CHAPITRE VI
Les pauvres honteux. — Une création de Saint-Sulpice. — Dans les paroisses. — Un programme de charité. — Espionnage sacré. — Le comité de police spirituelle.
La Compagnie ne s’intéressait pas aux seuls mendiants. Elle était fort préoccupée du sort des «pauvres honteux.» D’Argenson n’explique point ce qu’elle entendait par là. Mais on peut s’en taire une idée par les règlements de sociétés que les confrères ont suscitées, inspirées et constamment dirigées. L'Ordre élabli dans la paroisse de Saint- Sulpice pour le soulagement des pauvres honteux! ne définit point ces termes. Il semble que chacun doive naturellement comprendre de quoi et de qui il s’agit: on vise les gens de toute condition qui, plutôt que de tendre la main, souffrent en silence et meurent souvent sans secours. C'est en 1658 que nous trouvons pour la première fois une définition formelle et qui est désormais admise par toutesles associations paroissiales de charité: «Le pauvre honteux est celui qui vit chrétiennement, qui ne peut gagner sa vie et qui a la honte sur le front pour ne l’oser point demander ? ». On est encore très loin de la concep-
1 À Paris, de l'imprimerie de François-le-Cointe, 1652, in-12e. Voir p. 35.
? Ordre à lenir pour la visile des pauvres honteux, page à la suite des Règlements de la Compagnie de charité de Saint. Germain-l'Auxerrois, Paris, 1698, in-12°,
tion qui, trente ans plus tard, deviendra courante dans les mêmes œuvres : « L'on réputera pauvre honteux, dit un règlement de 1685, ceux qui ont eu des charges ou emplois honnètes, ou qui tiendront actuellement boutique en qualité de marchands ou artisans de quelque corps de métier, et ceux qui peuvent raisonnablement avoir honte de demander publiquement leurs besoins à cause de leur profession ou de leur naissance t. »
! Règlement de la Compagnie de charilé de la paroisse Saint- Louis-en-l'Isle, art. 10. — Au début de la seconde moitié du xvire siècle, les sociétés paroissiales de charité ne déterminent point « le pauvre honteux » d’après la condition sociale. On voit cependant que, tout en distribuant leurs secours sans distinction de classes, elles songent surtout aux indigents de la bourgeoisie. C’est ainsi qu'elles recommandent de procurer aux assistés les moyens de gagner leur vie dans leur métier et, pour cela, de leur acheter des choses en nature, comme de la soie, du cuir, de la laine et autres produits semblables (Règlements de la Compagnie de charité de la paroisse Saint-Paul, 1655, art. 21). Elles insistent sur la discrétion à observer vis-à-vis des voisins, peut-être malveillants, de ces protégés : « Il y a, dit le même document (p. 24), de pauvres artisans qui n'oseraient témoigner leurs besoins, de peur qu'on ne voulût plus rien leur confier, si 02 1es connaissait pauvres, ce qui les ruinerait totalement. » On a donc en vue, non pas des ouvriers qui s’engagent chez des patrons, mais des gens qui travaillent chez eux et pour leur propre compte. Avec le temps, cette préoccupation devient plus visible : «Entre les pauvres honteux et valides, les marchands et artisans, maîtres de leurs métiers, mariès ou veufs, seront toujours les premiers et les véritables objets de la Compagnie, et pour lesquels particulièrement les billets seront donnés et les assistances distribuées » (Règlements de la Compagnie employée au secours el au rélablissement des pauvres familles honteuses de la paroisse Saint-Eustache, 1670, p. 24). On distingue un motif curieux de cette pratique : « Les compagnons de métier étant obligés de travailler chez les maîtres, et leurs ouvrages étant sujets à des saisies qui causeraient la perte de ce qui leur serait donné, et les frais des maïitrises et des apprentissages étant trop grands, et l'utilité de ce secours trop incertaine pour pouvoir être entrepris par la Compagnie, aucuns billets ne seront donnés pour les compagnons, ni fait aucune assistance pour les faire passer maîtres, ni pour mettre personne en apprentissage » (Jbid, p. 25). Enfin c'est toute une doctrine sociale qui arrive à s'exprimer : « L'assemblée n’assistera pas ordinairement les compagnons des arts et métiers, afin de les obliger à travailler chez les maïtres et que le public soit servi » (Règlement de la Compagnie des pauvres honteux de la paroisse Saint-Gervais, 1100, art. 16). Cette évolution a été plus ou moins rapide dans les différentes sociétés. Celle de Saint-
Au commencement de chaque séance, ceux des confrères qui croyaient avoir découvert une misère digne de pitié l’inscrivaient Sur un billet et déposaient ce billet dans un coffret. A la séance suivante, d’autres confrères faisaient rapport sur le cas signalé, et la société décidait si l’assistance serait donnée et dans quelle mesure. Elle n'hésitait pas dès qu’elle y voyait un intérêt spirituel et qu'un don fait à propos pouvait hâter la conversion d'un hérétique, fortifier les convictions d’un nouveau catholique, mettre une fille hors de danger. Elle intervenait encore, s’il s’agissait « de finir une bonne œuvre, comme de rétablir un ménage, de renvoyer en son pays une personne qui avait moyen d’y subsister, mettre en apprentissage des enfants de famille ou des orphelins lorsqu'il y avait quelque raison de péril ou d’abandon ». Son but était beaucoup moins de calmer une souffrance que d'empêcher une chute ou de favoriser un relèvement. L’aumône pure et simple ne pouvait être accordée qu’en cas d’extrème nécessité, pour un malade dépourvu de tout secours, pour une famille qui venait d'arriver à Paris et que personne ne connaissait, pour un étranger sans aucune relation.
