‹ La Compagnie Du Très Saint-Sacrement De L'Autel: La Cabale Des DevotsChapitre 15 sur 37 · ITI · texte numérisé non relu

ITI

C'est en 1635 que les pieux conspirateurs eurent « quelque lumière » de ces abominations. Ils furent aussitôt mordus d’une implacable curiosité. Il fallait à tout prix percer le mystère des horreurs dont on avait entendu vaguement parler. Henry Buche partit sur la piste des mécréants. Mais s’il avait l’art de confesser les âmes, les compagnons avaient de la méfiance. Durant

1 L’Arlisan chrétien, p. 60, 61.

près de quatre ans, l'enquête dura, pénible, patiente, sans résultats sérieux. Ce ne fut qu’au mois d'août 1639 qu'on eut la certitude bien arrêtée de l'existence d’une société organisée et agissant dans l’ombre. La Compagnie du Saint-Sacrement n'était pas seule à travailler dans le mystère; mais elle était au service de Dieu, et l’autre était aux ordres des puissances infernales. Jacques Autruy, commissaire au Châtelet, et l’un des confrères, avertit le procureur général qui lui confia l’instruction !.

La Compagnie savait de source certaine que la cabale dénoncée était bien réelle. Mais elle n’en possédait pas des preuves qui pussent appuyer une action judiciaire. Le dossier était à peu près vide. Le « bon Henry » fut chargé de le nourrir. Et de nouveau plusieurs années furent nécessaires pour aboutir à quelques découvertes intéressantes. Le doux espion, se faisant tout à tous, parvint à trouver quelques détails sur ce fameux serment qui liait les compagnons au secret et qui était le principal obstacle à l'enquête. A vrai dire, il n'avait appris quelque chose que sur les cordonniers. On dressa mémoire des renseignements qu’il avait obtenus et l’on demanda l'avis de la Sorbonne.

La réponse fut rendue le 21 septembre 1645. Elle était ainsi Conçue :

Nous soussignés, docteurs de la Faculté de Théologie de Paris, sommes d'avis :

4° Que tel serment qui engage les compagnons susdits aux pratiques ci-dessus expliquées, est plein d'irrévérence et répugnant à la Religion, et n'oblige en aucune façon ceux qui l'ont ci-devant fait;

2o Que lesdits compagnons ne sont pas en sûreté de conscience tant qu'ils seront en volonté de continuer ces mauvaises pratiques auxquelles ils sont obligés de renoncer.

30 Que les garçons cordonniers qui ne sont pas encore engagés dans ce serment ne peuvent s'y mettre sans pécher.

La consultation était signée : J. Charton, Morel,

1 Annales, p. 29 (B.-F. 60).

M. Grandin, Grenet et Coqueret, P. Coquerel, CG. Gobinet, L. Le Noir, G. Bail, Peaucelier, M. Brousse, A. L’Escuyer, P. Langet, Le Fèvre 1.

L'agent de la Compagnie était armé. Il colporta partout cette censure, suppliant les cordonniers de se retirer de cette cabale, s'ils en étaient, et de n’y point entrer, s’ils n’en étaient pas. Il ne lui fallut pas longtemps pour constater que ses efforts étaient vains. La Compagnie dressa un nouveau mémoire des « abominations » commises par les affiliés du « Devoir » et le fit présenter, avec la censure de la Sorbonne, à l’official de Paris. Cette fois, l’on obtint un monitoire. Durant le mois de juin 1646, on publia au prône de toutes les paroisses la liste des faits, certains ou présumés, qu'on avait besoin de voir attester par des témoins : tous ceux qui connaitraient, par oui-dire ou autrement, les faits en question étaient prévenus que, s'ils ne venaient les déclarer, ils encourraient la peine de l’excommunication. Il semblait difficile de ne pas enrichir le dossier, du moment qu'on faisait appel aux commérages.

