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L'ACTIVITÉ DE LA COMPAGNIE DES SECRÉTAIRES DU ROI COMME CONFRÉRIE

Les lettres de 1351 et de 1365, nous l’avons vu, avaient nettement aïfirmé le caractère religieux de l’association que devaient former les clercs notaires du Roi : « leur intention principale, dit ce dernier texte, est. de s’aimer les uns les autres comme frères et de se porter honneur réciproquement de tout leur pouvoir, par une charité fraternelle » : la dernière des trois Vertus théologales apparaissait ainsi comme le premier devoir des confrères. D'autre part une confrérie n’allait point alors sans union de prières, sans cérémonies nombreuses resserrant sur le plan religieux les liens de l’association. La persistance de ces deux caractères dans les quatre siècles que dura la vie de la Compagnie montre que celle-ci, malgré ses transformations, sut rester une confrérie.

Au xvrie siècle, les textes concernant la compagnie ne sont sans doute plus empreints du même esprit religieux qu’au Moyen Age, et cependant on peut encore en retrouver les traces. Ainsi certains registres de délibérations commencent par ces mots « au nom de Dieu ». D'autre part, afin de montrer que la charité mutuelle resta toujours la base de la Compagnie, on ne saurait mieux faire que de citer l’article 1 des statuts du collège des 80. « Tous les confrères sont exhortés de vivre en bonne amitié et intelligence, et s’il arrive quelque discorde entre quelques-uns d’eux, les autres s’entremettront de leur accommodement. Afin qu’étant tous animés d’un même esprit d’union et de bienveillance fra-

ternelle, chacun contribue avec affection au bien commun de la Compagnie, auquel les divisions particulières pourraient faire préjudice »!.

D'ailleurs en cette matière l’esprit importe plus que la lettre, et à cette date comme au Moyen Age on voit les confrères s’entr’aider lorsque l’un d’eux connaît la mauvaise fortune. En 1365 il avait été décidé que lorsqu’un notaire deviendrait vieux ou indigent la Compagnie devrait en délibérer, et chacun lui prêter vingt sols parisis par an, qu'il serait libre de rendre ou de ne pas restituer selon les circonstances : afin d'engager plus vivement les confrères à rivaliser d’un zèle charitable, il semble d’ailleurs qu’on suspendait de leurs fonctions ceux qui refusaient de verser.

Cette charité ne s’étendait pas uniquement aux confrères, mais aussi à leurs familles, lorsque leur décès les laissait dans l’indigence : ainsi la délibération du 6 mai 1521 accorda-t-elle 300 livres aux enfants mineurs d’un secrétaire mort sans biens. Le 6 juin suivant, après deux délibérations qui furent très longues parce que «la matière était pondéreuse et de conséquence, et qu'il n’y avait pas grands deniers ès coffre et bourse commune desdits notaires », on décida que désormais cette libéralité deviendrait la règle.

La générosité de certains confrères, tel Etienne de Caritat qui léguait en 1429 soixante livres parisis à la Compagnie’, permettait parfois d'accroître ces libéralités et d'aider des confrères malades ou en difficultés d’affaires : tels Jean Dameisin, qui reçoit en 1474 un demi-marc d'or pour la dépense « qu’il lui convient faire à cause de sa maladie de goutte, de laquelle il a été et est encore détenu en grand langueur de sa personne », ou Jean le Roy, qui reçoit même somme pour ses dépenses à cause de la trésorerie de Carcassonne dont il a été destitué ?.

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2. L’édit de novembre 1482 permit à la Compagnie d’acquérir ou de recevoir en don jusqu’à 300 livres parisis de rente.

Au xvirie siècle ces traditions semblent se conserver, et il serait aisé de retrouver pareils exemples. Le 4 décembre 1694, on accorde une pension à Mile Charlot, fille d’un confrère défunt, en précisant cependant que cela ne saurait « tirer à conséquence, pour ne pas introduire l’usage de faire soutenir par la Compagnie tous les enfants pauvres des confrères, sauf à réitérer si la - Compagnie, se trouvant en état de le faire, le jugeait à propos »!. En 1717, la fille de l’ancien doyen Guittonneau, fort âgée et indigente, termine ses jours à l’Hôpital général : elle reçoit une pension annuelle de 200livres. En 1726, Madame Cressac de Villebrun demande des secours jusqu’à ce que les affaires de son mari décédé soient terminées : elle meurt et sa fille obtient qu’on lui continue les mêmes secours.

