CHAPITRE IV
DR l'ensemble
Nous avons analysé, dans les chapitres précédents les questions de l'étude des formes et des détails dans l'application du décor; nous arrivons maintenant à celles qui concernent l'ensemble; elles ne sont pas moins importantes dans la composition décorative et ne sauraient être passées sous silence.
J 1. — DE LA FONCTION PARTICULIÈRE AUX OBJETS d'aRT
Bien que la recherche de la beauté soit la première des conditions dans la composition d'une œuvre d'art décoratif, il importe aussi de ne pas perdre de vue la fonction pratique qui lui est particulière *.
Ainsi dans les décorations fixes, tapisseries, toiles peintes, panneaux et peintures murales, la fonction consistera dans l'obligation de se rattacher aux lignes d'architecture environnantes, d'être subordonnée à l'horizon des spectateurs, au sens de l'éclairage, etc. ; dans
I. Voir aux préliminaires : l'Art décoratif et la Composition décorative.
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un vitrail la fonction se fera sentir par l'armature obligée des fers de la croisée, par la transparence du verre devant laisser passer la lumière; dans un meuble ce sera Touverture facile des tiroirs, le jeu des volets, la place des boutons, serrures et verrous; et ainsi de suite, chaque objet ayant une fonction plus ou moins définie *.
Aussi ne faut-il pas dédaigner ce qu'on appelle le confortablCy sous le prétexte que certains peuples ont eu le tort de le chercher parfois au détriment du beau; rien n'empêche d'arriver à une conciliation; n'oublions pas que tout ce qui est incommode, gênant et mal approprié aura toujours peine à satisfaire les esprits les plus artistes eux-mêmes.
Prenons, par exemple, un verre à pied ou une coupe de table; l'obligation pour ces objets d'être pris à la main nécessitera un pied bien équilibré et facile à saisir, ainsi qu'un bord arrondi pour le contact des lèvres. Trop court, le pied se maintient mal; trop long, il devient lourd et gênant; aussi le calice d'église ofFre*t'il d'ordinaire une sorte de renflement à la partie haute du pied afin de faciliter la préhension et d'éviter le glissement de la main; renflement qu'on retrouve dans les ciboires, flambeaux, monstrances et pièces d'orfèvrerie religieuse destinées à être fréquemment soulevées, comme sur le col des flacons et des bouteilles persanes (fig.x36).
Devrait-on jamais oublier, dans la composition d'une lampe à pied, que cet objet est un récipient d'huile, muni d'un mécanisme devant alimenter une
I. Nous retrouverons, à chacun des paragraphes de la 2* partie, la fonction envisagée au point de vue de la matière en œuvre,
mèche allumée? Il est donc nécessaire que le pied ou Tembase soient larges et stables, que le mécanisme soit logé à l'aise et que les clefs de montage soient bien placées pour leur usage. Aussi le premier vase venu coiffé d'un globe n'est-il pas toujours convenable pour faire une bonne lampe, quand même on prendrait pour cet office la potiche japonaise du goût le plus exquis.
S'agit-il d'un récipient à anse et bec comme un broc, une buire, une cafetière ou une aiguière? la première condition sera d'avoir une anse maniable, la seconde un bec déversant bien. Il faut donc que Panse soit suffisamment ouverte pour le passage de la main, qu'elle ne présente pas à l'intérieur des aspérités blessantes; que la paume et le pouce soient, au besoin, soutenus par une légère saillie, comme dans les Seidels allemands, enfin, que l'on prenne, dépose et reprenne ces objets sans la moindre gêne. On comprendra dès lors combien les anses anguleuses, dites à la grecque (fig. iSj), en faveur sous Louis XVI et à l'époque de la Révolution, sont incommodes à tous égards, comparées surtout à celles des vases antiques si simples et si maniables
FIG. Ij6.
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(fig. i3j bis), et combien, la mode une fois passée, il faut se garder de la faire revivre. La Renaissance et le XVII® siècle ont aussi composé nombre d^anses ultracontournées qui ne sont pas à rééditer; car bien que la fantaisie ait droit de se montrer très large dans les vases d'apparat, il ne faut pourtant pas l'exagérer au point de faire perdre de vue la donnée primitive; autre-
PIC. i37 bis.
ment, pourquoi se donner les difficultés d'emploi d'un vase et ne pas choisir un objet d'une destination moins précise^ ?
