‹ La comtesse AlvinziChapitre 3 sur 7 · ARTHUR · texte numérisé non relu

ARTHUR

Cette lettre me fit mieux comprendre encore que le récit de mon malheureux ami tout ce qu'il avait dû souffrir, et je crus comme lui qu'elle serait une utile leçon pour la femme à qui elle était destinée. Je promis donc à sir Arthur de remplir ses intentions, et après m'avoir remercié, il ajouta : « .Maintenant, mon ami, j'ai une autre grâce à vous demander. Ma femme est catholique, mes enfants le seront, moi je ne le suis pas. Les touchantes vertus de 31athilde, comparées à mes faiblesses, doivent me f.iire supposer que sa religion vaut mieux que la mienne. Chargez-vous de m'amener un prêtre demain matin Je ne suis pas encore décidé à abjurer la foi dans laquelle j'ai été élevé, mais je sens le besoin de m'éclairer et j'ai compté sur vous. »

On serrement de main fut toute ma réponse; un sourire me montra qu'elle était comprisç.

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J'allai le lendemain de bonne heure me présenter chez M. le curé de Lans-le-6ourg. Je trouvai en lui un homme comme je le souhaitais, c'est à-dire simple et instruit, ferme et tolérant, entraînant et cependant réservé. Je lui dis en peu de mots ce dont il s'agissait, et je vis tout de suite qu'il était à la hauteur de la mission délicate que la Providence lui confiait. Il mè promit qu'il ne sortirait pas de chez lui afin d'être toujours aux ordres de sir Arthur.

Le docteur Monnard, que je trouvai en rentrant sur l'escalier de Thâlel, m'apprit, les larmes aux yeux, que le moment fatal approchait. — Cependant, il est beaucoup plus calme, ajouta-t-i! , et j'espère au moins que sa fin sera douce. Il m'a chargé de vous demander si vous vous étiez occupé de lui.

— Oui, répondis-je; vous pouvez l'assurer que la personne qu'il désire voir attend chez elle qu'il la fasse appeler. Maintenant, continuai-je, parlez*moi de Tady Sel* win : comment est-elle?

— Au désespoir I toutefois, depuis une conversation qu'elle a eue ce matin avec son mari, il me semble que sa douleur est moins amère. J'ai cru cependant de mon devoir de l'avertir du danger prochain qui la menace; dans risolement où elle va se trouver^ il ne faut pas que le malheur vienne la surprendre.

Le docteur retourna près de son malade, et moi je regagnai mon appartement, ott je passai le reste de la journée dans une anxiété et une agitation plus faciles à comprendre qu'à décrire I A chaque instant, j'entr'ouvrais ma porte pour interroger les bruits qui venaient de la partie de Thôtel occupée par la famille Selwin; la cessation totale des messages qu'on m'envoyait les jours précédents me révélait la douloureuse préoccupation des personnes qui entouraient mon malheureux ami. J'entendis des pas dans la rue, je me mis à ma fenêtre et je vis

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le coré qui sortait précipitamment de l'hôtel, puis je le vis revenir quelques minutes après, accompagné d'un enfant et revêtu de son étole et de son surplis; une demi-heure plus iard, Patrice entra la figure renversée ; il ne me parla pas, mais il sortit immédiatement et je le suivis.

Sir Arthur était toujours dans son grand fauteuil, qu'on avait roulé près de la fenêtre, que le malade avait fait ouvrir, parce qu'il voulait contempler le ciel encore une fois. Le temps était calme et pur, et les premières émanations du printemps arrivaient de la montagne comme pour chercher ce souffle qui allait bientôt se mêler à elles. Lady Selwin, tenant ses deux enfants dans ses bras, était à genoux devant son mari, qui couvrait ces trois êtres si chers de ses deux mains étendues sur leurs têtes. A ses côtés étaient le prêtre qui cherchait une espérance dans sa foi, et le docteur qui demandait inutilement une dernière ressource à sa vaine science ; les domestiques de sir Arthur entouraient, mêlés avec les gens de la maison prosternés comme eux, ce groupe qu'éclairaient les rayons d'un magnifique soleil couchant.

Quand le malade m'aperçut, un sourire tendrement céleste erra sur ses lèvres décolorées, puis son regard se tourna vers le midi où était son repentir, revint vers le nord où était sa patrie, descendit sur ces trois êtres qui avaient été tout son bonheur, et remonta vers le ciel où il s'éteignit.

. Le soleil disparut; une brise plus tiède et plus parfumée arriva de la montagne, et le premier rossignol qui eût chanté de l'année dans ces lieux sauvages, essaya quelques notes faibles et mélancoliques.

Le prêtre éleva sa voix grave et dit : a Priez, Madame, votre époux est au ciel ! »

Itffi lettre de recomnifindatloo.

Vers le milieu du carnaval de Taonée 1 837, le marquis San-Lorenzo, noble Milanais, déjeunait seul au coin de son feu. II était assis dans un large et profond fauteuil de velours rouge, tenant d*une main une tasse en porcelaine de vieux Saxe remplie d'un thé brûlant quMl buvait par petites gorgées, et de Tautre un journal français qu'il lisait avec une indifférence trop évidente pour qu'elle ne vint pas d'une habitude d'affoctalion. La tasse vide et le journal terminé, le marquis décrocha une riche paire de pincettes qui était à l*un des angles de la cheminée, et il se mit à tisonner.

La pièce dans laquelle il se tenait ordinairement le matin était sa bibliothèque, charmante retraite choisie par lui dans la partie la plus reculée de son vaste et somptueux palais. Tout y révélait les mœurs élégantes du possesseur et ce besoin de bien-être qui est la grande croyance de notre triste époque. Des tapis moelleux au pied et doux à Toeil couvraient le parquet^ des sièges de

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formes bizarres, mais évidemment favorables à toutes les fantaisies de la paresse, étaient placés, en apparence sans choix de lieu, mais en réalité partout où Ton pouvait désirer qu'ils fuàsent, de manière qu'il était aisé de voir qu*on n'avait jamais besoin d*en remuer un seul. Des tables, des bureaux, des consoles, chargés de tous les objets qui servent à employer utilement le temps, et de toutes les superOuités qui aident à le perdre, occupaient les alentours de la cheminée, les embrasures des fenêtres et les devants des sopbas, de telle sorte qu'en quelque endroit qu'on fût assis, on n'avait qu'à étendre le bras pour trouver unjivre à parcourir ou un objet d'art à admirer. Au centre de l'appartement, une immense coupe de marbre blanc, curieusement sculptée et posée sur un trépied de bronze antique, contenait, dans un lit de mousse, des plantes rares dont les fleurs embaumaient l'atmosphère chaude de ce délicieux réduit, qui semblait avoir été créé dans une heure de sybaritisme par le génie capricieux de la méditation.

Le marquis San-Lorenzo appartenait à une grande famille d'origine espagnole établie dans le Milanais depuis le règne de Philippe V, et il avait dans son extérieur et dans son caractère les signes distinctifs des deux peuples dont le sang coulait mêlé dans ses veines. Ainsi, ses ma* nières étaient graves, solennelles même, tandis que son esprit superGciellement cultivé et profondément sceptique, avait ce vernis d'élégance légère et cette fine fleur de corruption aristocraiique- qu'on ne rencontre guère que chez les nations que le frottement de la civilisation a polies jusqu'à les user. Il avait dans la volonté la ténacité patiente des Espagnols, mais il ne l'employait qu'à préparer de petites ruses et à mener à bonne fin de mesquines intrigues de salons. Il était affectueux avec les hommes, respectueux avec les fe^^^es, quoiqu'il ne cr{tt ni à la

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probité dos uns, ni ft la vertu des autres, parce qu'il avait obserré que la méfiance n'est utile que lorsqu'elle prend le masque engageant de la crédulité. Par nature, par éducation, par goât, le marquis était avare, indolent ; mais, toujours gouverné par ses passions, il pouvait être au besoin brave jusqu'à la folie, généreux jusqu'à la prodigalité, actif juqu*au mépris de sa* santé, qui lui était cependant bien chère. On citait de * lui des traits de courage, des actes de dévouement, des prodiges de célérité, et en regard de ces preuves d'un cœur fort et boR, on pouvait en mettre d'autres qui le montraient faible et égoïste. Nul n*aurait pu dire qu'il était aimé et considéré, mais personne n'eût osé nier qu'il était recherché de tous et redouté de beaucoup. Les jeunes gens, qui le regardaient comme un génie supérieur, venaient lui demander des conseils pour se perdre avant le temps, et les jeunes femmes, qui le savaient indulgent pour toutes leurs faiblesses, réclamaient ses avis lorsqu'il était trop tard pour les sauver, mais assez tôt pour les diriger dans la conduite d'une faute accomplie ; et tous avaient raison, le marquis possédant mieux que qui que ce fût au monde le talent d'empêcher la légèreté de se transformer en désordre, et la galanterie d'éclater en scandale. Il était rare qu'il refusât un service, mais il avait grand soin de ne se lier qu'avec des gens dont la reconnaissance pouvait avoir quelque valeur, car il pensait qu'après les vices bruyants, il n'y avait rien de plus onéreux, et, par conséquent, de plus nuisible que les vertus imprévoyantes. .

A l'époque dont nous parlons, le marquis venait d'avoir cinquante ans Longtemps il avait caché son âge; mais depuis qu'on pouvait dire qu'il était étonnemment bien conservé, il mettait une espèce de naïveté vaniteuse à en convenir. Habile d'ailleurs à tirer parti de tout, môme des

désavantages, il avait compris qu*il pouvait regagner en influence morale ce qu*il avait perdu en séduction, et il s'était établi parmi la société féminine de Milan comme une espèce de protecteur désintéressé, toujours prêt à plaindre ou à servir. Il en résultait pour lui des facilités d'inlimité qui flattaient son indolence, et des découvertes de secrets qui pouvaient, dans des circonstances données, produire des résultats bien plus importants encore. Véritable Sixte-Quint de boudoir, il eût volontiers pris des béquilles pour se vieiller, s'il ne se fût aperçu que les grandes dames milanaises trouvaient que son rôle d'homme sans conséquence leur était trop utiLc pour exiger de lui la preuve qu'il l'avait pris au sérieux et peut-être par nécessité ; aussi mettait-il autant de soin à dissimuler les ravages du temps, que de coquetterie et d'empressement à avouer île chiffre de ses années. Il était du reste, ainsi que nous Tavons dit, très-bien conservé, avait une taille qui s'était maintenue droite et qu'il entretenait svelte au moyen d'un système hygiénique dont il ne s'écartait jamais. Ses dents, un peu plus longues qu'il ne l'aurait souhaité, étaient d'une blancheur irréprochable, et si son teint n'avait plus l'éclat vigoureux de la force et de la Jeunesse/ par compensation, ses cheveux, qui avaient été autrefois d'un blond un peu problématique, étaient devenus, en blanchissant, d'une couleur brillante et douce qu'on trouvait d'une extrême élégance. Les jeunes gens, auxquels il parlait de ses succès passés de manière à leur faire croire qu'il en obtenait encore, s'étonnaient de le voir si dispos; mais les hommes plus avancés dans la science de la vie s'expliquaient cette merveilleuse conservation, en se disant que les passions satisfaites ne sontpas celles qui causent le plus de ravages : Saint Bruno s'éteignait usé à quarante and, le maréchal duc de Richelieu luttait contre la mort à quatre-vingt-douze.

SS U COMTISSS ALTtN2l.

On comprendra sans peine qu*avec un semblable caractère et des habitudes si évidemment personnelles et calculées, le marquis n*avait jamais dû songer à se marier. Deux neveux de son nom, en le rassurant sur la perpétuité de sa race, Paidaient à colorer d'une apparence de dévouement son existence tant soit peu égoïste, et lui fournissaient de fréquentes occasions de parler de ses devoirs de chef de famille aux personnes qui n*élaient pas en position de reconnaître utilement un jour les services qu'elles réclamaient de lui. D'ailleurs it était d'une bonté parfaite pour ses futurs héritiers, qu'il avait placés au service d'Autriche, et pourvu qu'ils fussent plus souvent à leur régiment qu'en congé près de lui, il ne se refusait k aucun des sacrifices d'argent qui pouvaient contribuer à l'agrément de leur vie, ni à aucune des démarches qui avaient pour but de favoriser leur avancement.

Pour faire counattre le marquis San-Lorenzo à nos lecteurs, nous l'avons oublié lui-môme avec d'autant moins de scrupule que nous le laissions occupé à tisonner, plaisir qui range, selon nous, ceux qui en jouissent au nombre des heureux de la terre. Dieu seul peut savoir quels souvenirs et quelles espérances le noble Milanais cherchait dans les cendres et dans les flammes de son foyer, lorsque son valet de chambre entra et lui remit une lettre sur laquelle était posée une carte de visite.

Le marquis ouvrit la lettre et lut ce qui suit :

LondreS; 15 janvier.

« Permettez, mon cher marquis, que je vous adresse le prince Pierre Ouvarow, qui nous quitte pour aller passer quelques mois à Milan. C'est un homme d'une grande naissance et d*un rare mérite, qui laisse ici de

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bons souvenirs et de profonds regrets, et j*aî pensé que je ne pouvais lui donner un meilleur témoignage de mon amitié qu'en le mettant à même d'entrer, sous vos auspices, dans le monde de votre belle et joyeuse cité. Je n'ajoute rien à ces quelques lignes, convaincu que le prince se recommandera de lui-même à votre bienveillant intérêt aussitôt que vous le connaîtrez. Recevez, mon cher marquis, la nouvelle assurance de ma vieille amitié,

» Robert Howard. »

— Faites entrer, dit le marquis en se levant pour se diriger du côté de la porte près de laquelle le valet de chambre attendait ses ordres; celui-ci sortit, et, quelques secondes après, il ouvrit les deux battants et annonça le prince Pierre Ouvarow.

