‹ La Compagnie Du Très Saint-Sacrement De L'Autel: La Cabale Des DevotsChapitre 13 sur 37 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Port-Royal et la Compagnie. — Sébastien Zamet, Saint-Cyran et la mère Angélique. — Les terreurs de Vincent de Paul. — Mort de M. de Renty. — Autour des cinq propositions. — La bulle d'Innocent X. — Une poignée de faux. — Le complot de Bourg-Fontaine. — L'affaire de M. de Liancourt. — Condam-

nation d'Arnauld et les Provinciales. — Epuration de la Compagnie. — La bulle d'Alexandre VIE — Un plan d’extermination. — La mauvaise idée du P. Pirot. — Suprèmes efforts

contre Port-Royal.

A maintes reprises, d’Argenson affirme l’opposition de la Compagnie à toutes les nouveautés théologiques, sa soumission filiale aux décisions doctrinales de Rome, son acceptation sans murmure des bulles condamnant l’Augustinus. C’est tout. A lire les Annales, on croirait que la grande querelle du jansénisme n’a eu que de vagues échos dans la sainte société et que celle-ci, toujours unie, toujours fraternelle, n’a cessé de présenter une image réduite de l'Eglise idéale. C'est une illusion. Nous savons par le P. Rapin que les choses ne se sont pas ainsi passées. En dépit de sa fréquentation chez plusieurs membres de la Compagnie, en dépit aussi de son habitude d’écouter aux portes, ce jésuite n’a pas toujours connu le « Saint-Sacrement ». Au commencement de ses mémoires, il traite les « dévots » — nos dévots — en homme qui ignore de quoi il s’agit et qui est surtout hostile aux austéritées exagérées !. Mais

‘ Mémoires, publiés par Léon Aubineau, Paris, 1865, t. I, p. 294.

à une date qu'il ne dit pas, quand la société était déjà dissoute, il a pu parcourir les documents que d’Argenson a résumés. La portion de chapitre qu’il a rédigée alors est d’une exactitude rigoureuse, et il ne s’est pas cru astreint à la discrétion que l’annaliste, soucieux de gagner un archevêque, devait s'imposer. Avec son récit pour guide, il est possible de reconstituer l’histoire édifiante de la lutte antijanséniste dans la Compagnie.

« Dans les premières années, dit le P. Rapin, on ne parlait point encore de la doctrine de Jansénius. Toutes les personnes de piété qui étaient de cette assemblée s’appliquaient uniquement aux bonnes œuvres qu’elles entreprenaient t. » C’est vrai ; mais il y avait alors, pour unir futurs adversaires et futurs partisans de Port-Royal, autre chose que le travail de la charité.

Une des grandes préoccupations de la Compagnie était de ramener dans les maisons de religieuses « la première ferveur de ieurs saintes fondatrices »?. Or ce zèle réformateur était précisément celui dont on brülait à Port- Royal, au printemps de son activité. Quand la mère Angélique eut redressé la vie de son monastère, ce fut une contagion qui gagna tous les monastères d’alentour. Il arrivait que les abbesses ou les prieures du voisinage vinssent à Port-Royal étudier à loisir les maximes qui s’y pratiquaient. Dans la plupart des cas, c'était la communauté rajeunie qui leur prêtait des religieuses pour établir l’ordre ancien et d'apparence très nouveau. La mère Angélique, la mère Marie des Anges, la mère Agnès, la sœur Anne-Eugénie, la sœur Marie-Claire excellaient à conduire ces expéditions parfois un peu lointaines. On les

‘ Pour cette citation du P. Rapin et pour les suivantes, voir,

à moins d’autres indications, le tome II de ses Mémoires, p. 325-

* Annales, p. 47 (B.-F. 89). Voir plus haut, p.132.

vit l’une ou l’autre à Maubuisson (1618), au Lys, près Melun (1623), à Poissy (1625), au Tard en Bourgogne, aux iles d'Auxerre, à Gif, à Gomerfontaine (1626), à Saint-Aubin, du diocèse de Rouen (1638) 1. Elles ont donc travaillé avec ardeur à réaliser une des plus chères ambitions de la Compagnie du Saint-Sacrement. Elles l’ont même précédée dans cette voie. Un des fondateurs de la Compagnie, le P. Suffren, pouvait se souvenir qu'il avait été l’un des premiers directeurs de la mère Angélique ?.

Un second lien entre Port-Royal et la société secrète fut l'institut qu’en 1630 Sébastien Zamet, évêque de Langres, décida de fonder et dans lequel des religieuses, « par leur assistance continuelle devant le Saint-Sacrement, répareraient en quelque sorte les outrages que lui font tous les jours les blasphèmes des protestants et les communions sacrilèges des mauvais chrétiens ». La mère Angélique y entra comme supérieure. Le genre de piété qui régnait dans la maison s’accordait bien avec la nature morale d’un prélat qui, après des dissipations par trop mondaines, s'était jeté dans une dévotion à la fois ascétique et passionnée, sorte de galanterie mystique, mélange d’emportements semi-extatiques et de frivolités raffinées. Zamet avait d’abord voulu que les religieuses du nouvel ordre fussent extrêmement pauvres et que, pour mieux honorer l’abaissement de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, elles portassent sur leur habit les marques de cette extrème pauvreté. Puis, soudain, avec son ordinaire logique, il avait pensé juste le contraire. Il fallait attirer la vénération du peuple par quelque chose de majestueux. Il ordonna que les religieuses eussent de grands manteaux traînants, un scapulaire rouge de belle écarlate, de beau linge, que l’église fût magnifique, qu'on y dit matines le soir à huitheures, et que tout y fût si gracieux et si riant que rien ne rebutät les filles de la cour.

4 Dom Clémencet, Histoire générale de Port-Royal, tome I, p. 73-90.

? Mémoires pour servir à l'hisloire de Port-Royal, édition de 4742, tome III, p. 60, 364.

LA CABALE DES DÉVOTS Al

ei

Avec tout cela, des austérités extraordinaires dans un luxe « auguste », des pénitences humiliantes après des assauts d’élégantes politesses ou de profanes plaisanteries, des disciplines terribles et presque sanglantes au milieu des bouquets et des parfums. Zamet reprochait à la mère Angélique de n'être pas assez spirituelle pour goûter ces contrastes subtils. Cependant, le P. de Condren, un des fondateurs de la Compagnie du Saint-Sacrement, avait, comme directeur, ses grandes entrées dans la maison. Quelques confrères ecclésiastiques, M. de Bassancourt, M. Brandon, M. Amelotte, M. de Cerisy, y fréquentaient assidüment. Quelques-uns d’entre eux y célébraient la messe. Le 5 mai 1633, on avait décidé que, le premier jeudi après son établissement, tous les confrères iraient communier dans la chapelle du monastère f.

Vers la même époque, Sébastien Zamet eut la joie, bientôttraversée de regrets, d'entrer en relations avec l’abbé de Saint-Cyran.Parce que celui-ci, dont le goûtétait un peu trop Louis XIII, approuva l’élucubration mystique de la mère Agnès, dite le Chapelet secret, Zamet, qui avait admiré cette œuvre, Crut avoir trouvé en lui son pareil ?. I l'introduisit à la maison du Saint-Sacrement, d’abord comme ami, puis comme directeur des religieuses. Dans le ravissement où il était, il pressa l’abbé et le fit presser par ses intimes de consentir qu'il se démit de son évêché en sa faveur ; devant son refus, il le supplia de vouloir au moins être son directeur. Saint-Cyran le pria de l’en dispenser, laissant entendre qu'il y aurait plusieurs choses sur lesquelles ils pourraient ne pas être d'accord. Il ne lui refusa pas, d’ailleurs, ses entretiens. Ce qui devait arriver arriva.

4 Voir dom Clémencet, Histoire générale. tome I, p. 172 et suiv.; Mémoires pour servü à l'histoire de Port-Royal, édition de 1742, p. 333-338, 590; Annales, p. 19 (B.-F. 41).

* Le P. de Condren fit grand éloge de cet écrit, et, après une conversation avec lui, Zamet déclara à la mère Agnès qu'elle devait révérer les paroles de ce chapelet « non comme venant d'elle, mais comme des pensées de Jésus-Christ en elle » (dom Clémencet, tome I, p. 189).

L'abbé rappela au prélat avec quelque liberté le devoir de résider un peu plus dans son diocèse. Ce fut un premier froissement. Puis les mièvreries en honneur à la maison du Saint-Sacrement ne furent pas encouragées par le nouveau directeur; l’austérité devint moins sanglante et plus sérieuse ; il y eut moins d’emportements mystiques et moins de mondanité, moins de disciplines et moins de parfums. Zamet fut d’abord déçu ; bientôt, ses devoirs épiscopaux le retenant parfois à Langres, il prit de l'inquiétude. Il sentit que son influence était compromise, Naturellement, il y eut des religieuses, mécontentes d’un changement imprévu, pour luiinsinuer « qu’il n'avait plus de crédit dans la maison et qu’il n'y était plus que le chapelain de M. de Saint-Cyran ». Les rancunes de ce genre ne tardent pas à revêtir le costume de griefs doctrinaux. L’évèêque fit des sujets d’accusation même de ce qu'il avait approuvé !.

