EN EUROPE
220. — Le dernier catalogue général de la Compagnie, publié en 1749, à la veille des premières exécutions, comptait 22.589 religieux, dont il. 293 prêtres. Ils formaient 39 provinces (43 en 1770), dont 13 hors d'Europe, et possédaient 1.563 domiciles, avec 1.542 églises. Ce nombre d'établissements comprenait 24 maisons professes, 61 noviciats, 669 collèges, 176 séminaires, 335 résidences et 273 stations de missionnaires. Les 845 collèges ou séminaires étaient ainsi répartis : en France, 89 collèges et 32 séminaires; en Italie, 133 collèges. 22 séminaires; en Espagne, 105 collèges, 12 séminaires; en outre, dans les colonies espagnoles, 83 collèges, 19 séminaires; en Portugal, 20 collèges, 3 séminaires; de plus, dans les missions portugaises, 32 collèges, 4 séminaires; en Allemagne et Autriche, 101 collèges, 41 séminaires, en Bohême, 26 collèges, 25 séminaires; en Belo-ique, 36collèges, 4 séminaires ; en Pologne, 44 collèges, 10 séminaires. Nous ne pouvons donner le chiffre exact des collèges qui furent encore fondés après 1749 jusqu'à la suppression. Toutes ces maisons d'enseignement occupaient le plus grand nombre des sujets de l'Ordre, soit environ 15.000 prêtres ou scolastiques.
Bv.ucKRR. — La Compagnie de Jésus, 46
C'étaient surtout les familles de haute et de moyenne condition qui profitaient des écoles jésuites ; mais toutes les classes, et en particulier le peuple, trouvaient de non moindres avantages spirituels dans d'autres créations du zèle de la Compagnie. Notamment les Congrégations et les missions intérieures, avec les retraites publiques et privées, étaient demeurées florissantes comme nous les avons vues dans la période précédente. On s'appliquait même plus quejamaisàces œuvres, que rendaient de plus en plus opportunes les progrès de la licence des mœurs, allant de pair avec l'incrédulité dans la société contemporaine. Vers le milieu du xviii® siècle, il n'y avait peutêtre pas de maison de la Compagnie qui ne donnât pas la direction à une, et ordinairement à plusieurs congrégations nombreuses, où s'as«^ sociaient, pour se soutenir mutuellement dans le bien, non seulement les élèves des collèges, mais encore les notables laïques, les ecclésiastiques, les employés, les ouvriers, etc.
Les succès prodigieux des grands apôtres du XVII* siècle se renouvelaient dans les missions données : en France, par les Pères Pierre Sandret (t 1738), Antoine de la Bye (f 1743), Paul Dauphin (11744), Fr.-X. du Plessis (1720-1771), Th. Olivier Corret (1720-1732); en Italie, par les PP. Cam. Pacetti (t 1754), J.-B. de Francisai (f 1757), Fr. Pepe (t 1750), Phil. Trento (f 1761), Onofr Paradiso (t 1761), J.-B. Vassallo (f 1775), Mich. Lentini (1723- 1795); en Espagne, par le célèbre P. Pierre Calatayud (1710-1773), et bien d'autres. Les Pères des Germanies et de Pologne ne restaient pas en arrière de ce grand mouvement d'apostolat à l'intérieur ; c'est principalement par les ff/issions de pénitence, organisées sur les exemples d'Espagne
et d'Italie, qu'ils touchaient et ramenaient à leurs devoirs des multitudes de pécheurs.
En dehors de ces missions populaires, les Jésuites du xviii® siècle continuaient encore à pratiquer dignement et apostoliquement la prédication ordinaire, même dans les plus grandes chaires. En France, on n'a pas complètement oublié les noms des M. Fallu (11742), G. de Ségaud (11749), S.Ferussault (f 1753), Gh. Ferrin (tl7ô7), J.-B. Le Ghapelain (1726-1779). La vogue du F. Gh. de Neuville (1710-1774) a rappelé celle de Bourdaloue, quoique dans un genre d'éloquence assez différent.
En Allemagne, les prédicateurs jésuites du xviii^ siècle ont le plus contribué à bannir de la chaire catholique les étrangetés de langage et le mauvais goût. On consulte encore aujourd'hui, non sans profit, les sermons de Fr. Hoger (11727), A. Ruoff(tl739y,Fr. Hunolt (tl740), St. Grembs (tl745), U. Frobst(tl748), Fr.-X. Ffyffer (Suisse, controversiste) (f 1750), F. Feikhart (f 1752), I. Tschupick (1744-1784), J.Wurz [1747-1784). Ge dernier, spécialement, a beaucoup fait, tant par ses leçons d'éloquence à l'Université de Vienne, que par ses exemples, pour la saine réforme de la prédication catholique allemande.
Les Missions Etrangères témoignent particulièrement de l'intensité de vie que garde l'esprit apostolique dans la Gompagnie au xviii® siècle. Il se manifeste toujours par le même dévoùment
724 I-A COMPACiNIE DE JESUS
désintéressé à toute sorte d'âmes, dans toutes les parties (lu monde, bien qu'il n'obtienne pas partout If^s mrmes résultats.
Lkvant (xviii' sikcle)
221. — l^n Asi(\ les Missions du Lda/U étaient de plus en plus combattues. Seide, la catholique nation des Maronites, « rose entre les épines de l'inficbdité », comme l'appellent les papes, donnait surtout des consolations aux Pères par sa docile foi et sa piété. Quelques abus néanmoins y ternissaient la pureté de la discipline ecclésiastique, et, pour les réformer par l'action commune des évêquesdu pays, nn synode national se tint en s«'ptenibre 173(3. Le Saint-Siège y envoya comme ablégat le savant Joseph Assemani, Maronite de naissance, ancien élève du Séminaire maronite de Home et garde principal de la bibliothèque \'aticane. Le P. Fromage, supérieur des Jésuites de Svrie. eut la charge, comme orateur du concile, d'exposer et de motiver le j)rogramme de ses travaux. Les décrets adoptés par rassemblée, en somme suivant les désirs du Souverain Pontife, reçurent, le l*"^ septembre 1741, l'approbation de Henoît XI \', qui les confirma encore avec quelques prc'cisions, le 14 lévrier 1742.
Même les prélats maronites ne laissèrent pas de créer (juel(|ues difficultés aux Jésuites (|ui les aidaient de leur ministère : aussi Benoît XIV écrivait au [)atriarche Pierre Simon Evodius, le J2 mars 171)4, pour lui recommander très instamment la paix et la concorde avec les Pères de la Compagnie.
Mais, de la part du haut clergé schismatique, grec ou arménien, c'était l'hostilité presque incessante et acharnée. Pour détruire l'œuvre des
MISSIONS ÉTIIANGÈRES AU XYlIi'- SIECLE 725
missionnaires latins, tous les moyens étaient bons : le principal était des accusations calomnieuses, par lesquelles on provoquait les pachas turcs à multiplier les impositions arbitraires sur les catholiques; et ces « avanies », souvent, étaient accompagnées de prison et de mauvais traitements pour les fidèles comme pour leurs pasteurs. Ce sont là des accidents ordinaires dans l'histoire des missions, spécialement desgrands centres syriens, Damas, Alep. Les choses n'allaient pas autrement dans l'Arménie turque, d'où les Pères, plusieurs fois expulsés de leur résidence principale, Erzeroum, durent définitivement se retirer, avant 1749.
En Perse, ils furent mieux protégés contre les fureurs des schismatiques arméniens, du moins tant que ce pays jouit d'un gouvernement régulier; car depuis Abbas le Grand (1585-1629), les chahs furent généralement favorables aux missionnaires européens. Au commencement du xviii® siècle, les Jésuites français allaient librement à travers toute la Perse visiter les groupes de catholiques dispersés. Leur résidence principale était à Julfa, le faubourg presque tout arménien d'Ispahan. Ils en eurent d'autres, non seulement à Erivan, dans l'Arménie persane, mais encore à Ghamakié (ou Ghemakah), dans le Ghirvan, et, au moins temporairement, à Derbent, puis à Recht, près du rivage méridional de la mer Gaspienne; à Hamadan, l'ancienne Ecbatane, en Médie, etc. A Julfa et surtout à Erivan, ils étaient aidés, vers 1717 et jusqu'en 1725, par des confrères Polonais. La mission eut beaucoup à soutTrir des troubles que produisirent en Perse les révoltes intérieures et les invasions étrangères, dans les dernières années du chah Kossein l'détrôné en
72r) LA COMPAGNIB nB JRSUfl
1722). Une période plus heureuse, sous le rè^ne de Thamas Kouli-Khan ou Nadir Chah (1732-1747), qui proclama par édit la liberh* complète du christianisme, lui suivie après sa mort d'une situaliuu j)ire que jamais. Les exactions et les pillages, qui ne connurent plus de frein, n'épargnèrent pas les missionnaires. En 1750, à Ispahan, le P. Arnoulx Duhan, supérieur général de la mission, succomba à la bastonnade reçue des soldats, bandits kurdes. Les autres Pères, dépouillés de tout et voyant leurs fidèles en fuite pour échapper à la ruine et à la mort, durent se retirer en Syrie ou passer dans des missions plus lointaines. Ainsi le Frère Louis Bazin, que Nadir-Chah avait fait son premier médecin (17^10) et qui ensuite faillit, comme le P. Duhan, périr sous les coups des Kurdes, se retrouve en 1755 à Pondichéry, dans la mission française de Plnde; dix ans après, il était appelé en Chine, et devenait, en 17GvS, médecin de l'empereur Kien-long; il servit la mission de Pékin en cette qualité jusqii'à sa mort en 1774.
En 17VJ, toutes les missions cpie nous avons signalées dans le Levant à la date de 1710, subsistaient encore, excepté celle de l'Arménie pr(q)re. Un y comptait alors 49 religieux de la Compagnie, dont 25 en Turquie et Grèce, 17 en Syrie et Egypte, 7 en Perse. Ils restaient, en 17(JI, 42 dont 29 prêtres. De ces sujets, cin(j étaient |)rôtés par les provinces d'ialiequi, en outre, desservaient seules les missions des îles greccjues de Tine (depuis l(i79} et de Syra (1744).
