en chaque lieu ; mais ensuite il confiera la charge de développer les œuvres commencées à des collaborateurs choisis, qu'il guidera par ses instructions.
Auprès des colons européens, le Saint eut peutêtre son ministère le plus ingrat. Il leur donna beaucoup de son temps : à Goa, les quatre premiers mois de son séjour dans l'Inde ; à Malacca, quatre fois plusieurs mois; àTernate, plus de trois mois. Il ne ménagea ni les prédications et surtout les
96 LA COiMPAGNIE DE JESUS
catéchismes, pour éclairer leur ignorance de la religion; ni les instances d'un zèle inlassable et les industries d'une charité ingénieuse, pour les amener à vivre selon leur foi. Il a faitbeaucoup de conversions ; il a remis en honneur la fréquentation des sacrements; mais il a dû reconnaître l'insuffisance de ses efforts pour une réforme générale. Il y aurait fallu autre chose que les seuls moyens de persuasion. Ce fut pour Xavier une continuelle et cuisante affliction de voiries scandales publics des Européens demeurer sans répression, par la complicité ou l'insouciance ou la faiblesse des autorités. Scandales de mœurs, dans toutes les classes de la société coloniale ; scandales spéciaux de malversation et d'iniquité à l'égard des indigènes, dans les administrations: le Saint y signale avec douleur l'obstacle principal au progrès de la religion. Il était en effet difficile aux infidèles de ne pas mépriser, de ne pas haïr le nom chrétien, témoins et victimes qu'ils étaient de la conduite de ses indignes représentants. Aussi, dans ses lettres à Jean III, Xavier insiste avec une franchise et une vigueur tout apostolique sur la nécessité, non seulement de la répression, mais surtout de mesures contre l'inertie de ceux qui ont le devoir de réprimer. Il va jusqu'à demander V Inquisition pour l'Inde.
On s'est étonné de cette requête. II faut savoir que le Saint n'a jamais réclamé l'Inquisition pour empêcher tous les péchés, pas plus que pour forcer les infidèles à embrasser la religion chrétienne. Il l'a désirée pour arrêter la propagande que faisaient des juifs et des mahométans cachés, en faveur des doctrines qu'ils avaient feint d'abjurer. Il aurait voulu également qu'elle put endiguer les abus de pouvoir des fonctionnaires à
l'égard des indigènes. On ne peut lui faire un reproche de tout cela; et si, par son influence, il a contribué à doter Tlnde de l'inquisitionde Goa, il n'est à aucun titre responsable des excès, dont, à tort ou à raison, cette institution est chargée par les historiens.
27. Missions de l'Inde et de la Malaisie. — C'est en septemjjre 1542 que Xavier, tout en secourant une chrétienté délaissée à l'extrémité sud de la péninsule indienne, p^rit le premier contact a^ec l^es idolâtres. LesParavers,, lâcheurs de perles, avaient été hâtivement faits chrétiens, il y avait huit ans; mais depuis longtemps privés de tout secours religieux, ils n'étaient guère plus avancés que les païens au milieu desquels ils vivaient. Xavier consacra un an à évanoéliser toute la cote de la Pêcherie, depuis le cap Comorin jusqu'à environ 250 kilomètres nord-est. 11 allait de village en village, à pied, pauvrement vêtu, appelant les enfants et tous ceux qui voulaient l'écouter. Et les foules venaient à lui, attirées, moins par ses discours d'une langue malhabile, que par l'alfection cordiale et l'ardent désir de leur salut qu'il tém )ignait à ses auditeurs, tandis (jue l'oubli total de lui-même et le mépris de ses aises étaient manifestes dans son humble extérieur et dans son genre de vie mortifié.
Il semble bien que, djins cette première mission. ii ait fait plus de vingt mille baptêmes; lui-même nous dit qu'il baptisait des villages entiers en un jour, et qu'il a fondé trente chrétientés sur cette côte. En 1544, il alla dans le pays voisin de Travancore, prêcher une population semblable aux Paravers; il y donna (c'est lui qui nous l'apprend) dix mille baptêmes en un mois.