En même temps qu'il irritait les dévots à la Zamet, Saint-Cyran inquiétait d’autres membres de la Compagnie. Au fond, celle-ci était vouée au développement de l’ultramontanisme. Tandis que l’archevèque de Paris ignorait jusqu’à son existence, elle recevait en grande pompe le nonce et délibérait sous sa présidence. Rome ne commit jamais la maladresse politique de la reconnaître officiellement; mais elle s’en servit, tenue au courant de toutes ses opérations et lui faisant parvenir par bien des voies ses indications et ses ordres. Or Saint- Cyran avait un tort. Dans l’histoire des variations de l'Église catholique, il ouvrait un chapitre trop personnel. ll déplorait que l’Église fût de plus en plus entrainée vers la forme monarchique et que le pape tendit à devenir le souverain absolu des âmes ; il lui arrivait de dire que les derniers conciles, complices plus ou moins conscients de

1 Son réquisitoire est résumé dans la plaquette suivante : Copie d'une lettre de Mgr l'évéque de Langres à Mgr l’évêque de Saint-Malo touchant les maximes de l’abbé de Saint-Cyran (commencement de 1638). Voir la réponse de la mère Angélique dans les Mémoires pour servir à l'histoire de Port-Royal (t. 1, p. 474.)

ce mouvement, avaient été dominés trop souvent par des considérations un peu étrangères à la vie spirituelle. Sa pensée remontant les siècles, il rêvait une république d’évèques, dans laquelle ceux-ci auraient été les élus des chanoines sans intervention du pape ni du roi. I était impossible qu’il n’effrayàt pas quelques hommes, qui non seulement ne se représentaient pas l’Église en dehors de l’ultramontanisme, mais n'étaient peut-être guère aptes à goûter des théories trop savantes.

Le P. de Condren avait des effaremenrts de terreur, quand l'énigmatique abbé se hasardaït à dire, devant lui, du concile de Trente : « Ç’a été surtout une assemblée politique‘ ». Le bon Vincent de Paul sentait un frisson d’épouvante, quand il entendait qu’ «il n'y a plus d'Église, et cela depuis plus de cinq ou six cents ans? ». Si par sa théorie de l'Esprit intérieur, qui était tout et qui élevait le prêtre à la dignité de directeur, Saint-Cyran marchait peut-être vers l'hérésie, il était profondément catholique par son idée du sacrement qui faisait du prètre fidèle et de l’évêque saint des personnages augustes et incapables de plier ia tête devant une tyrannie spirituelle. Troublés par ses déclarations révolutionnaires, les ultramontains cherchaient ce qu’elles pouvaient bien cacher encore.

Comme les négateurs les plus hardis du « papisme », à savoir les protestants, rejetaient le dogme de l'Église sur les sacrements, ils se demandaient avec angoisse si les théories ecclésiastiques de ce prêtre aux allures mystérieuses ne reposaient pas sur la même hérésie.?

Des boutades de Saint-Cyran hâtèrent l’éclosion des soupçons. «Il me ditun jour, raconte Vincent, que le des-

1 Sainte-Beuve, Port-Royal, t.T, p. 315.

? Abelly, Vie de saint Vincent de Paul, 2° partie, p. 412.

5 Vincent était hanté d'une peur dont il écoutait volontiers toutes les suggestions : « J'ai craint toute ma vie, disait-il plus tard, de me trouver à la naissance de quelque hérésie, faisant réflexion aux désordres que l'hérésie de Luther et de Calvin avait causés dans l'Eglise. » (Le P. Rapin. Mémoires, t, I, p. 317).

sein de Dieu était de ruiner l'Église présente, et que ceux qui s’employaient pour la soutenir faisaient contre son dessein; et comme je lui disais que c'était pour l’ordinaire les prétextes que prenaient les hérésiarques comme Calvin, il me répartit que Calvin n’avait pas mal fait en tout ce qu'il avait entrepris, mais qu'il s'était mal défendu !. » Il ne serait pas malaisé de deviner ce que Saint-Cyran a soutenu ce jour-là et qui n’a pas été saisi par son interlocuteur. Saint-Cyran sentait si bien que sa pensée allait contre les doctrines courantes que, pour éviter les condamnations sommaires et les scandales inu- Ules, il ne s’en ouvrait qu’à des amis sûrs et en état dele comprendre; et certainement il lui est arrivé d’avouer qu'il aurait tort de dévoiler devant certains esprits le fond de ses théories. Et cette idée est devenue ceci : « J'ai oui-dire à feu M. de Saint-Cyran, raconte Vincent, que, s'il avait dit dans une chambre des vérités à des personnes qui en seraient capables, et qu’il passät dans une autre où il en trouverait d’autres qui ne le seraient pas, il leur dirait le contraire; il prétendait même que Notre Seigneur en usait de la sorte et il recommandait qu’on fit de même?. » Notons ce contre-sens. Il sera le point de départ d’une légende.

En tout cas, Sébastien Zamet, le P. de Condren et Vincent de Paul ne furent pas étrangers à l'arrestation de Saint-Cyran en 1638. L'évèque de Langres, par Pintermédiaire de l’évèque de Saint-Malo, fit parvenir un mémoire à Richelieu 5. Le général de l’Oratoire n'hésita pas à attribuer à l'influence de l'abbé malen cour un livre d’un de ses prètres, le P. Séguenot; par cet acte il couvrait un membre de sa congrégation et ne livrait après tout qu'un homme accusé déjà d’hérésie. D'autre part, le ministre déclara, le matin même de l’arrestation, à l'abbé de Beaumont, depuis archevèque de Paris : « Beaumont, j’ai

MDectres lp 090:

? Lettres, t. Il, p. 114.

# Mémoires pour servir à l'histoire de Port-Royal, t.T, p. 370.

fait aujourd’hui une chose qui fera crier contre moi. J'ai fait arrêter par ordre du roi l'abbé de Saint-Cyran. Les savants et les gens de bien en feront peut-être du bruit. Quoi qu’il en soit, j'ai la conscience assurée d’avoir rendu service à l'Église et à l’État. On aurait remédié à bien des malheurs et des désordres si l’on avait fait emprisonner Luther et Calvin, dès qu’ils commencèrent à dogmatiser. » Qui avait pu parler de calvinisme à Richelieu à propos de Saint-Cyran? Sa nièce, la duchesse d’Aiguillon, étant venue l’interroger, avec la pensée d’intercéder en faveur du prisonnier, il la renvoya, pour plus ample informé, si elle était curieuse, à M. Vincent et au P. de Condrent.

Il y a donc, à l’origine du premier coup de force contre le jansénisme, deux membres de la Compagnie du Saint- Sacrement et un de ses meilleurs amis.

Huit jours avant l'arrestation de Saint-Cyran, le 6 mai 1638, l'évèque d’Ypres, Jansénius était mort. Dans les derniers mois de sa vie, il avait achevé l’Augustinus; et l'ouvrage sortit des presses de Louvain en septembre 1640. On le réimprimait à Paris, au commencement de 1641; une autre édition suivit à Rouen en 1643. Mais celle-ci n'avait pas encore paru que le signal de l'attaque était donné. Le premier et le dernier dimanche 1642 et le jour de la septuagésime 1643, M. Habert, théologal de Notre-Dame, prononçait en pleine chaire de la cathédrale trois sermons contre les hérésies du nouveau livre; et les gens bien pensants apprenaient avec horreur que Jansénius n'était qu’ « un Calvin rebouilli ». Douze ans auparavant, Isaac Habert avait approuvé un livre du P. Gibieu sur la liberté et il avait paru se ranger parmi

! Sainte-Beuve (Port-Royal, t. T, p. 494), d'après le P. Rapin. « Vincent de Paul, dit l'abbé Maynard, fut interrogé par Richelieu, à qui, faisant violence à sa charité par amour de l'Eglise, il révéla pour la première fois les doctrines et les projets du rélormateur. » (Op. cit, If, 267).

les disciples de Saint-Augustin. Son revirement d'opinion étonna et l’on en fournit toutes sortes d'explications. Nous nous contenterons de noter que ce théologien était frère de l'abbé de Cerisy, l’un des membres de la Compagnie. Nous ne tarderons pas à le voir « cabaler » en la société de plusieurs confrères.

Revenons au récit du P. Rapin : « Le jansénisme, dit-il, commença à troubler l'union qui était dans la Compagnie. » Il n'y à pas imprudence à placer en 1643 le début de ces querelles. M. de Liancourt, en se convertissant, était entré dans la Compagnie pour donner satisfaction à ses besoins nouveaux d’apostolat. Au désespoir des me-

neurs de la coterie, plus sa ferveur religieuse augmenta, :

et plus il se rapprocha des messieurs de Port-Royal. Il devenait l’inséparable ami de M. d’Andilly et d'Antoine Arnauld ; le P. des Mares et l’abbé de Bourzeis étaient ses hôtes familiers. On se réunissait dans son hôtel pour entendre développer les doctrines nouvelles. Des confrères, comme M. Lenain, ne craignaient pas d'assister à ces séances. À quelle banqueroute allait courir la Compagnie du Saint-Sacrement, si, destinée à procurer la gloire de Dieu, elle comptait dans ses rangs des gens coupables de coquetterie réglée avec l’erreur?