Les traditions de charité de la Compagnie ne s’exerçaient pas d’ailleurs au seul profit de ses membres ou de leurs proches : tant au Moyen Age qu’aux Temps Modernes, on la voit chercher à faire du bien autour d'elle. Elle semble surtout s’être intéressée aux deux hôpitaux des Enfants Trouvés et des Quinze-Vingts : un secrétaire du Roi fit d’ailleurs toujours partie du Conseil d’administration de ce dernier établissement. A leur entrée dans la Compagnie, les récipiendaires versaient cent livres pour les pauvres de l'Hôpital Général des Quinze-Vingts, et cinquante pour les enfants trouvés de la Ville deParis. D'autre part les papiers de la Compagnie témoignent de nombreuses aumônes. En 1647 on voit le collège des 54 donner 300 livres à l'Hôpital Général. En 1673, lorsqu'après l’Union les ornements d’église ayant appartenu aux cinq collèges sont réunis aux Célestins, ceux qui sont en surnombre lui sont donnés en aumône. Signalons aussi qu’à la grand’messe du jour de la St-Louis la quête et l’offrande sont faites au profit des Enfants- Trouvés.

La Compagnie donnait aussi des aumônes aux pauvres de la Ville de Paris, notamment dans les périodes

1. Le cas est ici tout différent de celui de 1521 où il s’agissait d’enfants mineurs. ù

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de malheurs publics!. En 1652 on voit ainsi les 66 supprimer leur festin pour en donner le prix aux pauvres, soit six cent livres. La même année, tous les collèges s'entendent pour donner aux pauvres une somme de mille livres. De même, en 1662, le festin de la St-Jean est supprimé et le prix distribué aux pauvres, « dont la nécessité est si grande qu’elle ne s’est jamais vue pareille, par la cherté du blé qui vaut 36 livres le setier et plus »°

En 1693, ie Chancelier demande à chaque secrétaire de faire une aumône aux pauvres, en raison de la cherté du pain : une délibération décide que chacun donnera 200 livres, ce qui est considérable — et comme certains montrent peu de zèle pour verser leur obole, on la leur retient sur leurs bourses. A l’issue de certaines messes solennelles on distribue des aumônes à tous ceux qui se trouvent dans la cour d’entrée de la chapelle. Et le 7 août 1789 , on voit la Compagnie donner 15.000 livres à Baïlly pour les ouvriers qui ne peuvent trouver de travail.

La Compagnie semble donc avoir été d’autant plus généreuse qu’elle accordait aussi quelques subventions à certaines sociétés, par exemple aux membres de la Basoche, lorsque ceux-ci venaient élever leur mai dans la cour du Palais. Ainsi voit-on le 10 juin 1711 « Mrs de la Basoche venir en grand cortège, précédés de plusieurs trompettes, au Cabinet, saluer la Compagnie et demander qu’elle veuille bien leur faire quelque gratification » : les syndics leur accordent six simples. Enfin et surtout Ja Compagnie se montre fort charitable envers les ordres religieux et notamment envers le couvent des Célestins, où est située la confrérie des secrétaires du Roi. C’est l’histoire de ses rapports avec cet ordre religieux qu’il nous faut maintenant retracer, pour comprendre

1. En 1580, elle menace les échevins et prévôts des marchands de suspendre ses gratifications à la Ville s’ils persistent à maintenir les secrétaires au rôle des fortifications, alors qu’ils en sont exempts.

3. Les bourses étaient une quote-part revenant à chaque notaire sur le total des prélèvements opérés sur le prix des lettres de chaneellerie.

que la Compagnie sut toujours garder la caractère qui lui avait été conféré à sa naissance.

En 1351,Jean le Bon avait donné à ses clercs notaires un terrain pour y édifier leur basilique. Mais vers cette même date, un des confrères propose à la Compagnie de lui faire céder par Garnier Marcel, échevin de Paris, un vaste domaine que Saint Louis avait donné en 1259 aux Religieux Barrés — appelés depuis les Carmes —et dans lequel ceux-ci avaient fait édifier une église, un cloître et un dortoir: mais ils avaient dû, en raison de diverses incommodités', l’abandonner en 1317 au père dudit Marcel pour se retirer à la place Maubert.