En résumé, jusqu'à sa sup|)ression, la Compagnie de Jésus n'a cessé de faire l'duivre de Dieu dans le Levant. Au milieu des persécutions suscitées par la malveillance des schismatiques et la corruption des fonctionnaires niahométans. elle
MfeSIONS ÉTRANGÈRES AU XVIII^ SIECLE 727
maintenait des groupes notables d'Orientaux catholiques, parmi lesquels plusieurs ont donné des preuves d'une foi héroïque; et elle ne laissait pas de conquérir encore sur le schisme bien des âmes de bonne volonté.
Inde (xviii® siècle)
222. — Les deux provinces de la Compagnie qui se partageaient Tlnde proprement dite, dénommées, l'une de Goa, Tautre de Malabar, virent beaucoup diminuer le nombre de leurs membres depuis le milieu du xvii^ siècle. Goa, où l'on comptait 320 sujets en 1626, n'en avait plus que 246 en 1660, et tombait en 1749, à 150, c'est-à-dire presque à son chiffre de l'année 1561 (148). La province de Malabar, pour 190 sujets en 1626, n'en a plus que 47 (46 prêtres) en 1749. Les causes de ces diminutions furent la décroissance que nous avons constatée dans la province même du Portugal, dont les deux provinces de l'Inde dépendaient toujours pour leur recrutement; puis, surtout l'augmentation progressive du nombre des sujets que le Portugal devait fournir à d'autres missions, notamment au Brésil. Il faut ajouter l'abandon forcé de plusieurs établissements, dont les missionnaires furent chassés par les Hollandais calvinistes, quand ceux-ci, depuis le milieu du XVII® siècle, enlevèrent aux Portugais, l'une après l'autre, presque toutes leurs possessions de l'Inde.
Le ministère auprès des Européens, spécialement l'instruction de leurs enfants, formait une grosse part du travail des deux provinces ; mais, parmi les Pères des collèges établis dans les centres coloniaux, il y en eut toujours à s'occuper spécialement des indigènes des environs, tant pour
confirmer clans la vie chrétienne les convertis, que pour s'eiïorcer d'en convertir d'autres. C'était à une chrétienté déjà ancienne que la province de» Goa consacrait, encore au xviii* siècle, le plus grand chiffre de missionnaires : elle se trouvait dans la presqu'île de Salsette, peu éloignée de la ville de (ioa, et fécondée en ir)83 par le sang du bienheureux Rodolphe Aquaviva et de ses compagnons de martyre. Vers le milieu du xviii* siècle, on comptait à Salsette au moins 50.000 indigènes, tous chrétiens fervents; ils étaient répartis en 24 paroisses, administrées par autant de Jésuites, avec des auxiliaires indigènes. On s'est étonné quelquefois, même dans la Compagnie, que les Jésuites de l'Inde n'aient pas cédé entièrement ces cures au clergé séculier du pays, pour donner plus d'hommes à l'apostolat des infidèles, mieux en rapport avec l'esprit de leur Institut. Cela tient apparemment à la médiocre confiance que les Jésuites portugais crurent devoir à ce clergé, en particulier aux prêtres indigènes. Indiens ou métis, qui le composaient surtout. 11 est vrai, on fait l'éloge de ceux qui aidaient les Pères, à Salsette et dans d'autres missions ; mais ils avaient été choisis par les Jésuites entre leurs élèves et ils travailhiient sous leur direction. C'est quand il était le maître de ses initiatives que le clergé de l'Inde s'est montré tropsouvent dépourvu des vertus du bon Pasteur. On en fit une bien triste expérience, alors cpie les Jésuites, en querelle avec l'évéque de Cochin, durent abandonner à ses prêtres pendant douze ans leurs 20.000 chrétiens de la cote de la Pêcherie (1000-1021). Et des preuves plus récentes abondent, sans qu'on doive néanmoins oublier de belles exceptions, comme le pieux <^t /fie J<.seph \'a/, fds de nrahiucMO^U
MISSIONS ÉTnANGl-HES AU XVlJie SIECLE 729
1711), et apôtre de Ceylan durant roccupation hollandaise.
Parmi les missions des infidèles, relevant de la province de Goa, la plus étendue était celle du J/o^o/, puisqu'elle comprenait, comme l'empire de ce nom, la moitié septentrionale de l'Inde. Des missionnaires résidaient habituellement dans les grandes cités d'Aorm et de Delhi. D'Agfra, où il y avait un commencement de collège, des Pères partaient de temps à autre pour aller visiter les chrétientés des villes les plus lointaines. Les chrétiens étaient nombreux surtout dans les armées du Mogol, et les souverains, qui les reconnaissaientpour leurs meilleurs soldats, laissaient toute liberté au ministère apostolique. Ils faisaient d'expresses réserves pour leurs coreligionnaires mahométans; mais finterdiction de tout prosélytisme à l'égard de ces derniers n'empêchait pas d'en convertir quelques-uns sur leur lit de mort, ni de baptiser leurs enfants moribonds. Malgré le très petit nombre des missionnaires, on signale beaucoup de païens conquis à la foi, du moins avant les guerres qui bouleversèrent l'empire du Mogol vers le milieu du xvm^ siècle. Les excursions des Jésuites d'Agra, notamment, les conduisaient parfois au delà des frontières septentrionales de rinde proprement dite, jusque dans l'Afghanistan, à Caboul et à Candahar.
En 1706, on voulait même reprendre les tentatives sur le Tibet : un roi du pays demandait des missionnaires, et le P. François Koch, Autrichien, avait été envoyé de Goa à Agra pour se préparer à cette mission par l'étude de la langue tibétaine. Le P. Koch, étant mort à Agra en 1711, fut remplacé par le P. Hippolyte Desideri, Italien, qui, parti de Lahore avec le P. Manuel Freyre,
730 LA compa(;me de jésus
Portugais, franchit à pied, en passant parle Kachmir, les monts Himalaya, et atteignit Leh (ou Ladak) dans le Tibet occidental, le 25 juin 1715. lien repartitle 17 août, pour aller à la découverte du « plus grand » Tibet, c'est-à-dire du Tibet oriental, dont la capitale est Lhassa, résidence du Dalaï-Lama, le Bouddha vivant.
Le P. Desideri arriva à Lhassa le 13 mars 1716; rappelons que les PP. Grueber et Dorville l'y avaient précédé en 1661, venant de Chine, et y avaient séjourné deux mois. Bien accueilli par le maître laïque du pays, qui était un prince tartare, le Jésuite italien avait déjà beaucoup avancé dans la connaissance de la langue et de Tabondante littérature religieuse du bouddhisme tibétain, quand il dut, non sans regret, laisser la mission aux Pères capucins, à qui elle était attribuée par la S. Congrégation de la Propagande.
La province de Goa avait aussi une mission dans le ^laïssour (Mysore), contiguë par le sud au Maduré et par l'est au Garnatic. Fondée vers 1650 parle P. Léonard Cinnami, également Italien, cette mission était conduite, comme celle du Maduré, par des missionnaires soit Brahmes saniassis, soit pandarans. En 1711, le P. Manoel d'Acunha, Portugais, y mourut des blessures reçues dans la dél'ense de la foi chrétienne.
La plus dure des missions de l'Inde, mais la plus consolante par ses fruits, celle du Mnduré, à la charge des Pères du Malabar, ofl'rait encore au xviii" siècle le tableau accoutumé des persécutions presque continuelles, suscitées par les brahmes. Heureux eux-mêmes de souilVir pour Jésus (>hrist, outre les privations journalières, les outrages, les coups et la prison, les missionnaires étaient souvent, sinon toujours, réjouis par la fermeté
de leurs néophytes, au milieu des vexations de toute sorte, voire des tortures, où plusieurs donnèrent leur sang et même leur vie pour leur foi. Les conversions d'infidèles apparaissent relativement nombreuses, si l'on pense aux obstacles que rencontrait Tapostolat et aux sacrifices réclamés des néophytes. A juger par les années pour lesquelles nous avons des chiffres précis, entre 1730 et 1750, chacun des dix ou douze Jésuites prêtres du ^laduré pouvait enregistrer annuellement de cent à deux cents baptêmes de païens. Il en était de plus favorisés; ainsi, au Marava, où avait soufï'ert le P. de Britto, un de ses plus zélés successeurs, le P. Jacques de Rossi, dans les années 1737-1748, dépassa au moins trois fois le chiffre de 800 baptêmes d'adultes; en 1742, il en compte 876, et encore 773, 632, 603, 557 dans les années où son ministère a été troublé par les guerres. Ces succès, le missionnaire les attribue surtout aux grâces extraordinaires très nombreuses, obtenues par l'invocation de la Sainte Vierge et des saints, notamment de S. François Xavier et du V. P. de Britto. Beaucoup de ces grâces sont des délivrances de possédés ou de malheureux cruellement tourmentés par le démon. L'empire des esprits infernaux sur les idolâtres, dans l'Inde et ailleurs, est souvent constaté par les missionnaires, en même temps que l'efficacité des rites chrétiens pour le détruire.
223. — La mission du Carnatic, aux soins des Jésuites français, progressait comme celle du Maduré, à travers les mêmes difficultés de persécutions et de guerres. Après trente ans d'existence, en 1733, elle s'étendait à deux cents lieues au delà de Pondichéry,son quartier général; et, outre deux
églises très fréquentées, dans cette ville et à Ariancoupan, autre établissement français sur la côte, elle possédait dans Tintérieur du pays seize églises, pour lesquelles il y avait alors seulement six missionnaires : plus d'un avait près de dix mille chrétiens à sa charge.
Renforcé ensuite, le chiffre total des missionnaires français de la Compagnie dans l'Inde, en y comprenant ceux du Bengale (quatre à Gliandernagor), était de 22 en 1749, de 25 (dont 0 Frères) en 1761. Sur les fruits de leurs travaux, ils nous apprennent que, dans les années où leur action était particulièrement entravée par les guerres, comme en 1742-1743, ils n'ont eu, en tel endroit, qu'environ 38 ou 40,50 ou 52 baptêmes d'adultes; en tel autre, 62 ou 63; ailleurs 70 à 80. Mais, parlantd'une période plus tranquille, entre 1734-1740, le P. du Trembla}^ disait que chaque année, Tune portantl'autre, il avait baptisé environ deux cent cinquante personnes ; ensuite il entendait bien dix ou onze mille confessions par an, et baptisait chaque année quatre, cinq et quelquefois six cents enfants de chrétiens.