Des conflits auraient surgi, sans l'intervention irénique de quelques confrères d'autorité. « A la vérité, dit le P. Rapin, la diversité du sentiment chez les membres désunit d’abord un peu les esprits, mais cette désunion fut ménagée par la sagesse des supérieurs pour l'empécher d’éclater. Le baron de Renty qui y tenait souvent la première place, y conservait l'intelligence et l'esprit de paix si nécessaires pour y maintenir l'esprit de charité : ce qui ne lui fut pas difficile à un moment où le Saint- Siège n’avait encore rien décidé sur ces questions. Les choses se bornaient à des disputes plus ou moins vives, selon le caractère des esprits, mais elles n’allaient point jusqu’à y altérer la charité. »

Cependant, le livre d’Arnauld sur la Fréquente Communion avait désolé Vincent de Paul. Au fond, il n’en blà-

mait point l’austérité morale. Il est probable que la même thèse, soutenue par un docteur bien noté, ne laurait point scandalisé. Sous la plume d’un disciple de Saint- Cyran, elle avait un air de menace. N'était-ce point le début de l'assaut détourné que des hérétiques masqués méditaient contre le catholicisme ? Et, sous main, le saint agissait. Dans le « Conseil de conscience », il décidait la reine régente et le cardinal Mazarin à commander qu’Arnauld allät à Rome défendre son livre devant le tribunal de l’Inquisition (mars 1644). Mais il échouait devant l’opposition du Parlement, qui jugeait ce voyage contraire aux libertés gallicanes. On le voit, en 1646, écrire au cardinal Grimaldi et lui recommander le libelle ridi. cule de Raconis contre le docteur de Port-Royal. C'était encore une façon de solliciter l'intervention de Rome.

En 1648, Vincent n'y tenait plus. « L'on ne voit plus, écrivait-il à l'abbé d'Horgni, cette hantise des sacrements qu'on voyait autrefois, non pas mème à Pâques. Plusieurs curés se plaignent de ce qu'ils ont beaucoup moins de communiants que les années passées : Saint-Sulpice en a trois mille de moins ; M. le curé de Saint-Nicolas-du- Chardonnet, ayant visité les familles après Pâques, en personne et par d’autres, nous dit dernièrement qu’il a trouvé quinze cents de ses paroissiens qui n’ont point communié, et ainsi des autres. L'on ne voit quasi personne qui s’en approche les premiers dimanches du mois et les bonnes fêtes, ou très peu, et guère plus aux religions (maisons religieuses), si ce n’est encore un peu aux jésuites t ». EL à mesure qu'il écrit, il laisse apercevoir de plus en plus sa pensée : « Il est véritable que ce livre détourne puissamment tout le monde de la hantise fréquente de la sainte communion et de la sainte confession, quoiqu'il fasse semblant, pour mieux cacher son jeu, d’être fort éloigné de ce dessein. » I] finit par laisser échapper l'idée qui le poursuit : « Ce livre n’a été fait

* Lettres, 25 juin 1648,.t.9IT, p. 91.

qu'à dessein de détruire la messe et la communion ».

Cette fois, l'accusation est formelle. Il s’agit bien de ce complot mystérieux que Vincent a flairé, auquel on l’a fait croire, et qu'il est impatient de dénoncer. Et le saint est obligé de constater que, dans une société fondée pour assurer le règne de la vérité catholique, les suppôts d'hérésie ont leurs libres entrées. Et il doit se résigner à une paix apparente qui révolte sa conscience.

Le 24 mai 1649, M. de Renty mourut ?.

La mort de M. de Renty nous ramène au récit du P. Rapin : « Mais les plus intelligents de la Compagnie, qui connaissaient à fond les dangereuses suites de cette doctrine, résolurent de travailler à sa condamnation; et s'étant adressés aux amis très zélés qu'ils avaient dans la Faculté de théologie de Paris, ils ne contribuërent pas peu à les exciter... ». En d’autres termes, dans une cabale déjà secrète, il s’en forme une encore plus secrète. Des confrères se mettent à part, délibèrent dans les coins et cherchent les moyens d’expulser ceux qui leur déplaisent. Ils entendent que la Compagnie, qui veut purifier l'Église et le monde, commence par se purifier elle-même. Il faut obtenir une décision de Rome qui obligera les téméraires à se soumettre ou à se retirer.

Le 1°" juillet 1649, Nicolas Cornet, syndic de la Faculté, dénonça sept propositions extraites de lAugustinus*.

1 Lettres, 10 septembre 1648, t. II, p. 116, 119.

? Annales. p. 60 (B.-F. 110) : «M. de Renty.….. a été durant plusieurs années une des plus éclatantes lumières de cette Compagnie. Pendant dix ans, elle l’a élu et continué pour supérieur onze fois ; … et lorsqu'il tenait cette place, chacun était ravi de l'y voir conduire la Compagnie avec tant de prudence et d’agrément qu'elle était toujours nombreuse pendant sa supériorité et que les plus considérables prenaient un extrème plaisir de l'écouter dans les conférences qui se faisaient sous lui fort exactement. »

$ Elles devaient dans la suite se réduire à cinq.

C'était un premier engagement. Un peu de procédure le fit durer. Autour de Cornet se rangent contre les disciples de feu l’évêque d’Ypres les docteurs Charton, Morel, Coqueret, Coquerel, Gobinet, Bail, Grandin. Ce sont les amis des meneurs du « Saint-Sacrement » ; c'est à eux qu’on a déjà demandé, nous le verrons, une consultation contre les Compagnons du Devoir. Après les avoir employés contre des ouvriers trop émancipés, on va se servir d’eux contre des confrères aventureux.

Ces premièresescarmouches avaient pour but, dans l’esprit des zélés, d'aboutir à une censure qui serait envoyée à Rome et que l’on soumettrait à l'approbation du Saint- Père. La tentative échoua. Les jésuites de Rome écrivirent alors à ceux de Paris que le pape, à condition que la requête vint d’une portion du clergé de France, accorderait sans doute la condamnation qu'on solliciterait. Le pape souhaitait au fond d’avoir une occasion de se faire reconnaitre par les évèques de France comme le juge souverain des controverses. Vincent de Paul fut averti par le P. Dinet, de la Société de Jésus. On résolut de pousser l'affaire.

Il fallait décider les docteurs du « bon parti » à députer quelques-uns d’entre eux auprès du Saint-Siège. Ceuxci, dit le P. Rapin « crurent qu'il importait de faire nommer Hallier pour succéder à Cornet au syndicat, comme le plus propre à entrer en ce dessein et à le faire réussiri ». L'élection eut lieu le 4° octobre 1650, et, grâce à d'ingénieuses manœuvres, elle fut telle qu’on la désirait. Qui se doutait à la Faculté que toute cette stratégie était inspirée par quelques hommes qui ne pouvaient supporter dans leur camarilla secrète la présence de quelques suspects ? La grande querelle qui va diviser l'Église n'est, à certains moments, qu’une prolongation de celle qui divise une société occulte. Mais, pas plus dans cette société que dans l'Église, ceux qu’on veut expulser ne soupçonnent le complot. Ils viennent s’as-

! Mémoires, t. I, p. 287.

seoir tous les jeudis à côté des confrères qui cabalent contre eux, ils écoutent les mêmes lectures pieuses et les mêmes conférences édifiantes et, les prières dites en commun, ils se figurent prendre leur part à l’œuvre.

L'assemblée du Clergé s'était réunie. Isaac Habert, nommé évèque de Vabre, et Vincent de Paul, avec l'évêque de Màcon, frère du P. Dinet, et quelques membres de la Compagnie, examinèrent la situation. Ils convinrent d'écrire la lettre qu'on enverrait à Rome, accompagnée du plus grand nombre possible de signatures ; et Habert fut chargé de la rédiger. Ils pensèrent toutefois que, si cette lettre était présentée à l’assemblée du Clergé, elle ne serait pas adoptée. Il faliait choisir une voie plus détournée et faire souscrire en particulier les évêques dont on était sûr. Vincent, Dinet, Olier, Habert sollicitèrent les prélats de leur connaissance qui étaient à Paris. Vincent écrivait à ceux qui étaient absents. Les premiers qu’il pressa de la sorte par lettre étaient Alain de Solminibac, de Cahors, Pavillon, d’Alet, François Caulet, de Pamiers, Perrochel, de Boulogne, tous membres de la Compagnie.

