‹ La composition de Salammbô d'après la correspondance de FlaubertChapitre 3 sur 10 · AH · texte numérisé non relu

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« Maury (1), bibliothécaire de l’Institut, lequel tient « à ma disposition un mémoire sur l’Orichalque de « Rossignol » (2). Il s'adresse aussi à son camarade d'enfance, son intime ami, Louis Bouïlhet, qui venait de publier l’année précédente, en 1856, le conte romain de Melænis. L'ouvrage, dont Théophile Gautier se plut à parler dans son Rapport de 1867, avait eu un vif succès. « Bouilhet était un poète dans la | forte acception du mot. Sa passion l’entraînait vers l’école romantique, tandis que son instruction était essentiellement classique. C'est l’humaniste le plus fort que j’aie conny », dit M. Maxime du Camp. « Les belles-lettres grecques et latines ne lui avaient rien caché de leur grandeur. Melænis, qui date de sa vingt-sixième année, est un chef-d'œuve qui seul suffirait à glorifier sa mémoire » (3). À son ami Bouilhet, Flaubert déclare nettement qu’il va en finir

(1) Alfred Maury (aujourd'hui remplacé à l’Académie des Inscriptions par le directeur de l'Ecole d'Athènes, M. Homolle) était sous-bibliothécaire de l’Institut depuis 1844 ; il devait remplacer en 1862 Guigniaut dans la chaire d'histoire et de morale au Collège de France. Les trois volumes de sa Religion de la Grèce antique, publiés de 1857 à 1860, serviront à Flaubert.

(2) Rossignol (aujourd'hui remplacé par M. Louis Havet), appartenait à l'Académie des Inscriptions depuis 1853 ; il professait la Langue et la Littérature grecques au Collège de France depuis 1855. Son Orichalque datait de 1852 ; il devait donner en 1861 ses Métaux dans l'antiquité.

(3) Maxime du Camp, Th. Gautier, dans la collection Les grands écriv. fr., Paris, Hachette, 1890, p. 72 sq.

« avec ces satanées notes ! J’ai encore trois volumes

« à lire, et puis c’est tout. Je n’apprends plus rien

« du tout ». |

Mais ses lectures ne sont pas terminées, comme il veut bien le croire. Plus de repos désormais. « Ma table est tellement encombrée de livres que « je m'y perds. Je les expédie rapidement, mais il faut que je me livre, par l'induction, à un « travail archéologique formidable. Je suis en train « de lire un mémoire de 400 pages in-quarto sur le « Cyprès pyramidal, parce qu’il y avait des cyprès « dans la cour du temple d’Astarté. Cela peut vous « donner, dit-il à Duplan, idée du reste ». — A son tour, c’est Feydeau qui est mis au courant de ce que Flaubert nomme un « formidable » dépouillement de livres. « Je laboure la Bible de Cahen, les « Origines d’Isidore, Selden et Braunius : voilà ! J’ai « bientôt lu tout ce qui se rapporte à mon sujet de « près ou de loin ».

A mesure qu’il le médite avec plus de soin, il devient très exigeant. Nous le voyons retourner à Eugène Crépet un volume de l’Encyclopédie Catholique dans lequel il juge qu'il n’a rien trouvé. « Cela est pris partout et trop élémentaire. J’en sais, « Dieu merci, plus long ; ce qui n’est pas dire que « j'en sache beaucoup. Si vous découvriez autre « chose comme gravures, dessins, etc. envoyez-les « moi; si vous connaissez aussi quelque bouquin « spécial sur les mercenaires, faites m'en part ». Tout

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ce travail de préparation l’agace, il n’y a plus à en douter. Un Jour il déclare qu'il en a fini avec ses notes. Une autre fois, il avoue que l’archéologie de son livre sera « probable... Je donnerais la demi- « rame de notes que J'ai écrites, et les quatre-vingt- « dix-huit volumes que j'ai lus, pour être, pendant « trois secondes seulement, émotionné réellement « par la passion de mes héros. Au livre de Cahen, je « préfère cette vieille Vulgale à cause du latin: « comme ça ronfle » !