Le secrétaire qui faisait cette offre était Robert de Jussy, qui, reçu novice à vingt ans au monastère des Célestins de Saint Pierre au Mont de Chastres près Compiègne?, avait quitté l’habit avant son approbation pour devenir secrétaire de Philippe de Valois. Ayant gardé des rapports avec l’ordre des Célestins, il proposa à la Compagnie de faire venir à Paris six religieux Célestins, pour installer dans ce lieu une maison monastique où ils prieraient pour la Compagnie, laquelle pourrait y avoir sa confrérie. Le 12 novembre 1352 Garnier Marcel donnait son terrain aux Célestins, ainsi qu’une rente assignée sur ses terres du Larrez-en-Brie $.

1. Tessereau, Histoire de la Grande Chancellerie... — JL... Beurrier, Histoire du Monastère des Célestins. Ces incommodités étaient notamment « le débordement de la rivière de Seine, qui s’étendait en hiver jusques à leur porte, de sorte qu’ils ne pouvaient entrer ou sortir de leur maison qu'avec un bateau ». En 1370, les Célestins firent édifier un grand mur de protection pour éviter ce grave inconvénient.

2. C’est Philippe le Bel qui, dès la création de l’ordre en Italie, avait fait venir en France des religieux Célestins dans deux monastères, situés l’un en forêt d'Orléans et l’autre en forêt de Guise.

« Philippe les voulait auprès de sa personne »

« Pour bénir les projets de sa noble couronne »

« Du crédit qu’ils avaient aux Cieux », dit la chronique.

3. Ce vaste terrain (4 hectares environ) s’étendait sur la rive droite de la Seine, couvrant un espace délimité aujourd’hui approximativement par les rues de Sully, de l’Arsenal, de la Cerisaie et du Petit-Musc. L'église, qui ne

fut démolie qu’en 1849, allait du 2 de la rue du Petit-Musc au 12 du bouvard Henri-IV : une inscription moderne le rappelle d’ailleurs.

Ainsi était créée a Confrérie des Secrétaires du Roi aux Célestins : pour lui permettre de subsister, chaque notaire donnait sur sa bourse quatre sols pârisis chaque année. Puis en août 1358, les confrères demandent au Roi d'accorder aux Célestins une bourse sur le sceau semblable à la leur : le Régent, par lettres royales confirmées le 2 novembre 1359, accède à leur désir. En 1365 Charles V, que les Célestins reconnaissent pour leur véritable fondateur — c’est lui d’ailleurs qui, « pour marque d’une singulière amitié, (avait pris) la peine de leur apporter la première bourse, et la leur distribuer de ses propres mains en présence du chancelier, de l’audiencier et du collège des secrétaires » — déclare que le monastère des Célestins est en partie une charge de la Compagnie, à qui il permet d'acquérir dans ce but, en fief ou en censive, deux cent livres tournois de terres ou revenus.

Le Roi et divers hauts personnages comme le pieux Louis d'Orléans, qui venait souvent y prier et avait sa cellule dans le monastère, aident d’ailleurs les secrétaires à faire vivre les Célestins. Le Roi accorde à ceux-ci 10.000 livres pour bâtir l’église, dont il pose lui-même la première pierre en 1367. Il leur donne aussi, outre sa statue et celle de Jeanne de Bourbon qui devaient en encadrer le porche, 5.000 livres pour construire le réfectoire, cloître et chapitre, et 20 livres de rente amortie, que Charles VI porte à 300 livres. Quant à la Compagnie, elle leur donne 1.000 livres et 25 livres de rente annuelle pour l’autel, qui, terminé en 1372, est béni par l’archevêque de Sens. C’est de plus elle qui leur donne tous les ornements et objets du culte dont ils ont besoin. Les Célestins au surplus reconnaissent les clercs notaires comme leurs fondateurs, après Charles V et Louis d'Orléans! : par un-acte du 12 septembre 1366, ils leur donnent « pars specialis omnium missarum el bonorum qui ubique fiant per fratres

1. Dans l’église même, deux plaques de cuivre, rédigées en latin et en français, rappellent l’histoire de leur fondation.

ordinis cujusdem », et par les lettres du 13 juin 1373 ils s’engagent à dire tous les jours une messe sur l’autel des Secrétaires et en leur honneur !.