Aux signatures d’évèques on s’efforçait d'ajouter celles de prêtres particuliers. On usait de tous les moyens pour en obtenir. Vincent avait dans sa congrégation un Irlandais, nommé Duygine. Au mois de juin 1650, celui-ci rassembla ses compatriotes qui étudiaient à la Faculté de théologie ; il leur représenta l’extrème pauvreté dans laquelle ils vivaient, puis il leur conseilla de s'adresser à M. de la Ridière, conseiller d’État, qui ne manquait, disait-il, ni de biens ni d'inclination pour les secourir et auprès de qui M. Vincent, qui n'avait pas moins d’affection pour eux, pouvait beaucoup. Les « écoliers » accueillirent cette ouverture avec grande joie. Ils allèrent trouver M. de la Ridière qui leur affirma son intention de fonder à Paris une maison où les prêtres irlandais pourraient vivre en communauté. Il les invita même à rédiger au plus tôt les règles de cette nouvelle institution. Soudain, quelques jours plus tard, comme ces braves gens,

tout émus de reconnaissance, lui soumettaient un projet, il leur déclara que la condition sine qua non de son dessein était qu'ils affirmassent par écrit leur soumission au Saint-Siège et leur volonté d’accepter toutes bulles et tous décrets du Pape contre Jansénius ou ses sectateurs. La surprise des Irlandais fut très vive. Il y eut même un peu de scandale. Ils avaient refusé en corps cette condition étrange. On s’efforça de gagner chacun en particulier. On leur fit comprendre que M. Vincent protégerait ceux qui signeraient et qu’il empêcherait les autres d’obtenir des bénéfices. Promesses et menaces agirent sur un certain nombre. Le conseil de l’Université s’occupa de lincident. On lui dénonça la pression exercée. Le nom de Vincent de Paul fut prononcé. Mais les Irlandais qui avaient cédé en appelèrent devant la Faculté de théologie, qui, grâce à Cornet. Amiot, Hallier et autres amis de la Compagnie, décida de les défendre t. Quelques années plus tard, la Compagnie, lavée de la tare janséniste et reconnaissante envers ces prêtres, prit en main la fondation avec laquelle on les avait amorcés?.

Pendant ces incidents, on continuait de solliciter les évêques. Au bout d’un an de ce travail. quatre-vingt-trois signatures étaient recueillies. La lettre de M. Habert avait beau n’ètre accompagnée que d’adhésions individuelles, elle semblait émaner de l’épiscopat tout entier. Quelques évèques se permirent de trouver la manœuvre de mauvais goût et protestèrent, les uns auprès du nonce, les autres même auprès du Pape. Les choses se seraient peut-être gàtées, si la Sorbonne n’était intervenue. Le nouveau syndic, François Hallier, dépêcha un de ses parents, le P. Mulard, pour découvrir quels sentiments on avait vraiment à Rome. L’émissaire eut plusieurs

Voir sur cette affaire les Mémoires apologéliques pour les recleurs, doyen, procureurs, etc., contre l'entreprise de quelques Hibernais de l'Universilé de Paris (publiés par les jansénistes) et le Faclum pour les Hibernais appelant du décret de M. le iecleur du x mars 1651 (publié par Hallier et ses amis).

? Annales, p. 80, 100, 404 (B.-F. 144, 177, 181).

entrevues secrètes avec l’assesseur du Saint-Office, qui lui apparut admirablement disposé; puis il fut reçu par le cardinal Barberini qui lui promit qu'on écouterait avec faveur les délégués de la Sorbonne. Les amis de la « bonne cause » pouvaient marcher. Malheureusement l’argent manquait : « Ce qui obligea, dit le P. Rapin, quelques-uns des plus zélés de la Compagnie de faire une collecte secrète assez considérable qu'ils donnèrent au docteur Hallier et à ses collègues pour les disposer à partir. » Vincent de Paul et Olier organisèrent cette contribution. M. de Bretonvilliers, curé de Saint-Sulpice, partagea avec eux cette sainte charge.

Les docteurs Lagault, Joysel et Hallier partirent donc pour Rome en 1652. Ils étaient, en apparence, les députés de la Sorbonne. Les lettres de Lagault montrent en eux les simples représentants d’une coterie : «Je vous mande, y lit-on, le plus fin de notre secret ; vous en pouvez faire part à M. le pénitencier et à M. Cornet qui sont personnes secrètes. » « Vous en pouvez seulement faire part à nos bons amis que vous savez être de secret. » Un jour Lagault mande : « Le Pape a témoigné qu’il s’'étonnait que le Roi ne lui en eùût point écrit. Prenez la peine, s’il vous plait, de voir le P. Dinet là-dessus afin qu’il y travaille 2.» Le P. Dinet dit sans doute le mot qu'il fallait à homme toujours prêt à agir. Vincent de Paul et quelques amis pressérent aussitôt la reine mère d'écrire au Pape pour le prier « d’avoir égard à ce que les évêques lui avaient écrit dans leur lettre et au repos des peuples et de définir ce qu'on devait croire touchant les cinq propositions ÿ. »

4 Faillon, Vie de M. Olier, t. IT, p. 455.

Lettres de Laqault, p. 6,7, 29. Cf. p.11, 16, 21, 421,124 (bibl. Nation. Fonds franç. 10.572).

8 C’est à ce sujet que Vincentécrit à Lagault le 21 juin : « Nous tàcherons ici de vous aider de nos prières et de nos petites sollicitudes autant que nous pourrons; et déjà l’on sollicite à la cour pour avoir d’autres lettres afin de vous les envoyer » (Lettres, L. IL, p. 437). Il est peut-être permis de remarquer que ces manœuvres coincident avec les mésaventures de la charité jan-

Et tandis que les docteurs travaillaient à Rome, l’on n’oubliait pas à Paris qu'il s'agissait d’exorciser la Compagnie du Saint-Sacrement du mauvais esprit qui tenait quelques-uns de ses membres. C'était surtout le duc de Liancourt qui inquiétait. En août 14651, M. Olier crut avoir trouvé le moyen de conquérir enfin cette soumission si désirée. Un des marguilliers de Saint-Sulpice venant de de mourir, sa succession fut offerte au duc qui accepta. L'occasion était bonne pour lui demander une promesse formelle de se soumettre à toutes les décisions du Saint- Père en matière de foi. Liancourt ne fit aucune difficulté pour écrire cette promesse et il la remit à M. Olier, signée de la duchesse et de lui-même.

Il fallait réchauffer en même temps l'affection filiale de la Compagnie pour le Saint-Siège. Le 18 juillet 1652, la cabale eut « un grand honneur qu’elle tenait à singulière bénédiction. M. de Bagni, nonce du Pape, y entra pour la deuxième fois, et, selon l’ordre qu'il avait reçu de Rome, il lui donna son approbation au nom de Sa Sainteté. Tous les confrères reçurent sa bénédiction avec grand respect, et lui-même se chargea ce jour-là d’assister de la part de la Compagnie au service de M. Brandon, évêque de Périgueux. Le mot « approbation » est bien vague. Il ne semble pas que ce soit tout à fait la reconnaissance officielle qu'on avait jadis sollicitée. Mais Rome avait besoin. dans les circonstances qui se préparaient, de s'assurer un concours dévoué ; elle sut donner sans doute un peu plus qu'une bénédiction banale sans consentir à ce qui aurait pu la compromettre trop. Le 8 août, le nonce « se retrouva derechef à la Compagnie et, par ses aumônes, prit part aux contributions et aux bonnes œuvres de J’assemblée… ? »

Après de longs débats, la bulle condamnant les cinq

séniste que nous avons racontées (ch. v). Lagault écrit qu’ « on ne fait rien si l’on ne pousse à bout du Hamel », et qu’ «il faut lui faire perdre la chaire » (p. 145 b).

* Voir Faillon, Vie de M. Olier, &. I, p. 436.

? Annales, p. 12, 72 b (B.-F. 130, 134).

propositions fut affichée à Rome le 9 juin 1653. Le 4 juillet, le roi délivra des lettres patentes pour faire recevoir cette bulle par tout le royaume, et ses conseillers oublièrent de mentionnef dans ces lettres les restrictions qu’on opposait d'ordinaire à certaines clauses. Le 24 du même mois, « M. de Blampignon, directeur de la Compagnie, lui présenta la bulle d’Innocent X... Elle fut reçue avec joie et grand respect, et l’on en dit le Te Deum à la fin de l’Assemblée pour rendre grâce à Dieu de ce qu'une dispute aussi importante à l'Église avait été terminée si heureusement; et la bulle fut transcrite tout au long dans le registre de la Compagnie pour marquer la soumission parfaite qu’elle avait au Saint-Siège et à ses décisions ; cela fut exécuté par M. Poulet qui était bon secrétaire et grand serviteur de Dieu !. »

Les jansénistes n'avaient point l'air atterré. Ils prétendirent qu’on avait condamné seulement des propositions qu'on disait extraites de Jansénius, qu'ils s'en tenaient pour eux-mêmes à la doctrine desaint Augustin, et qu’étant ainsi fidèles au dogme de l’Église ils ne faisaient aucune difficulté pour vénérer la décision du Pape et s’y soumettre. Ceux qui étaient de la Compagnie tinrent ce langage comme les autres; et ils restèrent. Le coup était manqué.

Les confrères suspects ayant accepté la bulle, il n’y avait plus, en apparence du moins, aucun moyen de les

1 Annales, p. 77 (B.-F. 138). Malgré les recommandations faites aux confrères, quelques-uns bavardaient, d'ailleurs avec d'excellentes intentions. On lit dans les Journaux de Deslions, à la date du 4 juin 1656: « Ce même jour, dans un entretien avec M. de Pamiers, j'appris que les jésuites n'avaient pas tant de part à la bulle du feu Pape qu'on croyait; quil ÿ avait eu bien d’autres personnes qui avaient promu cette œuvre, jusque-là qu'il y avait une compagnie qui s’y était dévouée. Et sur ce que je lui dis que M. du Plessis en était, il me répondit: oui. Il me voulait prouver par là que ce n'était point la cause particulière des jésuites comme on s'imaginait. »

mettre en demeure de partir ou de répudier leurs opinions. Les craintes et les colères de la coterie déçue redoublèrent. Il y eut des gens pour les surexciter. Ils avaient remarqué que les bonnes âmes, comme Vincent, Olier, d’autres encore, étaient surtout émues par les conséquences prévues du jansénisme. Ils jugèrent qu’on les exaspérerait en leur révélant que les docteurs de Port-Royal avaient déduit depuis longtemps ces conséquences de leurs principes, qu'ils ne reculaient devant aucune, qu'ils ne les dissimulaient qu’afin d'y mieux préparer le public, et qu'enfin ils ne craignaient pas de Les proclamer avec cynisme dans leurs conciliabules secrets. Une officine anonyme se mit à fabriquer les documents apocryphes; et, pour mieux défendre les saines doctrines, on ouvrit une campagne de mensonges et de faux.