Bruckek. — La Compagnie de Jésus. 7
9b LA COMPAGNIE DE JESUS
Naturellement le Saint devait se contenter d'une instruction sommaire de ses catéchumènes avant de leur conférer le sacrement. Il lui suffisait d'avoir fait entrer dans leur mémoire et dans leur intelligence grossière, à force de les redire et de les leur faire répéter, le Oefi^o, les commandements et les prières les plus nécessaires, actesde foi sur chaque article du Symbole, Patef\ Ave^ confession générale, etc. Sans doute, l'éducation chrétienne des néophytes, ainsi rapidement baptisés, restait en grande partie à faire : Xavierj[jiourvoira en Tiur^ envoyan^ le plus tôI possible des missionnairés qui completeront son œuvre. En attendant, obligede laisser encore plus ou moins longtemps ses convertis sans prêtres au milieu des païens, il pensait assurer mieux leur persévérance par le baptême, quoique un peu hatif: sans parler des grâces spéciales qu'ils y recevraient, ils seraient maintenus par un sentiment plus vif du lien qui désormais les attachait au christianisme.
Au surplus, il a eu soin de former les plus intelligents de ses chrétiens à continuer ses catéchismes aux autres; il a désigné dans chaque village des notables, qui veilleront à ce que les prières et les points essentiels d'enseignement, qu'il leur a laissés par écrit, soient souvent remémorés et régulièrement répétés en commun. Ajoutons qu'il songe déjà au clergé indigène, et emmène à Goa quelques jeunes Paravers, dont il voudrait faire des pasteurs pour leurs compatriotes.
Dès cette première période de l'apostolat de Xavier, les magnifiques succès de son zèle furent singulièrement aidés par de nombreux et éclatants miracles, qu'attestent les témoins du temps. Aussi les Paravers baptisés par lui ou
descendants de ses néophytes, pourront-ils plus tard, aux prédicants hollandais qui s'efforceront de les faire passer au protestantisme, se contenter de répondre : « Faites autant ou plus de miracles que le Saint Père, et'nous vous suivrons. »
A mesure que lui arrivaient plus nombreux les collaborateurs qu'il demandait par de brûlants appels à l'Europe, Xavier, après avoir distribué les renforts sur les points où il avait amorcé rattaque ^contre le pa^anisme^ allait planter l^endard de Jésus-Christ dans des régions nouvelles.
Vers la fin de l'année 1545, il s'était rendu par Malacca à l'archipel des Moluquej, à quatorze ou quinze cents lieues de l'Inde. Pendant un an et demi (janvier 1546 — mai 1547), il le sillonna en tous sens, allant de Malacca à iVmboine, d'Amboi^e à Ternate et aux îles du More. Il n'a plus' affaire ici seulement à des civilisés, ou à des demicivilisés, comme les Tamouls de Tlnde méridionale ou les Malais de Malacca ; c'est aussi à de véritables sauvages, comme les Alfourous, dont certaines tribus « se font un jeu du meurtre ». Après avoir commencé, selon l'habitude, son ministère par les marchands et les colons européens qu'il rencontre dans les ports, il va chercher les barbares dans leurs refuges presque inabordables. Jamais, écrit le Saint à ses frères d'Europe, il n'a eu plus de consolations spirituelles que dans ces îles; mais c'est parce que, nulle part, il n'a été plus dénué de secours humain.
