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populaires. « [Il n’y a rien à craindre dans la Tunisie. « Ce qu’il y a de pire comme habitants, se trouve « aux portes de la ville. Il ne fait pas bon y rôder le « soir. Maïs je crois que les Européens résidant ici « sont d’une couardise pommée. J’ai pour cette raïi- « son renvoyé mon drogman qui tremblait à chaque « buisson; ce qui ne l’empéchait pas de me filouter « à chaque pas.Son successeur est,à partir d’aujour- « d’hui, un nègre hideux ». De ce pays qu'il juge si sûr pour le touriste, il fait, en quelques mots, une description des plus pittoresques. « Le ciel est splen- « dide. Le lac de Tunisest couvert le soiret le matin « par des bandes de flamants qui, lorsqu'ils s’envo- « lent, ressemblent à quantité de petits nuages roses « et noirs » (4). Voilà pour le lac : voici pour les quartiers arabes de la ville.«Je passe mes soirs dans « des cabarets maures à entendre chanter des Juifs, « et à voir les obscénités de Karageuss ».
(1) Elisée Reclus compare ces bandes de flamants « bleus et roses, vues de loin, à des soldats en uniformes éclatants» (Géographie universelle, XI p. 187), image à peu près empruntée à ce que Buffon avait dit sur «le flammant, ou phénicoptère,oiseau à l’aile de flammes ».
Au milieu de toutes ces distractions, Flaubert se sent la bourse un peu dégarnie,et il confie à Feydeau que, pour la côte Est, « hélas! il n’a ni le temps ni « l’argent. Il fait cher voyager dans la Tunisie, à « cause des chevaux et des escortes».Ilne verra donc rien de ce qu’il avait projeté d’aller visiter là-bas, ni E)-Djem et l’amphithéâtre romain dela vieille Thysdrus,le mieux conservé, que l’on connaisse, l’un des plus vastes «colisées», plusgrand que celuide Nîmes, — niSfax, la deuxième ville de la Régence par sa population, — ni Sousse, le port de Kairouan, l'antique Hadrumète où il fera éleverle jeuneHannibal parIddibal « sur un rivage peuplé de tortues, avec des palmiers sur la dune». À quoi va doncse réduire le plan primitif? Il est probable que je m’eniraid”’ici à Constantine « par terre. Cela est faisable avec deux cavaliers du « Bey(1}. Arrivé sur la frontière, quatre jours d'ici, « le commandant de Souk’ara {sic) me donnera des « hommes qui me mèéneront à Constantine... de « cette façon j'aurai vu tous les pays dont j'ai à par- « ler dans mon bouquin ». Ce qui l’attirait dans la
(1) Le bey était alors Mohammed, frère aîné de Mohammed-es- Sadok qui ne règnera qu’à la fin de Septembre 1859,
vallée de la Medjerdah, c'était l’occasion de visiter le Keîf, l’ancienne Sicca Veneria dont les Arabes ont longtemps rendu le nom latin par la forme Chiqbenâriya ou Chaqbäâriya ; et même Chok-ben-Nâhi (épine de feu). Il projetait d’y placer l’un des chapitres de son livre. Il voulait aussi voir le temple romain de Dougga qu'il prenait, semble-t-il, pour un monument punique |
Le 20 mai il prévient Duplan qu’il part le surlendemain et qu'il a dû, malgré tout ce qu’il a dit sur la tranquillité du Beylick, prendre des mesures de précaution qui éblouissent ses yeux. « Je m'en « retourne en Algérie par terre, ce qui est un voyage « que peu d’Européens ont exécuté ». Mais c’est à Feydeau surtout qu’il dépeint son attirail de voyage; et ici nous retrouvons bien le « géant à longues moustaches de Gaulois, qui s’exaltait sur une phrase, la face congestionnée, les bras au ciel », tel que l’a décrit M. Paul Bourget dans ses Etudes et Portraits, ou l’homme à la stature athlétique, et que M. Brunetière compare au curé Bournisien de Madame Bovary. M. Bourget, dans ses Essais de psychologie contemporaine, laisse entendre qu'il y avait en Flaubert « l’obscur atavisme des Normands de sa province, et dans ses veines quelques gouttes de ce sang des anciens pirates en qui semblaient avoir passé l’inquiétude, la sauvagerie et la puissance de leur cruel
Océan ». Ecoutons plutôt ce qu'écrit le voyageur, et
si ce n’est pas déjà une phrase de Tartarin. « Je pars
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« armé jusqu'à la gueule », dit Flaubert, « escorté « de trois solides gaillards. Que ne puis-je faire mon « entrée chez toi dans un tel équipage ! Quel chic! « Je m'en vais de Tunis avec une certaine tristesse, « étant de la nature des dromadaires qu’on ne peut « ni mettre en route ni arrêter... Je suis au milieu « des paquets à faire. La route est sûre, mais peu « fréquentée. Je vais traverser en plein le pays des « lions ; mais je désire peu en rencontrer, — de « près, du moins » (4). -
Je me rappelle un récit tout simple d’un voyage de Tunis au Kef, fait au xvire siècle par un commissaire des fontes de l'artillerie au port de Rochefort qui avait été chargé, en octobre 1744, « de visiter, « auprès du Quef, une mine de cuivre située dans les « états du Bey de Tunis » (2). Ce voyageur, Gabriel Dupont, a lui aussi marqué avec complaisance les dangers de cette route, « les bandes de Maures armés, « très redoutables dans ces contrées par leur nombre « et l’agilité de leurs chevaux », les lions et les tigres qui se gênent peu pour visiter les douars des Arabes «et dont le concert de cris très pénétrants
(1) Elisée Reclus (Géogr. univ., XI p. 185) signale encore des lions sur la frontière algérienne, surtout en Khoumirie ; « mais moins nombreux qu’à l’époque carthaginoise… où le long des routes se dressaient des gibets auxquels on crucifiait les félins ».
(2) Récit publié dans la Revue de l'Afrique Française, T° année, n° 50 à 52 (oct. nov. 1888).
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« durent pendant tous les repas », enfin, détail qui n'a cessé d’être vrai dans ces pays, « la quantité de « puces dont on est couvert de la tête aux pieds ».
Flaubert n’a visité que quelques-uns des endroits qu'il aurait tenu à connaître dans « ce monde barbare, oriental, molochiste ». L’un des derniers est le curieux village de Dougga, dont il dira plus tard à Sainte-Beuve qu’il a vu mieux que le plan du temple phénicien de l’ile de Gozzo, mieux que les médailles du duc de Luynes, mieux que ce que l’on savait alors sur le sanctuaire des Juifs à Jérusalem : « les « ruines du temple de Thugga que j'ai tu moi-même, « de mes yeux, et dont aucun voyageur ni anti- « quaire, que je sache, n’a parlé ». Flaubert s’est trompé. Le village arabe avait été visité déjà plus d’une fois, et les ruines de la ville antique dont il occupe l'emplacement, étaient connues grâce à divers voyageurs, dont les noms sont connus.
Flaubert croit qu’il a découvert les monuments de Dougga, où l’on reconnaît bien aujourd’hui des édifices antérieurs à la conquête romaine, mais où personne ne confond le femple avec une construction
punique. A-t-il voulu parler du Mausolée, qui permet aujourd’hui aux érudits de tracer sommairement l'historique et les origines de l’art punique ainsi que son évolution jusqu’à la conquête romaine ? Il semblerait plutôt qu'il ait mentionné le temple corinthien, construit sous le règne simultané de Marc- Aurèle et de Lucius Verus, et voué à Jupiter, Junon, Minerve. Le Mausolée punique méritait la visite de Flaubert ; non qu’il fût inconnu, puisqu'il avait été signalé dès le xvire siècle, par un renégat français, et que sa curieuse inscription bilingue avait été publiée notamment dans l’ouvrage de Gesenius qu'il a eu en mains (1).
Le Mausolée avait été démoli pierre par pierre, sur les ordres de sir Thomas Reade, alors consulgénéral d'Angleterre à Tunis ; l'inscription bilingue, en caractères libyques et puniques, acquise par le British Museum en 1852 à la vente de la collection privée de Reade. Les savants y voient, — ce sont les paroles de M. Saladin, — « le seul monument de physionomie franchement punique qui soit resté debout dans la Régence ». Flaubert a-t-il compris l'intérêt que présentent cet édifice ruiné, le chapi-
(1) Voici la traduction même de Gesenius :
Cippus Maolanii filii Iophi-schat filii regis Harb-schema filii Schoter-Aram principis filiis Aam fil lophi-schat filii regis Abd- Mokarti Schalgi filii Carsachal.
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teau du pilastre d’angle de son soubassement avec ses boutons et ses fleurs de lotus d’un styleégyptien, le chapiteau ionique des colonnes du premier étage, dont le sentiment semble assez grec, l’étage supérieur avec ses petits cavaliers, avec ses statues de femmes ailées d’une physionomie plutôt archaïque, avec ses bas-reliefs de quadriges dont le motif est tout classique ? Ce monument de Dougga, aujourd’hui rapporté à une époque à peu près contemporaine de la fin du vesiècle ou du commencement du vie, a-t-il beaucoup inspiré Flaubert ? J’ai beau lire Salammb6, je n’en trouve pas le moindre indice. Du moins nous ne supposerons point qu’il ait vraiment voulu parler du temple corinthien, pris pour des œuvres puniques les six colonnes du portique, le fronton et son bas-relief qui représente un personnage enlevé au ciel sur les ailes éployées d’un aigle (probablement l’apothéose de L. Vérus) ; enfin qu’il ait omis de voir — ce qui permet de dater ce beau monument — l'inscription latine de la frise et celle du linteau de la porte de la cella.