Mais dès qu’il prend la plume, ce sont des scrupules d’érudit qui le ressaisissent. Le supplice des lectures savantes recommence. C’est ce que prouve une lettre à Feydeau, où de telles angoisses ne se dissimulent même pas... «J’accumule notes sur notes, « livres sur livres, car je ne me sens pas en train. Je « suis perdu dans Pline que je relis, pour la seconde « fois de ma vie, d’un bout à l’autre. J’ai encore « diverses recherches à faire dans Athénée et dans « Xénophon. De plus cinq à six mémoires dans « l’Académie des Inscriptions. Et puis, ma foi, Je « crois que ce sera tout ». Tout cela est confirmé dans un billet à Duplan, où il s’avoue « présente- « ment échiné par des lectures puniques. Je viens de « m'ingurgiter de suite les dix-sept chants de Silius « Italicus, pour y découvrir quelques traits de « mœurs. Ouf! »

Ce n’est pas seulement l’archéologie qui l’intéresse, et même jusqu’à le fatiguer. « J’étudie maintenant

« l’art militaire, écrit-il à Duplan. Je me livre aux « délices de la contrescarpe et du cavalier. Je pioche « les balistes et les catapultes. Je crois enfin pouvoir « tirer des effets neufs du tourlourou antique ». Il semble que Feydeau l’ait alors accusé de ne rien connaître en botanique. « Ignorance crasse » ! réplique-t-il. « Je te f..... une flore tunisienne et méditer- « ranéenne très exacte. Mais il faut auparavant « l’apprendre. Sache d’ailleurs que j'ai eu un prix « en botanique ». Plus tard, il déclare que pour ce qui est de la botanique, il s’en moque complètenent. « J’ai vu de mes propres yeux toutes les « plantes et tous les arbres dont j'ai besoin. Et puis « cela importe fort peu ».

A la botanique il joint un peu de chimie. «J'écris, pour koh’heul, antimoine ; je vous épargne sulfure : ingrat ! — Je dis lauwsonia au lieu de henneh; j’ai même eu la complaisance d'écrire lausonia par un U (ce qui est une faute), et de ne pas ajouter inermis (ce qui eût été plus précis) » (Lettre à Sainte-Beuve). —(On écrit molobathre ou malobathre ou malabathre très bien,ne vous en déplaise»{Lettre à M. Froehner).

Archéologie, art militaire, botanique, érudition : tel est alors le programme des études que Flaubert, dès cette date, fait à Croisset. Tout cela ne lui donne pas la tranquillité de l’esprit. Même avant d’avoir écrit définitivement un chapitre, füt-ce même un simple alinéa, il prévoit les critiques. Un jour il déclare à Crépet, en termes fort précis, qu’on ne pourra pas

« lui prouver qu'il a dit des absurdités ». Le lendemain il avoue à Feydeau qu’il est « un peu remonté, « à la surface du moins. Car au fond je suis bougre- « ment 2nquiet. Plus je vais, plus je deviens poltron. « Je n'ose plus ». Et le surlendemain il ne lui dissimule pas qu'il se sent « malade par suite de peur. « Toutes sortes d’angoisses m’emplissent... Pourvu « qu’on ne puisse pas me prouver que j'ai dit des « absurdités : c’est tout ce que je demande ».

Sous l’entassement de ces notes archéologiques, le pauvre sujet a presque disparu. Il n’est pas encore question de Salammbô. C’est Carthage, Carthage prise en général, qui fascine Flaubert. Il avoue à Duplan qu'il ne tient pas encore le cadre de son roman. « Le « paysage est encore bien vague: je ne sens pas « encore le côté religieux. La psychologie se cuit « tout doucement, mais c’est une lourde machine à « monter. Je me suis jeté là dans une besogne bou- « grement difficile. Je ne sais quand j'aurai fini, ni « même quand je commencerai... Je tiens cepen- « dant à Carthage. Et coûte que coûte, j'écrirai cette « truculente facétie ».