Là, comme ailleurs, Xavier fit tout le possible pour que le bon résultat demeurât. 11 np. quitta pas^les Moluques sans laisser des chapelles dans toutes les chrétientés, ni sans avoir fQrm4 ^ies
catéchistes, instruit et stimulé le zèle des c|uelques prêtres portugais qu'il avait trouvjis dans lepavs. ^De j2liJ^.^-ii ayaU rédi^ un noujeau catéchisme, approprié auxTJésôTns des néophytes, plus nîtèTligents que les Paravers et qui devaient être armés spécialement contre le prosélytisme islamique. Les articles du Symbole y étaient accompagnés d'un bref commentaire dirigé contre les erreurs et les superstitions, tant des mahométans que des idolâtres. (fcrit en malais, la langue générale de ces parages, et bientôt multiplié par les copies, ce catéchisme continua dans toutes les îles l'enseignement du « Saint Père ». Enfin, Xavier emmenait une vingtaine de jeunes Moluquois pour être élevés au séminaire des indigènes à Goa[ Mais surtout, avant même de rentrer dans l'Inde, il appellera aux Moluques deux nouveaux missionnaires.
Durant son expédition en Océanie, le nombre des Jésuites venus d'Europe à l'aide de Xavier était monté à 23, dont quinze prêtres. A son retour dans l'Inde, la plupart étaient déjà placés suivant ses ordres : son premier soin fut d'aller les voir dans leurs missions. La consolation fut grande, pour lui, de leur entendre dire les bénédictions que le Ciel donnait à leurs travaux; et pour eux, de recevoir ses encouragements et ses leçons, dans des entretiens oii il leur faisait sentir toute sa tendresse de père, en même temps qu'il les échauffait du feu de son amour de Dieu et des âmes.
Grâce à ces recrues, toutes les fondations purent être fortifiées; en outre, une nouvelle station fut constituée à Malacca par l'envoi d'un Père et d'un Frère ; le Père Gaspard Barzée (Belge, 15464553) alla commencer la mission
d'Ormuz, à l'entrée du golfe Persique; enfin deux petits collèges pour les enfants du pays, portugais ou indigènes, étaient inaugurés à Baçain et à Cochin, sur la côte occidentale de l'Inde. , /
28. Fondation de la mission du Japon (1549). — ^J Ayant distribué les tâches, avec des instructions spéciales à tous ses auxiliaires, l'apôtre put passer à l'exécution d'un plus grand dessein, qui hantait sa pensée depuis son dernier séjour à Malacca. Dans cette ville, sur la fin de l'année 1547, la Providence lui avait adressé un Japonais, nommé Angero ou Yajiro, qu'ij^ interrogea longuement. Surle£ réponses qu'il en reçut et qu'il compléta p^r les informations des marchands portugais, le SainLcQQÇut aussitôt une idée très favorable des dj^positions du peuple japonais pour le christianisme. 11 est « avide, lui disait-on, d'apprendre du nouveàïTpoûTcFqui regarde Dieu, comme pour les choses naturelles ». Cette intelligente curiosité, attribuée aux Japonais et dont Yajiro était personnellement une preuve, contrastait avec la paresse intellectuelle des Indiens. Xavier en augirffit déjà la possibilité de créer au Japon ce qu'il n'espérait pas obtenir dans l'Inde, à savoir des chrétientés qui, établies par les missionnaires de la Compagnie, pourraient plus tard « se perpétuer par elles-mêmes », c'est-à-dire avec le seul secours d'un clergé indigène.
