‹ La Compagnie de JésusChapitre 40 sur 58 · pré Ire · texte numérisé non relu

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callioliques quelques années de paix. Mais en 1G78 la dénonciation par rinfilme Titus Oates du prétendu « (]ouiplot papiste » provoijua une furieuse explosion de haines populaires protestantes. Suivit une répétition, plus odieuse que jamais, dos parodies de justice qui avaient livré à la mort tant de martyrs anj^lais. De KwS a 168.'^ elle fit monter htiit Jésuites sur Téchafaud, et treize autres périrent en prison. L'avènement d'un roi catholique, en ItiS."), procura à la uiission une courte période do prospérité jusque-là inconnue.

Jacques II lui donna un collège et une chapelle publique; il prit un Jésuite, le Père Warner, pour son confesseur, mais s'obstina très mal à propos à vouloir confier au Père Edouard Petre des honneurs que son Institut lui interdisait, et auxquels d'ailleurs le Père s'efforça de se soustraire tant qu'il put. Après l'avoir nommé son aumônier et membre du Conseil privé, Jacques pressa le pape Innocent XI avec de grandes instances, toujours vaines, de faire le Père Petre évêque ou cardinal. C'est gratuitement que Petre est supposé avoir inspiré toute la politique religieuse de Jacques II, souvent trop peu sage; on sait positivement que telle mesure des plus malheureuses a été déconseillée par lui; quant aux autres, il n'y a aucun témoignage sérieux pour l'accuser.

La révolution de 1688 ramena les Jésuites anglais au régime de la persécution. Quarante-six d'entre eux furent expulsés d'Angleterre peu après l'invasion de Guillaume d'Orange ; 19 étaient en prison en 1689; deux y moururent (1690-1693). Néanmoins la mission se soutint et continua de consoler et de fortifier les catholiques opprimés. Le nombre des Pères, en Angleterre, alla de 100 à 130 dans la seconde moitié du xvii^ siècle, et s'élevait à 150, aux premières années du xvlII^ La plupart se maintenaient à l'aide d'un titre de chapelain de quelque famille noble : on a les noms d'une centaine de postes de ce genre occupés durant le xviii® siècle.

Hollande

187. — Les Jésuites de Hollande, qui ne pouvaient, eux aussi, exercer le saint ministère

636 LA COMPAGNlli DB JÉSUS

qu*avec de grandes précautions, virent leur situation empirer après 1680. Les ordonnances de Louis XIV contre les protestants français et les duretés qui en niar(juaient l'exécution, caus*;rent chez leurs coreligionnaires hollandais une vive irritation, qu'augmenta l'arrivée de nombreux réfugiés, surtout après la révocation de l'cdil de Nantes (1685). Un se vengea sur les cathoIi(|ues du i)ays par une aggravation de l'oppression, dont naturellement leurs prêtres, et surtout les Jésuites, furent les premiers à se ressentir.

Cependant le jansénisme tit beaucoup plus de mal. L'hérésie avait gagné une partie du clergé séculier, (|ui avait étudié à Louvain. Son développement fut favorisé, peut-être plus ou moins inconsciemment, mais en tout cas très eflicacement pour le malheur de son troupeau, par Jean de Neercassel, évêque de Castoria i. p. i., vicaire i apostolique de Hollande (1()()2-1686). Ce prélat, ; ancien Oralorien et grand admirateur d'An- -j toine Arnauld, offrit un asile au patriarche jan- J séniste, aprcs sa sortie de France (lt)79!, et Arnauld [)assa en elfet deux ans près de lui en lloUande M(>S0-1()S2). Avant et après celte date, révê(jue et le docteur furent en correspondance fréquente: le premier aillait à la propagation des écrits du second, dont il sollicitait en même tem[)S les conseils pour les siens. (Juand le jiarti jugea utile d'envoyer à Rome un agent, en la personne de Louis du X'aucel (tOSl), Neercassel lui donna un .mandat qui devait couvrir sa véritable mission. Inutile de dire qu'avec de pareilles dispositions, le Vicaire apostolique ne songeait guère à arrêter les progrès du jansénisme dans son clergé. En revanche, les Jésuites ne pouvaient trouver chez lui beaucoup de bienveillance ; aussi

MISSIONS A l'intérieur 637

suscita-t-il plus d'une entrave à leur ministère.

Ce l'ut bien pis sous le successeur, Pierre Godde, nommé par Innocent XI, le 20 septembre 1688. Celui-ci, fervent janséniste, s'empressa de livrer les postes principaux du vicariat aux prêtres qui étaient dans les mêmes sentiments; il s'efforça également de chasser les Jésuites des stations où ils avaient leurs plus importants groupes de fidèles : ainsi notamment de la grande cité commerçante d'Amsterdam. Godde réussit pendant plusieurs années à tromper le pape et les Congrégations romaines sur son compte, grâce surtout à l'habile diplomatie de son agent Walloni du Vaucel. Enfin néanmoins, il fut obligé, en 1700, d'aller à Rome s'expliquer sur les accusations qui y étaient portées par les catholiques contre son administration et même contre sa foi. Invité à signer le formulaire antijanséniste d'Alexandre VII, il s'y refusa obstinément, et fut en 1702 suspendu de ses fonctions. Mais Théodore de Gock, nommé pour les exercer à sa place comme pro-vicaire, trouva 240 prêtres rebelles aux décisions du Saint-Siège; et les États de Hollande et de Frise, excités par les jansénistes, lui interdirent tout acte de sa charge, puis ordonnèrent même son emprisonnement. C'est avec l'appui de cette autorité séculière et protestante que Codde, revenu à Utrecht en 1703, et déposé définitivement le 3 avril 1704, prétendit se maintenir à la tète de l'Église de Hollande, malgré le Souverain Pontife. Ainsi commença le schisme d'Utrecht, qui subsiste encore avec un soi-disant archevêque et ses deux suffragants, comptant ensemble moins de 9.000 ouailles.

Les Jésuites durent payer les disgrâces du prélat révolté. Le 27 mars 1705, le Supérieur de

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la mission cl trois Pères desservant lesprinc ipales slati(»ns furent cités à la Haye devant les commissaires des l'tats, qui leur signifièrent d'avoir à obtenir de la Cour de iiome le rétablissement de Godde dans le vicariat, avant le Î5 juin, faute de quoi, à cette date, commencerait l'expulsion des Jésuites. Cette menace reçut son exécution dans les provinces de Hollande et de West-l'riesland, le 2'A juillet 170S : les missionnaires de la Compan;nie virent leurs églises fermées et durent s'exiler au loin. 11 est vrai que les autorités locales, plus tolérantes que les « hauts et puissants seigneurs » des Ktats, permirent assez tôt la réouverture de plusieurs églises, ou ferincrenl les yeux (juand des Pères revinrent faire leurs fonctions. Mais plus que jamais, la prudence dut régler et modérer le zèle des missionnaires.