L'échec fut complet. « Ces monitoires, dit d’Argenson, n’eurent aucune force sur l’esprit de ces malheureux compagnons qui, s'étant formé une conscience à leur mode, par le serment qu'ils faisaient lors de leur réception, s’imaginaient de n'être point obligés d’obéir à l’ordre de l'Eglise. On trouva bon de distribuer des mémoires aux confesseurs, afin qu’ils puissent interroger les gens de métier qu'ils jugeraient pouvoir être de cette cabale, lorsqu'ils iraient à confesse. On les pria d’avertir ces artisans que leur serment ne les obligeait point à tenir secrètes leurs pernicieuses pratiques et qu'ils étaient obligés de les révéler sous peine de péché mortel. » L’invitation au parjure fut sans effet. Une condamnation publiée par l'official, le 15 septembre 1646, ne parut pas effrayer davantage les coupables. Cette con-

! L’Arlisan chrétien. p. 48, 49. Ce document nest pas visé par M. Martin Saint-Léon.

damnation fut renouvelée le 30 mai 1648. On obtint, pour la rendre plus efficace, une sentence du bailli du Temple le 11 septembre 1651. Si ces mesures avaient produit des résultats appréciables, on aurait eu soin de nous le dire.

Cependant la Compagnie avait imaginé un autre moyen de lutter contre ce mal. Il y avait bien des années déjà, comprenant de quel secours lui était le « bon Henry », elle lui avait obtenu d’abord la bourgeoisie, puis la maitrise; et, depuis, il avait sous son nom un atelier considérable où il recevait des apprentis et des compagnons !. Il était le modèle du patron qui, par tous les moyens, veut assurer le salut spirituel de ses ouvriers, et il n'épargnait aucune peine pour les rendre enfants soumis de l'Eglise. Quelque temps avant la condamnation prononcée par la Sorbonne, M. de Renty et « plusieurs personnes de piété et de condition » (nous les connaissons) comprirent qu'on ne détruit que ce qu'on remplace. Ils rêvèrent d’opposer d’abord, puis de substituer des associations rigoureusement catholiques à des associations trop émancipées. Ils sollicitèrent leur protégé de s'associer avec des garçons cordonniers et de créer un compagnonnage d'une nouvelle espèce et destiné à ruiner l’autre. Le 2 février 1645, l’œuvre nouvelle était fondée. Le curé de Saint-Paul donna au « bon Henry » et à ses amis une règle qui fut bientôt confirmée par l’archevèque ?.

Sans prononcer de vœux, les « frères » cordonniers

4 L'Artisan chrélien, p. 35 : « Quelques personnes de condition et de piété se joignirent à M. de Renty afin de forcer l'humilité du bon Henry à se faire Maître cordonnier ; mais comme les pauvres, qui étaient les dépositaires de tout le bien qu'il pouvait faire, l'avaient dépouillé de tout, ces personnes fournirent de quoi lui avoir un privilège, afin qu'étant Maitre il püt faire plus de bien aussi... »

? L'Arlisan chrélien, p. 69, 80, 81.

vivaient ensemble. « Ils portaient un même vêtement, qui consistait en un justaucorps, un manteau de serge, de « couleur tannée » et un rabat. Ils se levaient à cinq heures du matin, faisaient d’abord la prière en commun et allaient ensuite au travail, pendant lequel, au son de l'horloge, le supérieur récitait en français une courte prière, [is étaient tour à tour désignés pour entendre la messe; le reste de leurs exercices de piété se faisaient sans que le travail fût interrompu; on récitait ainsi le chapelet, on chantait des cantiques, et de temps en temps on gardait le silence. On se couchait à neuf heures, après la prière du soir. Pendant le repas, les frères écoutaient une lecture, et tous les ans ils faisaient une retraite de quelques jours. Les fêtes et les dimanches, ils assistaient aux offices à l’église; et, à des jours déterminés, ils visitaient les hôpitaux, les prisons et les pauvres malades dans leurs logis 1, »

Dans cette communauté ouvrière, Henry Buche donnait à tous l'exemple. Nommé supérieur à l’unanimité, il ne se contentait pas de traiter ses « frères » en égaux; il se faisait uumblement leur serviteur. Il descendait aux soins les plus modestes, allait aux provisions, épluchait les légumes pour les repas, lavait les écuelles, balayait la maison. Il excellait surtout dans l'office d’infirmier et s'occupait des malades avec une tendresse maternelle. En même temps, il était le premier au travail et fabriquait des souliers avec la même conscience qu’il mettait à instruire des âmes.

