CHAPITRE XI
Un saint cordonnier. — Henry Buche et M. de Renty. — Les Compagnons du Devoir. — Griefs patronaux. — Première con. damnation du compagnonnage (1645). — Institution des frères cordonniers et tailleurs. — Découverte des sacrilèges. — Nouvelle condamnation des compagnonnages (1655). — Victoire apparente.
La Compagnie du Saint-Sacrement s'était assuré, à la Ville, au Palais, à la Cour, des auxiliaires très dévoués. Grands seigneurs, magistrats et prélats la servaient à l'envi. Mais son collaborateur le plus actif pour l’extermination de l'esprit mauvais fut un simple cordonnier. Il s'appelait Henry Buche — ou plus probablement Buch — et il était d'Erlon en Luxembourg‘. Dès son enfance il avait manifesté d’extraordinaires vertus. De bonne heure, à l’imitation de ses patrons, saint Crépin et saint Crépinien, il détacha son ambition des biens de la terre; et il résolut d’aller de ville en ville, travaillant de son métier, non pour acquérir le « tour de main, » mais «afin de gagner les âmes à Dieu par ses saintes inventions. » Ii se fit une sorte de missionnaire parmi les ouvriers de sa profession. Il pénétrait dans les cabarets, dans les
1 Consulter : L'Artisan chrétien ou la vie du bon Henry, instituteur des frères cordonniers, par J.-Ant. Vachet, prêtre, Paris, 4670. Il faut constamment rapprocher ce livre, qui ne dit pas un mot sur la Compagnie du Saint-Sacrement, des Annales de d’Argenson.
brelans, dans les boutiques, dans les chambres ; et partout il cherchait à convertir ceux avec qui ii parvenait à lier connaissance. La suprème victoire consistait, pour lui, à obtenir d'un camarade la promesse d’une confession générale. Alors, il l’instruisait avec zèle des moyens d'obtenir et de conserver la grâce, il l'exhortait à fuir les mauvaises compagnies et les occasions de péché, à s'approcher des sacrements, à s'appliquer à l'oraison et à fréquenter assidûment l'office divin. Et, en même temps, il donnait tout son bien et se donnait lui-même pour le soulagement matériel des cordonniers dans le besoin, surtout de « ceux que les maladies tourmentaient ou que la honte contraignait de souffrir dans le silence et dans l'obscurité ». Pour subvenir à ses dépenses de charité, il se privait du nécessaire et travaillait la nuit.
Il fut conduit, dans ses pérégrinations, jusqu’à Paris. Là, il continua sa vie de tenace dévouement. « Il cherchait les pauvres garçons cordonniers et les autres indigents qui étaient malades ou du corps ou de l'âme; il allait dans les boutiques, dans les chambres et dans les places publiques leur parler. Il instruisait les ignorants, il consolait les affligés ; il trouvait de l'emploi chez les maitres pour les uns, il fournissait aux autres les instruments nécessaires pour leurs métiers ; il procurait des aumônes pour ceux qui par quelques accidents étaient tombés dans la pauvreté, ou qui l’étaient par caducité, ou par des infirmités étaient incapables d'occupation. » La réputation de ses vertus se répandit dans le faubourg ; elle parvint jusqu’à ceux qui devaient deviner en lui le meilleur de leurs agents.
Un des personnages les plus importants de la Compagnie du Saint-Sacrement, M. de Renty, entendit parler de lui et voulut le connaître. Il y eut aussitôt, entre ces deux hommes de condition si différente, un touchant commerce d'amitié. On nous dit que M. de Renty distin-
‘ L’Artisan chrélien, p. 8, 9, 14.
guait dans cet ouvrier un de ces « humbles et petits aux yeux du monde » à qui les secrets de Dieu sont révélés ; et le « bon Henry » voyait en ce gentilhomme « comme un instrument dans la main puissante de Dieu pour le soutenir dans l’entreprise de ses grands desseins. » Ils travaillaient ensemble comme deux frères. M. de Renty, par exemple, avait découvert les nécessités spirituelles des pauvres passants que l’on recevait pour trois nuits à Fhôpital Saint-Anastase (dit parfois hôpital Saint-Gervais) !. Ces misérables arrivaient à la nuit et sortaient de grand matin. Le gentilhomme entreprit de visiter cet asile et d'y faire, le soir, un catéchisme. Henry Buche résolut aussitôt de l’aider. Il le remplaçait souvent, surtout les jours de fête et les dimanches.
De son côté, M. de Renty assistait son humble ami dans l’exécution de tous ses desseins. Par lui, le cordonnier eut, pour secourir ses frères dans le besoin, des appuis et des ressources qu'il n’aurait jamais osé rèver. Quand il avait décidé un malheureux à regagner son village et son foyer déserté, il obtenait, nous dit-on, « en sa faveur des lettres de recommandation de la part de personnes de crédit dans Paris, au seigneur et au curé du lieu dont cet homme était. »
On nous raconte encore qu'il procurait des aumônes aux pauvres que la nécessité de plaider appelait dans la capitale et qu’ « il s'employait auprès des juges afin qu'on les jugeàt aussitôt. » On devine derrière lui la Compagnie toujours discrète. Mais il avait des projets dont l'importance dépassait celle des secours donnés à quelques individus ?.
‘ Il y avait des années où cette œuvre de | « hospitalité de nuit », fondée en 1171, hébergeait 36 000 personnes. Cf. le P. Clair, dans les Efudes.. publiées par les Pères de la Compagnie de Jésus, décembre 1888, p. 564, et du Breuil, Théâtre des Antiquilés de Paris, p. 708.
? L'Artisan chrétien 19, 20, 24, 25, 33.
C’est qu’il avait fait une horrible découverte. Lui qui détestait l’hérésie par-dessus tout, qui s’était logé dans la maison de la Propagation de la Foi pour mieux travailler au salut des dévoyés, il avait tout à coup mis la main sur un complot de toutes les forces diaboliques.
Il lui était arrivé de surprendre, parmi ses camarades de travail, des conversations étranges, des allusions énigmatiques à des choses qu’il ne comprenait pas. Parfois, c’étaient des gestes encore plus mystérieux que les paroles. Quand des inconnus faisaient ces gestes ou prononçaient ces paroles, ils fraternisaient aussitôt. Henry Buche se demanda ce qu’il pouvait bien y avoir sous ces pratiques cabalistiques.
Il regarda mieux, il écouta avec plus d’attention. Il découvrit l’existence du Compagnonnage, et le premier détail qu’il en-connut suffit pour l’épouvanter. Les « Compagnons dx Devoir » étaient tenus au secret par un serment solennel et abominable. L’initié avait un parrain et il s’engageait sur sa foi et sa part de paradis à ne révéler à qui que ce fût rien de ce qu’il faisait ou voyait. La promesse parut au « bon Henry » odieuse par ses termes mêmes et par la prétention de dérober quelque chose au confesseur. L’outrage à l’Église lui semblait double t.
C’est à cela que se réduit, à cette date, contre le compagnonnage, l’accusation d'impiété. Elle n’est même pas exprimée une seule fois dans les documents antérieurs qui condamnaient l'institution. Mais d’autres griefs étaient invoqués. En réalité, on se trouvait en présence d’une sorte de syndicat ouvrier, organisé secrètement contre la corporation, qui était le syndicat patronal ?;
‘ L’Artisan chrétien, p. 38.
* Un livre admirablement documenté vient d’être publié par
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et l’historiographe du « bon Henry » s’en plaint amèrement. « Les maitres, dit-il, en recevaient de grandes incommodités ; car si quelqu'un d’eux venait à rendre le moindre déplaisir à un compagnon travaillant chez lui, ou s’il passait fantaisie à ce compagnon de choquer son maitre et se venger de lui, il en sortait ; et alors tous les autres compagnons qui travaillaient étaient obligés par le devoir du compagnonnage de sortir après celui-là {. » Or, il y avait parmi les cordonniers, des ouvriers qui n'étaient pas du compagnonnage et qu’on appelait des « garçons », Ceux-ci faisaient bande à part et s’efforçaient de contrecarrer les desseins de leurs rivaux. Ils étaient rarement les plus forts; et quand les compagnons du devoir abandonnaïent le travail, ils étaient obligés de les suivre; « et lorsqu'ils refusaient de le faire, dit J.-Ant, Vachet, ils étaient maltraités et en danger de vie; de sorte que la boutique de ce maître demeurait déserte s’il ne recherchait lui-même ses compagnons et s’il ne lui en coûtait afin de les apaiser. »
Les patrons détestaient donc cette « cabale », qui les regardait comme en sa dépendance « à cause de son prétendu pouvoir de les priver d'ouvriers ». Ils ne manquaient pas, d’ailleurs, d’invoquer contre elle les inté-
M. Martin Saint-Léon: Le Compagnonnage. — Son histoire, ses coulumes, ses règlements, ses rites (1 volume in-18, Paris 1901). Il n'y manque que d'étudier d'un peu près les efforts de la Compagnie du Saint-Sacrement qui ne sont mentionnés qu'en deux ou trois lignes. M. Martin Saint-Léon indique fort bien qu'avant 1655 les griefs contre le compagnonnage ne sont pas d'ordre religieux. Tout au plus reproche-t-on aux réunions des affidés d’être souvent un prétexte à « beuveries » et débauches. L'ordonnance de Villers-Cotterets (août 1539) insiste uniquement sur l'interdiction de « s'unir ou de prendre aucunes intelligences les uns avec les autres ». On ne distingue pas autre chose dans les autres prohibitions, par exemple, dans celle prononcée par le Parlementle 31 août 1651.
4 Il faut lire dans l'ouvrage de M. Henri Hauser: Ouvriers du temps passé, le curieux chapitre intitulé : Histoire d’une grève au XVIe siècle. On y saisit bien une organisation secrète : les ouvriers forment une bourse commune, prêtent serment, se réunissent dans un lieu à ce destiné, ont un mot de ralliement, un signal de grève.
rêts des autres travailleurs. Les compagnons, disait-on, «avaient fait une ligue défensive et offensive contre les garçons » etils se croyaient tenus « de les mépriser, de les persécuter et de les opprimer partout ». En particulier, ils surveillaient leur embauchage et en tiraient souvent prétexte de conflits avec les maîtres. Les garçons, de leur côté, s'insurgeaient contre ces prétentions. De là de fréquentes et sanglantes batteries qui étaient parfois suivies de mort. La police ne parvenait à savoir que de façon très vague la cause de ces batailles. Les compagnons gardaient si bien le secret qu’ils étaient insaisissables. Aussi bien ajoutait-on que leur tyrannie s’exerçait tout autant sur les membres de leur association que sur leurs concurrents. On parlait fort d’une juridiction qu'ils avaient établie parmi eux, qui créait toutes sortes de délits et les punissait cruellement. Etant très inquiété souvent par cette espèce de franc-maçonnerie, le corps des maitres trouvait naturellement agréable de penser et de dire qu’il voulait délivrer de cette oppression les travailleurs. Avec les patrons, le « bon Henry » et la Compagnie du Saint-Sacrement étaient très convaincus que, dans ces groupements, « les plus méchants étaient toujours les plus forts et qu'ils l’emportaient toujours à la ruine et au malheur des moins vicieux et des plus simples 1 ».