Devant les perspectives qui s'ouvraient ainsi à son zèle, Xavier n'hésita pas à affronter un voyage de deux mille lieues, que les typhons et les pirates rendaient particulièrement dangereux. Il partit de Goa dans la semaine avant Pâques de 1549, emmenant comme compagnons le Père Cosme de Torrès et le Frère Fernandez avec Yajiro, qui
était venu se faire baptiser à Goa. On atteignit en quatre mois les côtes de Kiu-siu, la plus méridionale des grandes îles du Japon. A Kagoshima, où Xavier débarqua le 15 août, il fut bien accueilli, Yajiro lui servant d'introducteur et d'interprète. Cependant il y fut malgré lui retenu pendant un an par le seigneur du lieu, alors qu'il aurait voulu immédiatement se rendre à Miako, résidence du (c roi du Japon », pour demander à celui-ci la permission de prêcher l'Évangile dans ses Etats. A la vérité, quand il put exécuter ce projet, le résultat fut jjiie déce2tion. Après un voyage de plus d'un millier de kilomètres, dont il fit une grande partie à pied, mal nourri, au milieu d'un hiver rigoureux, le Saint ne rencontra guère à Miako que des ruines et ne put approcher l'ombre de souverain, qui nominalement y régnait. Mais plus utile que n'aurait pu être la faveur du pauvre Mikado d'alors, lui sera la bienveillance des puissants daymios ou seigneurs féodaux de YamagutsT~êT de Bungo. Le premier, à qui, au retourne Miako, il offrit quelques présents, d'abord destinés à l'empereur, lui^acçgiid^L-en échajngejpleine liberté de prêcher, avec autorisation pour les sujets d'adopter le christianisme. Au contraire, à Kagoshima, le daymio ShimatzuTapFès une année de toleî'ance, 2LvaitJnterdit^ux habitants, sous peine de mort, d'embrasser la foT des étrangers. Maîs2 l^s cent Cl n^ujm te chrétien cette vTIle, prémices de
rappstolat de Xavier au Japon, persévérèrent courageusement. '
"TiCs expériences du Saint à Kagoshima, comme à Yamagutsi, à Bungo, ne démentirent pas ce qu'on lui avait rapporté des bonnes qualités des Japonais. Il continuera à dire que c'est, parmi les infidèles.
(( le meilleur peuple qu'on ait encore découvert ». Il déclarera encore « n'avoir jamais vu de païens aussi capables d'entendre raison ». Non pas qu'ils se rendent vite : ils harcèlent sans trêve les missionnaires de questions et d'objections; mais ils saisissent bien les réponses, et savent s'avouer convaincus lorsqu'on a satisfait à leurs difficultés. Dansjfts prf>mif^rs temjjs^j^agoshima, souvent on f a i^aJLparlerXaA^er^ ses, compagnons, seulement pour s'ég^ayer de leur jjnhabiletéA^alaxp rTmèFënjâgonaisOnMS Men^ x
écouter^ grâce surtout au Fr. Fernandez, qui réussirprômptement à savoir la langue et même à la parler d'une façon qui charmait les indigènes.^ Yamagutsi, leur maison ne désemplissait pas, du rnàlin jusque bien avant dans la nuit ; desjersonnes de toutes conditions venaient les interroger, discuter avec eux sur Dieu, la création, le salut^Q cieFet l'enfeT; on les questionnait aussi sur la forme dë'la terre, sur le cours du soleil, les causes des phénomènes naturels, éclairs et tonnerre, pluie, neige, etc. Le maître es arts de Paris et ancien professeur de philosophie au collège Sainte-Barbe eut là ample occasion de faire usage de ses connaissances diverses. Sans doute, nombre de ces questionneurs, leur curiosité satisfaite, s'en tenaient là; ils emportaient du moins une haute estime de la science des étrangers. Beaucoup d'autres, vivement attirés vers le christianisme par ce qu'ils avaient entendu, s'arrêtaient devant les obligations qu'on leur montrait comme conditions de la conversion.
Ave c leurs dispositions favorables^^la religion, les Japonais n'avaient pas tardé à^Laisser voir à rapotré~dê3~côtés moins beaux, sur lesquels en arrivant il etaii moins renseigné, et d'où viendront
les grands obstacles à son ministère. G^est avant tout l'immoralité : elle régnait sans frein dans ïesTinnombrables monastères des bonzes, guides spirituels de la nation ; et ces exemples étaient suivis presque sans scrupule dans toute la société japonaise. Informé de ces désordres par les premiers convertis, l'apôtre les attaque avec tout son zèle; il va jusque aans les bonzeriês mêmes les reprocÏÏeràces faux religieux. Beaucoup des coïï^ pables ne font que rire de ses objurgations et de l'enfer dont il les menace; quelques-uns, en très petit nombre, se montrent encore sensibles à la honte et au remords, et parfois se convertissent; la plupart s'irritent et s'efforcent d'ameuter la populace contre le prédicateur étranger, qui n'est, disent-ils, qu'un démon venu pour combattre la religion nationale. Les bonzes eux-mêmes auraient assassiné Xavier, s'ils n'avaient été retenus par la crainte de ses hauts protecteurs.