Pologne (1648-1705)

188. — La Pologne n'est pas intervenue dans la guerre de Trente Ans; mais elle eut ensuite ses guerres coiilie les Cosa(|ucs, sujets rebelles, que soutinrent les Moscovites; puis encore une guerre avec la Suède. Dans les années troublées et nialhenreuses de lO'iS à IfWJl, les Jésuites polonais n'eurent guère moins à souffrir que leurs confrères allemands dans les trente années antérieures. La plupart de leurs collèges furent pillés et dévastés par les ennemis schismatiques ou héréli(|ues. C'est dans ce triste temps, le 16 mai K).')?, que le P. André Bobola souffrit de la main des Cosaques un martyre <|ui n'a peut-être pas son pareil dans les annales de la foi, pour l'atrocité des tourments comme pour l'héroïsme de la

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victime. Les infortunes de la Pologne commencèrent alors, tandis que régnait l'ex-novice Jésuite, Jean Casimir (1648-1669); mais elles étaient dues beaucoup moins à l'incapacité du souverain qu'à la constitution politique du royaume, que les Polonais eux-mêmes, oublieux des avertissements du P. Skarga, s'acharnèrent à rendre de plus en plus mauvaise. Le pays eut un retour temporaire de gloire sous le règne de Jean III Sobieski (1674-1696). Le héros chrétien, libérateur de Vienne et de la chrétienté menacée par Plslam, fut un grand ami des Jésuites, dont les encouragements ne lui furent pas inutiles dans ses campagnes victorieuses. A travers toutes les vicissitudes que la Compagnie éprouva dans son existence par suite des guerres, de l'anarchie presque endémique en Pologne, et, il faut ajouter, d'attaques venues parfois du clergé séculier et régulier, elle ne cessa de développer son action et n'accepta pas moins de cinq nouveaux collèges et plusieurs résidences ou missions, de 1635 à 1710.

En 1710, la province de Pologne propre comptait 644 sujets, dont 333 prêtres, avec 18 collèges, 9 résidences, 11 missions; la province de Lithuanie, 746 sujets ,327 prêtres), 14 collèges, 11 résidences, 23 missions.

Russie

189. — Le roi de Pologne Jean Sobieski avait pris en 1684 et garda jusqu'à sa mort (1696) comme son confesseur et son conseiller le plus écouté, le j P. Maurice Vota iné à Turin, 1629, entré au novi- I ciat d'Avignon 1645, f à Rome 1715). Ce Jésuite I était venu à Moscou en 1684, chargé par le pape I Innocent XI de travailler, d'accord avec l'ambas- I sadeuT de la cour de Vienne, à faire entrer la

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Miissie dans la ligne de l'Empire et de la Pologne contre les Turcs. Kn même temps qu'il s'actjuittait avec succès de cette mission diplomatique. Vota obtenait des tsars Alexis et Pierre l'autorisation pour deux Jésuites de séjournera Moscou, afin de donner aux catholiques étrangers les secours de leur ministère. Cette mission a subsisté jusqu'en HîSO, où les deux Pères furent expulsés, à la demande du patriarche russe, qui redoutait leur influence sur ses ouailles. Kn 169G deux Jésuites, non connus comme tels, [)urent rentrer en ipialité de chapelains de l'ambassadeur imj)érial.

Plus tard Pierre le (jrand approuva leur présence. L'autocrate, j)our se ménager l'amitié des puissances catholiques d'Occident, afl'ecta souvent de paraître favoj-able au catholicisme, jusqu'à laisser croire (ju'il était disposé à l'union avec Rome. Cependant il ordonna, en le commençant de sa propre main, l'assassinat <les Hasiliens Uniales de Polotsk; et en 1717, Clément XI lui rappelait sans fruit les promesses faites, et non e\ccut<'»es depuis des années, d'accorder la pleine liberté à la religion catholi(|ue dans ses lltats. Enlin il bannit les Jésuites par un ukase violent (17 IS); ils ne revinrent en Russie qu'en 177.'^ à l'appel de Catherine 11.

/r. — ^fIssIONs A l'étranger

190. — L'n rapport, présenté à la S. Congrégation de la Propagande vers 1()80, compte plus de 1.200 Jésuites missionnaires chez les hérétiques.

MISSIONS A l'Étranger 641

schismatiques ou infidèles païens. Les missions d'Europe (non compris l'empire turc) en occupaient 447. Des 806 autres, 36 travaillaient dans le Levant (Turquie, Grèce, Syrie, Perse); 102 dans l'Inde; 45 en Chine et Indo-Chine; 9 parmi les noirs d'Afrique ; 42 au Brésil ; 71 au Canada et aux Antilles; 195 dans les colonies espagnoles d'Amérique et les Philippines. Ces chiffres ne comprennent que les religieux vaquant au soin spirituel des indigènes ; car si on comptait tous ceux qui étaient employés hors d'Europe, les seules Assistances d'Espagne et de Portugal donneraient un total de près de 2.000.

Les missions établies dans les colonies et sous le protectorat de l'Espagne et du Portugal étaient constituées en provinces et recrutaient le pluspossible de sujets dans la population coloniale; elles continuèrent néanmoins à recevoir beaucoup de leurs ouvriers de l'Europe, et pas seulement de l'Espagne et du Portugal. Les renforts excellents, qui leur venaient aussi d'Italie et de toutes les provinces de l'Assistance de Germanie, devinrent de plus en plus considérables, surtout depuis le milieu du xvu^ siècle, quand les gouvernements supprimèrent une partie des difïicultés opposées par une politique défiante à l'admission des étrangers dans leurs domaines coloniaux.

Dès 1649, sur. une supplique du P. Assistant de Portugal, Nunho da Cunha, le roi Jean IV déclara que dorénavant les pays de conquête portugaise seraient ouverts aux missionnaires religieux de toute nationalité (Castillans exceptés) et de tout Ordre, sous condition, néanmoins, de ne s'y rendre que par la voie de Lisbonne, et. avant leur départ, de se faire incorporer aux provinces portugaises de leur Ordre. Vers 1664, l'Espagne

Brvckrb. — La Cotnpftfi'nip de .]À<«n«. \\

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adoucit les anciennes prohi!)itions pour les sujets de l'Empire.

Les provinces de France f>ourvoynicnt à fiais communs de personnel et de ressources les missions du Levant, du Canada et des Antilles françaises. Elles y ajoutèrent, un peu |)lus tard(it)87) •'^t; missions françaises de Chine, d'Indo-Chine et de l'Inde.