Le procédé n’était pas neuf. En 1644, Arnauld avait reçu une lettre d’un personnage qui ne se nommait point, mais qui s'intitulait « ministre huguenot ». Trois jours après, elle était publiée et mise en vente par les rues !. L'auteur anonyme félicitait le théologien d’avoir voulu corriger les fàcheuses doctrines de l’Église sur le sacrement de pénitence et il l’exhortait « à découvrir publiquement de nouvelles erreurs dans la foi catholique et à entreprendre généreusement de les réformer ». On n’a jamais pu découvrir le nom de ce prétendu pasteur, et il est probable que la pièce avait été rédigée dans quelque maison où l’on avait des indulgences pour les intentions bien dirigées.

En 1651, tandis que le procès des cinq propositions se poursuivait à Rome, les crieurs de gazettes et d’almanachs se mirent, un beau jour, à colporter un écrit singulier : Le Manifeste de la vraie doctrine des jansénistes, telle qu'on la doit exposer au peuple, composé par l'Assemblée de Port-Royal contre les calomnies des molinistes et les sinis-

‘ Copie d'une lettre du sieur D. H., Ministre, au sieur Arnauld, docteur de Sorbonne (18 juin 4644), broch. de 8 pages, in-4.

tres explications qu'on lui donne au désavantage de la vérité!. Le faussaire ne s'était pas fatigué le cerveau. Il savait que la foule n’y regarde pas de si près et que des énormités grotesques ont plus d'effet que de subtiles finesses. Dans son factum, les jansénistes déclarent qu'il est temps de déposer le masque de l’austérité et de gagner la clientèle des réprouvés :

Les Molinistes catéchisent, prêchent et se rompent la tête pour exhorter le monde à la prière, non sans grande importunité de ceux qui les écoutent ; cependant que cela même, nous le laissons à la providence de Dieu, parce que... nous jugeons quil n’est pas à propos d’exhorter quelqu'un à faire ce qui ne dépend pas de sa volonté... Nous avons occasion de croire que les Grands, les méchants et les plus débauchés devraient faire foule dans notre parti. puisque nous leur donnons le moyen de justifier tous les mauvais déportements par l'impuissance physique d'en pouvoir faire de meilleurs. et que même nous leur fournissons assez de prétextes pour colorer les plus noirs de eurs mouvements, soit qu'ils se portent, soit qu'ils s'opposent à la vertu... La justice eùt-elle pu condamner Ravaillac même, après le plus énorme des parricides.. puisqu'il est assuré que, n’avant pas eu la grâce pour brider cette meurtrière inclination qui prédominait dans son esprit, il n’avait point eu la liberté de lui résister ?

Tout cela est fort ingénieux, même le soin de renvoyer à Port-Royal l'accusation de justifier le régicide. Ce soin équivaut presque à une signature.

On trouva spirituelle l’idée de publier ainsi de prétendus écrits jansénistes et d’y semer les propos les plus truculents. L'année suivante, on édita une Lettre circulaire des prétres de Port-Royal adressée aux disciples de saint Augustin. On racontait qu'elle avait été livrée par un sectaire converti — et encore plus anonyme que converti — et qu’elle avait été distribuée en plusieurs provinces. On y lisait une fois de plus l’aveu des plus abominables desseins :

1 Une broch. in-4°, Paris, chez Emmanuel Gourdon, à la monlagne Sainte-Geneviève, à l'image S. Augustin. Voir notamment, p.26; 27, 28,

= a : 12 LA CABALE DES DÉVOTS A

Nous pouvons prendre innocemment la mème route que Calvin qui ne se fût pas établi si heureusement qu'il l’a fait s’il n’eût abattu l'orgueil des moines et attaqué la doctrine gènante de la surérogation et des mérites, qui fait leur pain quotidien. Une des principales fins de l'Union entre les disciples de saint Augustin doit être de détruire les religieux. Il faut détruire la doctrine des œuvres parce que, tant qu’elle subsistera, ceux qui ont soin de leur salut s’adresseront aux Moines.

La lettre insistait sur deux recommandations :

Pour s'établir dans l'estime des peuples, il est à propos de bien régler ses mœurs, au moins quant à l'extérieur... Si cette pièce tombait entre des mains ennemies, tous les disciples la désavoueront de bouche ou même par écrit, s’il est expédient pour le bien de cette Union.

Le lecteur naïf se promettait bien de n’être plus dupe ni des airs austères de Port-Royal ni des démentis de ses amis !.

Pour authentiquer les documents de ce genre, on usait d’un admirable artifice. On les invoquait comme des autorités dans d’autres libelles que l’on attribuait aux gens qu'il iaiportait de décrier. C’est ainsi qu’en 1654 un « janséniste converti » publia {a Secrète politique des jansénistes ?. Il eut soin de viser la Lettre circulaire qui avait fait tant de bruit; on n'avait plus, après cela, l’idée d’en mettre en doute l’origine. Le sieur de Marandé, dans sa longue diatribe sur les Inconvénients d'État du jansénisme”, ne manqua pas de reproduire, parmi ses pièces justificatives, un document si bien lancé. Après des coups de ce genre, les faux les plus éhontés passent définitivement

‘ Ces règlements sont cités par le P. Rapin, qui ne manque pas de les donner comme authentiques (Mémoires, t. II, p. 31 et suiv.).

? Une broch., Liège (indication probablement fantaisiste). Elle a été rééditée en 1667 sous ce titre: La Secrète Politique des Jansénistes et l'état présent de la Sorbonne de Paris, découverts par un docteur, lequel ayant appris le jansénisme, elc., s’est enfin désabusé et suit maintenant le parti des catholiques, Troyes, chez Chrétien Romain. Barbier l'attribue au P. Deschamps, jésuite.

# Un vol. in-4, Paris, 1654, p. 381 et suiv.

pour orthodoxes, et les dénégations indignées n’y changent plus rien t, ,

Que devient, en tout ceci, la Compagnie du Saint-Sacrement et surtout la fraction de la Compagnie qui ne peut se résigner à la présence de catholiques contaminés par l'erreur? Elle lit ces libelles et elle y croit. La preuve en est dans la brochure que Louis Abelly dirigera contre Arnauld en 1655. Après avoir accusé M. du Hamel et M. Feydeau de ne jamais parler du pape dans leurs prônes et de n’en proférer pas même le nom, il ajoute : « Cette omission n’est point arrivée par mégarde, mais par un dessein formé, et à y a une tradition secrète entre les jansénistes qui contient d'étranges mystères. » Et le bon curé de Saint-Josse n’hésite pas à se référer à un de ces faux qui couraient Paris et la province : « Un autre livre, qui a paru depuis la bulle, est celui qui porte pour titre Sonus Buccinæ, c’est-à-dire le son de la trompette, livre qui contient une doctrine très exécrable et qui dit entre autres choses que « brüler les églises, « violer sur les autels les vierges consacrées à Dieu, fou- « ler aux pieds le corps adorable de Jésus-Christ, est un « péché beaucoup moindre que d’enseigner qu'il faut « obéir au jugement et aux décrets du pape en matière « de foi. » Sans accuser formellement les jansénistes d’avoir écrit ce livre, Abelly soutient qu'ils l'ont répandu parmi le peuple ?.

Cette candeur, déjà grave, était même devenue compli cité par l'intervention de Filleau en 1654. Cette fois, c'était bien un membre de la Compagnie, et non des moindres, qui se faisait l'éditeur de la légende. Trop peu intelligent pour l'avoir inventée, il avait une joie fanatique à la col-

1 En dépit de toutes les protestations, le P. Meynier, jésuite, citera cette Lettre circulaire dans son pamphlet: Port-Royal et (Genève d'intelligence contre le Très Saint-Sacrement de l'autel. Paris, 1656, p. 28.

> Lettre d'un docteur catholique à une dame de condition sur le sujet de celle qu'on a fail courir sous le nom de M. Arnauld, BIC PATIS 1059 2p2 12,119, 16174

porter. Il n’a certainement pas menti, quand il a raconté qu'il tenait d’un ecclésiastique de passage à Poitiers les détails de cette histoire. Get ecclésiastique prétendait avoir assisté en 1621, lui septième, à une conférence de six personnages dont il donnait les initiales : J. D. V.H., — Ci = PC, —P'C;, SV, — A." ArParces lettres étaient désignés Jean du Vergier de Hauranne (Saint-Cyran), Cornelius Jansenius, Philippe Cospéan, Pierre

Camus, Simon Vigor, Arnauld d’Andilly. On avait décidé,

dans ce conciliabule, qu'il était temps de ruiner l'Evangile, de supprimer le dogme de la Rédemption, d’enseigner le caractère apocryphe de l'histoire de la Passion de Jésus-Christ et de proclamer le pur Déisme. Mais ce plan étant trop audacieux pour être réalisé d'emblée, on jugea qu'il fallait ménager les transitions, que l’on devait d’abord, par une affectation de rigorisme, déshabituer les hommes de la communion etque, ce résultat une fois produit, il serait plus facile d’aviser au reste... La fable était prodigieuse de grossièreté. Pourtant Filleau eut à Paris des amis qui agirent auprès de la reine mère et qui lui firent envover par elle l’ordre de publier ce document. Vincent de Paul était du conseil de conscience. Il ne pouvait pas ne pas être au courant.

On comprend maintenant la suite du récit du P. Rapin: « Non seulement la Compagnie résolut dès lors de s’opposer au progrès de cette doctrine condamnée, comme à une hérésie déclarée, mais même toutes les fois qu'on élisait des officiers, c’est-à-dire un supérieur, un trésorier et un secrétaire (ce qu’on avait coutume de faire tous les trois mois), il s'élevait à la tète de chaque rang des gens zélés qui criaient à ceux qu’on laissait passer pour donner leurs suffrages : Point de jansénistes ! eton eut grand soin dès lors d’écarter de la Compagnie ceux qui se présentaient pour être reçus. »

Il devenait de plus en plus malaisé d'éviter un éclat.

! Relation juridique de ce qui s'est passé à Poitiers touchant la

nouvelle doctrine des jansénistes, imprimée par le commandement de la reine el envoyée à Sa Majesté. Poitiers, 1654, p. 5-14.

M. Olier, M. de Bretonvilliers, étaientexaspérés par l’obstnation de M. de Liancourt. Le 8 septembre 1654, ils avaient fait élire à sa place, comme marguillier, M. de

Sève de Chatignenville. Cet avertissement avait été vain.

Ils s’adressèrent alors à M. Picoté, prêtre de la paroisse auquel le duc et la duchesse avaient coutume de se confesser. Ils lui inspirèrent des scrupules sur sa facilité à les absoudre sans s’être bien assuré de leur soumission à l'Église. Ils lui représentèrent notamment que le duc et la duchesse laissaient leur petite-fille à Port-Royal et qu'ils avaient souvent pour hôte l’abbé de Bourzeis, qui n'avait pas encore fait acte d’obéissance au Saint-Siège. Le bon M. Picoté fut très ému. Le 1° février 1655, M. de Liancourt s'étant présenté à lui, le prêtre lui posa les questions suggérées et, sur une réponse peu satisfaisante, lui déclara qu'avant de l’absoudre, il avait à prendre conseil.

Le pénitent, ainsi renvoyé, se rendit chez Vincent de Paul et lui conta l'incident. La démarche était naturelle, Vincent, Olier, le duc, et peut-être Bretonvilliers, faisant partie de la même Compagnie. Vincent semble avoir été fort embarrassé. Il alla chez ses confrères de Saint-Sulpice. Ceux-ci lui dirent qu’ils avaient consulté en Sorbonne. Les docteurs interrogés avaient été choisis parmi ceux dont la coterie ultramontaine avait l'habitude de se servir : c'étaient Morel, Le Moyne, Cornet et Grandin. Ils répondirent que le prêtre aurait raison de refuser l’absolution à M. de Liancourt et qu’ils étaient prêts à soutenir cette opinion contre tout opposant.

La guerre était déclarée. La Compagnie était bouleversée par cette querelle. Plusieurs confrères, M. du Metz, le curé de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, du Plessis-Montbard, intervinrent à titres divers. Arnauld protesta par une lettre publique contre le traitement infligé au duc. Neuf brochures, les unes anonymes, les autres signées, répliquèrent à sa lettre. Il riposta par une seconde qui fut dénoncée à la Sorbonne. Il fut condamné. La cause était perdue devant la Faculté. I fallait la gagner devant

le public. Pascal se mit à écrire les Petites Lettres. « Ce M. Picoté, a dit Sainte-Beuve, était nécessaire comme point de départ; sans lui, sans cette affaire de sacristie, point de Provinciales !. » À défaut de cette « affaire de sacristie », il y en aurait eu une autre. Le conflit était inévitable ; il ne lui fallait qu’une occasion, et ces occasions se trouvent troujours; les Picoté font les gestes qu'on désire. Celui de Saint-Sulpice a fait les siens parce qu’il y avait, depuis près de trente ans, une société secrète, et que, dans cette société, une fraction intriguait contre l’autre. Sans la Compagnie du Saint-Sacrement, point de Provinciales.

La crise intérieure de la Compagnie était aggravée. Par une mésaventure piquante, un des confrères se trouva mêlé au « lancement » d’une des Petites Lettres. C'était M. de Morangis. Jadis très lié avec M. du Hamel, il n'avait pas osé, après sa disgrâce, prendre parti pour lui ni soutenir sets prêtres attaqués à sa suite. Plutôt que d'entrer en lutte avec les puissances cachées qui avaient miné le sol sous le curé de Saint-Merry, il avait changé de quartier et était allé demeurer sur la rive gauche. Il fréquentait, comme beaucoup de gens de robe et de la cour, à l'hôtel de Nevers, chez Me du Plessis-Guénégaud. La maitresse du logis avait des liaisons avec Port-Royal. Certain jour — le 3 avril 1656 — elle exhiba devant son cercle d’habitués un écrit qui Iui avait été communiqué. C'était la sixième Provinciale qui devait paraître le lendemain et sur laquelle elle désirait avoir le sentiment de ses amis. « Elle leur dit, raconte le P. Rapin, qu'ils avaient trop d'esprit pour ne pas sentir eux-mêmes les beautés de ces Lettres, pour lesquelles elle leur demandait leur protection; elle leur représenta mème qu'ils trouveraient de quoi exercer leur zèle en contribuant de

* Port-Royal, t. TIT, p. 30.

leurs suffrages à décrire une morale aussi pernicieuse que celle des nouveaux casuistes qui désolaient la religion par leur relâchement; que, sans examiner si la doctrine de Port-Royal avait été condamnée à Rome ou non, il paraissait qu’elle était préférable à celle des Jésuites par la seule considération de la morale. Après ce préambule la lettre fut lue, et elle ne pouvait manquer d’être admirée par des gens aussi disposés à plaire à la comtesse et qui lui étaient en toutes manières aussi dévouést. » M. de Morangis était de la fête. Il jura sans doute qu’on ne l'y prendrait plus.

Il resta donc de la cabale. Mais un autre était condamné à s’en séparer le plus tôt possible. Le 30 juin 1656, les confrères décidaient de se réunir chez M. de Liancourt « pour délibérer ‘sur l’achat d’une maison propre aux nouveaux convertis? ». A partir de cette date, le duc n’est plus nommé dans les Annales de d’Argenson. Les purs de la coterie étaient parvenus à chasser celui qu’ils tenaient pour un complice plus ou moins naïf du calvinisme sournois de Port-Royal. La date de sa démission, dans lPétat actuel des documents, est impossible à fixer avec précision. Elle fut donnée sans doute durant cette terrible passe d’armes dont les jésuites faisaient de plus en plus les frais. Elle n’a pas pu être postérieure de beaucoup à cette dix-huitième Provinciale qui dévoile la campagne de mensonges et de faux que des gens bien intentionnés avaient ouverte pour la protection de la vraie doctrine, Filleau, un précieux confrère, y était accommodé selon ses mérites. D’autres durentse sentir atteints par la dénonciation, Le duc fut obligé de partir, s’il ne's’était déjà retiré. Après lui, tous les membres suspects de complaisance pour l'erreur durent également sortir’, La ligue de

! Mémoires, t, II, p. 368.

? Annales, p. 91 (B.-F, 161).

8 Cf. les Mémoires du P. Rapin (t. Il, p. 331): « Les plus entètés du parti se retirèrent peu à peu et ne parurent plus aux assemblées »,

défense catholique était purifiée de ses souillures et libre de mener hardiment le bon combat pour la foi.