La pureté de vie morale que le Saint demandait à ses néophytes japonais devait nécessairement en restreindre le nombre.
Pendant les^deux années de son séjour au Japon, JJCavier probablement ne fit^ pas plus de 1.500 à 2.000 chrétiens. Mais on peut dire que c'étaient des chrétiens d'élite, aux convictions bien formées, àlà foi ro^bïïste, etlfui feront de plus en plus estime r le christianisme par des vertus^usque-la presque inconnues "dans leur patrie. Ce noyau premier~he tardera pas cl ailleurs à s^accroître : après vingt ans de mission, quoique les missionnaires ne soient encore qu'une dizaine, l'Eglise du Japon aura 30.000 fidèles; et ce chiffre sera au moins décuplé dans les 50 années suivantes.
Vers la fin de 1551, la nouvelle mission était solidement fondée. Xavier pouvait la laisser entre
les mains de ses dignes compagnons, Torrès et Fernandez, qui tôTTsTeux savaient bien la langue. Il allait du reste leur envoyer trois auxiliaires choisis, de l'Inde où le rappelait son devoir de Supérieur. En effet, qu'il en ait eu ou non le pressentiment, sa présence dans la mission mère était fort désirable, pour régler les difficultés qui y étaient survenues.
29. Vers la Chine. Mort de Xavier. — Xavier, de retour le 24 janvier 1552, régla tout, d'autant plus aisément que, pendant son absence, ses pouvoirs de Supérieur, à son grand regret, il est vrai, avaient été beaucoup augmentés. Saint Ignace, le 10 octobre 1549, Tavait nommé Provincial de rinde : c'est-à-dire que les missions fondées par Xavier étaient érigées en province de la Compagnie et désormais soustraites au gouvernement du provincial de Portugal. Le Général déléguait au nouveau Provincial la plénitude de sa propre autorité, pour « disposer des choses et des personnes de la Compagnie en ces régions, comme il jugerait bon, à la gloire de Dieu ». Ignace savait que ses propres principes étaient ceux mêmes que François avait suivis jusque-là et suivrait toujours dans son gouvernement.
Une exécution sévère et qui lui coûta, mais indispensable, fut le premier acte du Saint en rentrant à Goa. Le P. Antoine Gomez, prédicateur fort goûté, mais que le P. Simon Piodriguez eut le tort de nommer recteur du collège indigène de Goa, avait montré dans l'exercice de ses fonctions un tel défaut de prudence et surtout d'humilité, que Xavier, n'ayant pu l'amener à se corriger autant qu'il eût fallu, dut lui enlever sa charge et sa chaire de Goa, et même finalement
le renvoyer de la Compagnie. François imitait Ignace, qui n'hésitait pas à priver son Ordre des talents les plus remarquables, lorsque les vertus religieuses n'y étaient pas jointes.
Dans Tœuvre faite par ses autres collaborateurs, pendant son absence de l'Inde, le provincial ne trouva guère que des sujets de joie. 11 ne pouvait s'attrister, quoique la perte fût sensible pour la mission, de la mort glorieuse du P. Antoine Criminale (dans l'Inde depuis 1545), tué par les infidèles à la côte de la Pêcherie, le 15 ou 16 juin 1549: c'est le premier membre de la Compagnie qui eut le bonheur de verser son sang pour Jésus-Christ.