ASIE. — Missions du Levant

191. — T^es relations des Jésuites avec le Levant et leurs premiers essais d'apostolat auprès des schismatiques orientaux datent des légations confiées par les Souverains Pontifes à différents Pères. Dès L")!)!, le Père Christophe Hodriguez, par ordre de Pie IV, visita le patriarchedes Coptes à Alexandrie d'I^gypte. 11 avait pour compagnon le Père Jean-Baptiste Elian, juif d'Egypte converti : celui-ci fut envoyé en 1578 et 1581 par ( iréuroire XIÏI au Liban, oii alla aussi comme nonce apostolique le Pore Jérôme Dandini, en 15%. Par leurs soins fut resserrée l'union des Maronites avec l'Eglise romaine et la papauté. En 1G14, i deux autres Jésuites, l'un Homain, l'autre Ma-i ronite d'origine, cherchèrent jusqu'à Mossoul, en Mésopotamie, le patriarche des Chaldéens,i pour lui r«'nioHre des lettres et des présents de Paul V.

La premii'ro mission stable du Levant fut com mencée en ir)S."i, à (^onstantinople, par le Père Jules Mancinelliet quatre compagnons, dont deux Frères coadjutours. lulerrompue après peu d'an nées, cette mission fut fondée do manière définitive, en U)09, par des Jésuites français sous \f\ conduite du Père l'rancois de Canillac. La

MISSIONS A l'étrangek 643

fondation est due à la noble initiative du roi Henri IV, conseillé par le Père Coton. Quelques critiques que mérite la politique d'alliance avec les Turcs, inaugurée par François l'' et continuée par ses successeurs, en vue d'affaiblir la maison d'Autriche, elle a été de fait favorable à la religion dans le Levant. Poussés plus ou moins parle désir d'atténuer le scandale qu'elle causait même parmi leurs sujets, les rois de France ont déployé beaucoup de zèle à défendre auprès delà Porte les intérêts du christianisme. Sous le protectoratde leurs ambassadeurs et de leurs consuls, des missionnaires de divers ordres religieux étaient établis, avant le milieu du xvii« siècle, partoutdansl'empire turcoù il y avait des groupes chrétiens importants. En particulier, les Jésuites français avaient des résidences, formant centres de plusieurs missions, à Gonstantinople; dans les îles grecques de Naxos, de Négrepont, de Santorin ; en Asie Mineure, à Smyrne ; en Syrie, à Alep, à Damas, à Tripoli, à Saïda, à Antoura (Liban).' Peu après le début du xviii« siècle, ils étaient également à Thessalonique, en Macédoine. Le protectorat français profitait même aux missionnaires d'autre nationalité : dans Pile de Ghio, les Jésuites italiens avaient eu, depuis 1590, une église et un collège, qui, en 1694, furent ruinés par les intrigues des Grecs schismatiques; cette mission fut relevée par l'arrivée d'un vice-consul français, accompagné d'un Jésuite son compatriote comme chapelain.

Vers 1650, le zèle des Jésuites français, appuyé par le renom de leur pays, les conduisit aussi en Perse, ou travailla entre autres le Père Alexandre de Rhodes, qui y termina sa carrière si bien remplie (1660). G'était surtout aux Arméniens, soit

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catholiques, soit schismatiques, qu'on faisait du bien clans cette mission. En 1G84, les Jésuites l'ranrais purent s'établir dans TAnnénie proprement dite, d'abord à Erivan, dépendant alors du Chah de Perse, puis à Erzeroum, sous la domination turque.

Vers la fin du môme siècle, Louis XI V leur procura l'entrée du Caire, en Egypte. Entre les missionnaires, qui depuis lors travaillèrent auprès des Coptes, le Père Claude Sicard (U)*j2-1727j est célèbre pour ses savantes recherches sur la géographie et les monuments anciens de la vallée du Nil. Il employait les loisirs de l'apostolat à la composition d'un grand ouvrage sur ce sujet, qui aurait ollert le plus vif intérêt, mais il sacritia l'honneur qu'il en aurait reçu, avec sa vie même, à la charité envers les pestiférés.

C'estduCairc quepartit,en 1698, le Père Charles François-Xavier de Brévedent, pour essayer de pénétrer en Ethiopie, afin d'y relever la mission. Il était à une demi-journée de la résidence du Négus, quand il fut terrassé par un mal impitoyable, qui l'emporta le VJ juillet 1699.

Pendant la première moitié du xviii'' siècle, la Crimée, alors occupée par les Tartares vassaux du Grand Seigneur, eut également des Pères français, résidant à Hakhchiseraï, pour assister les nombreux chrétiens détenus en esclavage.

Toutes ces missions, comprises sous la rubrique du Levant, étaient desservies, en 1710, par 6^1 religieux de l'assistance de France, dont 32 étaient en Turcjuie et en Grèce, 20 en Syrie et Egvpte, 12 en Perse et Arménie. En 1720, le Supérieur général de la mission de Syrie et d'Egy|)te était un Maronite, le Père Antoine Marie Nacchi.

MISSIONS A l'étrancer 645

Dans le Levant, comme ailleurs où se rencontraient des catholiques, c'est à ceux-ci naturellement qu'allaient les premiers soins des missionnaires. Ils avaient d'abord à satisfaire une nombreuse clientèle de Latins que, soit le négoce, soit des causes indépendantes de leur volonté, avaient amenés en Turquie. Le ministère préféré de leur dévouement était la visite des milliers d'esclaves gémissant dans les affreux bagnes turcs, spécialement à Constantinople : ministère certes pénible, mais peut-être le plus consolant, par les fruits sensibles de conversion, de résignation, de courage à souffrir, souvent jusqu'au martyre.

L'apostolat des Jésuites auprès des Grecs, des Syriens, des ^^rméniens et des Coptes, à cette époque (1650-1710 environ), offre des particularités qui étonnent, si on ne tient pas compte des circonstances, bien changées plus tard. On voit en effet les missionnaires latins, parfaitement connus comme tels, prêcher, enseigner le catéchisme catholique, confesser dans les églises même des schismatiques. Ils le faisaient avec le plein agrément des évéques et des curés indigènes. Il faut savoir que plusieurs prélats orientaux étaient alors très rapprochés de TÉglise d'Occident. Le Souverain Pontife Clément XI eut la joie de recevoir l'adhésion des trois patriarches d'Alexandrie, d'Alep et de Damas aux doctrines romaines et spécialement à la primauté du pape; même le siège de Constantinople fut plus d'une fois occupé par des prélats catholiques de cœur. Ces pasteurs favorisaient de tout leur pouvoir les travaux des Jésuites en faveur de l'union des Eglises. D'autres, dont les bonnes dispositions étaient moins avancées, autorisaient l'apostolat des missionnaires romains, parce qu'ils le savaient

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visant d'abord à la rélorme des mœurs, et qu'ils en constataient sur leurs ouailles les salutaires effets, qu ils auraient vainement atteiuliis de leurs prêtres.