Ce qu'il sait le mieux, c’est qu'il se gardera bien de la rédiger selon certains dogmes littéraires d’alors. Nous l’apprenons aux dépens d’un illustre peintre de qui l’on a parfois apprécié la poésie rêveuse et Île coloris animé. « Il y a toute une école de peinture, « qui, à force d’aimer Pompéi, en est arrivée à faire « plus rococo que Girodet ».

Le tout est d'entreprendre le roman. « Dès le commencement d’août », écrit-il en 1857 à son ami / Duplan, « je me mets à Carthage; j'ai bientôt tout « lu. On ne pourra pas, je crois, me prouver que « J'ai dit, en fait d'archéologie, des sottises : c’est « déjà beaucoup ». Aïlleurs il lui dépeint exactement ce que M. Brunetière a appelé l'effort stérile d’un grand talent qui se fourvoie. Flaubert déclare qu'il voudrait bien «commencer avant un mois ou deux»; à Feydeau, qu'il entamera « probablement Curthage dans un mois »; et dans une autre lettre, qu’il va « s’y mettre cette semaine : il faut bien se résigner « à écrire. Tout est là : oser ! Ce qui n’empêéche pas « que ce roman ne soit la preuve d’un toupet exor- « bitant. Et puis, comme le sujet est très beau, je « m’en méfie énormément,vu que l’on rate générale- « ment les beaux sujets. Ce mot d’ailleurs ne veut « rien dire : tout dépend de l’exécution. L'histoire « d’un pou peut être plus belle que celle d’Alexan- « dre ».

L'automne avance. Feydeau s’impatiente. Il a demandé communication des premières pages qui seront écrites sur Carthage. « Je ne te montrerai « rien avant que la dernière ligne n’en soit écrite, « parce que J'ai bien assez de mes doutes sans avoir « par-dessus ceux que tu me donnerais. Tes obser- « vations me feraient perdre la boule ».

Que penseront les archéologues de profession, de la phrase suivante, où se révèle l’un des plus étran-

ges désirs du grand romancier ? « Je paieraïs je ne « sais quoi pour avoir, écrit-il à Crépet, la reproduc- « tion d’une simple mosaïque réellement punique. Je « crois néanmoins être arrivé à des probabilités ».

L'hiver de 1857-1858 diffère assez peu de l’été et de l’a utomne occupés à tout ce travail préliminaire. Le & novembre, Mlle Leroyer de Chantepie est expressément informée que Flaubert a commencé « un « roman antique, il y a deux mois. Je viens de finir « le premier chapitre. Je n’y trouve rien de bon. Je « me désespère là-dessus jour et nuit ». Voilà bien le cri de forçat dont parle M. Bourget. Avec les soirées d'hiver, l’archéologue de Croisset a peu changé d'avis sur l’œuvre entreprise. La besogne ne lui plaît guère. Ce n’est plus l’époque où il avouait à Feydeau que,depuis six semaines, il reculait «comme un lâche devant Carthage ». A Duplan il écrit qu’il est « dans Carthage. Je vais tâcher de m’y enfoncer « le plus possible. Ce sera plus amusant et plus « compréhensible que Saint-Antoine ».

Saint-Antoine », on le sait, ne paraîtra que dix-sept ans plus tard, en 1874. En novembre 1872,

George Sand demande à Flaubert si ce livre « sujet immense, va déployer ses ailes sur l’univers entier ». En 1873, elle lui dit qu’il eût fallu l'entendre lire en Auvergne, dans de beaux endroits et « des combinaisons volcaniques bizarres ». Dès 1857, Flaubert y songeait de loin en loin : il a mis près de dix-sept ans à l’achever. Sa Carthage lui semble un peu plus (amusante et compréhensible » que sa Tentation ; mais cela ne l’empêche pas de confier ce qui lui reste de peines et d’inquiétudes à Mile Leroyer. Le 12 décembre il lui écrit que ce qu’il a entrepris, «c’est un maudit travail. Je n’y « vois que du feu. Je sens que je suis dans le faux, « et que mes personnages n’ont pas dû parler comme « cela, Ce n’est pas une petite ambition que de vou- « loir entrer dans le cœur des hommes qui vivaient Q il y a plus de 2000 ans ».

