‹ La Compagnie Du Très Saint-Sacrement De L'Autel: La Cabale Des DevotsChapitre 18 sur 37 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Compagnies inconnues. — M. de la Coste à Aix, Marseille, Arles, Toulon, Toulouse. — M. de Renty à Amiens, Caen, Dijon. — Lamoiïgnon en Bretagne. — Une Compagnie de province : Grenoble. — La cabale et les congrégations des jésuites. — Conduite secrète des affaires civiles et ecclésiastiques.

Alors même qu’elle n'avait pas encore assuré son existence, la Compagnie du Saint-Sacrement se préoccupait déjà d’étendre ses efforts dans les provinces. Au début de 1631, M. de Pichery et le P. Suffren créèrent la première succursale à Lyon ; et, dès ce moment, il en surgit d’autres, année après année, dans les principales villes du royaume, à Orléans, en 1632, à Angers, en 1633, à la Flèche, en 1635, etc. D’Argenson en nomme cinquante-trois ! ; en réalité, il ne les a pas citées toutes. En 1650, en effet, du Plessis-Montbard, entreprenant une

. * Dom Beauchet-Filleau n’en compte que quarante-neuf; il a omis Narbonne, Reims, Tulle et Pézenas. Voici, par ordre alphabétique, la liste de ces Compagnies avec la date de leur fondation : Agen (1653), Aix (1638), Alençon (1649), Amiens (avant 1649), Angers (1633), Angoulème (1650).Arles (1640), SrEnon araa

Bazas (1651), Beaucaire (?), Blois (1636), Bordeaux (1645),C aen (1642), Cahors (1639), Chartres (1653), Clermont (avant 1649), Dijon (1643),

Grenoble (1644), La Flèche (1635), La Rochelle (1644), Laval(1645), Le Puy (1644), Limoges (1647), Lyon (1631), Marseille (1639), Metz (1644), Montpellier (1654), Morlaix (1656), Moulins (avant 1657). Nantes (1649), Narbonne (avant 1660), Nevers (1656), Nimes (1653), Noyon (1656), Orange (avant 1654), Orléans (1632), Pau (1656).

Périgueux.(1645), Pézenas (avant 1660), Poitiers (1642), Reims avant

inspection générale des comités affiliés, se rendit « Nantes, où il vit une Compagnie pleine de force et de grande piété.., puis à Rennes et dans les autres Compagnies de Bretagne. » Quelles étaient ces autres 1? Nous ne le saurons peut-être jamais; et cela nous induit en tentation de soupçonner que, dans toutes les provinces, à côté des Compagnies dont nous connaissons les noms, il y en a eu d’autres dont le mystère ne sera point percé. Celles-là ont vraiment porté « les livrées d’un Dieu caché », et la critique profane n’étudiera point leurs exploits.

Pour quelques-unes, pourtant, de ces succursales ignorées, toutes traces ne sont pas absolument perdues. C’est ainsi que, dans une lettre adressée, en 1664, à M. de la Vrillière, un magistrat protestant de Castres, M. de Scorbiac, dénonce « certaine cabale de bigots qui s’assemble un jour de semaine pour faire des procès criminels sur leur invention de nouveaux crimes, tantôt contre un qui aura chanté un psaume, tantôt contre un autre qui aura été le onzième à un enterrement, ou qui n'aura pas attendu les ténèbres pour faire ces actions de piété? ». Les bons apôtres semblent clairement désignés. D'autre part, les procès-verbaux de la Compagnie de Grenoble fournissent des indications curieuses. Le 22 février 1657, les confrères de cette ville apprennent, par une lettre de Paris, la mort de M. Conte, de la Compagnie de Brive ; le 10 novembre, ils lisent une

1657), Rennes (avant 1649), Saint-Brieuc (1657), Senlis ( louse (1641), Tours (1641 Vitré (1635).

Riom (avant 1649), Rouen (avant1645), 1645 }. Soissons (1653), Toulon (1642),Tou- IE fulle (avant 1639), Vienne (1655),

* La Compagnie de Vitré ne sera formée qu'en 1655 et celle de Morlaix en 1656.