Dans tous les cas, les missionnaires pour être reçus dans les églises des chrétiens orientaux, ne faisaient aucune concession au schisme; mais, conformément à l'esprit de la Compagnie, ils suivaient une méthode de condescendance, la plus capable de gagner ces chrétiens. Ainsi, avant tout, l'on se garJait bien de leurlaisser entendre qu'on les consid«^rait comme schismaticjues ou hérétiques (et de fait on pouvait penser que la masse du peuple, vu son ignorance, l'était tout au plus matériellement). On se contentait donc, dans les discours, d'enseigner solidement les vérités catholiques; dans les catéchismes, on insistait sur les points controversés, njn par manière de polémique, mais par exposé clair et bien appuyé de preuves prises dans la tradition. Après les instructions, on d«'mandait aux assistants une profession j)ul)lique de la vraie foi sur ces articles en particulier. Quant aux pénitents, qui s'adressaient aux Pères [)our la confession, aucun n'était absous sans qu'on se fût |)réalablement assuré de sa créance orthodoxe. On n'obligeait personne à quitter le rite oriental pour })nsser au latin. Si des fidèles, bons catholi(|ues, s'apercevaient quo leurs cur(''S et d'autres prêtres de leurrite erraient dans (juelques articles de la foi, ils avaient sur cela, nous disent les missionnaires, « des règles du Saint-Siège, selon lesquelles ils pouvaient communi(juer avec ces pasteurs en ce (ju'ils avaient de bon et d'utile, et devaient rejeter le reste. C'est sur ces règles que les Jésuites se conduisaient et qu'ils conduisaientles autres. A ceuxqui refusaient

MISSIONS A LETRA>r;ER O'iy

de S'y conformer, ils n'accordaient aucune absolution ».

Par cette méthode condescendante, les Jésuites obtinrent de grands succès, mais qui réveillèrent le sectarisme schismatique. Les prélats ennemis de Rome s'irritèrent de voir aller à elle leurs •troupeaux et ne rougirent pas d'invoquer l'intervention violente des Turcs pour arrêter ce mouvement. En 1723, sur la requête de quatre patriarches, le Sultan détendit à tous ses sujets chrétiens d'embrasser la religion romaine, et aux religieux latins d'avoir aucune communication avec les Grecs, Arméniens et Syriens sous prétexte de les instruire. Les ambassadeurs de France s'efforcèrent longtemps en vain de faire révoquer cette funeste mesure; ce n'est qu'en 1740, au renouvellement des capitulations, qu'ils réussirent à y faire insérer un article garantissant implicitement la liberté de l'apostolat catholique. En attendant, le zèle des missionnaires trouvait bien encore le moyen de s'exercer, mais atteignait de plus en plus difficilement les schismatiques.

Extrême-Asie

'192. Les premiers Vicaires apostoliques. — Le "P. Alexandre de Rhodes, le grand missionnaire, fondateur de la mission du Tonkin, était venu en Eurtjpe en 1G49, comme procureur de la province du Japon, chargée des missions de l'Indo-Chine, afin de demander, avec des secours en hommes et en argent, des évêques spécialement pour ces missions. Il y avait bien un évêché à Macao, dont la juridiction, suivant les prétentions portugaises, embrassait toute la Chine et l'Indo-Ghine. Mais, outre que le siège était presque toujours

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vacant, un seul prélat ne pouvait suflire, surtout résidant si loin, aux néophytes de plus en plus nombreux dans ces vastes régions; il leur fallait des évêques apostoliques, partageant les fatigues des missionnaires, veillant de près aux besoins des nouvelles chrétientés et, en [)articulier, préoccupés de (brmer un bon clergé indigène. En effet, il est sur, contrairement à une légende trop acceptée, que ces vues furent bien celles, n(^n seulement du P. de Rhodes, mais de ses supérieurs et des missionnaires jésuites, au nom de qui il agissait. La parole en(lamm(*e du procureur de la province du Japon suscita facilement dans la Compagnie de Jésus les aspirants aux postes de simples missionnaires: en France seulement, il put choisir vingt compagnons entre beaucoup d'autres qui sollicitaient une pareille faveur. Mais la Gom[)agnie ne lui offrait pas d'évèfjues: elle ne pouvait le faire, non seulement à cause de ses Hègles, mais surtout parce que ces évéques devant être indépendants du Tortugal, on prévoyait de ^ graves dillicultés de ce côté contre leur création, f En Italie, notamment dans les nombreux clergés î de Naples et de Home, le P. de Hhodcs chercha ï vainement des ecclésiastiques disposés à se faire t sacrer évêques, comme il le dit, a sans autre des- sein que de s'abandonner à toutes les fatigues i d'un grand voyage et à une vie pleine de travaux, \^ a laquelle le Sauveur réserve toutes ses cou- « ronnes ».

Il les trouvera enfin à Paris, dans une petite société forniée d'une élite de congréganistes des Jésuites et dirigée par le P. Bagot. C'est parmi ces jeunes ecclésiastitjues que le Souverain Pontife, sur la proposition du P. de Hhodes, choisira les trois premiers vicaires apostoli(iues d'indo-

MISSIONS A. l'Étranger G49

Chine et de Chine et le premier évèque du Canada. Et tandis que d'autres membres de la même réunion accompagneront les élus, allant chercher leurs lointains troupeaux, d'autres, restés en France, fondent le Séminaire des Missions Etrangères, dont la création est sanctionnée par lettres patentes du roi en 1663.

