‹ La Compagnie des Secrétaires du RoiChapitre 5 sur 29 · B. N. fo F · texte numérisé non relu

B. N. fo F

« perinde ac si eorum nobilitas ab antiquo et ultra quartam procederet generationem », dit le Roi. Il semble cependant que les nobles de race regardaient avec quelque mépris ces récents anoblis, et que divers Ordres comme ceux de Malte et du Saint-Esprit, ou le chapitre des Comtes de Saint-Jean du Lion, qui exigeaient quatre degrés de noblesse, ne reçurent jamais de secrétaires du Roi non nobles auparavant. D'autre part leur noblesse personnelle ne se transmettait que s’ils avaient servi vingt ans. Enfin certains privilèges particuliers leur étaient âprement disputés, et ils n’obtenaient pas toujours justice — ainsi pour le partage noble de leurs successions, dans certaines provinces telles le Maine et l’Anjou, en raison du silence de la coutume — ainsi surtout pour l’admission aux assemblées des Notables, l’élection ou l’éligibilité aux États Généraux, questions qui furent débattues avec passion à la fin de l’Ancien Régime. Les Rois eux-mêmes n’avaient pas au surplus toujours la même attitude : alors que Louis XV de sa propre main écrit en marge d’une lettre concernant une affaire d’exemption : «le tribunal doit juger les Secrétaires du Roi comme les gentilshommes », Louis XVI refuse de les considérer comme nobles de quatre générations pour l’application du règlement de 1781 sur les grades militaires !.

Les secrétaires apparaissent même comme des privilégiés parmi ces privilégiés que sont les nobles et les grands officiers du Royaume. C’est ainsi qu'ils n’ont pas part aux frais d'élection des députés de la noblesse aux États, alors même qu'ils ont voté. Jusqu'en 1771, ils jouissent de l’exonération du droit de lods et ventes pour les biens achetés dans les domaines du Roi, alors que les officiers des Cours souveraines y sont soumis. Parfois on leur permet de veiller eux-mêmes sur leurs privilèges, ainsi sur l’exemption dont ils jouissent de lo- ger les gens suivant la Cour, même les ambassadeurs. Les lettres patentes du 12 juin 1568 les autorisent, lors-

1. V[2] 55. Voir la lettre écrice à ce sujet par le marquis de Ségur, Secrétaire d’État, au Garde des Sceaux et V[2] 71, pour l'affaire précédente.

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qu’on marque leurs maisons, à effacer les traces et à en refuser l’entrée.

Même lorsque des édits assujettissent à divers droits « exempts et non exempts, privilégiés et non privilégiés », on trouve quelques mois plus tard des lettres ainsi conçues — 4 octobre 1537 : « ne voulons pas que sous ces mots exempts et non exempts, ils y soient compris » — 27 mars 1598, 7 juillet 1598 : « sous les mots de toutes personnes sans exemption d’aucune.….. Sa Majesté n’a jamais voulu parler des secrétaires du Roi » — 5 septembre 1616 : « sous lesquels mots (le Roi) n'avait entendu ni n’entendait les comprendre ». Ainsi l’historiographe Duchesne a-t-il pu dire « qu’ils sont les seuls officiers du Royaume aux immunités desquels on n’a jamais donné d’atteinte depuis leur création, pour quelques causes et occasion qui se soient présentées, même dans les plus urgentes nécessités de l’État ».

On conçoit dès lors que la fonction de secrétaire du Roi ait été fort recherchée. Beaucoup, surtout aux xvir® et xvirie siècles, y voient un moyen de s’anoblir argent comptant et achètent des charges fort cher :

« Je t’entends et je voi »

« D’où vient que tu t’es fait secrétaire du Roi »,

dit Boileau dans sa satire X. Cependant jamais le titre n’en fut avili, et si l’on parcourt les registres des secrétaires du Roi qui nous ont été en partie conservés, on y voit quantité de noms illustres, aussi bien au Moyen Age qu'aux Temps Modernes.

Sans compter Alain Chartier et Florimond Robertet, on peut rappeler qu'Enguerrand de Marigny, La Balue, Jacques Cœur furent Sécrétaires des Finances — et ces noms suffiraient à prouver que, si la charge comportait de belles prérogatives, elle n’était pas sans danger : de Marigny à Semblançay, c’est-à-dire en deux siècles, huit secrétaires furent pendus ou assassinés, trois connurent l’exil, la proscription ou la prison. Au xvi® siècle, nombreux sont les Pasquier, les Molé, les Marillac, les Lamoignon, les Séguier, au xvre les Talon, les de Thou,

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les Guénégaud, les Colbert. Au dernier siècle de la vie de cette Compagnie, de grands seigneurs ne dédaignent pas de s’y faire recevoir : en 1704 le maréchal de Villars, en 1719 le duc de Montmorency-Luxembourg y sont accueiilis. En 1694 Louis de Bourbon, chevalier de Soissons, en 1719 le duc d’Antin, marquis de Montespan, font le même honneur à la vieille Compagnie. Ainsi l’histoire de celle-ci apparaît-elle d’autant plus intéressante à tracer qu’elle se mêle à l’histoire des plus vieilles et des plus nobles familles de France. Elle fit la grandeur de certains de ses membres qui consacrèrent leur vie au service du Roi; la gloire que certains autres s’étaient acquise dans les combats ou à la tête de l'État vint rejaillirosum ele

Une telle histoire pouvait d’ailleurs être aisément tentée, une partie assez importante des papiers de la Compagnie nous ayant été conservée. Celle-ci avait encore au xvirie siècle une quantité considérable d’archives qui étaient pieusement gardées au couvent des Célestins !. Par une délibération en date du 20 février 1779, elle décida que les pièces qui étaient le plus souvent consultées seraient gardées désormais à la Chancellerie du Palais. Ces pièces avaient fait l’objet, notamment en 1560 et en 1692, de divers inventaires partiels qui rendaient les recherches plus faciles. L'ensemble des titres des secrétaires du Roi et des minutes de la Grande Chancellerie de France, conservées aux Célestins, fut remis et déposé le 8 thermidor an V aux archives judiciaires, ce dont fait foi un procès-verbal dressé par un membre du Bureau du triage des titres et un vérificateur de la Comptabilité nationale?.

1. On verra par l’histoire de la Compagnie les liens qui l’unissaient à cet ordre. Ces archives occupaient 3 grandes armoires contenant chacune 6 rangs de bas en haut, chaque rang étant rempli de 3 cassettes, ce qui en montre l'importance.

Ces pièces sont aujourd’hui aux Archives Nationales, réparties entre 79 cartons de la série V2, que nous avons consultés. Les 27 premiers contiennent les titres généraux de la Compagnie, dont certains avec le grand sceau de cire verte, emblème de la perpétuité, les lacs de soie verte et rouge ; on y retrouve la plupart des ordonnances, lettres patentes et arrêts concernant les secrétaires du Roi. De V2 32 à V2 51 se trouvent réunies les lettres d'honneur, de provisions, les pièces d’information pour les récipiendaires, et leurs soumissions sur les registres de la société. Enfin les autres cartons renferment les délibérations de la Compagnie, dont les premières datent de 1468, et qui pour le dernier siècle nous ont été entièrement conservées.

Ce ne sont pas là d’ailleurs les seules sources auxquelles nous ayions puisé. D'abord la société s’était inquiétée de faire faire son histoire, et cette œuvre fut entreprise par Tessereau, l’un des siens, en coilationnant ses archives. Cette histoire extrêmement complète de la Chancellerie va jusqu’en 1675, et forme un travail immense et fort intéressant. Il est difficile cependant de se fonder entièrement sur elle, en raison de la partialité naturelle de l’auteur. « Quel est ce Tessereau, disaient ses ennemis, sur la foi duquel on cite ces règlements, quelle autorité a-t-il en justice pour être cru sur sa parole ? C’est un secrétaire du Roi qui s’est fait auteur pour rapporter avec partialité tout ce qu’il a cru avantageux à sa Compagnie, et pour supprimer tout ce qui lui a été défavorable....Ces sortes de livres faits exprès pour les Compagnies ne sont d'aucune autorité ».

En 1777 Gorneau, avocat à la Cour, écrit un Examen historique des offices, droits, fonctions et privilèges des Conseillers du Roi, rapporteurs et référendaires des Chancelleries près les Cours souveraines, pour rectifier Tessereau. «Il y a d’ailleurs des erreurs considérables dans ce compilateur, dit-il, qui sont rectifiées par cet Examen »; mais son livre est aussi partial que celui de Tessereau. L'ouvrage de ce dernier avait d’ailleurs été puorsuivi jusqu'en 1705, sur la demande de Pontchar-

train, et c’est sous cette forme que nous le possédons. En 1768, par une délibération du 3 décembre, la Compagnie chargeait le Procureur syndic et Monsieur Gin de continuer l’œuvre, mais il ne semble pas que ce projet fut mis à exécution.

D'autres livres encore parlent des secrétaires du Roi : P. Viollet, Le Rot et ses ministres, le Traité de la Chancellerie de P. de Miraulmont ; P. Viollet, Histoire des institutions politiques et administratives de la France; L. Beurrier, Histoire du monastère des Célestins ; O. Morel, La Grande Chancellerie royale; A. Spont, De Cancellariæ regum Franciæ Officiariis. À l'École des Chartes d'autre part, trois thèses, à des dates différentes, furent soutenues concernant les secrétaires du Roi, celles de Messieurs Campardon, Morel et Chassaing de Borredon.

Diverses bibliothèques contiennent enfin des documents intéressants; la Bibliothèque Nationale, où l’on trouve de multiples factums pour les procès de la Compagnie (77 pièces signalées par A. Corda), des recueils d’édits les concernant (notés par Isnard)', divers manuscrits des collections Morel de Thoisy ou Clairambault, et surtout de nombreux manuscrits du fonds Français ; la Bibliothèque Mazarine, où l’on peut signaler les manuscrits 2628, 3330, et 4399 ; l’Arsenal avec le manuscrit 4253 et divers autres concernant les Célestins.

C’est à ces sources que nous avons puisé pour composer ce petit livre, dont l’idée nous a été fournie par Monsieur Olivier-Martin, qui nous a donné avec une très grande amabilité de nombreuses indications fort utiles pour mener à bien ce travail, ce dont nous avons le plus grand plaisir à le remercier sincèrement ici. On pourra suivre à travers ces pages l’histoire de la Compagnie depuis 1351 jusqu'en 1791, qui fera l’objet de notre première partie. Puis nous essaierons d’en retracer aussi

1. Parmi ces recueils, citons surtout F, 25315, édité avec privilège du Roi en 1672, qui contient l’édit d'Union ainsi que divers règlements et privilèges des Secrétaires du Roi.

exactement que possible la vie intérieure. Une troisième partie exposera enfin le rôle financier considérable joué par le corps des secrétaires du Roi. Une conclusion se dégagera tout naturellement de cet exposé, concernant la place que la Compagnie tint au cours des siècles dans l’ordre administratif de l’ancienne Monarchie.

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