En dehors de ces conditions, le supérieur s’abstenait de lire à la Compagnie les billets déposés dans le coffret. Il
Paul reproduit, en 1684, ses statuts de 1655 ; de même, celle de Saint-Séverin, en 1703, imprime encore la définition primitive du pauvre honteux. Mais avant le milieu du xvire siècle, cette évolution est terminée. La société de Saint-Germain-l'Auxerrois corrige, en 1737, ce qu'elle écrivait en 1658 : « L'objet principal de la Compagnie est d'assister les véritables pauvres honteux, marchands, artisans, chefs de famille honnêtes; néanmoins, lorsque la Providence enverra des aumônes plus abondantes, on en donnera encore à ceux qui sont d’une condition inférieure et qui le méritent » (p. 18). M. Léon Cahen a publié, dans la Revue d'Histoire moderne et contemporaine (mai-juin 1900), une étude documentée sur les Idées charilables, à Paris, au XVIR siècle, d'après les règlements des compagnies paroissiales. Mais il n'a connu que les règlements qui sont à la Bibliothèque nationale, et il y en a de plus anciens à l’Arsenal. De plus, il n'a pas bien vu le rapport de ces sociétés avec la Compagnie du Saint-Sacrement.
1 Annales, p. 149 db (B.-F. 25%.
en prenait connaissance avant la réunion et éliminait, sans explication, ceux qui n'étaient point conformes au règlement. Si donc un confrère tenait à signaler un cas en dehors des catégories admises, il devait l’inscrire sur une feuille de papier et mettre celle-ci sur le bout de la table. Avant de se séparer, les confrères avaient coutume de jeter un regard sur ces propositions individuelles ; il n’était pas rare que l’un d’entre eux se chargeât de l’affaire, mais comme particulier, et non pas au nom de la Compagnie {.
Cette assistance régulière des « pauvres honteux » absorbait beaucoup de temps et d'argent. Les billets étaient très nombreux, et les enquêtes en devenaient très difficiles. Par suite les secours distribués ne l’étaient pas toujours selon l'esprit véritable de la Compagnie ; et le « coffret des charités » menagçait de s’épuiser très vite. Le 26 septembre 1632, on dut arrêter « de ne recevoir aucune proposition d’aumônes nouvelles sans savoir si le coffret était quitte? » ; et cette décision fut souvent renouvelée. Cu résolut même que tout supérieur, au moment de son élection, commencerait par examiner l’état des finances communes et écarterait toute demande jusqu'à la complète libération des anciennes dettes ÿ. Ce n'était là, pourtant, que le moindre inconvénient d’une pratique si charitable, Le plus grand était qu’elle empéchait la Compagnie de vaquer, selon son programme, « à des œuvres plus générales, plus abandonnées, plus importantes pour la gloire de Dieu * ». Elle laissait aussi subsister une organisation rivale. Pourquoi ne créerait-on pas une institution que l’on dirigerait secrètement et qui accomplirait, au grand jour, mais sans connaître la Compagnie, le bien conçu par la Compagnie ?
Annales, p. 160 b (B.-F. 274).
? Annales, p. 16 (B.-F. 35).
$ Annales, p. 159 (B.-F. 272).
* Annales, p. 71 b (B.-F. 129).