Les nominations définitives et les départs des évéques furent retardés près de 10 ans par l'opposition du Portugal. La révolution, qui avait rendu, en 1640, son autonomie à ce pays, n'était pas ratifiée par le Saint-Siège, qui ne reconnut le roi dom Pedro qu'en 1668, après qu'il eut fait sa paix avec l'Espagne. Mais il y avait toujours \e padroàdo ou patronat portugais. On appelle ainsi le privilège accordé aux rois du Portugal par plusieurs papes, depuis le xv® siècle, de nommer aux sièges épiscopaux et aux bénéfices ecclésiastiques, dans les terres d'Afrique et des Indes Orientales conquises sur les infidèles. Le même privilège apportait le droit de disposer d'une partie des revenus ecclésiastiques du royaume en Europe. Les Souverains Pontifes y avaient mis cette condition que les rois enverraient et entretiendraient des missionnaires pour convertir les infidèles, et pourvoiraient d'une dotation convenable les évéchés, les paroisses et les autres établissements religieux à créer dans ces territoires. D'après l'interprétation des Portugais, \q padro ado eiwhvd^^sait toute l'étendue des Indes Orientales^ que leur attribuait la fameuse démarcation d'Alexandre VI, quoiqu'ils n'en possédassent de fait qu'une faible partie. C'est ainsi qu'ils contestèrent au Saint-Siège le droit de donner sans leur agrément préalable des évéques à la Chine, où ils n'avaient à peu près à eux que la presqu'île de

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Macao, et a Tlndo-Chine, où ils n'occupaient que des comptoirs commerciaux de façon plus ou moins précaire. IJien plus, ils prétendai<Mit ne laisser pénétrer dans ces pays aucun missionnaire, si ses pouvoirs n'avaient l'estampille de Lisbonne.

Une pareille interprétation n'était pas admise par les papes, qui maintenaient que leurs concessions n'étaient faites que [)Our les territoires réellement acquis à la domination [)ortugaise. D'ailleurs, il n'y avait nul lieu de compter que le Portu<^al pourrait ou voudrait jamais remplir les conditions stipulées pour la dotation et l'enlretien décent de tous les évècliés de missions, qu'il allait être nécessaire de fonder. Cependant, désirant éviter de péni])les discussions et ménager le plus possible les I^ortugais, même dans les prétentions qu'on repoussait, le Saint-Siège s'abstint d'établir (les sièges é[)iscopaux proprement tlils et fixes ; il se contenta de donner aux missions de Chine et d'Indo-Chine des vicaires apostoli(jues, qui n'étaient que des missionnaires pourvus de pouvoirs d'ordre épiscopal, mais avec la juridiction limitée et toujours révocable au gré du Souverain Pontife. Le gouvernement du Portugal n'en protesta pas moins contre rette création pari ses agents à Home et déclara qu'il empêcherait ■ par tous les moyens les élus d'exercer leurs fonr- . lions dans le domaine de son padroado. Il tintL parole scandaleusement. Mgr de la Motte Lam-T bert, évêquede lUryte et premier vicaire apostolique de la Cochinchine, arrivé à Siam en 1G(>2, n'échappa à l'arrestation par les Portugais qu'en se réfugiant au milieu des marchands hollan»lais. Un de ses missionnaires fut enlevé et emprisonné à Macao ; un autre fut déporté jusqu'à (ioa : l'un

MISSIONS A ï/ÉTRANr.ER 651

et l'autre dut expier par une longue captivité dans les prisons de l'inquisition le crime d'être entré dans une mission sans l'autorisation du Portugal.

193. Conflit. ~ Quelle fut l'attitude des missionnaires jésuites ? Ils firent d'abord très bon accueil aux collaborateurs français, ceux-ci l'ont attesté. Mais bientôt leur arrivèrent des ordres du gouvernement portugais, interdisant rigoureusement de favoriser en quelque manière les nouveaux venus. L'archevêque de Goa, primat des IndesOrientales, et se disant ordinaire dans toute la Chine et rindo-Ghine, défendit de leur demander ou d'accepter d'eux aucun pouvoir : à Siam, un prêtre, qu'il avait constitué son vicaire général, eut l'audace de fulminer l'excommunication contre Mgr de la Motte Lambert comme intrus dans une juridiction étrangère. A ce moment, les Jésuites hésitèrent.

La juridiction des vicaires apostoliques français, en opposition avec le droit du patronat, était-elle valable? Devant cette question, les anciens missionnaires, non pas seulement les Portugais de nation, mais les Italiens, les Flamands, des Français même, furent quelque temps perplexes. D'ailleurs le gouvernement portugais menaçait ceux qui n'obéiraient pas à ses injonctions de leur supprimer leurs ressources, qu'ils tiraient presque toutes de Macao; en outre, il ne manquerait pas de faire sentir son mécontentement à la Compagnie dans ses autres missions et même en Europe. Plus haut que cette question d'intérêt, il y avait une question d'honneur national pour les missionnaires portugais : pouvaient-ils coopérer à la destruction de ce patronat, que leurs ancêtres

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et leurs rois avaient payé de tant d'argent, de l'aligues et de sang dans les guerres contre l<*s infidèles ? Ne devaient-ils pas au contraire le soutenir d'autant plus que ce patronat tlenieurait f)rcsque le seul vestige de l'ancien empire portugais des Indes ? Un devoir semblable {)araissnit imposé par la gratitude aux missionnaires d'autres nationalités, mais employés dans les missions des Indes Orientales, fondées jadis par les rois du Portugal et vivant toujours en grande partie de leurs libéralités.

\'()ih') pour(|uoi les missionnaires Jésuites de la Gochinchine et du foiikin ont cru pouvoir un cer tain temps s'abstenir de reconnaître la juridiction des vicaires apostoliques français. Mais ils on changé de conduite aussitôt qu'ils onl connu clairement la ferme volonté du Souverain Pontife, que toute la juridiction des prélats de llnde [)orlugaise daus les missions de l'Indo-Cinue prît fin et que missionnaires et néophytes de ces pays obéi sent exclusivement aux vicaires a[)ostolique envoyés par le Saint-Siège. Jamais, du reste, ils n'ont eu aucune responsabilité dans les violence dont usèrent les autorités portugaises à l'égard desl missionnaires étrangers.

Après cela, il est vrai, il y eut encore, pendantfl plusieurs anneeîs, d'Apres conllils entre les anciens' missionnaires de l'Indo-C^hine d une part, et les évèques Irançais et leurs compagnons de l'autre. Ils furent occasionnés en premier lieu par des questions de partage du travail. Les jeunes missionnaires pleins d'ardeur, venus de France à la suite des vicaires apostoliques, demandaient des places dans les missions, et ce n'était pas les plus mauvaises; les amiens se plaignaient, non saoskf quelque raison, semble-t-il, (pion cherchât à les

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évincer des chrétientés les plus florissantes, fondées avec leurs sueurs etleur sang. Bien des froissements vinrent de ce que, dans les commencements, l'étendue des pouvoirs et des droits réciproques des vicaires apostoliques et des missionnaires religieux privilégiés n'était pas assez nettement définie. Il faut bien dire aussi que certains de ces prélats, et surtout leurs provicaires, mirent parfois à affirmer et à faire sentir leur autorité une raideur peu apostolique. En outre, ils montrèrent une disposition trop marquée à voir partoutdesabus, à critiquer les méthodes en usage,

vouloir tout réorganiser à nouveau suivant les idées apportées d'Europe. Cela n'était pas pour faciliter l'obéissance aux vieux missionnaires.

Bien des séances de la commission des Indes Orientales, à la S. Congrégation cardinalice de la Propagande, surtout de 1673 à 1680, sont remplies par les plaintes des vicaires apostoliques de rindo-Chine sur l'insubordination des anciens missionnaires, en particulier des Jésuites. Évidemment toutes ces plaintes n'étaient pas sans fondement: il faut le conclure du caractère respectable de ceux quilesapportaient.LaPropagande en fut très émue et, en conséquence, le Père Général de la Compagnie fut invité à rappeler ses sujets à l'ordre, avec sévère réprimande. Et quand le Père Oliva présenta à la S. Congrégation les apologies par lesquelles ses missionnaires pensaient se justifier, elles ne furent pas, de longtemps, très bien reçues. Les choses en vinrent au point que le Père Oliva finit par déclarer qu'il ne voyait plus pour ses missionnaires qu'un moyen de satisfaire leurs rivaux : c'était de leur abandonner la place, et il priait donc la S. Congrégation d'agréer qu'il retirât tous les siens de l'Indo-Chine.

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ïia Propafçande repoussa celte oflre, mais multiplia les coups d*autorité pour appuyer les vicaires apostoli(|ue3. En vue de leur subordonner plus complètement les missionnaires religieux, elle aurait volontiers dépouillé ceux-ci de tous leurs privilèL(es; une bulle ix cet efl'et était prête et les cardinaux pressèrent plus d'une fois Innocent XI de la promulguer. Le pape se refusa toujours à cette mesure extrême qui, il le sentait bien, en relâchant le lien des missionnaires avec leurs Instituts, risquait de diminuer leur valeur morale et ainsi de tourner en lin de compte au détriment des missions. Il accorda seulement de décider (|ue tous les missionnaires de Chine et d'Indo-Chine prêteraient un serment d'obéissance aux vicaires apostoliques.

Affaire du serment des missionnaires. — Une constitution, fixant la formule de ce serment et l'imposant sous peine d'excommunication majeure, a été libellée avec la date du 10 octobre 1()78. En réalité, telle quelle, cette pièce n'a pas été expédiée. Elle commeiiçait par un ordre appelant immédiatement à Home sept Jésuites, dont trois supérieurs, des missions de Cochinchine et du Tonkin. Avant l'expédition, le Père Uliva put fournir au Souverain Pontife la preuve que le motif apporté pour cette mesure, à savoir l'insoumission de ses sept sujets, n'avait pas ou du moins n'avait plus de base. Innocent XI accepta ses observations et, en mars t()79, ordonna de suspendre la constitution. Il n'en retint que le serment, avec cette modification qu'il le voulut imposé aux missionnaires religieux par un simple [)récepte in virtute S. Ohedieiitiœ de leurs supérieurs généraux. En conformité, le Père Oliva avait déjà envoyé

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son précepte en Extrême-Orient, le 26 juin 1680, quand on apprit à Rome que le roi de France défendait à tous les missionnaires ses sujets de prêter le serment en question.

En effet, la formule, que lui ont fait connaître ses agents à Rome, lui paraît contenir une profession de foi à l'autorité papale, en contradiction formelle avec les libertés gallicanes. Mgr Fallu, vicaire apostolique du Tonkin et administrateur général des missions de Chine, à qui appartenait ridée de ce moyen de contrainte, doit maintenant supplier la Propagande d'y apporter des adoucissements. Les cardinaux s'y refusent avec une véritable indignation. Mais alors le P. Oliva vient généreusement au secours du prélat et de sa Société des Missions étrangères, fort compromise parle mécontentement du roi ; il fait agir le P. de la Chaize, et Louis XIV, sur les instances de son confesseur, veut bien consentir à ce que les missionnaires français prêtent le serment, toutefois avec cette condition qu'ils déclareront le prêter par permission du roi. Mgr Pallu transmet cette solution à la Propagande, le 14 octobre 1680, avec une joie que ne partagèrent point les cardinaux : il fallut qu'Innocent XI contînt leurs vifs désirs de protestation contre l'addition française. Prêté sans résistance par les missionnaires Jésuites, le serment dut être supprimé quelques années plus tard pourdes oppositions auxquelles ils étaient demeurés étrangers. En même temps l'organisation des vicariats apostoliques reçut des modifications essentielles. Mais avant de préciser ce que fut cette conclusion, nous devons dire ce qui s'était passé à la Chine durant la querelle.

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Chine (1643-1705)

194. Le P. Schall. — La bienveillance du premier empereur tartare, Ghun-lchi (1643-1662), pour le P. Scliall |)ermit à la propagation de l'Évangile de prendre un libre essor, l^n KifiO, le missionnaire astronome put ouvrir la première église publi(juo de la capitale; son impérial ami l'avait aidé à la construire par une généreuse subvention. Le souverain lit bien plus en 1657 : il donna un édit où il louait, non seulement la science européenne, mais encore la «loi du Seigneur du ciel », c'est-à-dire la religion chrétienne, et en autorisait d'une manière générale la prédication et la protèssion. Aussi le nombre des chrétiens, de 13.000 que l'on comptait en 1617, s'était-il déjà élevé, en 1650, à 150.000 et. de 1650 à la tin de 1667, les Jésuites enregistrèrent encore 104.980 baptêmes. Cette prospérité fut compromise par la mort prématurée de Chun-tchi, qui ne laissa pour lui succéder qu'un enfant. Celui-ci sera un jour le célèbre Kang-hi, qui favorisera encore plus cpie son père les missionnaires et les chrétiens ; mais durant sa minorité, le gouvernement fut entre les mains de quatre régents ennemis du christianisme. Vn soi-disant astronome chinois, (juo l'envie, avec la haine du christianisme, armait Sj)écialement contre l'Européen, directeur de l'Observatoire impérial, porta une accusation, en conséquence de hujuelle le P. Schall et ses collègues à Pékin lurent chargés de chaînes et jetés en prison.

Traîné devant les juges, le vénérable missionnaire, qui venait d'être frappé de paralysie, ne put se défendre lui-môme; le P. Ferdinand \'erbiest, l'associé de ses travaux, parla pour lui.