Pie,

Au commencement de 1858 Flaubert a momentanément quitté Croisset. HE est rentré à Paris. C’est de là qu'il envoie à Mile Leroyer, sous la date du 23 janvier , la lettre suivante. « Le livre que j'écris

« maintenant, sera tellement loin des mœurs mo:- « dernes qu'aucune ressemblance entre mes héros « et les lecteurs n'étant possible, il intéressera fort « peu. Ce sera de l’art pur. Les gens du métier qui « connaissent mes intentions, sont effrayés de la « tentative ». Nous n’en savons pas plus long sur l'emploi de cet hiver de 1857-1858 où le grand écrivain préparait l’un de ses chefs-d’œuvre. C’est de eette période, où il voyait peu clair dans son travail, qu’il dira plus tard, dans une lettre adressée le 16 janvier 1859 à Madame Schlésinger, que le temps s’en est « passé dans les hésitations, tourments et

« dérangements infinis ». Alors il forme un projet

auquel il s'attache : voir l’Afrique. Il y avait déjà songé vaguement. Une de ses lettres à Bouilhet, datée d’avril 1851, montre que, revenant d'Egypte, de Turquie et de Grèce, il avait lu à Naples un livre qui lui avait donné une singulière envie « d’aller au « Soudan,avec les Touaregs qui ont toujours la figure « voilée comme les femmes, pour voir la chasse aux « nègres et aux éléphants. Je rêve », écrivait-il de Rome à son ami, « bayadères, danses frénétiques et « tous les tintamarres de la couleur ».

Flaubert ne pouvait connaître alors que le Voyage à Tombouctou de René Caillié, publié à Paris en 1830; les Reisen und Entdeckungen de Heinrich Barth, qui pénétra à Tombouctou en 1853, lui ont peut-être passé sous les yeux, dans Ja traduction française

publiée à Bruxelles en 1860-1861, par conséquent au moins dix ans après cette lettre.

Flaubert a vite pris son parti. — « Vers la fin de mars, écrit-il à Mlle Leroyer, je retournerai au pays des dattes. J’en suis déjà tout heureux. Je vais de nouveau vivre à cheval et dormir sous la tente. Ce voyage du reste sera court. J’ai seulement besoin d’aller à Kef, à trente lieues de Tunis, et de me promener auxenvirons de Carthage dans un rayon d’une vingtaine de lieues pour connaitre à fond les paysages que je prétends décrire. Mon plan est fait et Je suis au tiers du second chapitre ». Ce

programme est du 23 janvier 1858 : Flaubert n’y apportera pas beaucoup de modifications. A Paris l’archéologie s’est de nouveau ressaisie de lui. [Il est tout satisfait des surprises qu’elle lui garde. « L’éru-

dition est chose rafraichissante, dit-il à sa correspondante. Combien je regrette souvent de n’être pas un savant, et comme j'envie ces calmes existences passées à étudier des pattes de mouche, des étoiles, des fleurs! Le roman sur Carthage a bien peu avancé; je vais l’interrompre, car les prépa-

« ratifs de mon voyage vont commencer. J’ai peur « d’avoir eu les yeux plus grands que le ventre ». Cette lettre du 47 mars indique bien, elle aussi, un vif désir de revoir des paysages de soleil. « Je pen- « serai à vous sur la plage d'Afrique ». Le souvenir de son beau voyage d'Orient luirevientà l'esprit; aux impressions d'Egypte, de Syrie et d’Asie Mineure, de Grèce et d'Italie, il brûle de joindre et de comparer celles d'Algérie et du Beylick tunisien. S'il est heureux de reprendre un instant la vie errante, un billet du 6 avril le montre : «Dans huit jours je serai « à Marseille, dans quinze à Constantine, et trois « jours après à Tunis ».

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