— Soyez le bienvenu, prince, dit le marquis en tendant avec une élégante familiarité la main au noble étranger. Mon ami Howard ne pouvait me faire un plus véritable plaisir ni un plus grand honneur que de me mettre à même de vous être bon à quelque chose pendant le séjour que vous comptez faire à Milan. Disposez de moi, je vous le demande en grâce ; et si vous voulez me rendre bien heureux, consentez à commencer nos relations en acceptant la modeste mais cordiale hospitalité d'un vieux garçon.

— Je suis vraiment touché de votre accueil, nK)nsieur le marquis, répondit le prince avec une expression pleine de réserve et de dignité, et j'accepterais de grand cœur l'offre que vous avez la bonté de me faire, si je n'avais déjà pris tous mes arrangements pour mon séjour ici, qui doit être de quelques mois. Je compte employer deux années à , visiter l'Italie, et tout ce que j'ai entendu dire de Mîian et de sa société m'a déterminé à lui donner la préférence pour commencer mon voyage.

60 U COMTES$l ALTMZI.

— Milan est effectivement une ville délicieuse, dit le marquis, et si vous aimez le monde, vous vous y plairez, j'en suis sûr. Alais ce n'est pas encore la véritable Italie : ritalie des arts, c'est Rome et Florence; Celle des plaisirs, c'est Naples. Cependant pour vous, habitant du Nord, qui nous arrivez avec vos souvenirs de Londres, il y aura ici des nouveautés qui vous intéresseront en attendant qu'elles vous charment. Voyons! par où voulez-vous débuter ? Il me semble que vous feriez bien de consacrer les dernières semaines du carnaval à la société, et de réserver l'époque plus sérieuse qui doit leur succéder pour visiter nos monuments, qui sont du reste en petit nombre. Je suis en mesure de vous présenter partout ; et, par exemple, si vous n'avez rien de mieux à faire aujourd'hui, je puis vous mener chez une de mes amies qui doit donner la plus belle fête que nous aurons de tout l'hiver. Je n'ai que quelques lignes à écrire pour demander une permission qui est accordée d'avance, et j'irai vous prendre à votre palais ce soir vers neuf heures.

Le prince accepta, et le marquis, après lui avoir demandé la permission d'écrire un billet, traga quelques lignes à la hâte, puis il tira le cordon d'une sonnette qui se trouvait à la portée de son bras ; un domestique entra presque aussitôt que la cloche s'était fait entendre.

— Vous allez porter cette lettre au palais Alvtozi, Giuseppe, et vous demanderez des nouvelles de la comtesse. Je pense qu'il y aura une réponse.

C'est une femme charmante, prince, continua le mar* quis, et je ne vous promets pas de vous en faire connaître beaucoup comme elle à Milan. Mais prenez garde à votre cœur, car si la comtesse Âlvinzi est belle et spirituelle, elle passe aussi pour être bien sensible.

Un sourire mélancolique et ûer erra sur les lèvres du

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prince ; ia pénétration du marquis l'eut bientôt traduit, et il se hâta d'ajouter avec une terreur comique :

— Ab I mon Dieu ! vous me faites frémir ! car voua avez l'air de dire que votre cœur est défendu par une affection à toute épreuve. Napoléon a écrit qu'il n*aurait jamais pu s'emparer de la forteresse de Malte s'il n'y avait eu personne dedans pour lui en ouvrir les portes : c*est aussi rhistoire de l'amour... quand il règne quelque part, il y a autant de chances pour qu'il devienne un traître que pour qu'il soit un défenseur; aussi» chaque fois que je vois une femme amoureuse de son mari, je prédis qu^elle aura un amant, et il est bien rare que je me trompe.

^ Ceci est trop subtil pour moi, Monsieur le marquis.

— Trop subtil pour vous, prince ! si vous étiez Allemand, à la bonne heuro ; mais vous appartenez à une nation qui devine tout ce que les autres apprennent, et vous faites partie d'une aristocratie dont on a dit qu'elle était à la fois verte et... mûre.

Un sourire légèrement dédaigiieux fut toute ia réponse d'Ouvarow.

— Pardonnez-moi, prince; mais j'avais tout à fail oublié que vous venez de passer une année en Angleterre, et que voua en rap{)ortez peut-être d'antres idées que celles que nous aivons en Italie. Ici, l'amour, qui est une affaire de tous les instants, n'est dans aucun cas un événement sérîeHXjét W n'y a pas d'esemple qu'iTrte chose en ait jamais empêché une autre. La vie est déjà si grave et si triste par elle-même, ajouta le marquis en «'enfonçant voluptueusement dans son grand fauteuil, qu'elle serait vraiment insupportable s'il fallait encore mettre deia gravité dans les plaisirs.

6S U COMTBSSI ÀLTWZI. •

— • Vous m% permettrez de ne pas être entièrement de votre avis?

— Je permets tout parce que je suis patient} dit le marquis, et que j*ai la conviction que vous pratiquerez à quarante ans ce que vous niez de bonne foi à trente.

Le prince fît une réponse qui témoignait de son désir de changer de conversation, et le marquis, dont la légèreté naturelle s'unissait à un exquis savoir-vivre, s'établit de bonne grâce sur un nouveau terrain, et trouva dans son grand nsage du monde^ dans son instruction superficielle, mais variée, et surtout dans son esprit ingénieux et fin, des ressources qui charmèrent le. noble étranger et détruisirent en partie l'impression fâcheuse qu'il avait reçue d'abord de ces paroles si peu en harmonie avec l'âge de celui qui les prononçait. Le marquis lui parla de ses voyages avec intérêt, le questionna avec délicatesse sur sa famille, sur ses projets, sur sa carrière. Désireux de plaire parce qu'il savait que c'est un moyen de régner, il employait toutes les ressources de son iatelligence et toutes les grâces de son urbanité à convaincre le prince qu'il pouvait trouver en lui un guide et un ami. Une heure s'écoula ainsi d'une manière charmante, et quand Giuseppe revint, rapportant la réponse de la comtesse, une sorte d'intimité existait entre ces deux hommes qui étaient naguère étrangers l'un à l'autre.

— La comtesse sera charmée de vous recevoir, dit le marquis après avoir parcouru légèrement le billet que son domestique venait de lui remettre ; elle me remercie de la bonne pensée que j'ai eue de vous proposer d'assister à soû bal, et elle espère que la première soirée que vous passerez à Milan vous donnera le désir d'y faire un long séjour. Ainsi, j'irai vous prendre ce soir à neuf heures. Pour demain, je mets à votre disposition ma loge â la Scala ; vous retrouverez à ce théâtre toutes les personnes

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que tous verrez ce soir, et vous pourrez y commencer des relations qui vous mettront à même de vous passer de moi« ce que je suis loin de désirer, croyez-le bien.

Le prince remercia avec effusion, et le marquis, après l'avoir reconduit, demanda sa voiture pour aller faire sa promenade habituelle au Cours.

Itf» Promenade au Coar» et le liai.

Quoiqu'on ne fût encore qu'à la fin de février» la matinée était belle et chaude, et Tatmosphère avait un parfum printanier qui invitait la population de Milan à venir le respirer. Le Cours, qui était la promenade à la mode, réunissait dès Theure de midi, dans les allées latérales, une multitude de promeneurs i pied des deux sexes et de tous les âges, et plus tard les équipages de la haute aristocratie lombarde et les voilures de louage des étrangers de distinction vinrent former, dans la grande allée du milieu, deux longues files, entre lesquelles des officiers autrichiens en uniforme, des citadins en costume de ville et des femmes en amazone, passaient et repassaient à cheval, les uns galopant isolément, les autres marchant au petit pas à côté des voitures ou réunis en groupes et causant joyeusement.

Vers deux heures, un sentiment de curiosité vif et unanime sembla s'emparer de la foule des promeneurs ; les cavaliers rassemblèrent leurs chevaux pour les faire cara-

U ^VTBSfS àVflJXZU €S

coteF, les femmes se mirent debout dans leurs voitures découvertes, les piétons des allées latérales s'arrêtèrent faisant face à l'allée du miUeu, et tous tes regards se concentrèrent sur une magnifique calèche à quatre chevaux qui venait de déboucher sur le Cours par une des principales rues de la ville.

Une seule personne occupait le fond de cette voiture, dans laquelle elle paraissait plutôt coudiée qu'assise» tant son attHude était indolente et négligée. C'était une femme blonde et pâte» jeune encore et cependant déjà fatiguée. Â la voir ainsi étendue et ployée, on Taurait crue mourante, si le feu de ses regards n'avaient révélé une surabondance de vie' et une puissance d'orgaaisation que tout le reste de sa personne cherchait à dissimuler. Un ample manteau de velours bleu, doublé d'hermine, la couvrait entièrement, ne laissant voir que son visage à demi voilé par deux touffes vaporeuses de cheveux cendrés, et ses petits pieds, qui reposaient, croisés Tun sur Tautre, sur le coussin du devant de la calèche.

Le sourire triste et dédaigneux de la vanité satisfaite effleura ses lèvres quand elle vit l'agitation occasionnée par sa présence. Quelques cavaliers vinrent, le chapeau à la main, tourbillonner autour de sa voiture, sans obtenir d'elle d'autres marques d'attention que de légères inclinations de tête que nul ne pouvait considérer comme une faveur, tant elles avaient peu le caractère d'une distinction particulière. Quelquefois seulement, la belle promeneuse sortait avec nonchalance sa petite main étroitO" ment gantée, des plis mystérieux de son manteau, pour envoyer un geste amical dans une direction quelconque; mais ces rares et muets témoignages de bienveillance ne s'adressaient jamais qu'à des femmes qui lui avaient exprimé, par des démonstrations bruyantes, ou leur joie de la revoir ou leur admiration pour son élégance, ou peut"

66 LÀ COMTCSSlt ALTIUZI.

être cette fascination qa'exerce Timpertînence quand elle est appuyée sur la richesse et ennoblie par la distinction. La calèche occupait seule le milieu de la grande allée, et elle en avait déjà parcouru deux fois toute la longueur au petit pas, lorsqu'une autre calèche se détacha de la file et vint se placer à côté d'elle. Cette calèche était celle du marquis San-Lorenzo que nous avons déjà fait connaître à nos lecteurs.

— Bonjour, comtesse, dit le marquis, lorsque les deux voitures furent aussi près Tune de l'autre que deux fauteuils pourraient Têtre dans un salon , — comment allezvous ce matin?

La comtesse posa légèrement Pextrémité de ses doigts sur le bord de ses lèvres qui s'entre ouvrirent pour laisser passer ces mots :

— Merci, marquis : ce beau soleil me fait du bien.

— Je l'avais deviné en vous voyant passer tout à l'heure, car vous m'avez paru plus charmante encore qu'à Furdlnaire.

— Voilà dix ans que vous me répétez la même chose, et si depuis dix ans j'embellis tous les jours, Je devais être bien laide la première fois que vous m'avez dit que j'étais belle.

— Convenez du moins que si je me trompe, mon erreur est bien flatteuse pour vous ?

— Oui, si elle est sincère.

— Pourquoi ne le serait-elle pas? à mon âge on n'a plus d'intérêt à tromper.

— On croit encore en avoir, et puis l'habitude... Mais laissons ces folies qui ne sont plus faites pour notis, ajoulat-elle en souriant et en appuyant sur ce dernier mot. J'aime mieux vous remercier du billet que vous m'avez écrit ce matin, car c'est toujours moi qui suis reconnaissante quand je vous fais un plaisir.

LA C0MT888E ÀLVINZI. 6*7

— Celui-lâ, comtesse, sera j'espère partagé par toob : ce prince russe est Thomme le plus distingué que j*aie jamais vu.

— Notre société en a bien besoin, reprit la comtesse, en jetant un regard dédaigneux sur les cavaliers qui voltigeaient autour de sa voiture. Depuis quelques années, Milan a le triste privilège d'attirer tous les ennuyeux de TEurope, et nos chers compatriotes sont une pauvre compensation.

— Prenez garde, on peut tous entendre.

— Peu m'importe, ils doiyent savoir ce que je pense d'eux.

— Ne serait-ce pas un des motifs pour lesquels ils vous adorent?

— Je n'en serais pas étonnée, c'est une si grande séduction que le dédain.

' - Vous voulez donc qu'il ne vous en manque aucune ?

La comtesse détourna la tète avec une rapide et imperceptible expression de>iégoût.

Au même instant un homme à cheval vint se placer à la portière du marquis.

— Prince, je parlais de vous en ce moment, dit celuici ; permettez-moi de vous présenter à la comtesse Alvinzi, chez laquelle nous devons aller ce soir.

Le prince Ouvarow fit pirouetter son cheval avec une vigueur pleine de grâce, et en quelques secondes il fut à la portière de la comtesse.

— Prince, lui dit elle, quand vous êtes arrivé, je remerciais justement mon vieil ami, te marquis San-Lorenzo, de vous avoir inspiré le désir de venir chez moi.

— Alors, Madame, il a dû vous dire combien j'ai été heureux de la permission que vous lui avez donnée.

•— Le marquis ne dit jamais ces sortes de choses ; il se bolme à nous apprendre à les deviner.

68 hk COMTBS^E ALVlNZt.

Le prince répondit par une phrase spirituelle et polie, puis il salua profondément , mit son cheval au galop et 6*éloigna.

— Comment le trouvez-vous, comtesse ?

— Il me semble qu'il monte admirablement à cheval ; c'est le seul mérite qu'il m*ait laissé le temps de lui découvrir, et il est si commun à iMilan que j*attendrai que je lui en aie trouvé un autre pour partager votre admiration.

— iMais sa figure, sa tournure?

— Je ne Tai pas bien vu, j'avais le fioleil dans les yeux. Yiendrez-vous tard ce soir?

— Non. J'ai promis au prince d'être à sa porte à neuf heures. Je tiens à lui faire connaître quelques-unes des personnes que vous devez recevoir, à mesure qu'elles ar* riveront chez vous.

— Ne lui parlez pas trop de moi.

— Vous avez donc bien peur de le charmer ?

— Marquis , vous êtes d'une fadeur insupportable aujourd'hui; je vous préviens que ce n'est pas le moyen de me plaire.

— Vous plaire, comtesse I Vous me croyez bien présomptueux.

— Ainsi vous n'en avez pas la moindre envie?