Les cordonniers ne gardèrent pas longtemps le monopole de cette organisation pieuse. En 1647, deux maîtres tailleurs de Paris sentirent en eux l’ambition d’imiter ces pratiques. Ils déterminèrent à s'unir à eux quelques ouvriers de leur profession; et tous ensemble ils se rendirent chez le « bon Henry ». Pour donner plus de signification à leur acte, ils avaient choisi le dernier jour du carnaval. Ils trouvèrent l’ « instituteur des frères cor-

1 Le P. Clair dans les Études. décembre 1888, p. 567.

donniers » à son établi, au milieu de ses camarades, qui, tout en poussant l’alène et maniant le tranchet, chantaient des cantiques, sans avoir l’air de soupçonner les folles grossièretés du dehors. Émus par ce spectacle, ils déléguërent aussitôt leurs deux « maîtres » auprès du curé de Saint-Paul. M. de Renty et Henry Buche les accompagnaient et appuyaient leur requête. Quelques jours plus tard, la communauté des tailleurs était fondée et commençait avec sept frères. C'était Le 19 mars, fête de sainte Pudentiennet.

La Compagnie suivait de près, tout en restant dans l'ombre, la vie de ces communautés. Elle leur multipliait les marques d’amitié et de protection. Des personnes de confiance étaient chargées de les visiter, d’abord pour s’assurer de leurs besoins, et aussi pour lui rendre compte de leur conduite. Jusqu'à sa mort, en 1649, M. de Renty fut considéré comme leur protecteur officiel. Après lui, cet office fut dévolu, de l’agrément de larchevèque, à un confrère, Jean-Antoine de Mesmes, seigneur d’Irreval, président à mortier au Parlement?.

Les deux communautés habitaient dans la même maison. Emportées par leur zèle fraternel, elles étaient prises souvent du désir de confondre tous leurs biens. Sur le rapport d’une commission chargée d’étudier ces détails, la Compagnie décida, le 26 novembre 1655, que les deux associations ne devaient pas avoir une même bourse et une même table. Il était bon de les faire loger ensemble autant que possible, de « les tenir bien unies dans la prière et les bonnes œuvres » et de les rassembler pour les conférences spirituelles; mais il fallait qu’elles fissent « leur recette et leur dépense séparément ». Sur un autre point, la Compagnie fut aussi très ferme. Le curé de Saint-Paul, Nicolas Mazure, n’approuvait pas que les conférences spirituelles eussent lieu dans la maison de ces

1 Cf. l'Arlisan chrétien, p. 102.

? Histoire des ordres monasliques, etc., par le P. Héliot (édit Migne, t. I, p. 1144) ; l’Arlisan chrétien, p. 84.

frères ouvriers; il estimait que leur place était plutôt à l’église. La Compagnie ne voulut pas entrer dans ces vues ; très énergiquement, elle fut d’avis que le directeur de ces frères demanderait permission au curé de faire ces exercices et que, dans le cas d’un refus, l’on transporterait les deux communautés dans une autre paroisse.

Cependant l'institution avait gagné les provinces. Elle s'était d’abord établie à Soissons, où les frères se vouèrent à honorer particulièrement, au nom de tous les autres, les reliques de saint Crépin et saint Crépinien. A Toulouse, l’œuvre fut introduite par deux frères de Paris, un cordonnier et un tailleur, que l’abbé de Ciron avait obtenus pour travailler dans l'hôpital général. Autour d’eux, il y eut bientôt deux communautés. C'était en 1651. Puis, ce fut le tour de Lyon, de Grenoble et d’autres villest.….

La lutte directe contre le compagnonnage n'avait abouti à rien. On comptait surtout, pour le détruire, sur la propagande des nouvelles communautés. Et voici que ces communautés permirent soudain d’espérer les résultats auxquels on avait presque renoncé. Elles procurèrent enfin les informations que l’on cherchait depuis si longtemps. En 1651, les « frères » de Toulouse tirèrent de quelques « maîtres cordonniers-bailles », qui avaient fait partie du compagnonnage dans leur jeunesse, une attestation plus ample de ces pratiques que l’on proscrivait sans les bien connaître. Le biographe d'Henry Buche parle avec horreur des détails contenus dans cette attestation, mais il ne les reproduit pas : « Il vaut mieux, dit-il, les passer sous silence pour les mêmes raisons qu'ont des juges de brûler les procès des magiciens, afin d’épargner les oreilles des personnes simples, et de ne pas donner aux méchants de nouvelles idées de crimes et de sacri-

1 L’Artisan chrétien, p. 66, 69, 80, etc. Annales, p. 19b, 86 b, 7 (B.-F. 143, 155, 456).

lèges. » Il ne reproduit que le passage relatif au serment : « Ledit passé compagnon jure derechef sur lesdites choses de ne révéler, ni dire, ni avouer les choses dudit devoir, ni qu'il ait été reçu'en iceluy, soit qu'il en soit interrogé par aucune personne docte ni ecclésiastique, ni père, ni mère, ni confesseur, si ce n’est au garçon qui voudra passer honnête compagnon, jusque même à le nier à tous par serment. » Par ordonnance du 31 mars 1651, l’archevêque de Toulouse proscrivit ces pratiques sous peine d’excommunication t.

Le « bon Henry était atterré. Presque en même temps, il avait appris que ces « abominations » n'étaient point particulières aux cordonniers, mais que les selliers, les tailleurs, les chapeliers, d’autres encore s’en rendaient également coupables. La suprême révélation enfin, lui avait été faite : les compagnons ne s'engagent pas seulement à un silence dont la promesse, faite sur leur part de paradis, est, à elle seule, une impiété, ils sont initiés par une cérémonie sacrilège.

Sacrilège ? Il n’est pas prouvé que cette cérémonie l'ait été dès son origine ni même qu’elle le soit jamais devenue dans la pensée des compagnons. Il est probable qu'au xre siècle, au moment où l’Europe chrétienne se revêtait d’églises et de cathédrales et où s’organisaient les premières corporations de métiers, des confréries d'ouvriers durent se former un peu partout. Elles surgirent d’abord parmi ces multitudes qui construisaient les sanctuaires, et s’étendirent de là, par un mouvement naturel d'imitation, aux professions les plus diverses. Ce n'étaient, sans nul doute, que des associations de piété. Elles groupaient leurs membres autour de l’autel, et une messe sanctifiait les moindres de leurs actes. Peu à peu, par la force même des circonstances, ces uvriers rapprochés pour des exercices religieux profitèrent de leurs réunions pour discuter de leurs intérêts propres, qui n'étaient pas toujours ceux des maitres. Ils

1 L'Artisan chrétien, p. 49. 50, 51.

étaient obligés dès lors d'éviter les regards importuns et les oreilles indiscrètes. Dès le xive siècle, on constate que des ordonnances d’échevins interdisent aux ouvriers de s’assembler au nombre de plus de quatre, d’avoir une caisse commune, de conspirer en vue d’une hausse des salaires. Cependant, en s’astreignant au secret nécessaire, ces confrères ne pouvaient ni renoncer aux cérémonies pieuses qui leur servaient de lien sacré, ni continuer à les célébrer publiquement à l’église. Is les célébrèrent eux-mêmes, mais sans intervention de prêtres. Ils furent sans doute incapables de les maintenir sans quelques déformations peut-être graves et assurément fort naïives. Ils n’en faisaient pas des manifestations d'hostilité contre l’Église. Le caractère secret de leurs réunions n’avait point pour but de dissimuler des sacrilèges. Leurs pratiques étaient au contraire un hommage intime et sincère à la religion qui avait béni leurs premières assemblées.

Mais le « bon Henry » et les affiliés du « Saint-Sacrement » se souciaient fort peu de faire, à propos du compagnonnage, de la critique historique. Ils étaient convaincus d’avoir découvert une parodie criminelle des mystères les plus sacrés. Voici ce qu'ils avaient appris !.

Chez les selliers, la réception des futurs compagnons

* Les détails qui suivent sont empruntés à un document infiniment précieux, unique en son genre, et qui renferme le rituel le plus complet de l'initiation chez les compagnons du Devoir du xvie siècle. Il consiste en un mémoire sur les pratiques dénoncées, une sentence de la Sorbonne et des observations sur cette sentence. Le mémoire est celui qui fut dressé, à la fin de 1654 ou au début de 1655, parla Compagnie du Saint-Sacrement, sur les données d'Henry Buche, et qui était destiné à appuyer une requête à la Faculté de Théologie. Le document dans son ensemble ne peut être que l « imprimé » que la Compagnie fit faire après la condamnation du 14 mars 1655. Il n’est pas inédit. Il a été publié par le P. Lebrun, Histoire des pratiques superstilieuses, Paris, 17514, €. IV, p. 54; par M. Levasseur, Histoire des classes ouvrières en France, % édit., t. I, p. 703; et par M. Varin, Archives législatives de Reims (collection de documents inédits), 2e partie, t. Il, p. 249-255. On trouvera un résumé du document dans le livre de M. Martin Saint-Léon.

avait pour centre un simulacre de messe. L'officiant, après s'être faitremettre tous les objets nécessaires pour le sacrifice, disait aux récipiendaires : « Ce pain que vous voyez figure le vrai corps de Notre-Seigneur Jésus- Christ qui était en l’arbre de la croix pour nos péchés ; » puis : «Ce vin que vous voyez figure le pur sang de Notre-Seigneur qui a été répandu en la croix pour nos péchés. » Puis il prenait un petit fragment de pain et le mettait dans le calice : « Le pain du ciel vous soit donné. » Il jetait quelques grains de sel dans ce verre, faisait découler d'un cierge trois gouttes de cire en murmurant: « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ! » Il mettaitenfin le cierge dans le calice. Il invitait alors chaque récipiendaire à se choisir un parrain, le baptisait et donnait à chaque assistant à manger de ce pain et à boire de ce vin. Les huguenots pouvaient être reçus compagnons par les catholiques, et les catholiques par les huguenots.

Chez les cordonniers, l'essentiel paraissait être l’imitation du baptème. On déposait sur une table, du pain, du vin, du sel, de l’eau, figurant les quatre éléments. Le futur compagnon jurait le secret sur ces quatre choses par sa foi, sa part de paradis, son Dieu, son chrème et son baptème ; puis après avoir déclaré quel nouveau nom il entendait prendre, il était baptisé avec Le contenu d’un verre d’eau «au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. »

Les tailleurs dressaient aussi une sorte d’autel avec une nappe à l’envers, une salière, un pain, une tasse à trois pieds à demi-pleine, trois grands blancs de roi et trois aiguilles. L’initié jurait, prenait un parrain ; puis on lui expliquait l'histoire des trois premiers compagnons, qui était « pleine d’impuretés » et à laquelle se rapportait la signification des objets disposés dans la chambre et sur la table.

Les couteliers et les chapeliers avaient un symbolisme encore plus compliqué. Voici celui des couteliers :

Ils se mettent à genoux devant un autel et, après avoir fait jurer sur un évangile celui qui doit être reçu, le parrain prend la mie d’un pain avec quantité de sel qu'il mêle ensemble et le

baille à manger au jeune garçon, qui ayant de la peine à l'avaler, ils lui donnent deux ou trois verres de vin, faisant affirmation de le passer compagnon. Quelque temps après, ils le mènent à la campagne à l'écart, lui enseignent les droits du passé compagnon, lui font déchausser un soulier et font plusieurs tours sur un manteau qu'ils ont mis à terre, en rond, en sorte que le pied déchaussé soit sur le manteau et l’autre à terre. Ils mettent une serviette sur ce manteau avec du pain et du vin en plusieurs verres séparés, qui signifient le sang de Notre-Seigneur, ses cinq plaies, sa couronne et les clous ; le pain signifie le corps de Jésus: l’eau, le baptême ; le feu, l'ange: l'air signifie le temps; le ciel, le trène de Dieu ; la terre, le marchepied de Dieu; le vent, la colère de Dieu ; le couteau qui est sur la table signifie le glaive qui coupa l'oreille de Malchus; la serviette, le suaire de Notre-Seigneur ; les bords de la serviette, les cordes dont fut lié Notre-Seigneur. L’anse du pot à vin signifie la croix ; les deux boutons, les deux larrons ; ce qui avance sur le pot, la lance dont Longis perça le côté du fils de Dieu ; le pot, la tour de Babylone : le dessus et le dessous, le ciel et la terre ; les douze bâtons de la roue qui sert pour porter la meule, les douze apôtres ; les quatre éléments signifient les quatre évangélistes. Et ils interrogent sur toutes ces choses le nouveau compagnon et les autres, font payer des amendes selon leur juridiction.

La Compagnie du Saint-Sacrement aurait pu distinguer dans ces rratiques le souvenir naïf du temps lointain où les ouvriers n'auraient rien entrepris sans le faire sanctifier par l'Église en se réunissant autour de l’autel. Ils n’y songèrent même pas. Au lieu d’y voir un témoignage bizarre, mais sincère, à l'Évangile, ils y soupçonnèrent aussitôt quelque horrible imitation d’un sabbat infernal. Croyant à une parodie sacrilège de la messe, ils conclurent sans hésiter : « C’est l’une des plus grandes impiétés que les sorciers commettent; d’où l’on peut présumer qu'il y a des sorciers parmi ces compagnons, comme il y a des hérétiques! ». Pour de tels crimes, la première condamnation de Sorbonne ne suffisait plus.

VA Sur les instances d’Henry et d’après les renseigne-

L’Artisan chrétien, p. 5%.

ments fournis par lui, la Compagnie du Saint-Sacrement se hâta de dresser un nouveau mémoire. Cette fois la dénonciation était bien complète ; elle énumérait, avec une précision de détails qui en fait un document capital, tous les rites que le démon seul pouvait avoir enseignés aux compagnons. Elle ne manquait pas de rappeler en même temps tous les griefs familiers contre ces coalitions d'ouvriers ?. La Sorbonne s’empressa de renouveler, en la complétant, sa sentence du 21 septembre 1645 :

Nous soussignés, docteurs en la sacrée Faculté de théologie à Paris, estimons :

1e Qu'en ces pratiques, il y a péché de sacrilège, impureté et blasphème contre les mystères de notre religion ;

2° Que le serment qu'ils font de ne pas révéler ces pratiques, mème dans la confession, n’est ni juste ni légitime en aücune façon ; au contraire qu'ils sont obligés de s’accuser eux-mêmes de ces péchés et de ces serments dans la confession ;

3 Au cas que le mal continue, et qu'ils n'y puissent autrement remédier, ils sont obligés en conscience de déclarer ces pratiques aux juges ecclésiastiques et même, si besoin en est, aux séculiers qui y peuvent donner remède ;

4 Que les compagnons qui se font recevoir en telles formes que dessus ne peuvent sans péché mortel se servir du mot de guet qu'ils ont pour se faire reconnaître compagnons, et s'engager aux mauvaises pratiques de ce compagnonnage ;

5° Que ceux qui sont dans ces compagnonnages ne sont pas en sûreté de conscience, tandis qu'ils sont en volonté de continuer ces mauvaises pratiques auxquelles ils doivent renoncer;

6° Que les garçons qui ne sont pas dans ces compagnonnages ne peuvent pas s’y mettre sans péché mortel.

Délibéré à Paris le 14 jour de mars 1855; signé; J. Charton, Morel, N. Cornet, J. Coquerel, M. Grandin, Grenet, CG. Gobinet, J. Pérou, Chamillard, M. Chamillard.

Muni de cette nouvelle censure, le « bon Henry » pouvait continuer la lutte. Ses « frères » et lui étaient à la recherche des ouvriers suspects d’appartenir au compagnonnage ; ils s’efforçaient de surprendre leurs confidences ; ils les suppliaient de renoncer à leurs erreurs ;

1 Annales, p. 81, 84 b (B.-F. 146, 151).

? Le préambule et la conclusion du mémoire insistent à nouveau sur ces griefs patronaux.

ils donnaient l’exemple des dénonciations auxquelles ils avaient fait inviter tous les fidèles catholiques. Et, pendant ce temps, la Compagnie, qu’ils servaient parmi la foule, intervenait auprès des curés. Elle faisait imprimer et distribuer aux prêtres des paroisses une brochure qui leur indiquait les scandales à réprimer, leur apportait la sentence de la Sorbonne et les aidait à interroger pendant la confession les gens de métier.

Le temps était passé où, selon l'historiographe du « bon Henry », «les juges ecclésiastiques ni laïques ne condamnaient point les compagnons, ou parce qu’ils n’en avaient pas la connaissance ou parce qu’ils ne voulaient pas s’y engager ». Grâce à la société du Saint-Sacrement et à son pieux policier, les diverses magistratures agissaient avec vigueur. L’officialité et d’autres juridictions renouvelèrent leurs interdictions et leurs menaces. Les compagnons étaient traqués partout. Ils ne savaient plus comment tenir leurs assemblées. Ils résolurent de les transporter dans le Temple, au Marais, où ii y avait une juridiction-sérarée de l'ordinaire de Paris. Mais le « bon Henry » et ses agents veillaient. Le bailli du lieu, averti par eux, sévit à son tour et les chassa ?. Privé de ses réunions, le compagnonnage semblait frappé à mort. On avait réussi à soulever contre lui le fanatisme populaire et la colère des autorités. A Paris, on surveillait de près les suspects. À Toulouse et en d’autres villes, la foule criait volontiers après eux : « Aux excommuniés ! » On jugea cette abomination définitivement extirpée. L'Église était rassurée, et les patrons avec elle : « Les maitres de Paris et d’ailleurs, dit J.-Ant. Vachet, conçurent de cette belle action une haute estime du « bon Henry » et de ses frères associés; ils s’en entretenaient dans leurs boutiques et dans leurs assemblées, et ils l’en félicitaient ®».

Mais pour combien de temps un « ordre moral » était-il

4 Annales, p. 84 b (B.-F. 152).

> L’Artisan chrétien, p. 42, 56, 51.

$ L’Artisan chrélien, p. 59, 66.

établi dans les âmes et dans les ateliers { ? Sur la fin de 1659, le comité de Paris, toujours bien informé, « donna ordre à toutes les Compagnies pour les avertir des impiétés des Compagnons du Devoir parmi plusieurs métiers afin d'y apporter des remèdes. » Le 22 décembre, l’on décida qu'il y avait lieu d’en pousser partout le procès « à bout ». L'on était presque à la veille de la grande bourrasque qui allait s’abattre sur la Compagnie de Paris et la disperser. Les confrères ne perdaient pas une occasion de diriger de vigoureuses opérations de police contre les mal pensants; mais ils avaient en même temps à se garder contre celles d’un gouvernement alarmé parleurs menées occultes. D’Argenson est à tel point scandalisé par cette persécution qu'il oublie souvent de raconter les vexations que la cabale organise contre d’autres.

Il est possible, à l’aide d’autres documents, de saisir quelque chose de l’activité de la Compagnie. L’on avait résolu, le 22 décembre, à Paris, de reprendre les poursuites contre Les fauteurs du « Devoir ». Les procès-verbaux de Grenoble fournissent la suite de cette délibération :

11 janvier 1660. — M. Marchier a été chargé de faire voir à M. le grand vicaire l'imprimé qu'on a reçu de Paris touchant l'abus qui se commet parmi les compagnons tailleurs, cordonniers et chapeliers.

25 janvier. — M. Marchier a parlé à M. le grand vicaire qui a aussi renvoyé à la première assemblée (du clergé de la ville) sur les abus qui se commettent par les compagnons de métier.

5 février. — M. Marchier dit que M. le grand vicaire travaille à découvrir les sacrilèges et les abus qui se commettent par les compagnons de métier.

12 février. — M. de Chevrières a dit que les menuisiers com-

1 Les affiliés du « Saint-Sacrement » se préoccupèrent fort de de la conduite des ouvriers imprimeurs ; ils ne paraissent pas ètre parvenus à découvrir parmi eux un compagnonnage analogue à celui du « Devoir ». Ils ne créèrent pas avec eux des communautés dans le genre de celles des cordonniers et des tailleurs ; mais ils donnèrent leurs soins à la confrérie de ces ouvriers, laquelle — le cas ne serait pas isolé — pouvait parfaitement dissimuler un compagnonnage. Voir Annales, p. 78, 78 b, 84 (B.-F. 141, 142, 151).

mettent les mêmes abus que les cordonniers et tailleurs, et qu'il y fallait songer.

La campagne fut sans nul doute menée avec vigueur. Car, sur la fin de l’année suivante, la Compagnie croyait avoir entièrement réussi. Ses procès-verbaux en font foi:

A1 décembre 1661. — M. le doyen a dit avoir appris comme il y a différend entre les cordonniers, et qu'il croit que ce serait une bonne occasion de tàcher à poursuivre l'abolition de leur pratique infàme qu'ils observent quand ils se passent compagnons. Sur quoi la compagnie n'a rien résolu, sur la croyance qu'elle a depuis longtemps que cela ne se pratique plus, et principalement en cette ville.

18 décembre. — Touchant les cordonniers, quoiqu'on croie leurs superstitions entièrement abolies, néanmoins a été résolu qu'on parlera au supérieur de la petite congrégation pour le prier d'en pouvoir découvrir quelque chose.

Et c’est ainsi que partout où le comité secret de surveillance spirituelle est à l’œuvre, le syndicat ouvrier, accusé de révolte contre les maîtres et contre l'Eglise, est obligé-de se cacher de plus en plus, de renoncer à toute activité qui le trahirait, et peut-être — ce qui est loin d’être sûr — de se dissoudre. Les confrères déploient contre lui un acharnement que ne connaissent guère les agents de la police officielle. A partir de 1665, ils semblent vaincus, obligés de se séparer et de mettre fin à leur tâche. La Compagnie s'efforce, pourtant, vers la fin de 1670, de se réorganiser sous le nom de Confrérie des œuvres fortes. C'est en Bourgogne surtout qu’elle paraît s'y être essayée. Or, exactement à cette époque, le conseil de ville de Dijon poursuit des compagnons qui lui sont dénoncés. Le 18 décembre 1670, le procureur-syndic requiert contre Marguerite Joly, veuve d'Edme Bonvalet, hôtesse de « la Croix de Lorraine », qui reconnait héberger depuis quarante ans, les compagnons menuisiers, et contre Michel Colombet, dit le Guespin, et Pierre le Provençal, dit « Coteviq », « atteints et convaincus d’avoir fait des assemblées illicites et monopoles » ; et la chambre du conseil condamne chacun d’eux à cinquante

livres d’amende et, en outre, les deux hommes au « bannissement de la ville et banlieue ». Le 14 juillet 4671, la même chambre prononce une défense générale « à tous hôteliers et cabaretiers de retirer en leurs maisons pour boire et manger des compagnons de métier, soit de jour ou de nuit, ceux qui sont nouvellement en la ville ou qui sont hors de condition et qui doivent sortir le lendemain, sans favoriser leur séjour en cette ville » ; en cas de délit, ils seront condamnés à cinquante livres d'amende et les compagnons emprisonnés et poursuivis en justice {.

Quelques années se passent. Un document du 1° juillet 1677 prouve bien l’existence, à cette date et à Dijon, de la société dite des Œuvres fortes. Or, le 5 novembre de la même année, et à Dijon, la chambre du conseil de ville interdit aux Compagnons du Devoir et aux autres de tenir aucune assemblée. L'arrêt vise surtout les menuisiers. Il est renouvelé, le 29 avril 4673, spécialement contre les bonnetiers ?.

Enfin, le silence se fait définitivement, à Paris et ailleurs, autour de la Compagnie du Saint-Sacrement. Cette fois, elle est bien morte. Dès 1683, dans la capitale et dans les provinces, l'existence des compagnonnages, qui s'étaient probablement contentés de se cacher un peu mieux durant la tempête, devient de plus en plus sensible. Elle n’est pas tolérée par les autorités civiles; mais celles-ci n’ont plus pour la combattre, la collaboration si précieuse de leurs rabatteurs ignorés, policiers pour la gloire de Dieu et persécuteurs par amour des âmes.

‘ Archives municipales de Dijon, B. 309 et 310. ? Archives municipales, B. 316. Voir plus loin, p. 431, 432.

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