C'est aux Célestins qu’au Moyen Age comme aux Temps Modernes ont lieu les cérémonies religieuses que fait célébrer la Compagnie. D'abord, à la mort du Roi, du Chancelier, ou d’un notaire, a lieu un service solennel de funérailles remplacé, si le notaire habite la province, par la récitation de sept Psaumes et des litanies. D’après les lettres de 1365 et pour maintenir le pieux zèle des confrères, la Compagnie inflige d’ailleurs 5 livres d'amende à ceux qui se dispensent d’y assister. De même au xvri® siècle on veille à ce que tous s’acquittent de ce devoir : on les y engage en donnant des jetons d’argent ou des livres de bougie blanche à ceux qui y viennent, ce qui est plus avantageux pour tous. Cependant certains ne paraissent pas encore très zélés, et, le 7 mai 1678, comme il a été remarqué « que plusieurs des Messieurs de la Compagnie présents n'y étaient venus que peu de temps avant la fin » d’un service, on exhorte chacun à être plus diligent et à arriver au plus tard à l'Evangile, sous peine de sanctions. On veille aussi à ce que chacun ait un livre de messe, et en 1693 on décide d’en imprimer 400 exemplaires nouveaux, avec l'office des morts?.

Au xviie siècle, lorsqu’au collège ancien viennent s’en adjoindre d’autres, leurs règlements prévoient aussi de telles cérémonies. Ainsi les statuts du Collège des 80 prévoient que « lorsqu'un des Confrères viendra à décéder, tous les autres assisteront à son convoi : et le lendemain ou autre jour commode dans la huitaine du décès, feront dire un service à son intention aux

1. Parmi les nombreuses fondations, réduites en 1429 sur l'autorisation de Martin V, qui étaient acquittées par les Célestins, beaucoup avaient été instituées par les Secrétaires du Roi. D’autie part beaucoup de secrétaires furent enterrés dans l’église et dans le cloître, au milieu d’illustres personnages : on y conservait, en effet, les cœurs de nombreux Rois, ceux de Jean le Bon, Charles VI, Louis XII, François 1°, Henri IT.

2. Les Célestins s’acquittaient encore à cette date des fondations faites au xrve siècle, qui prévoyaient deux messes par semaine, l’une le lundi pour le Roi, le Chancelier et les notaires vivants, l’autre le vendredi pour les morts, plus une messe journalière pour les Secrétaires du Roi.

frais du collège, où ils assisteront pareillement et y seront invités à la diligence des procureurs, qui visiteront les veuves le plus tôt qu’il sera possible, pour faire l’office de condoléances de la part de la Compagnie 1».

Mais, pour ces autres collèges, les cérémonies ont lieu à l’endroit où ils ont établi leur confrérie. Chacun en effet a la sienne, qui joue pour lui le même rôle que les Célestins pour le collège ancien : les Six-Vingts des finances sont au couvent des Blancs-Manteaux, où ils ont une chambre, une cuisine, et une grande salle pour les assemblées moyennant 120 livres par an — portées à 450 livres en 1645 en raison de la fondation perpétuelle d’une messe journalière —, les Soixante-Six sont à Saint-Martin des Champs, et les Cinquante-Quatre aux Augustins.

C’est en ces divers lieux qu’au 6 mai chaque collège fait célébrer un service solennel, qui apparaît du Moyen Age à la Révolution comme la grande cérémonie religieuse de la Compagnie, où semble revivre l'esprit de la Confrérie. Ce jour est en effet l'anniversaire du martyre subi à Rome, devant la Porte Latine, au cours de la persécution de Domitien, par Saint Jean, que les secrétaires reconnaissent « comme celui qui fut le principal et le plus hault des secrétaires évangélistes de notre Sauveur Jésus-Christ », d’après les termes mêmes du privilège de 1482. La cérémonie, prévue dès 1365, commence par une messe solennelle, à l’issue de laquelle se tient une assemblée générale des secrétaires du Roi; l’après-midi ont lieu les premières et secondes vêpres, et le lendemain ont lieu de nouveaux offices. La Compagnie cependant fait, en certaines occasions, célébrer en d’autres lieux des solennités religieuses, dont on peut trouver quelques exemples : ainsi le 26 août 1475 elle donne 15 livres au prieur de Sainte-Catherine du Val des Ecoliers, pour célébrer une grand’messe à l’intention du Roi, qui est à la guerre pour la chose publique. Au xvirie siècle elle fait célébrer chaque année, le 25

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