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Le premier crime allégué fut que le P. Schall s'était fait donner la présidence du tribunal des mathématiques, afin de faire servir Tautorité de cette haute charge à la propagation de la foi chrétienne. Le P. Yerbiest répondit : « Jean Adam (Schall) n'a accepté la présidence dont il s'agit que parce que l'empereur l'en a pressé à plusieurs reprises. Sur une tablette de pierre, érigée devant l'église, l'empereur atteste qu'il a élevé .Jean Adam malgré lui à cette dignité. » Une autre imputation de l'accusateur, à savoir que le P. Schall avait mal déterminé le jour faste pour une certaine cérémonie publique, fut écartée par les régents eux-mêmes, qui, après enquête, trouvèrent que le P. Schall ne s'était jamais occupé de détermination des jours fastes et néfastes. Un grand grief contre le missionnaire fat qu'il avait montré et expliqué à l'empereur défunt des images de la Passion de Jésus-Christ. Finalement, le 1.5 avril 1(365, Parrét était prononcé: le P. Schall étaitcondamné à être coupé en pièces et décapité. Mais l'exécution fut empêchée par des événements extraordinaires, tremblement de terre, incendie du tribunal, apparition de météores, qui terrifièrent les païens, tandis que les chrétiens y virent une intervention du ciel en faveur de l'innocence. Par suite, le 2 mai, la sentence fut révoquée et le P. Schall put retourner à son église, ainsi que ses confrères. Le confesseur de la Foi survécut un an à cette épreuve ; il mourut le . 15 août 1066, âgé de 75 ans, dont 45 employés au service de l'ÉQ^lise de Chine.

Toutefois la paix n'était pas encore rendue à la mission, car les missionnaires des provinces avaient été également poursuivis, et vingt et un Jésuites, trois Dominicains, un Franciscain avaient

BuucKiiu. — La (Joaipagjiie de Jésus. \Z

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été saisis, d'abord conduits à F^ékin, puis transférés à Canton, où ils restèrent internés jiiscju'en 1670. Il était réservé au P. N'erbiest de leur procurer la liberté et des conditions pour l'apostolat plus favorables qu'on ne les avait jamais eues.

195. Le P. Verbiest et 1 astronomie. — L'accusateur Vang-Kouang-sien, après avoir fait condamner le P. Schall, avait pris sa place dans la direction de rObservatoire impérial et la confection du calendrier, mais n'avait pas tardé à laisser voir son ignorance. Aussi Kang-bi, dès qu'il eut pris les rênes de l'empire (1667), songeat-il à rendre cette cbarge importante aux missionnaires; mais pour ne le faire qu'à bon escient, il institua d'abord une éj)reuve à subir simultanément pan ses astronomes olïiciels et les Jésuites. Cinq laits astronomiques devaient être annoncés et décrits avec toutes les circonstances, un mois à l'avance. Or, tandis que Yang-Kouang-sien et ses aides furent contraints de s'avouer in(a[)ables de repondre, ou n'apportèrent ({ue des solutions^ grossièrement erronées, le P. Verbiest remporta.i un éclatant succès par l'exactitude rigoureuse de ses prédictions. C'était en février 1669: le Jésuite* belge dut immédiatement prendre la direction: du tribunal des mathématiques. Kang-hi, encore sous l'inlluence de certains de ses ministres, nW' voulut rien faire pour les autres missionnairelf*' dans les deux ans qui suivirent; mais entin, en mars 1671, il ordonna à ses grands mandarins de reconduire dans leurs chrétientés les vingt-deux internés qui restaient à Canton. Ce fut une rentrée triomphale.

En même temps, le P. Verbiest, à qui l'empereur demandait les travaux les plus variés,

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exigeant une véritable maîtrise dans presque toutes les sciences théoriques et appliquées, les exécutait avec une perfection qui lui gagnait de plus en plus l'estime et la faveur du potentat. La religion en recueillit tout le bénéfice.

196. Objections contre la présidence du tribunal astronomique. — Comprend-on que cet emploi des sciences profanes, qui avait permis au P. Ricci de fonder la mission, et par lequel Schall et Verbiest venaient de la sauver deux fois de la ruine, trouvât encore des détracteurs par inintelligence ou des adversaires par scrupule ? Même des missionnaires se rencontrèrent, et jusque dans la Compagnie, pour murmurer que de pareils moyens humains n'étaient pas apostoliques. D'autres, il faut le reconnaître, élevèrent des objections un peu mieux fondées contre la présence des Jésuites dans le tribunal des mathématiques. D'abord le haut mandarinat, annexé à la présidence et aux places principales de cet institut officiel chinois, n'étaitil pas une de ces dignités séculières que la loi , canonique interdit aux ecclésiastiques, plus parti- . culièrement aux religieux, et surtout incompatible avec la profession dans la Compagnie ? Une difficulté plus grave encore paraissait surgir de la composition du calendrier, objet principal des travaux de ce tribunal. Outre les indications astronomiques d'un caractère purement scientifique, n'en contenait-il pas aussi d'autres de nature superstitieuse, comme la détermination des jours heureux ou malheureux, c'est-à-dire de ceux qu'il fallait choisir ou éviter pour telles ou telles opérations ?

Le Père Schall s'est expliqué sur le sujet de son mandarinat dans une circulaire à ses confrères

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de la mission (IG dëceiiibre 1(>48) : il l'a reiuse trois fois, il a supplié à genoux le tribunal des rites (le Ten décharger et il ne Ta finalement accepté que sur l'ordre de son supérieur régulier et renonçant en même temps à presque tous les avantages attachés à cette dignité, soit honneurs, soit revenus pécuniaires. Quant aux insertions superstitieuses dans le calendrier, Schall faisait observer qu'elles étaient l'œuvre exclusive d'une section du tribunal des mathématiques, laquelle travaillait dans une entière in(lé{)endance du président jésuite. Et tout ce qui appartenait au Père dans ce calendrier, était clairement distingué du reste par l'adjonction des mots « selon la nouvelle règle » ; de sorte que personne ne pouvait lui attribuer des parties superstitieuses, où naturellement ces mots ne figuraient point. Enfin la publication définitive et officielle du calendrier ne relevait pas du Père Schall: elle était réservée au Li-pou (tribunal des Uitesj.

Ces ex[)lications ne réussirent pas complètement à épargner au digne missionnaire astronome des reproches pénibles pour sa vertu religieuse. A Rome même, où la question fut portée, cinq graves théologiens du Collège Romain se prononcèrent d'abord contre lui (3 août 1G55). Cependant sur des informations plus complètes et mieux cqmj)rises, une nouvelle commission romaine conclut (ju'il n'y avait nulle raison valide, obligeant le Père Schall do résigner la présidence du tribunal des mathématiques (31 janvier 1664). Ce résultat était dû pour une bonne part au sufiVage de([uelques-unsdes missionnaires qui ont le mieux connu les choses de Chine, notamment des Pères l'rançois Hrancati, Sicilien, ra[)ôtre de Chang-hai, Jacques le Eaure, Parisien, et surtout Verbiest.