Douze nouveaux missionnaires étaient venus du Portugal en 1551. Xavier ne laissa pas d'en solliciter encore davantage, surtout pour le Japon et même pour la Chine, x^pj^ès avoir indiqué lesgrandes espérances que lui fait concevoir ce qu'il a vu des Japonais^ iJLiiT^iste, surtout en écrivant aux Supérieurs, à Ignace à Rome et à Rodriguez à Lisbonne, surj^sj{uajités qu'exige cettejiouvelle mission. 11 ne dit plus, comme il disait précédemment pour l'Inde, que des missionnaires bien doués de vertu, sans beaucoup 4,e lettres, peuvent y faire grand bien. Il faut des^hommes^nsirujts, bons pliilosophes, dialecticiens, connaissant même les choses de la nature pour répondre à toutes les questions des Japonais et découvrir les faux raisonne nients de leurs bonzes. Il faudra spécialement des savants à envoyer aux universités japonaises, pour réduire à sa valeur la science de docteurs tant vantés par leurs compatriotes. Par-dessus tout néanmoins, le Saiut demande des hommes d'une vertu non commune, tant pour supporter les persécutions auxquelles ils doivent s'attendre, que pour ne pas faiblir dans beaucoup d'occasions de
péché très périlleuses. Aussi voudrait-il que personne ne vînt, même de Coïmbre, pour le Japon, sans avoir d'abord passé par Rome et avoir été éprouvé par le Père Ignace.
Au milieu de ces préoccupations en faveur de sa chère mission japonaise, la pensée delà Chine ne le quittait point; et, avant d'avoir pris un moment de repos dans l'Inde, il parle déjà d'en repartir pour reconnaître ce nouveau terrain d'apostolat. Peut-être s'y est-il senti attiré dès 1546, sur ce qu'il entendit raconter par les marchands portugais à Malacca ; mais c'est au Japon que l'attrait devint une résolution, à la vue du prestige dont la Chine jouissait auprès des JaponaTs. Ceux-ci, en effet, tout en se considérant comme bien supérieurs aux Chinois par la bravoure guerrière, avouaient avoir appris d'eux toutce^ qu'ils savaient en failde^;eligiôn et de gouvernement. Telle était leur estime de la science chinoise, que lorsqu'ils étaient poussés à bout de toutes les autres objections contre la doctrine que Xavier leur annonçait, ils ne cédaient guère sur celle-ci : « Votre doctrine, si elle était vraie, ne serait pas restée ignorée des lettrés de la Chine. » C'est pourquoi, cinq jours seulement après avoir touché le solde l'Inde, Xavier écrit à saint Ignace, le 29 janvier 1552 : « Si je ne trouve pas ici des empêchements à mon départ, j'espère aller en Chine cette année, 1552, à cause du grand service de Dieu Notre- Seigneur qui peut s'ensuivre, tant à la Chine qu'au Japon; car, quand les Japonais verront la loi de Dieu reçue des Chinois, ils perdront plus vite la foi à leurs sectes. »
Il s'était même déjà mis en état de pouvoir commencer son apostolat en Chine avant de savoir parler la langue du pays. A cette fin, il avait, au
Japon, fait écrire en caractj£res chinois le aQin" nnairftj|eja doctrine^cErétienne, qu'il avait composé en japonais. Il avait vu en effet que les Japonais emploient les caractères chinois, et que le même texte écrit avec ces caractères est compris également par un Chinois et un Japonais, quoiqu'ils Ténoncent tout différemment, chacun dans sa langue.
