CHAPITRE III LE VOYAGE DE FLAUBERT EN AFRIQUE
> l’était l’époque où l'Afrique séduisait à la fois NCA les artistes et les savants. Eugène Fromentin, qui avait visité à plusieurs reprises et même habité l'Algérie, ne trouvait nullement téméraire — il le dit dans une préface écrite en 1874 — « de parler de l'Orient après tant d’auteurs grands ou charmants, et de devenir quelqu'un ». Il venait de publier en 1856 son Eté dans le Sahara, où il avait décrit les pays de Medeah à El-Aghouat, ainsi que Aïn-Madhy et Tadjemout (voyage de mai à juillet 1853); il achevait son Année dans le Sahel, qui va paraître en 1858. On trouvait déjà un musée archéologique à Alger, dans les salles du bas d’une jolie maison mauresque de la rue « des Lotophages » ; un autre à Cherchell : un troisième à Constantine, où une société savante avait été fondée depuis quelques années. Elève consul à Tunis, Charles Tissot avait déjà pénétré jusqu'à Tôzeur, visité la Khoumirie
alors inexplorée, noué ses premières relations avec Renan et Renier, poussé jusqu’à Constantine, et collaboré au premier numéro de la Revue africaine. Il venait en 1857 de retourner dans le Belad-el- Djerid, « la plaine de la palme », de traverser les sables mouvants du Chott, — tout ce pays auquel M. le Comte du Paty de Clam, contrôleur civil suppléant à Tôzeur, a dernièrement consacré une curieuse étude ({).
Flaubert ne va pas directement à la Goulette. Il gagne d’abord Alger, à ce qu’il semble : la Petite- Kabylie venait d’être à peine soumise en 1851, le Djurjura était calme depuis 1854, la Grande-Kabylie luttait encore contre le gouverneur-général, le général d’Hautpoul. Nous trouvons Flaubert, avec sa curiosité d'artiste et son imagination d’archéologue, à Constantine, qui l’émerveille à juste titre. «I ya « un ravin démesuré qui entoure le pays de Jugur- « tha. C’est une chose formidable et qui donne le « vertige. Je me suis promené au-dessus à pied, « dedans à cheval. Desgypaètes tournoyaient dansle « ciel ». Tissot, qui était venu à Constantine un peu avantFlaubert,avait passé,en compagnie d’un savant professeur d’arabe, « de bien bonnes heures à deviser, au fond des vallées du Rummel, l'antique Ampsaga, d’épigraphie, de littérature, de mille choses
A) Voir le 3”*° fascicule de 1893 du Bulletin de géographie historique et descriptive du Comité des Travaux historiques et scientifiques.
enfin » (1). Eugène Fromentin, dix ans auparavant, avait admiré le Coudiat-Aty, le chemin de Biskra qui conduit vers le désert, « et ces longs convois de gens, au visage marqué par un éternel coup de soleil, suivis de leurs chameaux chargés de dattes et de produits bizarres, drapés dans des burnouss dont les plis fangeux apportaient comme un reste de tiédeur » (2).
Après les gorges du Rummel et les cascades de Sidi Mecid, Philippeville retient, un instant, Flaubert qui rêvait de voir une mosaïque réellement carthaginoïse. Ce qu’il admire le plus,avant de s’embarquer, c’est, « dans un jardin tout plein de rosiers « en fleurs, sur le bord de la mer, une belle mosaïque « romaine représentant deux femmes, l’une assise « sur un cheval, et l’autre sur un monstre marin ». C'est un de ces pavements qui abondent dans l’Afrique romaine, un des sujets décoratifs dont les répliques et les variantes sont les plus nombreuses dans l’art romain, surtout en ce pays. [Il semble que les mosaïstes romains de là-bas aient particulièrement aimé les formes souples et les rapides replis des dieux et des déesses qui présidaient aux flots bleus des côtes africaines. Ces Néréides de Philippeville (3),
(1) Lettre citée par M. Salomon Reinach dans la préface du tome II de la Provinee romaine d'Afrique de Tissot.
(2) Un été dans le Sahara.
(3) Voir commandant Delamare, Exploration scientifique de l'Algérie, pl. 19 à 21; commandant Allotte de la Fuye, Mémoires
que Flaubert a tant admirées, ne sont pas les seules que l’on connaisse aujourd’hui ; lors de son passage à Alger,le romancier aurait pu voir la Néréide découverte à Aumale en 1851, envoyée au musée par le gouverneur général de l'Algérie, le maréchal Randon, en 1852, restaurée en 1854, et dont J'ai donné, dans ces dernières années, une reproduction. Flaubert a du moins trouvé quelque charme à ces antiquités. « Il faisait un silence exquis dans ce « jardin, et l’on n’entendait que le bruit de la mer. « Le jardinier, qui était un nègre, a répandu de « l’eau pour faire revivre les belles couleurs de la « mosaique ».