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Ce dernier néanmoins eut encore à souffrir, lui aussi, de semblables difficultés. Au moment même où Kang-hi s'apprêtait à le rappeler à la direction de rObservatoire impérial, il se vit jeté dans une cruelle perplexité par son premier supérieur en Chine, un Père Visiteur portugais, qui lui ordonnait de refuser les avances impériales. Heureusement, sur ces entrefaites, le Père Général envoyait une direction toute contraire. D'ailleurs, pour dissiper tous les scrupules, le Père Oliva avait recouru au Souverain Pontife, et après avoir entendu l'exposé de la question, Alexandre VII, vwae uocis oraciilo, le 3 avril 1664, déclarait autoriser les Jésuites missionnaires en Chine, « même profès, à remplir l'ofïice et la dignité de mandarin et de mathématicien impérial ». En 1672, le même Père Général, sur le désir du Père Verbiest, s'adressait encore au Pape Clément X et obtenait de lui la permission expresse pour le Père président du tribunal des mathématiques d'accepter « le mandarinat de ce tribunal avec toute la juridiction attachée à cette dignité ».

Innocent XI devait donner à l'éminent Jésuite belge, et en sa personne aux missionnaires de la Compagnie en Chine, une approbation encore plus précieuse. En 1678, Verbiest avait fait offrir au Souverain Pontife deux volumes chinois, qui contenaient l'un le missel romain traduit en chinois, Tautre des gravures représentant les instruments construits par le Père et ses observations astronomiques. Innocent XI lui répondit le 3 décembre 1681 par un bref qui dépasse de beaucoup la portée d'un simple remerciment : « Il nous a été surtout très agréable, dit le pape, de voir par votre lettre avec combien de sagesse et d'à-propos vous avez fait servir les sciences profanes au salut des

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peuples chinois et au progrès et à l'avantage de la foi chrétienne; comment grâce à elles encore, vous avez su repousser les fausses accusations et les calomnies dont (juelques-uns poursuivaient le nom des chrétiens, et vous avez pu si bien gagner la faveur du roi de la Chine et de ses conseillers, que, sorti heureusement vous-même des graves épreuves que vous avez supportées avec grand courage, vous avez de plus ramené vos confrères de Texil et fait rendre à la religion sa lil)erté et sa considération première, avec tout sujet d'espérer un avenir encore meilleur. 11 n'y a rien en etlet que, la grâce de Dieu aidant, on ne puisse attendre de vous et d'hommes semblables à vous, srirvant les intérêts de la religion auprès de cette nation... » Cet éloge si explicite de la méthode d'apostolat pratiquée par Verbiest, à l'exemple de Ricci et de ses plus fidèles successeurs, emprunte une force particulière aux circonstances du tein[)s. C'était une réponse, sinon tout à fait intentionnelle, en tout cas directe et péremptoire à des critiques que le P. Dominique Navarrete, naguère missionnaire dominicain en Chine, avait récemment débitées à la Cour pontificale, avant de les imprimer dans ses fameux Tratados de la monarchia de China (167.M^>79). Ht sans doute Verbiesi, à ladatedu bref dinnot'ent XI, avait déjà fait parvenir à Home ses observations sur le premier volume de cet ouvrage si malveillant pour le missionnaires Jésuites.

197. La question du clergé indigène en Chine. — De 1677 à 1(')S(), le président du tribunal des mathématiques, sans quitter ce poste, eut de plus à gouverner comme vice-provincial tous les sujets et les établissements de la Compagnie en Chine.

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Le devoir de cette charge s'ajoutait à son amour des âmes et des Chinois en particulier, pour obliger Verbiest à se préoccuper beaucoup de l'avenir de la mission. Un grand sujet d'inquiétude était le petit nombre de missionnaires : il n'en restait qu'une douzaine de la Compagnie ; ajoutez deux ou trois Franciscains et trois ou quatre Dominicains. Qu'était-ce pour avoir soin des 250.000 chrétiens dispersés sur un espace presque aussi grand que l'Europe, et surtout pour convertir les païens, dont ces néophytes ne faisaient peut-être pas la millième partie ? La persécution de 1665, en privant les chrétientés de leurs missionnaires européens pendant près de cinq ans, avait aussi rendu plus évident le besoin de prêtres chinois.

Sur ce point, ni Verbiest ni la plupart de ses confrères n'avaient besoin d'être convaincus; et même, depuis les débuts de la mission, le clergé indigène était dans le vœu de tous. Si néanmoins durant plus d'un siècle pas un Chinois n'a été élevé au sacerdoce, quoique plusieurs aient été reçus dans la Compagnie et aient rendu d'excellents services comme catéchistes, cela tient surtout, semble-t-il, à la prudence un peu trop timide des supérieurs portugais, impressionnés par les expériences malheureuses qu'on avait pu faire avec des prêtres naturels de l'Inde. Beaucoup d'objections auraient disparu, si l'on avait pu faire ordonner des lettrés, dont la vie chrétienne déjà longue eût permis une entière sécurité pour leur vertu et leur persévérance; c'était ce que désiraient les Pères et ce qu'ils ont demandé plus d'une fois au Saint-Siège. Mais, à cet effet, il leur paraissait nécessaire que ces lettrés déjà âgés fussent dispensés de la langue latine et autorisés à employer le chinois littéraire dans

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les prières de la messe et radininistration des sacrements. Le jiape Paul V a, dés 1615, accordé en principe cette grave concession, sur la supplique présentée par le Père NicolasTrigault an nom de toute la mission. Il restait seulement à traduiie la liturgie romaine en langue des lettrés. Entrave pendant bien des années par les persécutions, ce travail était fait en ItiTO pour le Missel, et peu après pour le Rituel et le Bréviaire. L'auteur, le Père Louis Buglio (1G28-1G82), traduisit également un cours de théologie morale et de cas de conscience, une grande partie de la Somme de saint Thomas d'Aquin et d'autres ouvrages utiles aux futurs prêtres chinois. L'hommage du Missel à Innocent XI devait appuyer une demande de ratilication de la concession papale de 1615. Le Père Verbiest adressait cette demande, le 12 juin 1078, au Père (iénéral avec! un mémoire pressant sur la nécessité de faire des prêtres chinois; elle lut réitérée au nom de toute la mission par le Père Philippe Couplet, envoyé comme procureur à Home en 1680; renouvelée encore en 1695-161>8. En définitive néanmoins, le Saint-Sièg(» ne jugea plus à [)ropos d'accorder une liturgie chinoise. On ne laissa pas de préparer le mieux qu'on put (les indigènes au sacerdoce, ce qui était bien désiré à iiome. De 1670 à la fin du siècle, les Jésuites missionnaires eurent dans leurs rangs au moins dix prêtres chinois ; un plus grand nombre fut formé au xvni* siècle, notamment dans la mission française.

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