Mais il y avait un très gros obstacle à la réalisation des désirs de Xavier. Les mesures pâFTesquiêlTes la Gllilïë"s^pposâit autrefois à Tentrée des étrangers, avaient à ce moment-là toute leur rigueur. La xénophobie^ qui semble bien être dans la nature des Chinois, quoiqu'elle ait pu à certaines époques se laisser dominer par des sentiments plus larges, passait alors par une phase aiguë chez le gouvernement et chez le peuple. François Xavier, supposé qu'il eut connu l'accueil fait aux missionnaires nestoriens, avec leur chef Olopen, au VII" siècle, par les empereurs Tang, n'aurait pu nourrir le moindre espoir d'en obtenir un semblable des Ming : d'autant moins que les voies n'avaient pas été aplanies pour lui par les relations récentes des Européens avec les Chinois. Assez bien reçus dans les premières années du xvi* siècle, les Portugais avaient même pu commencer de petites colonies sur les côtes sud-orientales, à Leang-pou, près de Ning-po (Tché-Kiang età Tsiuan-tcheou (Fou-Kien) : malheureusement ces immigrés se conduisirent si mal, paraît-il, que les Chinois exaspérés les massacrèrent tous. Depuis, l'accès des ports était rigoureusement interdit à tout étranger ; et même des infortunés, échoués sur le littoral par les tempêtes, se virent jetés en prison et punis de leur crime involontaire par des traitements barbares.
Xavier qui, apparemment, n'ignorait pas ces faits, voulut néanmoins espérer qu'il n'était pas devenu impossible de se rendre les Chinois favorables. Dans cette vue et d'accord avec un marchand de ses amis, Diego Pereira, il suggéra au vice-roi de l'Inde, dom Alonso de Noronha, l'envoi d'une ambassade à l'empereur de Chine, à dessein de négocier un traité de commerce. Il proposait comme ambassadeurT^ereira, qui offrait de payer les frais du voyage et les présents à offrir à l'empereur. Xavier se joindrait à l'ambassadeur, et celui-ci, tout en poursuivant sa négociation, tâcherait d'obtenir pour son compagnon la permission de rester en Chine et d'y prêcher l'Evangile. NoroîïTîârentTapleiuement dans l'idée de l'apôtre, et conféra à son ami le titre et les pouvoirs d'envoyé du roi de Portugal. Mais l'ambassade ne put aller plus loin que Malacca, où la jalousie du gouverneur, Alonso d'Ataide, arrêta Pereira. Cependant François ne se résigna pas à abandonner une entreprise où lui apparaissait si évident l'intérêt de la religion ; et, jugeant que la Providence, en l'empêchant d'exécuter son premier plan, l'autorisait à essayer des moyens plus hasardeux, il chercha à se faire déposer secrètement sur la terre de Chine, sans souci de ce qui pourrait lui en arriver.
Il s'embarqua donc avec des marchands de Malacca qui s'en allaient à San-choan, une de ces îles habituellement désertes, où les marchands chinois de Canton, en fraude des prohibitions officielles, mais non sans la connivence intéressée des mandarins, venaient à certaines dates trafiquer avec les Portugais. Arriyé à.San-choan,^n^ août 1552^1 avait fini partrouver un marchand ~cïïrn oTsqur~sè~ laissâ~persuâder, pour un haut prix, de venir le prendre et le mettre à terre à
Canton. Mais à la date convenue, le marchand n'était pas là ; et Xavier, terrassé par la maladie que sa force morale avait jusque-là dominée, vit s'ouvrir pour lui, non l'empire de la Chine avec de nouveaux labeurs, mais le royaume du repos et de la gloire sans fin.
Ce fut le 2 décembre, ou plutôt, si l'on s'en rapporte au témoignage du néophyte chinois qui seul l'assista à la mort, le dimanche 27 novembre 1552. Il avait un peu plus de 45 ans et demi.
Enlevé dans la force de l'âge, sans avoir réalisé tous ses projets, n'ayant même pu que commencer la plupart de ses entreprises, Xavier a pourtant fait une œuvre immense. Immense, et par ce qu'il a lui-même exécuté, et par ce que ses successeurs ont accompli sous son inspiration. Ont peut (lire que toutes les missions modernes furent son œuvre ; car toutes sont issues de l'enthousiasme sacré que ses appels et ses exemples ont suscité dans l'Église. 11 n'y a peut-être pas une seule vocation à l'apostolat, qu'il n'ait ou fait naître ou animée et soutenue, soit par ses lettres vibrantes d'ardeur pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, soit par l'entraînement bien plus puissant encore de sa vie, toute de dévoùment et d'abnégation héroïque.