Quant aux becs, si leur inclinaison n'est pas convenable, c'est-à-dire ne suit pas une ligne ne dépassant
I. Ne peut-on pas dire aussi : pourquoi choisir un vrai plat, avec son creux et son marli, lorsqu'il ne s'agit que de traiter un sujet purement décoratif? Ne serait-il pas plus naturel d'éviter les difficultés en prenant tout simplement un médaillon?
pas, à Torifice intérieur, le niveau horizontal, le liquide bave et coule sur les parois extérieures.
Des observations analogues s^appliqueraient à des manches et poignées d'ustensiles, d'écrans, de miroirs, d'épées et de couteaux de chasse, dans lesquels la première condition est d'être bien tenus par la main; toute ornementation qui, par des reliefs mal compris^ apporterait dans leur maniement une gêne quelconque serait mal venue, quelle que fût sa valeur artistique. Le meuble, dont les fonctions variées réclament avant tout la commodité, ne supponera pas plus le mensonge : aussi trouvera-t-on ridicules ces bahuts qui, ne s'ouvrant que par le haut, sont malgré cela garnis de faux liroirs munis de leurs boutons ou de leurs poignées avec de fausses entrées de serrures.
Que dirons-nous de ces sièges incommodes, chaises ou fauteuils présentant des dossiers sculptés à reliefs vigoureux, sur lesquels on ne peut s'appuyer sans gêne ou souffrance*? Et ces bijoux, colliers et pendants dont les pointes acérées ou les crochets multiples sont aussi désagréables au contact que dangereux pour les vêtements? Toujours l'oubli de la fonction pratique.
Terminons enfin en disant que si le rôle d'une pen* dule est de bien marquer l'heure, il doit être indispensable de placer le mécanisme dans des conditions permettant l'oscillation du balancier; pourtant l'idée
1. Les chaises de Te'poque de la Régence et de Louis XV se prêtent aisément par leurs courbures aux mouvements du corps ; aussi sont-elles généralement plus confortables que celles de la Renaissance, et surtout de l'Empire I*' aux dossiers en forme de lyres!
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de posséder à la fois deux objets est, paraît-il, si tentante, qu^on voit journellement des mouvements de pendule sacrifiés et relégués dans un socle de marbre trop grand pour la statuette ou le groupe qu'il supporte et trop restreint pour le mécanisme de Thorloge. Pour compléter, on verra souvent le cadran marqué de chiffres hiéroglyphiques ou bien encore déployant, sous prétexte de richesse, un luxe de gravures, de nielles et d'émaux, faisant regretter le vulgaire, mais lisible, cadran à fond blanc chiffré de noir.
g II. — DE LA CONVENANCE DU SUJET
La convenance, dans la composition décorative, exprime une sorte de sélection intelligente que doit opérer l'artiste dans le choix des sujets. La Renaissance, par exemple, n'a pas toujours su observer la convenance, quand elle a introduit dans le décor d'une coupe ou d'une aiguière des représentations mythologiques et des bacchanales mêlées à des scènes bibliques et religieuses. Ce travers, sur lequel nous n'insisterons pas, étant le résultat d'un trouble passager des esprits, n'est pas aussi grave que Vabus de la figure humaine qui a été fait, à cette même époque, dans les représentations décoratives.
Fiers de leur habileté plastique, les artistes du XVI® siècle en ont exagéré l'emploi , au point de lui enlever une partie de son intérêt *. Ce défaut, déjà
I. Il existe d'ailleurs une certaine gradation à observer dans le choix des éléments du décor : ainsi l'intérêt augmentant à mesure que l'on s'élève dans la perfection des êtres, la réserve doit
apparent dans le décor des Loges de Raphaël, au Vatican, se continue, en Italie, avec Michel-Ange et Técole des Carrache, et en France avec celle de Fontainebleau; Benvenuto Cellini, notamment, a fait intervenir l'homme sans aucune mesure dans ses pièces d'orfèvrerie ^.
Contrairement aux Arabes, qui ont éliminé de parti pris la figure et Tanimal dans leurs représentations décoratives, les Hindous en ont absolument abusé dans leurs façades de pagodes, ordinairement couvertes de scènes d'une complication inouïe. L'art gothique présente aussi ce défaut dans le décor des archivoltes, composé souvent d'une multitude de personnages superposés, assis sous des dais, et qu'auraient certainement pu remplacer des sujets plus simples et mieux en situation.
Prenons un exemple et supposons qu'un artiste ait à traiter l'encadrement d'un panneau décoratif peint ou sculpté, dont le champ central représenterait l'Agriculture, c'est-à-dire un sujet empreint du calme et de la simplicité de la nature. Il n'est certainement pas obligé de faire entrer dans le décor de son cadre des fruits, des fleurs ou des instruments rustiques, de simples filets et galons suffisant parfois à satisfaire au programme ; mais
suivre une marche analogue. On comprendra, par exemple, l'ornement abstrait: géométrique ou végétal, répété un très grand nombre de fois; Tanimal demandera déjà plus de discrétion; à leur tour, les représentations de Thomme fatigueront, si elles sont trop fréquentes, parce qu^elles réclament une attention dont il ne faut pas abuser.
I. On retrouve le même défaut dans les tapisseries dites «Arabesques » et au xvii^ siècle dans celles de N. Coypel et de J. Bérain.
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ce sera certainement manquer à la convenance que de faire intervenir des entrelacs précieux, des compartiments géométriques à polygones cherchés, c^est-à-dire des éléments en désaccord absolu avec la simplicité du sujet*.
Une des formes de la convenance se trouve aussi dans la place quMl importe de donner au sujet principal d'une composition décorative.
En principe, Ton peut dire que c'est sur la partie de la surface la plus en vue que doit être disposé le sujet principal; dans une composition symétrique, panneau décoratif, tapisserie, etc., sa place naturelle est sur Taxe, ni trop haut, ni trop bas; et même dans la composition irrégulière, on ne peut pas le reléguer trop près dMn bord sans risquer de lui enlever une part d'intérêt*. Sur un vase, le sujet principal sera mieux adapté, sur le col ou la panse, suivant que Tun ou l'autre dominera; dans une aiguière, une buire, ce sera de préférence sous le bec, c'est-à-dire à l'opposé de l'anse. Aussi les sujets d'égal intérêt, répétés sur les faces opposées d'un vase, d'un coffret ou d'un meuble quelconque, offrent-ils, à part les conditions d'une situation spéciale, cet inconvénient d'attirer l'attention sur deux points à la
1. On retrouve cette anomalie dans un grand nombre de bordures encadrant les tableaux de chevalet; ainsi telle paysannerie sera logée dans un cadre à détails mauresques, tandis qu'une scène de mœurs mondaines ou populaires possédera un cadre d'herbages et de fleurs des champs.
2. Il faut, dans ce cas, retrouver de l'autre côté un motif secondaire, intéressant aussi, qui ramène les yeux vers la partie centrale. Tel est le principe des tableaux, dits d'Annonciation, où la Vierge et l'Ange sont relégués aux deux extrémités, et d'autres compositions conçues dans le même esprit.
fois et de détruire, par suite, Funité d'impression. Une condition des plus essentielles consiste aussi à rendre intéressant le sujet qui, par sa situation relative et son entourage, semble appelé à jouer un rôle important. Expliquons-nous : que de fois, par exemple, ne voit-on pas (fig. i38), aussi bien dans Parchitecture
Fie. 138.
que dans le meuble, la peinture ou le bronze, tel assemblage d'accessoires décoratifs : cadre orné accosté de figures, chimères, cartouches, aigrettes, guirlandes, consoles et frontons, tous motifs pleins de promesses,
aboutir à faire valoir un médaillon vide, un
rond de marbre, une pointe de diamant, une rosace insignifiante, en un mot un sujet absolument dénué
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d'intérêt; tandis qu'un camée, une inscription, un fleuron détaillé, une armoirie, un chiffre même eussent au moins valu la peine d'un tel déploiement de luxe et pu répondre ainsi à la convenance.
D'autre part, si les compositions offrent des reliefs, c'est par un contraste, soit de saillie vigoureuse, soit d'aplatissement marqué^ que le sujet principal devra se détacher des autres motifs. Quant à celles dans lesquelles la couleur entre en jeu, nous dirons qu'il est essentiel de donner au motif principal une prédominance quelconque di éclat ou de vigueur, c'est-à-dire de le détacher soit en clair, soit en sombre, quelle que soit la couleur choisie; et surtout d'exclure pour ce sujet non seulement les teintes mornes et sales, mais aussi celles qui, neutres et affadies, risqueraient de le rendre inaperçu ou tout au moins de lui enlever delà valeur.
Terminons en disant qu'une autre forme de la convenance réside enfin dans la simplicité qui doit être quand même le fait des objets d'art pour lesquels l'économie et le bon marché sont impérieusement réclamés. L'art, on l'a dit plus haut^, n'est pas seulement compatible avec la richesse; il peut s'affirmer, dans les objets les plus modestes, par le choix des formes et la convenance du décor. C'est pourquoi il est difficile que des sujets décoratifs compliqués de détails puissent acquérir une expression artistique, lorsqu'ils s'appliquent à des objets de peu de valeur. Aussi telle pendule de cent cinquante francs, composée d'un groupe à plusieurs personnages, d'un socle à chimères et à rin-