Ces résultats étaient encore plus considérables, là où les néophytes jouissaient de la protection française. Ainsi, à Pondichéry, où, sur plus de cent mille habitants, on ne voyait en 1700 aucun Malabare chrétien, on en comptait trois mille en 1725, presque tous convertis par le P. Turpin : d'octobre 1724 h octobre 1725, il s'y était fait six cents baptêmes, la plupart de Choutres (Soudras), c'est-à-dire d'indous des bonnes castes. En 1754, alors que les missionnaires, suivant le désir du Souverain Pontife, avaient été ])artagés entre les Choutres et les Parias, ces derniers avaient leur apôtre à Pondichéry dans le P. Michel
MISSIONS ÉTRANGÈRES AU XVIIie SIECLE 733
Artaud (venu dans la mission en 1741). « Le bien qu'il fait auprès d'eux est immense, nous dit un témoin. Point de semaine qu'il n'en gagne à Jésus- Christ au moins sept ou huit... On voit ces pauvres gens se rendre régulièrement dans une cour de l'église, le matin à 6 h. et l'après-midi à 1 heure, pour apprendre leur catéchisme et leurs prières. Rien n'égale la patience de ces catéchumènes : assis par terre,... vous les voyez occupés douze heures par jour à répéter ou à écouter avec la plus grande attention les instructions de leurs maîtres. Ce qu'on fait dans une cour de l'église pour ces Parias, se fait aussi dans une autre pour les Ghoutres ou nobles du pays. Un respecta])le vieillard, le P. Gœurdoux,qui a été pendant dix ans supérieur de la mission, en est chargé aujourd'hui (1754). Le nombre de ses prosélytes est très grand et les baptêmes y sont journaliers... »
Le P. Cœurdoux avait alors 63 ans. On voit, d'une manière générale, les vétérans de la mission, au lieu de prétendre au repos, consacrer ce qui leur reste de forces aux chrétientés de la côte. La fatigue sans doute y était un peu moindre que dans l'intérieur; mais là, en même temps, à leur école, les nouveaux venus apprenaient les langues et se formaient à l'apostolat spécial de ces contrées. C'est ainsi que, vers le milieu du xviii^ siècle, d'autres vieux missionnaires, avec de jeunes auxiliaires, dirigeaient encore des chrétientés ferventes et sans cesse grandissantes, de plusieurs milliers de fidèles, dans deux stations voisines de Pondichéry, Ariancoupan et Oulagavei ; puis, trente lieues plus au sud, à Karikal, et bien plus loin au nord, à Chandernagor, dans le Bengale.
Les Jésuites du Carnatic paraissent même avoir voulu créer quelque chose de semblable aux
rédnctionsde TAmérique: unetentative dece genre était faite dans la mission de Nallatour, fondée en 1755 par le F. de Saint-Estevan, depuis peu (!oIlaborateur du P. de Tremblay à Karikal. Sur un terrain concédé par la Compagnie des Indes et avec l'aide d'un zélé chef de chrétiens, un village lut formé, et bientôt à un bon noyau de familles chrétiennes vinrent s'en joindre plusieurs, païennes, qui ne tardèrent pas à devenir catéchumènes. Une pareille œuvre, si évidemment profitable à Tévangélisation, devait aussi servir très utilement la colonisation française. Elle cadrait bien avec les plans du célèbre Dupleix.
Celui-ci, nous devons le dire en passant, fut toujours le protecteur et bienfaiteur insigne des missions. Et il ne tint pas aux missionnaires que sa patrie ne connut et n'appréciât, comme il le méritait, le génie qui lui aurait donné l'empire des Indes, si elle l'avait voulu. Ils firent de leur mieux pour intéresser la France aux merveilleux triomphes que son nom recueillait dans l'Inde, par la sagesse politique du grand administrateur, encore plus ({ue par la valeur de ses soldats. Mais (|ue pouvaient les lettres de quelques Jésuites contre la frivolité de Popinion publique et contre son oracle. Voltaire, qui ne sut voir que « chimères » dans les conquêtes de Dupleix, de même qu'il ne voyait dans la colonie du Canada que « quelques arpents de neige ». En revanche, s'il était vrai, comme on l'allirme depuis le même Voltaire, que le malheureux Lally-Tollendal fut condamné par le Parlement, en 1766, sur le témoignage du P. Louis Lavaur, missionnaire au Carnatic depuis 1741 et supérieur général des Jésuites français dans l'Inde de 1751 à 17(>1, il y aurait sujet de s'étonner beaucoup du crédit
MISSIONS ÉTRANGÈRES AU XVIIl" SIECLE 735
subitement accordé par les magistrats à un de ces Jésuites qu'ils avaient si maltraités dans leurs récents arrêts. Quoi qu'il en soit, le P. Lavaur n'est point responsable de ce mémoire, trouvé après sa mort (1763), ou du moins de Fusage qui en a été fait en dehors de lui. Peut-être même il lui appartient aussi peu que le million d'« effets» à la Compagnie des Indes que les commissaires du Parlement auraient trouvés dans le même temps sous son nom.
En résumé, au milieu du xviii" siècle, le chififre des chrétiens natifs de l'Inde méridionale, en comptant surtout ceux du Maduré et du Carnate, quoique souvent décimés par les guerres et des famines fréquentes, était évalué à trois cent mille et plus. Les parias en formaient la majorité; l'appoint des bonnes castes, la plus haute exceptée, était néanmoins considérable. Les conversions de Brahmes, qui paraissent avoir été assez nombreuses avant le xviii® siècle, furent ensuite très rares : il y avait trop d'obstacles dans l'orgueil, l'intérêt, les persécutions de la caste. Mais ceux qui passaient pour les plus savants d'entre eux, ne dédaignaient pas d'entrer en discussion publique avec les docteurs chrétiens ; et, si bien peu rendaient hommage à la vérité qui leur était démontrée, leur défaite avait au moins ce résultat de discréditer leur pernicieux enseignement et d'obliger les païens à estimer le christianisme. D'ailleurs, la mission si glorieusement commencée par le P. de Nobili ne cessa jamais d'avoir des représentants remarquables, comme lui, par leur talent et leur science autant que par leur zèle et leur vertu. Spécialement l'étude des langues et des littératures de l'Inde conduisit les missionnaires jésuites du xviii'^ siècle à de véritables découvertes.
736 l'a compacnib db jiîsus
Chink (1724-1760)
224. — Malgré les diflicultés si fort accrues de la prédication, depuis la condamnation des rites, et en dépit des persécutions presque ininterrompues depuis 1724, les Jésuites de Chine ont poursuivi courageusement, et non sans fruit, leur apostolat plus laborieux que jamais, jusqu'à la fin du xviii" siècle. Sur les .'J9 Pères des provinces qu'atteignait l'ordre d'exil à Canton, six seulement purent encore se maintenir plus ou moins longtemps parmi les nombreux chrétiens du Sud-Est, grâce à la bienveillance des hauts mandarins. Ensuite (juelques-uns même des internés de Canton surent ingénieusement tromper le contrôle parfois superficiel des autorités et rentrèrent dans l'intérieur. Mais, le 3 août 1732, un nouvel édit impérial renvoyait tous les Européens de Canton à Macao, en vue de rendre leur expulsion complète et définitive.
De fait, la Chine se ferma depuis lors, pour plus d'un siècle, aussi rigoureusement qu'aux jours de sa xénophobie la plus aiguë. Néanmoins, la vigilance des gardes de ses frontières a été déjouée plus d'une fois par l'amour qui entraîne le bon pasteur vers ses ouailles. Il est vrai, qui était assez heureux pour se glisser à la dérobée dans le pays, s'exposait à en être bientôt expulsé avec mauvais traitements, ou se condamnait à y passer une vie constamment menacée, dans les plus dures conditions matérielles. Le saint ministère ne pouvait plus être exercé qu'en cachette rc'estgénéralement la nuit qu'on réunissait les chrétiens, pour leur dire la messe et leur distribuer le pain de la parole et les sacrements. Pendant le jour, le missionnaire devait se tenir soigneusement caché au fond d'une barque ou dans des asiles très secrets ;
souvent, forcé d'éviter, pour ne pas les compromettre, les demeures des fidèles, il n'avait d'autre ressource que d'errer à travers les bois. Quelles privations lui imposait une pareille existence, il est facile de l'imaginer. Malgré tout, aussi longtemps qu'il y eut des Jésuites, leur dévoùment ne manqua pas aux chrétientés qu'ils avaient fondées. C'est ainsi qu'ils maintenaient la foi, spécialement dans les provinces méridionales, le Kiang-nan, le Kiang-si, le Tché-Kiang, et dans le Hou-Kouang au centre de la Chine. Ils purent même, au milieu des persécutions, faire un nombre notable de recrues, amenées d'ordinaire par le prosélytisme *des catéchistes et par l'influence du bon exemple des chrétiens. Ainsi le P. Romain Hinderer, l'ancien Visiteur revenu secrètement de Macao dans le Kiang-nan, trouvait moyen en dix mois, jusqu'en septembre 1735, de baptiser 1.072 païens et d'entendre 7.628 confessions, pour le salut d'un millier d'apostats repentis ; en outre, il distribuait 6.333 communions et administrait 65 moribonds. Tout missionnaire n'avait pas la force presque surhumaine, ni par suite les succès du .Jésuite alsacien, qui, âgé de 70 ans, après 40 ans de mission et « n'ayant plus que la peau sur les os », paraissait encore infatigable. Cependant un Père portugais, Martin Correa, et un Français, le P. Jean Baborier, occupés dans d'autres parties de la même vaste province, enregistraient, en l'année 1735,1e premier 4.639 confessions, 4.175 communions, 209 baptêmes d'adultes et 548 d'enfants, 102 extrêmes-onctions; le second 3.020 confessions, 2.832 communions et 352 baptêmes.
Les cent ou cent vingt mille chrétiens que l'on comptait encore au Kiang-nan, vers 1730, formaient toujours, par leur ferveur comme par leur nombre,
Brugker. — La Compagnie de Jésus, 47
738 LA compa(;nib db jésus
la plus belle partie du troupeau de Jésus-Christ en Chine. Cependant les missionnaires |)arlaient aussi avec une particulière consolation de leurs pauvres, mais excellents lidèles du Ilou-Kouan*;.
Entre les Pères de la mission portugaise qui travaillèrent dans cette dernière province, il faut nommer un Jésuite autrichien, (iodefroi de Laimbeckhoven. Il y passa, depuis 1739, près de quinze ans; après quoi, appelé au siège épiscopal de Nankin, il se donna tout à son vaste diocèse et ne mourut qu'en 1787, sans s'être jamais relî\ché, comuie évêque, de l'ardeur apostolique (ju'il avait fait admirer en lui comme simple missionnaire.
C'est aussi dans le Hou-Kouartg, et particulièrement dans ses districts du Nord, formant le Hou-pé, que les Jésuites français employèrent surtout leur activité, durant la période de persécution. Par exemple, en mars 1728, nous y retrouvons le P. Etienne Le Couteulx, de Rouen, qui en a été expulsé en 1724, et qui au milieu de ses courses continuelles, pleines de risques, en un an entend 1.814 confessions et lait '.V27 baptêmes. Le P. Louis-Joseph des Robert, de Montmédy, en 17 iO, deuxième et troisième année de son séjour dans le llou-j)é, confesse l.l>81 chrétiens, en communie 1.G05, et administre 2G3 baptêmes, dont 101 à des adultes.
Plusieurs prêtres chinois formés par la mission lui rendirent de précieux services dansces temps critiques. Les indigènes, n'étant pas signalés à l'attention des argus policiers, comme les lùiropéens, par leur physionomie même, avaient bien plus de facilités pour les fonctions du ministère. Mais au commenc(MHent du règne de Yong-tching, il n'y avait guère ([ue quatre ou cinq de c*es prêtres, et tous avancés en âge. La persécution fit sentir plus
MISSIONS ETOANGERES AU XYIII^ SIECLE 739
vivement le besoin d'en former de nouveaux: aussi, vers 1733, en avait-on déjà une dizaine de plus, dont l'éducation religieuse et sacerdotale s'était faite soit au collège de Macao, soit à Pékin dans les maisons des Pères portugais et français. On se rappelle comment le P. Verbiest et d'autres Jésuites avaient désiré abréger les longueurs de cette éducation, en épargnant aux Chinois l'embarras de l'étude du latin. Fiome ne crut pas alors pouvoir accorder la liturgie en chinois; en 1726, une requête de but analogue, mais beaucoup plus modérée dans ses termes, fut plus heureuse. « Il y a deux ans, lisons-nous dans une lettre du P. Gaubil, datée de Pékin, 31 octobre 1728, que nous écrivîmes fortement à Rome, pour qu'il fût permis de faire prêtres des Chinois qui, ne sachant point le latin, sauraient lire la messe en latin, sauraient la religion, les cas de conscience et seraient de bonnes mœurs. Le Saint Père le Pape a accordé ce que nous demandions, et c'est une des meilleures choses qu'on ait encore faites pour le salut des Chinois. » Le même missionnaire écrit, le 10 octobre 1729, que, parmi ses autres occupations, il lui «a fallu apprendre à lire » ile latin, sans doute) à deux anciens chrétiens qu'on doit faire prêtres, et qu'il va leur « enseigner les cas de conscience ». Et, le 13 juin 1732 : « Ln mandarin des postes, fort haijile et excellent chrétien, qui n'a ni femme ni enfant, s'est retiré dans notre maison. On doit le recevoir Jésuite et le préparer à être prêtre. Nous jugeons tous que ce sera un grand sujet. » A la dernière date, la mission française avait trois auxiliaires Jésuites chinois, dont deux exerçaient déjà le ministère avec fruit dans le Pé- Tchili et le Kiang-si, tandis que le troisième s'y préparait en complétant sa connaissance du latin
et de la théologie morale sous la direction des PP. Hervieu et Porquet, à Canton.
Plus lard, on prit le parti d'envoyer de jeunes Chinois se former en France. Cinq y furent conduits par le P. Foureau en 1740; d'autres les suivirent en 1754. On leur fit faire à Paris, au collège Louis-le-( irand, les humanités françaises et latines, puis la philosophie et la théologie. Reçus dans la Compagnie, ils passèrent aussi par les épreuves du noviciat en France. De deux, à qui leur santé ne permit pas d'achever leur instruction en Euro[)e, l'un mourut pieusement en mer, le second fut ordonné prêtre aj)rès son retour en Chine; les autres rentrèrent dans leur patrie, prêtres et Jésuites. Tous s'employèrent ensuite très utilement dans les chrélienlés de la mission française.
Dès 1741, cinq Jésuites chinois avaient presque tout le soin de plus de 40.000 fidèles dans les environs et la province de Pékin ou le Pé-Tchili, et ils baptisaient ordinairement jusqu'à 1.200 adultes par an. Le P. (iauhil, qui nous donne ces derniers détails dans une lettre du 29 octobre 1 74 1 , ajoute qu'on peut espérer de voir le chilVre de ces chrt'tiens doublé dans |)eu d'années. De cela, pour une bonne part, on sera redevable, dit-ii, au concours que prête aux Pères Européens et Chinois une élite de laïcs indigènes. « C'est une i espèce de congrégation ou d'association, où sont admis un certain nombre de chrétiens pleins de zèle et de ferveur, depuis Page de 20 jusqu'à 40 ans, en qui nous apercevons des talents propres à enseigner les vérités de la religion à leurs compatriotes. Ils étudient avec application les meilleurs livres, où elles sont clairement expli(]uées; ils s'en remplissent l'esprit et le cœur; ils nousljj
rendent compte de leur travail et des connaissances qu'ils ont acquises; ils s'exercent à écrire et à réfuter les superstitions chinoises. Parmi les meilleurs sujets de cette association, nous comptons quatre jeunes princes chrétiens, plusieurs autres d'honnête (bonne) famille, deux bacheliers, etc. »
Au reste, toutes les congrégations, qui, nous le savons, florissaient depuis longtemps parmi les chrétiens de Chine, continuaient plus que jamais dans la persécution à aider de leur zèle Papostolat des missionnaires. Ainsi faisait notamment la confrérie du S. Sacrement, dont l'association, que vient de nous décrire le P. Gaubil, n'était qu'un rameau nouveau. De Pékin, où elle existait en 1706, elle était transplantée, vers 1737, jusque dans les montagnes du Hou-pé. Les PP. Labbé et de Neuvialle y avaient trouvé le ressort d'une organisation rappelant ce que nous avons vu au Japon. Ils avaient divisé leur mission en quartiers et, dans chacun, distribué entre les confrères du S. Sacrement les fonctions d'auxiliaires que comportaient leurs capacités : les uns étaient chargés d'instruire les enfants et les catéchumènes; les autres assistaient les malades ; d'autres réunissaient les fidèles qui ne pouvaient se rendre à l'église du missionnaire, les dimanches et jours de fête, et leur faisaient faire la prière en commun, en y ajoutant une instruction. Cette organisation, fonctionnant sous le contrôle assidu des chefs de la mission, servait beaucoup, durant leurs absences forcées, à maintenir le bon ordre et la régularité de vie chrétienne.
Mais, il faut le dire, pour que tous les efforts des missionnaires de province ne fussent pas impuissants, humainement parlant, à sauver
742 LA compa(;nie de jésus
l'existence du christianisme, il était nécessaire avant tout que la mission subsistât dans la capitale. L'édit de 1724 exceptait les missionnaires de Pékin de l'expulsion, comme attachés au service de l'empereur. Cependant Yong-tching les menaça plus d'une fois de les renvoVer comme les autres. S'il les épargna finalement, ce ne fut point par goût pour les sciences européennes : elles le laissaient indiflerent; tout au plus en sentait-il encore le besoin pour suppléer à l'insuffisance de ses astronomes officiels. Par bonheur, des relations qu'il ne pouvait plus entièrement décliner, avec les puissances européennes, l'obligèrent à demander plus d'une fois le secours des Jésuites pour éclairer l'inexpérience de ses ministres. Surtout le P. Parrenin fut beaucouj) consulté, ainsi que son jeune confrère, le savant P. Antoine (jaubil, notamment en 172.") et 1720, à l'occasion de l'ambassade du comte Sava, venu de Saint- Pétersbourg pour négocier un traité entre la Hussie et la Chine; puis, quand Yong-tching résolut d'envoyer à son tour une ambassade au nouveau tsar Pierre II : première ambassade véritable des (Chinois en Europe (I72l)-1732). La gratitude pour les services rendus dans ces circonstauces délicates, et aussi les occasions, qn'y trouvèrent les missionnaires, de lui faire mieux connaître la religion et le but de leur apostolat, modifièrent sensiblement les dispositions de Yong-tching à leur égard. A tel point qu'en 17.V4, il permit au P. Parrenin de faire venir à Pékin deux nouveaux confrères français, sans même exiger qu'ils fussent caj)ables de le servir, l^t, peu auparavant, il avait donné à toute la chrétienté la grande joie de voir finir la dure captivité que S(MifiVaient depuis dix ans les princes
MrSSIONS ÉTRANGÈRES AU XVfri' SIECLE 743
tartares chrétiens de la famille Soiinou, pour leur constance héroïque dans la foi.
A son successeur Kien-long (1736-1795), qui avait encore moins de sympathies pour le christianisme, les missionnaires se rendirent cependant très agréables en servant son goût pour les choses d'art. Deux Frères coadjuteurs, Joseph Gastiglione, ce Milan (venu en Chine en 17151 1764), et Jean Denis Attiret, de Dole (en Chine 1738 f 1768), eurent surtout le don de lui plaire, grâce à leur talent réel pour la peinture. Après eux, le P. Ignace Sickelpart, de Bohême (en Chine 1745 f 1780), et le Frère Joseph Panzi, Italien (en Chine 1771 t vers 1812), furent également en faveur comme peintres. Plusieurs Frères ou Pères étaient employés à la décoration des palais et des jardins impériaux : les uns avaient à fabriquer des horloges et des automates; les autres, à dessiner des parterres, à installer des jets d'eau variés. Le P Michel Benoist, d'Autun (en Chine 1744 t 1774), avait eu, entre autres, celte dernière tâche; il dut ensuite en remplir une plus digne de ses riches connaissances, quand il lui fallut graver sur cuivre, avec des ouvriers chinois qu'il forma luimême, une grande mappemonde, une carte du ciel, et une carte générale de l'empire chinois en 104 feuilles. En dehors de la besogne ordinaire du tribunal d'astronomie, c'est à la géographie qu'appartiennent tous les travaux scientifiques demandés aux Jésuites par Kien-long. Les plus importants en ce genre furent ceux que les PP. da Rocha et d'Espinha allèrent accomplir jusqu'à plus de mille lieues de Pékin, fort avant dans l'Asie centrale.
Ces services variés constituaient un véritable esclavage, souvent très pénible, qu'on acceptait
74^» i.A compa(;nib de jbsus
pour contenter les goûts et les caprices du potentat rliinois; mais c'était la rançon des restes de tolcraiice laissés à Taposlolat et qui empccliaient toute la chrétienté de périr. LVmpereur et ses ministres n'ignoraient pas que les missionnaires étaient bien résolus à quitter la cour, si tout exercice de leurs fonctions pastorales lenr était interdit; c'est j)our(juoi elles leur furent presque touj(jiirs j)eruiises à T'ékin, loiscju'elles étaient le plus rigoureusement proscrites partcut ailleurs. Leurs trois églises demeurèrent ouvertes, et les chrétiens de la capital*», dont le ncmhre, malgré les défections cjui suivirent l'interdiction des rites, dépassait enclore neuf milb en 173'J, purent en général y venir librement îissister aux cérémonies du culte et recevoir Tinsiruction et les sacrements. Les femmes en étaient exclues, parce que les nueurs chinoises ne soufrent pas qu'elles s'assemblent avec les hommes; mais il y avait pour elles des oratoires réservé», où on les réunissait par (juinze ou vingt.
Les Lettres des Missions nous apprennent qu'en 1725, plus de six mille chrétiens, dans la capitale, se sont aj)prochés des sacrements. Vax particulier, les Pères français, dans leur église du Pé-tang, ont, d'octobre 1727 à 1728, distribué plus de (juatre mille communions; en outre, ils ont la joie de convertir un assez grand nombre de païens : en certaines années, aux environs de 17;>6, ils en baptisent plus de cent cinquante ou deux cents. Dans l'église du Collège portugais ou Nan-tang, 3.485 communions sont données en une année (1734-1735); 13() baptêmes administres, dont 0.3 à des adultes. Les Pères de la Hésideuce portugaise de Saint-Joseph ou du Tong-tang (« église orientale »), en 1739, comptent 3.612
MISSIONS ÉTRANGÈRES AL' XYTIje SIECLE 745
communions reçues dans leur église, plus 2.333 qu'ils ont données au dehors, et 197 baptêmes d'adultes. Enfin, le P. Gaubil, écrivant le 29 octobre 1741, témoigne que, dans les trois églises de la Compagnie à Pékin, cinq ou six cents adultes sont baptisés chaque année.
On le voit donc, un bien considérable a été accompli, dans la capitale comme dans les provinces, même sous le régime de l'oppression; mais tout cela certainement ne fut possible que grâce à la faveur conservée par les Jésuites à la cour. Ce qui s'est passé durant les cinquanteneuf années du règne de Kien-long, lors des persécutions que cette influence même n'a pu empêcher, montre ce que les mandarins auraient fait du christianisme chinois, s'ils avaient eu les mains libres.
Parmi les douze ou quinze assauts plus sérieux qu'ils lui donnèrent sous ce règne, le plus violent eut lieu en 1746-1748. Dans toutes les provinces, les missionnaires furent vivement pourchassés, et plusieurs pris et expulsés. Dans le Fou-kien le vicaire apostolique, Mgr Pierre Sanz, dominicain espagnol, fut cruellement torturé, puis décapité le 24 mai 1747; quatre Pères du même ordre et de la même nationalité, saisis avec lui, subirent leur martyre l'année suivante. Dans le Kiang-nan, deux religieux de la Compagnie, le P. Joseph Henriquez, Portugais, et le P. Tristan de Attemis, Vénitien, furent arrêtés sur la fin de 1747, soumis plusieurs fois à une torture barbare, et enfin étranglés dans leur prison, le 12 septembre 1748. Un autre Jésuite, le P. Jean François Beuth, Alsacien, était mort à Macao, le 17 avril 1747, des suites de mauvais traitements reçus pour la cause de la religion.
Dans le même temps, beaucoup de fidèles des . deux soxes endurèrent courageusement des tourments multipliés, en témoignage de leur loi et de l'innocence de leurs pères spirituels.
Encore de 1754 à 1756, cinq Jésuites i^ortugais, aussi missionnaires au Iviang-nan, furent emprisonnés durant vingt et un mois, fréquemment torturés, enfin condamnés à mort ; mais l'empereur commua la peine en celle de l'exil. Dans plusieurs autres occasions semblables, Kicn-long, sur la prière des Jésuites à son service, refréna les fureurs persécutrices de ses hauts mandarins.
C'est à celte influence, on n'en saurait douter, que la mission de Chine a dû de ne point partager le sort de celle du Japon. C'est grâce à la même influence que les chrétiens, non seulement de la capitale, mais des provinces, ont gardé des missionnaires qui, si péniblement que ce soit, ont pu soutenir la foi et même faire de nouveaux néophytes. Le prestige que donnait aux Jésuites de Pékin la faveur impériale, allant jusqu'à la familiarité, dont tout l'empire les savait honorés, était la plus sure protection de leurs confrères. Les mandarins les plus hostiles n'osaient user de tout leur droit légal de poursuite contre la religion, dont les prédicateurs étaient si bien vus à la cour; ils redoutaient d'outrepasser les intentions et d'encourir le déplaisir du maître.
Lndo-Gminb
225. — La mission de la Compagnie au TonJcin^ interrompue, comme on l'a vu, à la suite des difficultés avec les Vicaires apostoliques, fut reprise en 1602, selon l'ordre d'inuocent XL d'abord par des Jésuites français. Les PP. Ahiah.nn Le Rover
MISSIONS ÉTRANGÈRES AU XVIlT SIECLE 747
et François Parégaud en furent chargés, et plusieurs Pères portugais les suivirent bientôt. Tous travaillant avec zèle, bien que le plus secrètement possible, ajoutaient chaque année des centaines d'ouailles au troupeau fidèle. Une recrudescence de la persécution en 1696 y causa peu de mal, sauflamort du P. Sequeira, qui, expulsé, quoique malade, succomba aux mauvais traitements. ^Mais en 1721, un redoublement de rigueur amena Temprisonnement de deux missionnaires et de leurs catéchistes. En 1723, l'un des Pères, Jean ]\Iessari, Frioulais, mourut dans les chaînes; et l'autre, François-Marie Bucharelli, fut décapité avec neuf de ses auxiliaires laïques. En 1736, un nouveau roi paraissait plus tolérant : l'on comptait alors dans tout le Tonkin 250.000 chrétiens ; au moins 120.000 étaient aux soins de sept Jésuites dont trois étaient Tonkinois, et qu'assistaient trois prêtres séculiers également indigènes. Cependant, en 1737, quatre Pères, dont trois Portugais et un Allemand, Gaspard Kratz, au moment d'entrer dans la mission, furent arrêtés et souffrirent le martyre par décapitation. Il en vint d'autres en 1751, et plus tard encore, jusqu'à la veille de la suppression de l'Ordre, consoler et soutenir des chrétiens pour la plupart très dignes de ce dévouement par leur constante ferveur.
La mission de Cochincliine^ dans une persécution qui se prolongea de 1698 à 1725, avec des fluctuations de violence, perdit les Pères Pierre Belmonte et Joseph Gandone, Italiens, qui moururent dans les fers. Une quinzaine de néophytes donnaient en même temps leur vie pour la foi. En 1726, un nouveau roi, Vinh Yuong, fut favorable au christianisme par suite de son goût pour la science d'Europe, qui lui fît appeler à sa cour
plusieurs Jésuites comme math*ématiciens (astronomes) et médecins. La prédication resta libre jusqu'en 1750, où le prince, par un brusque revirement, expulsa tous les missionnaires. LeP.Koffler son médecin qu'il tint à garder, dut lui-même on 1755, se retirer à Macao, allant, sans s'en douter, au-devant de la déportation dans les cachots de Pombal. Plus heureux, quelques uns de ses confrères avaient déjà réussi à repasser parmi leurs chrétiens de Cochinchine.
Ainsi la Compagnie de Jésus, jusqu'à sa dernière heure, n'a jamais voulu abandonner ces missions, filles de celle du Japon et, comme elle, d'autant plus aimées que plus exposées au martyre.
Mouvement scientifique et littéraire
du second siècle
et jusqu'à la suppression de la Compagnie
226. — La production littéraire et scientifique des Jésuites, au second siècle de TOrdre, dépasse de beaucoup, par la quantité, celle du premier. Le fait s'explique naturellement par l'augmentation du nombre dés sujets et des maisons d'enseignement. Il est permis en outre d'indiquer une cause plus profonde : de même que la multiplication des collèges a été nécess^té^e paT le bon renom de l'instruction et de l'éducation qui s'y donnaient, de même l'estime et la faveur croissante des lecteurs pour les publications de la Compagnie a provoqué l'activité de plus en plus intense de ses écrivains. C'est d'ailleurs dans les domaines de l'histoire, des belles-lettres et des sciences natu-. relies que se manifeste surtout l'augmentation. C'est là aussi que se portaient davantage les goûLs de l'époque; les Jésuites ne pouvaient se dispenser de satisfaire ces goûts en ce qu'ils avaient de raisonnable; il fallait seulement laisser chaque chose à sa place et ainsi ne point porter atteinte à la prééminence des sciences supérieures. Nous verrons qu'en général ils sont restés fidèles à ce devoir; et s'ils ont parfois excédé un peu dans la condescendance pour la légèreté du xv!!!"" siècle,
ils ii\na pas négligé néanmoins l'obligation, (|iii leur incombait avant tout, de servir les besoins reli^^ieuxde leurs contemporains.