* Bulletin de la Société d'Histoire du Protestantisme français, XXXIIE, p.135. On doit remarquer que, d'après d'Argenson (annales, p. 419 b. B.-F. 204), on proposa, en 1660, de créer une Compagnie à Castres. On y renonça. Mais nous voyons ici que l'idée dut être reprise et réalisée quelque temps après,

lettre de M. du Ferrier, qui semble faire allusion à l'existence d’une succursale à Montauban. Castres, Brive, Montauban ne sont pas nommés par d'Argenson. Nous laisserons ces sociétés dans l’ombre qu'elles ont tant désirée et nous nous occuperons seulement de celles que l’annaliste a révélées.

Il ne nous révèle souvent que leur existence : « En cette année. s'est établie la Compagnie de...» Une date, un nom de ville, et c’est tout. Quand il dit autre chose, c'est pour noter une démarche qui a été faite, une œuvre qui a été fondée. Jamais ou presque jamais un nom d'homme qui risque de trahir les confrères d’une ville ou d'indiquer où il faut les chercher. Pourtant, malgré tant de discrétion, il est possible d’avoir une idée très exacte de ce qu'étaient les Compagnies des provinces. Deux registres de procès-verbaux, échappés à lx destruction qu'on avait rêvée, nous initient à la vie la plus intime des succursales de Grenoble et de Limoges; et, en lisant de très près les biographies de quelques saints personnages, en dépouillant avec soin les archives départementales ou communales, on parvient à démèler une partie de cette histoire dont ses principaux acteurs auraient voulu effacer tout souvenir!.

Parmi les confrères, il y en avait qui étaient par excellence, et comme par vocation, des créateurs de Compa-

4 Une lettre du P. de Condren à M. Amelotte nous découvre le fondateur de la Compagnie de Reims : « J'ai toujours désiré, depuis que j'ai eu connaissance de M. Carlier, de le faire recevoir en la Compagnie du Très Saint-Sacrement. Il est conseiller du Présidial de Reims, et en haute réputation de piétè dans la ville. Depuis cinq ou six mois qu'il m'a oui parler de cette Compagnie, je l’ai vu dans un très grand désir de la connaitre et de la porter à Reims, où il croit qu’elle ferait beaucoup de fruit. Je vous prie de le recevoir comme un homme de bien le mérite, et de le faire connaître à MM. Brandon et Bassancourt, afin que, jeudi prochain, quelqu'un de vous le propose. » (Cité, sans indication de date, par Faillon, Vie de M. Olier,t. I, p.167.)

gnies. Ce fut le rôle, dans le Midi, de Gaspard de Simiane, chevalier de la Coste. Nous l’avons vu peinant au service des galériens; mais s’il savait se donner sans réserve, il n’était pas moins expert, par l’éloquence de sa parole et de son exemple, à provoquer les dévouements et à les grouper. Il est probable qu'il avait été reçu, à Paris, dans la sainte milice et qu'il en avait remporté le désir de rassembler également, dans sa ville natale, un petit corps d'élite, au service du bienet contre le mal. C’est Godeau qui l’aida à réaliser sa pensée.

En septembre 1637, le doux poète s’arrêtait à Aix. Sacré, quelque neuf mois auparavant, évêque de Grasse, il se rendait dans son diocèse. Le chevalier de la Coste voulut profiter de son passage et « assembler quelques personnes de vertu qui, d’un commun accord, concoururent toutes ensemble à travailler à la gloire de Dieu et le bien du prochain ». Quelques mois après, la première Compagnie de Provence était organisée et au travail t. « On régla, nous est-il dit, une grande partie des désordres qui s'étaient glissés; on accorda les querelles; on termina les différends; on ferma à chaux et à sable tous les lieux cachés dans les murailles de la ville et aux environs, où les femmes débauchées se rendaient la nuit. On vit les hôpitaux et les prisons fréquentés par des gentilshommes, par des dames, par des demoiselles et par d’autres personnes de naissance qui soulageaient les pauvres malades et ceux qui étaient dans l’affliction. Quelques maisons religieuses qui avaient relâché de leur institut furent réformées.. On régla aussi à sa poursuite la vie des ermites fainéants. On donna aux révérends Pères de l’Oratoire l’église de Notre-Dame-des-Anges afin de cultiver cette dévotion en l'honneur de la Très Sainte Vierge. Ces personnes pieuses persuadèrent aux curés de prècher en provençal tous les dimanches dans les paroisses et encore à l'hôpital, afin d’instruire les paysans et l’autre peuple grossier. Ils envoyèrent aussi des pré-

‘ Annales, p. 42 b (B.-F. 81).

dicateurs aux prisons pour prêcher aux prisonniers et les exhorter à la patience. » On esquissa une organisation de l'assistance par le travail. On créa la confrérie des agonisants. On fonda l'hôpital général pour le renfermement des mendiants. On traqua l’hérésie t.