. Plusieurs amis des provinces s'étaient déjà émus. Ceux de Grenoble avaient pensé à couvrir la dépense d’une réponse aux Petites Leltres. Ils n’y renoncèrent qu'en apprenant, le 44 septembre, que la Compagnie de Lyon avait pris les devants. La réfutation publiée avec l'appui secret des confrères doit être celle du P. Nouet. A Paris, on jugea qu'il y avait mieux à faire. L'assemblée du clergé était réunie. Dès le 12 mai, le curé de Saint-Roch, syndic des curés de Paris, avait engagé ses confrères à poursuivre, soit la condamnation de l’auteur des Petites Lettres, si elles étaient calomnieuses, soit celle des casuistes, si elles avaient dit la vérité. Quelques jours plus tard, une tempête identique avait éclaté à Rouen, et l'archevêque de cette ville avait déféré le débat à l'assemblée générale du clergé de France. Il fallait se hâter, si lon voulait que celle-ci ne travaillätpas exclusivement contre les jésuites. Le 2 septembre, elle arrêta un formulaire pour l’acceptation de la bulle d’Innocent X, invita tous les évêques à l’adopter, ebt-décida que les prélats qui refuseraient de déclarer leur soumission à la volonté du pape seraient exclus de toutes les assemblées générales, provinciales et particulières du clergé. Alexandre VII, qui était pape depuis le 7 avril 16551, proclama « perturbateurs du repos public et enfants d’iniquité ceux qui avaient l’au-

1 Mazarin s'était opposé de toutes ses forces à cette élection : « Le roi, écrivait-il à l'ambassadeur de France auprès du conclave, ne saurait approuver ni consentir en quelque façon que le cardinal Chigi soit pape, le devoir de sa conscience ni le bien de son Etat ne le permettant pas. » V. Recueil des instructions données aux ambassadeurs el ministres de France depuis les traités de Westphalie. Rome, t. II, p. 14. Chigi avait représenté le Saint-Siège aux négociations de Münster et y avait combattu la France. Nonce à Paris, il y avait montré des qualités d'intrigue qui avaient déplu à Mazarin. Or d'Argenson écrit: « Le 22 avril (1655), la Compagnie témoigna beaucoup de joie de l'élection du pape Alexandre VII ;‘elle en rendit grâce à Dieu par des prières et des communions, et elle fit écrire à toutes les Compagnies pour les convier à faire la même chose ». Annales. p. 83; B.-F. 150). Est-ce en réponse à cette invitation que parut

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dace de soutenir que les propositions censurées ne se trouvent point dans Jansénius » (16 octobre 1656). En affirmant son autorité dogmatique, il aggravait encore la condamnation-portée par Innocent X. Les confrères exaspérés par les Provinciales entrevirent la revanche possible,

Cependant les curés de Paris avaient examiné les livres des casuistes et en avaient extrait trente-huit propositions dont ils demandaient la condamnation à l’épiscopat réuni. Leur requête lui fut apportée le 26 novembre. Il importait de parer au plus vite cé coup par un autre. Le 1° décembre, le supérieur et le directeur de la Compagnie du Saint-Sacrement étaient chez le nonce, M. de Bagni. D’Argenson nous apprend qu'ils y étaient de la part des confrères, mais il se tait sur le motif de cette visite. Le nonce les chargea d'exprimer à la Compagnie l'estime qu'il avait pour elle ; il lui fit demander par eux la grâce de prier pour son âme quand on apprendrait sa mort ; il assura qu'il rendrait le même service à tous les membres dont on lui annoncerait la fin ; il déclara « qu’il ne manquerait pas d'informer le pape du bien que faisait la Compagnie et de ses droites intentions pour la religion et pour l’Église romaine ». Émus par cette promesse, les deux députés, en prenant congé du nonce, se mirent à genoux et reçurent sa bénédiction pour tous les confrères 1. Ces détails sont forts édifiants, mais on voudrait en savoir un peu plus. Car, vers ce temps-là, un mémoire fut présenté au roi par des « gens zélés ». On y disait notamment que ce n’était pas assez que l’assemblée du clergé eüût pris la résolution d’extirper le jansénisme, si l’on n’en venait à des actes, et au plus tôt. On y expliquait que l'affaire serait rapidement réglée, si le roi voulait presser lui-même l’assemblée d'accomplir sa décision, ordonner à M. l’archevèque de Toulouse d’y tenir la

alors à Grenoble une brochure intitulée : Lettre d'Agathange à Philarque sur la divine élection de N.-S.-P. le pape Alexandre VII (Grenoble, chez Ph. Charvyx. in-4, 12 pages ; 1655) ?

! Annales, p. 93 (B.-F. 165).

main, adresser à chaque évêque une lettre de cachet l'invitant à exécuter la bulle. On ajoutait que les grands vicaires de Paris devaientexiger sans retard la signature de toutes les communautés du diocèse. 4

Il importait que ces pieux conseils fussent suivis. Sans doute on apprit bientôt que le Parlement d’Aix avait rendu, le 9 février 1657, un arrêt contre les seize premières Provinciales, qui les déclarait « diffamatoires, injurieuses et pernicieuses au public » et qui ordonnaient qu'elles seraient « brülées par la main de l’exécuteur de haute justice sur le pilori de la place des Prècheurs de cette ville ». Mais, dès la fin de janvier, l'assemblée du clergé, tout en affirmant que le temps lui manquait pour étudier en détail les propositions dénoncées, avait fait imprimer les Instructions aux confesseurs de saint Charles Borromée, et les avait accompagnées d’une circulaire qui équivalait à une condamnation morale des casuistes. Quoique détourné, le coup était grave; il pouvait en présager d’autres. Les intéressés s’agitèrent. Le 17 mars 1657, la constitution d'Alexandre VII fut reçue par l'assemblée du clergé, à-qui les évêques présents à Paris et qui n’en faisaient point partie avaient été invités à s’adjoindre. Un nouveau formulaire fut arrêté. Il aggravait encore le précédent. En même temps, l’archevèque de Toulouse avait préparé un projet de déclaration royale pour pousser à l'exécution de la bulle. Mais Fouquet, procureur général au Parlement, fit remarquer qu’une déclaration entrainait une réunion plénière des chambres et que Sa Majesté, sur le point de partir pour les Flandres, n’en voudrait pas souffrir en son absence. On se contenta de rédiger ce qu'on appelait une « lettre d'attache » ; elle fut même soumise à la signature du roi et datée du 4 mai 1657. Mais le bruit s’en répandit ; l'opposition gallicane se déchaina, et l’on finit par décider à la cour que le roi, à son retour de la frontière, irait lui-même au Parlement faire enregistrer la bulle, C’est ce qui fut fait le

? Le P. Rapin, Mémoires, {. II, p. 429-430.

19 décembre. La cabale triomphait enfin; elle ne put cependant empêcher l'avocat général Talon, tout en demandant l'enregistrement, de prononcer des paroles hardies contre les usurpations du Saint-Siège et sa prétention à l'infaillibilité !,

Les « gens zélés » qui avaient provoqué cette intervention de Louis XIV la voulaient efficace. Ils s’appliquèrent à irriter le roi. Ils avaient appris, disait-on, qu'on intriguait à Port-Royal pour différer l'enregistrement de la déclaration et pour faire imprimer le réquisitoire de Denis Talon. Pour empêcher cette rebellion, ils chargèrent du Plessis-Monthard — le confrère modèle — de dresser un mémoire des mesures à demander contre les hérétiques récalcitrants. Cette fois, le plan d’extermination était très complet?. C'était, à quelques détails près, celui qui devait être adopté dans quelques années et réaliser la ruine totale de Port-Royal. Le nonce ne manqua pas d'être mis au courant de ces beaux projets et les appuya auprès de Mazarin. Mais soudain les circonstances devinrent mauvaises. Les jésuites publièrent l'ouvrage du P. Pirot : Apologie des casuistes contre les calomnies des jansénistes… par un théologien et professeur de droit canon. Ils

‘ Il faut lire le document suivant: Remontrance faite le 21 janvier 1658, par M° Jean Filleau, conseiller du Roi el son premier avocat, en l’audience de la sénéchaussée el siège présidial de Poitiers, pour l'enregistrement de la Bulle de N. S. P. le pape Alexandre VII, (Poitiers, chez Ant. Mesnier, 1658. bibl. Nat. Ld* 255). En voici un passage: « Les théologiens ont établi une différence entre les décisions qui partent des Souverains Pontifes comme docteurs particuliers et celles qu'ils prononcent ex calhedra en qualité de vicaires de Jésus-Christ, pour être reçues généralement de toute l'Eglise catholique : c'est là qu'ils exercent la sublimité de leur puissance spirituelle, qu'ils prononcent des oracles infaillibles, pour terminer les différends qui naissent dans l'Eglise et pour captiver les plus sourcilleux esprits sous le joug nécessaire de la Foi. Et comme le Pape ne peut errer prononçant telles décisions, aussi l'Eglise universelle qui les reçoit ne peut ètre trompée : il y à deux espèces d'’infaillibilité : l’une active, l'autre passive, la première appartenant au Pape, la deuxième à l'Eglise » (p. 8 et 9).

2 I] faut en lire le texte — ou le résumé — tel que le donne le P. Rapin (Mémoires, t. III, p. 11-14).

obtinrent un succès qu'ils n'avaient pas prévu. Les Provinciales, certes, leur avaient causé un grand tort : « Car, dit le P. Rapin, la plupart des gens, qui n'avaient ni letemps ni l'esprit d'en examiner le fond, ne doutaient pas de la vérité des reproches qu’on leur faisait sur leur morale.» Le P. Pirot, au lieu de nier les excès des casuistes, imaginait de les défendre. Rien ne pouvait mieux irriter l’opinion publique. «Jamais livre, dit le P. Rapin, ne parut plus à contre-temps... Ce fut une des plus rudes épreuves où la Providence ait depuis longtemps mis la patience de ces Pères ; car ils ne furent pas mème plaints de leurs amis, qui ne purent approuver leur Apologie. Is n'avaient qu'à se taire et à se tenir en repos;... mais le fracas de cette persécution qu'on leur fit sur ce livre fut si grand qu'on commença à les moins considérer et à les mépriser même». Le résultat le plus clair de la mésaventure fut de retarder la ruine de Port-Royal.

Cependant, la Compagnie se fortifiait toujours dans les « bons sentiments ». Le 13 septembre, elle admit M. Sauvage, « docteur de Sorbonne, illustre par son zèle contre les nouvelles-orinions?. » Elle surveillait jalousement les succursales des provinces. Le 7 décembre, elle donna l’ordre d'écrire à celle de Reims « sur le sujet d’un prètre de ses confrères qui refusait de souscrire aux bulles d’Innocent X et d'Alexandre VII touchant la condamnation des propositions de Jansénius ». « On lui manda qu’elle devait refuser l'entrée à cet ecclésiastique jusqu’à ce qu’il eût obéi à son évèque et que, s’il était interdit, il fallait le rayer absolument du registre. » A cette même séance, on apprit que la Compagnie de Saint-Brieuc venait d’être établie et qu’elle était fort bien composée tous ses membres avaient commencé par proclamer leur soumission absolue au Saint-Siège et par signer le formulaire. Et ce fut une grande « consolation? ».

! Mémoires, t. IIT, p. 17-18.

? Annales, p. 97 (B.-F. 172).

$ Annales, p. 98 (B.-F. 173).

Pourtant, l’année 1658 apporta beaucoup de tristesses. La cabale était devinée, recherchée, obligée de se cacher mieux que jamais; nous aurons à raconter ces tribulations qui n'étaient encore qu'à leurs débuts. Dans le même temps, elle se sentait impuissante contre l’hérésie janséniste qui bénéficiait du tumulte provoqué par le livre intempestif du P. Pirot. En 1659, ce ne fut pas mieux. Les curés de Paris continuaient leur campagne. Des évèques, membres de la Compagnie, mais qui avaient toujours été tenus à l’écart de certains complots, tonnaient contre l’Apologie!. Devant ce soulèvement ecclésiastique, le Saint-Siège se décida mème à condamner le livre du P. Pirot (26 août 1659). On se représente aisément l’affliction que durent éprouver les meneurs de la cabale ; ils s'étaient adjoints, en février, M. Grandin, le docteur de Sorbonne qui, si souvent et sans le savoir, avait collaboré à l’œuvre sainte : «IL fut admis dans la Compagnie, dit d’Argenson, et il y a rendu de grands services à l'Eglise en soutenant le bon parti contre les nouvelles opinions de Jansénius ?. » Malgré le départ des mal pensants, et en dépit de tous ces renforts, ce fut pire en 1660. Pour avoir poursuivi les jansénistes de Basse-Normandie avec un zèle imprudent, la Compagnie de Caen fut soudain découverte et dénoncée. Le pouvoir civil s'émut. La Compagnie de Paris fut traquée. Elle eut je sentiment que son pouvoir occulte était menacé, compromis. Du moins, elle aurait voulu ne point disparaitre sans avoir porté le dernier coup à son adversaire haï.

D’Argenson aurait pu, sans aucun doute, raconter sur ce sujet bien des scènes curieuses. Maïs il n’a pas cru en devoir la confidence à M. de Noaïlles. Par bonheur, d’autres documents sont moins discrets, et il n’est pas sans intérêt de surprendre quelques entretiens des confrères de Grenoble :

1 Voir le mandement de Godeau dans le livre de M. Doublet: Le jansénisme dans l'ancien diocèse de Vence (1 vol. in-8, 1901), p. 28-43.

? Annales, p. 105 (B.-F. 18%).

5 Août 1660. — M. de Combes a proposé que le sieur du Faur. prêtre, étant à la table du sieur comte de Bioule où étaient le sieur de Maugiron et autres personnes de condition, avait tenu des propos scandaleux contre notre religion, la primauté du pape et l'honneur des jésuites. M. du Gua a confirmé cela disant l'avoir oui dire au sieur de Maugiron. qui en avait querellé ledit du Faur, qui d'ailleurs est accusé de jansénisme. Or comme il est homme de condition et que d'ailleurs il a beaucoup d'amis dans le Palais, on a cru qu'avant que d'entreprendre, il fallait se bien assurer de :a chose, du moins qui pourrait déposer ; que, cependant, M. l'avocat général de Gales, comme partie publique, en ferait plainte aux amis dudit du Faur, et tiendrait une requête toute dressée pour avoir commission pour informer, qu'il leur ferait voir pour leur donner peur ; que néanmoins il ne la présenterait pas que nous n’en eussions parlé de nouveau, ce qui se ferait à la prochaine assemblée.

42 Août 1660. — Sur les propos scandaleux dont a été fait mention dans la précédente assemblée, tenus par le sieur du Faur, prêtre; à la table du comte de Bioule, M. l'avocat général de Gales dit qu'il fut exprès à la première chambre, où en fit plainte publiquement à un des amis dudit du Faur, et protesta hautement qu'il en ferait informer. Ledit ami repartit qu'il l'en avertirait, qu'il ne croyait pas que cela fût, et que c'était une calomnie de ses ennemis. Ledit sieur du Faur fut trouver ledit sieur de Gales Chez lui et lui dit qu'ayant appris qu'il voulait faire informer, il venait se justifier, et qu'il serait bien aise que son innocence parût dans ce parlement, que ses ancêtres avaient paru avec éclat dans celui de Toulouse et qu'il ne dégénérait point. A cela M. de Gales répondit comme il devait.

M. du Gua nous a dit qu'il a voulu voir de son côté si quelques-uns des gentilshommes qui étaient à ladite table lors des propos voudraient déposer ; mais il ne s'est trouvé que le sieur de Maugiron qui le voulût faire, les autres déguisant l’action pour ne pas déplaire au comte de Bioule qui y prenait part. Etant allé chez M. le premier président pour causer, le sieur du Faur disait qu'on a cru qu'il fallait laisser la chose comme elle était et se contenter des plaintes du sieur avocat général et des satisfactions qu'on lui avait faites.

Revenons à Paris, à la Compagnie qui conduisait tout. Jusqu'à son heure suprême, elle put se demander si elle aurait la joie d’abattre Port-Royal avant d’être elle-même anéantie. En septembre, elle semblait à la veille d’être dissoute par la force. Le 20, les confrères, en se séparanf. s’embrasserent comme s'ils n'avaient plus l’espoir de se

réunir à nouveau. Le 23, ils eurent un grand bonheur, Ce jour-là, le roi, étant en son Conseil, ordonna que le livre des Provinciales, traduites en latin sous le pseudonyme de Wendrock, « serait remis par devers le sieur Daubray, lieutenant civil au Châtelet de Paris, pour, à la diligence du procureur du Roi, le faire lacérer et brüler à la Croix du Tiroir par les mains de l’exécuteur de la haute justice ». Et la lutte continua. Le 13 décembre, le Parlement de Paris fit « défenses à toutes personnes de faire aucunes assemblées sans l’expresse permission du Roi ». C'était la Compagnie qui était visée. Or, ce mème jour, Louis XIV manda aux présidents de l'assemblée du clergé de se rendre au Louvre chez le cardinal Mazarin. Il leur parla sur un ton très ferme. Il leur dit « que si M. le cardinal n’eût point été indisposé, il ne leur aurait pas donné la peine de venir, mais qu’il l'aurait prié de se transporter à l'assemblée pour leur faire savoir son intention, qui était d’exterminer entièrement le jansénisme et de mettre fin à cette affaire ; que trois raisons l'y obligeaient : la première, sa conscience; la seconde, son honneur; et la troisième, le bien de son Etat..….; qu'il les priait donc d’aviser aux moyens les plus propres pour vider entièrement cette affaire et qu’il leur promettait de les aider pour l’exécution de ce qu'ils auraient résolu ».

A partir de cette date, il devient impossible de suivre le travail souterrain de la Compagnie contre Port-Royal. Elle était à son tour persécutée, sans cesse menacée d’un coup de force. D’Argenson est plus préoccupé de raconter ses épreuves que ses exploits. D'autre part, les questions posées tendaient à se transformer un peu. Des évêques, dont plusieurs étaient ou avaient été de la Compagnie, éprouvaient des scrupules. Celui de Cahors, Alain de Solminihac, dont on disait qu'il était mort en odeur de sainteté, avait parlé des jésuites, dans ses derniers jours, en termes très vifs. Pavillon, évêque d’Alet, estimait que l’assemblée du clergé de 1660 avait excédé ses droits, en imposant, comme aurait pu le faire un concile, la signature du formulaire. Caulet, évêque de

Pamiers, un ancien disciple de Vincent de Paul et d’Olier, et qui avait terriblement chargé Saint-Cyran dans son procès, pensait, lui aussi, que les privilèges de lépiscopat étaient compromis. Durant ce conflit d’un nouveau genre, la cabale du Saint-Sacrement, divisée contre ellemême, ne put sans doute avoir qu’un rôle très effacé. Il y à, pourtant, une coincidence à noter. Le 26 août 1664, eut lieu l'enlèvement des Mères et des religieuses de Port-Royal. A cette heure, précisément, la Compagnie croyait être en état de se reconstituer et elle reprenait avec une ardeur nouvelle son programme d’antan. Elle n’en était pas moins condamnée. En 1665, elle se décida à se disperser. De petits cénacles prolongèrent tant bien que mal une partie de son œuvre pendant quelques années. C'était pourtant la fin. Durant cette agonie, des négociations s'étaient ouvertes à Rome avec le nouveau pape; et, le 19 janvier 1669, Clément IX proclama ce qu’on appelle la Paix de l'Eglise.

Voir plus-loin, p. 370-375.

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