SCIENCES TJIÉOLOCiOUES
Thkologie dogmatique
La Théologie, dans ses difterentes branches et avec ses annexes, a toujours gardé en somme la meilleure part. La Compagnie n'a pas cessé de lui donner de dignes représentants, même pendant les plus tristes années où le progrès soi-disant dos lumières était tout crédit à la science sacrée. D'abord, entre [)lusieurs noms qui prolongent r«''clat de la période antérieure, nous devons rappeler celui de l'Espagnol Jean de Lugo ( l()l)3 t 1600) : après vingt années d'enseignement au Collège Homain, il continua comme cardinal (i043j d'exercer une inlluence féconde, dans les Congrégations Romaines, et surtout par ses ouvrage.-;, (jui l'ont l'ait l'égal des [)lu.s grands parmi les moralistes, aussi bien que |)armi les thcologitMis scolasti(jues. A rEsj>agne appartiennent également Jean Martine/ de Hipalda (f 1()48), célèbre auteur d un vaste traité scolastique sur les (|nestions se rattachant au surnaturel ; Antoine Ferez (tl6VJ); (iaspard Ilurtado (f 16461; Rodrigue de Arriaga, déjà nommé |»armi les philosophes du premier siècle, mais qui donna aussi un cours de théologie non banal; Martin de Esparsa (f 1689); (iabriel llenaoiv 1704), zélé défenseur île la ^c/e/i^e moyenne; Jean Tlloa (f v. 1710); Alvaro Cienfuegos (Jésuite 1676, cardinal 1720, f 17iiO), à qui
MOUVEMENT SCIENTIFIQUE DU SECOND SIECLE >al
la théologie doit des théories très ingénieuses, mais fort contestées, notamment sur les mystères de l'Eucharistie.
Tandis que les Jésuites espagnols cultivaient encore les plus hautes spéculations de la Scolastique, ceux des autres pays s'appliquaient plutôt à la mettre à la portée d'un plus grand nombre, dans des cours qui, avec la solidité, recherchaient la clarté et la brièveté. Parmi ceux qui ont atteint ce mérite, en général, on peut citer, en Italie, François Amico (f 1651) : c'est le P. L'Amy, à qui Pascal a fait payer si cher une assertion de morale aventurée; Silvestre Maurus, déjà nommé comme philosophe thomiste; Dominique Viva, connu surtout pour son ouvrage sur les propositions condamnés (flTlO); — en France, Georges de Rhodes (f 1661), Jean Martinon (11662), Louis le Mairat (t 1664), Paul Gabriel Antoine (1743); — en Belgique, Jacques Platel (f 1681). professeur à Douai ; Thomas Gompton Garleton (1666), qui appartient à l'Angleterre par son origine et par son enseignement au collège anglais de Liège; — en Allemagne, surtout des professeurs universitaires : à Ingolstadt, Antoine Mayr (f 1749) ; à Fribourg-en-Brisgau, IWlsacien Thomas ]\Iayer (t 1799); à Wurzbourg, Henri Kilber (f 1783), auteur principal de la Theologici Wiiceburgensis^ rééditée encore de nos jours, et que Kilber publia de 1766 à 1771 avec la collaboration de ses collègues Thomas Hollzclau f 1783), Ignace Neubauer (11793) et Ulric Munier (71759); ajoutons Charles Sardagna, professeur à Ratisbonne avant, et à Lucerne, après la suppression de la Compagnie (t 1775).
752 LA COMPACNIB DE JB8US
ÉCRITUHK SaINTK
227. — Le second siècle de la Compagnie ne nous olFre plus, comme le premier, de grands noms j)armi les interprètes de TEcrilnre Sainte; il en présente pourtant qui sont toujours justement estimés. En Espagne, on peut citer, outre Ferdinand Quiros de Salazar (f lô'in) et Didace de Hae/a (]' 1047), dont la carrière appartient j)lutôt à la période précédente, Didace de Celada (f 1601), Antoine Escobar (f 16G9), la victime de Pascal; Eiiuiianuel Naxera (f 1080), qui tous ont développé longuement le sens moral du texte sacré, surtout pour les prédicateurs. Le sens littéral est très brièvement exposé dans le commentaire sur toute l'Ecriture, dû au P. Jean Etienne Menochio, Italien (f 1055) : la réelle utilité de l'ouvrage a été beaucoup accrue, dans la nouvelle édition (ju'en a donnée à Paris, en 1719, le P. René de Tournemine (7 17.^0), par des dissertations em|)runtées à d'autres auteurs ou composées par lediteur. Aux principales dillicultés de la Bible, soit t]iéologi(jues, soit bistoritjues, ont également consacré de bons travaux Antoine d'Lspineul (f 1707) et Etienne Souciet (f 1744), dans 1. ^ Mémoires de Trévoux: puis l'Espagnol Didace Quadros (f 1740;, TAllemand iMan^ois Xavier Widenhofer (f 1759), le Vénitien Pierre Curti (y17<')2), etc. L'n exégète paradoxal, le P. Isa.i> Heiruyer (1097-1758) a fait scandale par des intor prétations téméraires et par le ton romanesque de son Histoire du peuple de Dieu : le scandale a été, du reste, exagéré à plaisir par les Jansénistes, et il faut dire que des trois parties de Pouvrag» . les iXdw dernières, l(\s plus réprt'dicnsibles, ont paru contre la volonté expresse des Supérieurs do
la Compagnie, et probablement même à Pinsu de l'auteur.
Patristique
228. — Les travaux de Patristique, commencés avec tant d'ardeur dans le premier siècle, ne subirent point de relâche dans le second. Spécialement en France, les grands initiateurs, Petau et Sirmond, dont la vieillesse restée féconde se prolongea jusqu'en 1651 et 1652, eurent de dignes disciples ou imitateurs. Divers ouvrages de saints Pères ou d'importants auteurs ecclésiastiques ont vu le jour pour la première fois par les soins de Théophile Raynaud(t 1663), Philippe Labbe (1613- 1667), Jean Garnier(-rl681), Pierre François Chilïïet (t 1682), Pierre Poussines (f 1684).
Beaucoup d'études sur des questions de détail, concernant la vie, les écrits, la doctrine des saints Pères ont été publiées, notamment aussi dans les Mémoires de Trévoux, par Etienne Souciet et René-Joseph Tournemine, déjà nommés; puis par Edouard de Yitry (f 1730), Jean-François Baltus (tl743), Charles Merlin (tl747), etc. Autour de S. Augustin, en particulier, des luttes très vives ont été soutenues contre les Jansénistes et d'autres qui paraissaient trop les favoriser. La plus bruyante eut pour objet l'édition bénédictine du Docteur de la grâce. Dans l'attaque du soi-disant abbé D... (P. Jean-B. Langlois), il y eut trop d'animosité et, par suite, trop de disposition à suspecter injustementla fidélité des célèbres éditeurs. Ceux-ci néanmoins ne se sont pas justifiés de manière absolument victorieuse : ils ne sont pas excusables, par exemple, d'avoir accepté d'Antoine Arnauld,pour Finsérer dans leur X" volume, cette Synopse du livre De correptione et gratta^
Brucker. — La Compagnie de Jésns. 48
754 I A COMPACNIE DE JR9U8
(jui ne tendait à rien moins qu'à faire passer i)our la clef àe la doctrine de S. Augustin un texte obscur dont Jansénius avait fait la base de son système. Aussi celte malencontreuse pièce fntelle retirée et les Bénédictins durent conclure leur grand travail par une Préface générale y à la(iuelle collabora Hossuet, et contenant une profession de foi orthodoxe sur les points relevés par l'adversaire.
Hors de France, d'utiles publications de textes et de bonnes étadespatrisliques ont été données par les Helges Baltha/ar Cordier (■[ 1650) et Pierre llalloix (11656), celui-ci cependant tiop indulgent pour Origène; les Italiens François Scorso (7I656) et l*ierre Laz/.ari (Lazeri, 1727-1789) ; enfin le docte Maronite Pierre Benedetti (v. 1707 f 1742;.
Nous ne pouvons qu'indiquer les très nombreuses éditions et traductions d'ouvrages ou d'extraits des saints Pères grecs ou latins, destinés à l'instruction et <à l'édification, non seulement des étudiants en théologie, mais encore de tous les élèves des collèges, spécialement des congréganistes, et même des simples fidèles.
Conciles
229. — l^es travaux sur les Conciles, brillamment inaugurés au premier siècle de la Compagnie, prirent encore plus d'ampleur au second. Pour ne parler que des grandes publications, en l rance parut de 1671 à lt)72, en 17 volumes in-folio, la collection des conciles généraux et provinciaux des PP. Philippe Labbe et Cabriel Cossart: elle marquait un progrès considérable sur les collections antérieures, tant par la quantité des documents conciliaires que par la savante annotation historique. Chargé par FAssemblée du (^Jergé de 16S5
de faire une nouvelle édition, le P. Jean Hardouin (16G0-1729) vit se lever contre lui une violente opposition gallicane. Achevés d'imprimer après quinze ans de luttes, les douzes volumes de l'ouvrage furent aussitôt supprimés par arrêt du Parlement (1716). Ce n'est qu'en 1725 que l'appui de l'autorité royale lui permit de paraître librement au jour. Le P. Hardouin, à qui Ton ne reprocha, dans cette publication, que l'expression répétée de ses sentiments ultramontains, y montrait son incontestable érudition, sans aucune de ses excentricités fameuses.
En iVUemagne, le P. Joseph Hartzheim (f 1763) publia cinq volumes in-folio des Conciles de Germanie (1759-1763); ses confrères Hermann Scholl (t 1768) et Gilles Neissen (f 1789) en ajoutèrent six, qui menèrent la collection jusqu'à Tannée 1747. Les dix volumes parus ainsi en 1775 ont été complétés par un volume de tables en 1790. C'est également un Jésuite, le P. Charles Peterffy (1716-1746), qui a le premier recueilli les conciles célébrés en Hongrie, de l'an 1016 à 1734, avec les ordonnances des rois relatives aux matières ecclésiastiques (2 vol. in-fol. 1741-1742).
Théologie morale
230. — Quelque chose d'analogue à ce que nous avons constaté pour la théologie dogmatique, se passe également, au second siècle de la Compagnie, pour la Théologie morale : on s'applique surtout à rendre celle-ci plus facilement assimilable pour l'ensemble des prêtres ayant charge d'âmes. Ce sont les Allemands qui ont le mieux réussi dans cette tâche. A leur tête, il faut nommer Hermann Busenbaum (1600-1613 f 1668) : sa Medulla Theologiœ moralis^ réimprimée deux cents fois
750 LA COMPAfJNIB DB JESUS
depuis 1050, mérita, |)ar Theureuse disposition des inatièros et la clarté précise des principes et des applications, l'honneur d'ctre prise comme base des premières éditions de la grande Théologie de S. Alphonse de Ligori. Claude Lacroix {f ITl'i), qui réédita Busenbaum avec d'excellentes additions, garda dans ses développements les mêmes qualités solides et pratiques. Non moins utiles furent et sont encore les ouvrages de Jean Reuter (tl762).