De Philippeville à la Goulette, il voyage par mer, sur l’Hermus, non pas sur un yacht de plaisance, comme son filleul, Guy de Maupassant, naviguera plus tard avec son Bel-Ami. Le 25 avril, « à minuit, « étant par le travers du cap Nègre et du cap Serrat « [latitude : 37010, longitude : 6050] » {1}, Flaubert compose pour Bouilhet, son « accoucheur », une de ses plus jolies lettres. C’est d'elle qu’un article de la Revue Bleue a pu dire, en 1891, que les pages en sont vibrantes ; qu’il y a une grande différence entre le premier voyage de l'écrivain en Orient et la visite qu’il va faire à Carthage. «Au
de la Société archéologique de Constantine, p. 209; Doublet, Musée d'Alger, Paris, Leroux, 1890, p. 51, pl. XVI.
(1) Ce sont deux des promontoires du pays des Moged, au N.-E. | de Tabarka, et bien avant Bizerte.
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promeneur nostalgique et attristé a succédé l'artiste épris de son œuvre », ajoutait l’auteur de l'article (Ursus). Voici ce morceau de Flaubert : « La nuit est belle. La mer plate comme un lac « d'huile. Cette vieille Tanit brille, la machine « souffle, le capitaine à côté de moi fume sur son « divan, le pont est encombré d’Arabes qui vont à la « Mecque... le rivage de la Tunisie que nous « côtoyons apparait dans la brume. Nous serons « demain matin à Tunis ; je ne vais pas me coucher « afin de posséder une belle nuit complète ». Flaubert a débarqué à la Goulette. Il veut visiter non seulement Carthage, Utique et Bizerte, mais encore Sousse, El-Djem, Sfax, puis le Kef, Dougga, enfin regagner Constantine par voie de terre. L'antiquité le fascine. On retrouve bien celui qui a écrit cette phrase, que M. Brunetière cite à propos des lettres à George Sand : «Je me souviens d’avoir eu des battements de cœur, d’avoir ressenti un plaisir violent en contemplant un mur de l'Acropole d'Athènes, un mur tout nu, celui qui est à gauche quand on regarde les Propylées ». L'une des Hirondelles, dans une pièce célèbre de Th, Gautier, dit
aussi Ce Que dans Athènes « Il fait bon sur le vieux rempart :
« Tous les ans j’y vais, et je niche « Aux métopes du Parthénon ; « Mon nid bouche, dans la corniche, « Le trou d’un boulet de canon ».
Mais Flaubert ne trouvera pas à Carthage de pareilles murailles. Quant au reste de son programme d’excursions, il n’y suffira pas, malgré son activité, lui dont M. Bourget aime à évoquer, dans ses Essais de psychologie contemporaine, « les longues moustaches, la forme des chapeaux, la coupe des pantalons à la hussarde, l’enflure de la voix, surtout, et l’ampleur des gestes ». Flaubert, à peine débarqué, ne perd pas son temps. « Je me couche tard », écrit-il dès le {er mai à Feydeau. Sa correspondance ne trahit pas une grande émotion en face du paysage — je ne dis point : des ruines — de Carthage. Rien qui fasse le pendant de ces lignes de Beulé, que M. Boissier rappelait dans un récent article de la Revue des Deux- Mondes. « Ni Rome ni Athènes », disait le célèbre explorateur de l’Acropole, « ni Constantinople n’ont rien qui surpasse la vue qu’on a de Byrsa; nulle part l'horizon n’est aussi grandiose; la richesse du sol africain s’unit à la poésie de la nature grecque et sicilienne ». Pas un seul mot du terrain donné depuis une quinzaine d'années par le bey à la France, où s'était élevé le temple d'Eschmoun puis d’Aesculapius, où se dressait depuis 1842 la chapelle consacrée à Saint-Louis.
En revanche Flaubert se plait à témoigner d’une grande activité. « Je me lève », écrit-il à Feydeau, « de grand matin. Je dors comme un caillou, je « mange comme un ogre, je bois comme une « éponge. La table d’hôte est bouleversée depuis
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« ma venue. Les gens qui ne me connaissent « pas, me prennent certainement pour un commis « voyageur ». Avec un appétit aussi soutenu, il ne ménage pas son travail et se sent d'humeur à aller loin en Tunisie. «Je pars dans deux heures pour « Utique où je resterai deux jours. Après quoi,j'irai « m'’installer pendant trois jours à Carthage même » — (cette lettre en est datée) — « où il y a beaucoup « à voir, quoi qu'on dise. Ma troisième course sera « pour El-Jem, Sous et Sfax; expédition de huit « jours. La quatrième pour Khef ».
Huit jours après, la besogne a marché : il écrit à Feydeau, et cette fois de Tunis même, qu'il est resté quotidiennement entre huit et quatorze heures à cheval. Flaubert a déjà visité les ruines d’Utique. « J'ai, l’autre jour, en y allant, couché dans un douar « de Bédouins, entre deux murs faits en bouse de « vache, au milieu des chiens et de la volaille. J'ai « entendu toute la nuit les chacals hurler. Le matin « J'ai été à la chasse aux scorpions avec un gentle- « man adonné à ce genre de sport. J’ai tué à coups « de fouet un serpent, long d’un mètre environ, qui « s’enroulait aux jambes de mon cheval ». Malgré la saleté des gourbis, la volaille, les serpents, les scorpions, les chacals et les chiens, il informe Feydeau que le jour même il part, « le soir, à cinq heures, « pour Bizerte, en caravane et à mulet ».
Tout charme Flaubert dans la Régence, la sécurité d’abord, la beauté du paysage tunisien, les fêtes
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