D’Aix, l’œuvre sainte devait rayonner rapidement jusqu'à Marseille. Elle y fut établie en 16392. En 1643, elle fut singulièrement fortifiée par l’arrivée du nouvel évèque, Jean-Baptiste Gault. Associée dès le premier jour à toutes les ambitions apostoliques du prélat, elle avait en lui un chef et un exemple vivant. Jean-Baptiste Gault pensait que, pour remplir exactement leurs devoirs, les évêques ont besoin de « s’associer des personnes auxquelles ils font part de leur autorité ». Ainsi, «ils multiplient leurs yeux pour regarder, leurs mains pour agir, leurs oreilles pour écouter ». C’est pourquoi, nous dit un de ses biographes, « il composa une Compagnie des plus habiles hommes de son diocèse; il prenait leur avis dans toutes les difficultés qui se présentaient; et son zèle et sa prudence animant tous les membres de ce corps mystique, ils faisaient autant de règlements qu'ils remarquaient de désordres 5. » Jean-Baptiste Gault avait décidé le chevalier de la Coste à venir s'installer à Marseille. Il y eut alors, pour la Compagnie, plusieurs mois d'enthousiasme conquérant. Mais un deuil cruel la frappa bientôt. Victime de sa charité, l’évêque mourut le 23 mai

4 La vie de M. le chevalier de la Coste, par le sieur de Ruffi, Aix, 1659), p. 105 à 112.

? Annales, p. 44 b (B.-F. 84).

8 La vie du révérendissime Jean-Baptiste Gaull, de la congrégation de l’Oraloire, évêque de Marseille, par un prétre de la même congrégalion (Le P. J.-F. Senault), p. 91, 92. Nous savons les noms de plusieurs membres de la Compagnie de Marseille. Ce sont d’abord Henri Arnaud, trésorier général de France, Pierre de Bausset, seigneur de Roquefort et prévôt de l'église Majour, et Charles Molat, écuyer, qui, avec Gaspard de Simiane, furent nommés administrateurs de l'hôpital des forçats (Annales, p. 49, B.-F. 92). Ce sont ensuite, plus que probablement, de Ruffi, conseiller du roi, de Mostiès et Gilles, qui, avec Pierre de Bausset, furent les exécuteurs testamentaires de Gaspard de Simiane (La vie du chevalier de la Coste, p. 206).

1643 et en odeur de sainteté. M. de la Coste resta le vrai chef du « Saint-Sacrement » jusqu’à ce que lui-même fut emporté par la peste le 24 juillet 1649 t.

Il n'avait pas borné son activité à Aix et Marseille. Il est plus que vraisemblable qu'il avait fondé, en 1640, la Compagnie d’Arles et, en 1642, celle de Toulon. Ce qui est certain, c’est qu'il avait suscité, en 1641, celle de Toulouse. Il procura. dans cette ville, nous dit son biographe, l’ «établissement d’un corps composé d’un nombre considérable de personnes pieuses, qui à sa persuasion s’occupèrent tout de bon à toutes les œuvres de piété, en sorte qu'on s’étonna de voir dans peu de temps beaucoup de fruit que leur vertu produisait à la gloire de Dieu et au grand avantage du public?. »

Ce que le chevalier de la Coste avait été dans le Midi, le baron de Renty le fut dans le Nord. Ce « parfait confrère », qui, en une dizaine d'années, fut renouvelé onze fois dans la charge de supérieur par la Compagnie, était, lui aussi un infatigable fondateur de cités mystiques et invisibles au milieu des grandes cités impies. « Il n'y avait, dit son biographe, point d'entreprise qui regardàt l'honneur de Dieu et le bien du prochain dont il ne fût l’auteur ou le promoteur ou l'exécuteur, et bien souvent tout cela ensemble... Il avait des correspondances par

1 Ilest probable que Gaspard de la Coste est ce chevalier de Malte qui fut admis en 1633 dans la Compagnie en vertu d'une ‘exception à la règle (v. p. 38). Peut-être cette règle n'a-t-elle été établie que bien après cette date. Nous voyons ici, en effet, que les Compagnies de Provence ne semblent pas la soupçonner; celle de Marseille, d'après une indication en tète de ses statuts, fut « établie le 9 mars 4639, chez les Pères de l'Oratoire » (Bibl. de la ville de Marseille, manusc. 1186). Jean-Baptiste Gault était de l'Oratoire. C'est sans doute après cette date que fut prise la résolution d'exclure les réguliers: elle a l'air d'avoir été dirigée surtout contre les fils de Bérulle et de Condren, dont plusieurs étaient suspects d'accointances avec Port-Royal.

* La Vie du chevalier de la Coste, p. 499.

tout le royaume pour toutes les œuvres qui y étaient à faire. Il recevait de tous les côtés des dépèches pour avoir son avis sur les ‘difficultés qui se présentaient en l’établissement ou l'avancement des hôpitaux, des séminaires,

.des lieux de dévotion, des Compagnies de personnes vertueuses qui voulaient se joindre pour aller vaquer avec plus de soin à leur salut et à celui du prochain et pour ja conduite de toutes sortes de bonnes œuvres ! ».

Des Compagnies qu’il fonda, nous avons les noms de trois seulement. Sur l’une d’elles, nous ne savons presque rien, pas même la date de sa création : « Étant venu à Amiens où j'étais, dit le P. Saint-Jure.…., en moins de quinze jours il y a fait tant de choses et si grandes en la visite des hôpitaux, des prisons et des pauvres honteux, et en toute autre sorte d'actions de piété, qu’elles sont admirables. Il a dressé et établi en deux voyages qu’il a faits, tant par son exemple que par sa conversation et par ses avis, quantité de notables bourgeois en ces exercices de charité, qui les ont embrassés avec courage, et les ont depuis continués inviolablement avec beaucoup de fruit? ». C’est bien là, dans son vague étudié et sa fadeur conventionnelle, la description d'une Compagnie.

Pour deux autres filles du zèle de M. de Renty, nous sommes mieux informés. La succursale de Caen naquit en 1642. M. de Bernières-Louvigny, trésorier de France, et qui en était le chef incontesté, avait fait, d’une maison appartenant aux Ursulines, un ermitage dans lequel il s'était retiré. Bon nombre des confrères de la ville résolurent d'y vivre avec lui ou d'y faire tout au moins de dévotes retraites. On y vit le P. Eudes, récemment sorti de l’Oratoire, et qui rêvait pour sa propre congrégation le privilège de diriger tous les séminaires de France. On

4 La Vie de M. de Renty, par le P. Jean-Baptiste Saint-Jure, S. J. (1651}, p. 148. Le biographe avait été directeur de M. de Renty.

? La Vie de M, de Renty, p. 184.

3 Inventaire sommaire des archives déparlementales du Calvados, série D, t. I, p. 201-202, liasse 465. Recueil de plusieurs

vit Boudon, depuis grand-vicaire d’Evreux, les frères Dudouyt, M. de Mézy, major de la ville et château de Caen, M. Ango de Maizeretz, François de Laval-Montigny, depuis évêque de Québec.

C'était comme dans un couvent. Chacun y avait sa cellule. On se levait de grand matin et l’on avait en commun une heure d’oraison; puis l’on entendait la messe et, presque chaque jour, on communiait. L’on se réunissait, pour les repas, à des heures marquées. Le reste de la journée se partageait entre les exercices de la piété personnelle et les œuvres de charité. On s’occupait des pauvres honteux et des mendiants. On visitait les malades, soit à domicile, soit dans les hôpitaux. On faisait des catéchismes aux enfants délaissés. On espionnait les gens dont les mœurs inspiraient des soupçons, et souvent un chantage audacieux vengeait la vertu. On surveillait de très près les protestants !. On assurait une police sévère de l’Église. On notait les opinions des curés et les propos des prédicateurs, et l’on avisait aux moyens d’exterminer du diocèse toute pensée imprudente. Et ce zèle d’orthodoxie ne fut pas sans conséquence. Il amena les accidents qui tuèrent la Compagnie ?.

Peu de temps après avoir doté la basse Normandie d’un comité si actif, M. de Renty rendit le même service à la Bourgogne. Une épreuve cruelle fut, pour lui, l’occasion de ce nouveau travail. Sa mère, soit par dépit de le voir toujours occupé à des actions abjectes aux yeux du monde, soit sous la pression de mauvais conseils, avait émis soudain des prétentions extraordinaires sur les biens

actes produits contre les Eudistes : « Sans le secours d’une société puissante qui la protégeait, cette nouvelle congrégation aurait été détruite dès sa naissance ».

! Annales, p. 95 (B.-F.169) : « Le 5e d'avril (1657)... on proposa de travailler à ôter le prêche du faubourg de Caen ».

? Cf. Le P. de Rochemonteix. Les Jésuites et la Nouvelle-France, t. IT, p. 277, Gosselin, Vie de Me de Laval (Québec, 1890), p. 80, Mémoires sur la vie de Ms de Laval, premier évéque de Québec (Cologne, 1761), p. 4-8, le P. de Montigny, Vie du P. Eudes, (1826), p. 316, 317. V. plus loin, p. 347 et suiv.

que son père avait laissés. Il ne crut pas avoir le droit d'abandonner les intérêts légitimes de ses propres enfants. Il demanda à sa mère de choisir elle-même des arbitres dans leur cause ; puis il supplia les arbitres d'accorder à la requérante le plus qu'il serait possible et juste de faire. Mais la marquise douairière ne fut pas satisfaite de la sentence obtenue en de telles conditions et porta le procès devant le Parlement de Dijon. M. de Renty fut donc obligé de se rendre, en 1643, dans cette ville. Il en profita pour créer, autour du Saint-Sacrement de l’autel, une société d'hommes décidés à peiner, dans l’ombre, pour la gloire de Dieu t.

De cette société, nous ne savons rien, pour les dix premières années de son existence, sinon qu’elle travaillait avec énergie. En 1644, elle écrivit à Paris « que, par ses soins, on avait empêché la plupart des désordres du carnaval et qu’il était important de supprimer les abus et les débauches qui se font dans les villages aux fêtes des patrons de paroisse ? ». C’est tout ce qui nous est dit pour cette période. En 1653, la Compagnie de Dijon reçut l’homme qui allait être son vrai chef et faire d’elle une milice dont les impies sentiraient les efforts mystérieux et inquiétants. C'était Bernard Gonthier, prévôt de la Sainte-Chapelle et vicaire général de l’évêque de Langres. Il arrivait de Paris, où il s’était formé aux labeurs acharnés et secrets dans la congrégation du P. Bagot, dans l'intimité des mêmes hommes qui fortifiaient à cette heure les Compagnies de Caen et de Paris en leur infusant une nouvelle dose de l'esprit jésuite.

Il y avait, d’ailleurs, à Dijon, une confrérie de la Sainte- Vierge qui était l’analogue de la congrégation parisienne. Elle avait son siège au collège et était dirigée par les jésuites. Le premier président Bouchu, avec presque tous les membres du Parlement, les principaux ecclé-

1 La Vie de M. de Renty, p. 81, 126, 149, 167. Annales, p. 48 (B.-F. 90). Par humilité, il se faisait appeler baron de Renty, mais il avait le titre de marquis.

? Cf. Archives municipales de la ville de Dijon. B. 382.

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siastiques de la ville et des environs en étaient. C’est là, probablement, que se recrutaient, après avoir fait leurs preuves, les confrères du « Saint-Sacrement ». C'est là que Gonthier, en tout cas, prit son plus ardent etson plus ferme collaborateur, M. Jean Cœurderoy, trésorier aux bureaux des finances et qui, le 28 décembre 1655, fut nommé président aux requêtes du Palais. Parmi les autres associés, étaient le chevalier Elie Camus de Pont-Carré et l'abbé de Rochechouart-Chandenier. Leur correspondant naturel dans le comité de Paris était du Plessis- Montbard t.

Il est remarquable que, dès 1653, la municipalité dijonnaise se met à montrer un zèle qu'on ne lui connaissait guère auparavant. À de certains moments, en parcourant le sommaire de ses débats, on croit lire le résumé de procès-verbaux de l’invisible cabale. N'y-t-il là qu’une simple coïncidence avec le renouveau d’ambitions et de travail que provoqua, parmi les confrères, l’arrivée de Gonthier ? C’est assez difficile à croire, A partir de cette

1 Emile Rémy, M. Jean Cœurderoy, président aux requêtes du Parlement de Bourgogne (Dijon, 1896, in-8°), passim, en particulier p. 11. 16, 30, 90, 51, 52. En octobre 1659, dit d’Argenson, « M. du Plessis écrivit de Montbard qu'il y avait grande ouverture à l'établissement de l'hôpital de Sainte-Reine, et cet avis réveilla dans la Compagnie le dessein qu’on avait depuis longtemps de travailler à ce saint ouvrage... Le 5e d'août 1660, M. du Plessis-Monthard fit rapport à la Compagnie de l’heureux succès que Dieu avait donné à l'établissement de l'hôpital de Sainte- Reine en Bourgogne, pour lequel on fit de nouveau une contribution considérable. 11 en fut le principal promoteur et le premier directeur ; il l'a toujours bien soutenu pendant sa vie, et il a pris grand soin d'en faire vérifier les patentes et d'en faire observer les règlements que lui-même a dressés » (Annales, p. 109, 419; B.-F. 190, 204). Deux bourgeois de Paris, Jean Desnoyers, qui avait appartenu à la maison du maréchal de la Meilleraye, et Pierre Blondel, eurent, les premiers, en 1658, la pensée de fonder cet hôpital. Ils furent encouragés par Vincent de Paul. Ici encore, pour les historiens du xvrre siècle, le nom du saint remplace celui de la Compagnie. En Bourgogne, les collaborateurs de la Compagnie. dans cette œuvre, furent M. Cœurderoy père, son fils, le président aux requêtes, et leurs amis,en d’autres termes les confrères de Dijon. Voir la brochure de M. Rémy (p. 34-37), qui ne parle pas, d'ailleurs, du « Saint- Sacrement ».

date, le conseil de ville rappelle, chaque année, avec une édifiante régularité, les prescriptions contre la vente de la viande en carème. Bien à l'avance, il prend ses mesures contre les désordres du carnaval et interdit: masques et déguisements (9 janvier 1657, 12 février 1658, : etc.). Il tient la main à l'interdiction de tout travail les jours fériés (17 juillet 14657). Et les dénonciateurs, mis en appétit, fontconsciencieusement leur métier. 28 août1657 : «Amende contre Barthélemy Guienet pour avoir travaillé le jour de saint Barthélemy à des petits tonnelets »: Même peine pour le même motif contre Laurent Odiat. 4 septembre : renouvellement de ces défenses. 19 octobre : « Amende à Toussaint Cordelotte, charretier, pour avoir travaillé un jour férié au labourage ». Même peine le mème jour à Antoine Petit, maitre vinaigrier « pour avoir nettoyé de la navette le jour de saint Luc t ».

Le conseil est terrible contre les jureurs et blasphémateurs. Le 8 août 1656, il «ordonne à tous les habitants de ladite ville qui entendront lesdits blasphémateurs d’en avertir le procureur syndic, à peine d’être déclarés complices desdits blasphémateurs? ». En même temps, il s'applique, avec une persévérance jamais lassée, à réaliser un autre article du programme du « Saint-Sacrement »: la proscription du tabac ÿ. En 1662, le 4° septembre, à la suite d’une mort subite, il est ordonné à tous les hôteliers, cabaretiers et académistes, de ne point fournir de pipes aux personnes qui viennent chez eux; et, quelques jours après, le 18, cette ordonnance est étendue à tous les habitants qui ne doivent pas souffrir qu'on fume chez eux. Le 27 novembre 1665, l'assemblée réitère

1 Archives municipales de la ville de Dijon, B. 296, aux dates indiquées.

? Archives municipales de la ville de Dijon, B. 295.

# Annales, p.52 b (B.-F. 97) : « La Compagnie de Marseille souhaita fort d'empêcher l'usage du tabac en fumée dans les lieux publics, à cause des grands désordres qui arrivaient tous les jours dans ces lieux-là ».

* Archives municipales de la ville de Dijon, B. 301.

cette défense et décide que « sera présenté requête à la Cour pour la supplier de vouloir bien homologuer la présente délibération! ». En 1667, elle ajoute à l’amende, qui frappait une première contravention, l'expulsion en cas de récidive; un nommé Dumay est chassé de la ville, « prévenu de recevoir journellement chez lui des gens qui prenaient du tabac? », Et, d’année en année, cette petite persécution de la plante abhorrée continue pour la gloire de Dieu.

S'il y eut des confrères dont la vocation spéciale semblait de susciter partout, en l’organisant, l'effort catholique, il n’y en avait pas un qui, à l’occasion, ne se chargeàt de créer une Compagnie. Cet honneur échut, en 1655, à un homme de trop grand renom pour qu’on omette de relever cette œuvre de sa piété. Cette année-là, M. de Lamoignon, depuis premier président au Parlement de Paris, alors maître des requêtes, fut nommé pour aller présider les États de Bretagne. « Il eut, dit d’Argenson, des lettres pour entrer dans toutes les Compagnies des villes de cette province où il ferait quelque séjour, et il fut prié de travailler à l'établissement de celle de Vitré ®», où les Etats devaient se tenir. Lamoignon a laissé un journal, encore inédit, de ce voyage. Mais, se méfiant des indiscrets, prenant très au sérieux les intérêts de la Compagnie et les siens propres, il a soigneusement évité toute allusion à la pieuse cabale et n’a raconté aucune visite compromettante. Entre autres villes, il est allé à Rennes, à Pontorson, à Saint-Malo, à Vannes, à Saint- Nazaire, à Nantes... Nous savons qu'il y avait des comités

Archives municipales de la ville de Dijon, B. 304.

*? Archives municipales de la ville de Dijon, B. 306, 30 août et 21 octobre.

$ Annales, p. 83 b (B.-F. 150).

* Journal du voyage du sieur de Lamoignon en Bretagne pour la tenue des Etats et de son relour (manuscrits de la bibliothèque de Rouen, n° 2.032, p. 10 et suivantes). Le journal est précédé, dans ce recueil, de la commission et des instructions remises à Leo sis et suivi de quarante-quatre lettres de Lamoignon

ui-même.

à Rennes, à Nantes, et ailleurs. Mais le voyageur est trop occupé de noter les curiosités rencontrées pour nous dire où et en quelle société il s’est entretenu, à huis-clos, des moyens de « procurer tout le bien possible et d’écarter tout le mal possible ».

Naturellement, dans sa correspondance avec les ministres, Lamoignon est encore plus prudent. Profitant d’une commission royale pour inspecter des assemblées secrètes et en fonder une, il avait à se cacher surtout de la cour. A lire pourtant certaines de ces lettres, il n’est pas malaisé de deviner avec qui il a causé avant de les écrire. C’est ainsi que, le 16 juin, il mande au garde des sceaux des réclamations et des plaintes qui, partout, en province comme à Paris, étaient celles du « Saint-Sacrement » :

… Le séjour que j'ai fait à Rennes et la communication que j'ai eue avec messieurs du Parlement m'ont encore appris deux choses, dont j'ai cru, Monseigneur, devoir vous rendre compte.

La première est qu'il n’y a guère de villes de France où les blasphèmes soient si horribles et si ordinaires. Messieurs du Parlement ont donné des arrêts il y a quelques années pour réprimer ces désordres, mais plusieurs de ce corps m'ont témoigné que ce serait bien à propos de vous supplier d'y envoyer une déclaration semblable à la dernière qui a été vérifiée au Parlement de Paris sur ce sujet.

La seconde est un désordre extraordinairement plein de scandale qui se commet dans les prisons royales. Le geôlier de cette conciergerie paie tous les ans 4.000 francs au roi et croit par ce moyen avoir liberté de toutes choses pour se rembourser. Il commet des abus très grands à l'égard des galériens de la conduite desquels il est chargé. Il les laisse deux ans et plus sans les faire conduire, et l’on prétend qu'il leur rend la liberté à beaux deniers comptants, et qu’à la dernière conduite où il y en avait un grand nombre, il n’y eut que ceux qui ne purent lui donner dix pistoles, lesquels n’échappassent point de ses mains dès la première journée. De plus, il se commet toutes les ordures imaginables dans cette conciergerie, de sorte que cefte maison, qui est la maison du roi, est un lieu tout public de prostitution ; et ce désordre n’est pas seulement entre les prisonniers et prisonnières, mais encore à l'égard de ceux du dehors qui y vont comme le lieu le plus propre pour leurs débauches, où les femmes perdues viennent en liberté.

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