Entre beaucoup d'autres écrivains Jésuites qui ont rendu de réels services à la science morale et aux consciences catholiques, citons encore : en Italie, François Pellizzari (tl<'>51), Ralthazar l'>ancolini (t 1709), Dominique \'iva (t 1710;, Charles Antoine Gasnedi (f 1725); et les défenseurs du probabilisme, Jean François Richelmi (f 1751), Jacques Sanvitale (f 1761), Joseph Gagna (f 1755), Philippe Balla (-{- 1759), Charles Noceti (f 1759), Joseph-Marie (>avina (f v. 1760); — en Espagne, Jean de Dicastillo (f 1653), Jean Cardenas (168'j) ; — en Allemagne, Tobie Lohner (f 1697), Edmond Voit (f 1780); — en Angleterre, Antoine Terillus (Bonvill, f 1676).
Droit kcclksiastique
231. — Quoique prévu dans les Constitutions comme matière possible de l'enseignement des universités de la Compagnie, le Droit canonique est absent du Ratio d'Aquaviva. Les principes fondamentaux de ce droit ont naturellement trouvé place dans les développements des théologiens, soit scolastiques, soit (noralistes, sur la constitution de l'Eglise, sur les droits et fonctions de l'autorité ecclésiastique, etc. Mais on ne voit
des chaires spéciales pour cette faculté qu'au xvii^ siècle, et surtout dans les universités d'Allemagne. La 14^ Congrégation générale (1696), constatant les résultats de cet enseignement, demande qu'il soit organisé dans toutes les provinces de l'Ordre. A cette date, avait déjà paru le grand commentaire du P. Ernric Pirrhing (f 1679) sur les cinq livres des Décrétales Dillingen (1674-1677). Cet ouvrage, véritable trésor d'érudition canonique, est encore aujourd'hui considéré comme classique dans la matière. La chaire de droit canonique, d'abord à Dillingen, puis à Ingolstadt, ne fut pas moins illustrée par François Schmalzgrueber (f 1735). Son Jus eccle^ siasticum universum (Dillingen et Ingolstadt, 1717) est également classique et jouit d'une grande autorité auprès des Congrégations romaines. Vit Pichler (f 1736), connu comme polémiste contre les protestants, l'est aussi comme canoniste. Parmi les nombreuses éditions de son Jus canonicum practice explicatum^ on distingue celle de François Zaccaria (Pesaro, 1758). Savant universel en tout ce qui touche à la théologie. Zaccaria lui-même a publié d'excellents travaux de droit ecclésiastique. Les plus importants réfutent les théories du fameux Fébronius sur le primat du Pape.
Des tentatives furent faites pour réaliser dans la pratique ces théories, en Allemagne par les archevêques auteurs de la ponctation d'Ems et par l'empereur « sacristain » Joseph II, en Italie par Scipion Ricci et le synode de IHstoie. Dans les graves conflits qui s'en sont suivis, le Saint- Siège et ses ministres ont reçu les services très appréciés de plusieurs canonistes de la Compagnie alors déjà supprimée, notamment de F.-X.
de Feller, Tierre Dodoyar (Belges), Jacques Zalliii^^or (Tyrolien), Cliarliîs Borgo (Italien), Joseph Fuerisalida et François Gusta (Espagnols exilés).
CoNTnOVERSK AVKC LES HÉTÉRODOXKS
232. — La Controverse avec les hérétiques, à laquelle les auteurs déjà signalés des pays du nord donnent naturellement la place convenable dans leurs cours, en a occupé plus particulièrement beaucoup d'autres. En Allemagne, où c'était une tâche d'obligation pour ainsi dire constante, il y aurait à nommer de nouveau, avec les théologiens, presque tous les prédicateurs. Parmi ceux qui ont le i)lus vivement mené le combat contre les prédicants luthériens et calvinistes, on remarque Vit Erbermann (1G20-1G75), Jacques Masen ou Masenius (f IGSl), Vit Pichler, ces deux derniers déjà mentionnés sous d'autres titres; puis les polémistes populaires, très fécomls en latin et en allemand, Josse Kedd (f 1657), Laurent Forer (f IG.VJ), Jean Kraus (f 1732). Ajoutons le Hongrois Martin Szentivany (f 1705).
En France également, la Compagnie a, encore dans ce siècle, oppostî au protestantisme descontroversistes bien armés, tels que Bernard Meynier (f IGGl), Jean Adam (f 1684), J. Edouard de Feuis (t IGSS), Jean l)oz(t 1712), surtout lAlsacien Jean-Jacques Schefl'macher (1683-173:V!.
En Angleterre, entre autres, on a lu beaucoup Jean Mumford (f IGGi;) et Jean Spencer (| lG70i.
En Pologne, les hérétiques, surtout les Sociniens ou Ariens, et les schismatiques grecs, eurent un puissant antagoniste dans Nicolas Cichv)( lu (Gichovius 1 1669); Théophile Hutka(t 1700) travailla avec succès contre le schisme à la fois couime missionnaire et comme écrivain; et un
autre adversaire vigoureux des protestants fut Godefroi Hannenberg (7 1729).
Le jansénisme^ dès le milieu du xvii® siècle, mais surtout depuis le xviii% semble de plus en plus chercher le moyen de prolonger son existence dans une guerre sans trêve contre les Jésuites. Ceux-ci étant ainsi forcés d'identifier leur cause avec celle de la religion, on ne doit pas s'étonner du grand nombre des publications qu'ils dirigent contre leurs mortels ennemis.
Nous ne parlerons plus de celles qui ont eu pour objet dejustifîer la morale de la Compagnie ; plus loin nous dirons quelque chose de celles qu'a demandée la défense des missionnaires. Pour nous en tenir maintenant à la controverse d'intérêt général, en France^ après que Thérésie jansénienne a été combattue dès son apparition par l'ouvrage capital du P. Etienne Dechamps, il a fallu surtout lui arracher les masques dont elle s'est successivement couverte et détruire ses mille subterfuges. C'est à quoi ont travaillé Jean Bagot (f 1664), François Pinthereau (7 1644), Jean Martinon (sous l'anagramme Antoine Moraines j 1662); les confesseurs de Louis XIV, François Annat (f 1670) et Jean Ferrier (f 1674); Gabriel Daniel(t 1726), Philippe Lallemantif 1748), Dominique de Colonia (7 1741), Louis Patouillet (7 1779), etc. Les curieux mémoires du P. René Rapin (1687) sur l'histoire de la secte jusqu'en 1669, très importants, même si Ton devait y souhaiter plus d'impartialité, ne sont parvenus au jour que dans le xix^ siècle (1861-1865).
En Belgique, après Ignace Derkennis (7 1656) et Jean de Jonghe (f 1660) qui, les premiers, dénoncèrent les erreurs de VAugustinus, Jansénius et ses partisans trouvèrent d'autres vigoureux
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adversaires, tels que Corneille Ha/art (f l^iDOj, qui les poursuivit, ainsi que les protestants, surtout en langue flamande; Isaac de Bruyn (7l72'i); Liévin de Meyere (fi730). Ce dernier est célèbre par la grande histoire, richement documentée, des disputes (leAiLviliis, qu'il a opposée (en 1705 et 1715) à celle qu'avait publiée en 1700 le P. Serry, dominicain, aidé et prôné par les Jansénistes. C'est aussi de la chaire de théologie de Louvain que le P. Jacques de la Fontaine (1GG8-1728) fut appelé à liome pour composer et publier une ample défense de la Constitution Unigenitus de Clément XI, condamnant les Hé/Iexions morales du P. Quesnel.
Enfin, en Italie morne, dans les derniers temps de la Compagnie, la plume aussi docte que mordante du Romain Jean-Baptiste Faure (1728 7 177*J) se fit redouter des Jansénistes, aussi bien que des autres ennemis de son Ordre et de PÉglise.
Apologétique
233. — Les attaques de l'incrédulité, surtout depuis le xviii' siècle, imposaient aux défenseurs de la religion un genre de combat en grande partie nouveau, Vapologctiijuc. Il y fallait démontrer la solidité des croyances communes à tous les chrétiens, et même des vérités admises par renseml)le de l'humanité, contre des doutes et des objections jus<jue-là inouïs. Les écrivains de la Compagnie ont pris, sans tarder, une place avancée dans cette lutte et rempli dignement la lûche qu'elle marcjuait à leur plume.
Avant de signaler, en France, leurs publications dans ce genre, il convient tle ra|)peler (jue l incrédulité naissante a également trouvé devant elle les prédicateurs, et dès le xvii* siècle. Le P. Claude
de Lingendes (1607-1660), « restaurateur de la chaire chrétienne en France », consacre déjà plusieurs sermons à prouver la divinité de Jésus- Christ et l'autorité de l'Evangile par les miracles, qu'il défend contre les athées et les déistes^ « dont le nombre, observe-t-il, croît de jour en jour ». On sait que la parole sévère et la rigoureuse logique de Bourdaloue s'adresse, souvent aussi, aux « prétendus esprits forts de ce siècle » : son sermon de Carême sur la Religion chrétienne est une véritable démonstration évangélique en abrégé ; l'admirable discours sur le mystère de la Résurrection de Jésus-Christ a une visée apologétique non moins caractérisée.
La grande guerre contre la religion date surtout de Spinoza (i632-1667j, qui rejette tout surnaturel, en même temps qu'il nie la personnalité divine, et de Bayle (1647-1706), si habile à amasser des nuages et à faire l'incertitude sur les vérités fondamentales, sous prétexte de respect pour toutes les opinions. L'un et l'autre ont été combattus par les Pères René Tournemine, dans ses Réflexions sur l'athéisme et le déisme (parues d'abord avec le Traité de Vexistence de Dieu de Fénelon en 1713) et Gabriel Buffîer (1679-1739), dans son Exposition des preuves de la religion^ (1732). Ce dernier s'est efforcé, non sans succès, de fournir une solution brève par le sens commun à toutes les difficultés formulées par les athées et les déistes.
La critique des critiques de Bayle, surtout de son fameux Dictionnaire {i^^j-VQ^l)^ a été menée en détail par le P. Charles Merlin, dans les Mémoires de T/'évoux^ de 1736 à 1739, spécialement pour ce qui touchait l'Écriture Sainte et les Pères; puis, d'une manière plus complète, par
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un Jésuite gallo-belge, Jacques Le Febvre (f 1755). Celui-ci, qui s'est appliqué à faire Vanatomie ou « l'exaiuen criti(|ue » de ces ouvrages, y relève justement quantité de paralogismes, d'assertions fausses et perfides. Le P. Le Febvre est aussi l'auteur d'une excellente démonstration de la Religion véritable.