— Je vous répondrai un autre jour; pour ce matin, je me bornerai *à vous dire que je vous aime.

— Âh 1 je préfère cette flatterie à toutes les autres 1 A ce soir, mon cher marquis.

La comtesse donna l'ordre de la ramener chez elle, et le marquis, qui voulait lui faire croire que la promenade perdait tous ses charmes en la perdant , dit très-haut à son cocher de rentrer en ville. Un sourire gracieux fut la récompense de cette dernière démonstration, d'autant plus délicate qu'elle avait Tair plus indirecte.

LÀ COMTESSE ALVtNZt. 6d

Cinq aanées s'étaient écoulées depuis révénement qui avait rompu violemment les relations de bir Arthur et de la^comtesse Alvinzi. Celle-ci avait reçu la lettre dont nos lecteurs doivent se souvenir, et quelques lignes insérées dans la Gazette de Milan lui avaient appris la mort de cet homme qui l'avait tant aimée. Il y aurait peut-être de Texagération à dire que cette catastrophe la rendit pro- . fondement malheureuse, mais il y aurait aussi de Tinjustice â ne pas convenir qu'à dater de celte époque un grand changement s*était opéré dans ce caractère inflexible dans sa froideur et implacable dans ses résolutions. Depuis quelques mois surtout ce changement était plus évident , et le marquis San-Lorenzo n*était plus le seul à l'aperce* voir. La comtesse approchait de sa trentième année, et toute sa personne avait subi une transformation qui était loin de lui être désavantageuse. Comme elle avait maigri, elle paraissait plus grande, et comme son existence était plus sérieuse, sa 6gure avait pris une expression médita* tive qui contrastait de la manière la plus séduisante avec l'éclat passionné de son regard. De même que toutes les femmes italiennes, elle avait reçu une éducation première plus que superficielle, mais le goût de l'étude s'était développé en elle, et elle s'y livrait maintenant avec une ardeur sombre et fébrile qui avait plus le caractère de la macération que celui de l'entraînement. Il en était résulté chez elle un profond mépris pour les hommes, en général peu distingués, qui composaient la société de Milan, et un grand dédain pour les hommages plus empressés que délicats qu'ils lui rendaient. Le marquis San-Lorenzo et quelques étrangers de marque, oiseaux de passage à travers l'Italie, avaient seuls échappé à cette espèce de proscription qui désespérait tous les autres sans en décourager , aucun. La comtesse vivait fort retirée ; trois ou quatre fois seulement chaque hiver, elle ouvrait ses salons, ol la foule--

70 LA COMTBSSI AttlN2l.

venait y raviver une admiration qu'une année de dédains peu disaimulés ne suffisait pas ensuite à détruire. Brillante et coquette, son existence avait été d'abord une sorte de royauté; sauvage et fière, elle était devenue une véritable tyrannie. Les femmes elles-mêmes en subissaient l'influence, heureuses en secret d'une supériorité trop sérieuse pour qu'elle pût jamais redevenir une rivalité.

Le marquis San-Lorenzo n'avait pas contribué à entraîner la comtesse dans cette yoie ; mais une fois qu'elle y fut entrée, il l'avait aidée à s'y maintenir. Son égoYsme, son affection, si Ton veut, lui avait dit que des habitudes qui excluaient la foule des indifférents lui étaient toutes favorables, et il avait toujours des approbations prêtes pour un genre de vie qu'il eût sans doute blâmé s'i n'avait pas trouvé son compte à l'encourager. Ancien ami de la famille de la comtesse, admis dans l'intimité de son mari, il avait deviné de bonne heure la précoce maturité de ce caractère, et prévu longtemps d'avance le développement tardif mais inévitable de cette organisation. Attentif à chaque progrès, patient à chaque retard, il côtoyait en quelque sorte cette existence, ne hâtant rien, ne négligeant rien, sachant se tenir à l'écart avant même qu'on eût désiré son absence, et sachant mieux encore reparaître au moment où il allait être souhaité. Sa pcrsévérance était si habile qu'elle n'était jamais importune, et son influence s'était développée si lentement que la comtesse la subissait sans la soupçonner, et que le monde l'avait admise sans songer à en médire.

A neuf heures moins cinq minutes, la voiture du marquis s'arrêta à la porte du prince ; celui-ci était prêt et ils arrivèrent bientôt au palais Alvinzi.

La comtesse était dans un premier salon, et ce fut elle qui présenta le noble étranger à son mari. Ce n'était plus la femme qui semblait, quelques heures auparavant, cher-

LA COlftBSSr ALVIRSSI. 7l

cher péniblement à renaître en respirant le souffle vivifiant da printemps. Resplendissante de beauté, de grâce, d'intelligence, on eût dit une de ces fées qui ne doivent jamais ni vieillir, ni mourir. Sa pâleur habituelle avait disparu; le feu de ses regards était tempéré par une douce et rayonnante expression de bienveillance. Velue avec une simplicité qui n'avait rien d'affecté, elle ne paraissait ni sûre, ni inquiète de son triomphe, et quand elle tendit la main au marquis, celui-ci, qui la voyait tous les jours, parut surpris, comme s'il ne l'avait jamais vue.

Le prince ne partagea pas cette impression, ou bien il la dissimula ; mais la foule arrivait, et le marquis et lui furent entraînés dans la galerie où le bal devait avoir lieu. Ils se placèrent dans l'embrasure d'une fenêtre, et le marquis commença immédiatement à jouer son rôle de ctce^ rone,

— C'est dans ses fêtes qu'il faut voir Milan, dit-il ; partout ailleurs cette ville n*est plus que l'ombre de son passé. Commercialement, politiquement, ce n'est plus qu'un cadavre que le plaisir galvanise quelquefois, mais que le patriotisme ne ressuscitera plus. Eh bien ! è tout prendre, cette transformation n'est regrettable que pour les ambitieux, et je ne crois pas qu'il en existe un seul dans cette multitude d'hommes dont les figures énergiques et fières ne trompent que ceux qui n'ont pas étudié leurs âmes. Les peuples qui ont changé souvent de maître sont comme les femmes qui ont souvent changé diamant : ils ne se croient heureux que quand ils sont tyrannisés.

— Cependant en 4 830 votre gouvernement a eu quelques inquiétudes.

— 11 a plutôt feint d'en avoir, parce qu'il avait besoin d'un prétexte pour justifier des armements extraordinaires j mais, au total, tout s'est borné aux criailleries d'une dou-

71 LÀ COMTBMB ALyiHZI.

zaine de brouiUooB étrangers, dont quelques oiaiB iadigènes se sont faits les timides échos.

— Mais votre noblesse supporte impatiemment le joug autrichien ?

— Erreur , prince. Notre noblesse est trop avancée en civilisation pour ne pas comprendre que les avantages du pouvoir absolu surpassent de beaucoup ses inconvénients. On nous prive des journaux français, c'est vrai ; maïs, comme compensation, nous sommes à peu près sûrs de conserver nos tètes sur nos épaules, et de pouvoir transmettre nos fortunes à nos héritiers. Et moi qui vous parle, ajouta-t-il en baissant la voix, j'ai beaucoup d'idées lihé* raies ; mais c'est une affaire toute personnelle, et je ne balancerai jamais à sacrifier le triomphe de mes principes à la conservation de mes intérêts.

— Et la bourgeoisie, le peuple, pensen^.-ils comme vous?

— Je le crois, mais qu'importe ce qu'ils pensent, puisqu'ils savent qu'il est interdit d'écrire et imprudent de parler. Le mécanisme de notre gouvernement est d'une admirable simplicité ! Garder la Hongrie avec des Italiens, rilalie avec des Hongrois, la Bohème avec des Croates et séduire les badauds de Vienne à l'aide de la petite calèche et des audiences publiques de notre empereur, voilà l'analyse du génie de notre premier ministre, la cause d'une tranquillité qui fait l'envie des états constitutionnels, et le désespoir des songe-creux de tous les pays. Mais ne pensez-vous pas, prince, que notre conversation est bien grave pour le lieu où nous sommes? Si on nous entendait, vous seriez exposé à ne pas trouver de danseuse.

— Je préfère le plaisir de causer avec vous à celui de la danse.

— Causons donc, mais moins sérieusement si vous permettez. Comment trouvez-vous la comtesse Âlvinzi?

— Je trouve qu'il y a deux femmes en elle, et que celle de ce soir ne ressemble pas du tout à celle de ce matin.

— Toutes les femmes en sont là : comme des fleurs, elles se penchent sous Tardeur du midi, pour se relever sous la brise du soir^ et pour elles la brise ce sont ces mille propos flatteurs qu'on murmure à leurs oreilles, et qui dominent pour quelques instants le bruit intérieur de leurs pensées. Mais vous ne m'avez pas dit comment vous la trouviez : ces deux femmes vous plaisent-elles?

— J'aimerais mieux qu'il n'y en eût qu'une.

— Àu fond, c'est comme cela; il n'y a qu'une femme , qui met quelquefois un masque.

— Mais comment le distinguer de la figure?

— * À quoi bon, si ce qu'on montre vaut mieux que ce qu'on cache?

— Au fait, vous avez raison, les indifférents n'ont pas besoin d'en savoir davantage.

— Alors j'espère que dans quelques jours vous serez plus curieux.

En ce moment, la comtesse Alvinzi, qui avait l'air de les chercher, se rapprocha d'eux.

— Prince, dit-elle, je m'inquiète de l'id^ que c'est le marquis San-Lorenzo qui vous fait les honneurs des personnes que j'ai chez moi : il est bien aimable, mais il n'est pas toujours très-indulgent.

— Vous serez tout à fait rassurée, comtesse, répondît le marquis, quand vous saurez que je n'ai encore parié que de vous.

-^ C'est tout ce que je craignais, coâiinua-t-eUe avec un sourire qui démentait ses paroles.

— Êtes-vous pour longtemps à Milan, prince?

— Pour quelques mois, j'espère. Madame ; car je compte commencer ïnon voyage en Italie par le nord, et la saison n'est pas encore assez avancée. Il me semble, d'ailleurs,

74 LA COMTBSSI ALTINZI. .

qu'il y a plus d*un motif id pour ne pas songer i en partir.

— Il est vrai que ce soir nous sommes bien à notre avantage, et je sais bon gré à ma ville natale d'avoir autant d'à-propos. Mais, estMre que vous ne dansez pas, prince ?

— Oh I je ne suis plus assez jeune... et pas encore assez vieux, se hàta-t«il d'ajouter en jetant les yeux sur un quadrille dont les danseurs étaient tous dans leur automne avancé.

— Je vous comprends. Eh bien ! ce que vous prenez pour un travers est tout bonnement une qualité. Nous ne sommes pas assez vaniteux pour sacrifier un plaisir à la crainte de paraître ridicules N'ètes-vous pas de mon avis, marquis?

— Vous savez bien que je ne suis plus de ce monde, répondit celui-ci, et je n'en sais que ce que vous voulez bien m'apprendre.

— Je croirais faire injure à la pénétration du prince, si je prenais la peine de vous démentir, dit la comtesse avec un regard et un sourire qui expliquaient bien mieux sa pensée que ses paroles n'auraient pu le faire.

L'arrivée de l'archiduc vice-roi interrompit cette conversation : la comtesse fut obligée d'aller le recevoir.

— Que cette femme est spirituelle, dit le marquis assez haut pour qu'elle pût l'entendre : si l'étais plus jeune j'en serais certainement amoureux.

— Vous savez, ajouta le prince, qu'on vient de m'apprendre qu'ici la bonhomie sauvait des inconvénients de la vanité.

Le marquis n'eut pas l'air de comprendre, et prenant le bras du noble étranger, il lui fit parcourir les salons où la fête présentait le coup d'œil le plus animé.

A minuit, un magnifique souper fut servi dans une vasta

LÀ COMTBSSB ALVIIIZl. 75

serre transformée en salle à manger. Des tables de douze cou?erts réunirent des convives qui se convenaient et qui s'étaient choisis à l'avance. Le prince Ouvarow et le marquis San-Lorenzo furent désignés pour faire partie de la table de la comtesse. Après le souper, le bal recommença, et il était près de quatre heures du matin quand le prince dit au marquis :

— Pour un homme retiré du monde, il me semble que vous veillez bien tard.

— Nous partirons quand vous voudrez, répondit le marquis. Ma voiture a le privil^e d'attendre dans la cour. — Voilà ce que c^est que d'être vieux, ajouta-til avec un soupir qui n'avait rien d'attendrissant. Prince, je suis à vos ordres.

ehacan eUem sol.

S'il pouvait y avoiti le lendemain d'une fête, quelque chose de plus triste que les âmes<des personnes qui y ont assisté, ce serait certainement la vue des lieux où tant de joie et d'insouciance régnait peu d'heures auparavant. La demeure, ordinairement paisible, arrachée à ses habitudes de tous les jours, n'a pas encore repris son aspect accoutumé, et elle a déjà perdu l'élégance passagère dont on avait cherché à l'embellir. Le silence a succédé au bruit ; la lumière lugubre d'une aurore d'hiver remplace la splendeur magique d'une nuit d'ivresse et de folie. Les lustres qui jetaient tant d'éclat, les fleurs qui versaient tant de parfums, les voûtes qui renvoyaient tant d'harmonie, sont ternes, flétries, muettes 1 c'est le plaisir qui a passé, et, à la désolante tristesse de son passage, on dirait que c'est la mort. Que faites-vous maintenant, jeunes filles dont les fronts rayonnaient de tant d'espérances , jeunes femmes dont les cœurs battaient de tant d'amour? Hélas ! vous avez quitté ces vêtements légers qui flottaient der-

Ll COMTESSE ALTIHZI.

rière vous comme des ailes, et avec eux vous avez déposé les doux rêves, ailes aussi de vos capricieuses imaginations ! Les membres brisés de fatigue, le front voilé de tristesse^ le cœur désolé de vide, vous contemplez du bord de votre couche sans sommeil ces rubans à la fois flétris et brillants comme vos souvenirs, et ces fleurs fanées dont le parfum fugitif a cependant plus duré que vos espérances. £t quand vous rentrerez dans la vie active, après quelques heures d'une fatigante inaction, tout vous paraîtra lourd, vos vêtements, vos pensées, jusqu'à ce que vous vous trouviez de nouveau à la veille d'un plaisir au lieu d'être au lendemain.