Béatifié le 25 octobre 1619, François Xavier fut canonisé en même temps que sonbien-aimé Père Ignace, le 12 mars 1622. La bulle de canonisation, publiée le 6 août 1623, lui confirma solennellement le titre d'Apôtre des Indes, que lui donnait déjà tout le monde chrétien. Et c'est avec ce titre que son nom fut inscrit au Martyrologe de l'Église universelle, par décret de la Congrégation des Rites du 22 septembre 1663.
30. Premières missions d'Afrique et du Brésil. — — L'exemple de saint François Xavier ne tarda pas à susciter de généreuses envies.
Au collège de Goïmbre, fondé par Jean III surtout en vue des Indes, l'ambition de tous les jeunes Jésuites était d'aller se sacrifier jusqu'au sang pour les infidèles. Presque tous les ans, Rodriguez exauçait les vœux de quelques-uns, qui se considéraient comme privilégiés. Trente-deux allèrent, de 1545 à 1551, rejoindre Xavier dans rinde.
En 1547, quatre théologiens de Goïmbre, dont trois prêtres, avec un Frère coadjuteur, sont envoyés aux noirs du Congo, dans l'Afrique centrale. Trois les suivent en 1548, et beaucoup d'autres viendront successivement se dévouer à ce rude apostolat.
Une mission bien plus importante et plus féconde, celle du Brésil, est inaugurée en 1549 par le Père ^fanoël de Nobrega, avec trois compagnons. Dès 1553, saint Ignace l'érigé en province, en lui assignant Nobrega pour chef. Elle comptait alors trente membres. Des quatre maisons qu'elle avait dans les principaux centres de la colonisation portugaise, deux étaient de petits collèges, où l'on faisait l'éducation d'une cinquantaine d'enfants indigènes. Mais les missionnaires allaient aussi chercher les sauvages dans leurs forêts, et déjà, malgré une extrême barbarie poussée jusqu'au cannibalisme, ils en avaient gagné beaucoup au christianisme et à une vie plus digne de l'humanité.
Nous parlerons bientôt d'une tentative faite, dès 1555, pour pénétrer en Ethiopie ou Abyssinie.
Les expéditions des «/>d//e,y portugais n'ont pas
été moins glorieuses pour leur patrie que celles de ses explorateurs et de ses conquérants aux Indes ; à vrai dire, c'est surtout grâce à celles-là que les autres ont commencé à porter des fruits pour la religion et la civilisation.
Il convient de remarquer, d'ailleurs, que le Portugal n'a pas eu ses seuls nationaux pour évangéliser son vaste domaine colonial. Certes, parmi les missionnaires Jésuites, la proportion des Portugais a toujours été considérable ; l'ardeur qui a entraîné dans les premiers temps les Sylveira, les Nobrega, les Anchieta, les Azevedo, ne s'est jamais éteinte dans les provinces lusitaniennes. Du seul noviciat de Coïmbre, on a compté qu'en un siècle et demi environ (1545-1705), il est sorti au moins 367 missionnaires de l'Inde et 65 missionnaires du Brésil : et à ces chiffres, qui ne sont pas complets, on pourrait en ajouter d'autres fournis par les noviciats de Lisbonne et d'Evora. Mais le maître de tous, saint François Xavier, li'était pas Portugais, et plusieurs de ses collaborateurs ou de ses successeurs les plus méritants ne le furent pas davantage. Ce qui les enflammait tous, quelle que fût leur origine, c'était l'amour du Piédempteur Jésus-Christ et la passion d'étendre son royaume : ce sentiment ne supprime point le patriotisme, mais doit dominer tous les nationalismes.