Voltaire (1G94-1778) a pris ses arguments contre le christianisme chez Hayle et les déistes anglais, mais il les a dotés de toute la puissante malfaisance de son style. On sait avec quelle rage il s'est aciiarné, durant sa trop longue carrière, contre ce qu'il appelait « l'infâme », et comment, dans cette guerre digne d'un satan incarné, il a pour seconds, à peine moins pervers (jue lui, surtout les créateurs de V Encyclopédie^ Diderot, d'Alembert et leurs collaborateurs athées et matérialistes.
Si la raison bien armée parvenait toujours à triompher des sophismes, la propagande antireligieuse de \'oltaire et des Encyclopédistes n'aurait certainement jamais obtenu son succès désastreux. Les réfutations venant des Jésuites ont eu particulièrement le don d'irriler le j)alriarclie des philosopfies incrédules et ses acolytes; mais elles n'ont eu d'ordinaire jiour réponse que des déclamations, \les facéties boull'unnes et de grossières injures. Ceux (jui ont eu le privilège des pires outrages, sont les V\\ Claude Adrien Nonotte (I7;m-17aj) et Guillaume François Herthier it722-l7S2;. Le premier s'était attaqué directement à Voltaire pour mettre ses erreurs au pilori; le second l'a irrité surtout par les articles qu'il a donnés ou inspirés dans les Mémoires de Tré^'ouv. L'objet prin<-ipal de ce « journal » (nous rappellerit)n8 aujourd hui Uevue mensuelle), fondé en 1701,
avait toujours été la critique des publications du temps, en vue de la défense religieuse. 11 devait donc suivre de près les écrits des nouveaux philosophes; et c'est ce qu'il fit spécialement sous la direction du P. Berthier (1745-1762). Assurément les ennemis jurés de la foi et de l'Église n'y étaient point ménagés; mais le P. Berthier, très ferme sur la doctrine, s'interdit toujours, ainsi qu'à ses collaborateurs, les personnalités blessantes, à l'égard même des adversaires qui ne les lui épargnaient pas. Voltaire, en 1735, faisait résoudre ses doutes sur l'immatérialité de l'âme par le P. Tournemine, dans les Trévoux, et, en 1738, il cherchait encore à y faire recevoir un article de sa main en faveur de la physique de Newton : quand il les vit se lever contre lui, il n'eut plus que mépris et insultes pour la feuille et son directeur. Les Encyclopédistes ne dédaignèrent même pas d'ajouter aux manifestations de la mauvaise humeur contre leurs censeurs Jésuites le recours au bras séculier : ils trouvèrent un haut f*onctionnaire, chargé de la librairie, assez complaisant pour empêcher le P. Berthier de continuer ses articles sur leur ouvrage. Ils firent encore mieux, en poussant de toute leur influence à la suppression totale de la Compagnie en France.
Nous mentionnerions plus volontiers ici le célèbre discours du P. Guénard sur V esprit philosophique (1755), couronné par l'Académie française, si l'auteur (qui d'ailleurs a quitté en 1761 la Compagnie, où il était entré en 1744), à ses éloquents développements sur les bornes de la raison, n'avait mêlé un éloge trop enthousiaste de Descartes, avec une condamnation trop absolue de l'ancienne philosophie.
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Eli Italie môme, le P. Segneri, au cours de ses missions, constatait déjà un alarmant affaiblissement de la loi, dû aux influences de l'étranger. 11 se voyait obligé de le combattre par son Incrédule sans e.icusc (1090) : c'est, pour une bonne partie, la démonstration de l'existence de Dieu, de sa Providence et de l'immortalité de l'âme. Au xviii" siècle, la même tâche est poursuivie contre les incrédules français par le P. Jean-liaptiste Noghera (1733 1784), et surtout par Alphonse Muzzarelli (1768-1813).
En Allemagne^ la libre pensée anglaise cl française trouva un terrain particulièrement favorable. Son plus grand développement, sous les noms de rationalisme et d'Au/'klaerung (diffusion des lumières) est postérieur à la suppression de la Compagnie : les ex-Jésuites, qui, en Allemagne, ont conservé pres(|ue partout leurs postes d'enseignement, se signalèrent toujours parmi ses plus vigoureux adversaires.
Le Belge François-Xavier de Feller (1735-17')^*- 1802; déploya, pour la défense do la vérité contre le philosoj)hisme in( royant, une vaste érudition avec une puissante logique et un style nerveux, spécialement dans son Dictionnaire philosophique (Liège, 1772).
Théologie ascétique
234. — Les écrivains ascétiques, dans la Compagnie, deviennent de plus en plus nombreux après le milieu du xvii* siècle. Nous ne pourrons plus citer lie grands cours de spiritualité, comme nous en avons signalé au premier siècle de l'Ordre; néanmoins les auteurs traitant à [)eu près toutes les questions générales, et sur plusieurs ajoutant
de nouvelles lumières, ne manquent pas, jusqu'à la fin du xviii® siècle.
Tels sont VEspagnol Eusèbe Nieremberg (1614- 1658), le Poloîiais Gaspard Druzbicki (1609-1662); les Français Jean Joseph Surin (1616-1665), Jacques IS'ouet (1623-1680), François Guilloré (1638-1684), Jean Grasset (1638-1692), Claude Judde (1695-1735),' Jean Croiset (1677-1738), Barthélémy Baudrand (1721-1787); le Westphalien Ignace Dirckinck (1661-1716), V Italien Jean-Baptiste Scaramelli (1706-1752).
Le mouvement en faveur des retraites spirituelles, que nous avons vu s'accentuer dans la première moitié du xvii® siècle, a été aidé par un très grand nombre de publications.
Les unes commentent les Exercices de S. Ignace [Ouvrages de Luis de la Palma (1575-1641), du Belge Jean Diertins (1642-1700); de Judde, de Jean-Joseph Petitdidier (1683-1756)]; surtout d'autres offrent des adaptations à toutes sortes de retraitants [Retraites de Julien Hayneufve (1663), Daniel Pawlowski (1673), Vincent Huby (1693), Jean-Pierre Pinamonti (1703), François Nepvea (1708), Jean Croiset, Aloys Bellecius (1757), François Neumayr (1765), Joseph Peigmayr (1765)]. Nommons encore ici le Père Bonaventure Giraudeau (1714-1774), auteur de VÉvangiïe médité, publié par l'abbé Duquesne.
Il faut mentionner les plaquettes ou livrets, publiés par les soins des Congrégations de la Sainte- Vierge et qu'elles offraient à leurs membres, d'ordinaire au nouvel an, par manière d'étrennes spirituelles. Ces opuscules, parfois composés par le directeur de la Congrégation, mais plus souvent simples rééditions, traitaient un sujet ascétique ou de dévotion, quelquefois de controverse ou
môme d'histoire. Lo Père François Bebius (1589- 1637) donnait de ces étrrnnes (Xcniola) à sescongré^^anistes de Cologne depuis 1(315; et un peu [)lus tard, on les voit, sous ce nom de Xenia, devenir d'usage général dans les Congrégations d'étudiants des Universités, surtouten Allemagne. Parfoisaussi, notammentà Munich, les congréganistes donneront des représentations appelées Méditationes, analogues aux moralités du moyen âge, et dont le sujet était purement ascétique. Le Père Neumayr leur a fourni, dans son Theatrum Asceticum et son TJieatrum PoUticum, deux recueils de pièces pour cette scène pieuse d'étudiants.
La spiritualité de saint Ignace ne porte pas au quiétisme, nous l'avons déjà dit. Aussi, dès que vinrent au jour les théories de Molinos, les Jésuites, et en particulier le célèbre P. Segneri, en signalèrent l'erreur et le danger : ils en furent loués par Innocent XI, que sa confiance en Favoriti, et d'autres amis du faux mystique espagnol, avait empêché quelque temps de reconnaître le mal. N'ers la même époque (1081), a été publié au Mexique, en espagnol, la Pratique de la Théologie jui/stique, œuvre posthume très remarc|uable d'un ancien missionnaire d'origine irlandaise, le P. Michel Godinez, de son vrai nomA\'ading(1601)-i644). Une traduction latine, avec un ample commentaire, en a été donnée à Rome (1740-17 45) par le P. Ignace de la Régnera (1682-1747).
On sait quelles contradictions la dévotion au Cœur de Jésus, avant de devenir si populaire dans l'Eglise, a du subir, d'abord des Jansénistes, puis de plusieurs catholiques et jusque dans les Congrégations romaines. La Compagnie en a soulTert pour sa bonne }>art, tandis qu'elle travaillait de son mieux, par la voix et par la plume, à faire
connaître et aimer cette belle dévotion. La mission de la propager reçue du Sauveur par l'entremise de la bienheureuse Marguerite-Marie, répondait d'ailleurs admirablement à ses aspirations, comme au caractère de son apostolat. Aussi bien, on a pu citer beaucoup de Jésuites parmi les précurseurs de la sainte Visitandine, dans le culte du Cœur de Jésus comme symbole vivant de son amour pour les hommes. Après le vénérable P. de la Golombière, la révélation n'a pas eu d'interprète plus fidèle que le P. J. Croiset, instruit, d'ailleurs, par la confidente du Sauveur ellemême, ni d'avocat plus zélé que le P. Joseph de Gallifet (1678-1749). Enfin des théologiens Jésuites tels que le P. J. B. Faure contribuèrent beaucoup à dissiper les dernières objections contre ce culte.
Certains adversaires de l'Église se plaisent à ricaner sur la dévotion des fidèles à la Vierge et au Sacré-Cœur, en affectant d'y reconnaître le produit de cet esprit jésuitique qui, d'après eux, dominerait dans le catholicisme moderne. On répond que ces deux dévotions, quant à leur substance, sont aussi anciennes que le christianisme, et que leur développement actuel a sa raison d'être, non seulement dans des interventions surnaturelles bien prouvées, mais encore dans le besoin des temps.
Ainsi en est-il, par exemple, du culte de réparation rendu au Sacré-Cœur, à l'encontre de l'antichristianisme régnant. Et donc, les Jésuites doivent s'estimer heureux et honorés de la part qu'ils ont pu prendre à ce progrès de la piété.