Il est onze heures du matin. Le palais Âlvinzi est plongé dans un profond repos, à peine interrompu de loin en loin par le pas silencieux d'un serviteur attentif. Les fe« nètres des grands appartements sont ouvertes, et le jour sombre qu'elles laissent pénétrer éclaire tristement les meubles en désordre, les parquets poudreux et les draperies agitées par le souffle d'un vent glacial. Les bruits intérieurs de la fête ont fait place aux rumeurs lointaines de la cité, tandis qu'au contraire l'activité muette et dévorante de la pensée a succédé à l'expansion insoucieuse de la joie dans l'âme de la comtesse.

Dès qu'elle a pu quitter le bal, elle s'est retirée dans son appartement, d'où elle a renvoyé ses femmes qui l'at* tendaient. Ses vêtements de fête couvrent le tapis, ses bijoux sont épars sur la cheminée. Envdoppée dans un ample peignoir de cachemire blanc, plongée au fond d'un vaste fauteuil, elle contemple, saiis les voir peut-être, le foyer qui s'éteint et la lampe qui lutte péniblement contre la clarté du jour. Une guirlande de fleurs naturelles à moitié détachée retombe le long d'une de ses joues, et ces fleurs, les unes encore fraîches, les autres déjà décoltrées, sont comme un témoignage à la fois vivant et mort des

78 U COMTSS^B ALTINZI.

heures qui viennent de s'évanouir et de celles qui vont nattre.

Ce n'est plus la femme qne nous avons vue indolente et dédaigneuse à la promenade ; c'est moins encore celle que nous avons retrouvée belle et rayonnante dans le bal. Son indolence est de l'anéantissement, son dédain n'est que de l'amertume, le rayonnement de sa beauté est sinistre comme celui d'un ciel orageux. Quelquefois un feu sombre anime ses regards, puis le moment d'apràs ses paupières s'abaissent, et on voit briller des larmes A ïextrémité de ses longs cils. Un tremblement convulsif agite ses mains qui se pressent comme pour se contenir, et tandis que son corps est dans une immobilité presque complète, ses pieds sont en mouvement comme s'ils obéissaient malgré eux à l'activité de sa pensée.

Que se passe-t>il donc dans cette àme ordinairement si calme ou du moins si maîtresse d'elle-même ? Quel malheur a frappé cette vie ? Quel remords pèse sur cette conscience? Quelle terreur assombrit cette imagination? Ici notre rôle devient plus compliqué, car pour remonter aux oauses de cette transformation, il nous faudrait analyser les innombrables et imperceptibles contradictions da coeur humain, et, pour cela, remplacer les aperçus superficiels du romancier par les investigations profondes du moraliste ; tâche difficile, que nous entreprendrions sans espoir de la remplir, et avec moins de confiance en nous-méme que dans l'intelligence de nos lecteurs.

L'histoire de la comtesse Aivinzi est celle de beaucoup de femmes. Jeune, elle n'eut pas de principes, mais comme elle n'avait pas non plus de passions, die put garder toutes les apparences, et elle posséda presque toutes les réalités de la vertu. Fière parce qu'elle état! froide, coquette parce qu'elle se sentait invulnérable, elle crut qu'il n'y avait aucun danger pour elle à encourage les

LA COHTBSSB ALTIllZI 79

sentiments qa*e!le inspirait. Tant que sa coquetterie s'adressa à des hommes qui, n'étant qu*amoureux, ne cherchaient que l'attrait d'un plaisir ou la vanité d'un succè?, elle n'eut rien de coupable, et on put en quelque sorte la considérer comme une défense bien légitime ou comme une vengeance sans gravité. C'était une grande distinction et presque une singularité, que de paraître sensible et de rester Irréprochable au milieu d'une société qui se serait livrée au désordre par ton, si elle ne s'y était pas abandonnée depuis longtemps déjà par suite de ce découragement nature! aux nations qui se sentent malheureuses et avilies. Les résultats de cette conduite n'eurent rien de fâcheux pour la réputation de la comtesse, mais les conséquences en furent déplorables pour son caractère. Irritée de ne provoquer que des désirs, quand elle aurait voulu inspirer des passions, son cœur devint inaccessible à la pitié» et elle caressa comme un rêve de bonheur Tespérance de trouver un |our une victime qui pût la dédommager de tous les mécomptes de son orgueil. On sait comment ce but fut atteint et, hélas ! cruellement dépassé ! Hâtons-nous cependant d'ajouter que la comtesse ne fut pas aussi insensible à Tamour de sir Arthur qu'elle voulut le parattre, et que si sa défense continua à être souvent un calcul, elle fut aussi quelquefois un combat. Cette affectfoin délicate et passionnée, qui se résignait à tous les sacrifices, Ta' ait flattée, et la société d'un homme dont tout le monde reconnaissait la distinction avait fini par lui devemr nécessaire ; mais toutes ces impressions n'avaient été que fugitives, et n'eurent pas le pouvoir de donner de ia générosité à son cœur ou de la droiture à sa conduite. Plus tard, quand la catastrophe arriva, si elle n'eut pas de remords, elle eut des regrets, et elle mit de la banalité dans ses dédains, comme elle en avait mis dans sa eo(|uetterie. Puis les années s'écoulèrent, et cette

SO LA COMTBSil ÀLTIRZI.

organisation, qai n'avait été précoce que dans son développement intellectuel, se réveilla toute entière, et imposa à la comtesse la nécessité d'un rôle plus dif6cile à remplir. . puisqu*au lieu de feindre des penchants qu^elle n'éprouvait pas, il lui fallut dissimuler et combattre des sensations qui devinrent bientôt des souffrances. Alors elle regarda autour d'elle, et en comparant ce qu'elle avait dédaigné à ce qui lui restait à choisir, elle se sentit à la fois malheureuse et humiliée. Le marquis San-Lorenzo devina ce changement aveo d'autant plus de facilité qu'il l'avait prévu, et, tout en paraissant le déplorer, il ne fit rien de ce qui aurait pu en arrêter les progrès. Ë(ait-ce indifférence.' était-co calcul ? le temps seul nous l'apprendra ; car les esprits comme le sien se révèlent bien plus par les résultats que par les moyens de leur combinaison.

Nous en avons dit assez, sinon pour démontrer, du moins pour laisser deviner l'état de Tàme de la comtesse Alvinzi pendant la matinée qui suivit le bal dont nous avons parlé. Cette tristesse, cet abattement, ont mainte* nant leurs causes connues, et désormais nous pouvons raconter les faits sans être obligé d'interrompre notre récit pour justifier le présent k l'aide du passé, et expliquer les événements par les caractères. Nous allons donc laisser la comtesse à ses agitations et à ses rêveries, et nous nous transporterons de nouveau dans la bibliothèque du marquis San-Lorenzo.

Il y est seul comme la veille, et comme la veille encore tout en lui annonce cette satisfaction calme qui vient également de la modération des désirs et de la patience des desseins. Lui aussi repasse dans sa mémoire ses souvenirs de la fête, lui aussi semble interroger l'avenir; mais nulle inquiétude n'accompagne le travail de sa pensée. Comme dans son àme, comme sur son visage, l'ordre et le repos régnent autour de lui. Les meubles de son appartement

LA C01ITB58B ALTlNZl. SI

sont à lears places accoutamées ; les fleurs de ses jardinières n'ont rien perdu de leur fraîcheur et de leur par* fum ; la flamme de son foyer est brillante et douce à la fois, car elle n'a point été ranimée brusquement après avoir été longtemps négligée. La joie n'a point égayé ces murs, mais aussi la douleur ne les attristera pas. Ici les jours succèdent aux jours, sans regrets pour la veille, sans préoccupations pénibles pour le lendemain : existence pai« ftible qui n'est cependant pas du bonheur; modération calculée qui n'est cependant pas de la vertu.

San-Lorenzo n*avàit pas vu sans surprise d'abord, lorsqu'il était arrivé au bal, le resplendissement inaccoutumé du visage de la comtesse, et il avait cherché toute la nuit, soit à découvrir l'origine de cette métamorphose, soit à s'assurer de sa réalité. Rentré chez lui, il avait consulté sa vieille expérience, et elle lui fut si fidèle que, sans avoir pénétré comme nous dans l'appartement de la comtesse, il avait Gni par la voir à peu près telle que nous l'avons vue. Toutes les sociétés ont quelques-uns de ces scrutateurs d'âmes qui épient les vertus chance** lantes, semblables à ces gens d'affaires qui savent pré* voir la ruine quad elle est encore un mystère pour ceux qu'elle doit frapper.

« Son heure est venue, pensait-il. — L'oiseau blessé à la tète s*élève dans la nue avant de retomber sur le sol, la femme atteinte au cœur ne se redresse jamais plus fièrement que quand elle est près de sa chute. Cependant elle n^aime personne encore, et quand je regarde autour d'elle, je ne vois pas qui elle pourrait aimer, car, pour la première fois, elle voudra choisir. Ici il y a des successeurs, mais pour des fondateurs je n'en connais pas. D'ailleurs l'pmbre de sir Arthur se placera longtemps encore entre elle et l'homme qui voudra lui plaire, et cette concurrence d'un souvenir est un obstacle plus redou«

Ht tk C0MTI8SI iLV»2l.

table qu*on ne croit. Leâ femmes soDt si bizarres quand elles sont irréprochables. . N'importe, ce n*est plus qu'une question de temps et de hasard. Le temps ! le hasard ! c*est la patience et Tbabileté : le monde leur appartient •

Telles étaient les réflexions du marquis San-Lorenzo, réflexions qui étaient peut-être la cause de la satisfaction qui se peignait sur sa physionomie. Sans doute il avait à sa manière de TafTection pour la comtesse, mais chez lui le sens moral était si faible, la société au milieu de laquelle il vivait était si corrompue, qu'il pesait sans effroi toutes les chances d'un événement qu'il aurait dû considérer comme un malheur. Les hommes sans principes qui n'ont plus de jeunesse sont comme les vieux chirurgiens : chez les premiers, la dissipation a détruit la gravité ; chez les seconds, l'amour de l'art a tué la pitié.

Nous nous sommes suffisamment étendu sur la disposition d'esprit du marquis pour mettre nos lecteurs à même de le suivre dans les nombreux détours de sa pensée et dans les mystères de ses projets, et, comme nous avons quitté la comtesse pour nous rapprocher de lui, nous le quitterons, lui, pour essayer de faire connaître aussi le prince Ouvarow, son nouvel ami.

Pierre Ouvarow n'avait que quatre ans lorsqu'il perdit son père, tué en 4812 à la bataille de Borodino. Il était fils unique, et toutes les affections, toutes les sollicitudes do sa mère se concentrèrent sur lui tant que son éducation le retint près d'elle, et le suivirent dans le monde lorsque son âge lui permit d'y entrer. Aussi existait-il entre ces deux êtres une tendresse et une conGance qui avaient toute (a sainteté des liens qui les unissaient et tout le charme de ces amitiés qui reposent sur des sympathies. Né irritable, humoriste, prodigue, sa mère, à force de douceur, avait converti sa violence en fierté, sa tristesse sombre en douce mélancolie, sa prodigalité en

LA COMTBSSE ALVIHZI. 83 ~

générosité intelligente. Réservé dans sa conduite, délicat dans ses sentiraenls, il ne soupçonnait jamais le mal chez ses semblables ; mais il avait des instincts seci*et8 qui rejoignaient naturellement de tout ce qui n*était {>as digne de lui. Semblable à ces sources limpides qui traversent des ondes troublées sans se mêler à elles, il avait vécu au milieu de toutes les sociétés de l'Europe sans rien perdre de la pureté de son Ame et de la no* blesse élégante de ses goûts. Enfant encore, Tétude lui avait donné de la maturité ^ homme fait, la simplicité de son cœur lui laissait quelque chose de Penfance. Caractôra en même temps ferme et doux, on pouvait le comparer k ces rocs rouverts de mousse qui sont moelleux quand on leur demande un appui ^ et inébranlables quand on cherche à les déraciner.

Tel était Pierre Ouvarow à trente ans. Quant à sa personne, elle n*avait rien de frappant au premier abord, mais une fois qu'on Tavait remarquée on ne loubliait plus. Sa taille était élevée et noble, son front grave et lumineux, son regard fier et doux, son sourire mélancolique et bienveillant. La beauté morale brillait sur sa physionomie intelligente et pure ; la droiture de son âme se révélait dans sa parole à la fois imposante et modeste. Habituellement silencieux, parce qu'il était toujours réfléchi, il captivait quand il sortait de son silence, et il charmait par sa manière d'écouter quand il y rentrait; et comme sa supériorité n'avait rien de blessant et sa vertu rien d'auslère, les hommes les plus envieux reconnaissaient son mérite, et les femmes les plus frivoles respectaient sa gravité.

Pierre était resté tard au bal, moins parce qu'il y avait trouvé du plaisir que parce qu'il avait pensé qu'il était de son devoh* d'y demeurer aussi longtemps que la personne qui l'y avait amené. Un de ces instincts secrets dont nous

Si U COMrB^SB ALVlMZt.

avons parlé lui disait que San-Lorenzo ne serait jamais son ami :, mais il était trop sûr de lui-même pour redouter avec qui que ce fût une de ces liaisons passagères qui se bornent presque toujours à un échange de paroles courtoises et de procédés bienveillants. Aussi, avant de quitter la fêle, avait-il promis au marquis d'aller le retrouver le soir même dans sa loge de la Scala.

Puis il avait passé une partie de la nuit à écrire à sa mère d'abord et ensuite à sir Robert Howard, cet ami d'Angleterre qui l'avait mis en relation avec le marquis de San-Lorenzo. La seconde de ces lettres ayant quelques rapports k notre histoire, nous la donnerons à nos lecteurs.

€ Milan, ftTrieri857.

' • J*8i fait un heureux voyage jusqu^ici, et grâces à vous, mon cher Howard, je ne suis déjà plus étranger dans cette ville, où je n'ai cependant passé encore que* quarantehuit heures. Hier, j'ai été à la promenade et au bal ; ce soir, je vais au spectacle dans une loge qui m'a été gracieusement offerte ; demain, je ferai vingt visites à des personnes auxquelles j'ai été présenté cette nuit. Ne trouvez-vous pas que pour un homme de mon caractère, c'est aller bien vite en besogne?

» Je ne vous parlerai plus de mes regrets d'avoir quitté votre beau et noble pays, et cependant ils sont plus vifs et plus profonds qu'au moment de mon départ ; mais les sentiments vrais ont une confiance en eux-mêmes qui les porte à remettre au temps le soin de prouver leur sincérité, et pour mon propre compte j'ai toujours pensé qu'il faut laisser les témoignages en paroles à ceux qui ne se sentent pas la force des témoignages en actions. Je me doute bien que vous mettrez encore cette maxime parmi celles que vous appelez si spirituellement les en-

LÀ C0MTBS8S ÀLVlIfZt. St

lants de mon orgueil, mais pea m*importe, car je suis décidé à prendre mon parti de tous ceux de mes travers qui ne vous empédieront pas de m'aimer.

» Mon voyage a été triste. J*ai traversé la France par un de ces effroyables temps d*hiver qu'on ne connaît que dans les climats tempérés, et qui ne ressemblent pas aux franches rigueurs de ma sauvage patrie. A mon arrivée à Milan, j'y ai trouvé une espèce de printemps qui m'a fait du bien, en m^épargnant une partie de cette mélancolie profonde qu'on éprouve toiyours dans les lieux qu'on visite pour la première fois. Je suis fort commodément établi place Fontana, dans un petit hôtel qu'on nomme un palais, car vous savez que, dans ce pays, toutes les maisons sont des palais, comme tous les gentilshommes sont des princes. Mes gens et mes chevaux sont arrivés, ce qui fait que, dans mon quartier, tout le monde m'ap« pelle milord. N'ètes-vous pas émerveillé de l'esprit de ce peuple qui ne saurait supposer qu'un hooune qui parait riche ne soit pas Anglais ?

» J'ai porté hier «matin votre lettre au marquis [San- Lorenzo; il était chez lui, et il m'a reçu avec une cor* dialité pleine de grâce. Dans la journée, je l'ai retrouvé au cours, et le soir nous sommes allés ensemble à un grand bal que dennait un comte Âlvinzi, dont je crois vous avoir entendu parler comme d'une de vos anciennes connaissances d'Italie. La comtesse sa femme est une personne agréable et spirituelle, et j'ai passé chez eux ' quelques heures qui ne m'ont pas paru trop longues. Il est vrai que votre ami le marquis a été fort aimable pour moi, et que sa conversation, toujours amusante et quelquefois intéressante, n'a pas peu contribué aux agréments de cette soirée, que je pourrais appeler une nuit, car je ne suis rentré qu'à quatre heures du matin.

B Oui) mon ami, à quatre heures] mais que voulez*

16 Là COMTfiSSB ALTIlf2l.

VOUS? VOUS me confiez à un mentor de cinquante ans, je suis bien obligé de régler ma conduite sur la sienne. Toutefois, si vous le trouvez bon, je ne serai pas toujours aussi docile, et quand j'aurai donné des preuves de ma raison, je reprendrai un peu de mon indépendance : vous savez que je n'en fais pas un bien mauvais usage.

» J*ai peu de chose à vous dire de cette ville, que j'ai à peine traversée, et de cette société, que je n'ai fait qu'entrevoir. La première m'a paru jeune encore avec ses vieux palais; la seconde m'a semblé d^à vieille avec ses jeunes femmes. J'avais rêvé Tltalie, et je trouve une espèce de province allemande,* sans la tristesse touchante et noble et l'indignation patiente qui répandent un charme si rempli de grandeur sur le front des nations conquises et opprimées. J'ai demandé s'il n'y avait rien de plus dans les Ames de tous ces hommes, en apparence insouciants ; on m'a répondu que le bien*étre matériel était la gloire et le bonheur des sociétés modernes.

» Votre ami le marquis San-Lorenzo est un homme de beaucoup de grAce et d'esprit, et je le verrai quelquefois si ma gravité ne le rebute pas trop. Je ne sais s'il est très-aimé, mais j'ai des raisons de croire qu'il est fort recherché. Je m'en étonne peu : de toutes les puissances qui gouvernent le monde, l'esprit est la dernière dont on méconnaisse le pouvoir. Ne serait-ce pas parce qu'elle est la plus corruptrice?

» Adieu ! mon ami, vous m'écrirez bientôt, n'est-ce pas? Après les lettres de ma mère, il n'y en a pas qui me soient aussi nécessaires (^ue les vôtres.

• t PjBrre. »

Meor Vltéré«a.

Un des plus beaux édifices de Milan est le grand hôpital, Spedale Maggiore, magnifique établissement où toutes les ressources croissantes de l'art et tous les secours toujours plus ingénieux de la chanté sont réunis depuis deux siècles , et répandent leurs soulagements et leurs consolations parmi les pauvres d*un peuple qui, au milieu de toutes les transformations qu'il a subies, n'a jamais vu s'altérer les sources inépuisables de la bienfaisance et de la foi.

Ceux de nos lecteurs qui ont été à Milan ont sans doute visité les parties les plus importantes de ce vaste et utile monument. Ils surent admiré les merveilles des arts que renferme son église, et en parcourant Tintérieur de la maison, ils se seront attendris au spectacle touchant de tant de douleurs, adoucies par tant de soins affectueux et persévérants. Mais rien n'aura-t-il échappé à leur attention dans cet immense palais, où la souffrance est toujours sûre de rencontrer la science pour la guérir, ou la religion

St U COMTBSSB ÀLVIRZI.

pour lui apprendre à se résigner? Nous n'oserions Taffirmer, et dans le doute où nous sommes & ce sujet, nous compléterons par un détail ce qui peut manquer à leurs souvenirs ou s'en être effacé.

Quand on a passé sous le vaste dôme qui sépare les deux parties de l'édifice, dans lesquelles s'étendent à droite et à gauche les salles destinées aux malades, on traverse une large cour en forme de clottre, à l'extrémité de laquelle s'élèvent des constructions d'une date plus ré^ cente ainsi que d'une arcliiteeture moins pompeuse, et on arrive dans un vestibule de moyenne grandeur éclairé par deux portes vitrées donnant sur un Jardin en terrasse ; deux autres portes massives en bois de chêne sculpté partagent, chacune d'un côté, le vestibule par la moitié; sur Tune de ces portes on lit : Pharmacie, et sur l'autre : Laboratoire.

Nous franchirons la première, nous traverserons rapidement une pièce où tout justifie l'inscription qui sert à la désigner, et nous nous arrêterons dans une petite salle en rotonde, espèce de cellule ayant presque les dimensions d'un salon. Tout y est d'une simplicité chaste qui saisit l'âme, et d'une propreté scrupuleuse qui charme leT regard. Les murs sont revêtus d'un stuc éclatant imitant le marbre ; les meubles sont en bois d'ébène sans ornements, mais d'une noble élégance de forme ; le pavé, composé de carreaux noirs et blancs, est brillant comme un miroir, et la seule fenêtre qui éclaire celte pièce est encadrée entre deux rideaux de damas de laine rouge qui y laissent pénétrer un jour mystérieux et doux.

Auprès de cette fenêtre, une jeune religieuse est assise dans un grand fauteuil de maroquin d'un vert sombre. Une robe d'étamine bleu céleste 1 enveloppe chastement de ses plis amples et nombreux ; un bandeau de lin d'une blanheur éclatante entoure son front et retombe en longues

LÀ GOHTBSSB ALTINZl. 89

barbes sar sa poitrine et ses épaules ; ses pieds, dont on devine la petitesse, sont humblement perdus au fond de deux immenses espadrilles d'une étoffe grossière, tandis qu'au contraire ses mains effilées sont encore amincies et pressées par de petites mitaines en tricot de soie qui laissent libres ses doigts, en même temps soignés et la* borieux.

Elle tient sur ses genoux une large corbeille remplie de violettes nouvelles dont elle arrache les tiges, et dont les fleurs, agitées par elle, répandent dans Tatmosphère qui Tenvironne un parfum à la fois fugitif et pénétrant. Elle ne précipite pas son travail comme si elle avait hftte de le finir, elle ne le ralentit pas, comme si elle éprouvait da plaisir à le prolonger. Â son calme recueilli, on devine qu'elle accomplit un devoir, à son activité paisible, on comprend que son temps ne 'lui appartient pas. Le doux contentement de la paix intérieure illumine son front, seinblable à ces clartés sereines qui révèlent l'aurore quand le soleil est encore caché dans les profondeurs de l'horizon. A la voir ainsi radieuse et tranquille, on découvre en même temps le matin de cette vie que rien n*a troublé dans'son passage sur la terre, et l'avenir de cette destinée que rien ne détournera dans son vol vers le ciel : âme qui ne connaît le mal que pour le plaindre, corps qui necon* oatt la douleur que pour la soulager !

Cette religieuse, c'est Thérésa Mellerio, sœur jumelle de la comtesse Alvinzi. Une parente éloignée de sa famille, supérieure depuis quarante ans du grand hôpital de Milan, la prit en affection dès son enfance, et, sans vouloir l'attirer à elle, lui inspira, en lui laissant voir le bonheur dont elle jouissait, le désir de le partager un jour. A quinze ans, Thérésa prit le voile des novices; à vingt ans, les vieilles religieuses lui donnaient le titre de sœur ; à trente, depuis longtemps déjà, les pauvres et les malades

90 LA COMTBSSB ALTmZf.

la nommafent : ma mère Récemment elle a?ait été appelée à la direction de la pharmacie, emploi auquel son instruction et son zèle lui donnaient des droits reconnus par toute la communauté, mais quo sa modestie lui 6t considérer comme une faveur et sa charité comme une disgrâce.

Ce changement de situation avait rendu plus fréquents les rapports des deux sœurs, non que la religieuse eût plus de liberté de quitter sa maison, mais parce que ses nouveaux devoirs lui permirent d^ètre plus accessible. . Tant qu'ils Tavaient retenue au chevet des malades, la comtesse éprouvait une sorte de répugnance à venir l'y chercher ; mais depuis qu'elle l'avait vue dans son nouvel asile, elle ne laissait jamais passer une semaine sans lui consacrer une matinée. Tantôt elle lui donnait quelques fleurs rares pour son petit parterre, ou quelques plantes utiles pour son jardin botanique j tantôt elle lui apportait des conserves de fruits pour ses chers malades, ou quelques bouteilles d'un vin généreux pour ses convalescents ; puis, quand il lui arrivait de trouver Thérésa plus occupée qu'à l'ordinaire, elle lui demandait un tablier et «'associait à ses travaux avec une bonne grâce qui lui faisait pardonner son inexpérience.

Nous sommes au milieu du jour dont nous avons décrit la matinée dans le chapitre précédent. Une voiture s'est arrêtée devant une petite porte située dans une des parties latérales de l'hôpital ; une femme descend de cette voiture ; elle traverse rapidement un des angles de la grande cour, le vestibule, la pharmacie, et elle entre dans l'appartement où se tient Thérésa.

— Comment ! c'est toi, ma sœur, lui dit la re^giense tn se levant pour venir au-devant d'elle. T'ayant voe avanlrhier^ je n'osafe pas t'espérer aujourd'hui. Mais,

LA GOMTBSSB ÀLTlHll. 94

eomme tu es pâle, ce matin!... Serais-tu souffrante, ma fiéalrixî

La comtesse passa un de ses bras autour de la taille de la religieuse, et appuya son front nuageux et brûlant sur le front calme et pur qui se penchait affectueusement vers elle.

Elles restèrent pendant quelques instants silencieuses et enlacées. Tout à coup Thérésa s'écria :

— Mais qu*as-tu, ma sœur? Je sens des larmes qui inondent mon visage et ta poitrine me semble bien op-

La comtesse, qui avait d*abord cherché à se contenir, se mit alors à sangloter.

La religieuse la dirigea du côté de son fauteuil, s'y assit, l'attira sur ses genoux et se mit à lui baiser les yeux.

C'eût été un délicieux tableau à faire que celui qui aurait représenté ces deux femmes, non-seulement dans la vérité de leurs attitudes, mais encore dans la révélation de leurs sentiments par l'expression de leurs physionomies. Jusqu'à vingt ans, leur ressemblance avait été si parfaite, qu elle aurait donné lieu à des méprises continuelles sans la différence qui existait entre Thumble costume de Thérésa la religieuse et la brillante toilette de Béatrix la future comtesse. Maintenant la même bure pourrait les couvrir ou la même gaze les parer, nulle erreur ne sérail possible, fût-ce pour ceux qui les connaîtraient le moins. Toutes deux sont toujours belles, mais elles ont cessé de l'être de la même manière, car leurs traits ne reflètent plus des âmes jumelles. Thé|^sa a la douce fraîcheur du sommeil des passions, Béatrix aia pâleur ardente qui annonce leur réveil et fait craindre leur insomnie. Qu'elles laissent échapper un seul mot, leurs voix paraissent semblables ; qu'elles en prononcent plusieurs, le cain» universel de i*ane et

n U COMTB88B ALTIUZI.

Fagîtation intérieure de Tautre oe permettent plus de s'y tromper. Enfin leurs yeux, dont on admira longtemps I*étonnante parité, n*ont plus rien d'identique que leur gran* deur et la beauté incompatible de leur coupe : l'azur de ceux de Thérésa est resté limpide comme le ciel ; Tazur de ceux de Béalrix est devenu sombre comme la terre.

— Qu'as-tu, ma sœur? demanda une seconde fois la religieuse à la comtesse qui continuait à sangloter sans proférer une parole.

*- Je suis malheureuse, répondit celle-ci en plongeant son visage dans ses deux mains.

*- Malheureuse I et pourquoi ? et comment?

— Oh ! voilà ce que je ne puis te dire, ma bonne Thérésa, car je ne suis pas bien sûre de le savoir moi-même.

Le regard de la religieuse qui était devenu triste se rasséréna subitement.

— Tu ne sais pas pourquoi tu es malheureuse? dit-elle avec un doux sourire, en cherchant à écarter les mains crispées qui couvraient la figure de la comtesse ; cela me rassure beaucoup.

— Et moi cela me désespère ! reprit sa sœur d'une voix tremblante. Où veux4u que mon courage aille chercher l'ennemi que je dois combattre si rien ne m'aide à le reconnaître?

— Âdresse-toi à Dieu, il voit tout ce que nous ne pouvons voir, et il te montrera ce que tu n'as pas encore su découvrir.

— Je l'ai prié, Thérésa : il n'a pas écouté ma prière, il n'a pas vu mes larmes.

— Qui te l'a dit? ^

— Mais je souffre toujours!

— Prie encore, Béatrix.

— Je ne peux plus prier l reprit la comtesse en se tordant les mains avec dése^)oir.

LA CUMtBSSE ALVlNZt. 9)

— Tu ne peux plus prier I s*écria la religieuse, en devenant pour la première fois de sa vie aussi pâle que sa sœur. Oh ! tu as raison, tu es bien véritablement malheureuse ! »

— Je voudrais mourir! dit la comtesse d*une voix sombre.

Et se levant brusquement, elle se mit à marcher dans l'appartement comme si elle avait espéré calmer ainsi son agitation.

Thérésa courut à elle et Télreignit dans ses deux bras avec une vigueur qui obligea la comtesse à se contenir.

— Ecoute-moi, Béatrix, lui dit-elle avec l'accent d'une tendre et profonde conviction : je ne suis qu'une pauvre religieuse bien ignorante des choses du monde, mais je ne puis croire qu'une souffrance qui n'a pas même un nom pour toi ait le pouvoir de te faire désirer la mort, et t'égare au point de te laisser dans le doute sur la miséricorde de Dieu : il faut que tu te trompes ou que tu ne me dises pas tout.

— Quand je te dirais tout, tu ne pourrais pas me comprendre.

— Je pourrais toujours te plaindre et peut-être te consoler.

— Tu ne peux rien, ma sœur ; ni toi, ni personne, parca que le mal qui me dévore est l'œuvre de ma folie et de ' mon orgueil. Dieu, qui nous créa semblables, m'avait donné comme à toi une de ces âmes paisibles qui n'ont besoin que de vouloir rester ce qu'elles sont pour trouver du bonheur dans toutes les situations. Eh bien ! ce trésor m'a semblé un outrage fait à ma fiet té. Je me suis révoltée

à l'idée que je n'avais ^s de désirs à combattre, et j'ai cherché la lutte comme les autres cherchent le repos. Comment veux-lu que Dieu m'entende quand je lui demande aujourd'hui du calme, lorsque j'ai passé tant d'an-

94 hk €0MTE9$B ALTINZI.

iiteà à me créer ie besoin de ragilalion ? Vois*tQ, Thérèse, je suis sans espérance, parce que je dois me dire que je sais sans excuse. Le ciel a des grâces pour ceux qui luttent contre leurs passions, il ne saurait en avoir pour ceux qui s*obstinent à lutter contre leurs vertus. J'ai cm que le bonheur n'était pas dans la paix, j*ai cru que la paix n'était pas dans le repos, et aujourd'hui je me sens entrahiée à ma perte par tous ces penchants que j'appelais pour pouvoir à la fois les connaître et en triompher. Et la comtesse, confuse et brisée, hiissa tomber sa tête sur répaule de Thérésa.

— Je ne te comprends pas, ma sœur, reprit doucement la religieuse, et cependant tu me fais frémir. Quels sont ces penchants que tu as voulu connaître? Quelle est cette perte que tu regardes comme inévitable? Parle I parle ! je t*6n conjure au nom de celui qui a de la miséricorde pour toutes les fautes et de la pitié pour toutes les douleurs 1

— C'est assez de honte comme cela, dit la comtesse d'une voix étouffée. D'ailleurs, si je m'expliquais plus cbirement tu me comprendrais encore moins.

— £h bien! je prierai pour toi, Béatrixl J'invoquerai ces milliers d'êtres que mes soins n'ont pu arracher à la mort, mais que mes exhortations ont peut-être aidés à mériter le ciel en leur apprenant à souffrir avec patience. Si j'ai fait un peu de bien sur cette terre, je l'offrirai à Dieu pour toi, et je lui dirai : Mon Dieu, donnez-lui une part de ma tranquillité, puisque vous m'avez donné une part de sa- vie.

— Je t'ai déjà dit que je l'avais eue cette part, ma bonne sœur, et que je n'avais pas voulu la garder, répondit la comtesse, attendrie et |^eut4tre encouragée par la pieuse exaltation de Thérésa. Oh ! oui, prie pour moi 1 Si tes prières arrivent trop tard pour me donner la force de bien vivre, elles m'aideront peuKétre à bien mourir l

Là COMTESSE ALTIHZI. 95

Je sais tombée si bas dans ma propre estime, que je n*ose espérer plus de la bonté de Dieu.

Un silence de cpielques minutes saiyit ces paroles. Les larmes de la comtesse coulaient toujours, mais sa physionomie plus calme annonçait qu'elles avaient moins d'amertume. Tbérésa s'était replacée sur son fauteuil, et elle avait repris sa corbeille de violettes.

— Viens m'aider, ma bonne sœur, dit-elle tendrement à la comtesse ; le parfum de ces fleurs te fera plaisir ; l'idée que ton travail peut être utile te fera du bien.

Béatrix prit un tabouret, et elle s'assit aux pieds de la religieuse qui lui donna un baiser sur le front,

— Pourquoi n'as-tu pas d'oiseaux, Tbérésa? leur chant fierait ta solitude.

— Ma solitude n'est pas triste, chôre sœur : si elle le devenait un jour, par hasard, il me suffirait d'ouvrir ma fenêtre et de regarder les petites feuvettes de mon jardin voltiger autour de nos rosiers et s'élancer ensuite vers le ciel.

— Tu ne pleures donc jamais?

— Jamais sans savoir pourquoi, ma sœur; souvent en voyant souffrir.

— Mais l'ennui, ce mal qui me dé\ore, est-ce que tu neleconuaispas?

— Comment le connaîtrais-je? Je suis toujours si occupée, que mes journées suffisent à peine à l'accomplissement de tous mes devoirs.

— Parmi ces devoirs, quelques-uns doivent te paraître bien pénibles ?

— Tous sont doux, ma sœur, paroe que tous ont leur utilité. Regarde ces violettes : aujourd'hui elles sont fratchesi elles répandent leur parfum; demain elles seront

96 LA OOMTBSM ALTINZI.

flé(ries, elles donneront leur suc. Eh bieni si elles avaient une âme, elles devraient bénir Dieu demain comme aujourd'hui.

Un doux sourire erra sur les lèvres de la comtesse en entendant ces paroles consolantes^ son regard, jusqu'alors baissé, se leva vers le ciel. En ce moment, les deux sœurs se ressemblèrent comme autrefois.

-r- Tu me fais du bien, Thérésa, dit-elle en posant son front moins soucieux sur les genoux de la religieuse; il me semble, en t*écoutant, que j'entends l'ange gardien de notre berceau qui me parle par ta voix. Oh l prometsmoi de ne jamais m'abandonner.

•^ Jamais, tant que tu viendras me chercher, ma sœur ; mais si tu me fuyais, j*aurais la douleur de ne pouvoir te suivre : je suis la servante des pauvres ; le jour où je les abandonnerais, mes paroles cesseraient de posséder le pouvoir de te consoler.

Comme elle prononçait ces mots» deux colombes blanches vinrent se poser sur le bord extérieur de la fenêtre et se mirent à becqueter familièrement les vitres.

Thérésa se leva, prit dans une boite, qui se trouvait près d'elle, une poignée de chenevis, ouvrit la fenêtre, posa le grain devant les colombes, qui ne s*envolèrent pas, et revint se mettre à l'ouvrage.

— Tu vois, dit-elle à la comtesse, que je ne suis pas seule, mènae quand tu ne viens pas me visiter. C'est moi qui nourris ces colombes; mais elles viennent d'ellesmêmes chercher leur subsistance, car elles savent que je n'aurais pas le temps de la leur porter.

— > Tu as raison, Thérésa, ton existence est bien Jieu« reuse : tu vis en paix avec toi-même et avec toutes les créatures de Dieu.

— Je pense à elles et je ne pense pas à moi : voilà tout le secret de mon bonheur.

Là C0MTB88V ÀLTINZi. 97

La comtesse allait répondre lorsque le sen d*ane cloche se fit entendre ; la religieuse se leva :

— C'est le signal des vêpres, dit-elle en prenant sa sosar dans ses bras, il faut nous séparer, à moins que tu ne yeuilles me suivre à Téglise.

•— Une autre fois, ma sœur, murmura la comtesse : aujourd'hui, il n*y a pas encore assez d^espérance dans mon cœur.

— Eh bien 1 je prierai pour toi. Au revoir, ma sœur.

Une flolrc^e A la Acala.

Me permettez-vous] d'entrer, prince? dit le marquis San-Lorenzo en se présentant à la porte de sa propre loge qu'il avait mise la veille à la disposition d*Ouvarow. J*ai plusieurs places d'où je pourrais parfaitement entendre Topera; mais on m*a fait une réputation d'homme de goût que je tiens à justifier, et je préfère passer ma soirée avec vous.

— C'est joindre bien de la grâce à bien de l'obligeance, Monsieur, répondit Pierre, et de mon côté je vous dirai quesi j'ai accepté si indiscrètement votre loge, c'était dans l'espoir que vous viendriez l'occuper avec moi.

— Je «rois que nous nous entendons à merveille, et cela m'enchante, répondit le marquis d'un ton pénétré. Laissez-moi vous faire un aveu, prince : j'ai rencontré peu d'hommes qui m'aient plu tout de suite autant que vous.

— Je gais pourquoi : vous n'avez pas encore eu le temps de voir mes défauts.

LÀ COMTBSSB ALTIIIZI. 99

— J'en aurais eu de reste pour les deviner. À mon âge, on voit et on prévoit; mais cette faculté n*a pas toujours des résultats aussi agréables qu'aujourd'hui.

— Votre grand thé&tre est bien beau, dit le prince qui ne cherchait jamais à prolonger lés conversations qui ne pouvaient rien lui apprendre, et qui, en outre, avait toujours une extrême répugnance à parler de lui.

— Oui, il est magnifique; aussi n'y en a-t-il pas de plus fréquenté dans toute Tltalie, et la passion des Milanais pour le spectacle est telle, que le seul moyen de faire éclater une révolution chez eux serait de le leur interdire.

— Vous voyez bien que leur énergie n'est pas aussi éteinte que vous me le disiez hier soir.

— C'est une preuve de plus pour moi de penser qu'elle est morte, puisqu'elle se concentre sur un objet insignifiant. Quand mes chers compatriotes ont sifflé une pièce nouvelle, rappelé quarante fois une actrice dans la même soirée, humilié un directeur ou renvoyé un ténor qui leur déplaît, ils se croient le peuple le plus libre de la terre.

— C'est une illusion qui pourrait devenir une réalité.

— Je l'espère peu et je le désire encore moins : la liberté est une des mille choses de cette vie dont on ne jouit que tant qu'on la rêve. Mais voilà les loges qui se remplissent, il est temps que je vous mette au fait de quelques-uns des usages de notre société.

— Pouvez-vous, auparavant, me dire quelle est cette femme qui vient d'arriver, et autour de laquelle un cercle d'hommes s'est immédiatement formé? Elle n'est pas jolie, mais elle a de la distinction, et je ne serais pas étonné (}*apprendre qu'elle a assez d'esprit pour pouvoir se passer de beauté.

— C'est une Française qui a épousé^ un Allemand; elle

400 LA COMTESSB ALVINZI.

se nomme la baronne de Pestiz : ils sont établis depuis quelques années à Milan, où je la vois pen ; mais cepen dant je suis en mesure de vous présenter si vous le désirez. On dit qu'elle a beaucoup d'esprit.

— Est-ce que tous n'êtes pas de cet avis ?

— J'en ai été autrefois ; mais en y regardant de plus près, j'ai vu que je m'étais trompé. La baronne cause à merveille ; sans savoir rien à fond, elle sait de tout assez pour pouvoir en parler aux ignorants qui ne comprennent pas, ou aux savants qui n'écoutent jamais ; puis, comme elle a passé une partie de sa vie à voyager, elle s'exprime facilement en plusieurs langues.

— Cela est déjà un grand mérite.

«- Oui, parce qu'on a beaucoup de mots pour une seule idée. Quant à moi, j'aime mieux qu'on ait beaucoup d'idées pour un seul mot. J'en arrive maintenant à nos

Alors le marquis expliqua à sa manière, c'est-à-dire avec un mélange de bonhomie et de causticité, la théorie de cette mode que les hommes, en Italie, ont adoptée depuis longtemps, de passer leur soirée au spectacle â visiter dans leur loge les femmes qu'ils ont Thabitude de voir chez elles, et même celles chez lesquelles ils ne vont pas.

— On ne saurait trouver, dit-il en terminant son explication, un usage plus agréable et plus conforme à notre caractère national. Le droit qu'on a, lorsqu'on entre dans une loge, d'y prendre la place la plus rapprochée de la femme à laquelle cette loge appartient, et l'obligation où l'on est de céder cette place dès qu'un nouveau venu se présente, ne permettent guère que ces conversations à bâtons rompus qui encouragent à tout dire et qui obligent à tout entendre. Gomme on n'est là qu'en passant, on n'a pas le temps d'être timide, et on n'a pas besoin de se

LA GOMTBMB ALVlIfZI. 401

montrer spiritael. Tout se borne donc au nécessaire, et le nécessaire chez nous, c*est de dire à une femme qu'elle est jolie et qu*on serait bien heureux de lui plaire.

— Et les femmes, comment s'arrangent-elles de ce laconisme? dit Pierre en hésitant avant de prononcer ce dernier mot, comme s'il ne rendait qu'imparfaitement sa pensée.

— Les femmes? elles ont l'air d'y trouTor leur compte, et de même que le temps manque aux hommes pour être timides, la réflexion leur manque pour être prudes, ce qui fait qu'on se comprend vite et bien. Vous paraissez surpris de ce détail de mœurs, et cela ne m'étonne pas de la part d'un homme de votre caractère. Quelques mois de séjour en Italie modifieront peut*étre votre jugement. L'amour est un mot qui ne représente pas partout la même idée. En Angleterre, c'est le mariage; en France, c'est la vanité ; chez nous, c'est le plaisir, et comme Tobjet de cette poursuite est léger, il a bien fallu trouver des moyens prompts pour Talteindre. Mais, pour en revenir à l'usage qui a amené cette digression, je vous dirai qu'il y a à Milan une personne qui n'a pas voulu s'y soumettre, c'est la comtesse Âlvinzi. De tous les hommes de sa société, je suis le seul qu'elle reçoive dans sa loge de manière à donner envie d'y revenir.

Le marquis s'arrêta comme s'il attendait un compliment sur cette petite confidence de sa vanité ; Pierre garda le silence.

— Elle est bien en retard ce soir, continua-t-il.

— De qui parlez-vous? demanda Ouvarow comme s'il n'avait pas entendu ce qui avait précédé.

— De la comtesse Alvinzi. Cette grande loge vide, drapée de velours cramoisi, que vous voyez en face de la nOtre, est la sienne, et je suis d'autant plus étonné.de ne

par Yy aperceToir encore, qu'elle aime beaucoup la Un^her et Parinna.

— Elle est peut-être fatiguée de son bal d'hier : nous l'avons fait veiller si tard.

— Je n'admets pas votre raison : les femmes ont toujours la force de faire ce qui les amuse. Je suppose plutôt que la comtesse, qui ,dolt être blasée sur l'effet que produit sa présence, n'est pas fâchée d'essayer de temps en temps d'un autre moyen d'attirer l'attention. Être regrettée, c'est plus flatteur encore que d'être admirée.

— Votre remarque peut être juste, mais l'application en est fausse, pour aujourd'hui du moins, car il me semble que voilà la comtesse.

Effectivement, la draperie de velours qui séparait la loge du petit salon qui la précédait venait de s'ouvrir sans bruit, et la comtesse s'asseyait après avoir disposé son fauteuil de manière à voir la scène et non la salle.

Cependant elle dirigea un regard vers la loge du marquis, et répondit par une gracieuse inclination de tête au salut qu'Ouvarow et lui lui adressèrent»

Puis elle se replia sur elle-même et elle eut l'air de prêter son attention au spectacle ; Ronzi et la Ungher ve« naient d'entrer en scène.

Jamais ces deux grands talents n'avaient mieux fait valoir les beautés touchantes et sévères de l'œuvre qui leur était confiée. La Ungher surtout, pour qui le rôle de Parisina avait été écrit, s'abandonnait à toute la fougue de son jeu passionné, et la salie entière lui témoignait, par des applaudissements frénétiques, l'admiration dentelle était transportée. Quand la toile se baissa après le finale du premier acte, des milliers de voix la rappelèrent à grands cris.

Elle vint ramenée par Ronzi, et les acclamations redou-

LÀ C0HTES8B ALYllfZI. 103

blèrent ; puis un bouquet parti d'une loge d^avanUscène donna le signal, et une pluie de fleure couvrit le théâtre. Des femmes qui n'avaient pas écouté un seul instant lorsqu'on avait chanté, n'étaient pas les moins enthousiasmées, et quelques-unes d'entre elles, après avoir jeté les fleurs qu'elles tenaient à la main, arrachèrent celles qui paraient leurs tètes et les lancèrent aux pieds de la Ungher, radieuse et inclinée.

— G^est singulier, dit le marquis San-Lorenzo, la comtesse est ce soir d*uoe indifférence que je ne lui ai jamais vue. Elle, passionnée pour la musique et particulièrement admiratrice de Pari$ina^ reste immobile, comme si elle venait d'assister à un sermon. J'irai lui demander compte tout à l'heure de son incroyable indifférence.^

A peine avait-il prononcé ces paroles, que la comtesse, comme si elle' les eût entendues, étendit son bras hors de sa loge et essaya d'envoyer sur la scène un magnique bouquet de violettes de Parme entourées de camélias blancs ; mais sa force ne répondit pas à un désir qui n'était peut-être qu'une distraction, et le bouquet tomba au milieu de l'orchestre.

Un officier de chevau-Iégers s'en empara et le mit dans son casque qu'il tenait sur ses genoux.

— Ce bouquet serait-il un mouchoir ? dit tout bas le marquis comme s'il se parlait à lui-même. Allons nous en assurer.

Et, laissant Ouvarow seul dans sa loge, il se dirigea vers celle de la comtesse

Comme il y arrivait, un domestique y entrait aussi, rapportant le bouquet que la comtesse s'était empressée de faire redemander.

— Ces jeunes gens sont d'une fatuité ! dit-elle avec colère au marquis, et c'est vous qui en êtes cause, car vous êtes leur oracle.

104 U CeMTBSSI ALTIHZI.

— Bonsoir, comtesse, reprit le marquis en lui tendant la main ; comment ètes-vous ce soir ?

— Furieuse contre vous, qui avei fait des insolents de ces jeunes gens qui n'étaient que des sots.

— Vous me faites trop d*honneur, Madame ; ce ne sont pas mes conseils qui les rendent insolents, c'est votre beauté qui les rend fous. Ainsi, au lieu de vous féliciter d*un choix, c'est donc d'un hasard fâcheux qu'il faut vous plaindre ?

— En auriez-TOUS douté un seul instant? il ne manquerait plus que cela. Je croyais que vous me connaissiez mieux.

— Songez donc, comtesse, que je ne vous ai pas encore vue aujourd'hui et que vous étiez bien rayonnante hier !

La comtesse jeta sur le marquis un regard si profondément triste, que celui-ci eut honte de sa plaisanterie.

— Je viens de parler de vous, continua-t-il d'un ton plus grave.

— Si c'est pour en dire ce que vous me dites à moimôme, je ne pense pas que je doive vous remercier.

— Vous ne croyez donc plus à Tamitié?

— Je ne crois à rien quand je vous entends ; à rien, pas môme à moi.

Ces paroles justifiaient en quelque sorte le propos qui avait blessé la comtesse ; toutefois le marquis se garda bien de lui en faire l'observation.

— Pouvez-vous douter de moi I reprit-il avec affection. D'abord, il n'y a que du bien à dire de vous ; et quand il en serait autrement, ce n'est pas moi qui voudrais vou trahir.

— Je consens à vous croire ; toutefois je trouve plus sAr de vous obliger à m'estimeff

LÀ COMTBSSB ÀLTtNZt. 405

— Cest encore de la méfiance. Maïs, dites-moi pourquoi TOUS êtes restée si indifférente ce soir à cette musique que vous aimez tant?

— Qui vous a dit que je l'étais t répondit vivement la comtesse. Vous êtes étonnants , Vous autres hommes I toutes vos impressions sont factices, toutes vos démonstrations sont mensongères, et cependant vous ne faites cas que des apparences. Savez- vous ce qui m*a fait dissimuler mes émotions? c'est que je n'ai pas voulu les mêler à toutes les émotions fausses dont fêtais témoin. Tout ce qui est vrai a de la pudeur, tout ce qui ne Test pas a de la hardiesse, et quand une sensation est profonde, il s'y joint je ne sais quoi de respectueux qui nous empêche"^ de la mettre au grand jour.

— S'il en est ainsi, ne me parlez jamais de votre affection»

La comtesse sourit tristement, puis l'instinct féminin se réveilla brusquement en elle, et elle reprit :

— Je me garderai bien de suivre votre conseil, vous tireriez maintenant un trop grand parti de mon silence.

— A. mon âge on proQte de tout pour son expérience, mais on ne tire parti de rien pour son bonheur, dit le marquis avec une expression de gravité mélancolique, et il n'y a pas de générosité à vous à me le rappeler.

— * Bahl vous ne croyez pas plus à votre vieillesse qu'à autre chose; vous voulez nous y faire croire, et voilà tout.

— Je ne demanderais pas mieux que vous en doutassi^ I Mais, pardon, il faut que je vous quitte ; car je ne puis laisser plus longtemps seul mon nouvel ami le prince Ouvarow.

— Que ne l'ameniez-vous ici? Vous ne m'auriez rien dit de pénible, et vous seriez moins pressé de vous éloigner de moi.

406 LA C0HTB8SB ÀLTINZI.

— M'autorisez-vous à revenir avec lui?

— Vous savez que vous êtes toujours le bienvenu.

— Et lui?

— Ne venez-vous pas de rappeler votre ami ?

— Comme vous êtes bonne 1

— Prince, dit le niarquis en rentrant dans sa loge, je reviens à vous porteur d'un message : la comtesse Alvinzi m'a chargé de vous demander si vous vouliez entendre près d*elie les deux derniers actes de l'opéra.

Ce n'était pas du tout ce qu'avait dit Béatrix; mais le marquis se figurant que telle avait été sa secrète pensée, il ne crut pas blesser la vérité en «'exprimant comme il , l'avait fait.

— Je suis à vos ordres, répondit Pierre en se levant pour suivre le marquis, et peu d'instants après ils entraient tous deux dans la loge de la comtesse.

Pierre n'avait pas le grand usage du monde ni la finesse de San-Lorenzo; mais ses instincts ie trompant rarement, au lieu de remercier la comtesse de l'avoir engagé à venir, il lui demanda la permission d'entrer.

La réponse de Béatrix, quelque gracieuse qu'elle fût, lui prouva qu'il avait eu raison d'être aussi réservé, et San-Loreuzo lui sut bon gré d'une prudence qui lui évitait une explication; d'ailleurs, au même instant on levait la toile, et le deuxième acte de ParUina commençait.

Cet opéra a été si peu joué et si mal jugé à Paris, qu'il n'est peut-être pas inutile de rappeler à nos lecteurs que dans cet acte, Parisina, qui aime le fils de son mari, revient radieuse d'un tournoi où son amant a été vainqueur. Après avoir exprimé sa joie, elle s'endort, et dass son sommeil elle fait l'aveu de sa pas$ion ; son mari qui est arrivé a tout entendu.

C^ux qui ont vu la Ungher dans ce r^ile n'ont pu oublier les émotions qu'ils ont dues àoe talent si dramatique et si

LÀ C0HTB8SB ALTINZI. 407

vrai; ils comprendront alors celles qui agitèrent Tàme déjà émue de la comtesse Alvinzi.

Pâle, maette, immobile, le regard à la fois humide et brillant, eUe semblait s'associer de toutes les facultés de son coeur et de toutes les puissances de sa pensée à la situation de cette pauvre femme qui est heureuse parce qu'elle rêve, et qui ignore encore que son rêve est une honte et une trahison.

De tous les ceins de la salle les bravos éclatent, les applaudissements retentissent. Béatrix reste silencieuse ; seulement, à chaque éclat de cette voix passionnée, à chaque élan de cette âme ardente, un tremblement convulsif agite ses mains, une secrète sympathie attire son vl» sage ; .'sympathie si profonde, si vraie, que la Ungher, avertie par le silence unique de la comtesse, avait fini par la comprendre, et que, à dater de ce moment, elle n'avait plus cessé d'être en rapport d^émotions avec elle.

À la chute du rideau, l'ovation du premier acte se re« nouvela, et la Ungher, encore rappelée, vint remercier le public du plaisir qu'elle lui avait fait éprouver ; puis, avaatt de se retirer, elle se retourna lentement vers la loge de la comtesse, pesa la main sur son cœur et hii fit une profonde révérence : leurs deux âmes s'étaient entendues.

Béatrix invita alors le marquis et sou ami à la suivre dans le petit salon qui précédait sa loge, où, disait-elle, ils seraient plus à leur aise pour causer.

Ici nous pourrions facilement alonger notre chapitre en faisant une minatieuse description de cette pièce, où toutes les recherches de Télégance et toutes les merveilles du luxe étaient réunies avec une intelligence pleine de goût; mais nous avons été si souvent en-^ nuyés par des récits semblables, que nous voulons les éviter toutes les fois qu'ils ne seront pas nécessaires comme

408 LA COMTESSE ALVtN2l.

éclaircissements pour notre histoire ou comme réTélation des caractères de nos personnages.

— Celte musique est bien belle et cette actrice a un bien admirable talent, dit Pierre en se rapprochant de la comtesse qui venait de rengager à prendre place à ses côtés.

— - Oh ! oui, tout cela est beau, continua Béatriz, comme si elle se fût parlé à elle-même : beau parce que c'est vrai, beau aussi parce que cette magnifique inspiration a des interprètes dignes d'elle. Pauvre femme ! le réveil de soa âme l'a perdue, le sommeil de sa raison Ta trahie 1 Elle a rôvé tout bas qu'elle n'était pas heureuse, puis elle a rêvé tout haut qu'elle l'était : ainsi deux songes ont réglé sa destinée !

— Le second seul est malheureux, dit San^Lorenzo.

— Peut-être, reprit la comtesse, puisqu'elle va bientôt mourir.

— Heureusement que las choses ne se passent plus ainsi de nos jours. Les maris ne tuent personne, les hommes ne meurent plus d'amour, les femmes ne meurent plus de repentir, et le monde n'en va pas plus mal. Seulement l'époque est moins favorable au drame qu'à la comédie ; mais qu'importe, tant que les trésors du passé ne seront pas épuisés ?

— Mon Dieu ! comme vous parlez légèrement de tout 1 répondit la comtesse. En vérité, marquis, il y a des jours où vous découragez jusqu'à ma vieille amitié pour vous. Et par exemple ce soir, n'auriez-vous pas dû respecter l'émotion que cette musique si admirablement rendue m'a fait éprouver? Et puis, pourquoi toujours nous accabler, nous pauvres femmes qui n'avons pas d'autre' défense que votre générosité*^ N'esU^ pas assez pour votre satisfaction que de nier notre vertu, et ne sauriez-vous du aïoins nous reconnaître la faculté du repentir ?

— Je ne nie rien, mais je doute de tout, répondit le marquis, sauf les exceptions, et vous en êtes une, Madame, ajouta-t il galamment. Quant à cet 0|)éra, qui m'a aussi ému la première fois que je l'ai entendu, j'avoue qu'il me laisse froid à la trentième représentation,

— Ce n'est pas rassurant pour moi, que vous voyez tous les jours. Mais venez donc à mon secours, prince • vous devez vous apercevoir que j'en ai besoin.

— Il me parait, Madame, que si quelqu'un est dans ce ras, ce n'est pas vous, et ce serait votre ami que je soutiendrais, si je pouvais être de son avis.

— Vous pensez donc comme moi ?

— Je ne pense pas comme lui, car je ne saurais trouver que le monde aille mieux parce que tout s'y passe tranquillement ; il me semble au contraire que le plus grand malheur qui puisse arriver aux sociétés, c'est de ne plus prêter qu'au ridicule.

— Oh 1 que je suis de votre avis, s'écria la comtesse, et que cela est surtout vrai dans notre pays 1

— Je n'ai prétendu faire aucune application, Madame ; seulement je crois que partout où les grandes passions sont mortes, les grandes vertus sont impossibles. Quand l'énergie manque, le crime est plus rare, mais le vice est plus commun, car il ne lui faut que de la faiblesse.

— Je crois que le troisième acte va commencer, dit le marquis.

— Vous l'avez vu trente fois, répondit la comtesse ; d'ailleurs il n'est pas intéressant pendant les premières scènes; nous pouvons donc causer encore, si cela vous est aussi agréable qu'à moi.

— Vous savez bien que je^ n'ai pas de plus grand plaisir, raprit San-Lorenzo, et je profiterai de votre permission pour répondre au prince qui a traité un peu durement notre époque. Voyons, que lui reprocfaez-vous?

410 LA COMTESSE ALVINZl.

Politiquement» la paix règne presque partout; intellectuellement, n'avons-nous pas des poètes, des romanciers, des philosophes? Les arts sont pauvres, j'en conviens, mais par compensation les artistes sont riches. Quant à la religion, il n'est plus de mode d*être impie, que peut-on souhaiter de mieux? Les incrédules doutant d*eux-mèmes, savez-vous que c'est un assez beau triomphe. Et la science 1 et Vindustrie! en quels temps furent-elles plus actives, plus ingénieuses, plus entreprenantes? Le patriotisme qui enfantait de si grandes actions, l'amour du souverain qui inspirait de si nobles sentiments, n'existent plus, c'est vrai ; mais nous avons à leur place le culte du foyer et le dévouement à la famille; et tenez, pour prendre un exemple sous nos yeux, l'Italie n'est paisible que depuis qu'elle n'a plus de patriotes. Pour me résumer, je crois que s'il faut admirer le passé on doit se féliciter de vivre dans le présent.

— Oui, répondit Pierre, la paix règne, parcd que partout l'esprit national est mort I Oui, chaque pays a ses poêles, ses romanciers, ses philosophes, espèces de spéculateurs qui ont pris un métier au lieu d'obéir à une vocation, et qui vendent chèrement le scandale et le mensongo, au lieu de donner pour rien la consolation et la vérité. Il n'y a plus d'impies, vous avez raison ; mais il y a des indifférents, c'est-à«dire des incurables... Je ne nie pas les progrès de Tindustrie, seulement j'attendrai pour apprécier leurs résultats. Ce cuite du foyer, ce dédévouement à la famille, qui vous semblent préférables à l'amour de la patrie et du souverain, sont-ils autre chose que régoïsme et la peur déguisés sous des noms pom« peux ? Les sociétés qui commencent sont barbares, mais elles sont courageuses; les sociétés qui finissent sont raffinées, mais elles sont pusillanimes ; il n'y a de noble ^t de grand que le milieu de la vie des peuples*

LA COitTESSB ÀLVINZI. 414

Ces paroles, prononcées avec Taccent d'une conYiction profonde, émurent si vivement la comtesse, déjà impres- 8Îoniiée par la musique, que deux grosses larmes brillèrent au bord de ses paupières et descendirent lentement le long de ses joues.

Pierre ne les aurait peut-être pas vues si le marquis n'avait pris le soin de les lui faire remarquer en lui disant :

— Vous êtes bien heureux, prince : tandis que mes opinions m*altirent des reproches amers, les vôtres font couler de douces larmes, et éveillent peut-être les sympathies dans une âme que je n*ai jamais su émouvoir.

Ouvarow jeta sur la comtesse un regard calme et bienveillant ; elle se hâta de répondre :

— Marquis, vous êtes un ingrat, et ce qui est plus extraordinaire, un indiscret. Je ne me souviens pas de vous avoir jamais chargé de faire les honneurs de mes émotions... Mais je crois entendre la voix de Ronzî, il est temps de retourner dans la loge si nous voulons jouir des dernières beautés de ParUina,

— Si vous le permettez, comtesse, je ne vous y suivrai pas, j'ai quelques visites à faire ce soir, et il est déjà bien tard. Prince, j'irai vous voir demain.

Pierre rentra dans la loge avec la comtesse, puis, lorsque Topera fut terminé, il l'accompagna jusqu'à ^ voiture. Au moment où elle y montait, elle lui dit gracieusement :

— J^espère que je vous reverrai bientôt? Ouvarow s'inclina respectueusement et prit le chemin

de la place Fontana.

Qulnse Jours après.

Deux semâmes s'étaient écoulées depuis la soirée que Pierre avait passée au théÂtre de la Scaia. U avait revu plusieurs fois la comtesse Alvinzi, et presque tous les jours le marquis Sans-Lorenzo, qui semblait ne pouvoir se passer de lui. Ouvarow n'était pas moins réser^^é que dans le début de leurs relations, mais comme il avait de la noblesse dans Tâme et de Fétévation dans Tesprit, il se prétait avec bonae grâce à teus les empressements dont il était l'objet, et il ne négligeait aucune occasion de témoigner d'une manière délicate qu'il en était reconnaissant. Il n'appartient qu'aux cœurs froids et aux caractères médiocres d'exagérer les qualités jusqu'au point de les convertir en défauts.

Ajoutons que San-Lorenzo, qui avait étudié la nature éievée avec laquelle il était en contact, mettait un soin extrême à ménager les nobles susceptibilités qu'elle renfermait* Toujours pénétrant, constamment maître de lui,

LÀ COMTBSSB ALVIlf2I. 113

H n'avançait les opinions qui auraient pu blesser Pierre que comme des idées qui ne lui étaient pas personnelles, et quand il s^apercevait qu'elles n'avaient pas de succès, il s'empressait de les atténuer par un blâme qu'il donnait comme une conviction. Il espérait en agissant ainsi s'emparer peu à peu de cet esprit indépendant, et arriver insensiblement jusqu'au point de pouvoir le gouverner. Quelquefois il se croyait au moment d'atteindre ce résultat, et il feignait de s'oublier pour s'en assurer ; mais Pierre l'éclairait d'un seul mot» et San-Lorenzo reprenait avec la persévérance qui était le fond de son caractère, la ligne de conduite qu'il s'était tracée. Un rôle, quelque difficile qu'il soit, n'est jamais un travail pour les hommes qui ont la longue habitude de la dissimulation : être léger n'est çBS même un obstacle pour le bien remplir.

>Iilan était retombé dans le calme d'où les jours bruyants du carnaval l'avaient fait sortir. Les théâtres étaient fermés, les réunions étaient rares et sérieuses, les promenades, malgré l'attrait du retour de la belle saison, semblaient presque abandonnées. La comtesse y venait cependant quelquefois encore avec une parure simple et dans un équipage modeste, et elle y rencontrait toujours Sans-Lorenzo qui mettait de la patience même à poursuivre des hasards, et qui n'était pas homme à sacriSer ses habitudes sans nécessité, ou tout au moins sans un intérêt direct.

Quant à Pierre, loin de se plaindre de ce changement, il en profitait pour mener une vie conforme à ses projets et en harmonie avec ses goûts. Admirateur passionné des arts, il en recherchait toutes les merveilles avec une persévérance intelligente qui était toujours récompensée par quelque découverte nouvelle. Il avait en outre entrepris un vaste et curieux travail sur les républiques italiennes au moyen âge, et quoiqu'il n'eût pas l'inteation de le

4t4 LÀ OOltTfiSSlt ÀLVINZI.

publier, H y apportait cette exactitude consciencieuse qui est la première condition du mérite de Técrivain sérieux. Sa correspondance avec sa mère et avec son ami Robert Howard, des promenades dans les environs, en compagnie de San-Lorenzo, et quelques visites du soir à la comtesse Âlvinzi, achevaient l'emploi à la fois utile et agréable de ses journées, Béatriz Taccueillait avec une satisfaction marquée et une dignité affectueuse qui le touchaient sans Tenorgueillir, et qui l'attiraient sans le captiver ; car il était en même temps trop modeste pour s'apercevoir d*un succès, et trop fier pour s'étonner d une distinction.

On comprendra sans peine quel empire devait exercer un semblable caractère sur ceux qui étaient à même de l'apprécier. A tout ce qu'il possédait de solide et d'agréable se joignait ce charme indéfinissable qui est comme Tatmosphère des êtres supérieurs que le monde n'a pu gâter. Rien qu'à le voir, on sentait qu'il était vrai ; rien qu'à l'entendre, on devinait qu'il était bon. Une teinte do tristesse répandue sur sa physionomie intelligente et noble, laissait apercevoir, comme à travers un voile, l'existence d'une préoccupation profonde, dont le mobile restait ignoré. San Lorenzo avait souvent cherché à s'éclairer sur ce sujet, mais comme il avait plus de finesse dans l'esprit que de délicatesse dans l'âme, il était plus habile à pénétrer les intentions coupables qu'à découvrir les inclinations élevées, et la cause de la mélancolie de Pierre était restée un secret pour lui.

Sa préoccupation à cet égard était telle, qu'il résolut d'en sortir, dût-il s'écarter de la prudence qu'il s'était imposée, et un matin qu'il venait de visiter, avec Pierre, la cathédrale de Monza, il lui dit brusquement :

— - Il faut que je vous donne une idée de l'intérêt qu'on vous porte ici : j'étais hier au soir chez la baronne de Pestiz, où se trouvaient aussi quelques femmes de son

Là COMTBSSK ÀLVINZI. 445

cercle intime, lorsque la conversation vint à tomber sur vous. Je ne vous répéterai pas tout ce qui fut débité d'abord, pour ménager votre modestie ; mais je ne résisterai pas à vous dire que ces dames, après B*ètre étonnées que vous n'eussiez encore fait la cour à personne à Milan, m'interpellèrent pour me demander si je ne savais rien de plus qu'elles à ce sujet, et je fus obligé d'avouer qu'elles en savaient autant que moi.

— Ces dames ont trop de bonté, vraiment, de s'occuper d*un pauvre voyageur qui passe sa vie à respirer la poussière des bibliothèques et la moisissure des vieux monuments. Je les trouve toutes charmantes, ce qui fait que je les quitterai probablement avant d'avoir pu me déterminer à un choix qui me semble impossible.

— Cette réponse serait à peu près satisfaisante pour elles, répondit San-Lorenzo ; mais moi j'ai de la peine à m'en contenter. Le choix n'est jamais difficile quand on peut tout prendre.

Pierre sourit, et ce sourire encouragea tellement le marquis, qu'il ajouta :

— H y a certainement quelque chose d'extraordinaire en vous, mon ami ; et il faut que vous m'en donniez l'explication, si vous avez un peu de confiance en moi. Vous êtes jeune, libre ; vous n'affichez pas une grande austérité de principes ; vous êtes dans une ville où les mœurs sont au moins faciles, on vous y trouve charmant, et cependant vous y vivez avec une sagesse qui finira par faire très-mal parler de vous si vous ti'y prenez garde. Comme on ne croit pas à la vertu dans ce pays, dès qu'on y voit la retenue, on y soupçonne l'immoralité, et on ne manquera pas de dire que vous avez enlevé quelque pauvre femme à son mari, et que vous la cachez dans un grenier d'un de nos faubourgs.

— Mais si cela n'est pas, qu'importe qu'on le dise?

H«r U LUMTIUI ALfINlI.

— li vaudrait cent fois mieux que cela fût, et qu'on n'en parlât pas. Tenez, il n'y a qu'un moyen de se faire oublier quand on s'établit quelque part, c'est d'y vivre comme tout le monde. N'aimez personne, si vous voulez, mais compromettez quelqu'un. Une fois que ce sera fait, on ne s'occupera plus de vous ; vous aurez pris droit de cité.

— Je n'y tiens pas, répondit Pierre ; je pars dans deux mois.

— On disait encore hier que vous étiez amoureux de la comtesse Âlvinzi ; mais à cela j'ai répondu positivement non, car je m*en serais aperçu. Eh bien, ai-je eu raison de parler comme je l'ai fait?

— Oui, certes ! et je vous en remercie.

— Voilà un remerciement qui n'est pas flatteur pour ma pauvre amie.

— C'est un hommage que je rends à sa vertu : ne m'avez-vous pas dît, lors de notre première entrevue, que la comtesse était fort insensible?

— Je crois qu'elle ne l'est plus, ou du moins qu'elle a envie de ne plus l'être. Ne vous apercevez-vous pas depuis quelque jours d'un grand changement dans son caractère?

— Je vois très-mal ces sortes de choses : elle est toujours bonne et aimable pour moi ; voilà tout ce qui m'a frappé en elle.

— C'est justement ce qui m'a frappé aussi : vous êtes, après moi, le seul homme qu'elle ait traité de cette manière. Pour moi, cela ne signifie rien, parce que je ne suis plus de ce monde ; mais pour vous, cela en dit beaucoup : la femme la plus dédaigneuse de Milan qui en devient tout d'un coup la plus bienveillante I

— