CHAPITRE PAR CHAPITRE
laubert apparaît, dit M. Bourget dans ses Etudes
@ et Portraits, « devant ses pages à noircir comme devant une tâche à terminer, tâche imposée par qui ? par lui-même, mais imposée pourtant, et qu’il maudit, bien qu'il l’accomplisse ». Encore la fait-il avec ténacité. Plus tard, la solitude rigoureuse lui permettra seule de suffire à la besogne de ses derniers ouvrages. [Il s’y enfoncera, se comparant « à l’ours des cavernes ». Déjà la composition de Salammbô en témoigne. Çà et là paraissent, dans sa Correspondance, « les jurons, encore plus inutiles qu’indécents, dont il émaïllait à plaisir sa prose familière et que ses éditeurs ont laissé tout au long s’étaler » (1). Ailleurs se montre bien l’habile ouvrier, de qui l’on
(1) Brunetière, Histoire et Littérature, II p. 198,
a pu dire « qu’il s’enferme dans une tour d'ivoire pour la sculpter à loisir (1).
D’Afrique, il rentre droit à Croisset ; il commence par y dormir « quatre jours » ; il est « éreinté ». Maintenant il va s’agir de la rédaction définitive, et il n’y a plus à reculer devant les difficultés. Comment mettre un peu d'ordre sur sa table de travail ? Ici un monceau de notes, là quelques chapitres ébauchés. Le premier mouvement de l’auteur est de tout recommencer. Bouilhet s’associe un instant à ce travail. « Lui et moi, écrit Flaubert à Feydeau, nous « nous livrons à une pioche féroce. Carthage est à « refaire. Je démolis tout. C'était absurde, impos- « sible, faux. Je crois que je vais arriver au ton « juste. Je commence à comprendre mes person- « nages et à m'y intéresser ». Non que le voyageur se considère comme muni de renseignements $uflisants. Il croit avoir vu, rue Richer, un photographe qui vend des vues de l'Algérie. « Si tu peux me « trouver, dit-il à Feydeau, une vue du Medragen « (sic), le tombeau des rois numides près Alger fsic), « et me l’apporter, tu me feras plaisir ». On le voit : Flaubert confond deux des monuments étranges qu'il vient d'admirer en Afrique : — le Madracen qui est près du Lacus Regius, dans la province de Constantine et peut avoir servi de magnifique sépulture à des rois numides, et d’autre part le « Tombeau
(1) Vicomte de Voguë, Regards historiques et littéraires.
de la Chrétienne » qui est dans la province d’Alger et doit avoir reçu les restes d’une dynastie maurétanienne.
Enfin voici la première mention de la fille d’Hamilcar, qu’il ne défendra qu’assez faiblement contre les critiques de Sainte-Beuve. Plus tard il concèdera que sa réalité est douteuse. « Ni moi ni vous, mon « cher maitre, ni personne, aucun ancien et aucun « moderne, ne peut connaître la femme orientale, «€ par la raison qu’il est impossible de la fréquenter ». C'est dans une lettre à Duplan que nous trouvons nommée, pour la première fois, celle que Flaubert appelle familièrement « sa petite femme. J’y suis « arrivé dans mon premier chapitre. J’astique son « costume, ce qui m'amuse. Je me vautre comme un « cochon sur les pierreries dont je l’entoure », ces pierres précieuses du trésor d'Hamilcar qu'il affirmera, au lendemain des appréciations sévères de M. Froehner, avoir trouvées « toutes dans Pline et « dans Théophraste ». Le reste du billet à Duplan est bien curieux, pour la conception du type de son héroïne. Ce ne doit être n1 du Lamartine ni du Chäteaubriand. Il voudra plus tard qu’elle ne soit ni une Elvire sentimentale, ni une Velléda (« celle-ci est « active, intelligente, européenne »), ni une seconde Madame Bovary, «agitée par des passions multiples». Salammb, si nous en croyons la défense de Flaubert, « demeure clouée par l’idée fixe comme une mania-
« que, une espèce de sainte Thérèse ». M. Bru-
netière (1) a noté ce qu’il appelle « une curieuse revanche de l’idéalisme. Flaubert, corfhe George Eliot dans son Middlemarch, ont tous les deux fini par vouloir peindre des sainte Thérèse, et, du dernier degré du naturalisme, remonter, d’un prodigieux Coup d’aile, par delà même l’idéalisme, Jusqu’au mysticisme proprement dit ». Salammbô commence donc à se dresser, dans ces conditions, devant l'imagination de Flaubert ; dès maintenant il l’entrevoit sous le faste de costumes merveilleusement beaux. Non seulement il l’entoure de pierreries : « Je crois que le mot pourpre ou diamant est « à chaque phrase de mon livre. Quel galon ! mais « j'en retirerai ». A-t-il tenu parole, lui pour qui, selon la remarque de M. Bourget, le travail littéraire n’est pas devenu une consolation suprême, mais a été comme un élément inconnu de désespérance.
« En décembre (1858), dit-il à Duplan, j'aurai cer- « tainement fini mon premier chapitre ». Le 4 septembre, dans un billet envoyé à M'e Leroyer, il s’écriait : QUn chapitre ! pas plus ! encore n'est-il
(1) Roman Naturaliste, p. 266.
D er
« pas fini. J'en ai encore au moins une dizaine à « faire ». En 1859 il écrira à Feydeau: «le chapitre « m'a occupé deux mois cet été». Voilà pour les Jardins d’Hamilcar.
Nous en savons moins encore sur la confection du chapitre IL : à Sicca.
Le 26 décembre 1858, après un court voyage à Paris, Flaubert écrit à Mlle Leroyer qu'il s’est «remis « à Salammboô avec fureur. Je commence le IIIe cha- « pitre : le livre en aura XII », il veut dire probablement douze autres. Un billet à Feydeau, qui n’est pas daté, apprend que deux jours après il entame le IIIe chapitre. « Ce qui ferait le chapitre IV, si je garde « la préface ; mais non !.. Je suis dans une venette « atroce, parce que je vais répéter comme effet dans « le chapitre El ce qui a été dit dans le chapitre IT ». C’est celui qui portele nom même de Salammbo.
Le IVe, sous les murs de Carthage, lui a paru interminable. « J’en ai retranché », écrit-il à Feydeau, « ce que j'en aimais le mieux ». C’est vers cette époque que se place, croyons-nous,une intéressante lettre à Madame Maurice Schlésinger, datée du 16 janvier 1859. « Après la publication de mon roman » (il s’agit de Madame Bovary), «j'ai remis dans le carton « la Tentation de saint Antoine » (elle ne sera publiée qu’en 1874). « Sollicité alors par la Presse, je lui ai « promis une étude antique. Avant d’en savoir le « premier mot, au bout de huit jours, on me talon- « nait déjà en me demandant : Est-ce fini ? Les lec-
« tures et le travail préalable m'ont demandé six à « huit mois. Je m'y suis mis enfin, il y a un an « environ ).
Nous voici à Tanit. Dans une lettre non datée, Flaubert dit à Feydeau qu’il s’est « débarrassé du « Ve chapitre par la suppression de deux morceaux, « excellents, mais qui ralentissaient le mouvement. « J'espère dans un mois avoir fini mon VIe chapitre ; « et avant de rentrer à Paris, le VIle sera fait : «il le faut ». Mais il revient ultérieurement à ce chapitre que domine l’image de la grande déesse. Dans une autre lettre à Feydeau,il lui confie que, pas plus tard que le jour où il lui écrit, un passage de Cicéron, qu’il n’avait pas encore remarqué, l’a induit à supposer une forme de Tanit qu’il n’avait vue nulle part.
« J'ai écrit, dit-il à Duplan, à peu près six chapi- « tres. J'espère au jour de l’an (1860) en avoir fait « encore un, ce qui sera la moitié ». C’est dans cette même lettre qu’il déclare que la « Légende des Siècles « du père Hugo est énorme », que ce livre l’a « forte- « ment calotté. Quei immense bonhomme ! on n’a « Jamais fait de vers comme ceux des Lions ». C’est
la célèbre pièce des Lions dont Théophile Gautier récitait par cœur les cent cinquante huit vers qu’il avait lus le matin, en déjeunant, le jour où furent publiés les deux premiers volumes de la Légende. Maxime du Camp a cité ce merveilleux exemple de sa mémoire (1). Dans son apport de 1867, Gautier trouvait à la pièce Cune beauté, une largeur et un grandiose incomparables ». Les Chdliments avaient paru en 1853; puis en 1856 les deux volumes des Contemplations, et la Légende en 1859, à Paris même et chez Michel Lévy qui sera aussi l’éditeur de Salammbô en 1862. La correspondance de Flaubert ne nous apprend rien de plus sur Ia composition du chapitre VE, Zlannon. Elle confirme ce qu'on sait de Flaubert comme critique. Musset lui semblait « plus poète qu'artiste » ; Mérimée n'avait pas de style ; les vers de Gautier étaient faibles ; Pindare et Milton ne valaient pas cher. Pourtant M. Bourget écrit que, « comme tous les initiés de 1830, il prononçait les syllabes du nom de Hugo avec vénération ».
Quant au VII chapitre, Hamil-ar Barca, Flaubert espérait l'avoir achevé avant de rentrer à Paris, d’après une lettre à Feydeau dont la date est inconnue. Mais le 30 mars 1860 il écrit, de Paris même, à Mie Leroyer un billet où perce moins de satisfaction. « J'ai bien avalé, lui dit-il, depuis le {er février
(1) (Th. Gautier, dans Ia collection des Grands Ecrivains Francais, Paris, Hachette, 1890, page 18 sq.).
« une cinquantaine de volumes. Voilà cinq mois « que je suis sur le même chapitre. Il s’agit de « reconstruire ou plutôt d'inventer tout le commerce « antique de l'Orient ». Et ce n’est que revenu à Croisset qu’il écrit à Feydeau : « Enfin, je finis mon « infinissable chapitre VII ». La mise en scène de l'assemblée des Anciens, lors du retour d’Hamilcar, paraît l’avoir tout particulièrement fatigué. « Je « suis, lui écrit-il,empêtré dans le temple de Moloch. « Ma séance du parlement n’est pas facile à faire ». Il semble que dès 1859 il se soit préoccupé de ces développements qui ont une réelle importance dans le livre. « Je taille un morceau, écrit-il à Duplan, « qui sera la description topographique et pittores- « que de Carthage avec exposition du peuple qui « l’habitait (y compris le costume, le gouvernement, « la religion, les finances, le commerce) ». Voilà bien tout ce que Sainte-Beuve nommait alors du bibelot, tout ce que M. Brunetière indique aujourd’hui comme de l’orientalisme hypothétique, tout ce que Flau- - bert appelait « son monde barbare, oriental, molochiste ». Aujourd’hui, les idées que l’on avait sur les ports de Carthage, risquent de s’être quelque peu modifiées (1). |
Le 4 juillet 1860, Flaubert écrit à Feydeau qui voyageait alors en Algérie. « Je suis, dit-il, bientôt
(1) Par ex., l’art. de M. Cecil Torr dans le L” numéro dela Revue archéologique de 1891.
Re
« au milieu de mon chapitre VIII. La bataille du « Macar ! Ce n’est pas une petite besogne que la « narration et description d’une bataille antique, « car on retombe dans l’éternelle bataille épique « qu'ont faite, d’après des traductions d’'Homère, « tous les écrivains nobles ». C’est de ce fameux combat qu'il parle sans doute dans un billet à Feydeau dont la date ne nous est pas gardée. « Je « suis en plein dans une bataille d’éléphants et te « prie de croire que je tue les hommes comme les « mouches ». Il est vrai qu’il y a aussi une belle charge d’éléphants dans le chapitre XIV ; mais la lettre à Feydeau se rapporte vraisemblablement aux soixante-douze éléphants, « enivrés avec un mélange de poivre, de vin pur et d’encens », que les Mercenaires tuent le mieux possible. |
Dans une lettre non datée qu’il adresse à Feydeau, Flaubert lui montre comme il a encore « énormément «Q à faire. J'ai écrit, depuis la fin de juin, deux cha- « pitres, 4 peu près : car je termine le IXe. Il m'en « reste six ». Rien de plus sur le chapitre : En campagne. |
Xe Chapitre : le serpent. Le 26 décembre 1858 Flaubert écrivait à Mie Leroyer de Chantepie : « Savez-vous ce qui présentement m'occupe ? les « maladies des serpents. Je vais aujourd’hui même « écrire à Tunis sur ce sujet. Quand on veut faire « vrai, il en coûte ». En juillet 1860 ce chapitre n'est pas achevé. « Que ne suis-je seulement, écrit-
= re et cs cree
« il le 4 à Feydeau qui parcourt l'Algérie, à la « fin de mon Xe chapitre » ? Et au même sous une date inconnue : « Je viens de finir le cha- « pitre IX, et je prépare les X et XI que je ferai « cet hiver, ici, tout seul, comme un ours ». À signaler très discrètement que ce passage de son roman est désigné aussi par lui en des termes peu discrets : « celui où l’on... », s’il ne s’agit pas plutôt du suivant. Est-ce de ce chapitre qu’il parle dans une lettre à Bouilhet (1), datée du 2 septembre 1860 :
« J’arriverai, Je crois, à avoir dix-huit pages à mon
« chapitre » ? Il ne dit pas expressément lequel, mais ajoute aussitôt une phrase à peine explicative: « Elles seront bourrées de faits ». Est-ce de ce chapitre qu’il signale en 1861 l’achèvement, dans un billet assez vague, adressé à Feydeau : « J’ai écrit « un chapitre depuis six semaines»? Il semble bien qu’il s'agisse du chapitre X, Le serpent, où Sainte- Beuve trouvait soit du vice malicieux, soit une bagatelle, où Flaubert voyait au contraire « une « espèce de précaution oratoire pour atténuer le « chapitre de la tente, qui n’a choqué personpe ».
(1) Bouilhet, déjà célèbre par Melænis, avait donné en 1859 ses Festons et Astragales, où se trouve la pièce des Fossiles.
De quel chapitre Flaubert a-t-il voulu parler dans une lettre à Feydeau qui manque de précision ? « Je « prépare actuellement le coup du livre. Il faut que « ce soit à la fois cochon, chaste, mystique et réalis- « te ». Ce billet est encore de 1860. N’est:il pas ques: tion ici du chapitre XI, sous la tente de Math ? « Sainte-Beuve, qui vous aime pourtant », écrira George Sand à Flaubert, « prétend que vous êtes affreusement vicieux ; mais peut-être qu’il voit avec des yeux un peu salis ». Et elle compare le grand critique à un botaniste qui avait dit que la germandrée est d’un jaune sale (21 sept. 1866). Quelques jours après elle lui adresse les compliments de ses enfants: « ils sont, comme moi, vos grands admirateurs, et je vous embrasse au front, puisque Sainte-Beuve a menti ». (28 sept. 1866). De nos jours, M. Brunetière étudiant «les petits naturalistes », leur conseille de se rappeler l’indignation de Flaubert, « très vive et très sincère », lorsque Sainte-Beuve prétendit avoir senti dans Salammbô ce qu'il appelait « une pointe de sadisme ». Et le critique du Roman Naturaliste ajoute que « la suite a prouvé qui des deux avait
Tee
raison, Sainte-Beuve d’y reconnaître cette pointe, ou Flaubert de nier qu'elle y fût ».
Quand il eut à peu près finile chapitre XII, l’aqueduc, il écrit à Feydeau qu’il commence maintenant le siège de Carthage. « Je suis perdu, lui dit-il, dans « les machines de guerre, les balistes et les scor- (€ pions », sans doute ce que les Carthaginoiïis voient venir droit vers eux « comme des monstres et des « édifices », dès qu'Hamilcar a fait rentrer ses troupes à l’intérieur des murailles et que les Mercenaires ont institué -leurs préparatifs de blocus. « Je n’y « comprends rien, ni moi ni personne. On a bavardé « là-dessus sans rien de net. J'ai lu depuis hier « soixante pages in-folio et à deux colonnes de la « Poliorcétique de Juste-Lipse ». Nous sommes déjà en 1861. Ce fameux aqueduc, Flaubert a dû avouer à Sainte-Beuve que c'était « une lâcheté » ; il croyait avoir prévenu d’avance toutes les objections par ce qu’il appelle « une phrase hypocrite à l’adresse des archéologues » ; il a été contraint à déclarer qu’il avait «mis les pieds dans le plat ». On connaît l’excuse qu’il produit pour sa défense : « le souvenir de « Bélisaire coupant l’aqueduc romain de Carthage « m'a poursuivi, et puis c'était une belle entrée pour « Spendius et Mathô ». Il eût pu produire une seconde excuse : le savant anglais Davis, qui fouillait Carthage lorsque Flaubert visita les ruines, fait aussi de l’aqueduc romain d’Hadrien et de Septime-Sévère, de la merveilleuse canalisation qui amenait à Car-
thage et conduit encore à Tunis les eaux du Nymphée de Zaghouan et de celui de Djougar,... un ouvrage de la civilisation carthaginoise !
Dans une lettre à Feydeau qui est de 1861, il dit qu’il commence le chapitre XIIT, 4foloch, dans une autre, qu'il en a fait vingt-deux pages et veut en écrire une quarantaine, « ce qui me mènera jusqu’à « la fin d'octobre. Aux Goncourt il déclare sans « phrases que le siège de Carthage, terminé mainte- « nant, l’a achevé. Les machines de guerre me scient « le dos. Je sue du sang» (1); il leur indique, en des mots particulièrement crus, les fatigues qu'il ressent, et ee que, dans ce même chapitre XIIL, il est «parvenu à amener successivement une pluie et une procession » dont il parle en termes très verts (2).
« Je m'en tiens-là. Suis-je trop sobre ? » La seconde partie de ce chapitre, c’est ce qu’il appelle
Cm
(1) — Mettons en note ce qui suit dans la lettre : « Je p...…. de
« l'huile bouillante; je ce... des catapultes; je r..……. des balles de « frondeurs ». Voilà bien les jurons que ses critiques tronvent aussi inutiles qu'indécents ».
(2) Voici les passages de Salammb6 : Ed. Charpentier, p. 271. — « Les Barbares perfectionnérent leur invention. Ils lançaient toutes « sortes d’immondices, des excréments humains, des morceaux de « charogne, des cadavres. La peste reparut ».
Id., p. 344. — « On applaudissait, parmi ces femmes, Îles kédes < chim aux paupières peintes, symbolisant l'lermaphrodisme de « Tanit ; parfumés et vêtus comme les prêtresses de la Rabetna, ils leur ressemblaient malgré leurs seins plats et leurs hanches plus
Fa
&« étroites »,
AN
« les tons foncés. On y commence.écrit-il à Feydeau, « à marcher dans les tripes et à brûler les moutards». Dans une lettre antérieure, il lui’ annonçait qu’il allait se mettre à la peinture de ce grand sacrifice. « Je vais commencer après-demain le dernier mou- « vement de mon avant-dernier chapitre : la grillade « de moutards, ce qui va bien me demander encore « trois semaines. À mesure que j’avance, mes doutes « augmentent ». Quant au début du chapitre, nous n'avons pasà rappeler quel mal Flaubert s'était donné pour comprendre la Poliorcétique, et c’est alors qu'il rêva, ainsi qu'en témoigne un billet à Feydeau, d'écrire «une histoire de Cambyse ». Les horreurs qu'il indique, sont bien connues : «des orbites sans yeux pleurant des larmes grosses comme des amandes, des hommes tout jaunes d’huile bouillante, des entrailles ouvertes, des cervelles épandues, les convulsions atroces des gens frappés de flèches empoisonnées.. [Il y eut là de grands coups », dit-il sur le ton de Froissart, «et dont parlèrent longtemps ceux qui survécurent ». Cet énorme chapitre XII est peut-être celui sur lequel la correspondance du grand romancier nous fournit les détails les plus curieux.
Dans la lettre à Feydeau où il lui confia qu'il prépare « les honneurs finales du chapitre XHT qui « seront dépassées par celles du XIVe », Flaubert indique qu’il s'occupe déjà de celui-ci, « Je lis main « tenant de la physiologie, des observations médica- « les sur des gens qui crèvent de faim ». Dans une
= ff =
lettre aux frères de Goncourt, il dit qu’il lui reste à . écrire la fin de ce chapitre; dans une autre il les prie de voir « à la Bibliothèque de l’Ecole de Médecine, « dans la Bibliothèque Médicale, tome LXVIII le « journal d’un négociant qui s’est laissé mourir de « faim. Si vous y trouvez des détails chic,envoyez-les « moi ». Enfin le chapitre est terminé, et il fait part à Duplan de la satisfaction qu’il éprouve. « Je viens « de sortir du défilé de la Hache (1). J'ai 20 000 hommes « qui viennent de crever et de se manger réciproque- « ment. J'ai là, je crois, des détails coquets, et « J'espère soulever de dégoût le cœur des honnêtes ( gens... J'ai rajouté des supplices ». | De la manière dont Flaubert a écrit la fin de son roman, Mathô, son XVeet dernier chapitre, sa correspondance ne nous apprend rien.Un des billets aux Goncourt dont il a été parlé plus haut, celui qui le montre occupé d'écrire les dernières lignes du chapitre XIV, contient encore cette seule phrase : «Il « me reste aussi à écrire le XVe qui sera très court. « J'espère en être débarrassé dans le courant de
(1) Ou plutôt de la Scie. Charles Tissot croyait en avoir retrouvé l'emplacement dans le Teniet-es-Sif (col du Sabre), non loin des plaines de Kairouan. Toutefois son collaborateur, M. Salomon Reinach, ne pense pas que cette identification soit justifiée par l'aspect des lieux. En tout cas, Flaubert n’a as vu la vaste arène dont il s’agit, « sorte d’oasis dominée par des arêtes dentelées et accessibles seulement par trois coupures », comme disait Tissot.
« janvier (1862). Je n’en puis plus ». À Feydeau il déclare qu’il veut « publier en mars... Je mène une « existence de curé ».
Ce que nous connaissons mieux, ce sont les inquiétudes qu'il a dès l’achèvement du manuscrit. Voici avec quelle précision mathématique il résume ses craintes à Feydeau : « Salammb. « 49 embèêtera les bourgeois, 2° révoltera les nerfs « et le cœur des personnes sensibles, 3 irri- « tera les archéologues, 4° semblera inintelligible « aux dames, 5° me fera passer pour pédéraste et « anthropophage». D'autre part ce qui le tourmente, c’est la publication des Misérables dont il commence à être question. « S'ils se mettent, écrit-il aux Gon- « court,à paraître en février et qu’on en donne deux « volumes tous les mois, ne trouvez-vous pas impu- « dent et imprudent de risquer Salammbô? Ma pau- « vrechaloupe, mon pauvre petit joujou, sera écrasée « par cette trirème, par cette pyramide». On sait que le manuscrit des Misérables avait été commencé place Royale et que le livre devait être publié, dès
1848, en deux volumes : il ne fut terminé qu’à Hauteville-House, et parut au début d’avril 14862, en dix volumes. En 1865 ce fut le tour des Chänsons des Rues et des Bois. « Douloureuse, indéfinie et monotone», dit M. Paul Bourget au sujet de la correspondance de Flaubert, « est la lamentation qui se prolonge sous tous ces violents éclats d’un tempérament déchaîné » (1). Nous l’avons entendue bien souvent dans tout ce qui précède : dans ce qui suit, nous l’entendrons encore, et de plus en plus «douloureuse, indéfinie et monotone ».
(1) Bourget, Etudes et Port:aits, I p. 128.