‹ La composition de Salammbô d'après la correspondance de FlaubertChapitre 6 sur 10 · AT · texte numérisé non relu

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Quant aux autres curiosités — et d’ailleurs de l’époque romaine — que Flaubert a pu voir de Tunis jusqu’à Constantine, il n’en a pas dit un mot dans sa Correspondance. Mais ce qu’il retient, ce sont les grands spectacles de la nature africaine ; il dira à Sainie-Beuve que ce n’est pas sa faute « si les orages « sont fréquents dans la Tuniserie (1) à la fin de « l'été : Châteaubriand n’a pas plus inventé les ora- « ges que les couchers de soleil ». Il a évoqué ses souvenirs de voyageur, quand il décrit le paysage de Carthage en hiver : « les minces tiges des papyrus se « balançaient doucement, les grenadiers en fleurs se « bombaient sur l’azur du ciel, la mer apparaissait « avec uneile au loin, à demi perdue dans la brume » — celui de Bizerte, protégée par un lac (2) comnruniquant avec la mer: « au milieu du lac immense une île toute noire et de forme pyramidale » (3), et

(1) «La Tunisie a été nommée ainsi pour la première fois en 1847 par M. Mac-Carthy » (Elisée Reclus, Géographie universelle, 1. XI, p. 285).

(2) C’est le Tindja Benzert, le lac de Bizerte, dont l’eau est salée.

(3) C'est la vasque (garaa) d'Eskhel, que domine une île formée d'un mont abrupt, haut de plus de 500" ; l’eau en est presque douce.

la campagne pleine de palmiers, d’oliviers, de myrtes et de platanes « avec de longues plaques jaunes, des caroubes comme des boutons de corail, des sycomores chargés de pampres, les jones où vivaient des alouettes huppées et des tortues », — celui des environs de Tunis, « rigoles dans des bois de palmiers, longues lignes :vertes d’oliviers, cactus aux larges feuilles où rampaient des caméléons, collines où flottaient des vapeurs roses, montagnes bleues ».

S’il n’a pas visité le défilé de la Hache, sur l’emplacement duquel je ne sais trop si les savants s’accordent aujourd’hui, Flaubert a retenu quelques noms de villages ou de montagnes de la vallée de la Medjerda qu’il a remontée à cheval. Il s’est rappelé les traits particuliers du paysage tunisien ; la montagne des Eaux-Chaudes où mon camarade Toutain fit, lorsque j'habitais Tunis, l’heureuse découverte d’un important sanctuaire, celui du Saturnus Balcaranensis ; la Lagune (la Sebkha el koursia) « où des places rondes, toutes blanches de sel, miroitent comme de gigantesques plats d’argent oubliés sous le rivage » ; le ciel de la banlieue tunisienne, « continuellement pur, et qui s'étale, plus lisse et froid à l’œil qu’une coupole de métal ».

Carthage ! Lui aussi dans la septième partie de son Itinéraire de Paris à Jérusalem, Châteaubriand avait parlé des ruines de Carthage, qu’il avait visitées durant le séjour de six semaines qu'il fit à Tunis, chez le consul de l’Empire français, Devoise, du 18

janvier au 9 mars 1807. Il a cherché à en faire le plan d’après Florus et Velléius Paterculus,Appien et Strabon,quelques ouvrages du xvmresiècle.Châteaubriand en a signalé le peu d'importance : « des cabanes de Maures, un ermitage musulman sur la pointe d’un cap avancé, des brebis paissant près de citernes et d’aqueducs » ; il en a comparé les vestiges à ceux de Sparte, « figuiers, caroubiers, oliviers, grandes angéliques, acanthes, et là-dessus des milliers de sansonnets réunis en bataillons et ressemblant à des nuages ». Comme Flaubert, il avait admiré les flamants du lac de Tunis : « les phénicoptères animent la grande flaque, d’ailleurs assez triste, et, quand ils volent à l'encontre du soleil, tendant le cou en avant et allongeant les pieds en arrière, ils ont l'air de flèches empennées avec des plumes couleur de rose ).

Enfin Flaubert rentre en Algérie. Il peut s’embarquer pour la France. Il renferme momentanément dans sa valise les auteurs qu’il avait emportés avec lui ; notamment Falbe et Dureau de la Malle, au sujet de qui il déclarera nettement à M. Froehner qu'il les a lus, « plus souvent que vous peut-être, et

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« sur les ruines de Carthage ». De même il s’opposera énergiquement à ce que son critique brille « en « voulant faire accroire aux badauds que je ne dis- « tingue pas la Cappadoce de l’Asie Mineure. Mais « je la connais, Monsieur ; je l’ai vue ; je m’y suis « promené ».

Flaubert traverse la Méditerranée, tout heureux d’avoir fait cette tournée en Tunisie. C’est avec assez d’ironie que plus tard il écrira à Guéroult, directeur de l’Opinion Nationale : « Puisque M. Froechner se « mêle de ma biographie (comme si je m'inquiétais « de la sienne) en affirmant par deux fois (il le sait!) « que j'ai été six ans à écrire Salammb, je lui avoue- « rai que je ne suis pas bien sûr, à présent, d’avoir « jamais été à Carthage ». Ses amis lui envièrent parfois ce beau voyage au pays du Soleil. Quelquesuns eurent l’idée de le recommencer avec lui.

« A présent que je ne suis plus une femme », lui écrit George Sand en octobre 1866, « si le bon Dieu était juste, je deviendrais un homme. J'aurais la force physique et je vous dirais : Allons donc faire un tour à Carthage ou ailieurs. Mais voilà, on marche à l’enfance ». Châteaubriand, que Flaubert raille parfois, n’était-il pas allé lui aussi à Carthage; et en outre à Sparte où il avait cueilli des lis bleus en souvenir d'Hélène, admiré les roseaux de l’Eurotas et des lauriers-roses, grands comme des arbres, décrit des collines teintes de pourpre, de violet et d’or pâle, — à Athènes où il avait bu de l’eau du Céphise,

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sous les oliviers jadis chantés par Sophocle, — et dans d’autres lieux autrefois illustres ?

Flaubert a restreint ses rêves. Faute de pousser jusque chez les Touaregs « à la figure voilée comme les femmes», devoircequ’ilappelait «lachasse aux nègres et aux éléphants », de se griser de danses de bayadères et de « tous les tintamarres de la couleur », il est allé à la Goulette, à Tunis, à Carthage, à Utique, et à Dougga, ce qui n’était point, il y a une quarantaine d'années, un voyage banal. Cependant, il semble qu’il n’ait pas emporté de l’Afrique une forte et durable impression. Nous ne trouvons rien, dans sa Correspondance, qui vaille la beauté de cette lettre que Tissot, alors consul à la Corogne, écrivait à son père et que M. Reinach a reproduite dans la préface de sa Province Romaine : « La terre est douce à notre pauvre chrysalide humaine, là-bas, sous ce ciel admirable, sous les orangers et les lentisques, sur ce sable doré que baïignent les flots bleus de la Méditerranée. Impossible d'oublier l'Afrique : le lotus y pousse toujours, quoique nos savants n’aient point eu la chance de le retrouver ; on le mange évidemment sans s’en douter ». Fromentin avait dit de méme, à la dernière page de son Eté dans le Sahara : (Il y a dans cette Afrique je ne sais quoi d’incomparable qui me la fait chérir. Je pense avec effroi qu’il faudra bientôt regagner le Nord ». Flaubert n’a rien écrit de tel, après ce voyage.

RP PRRRERERTE

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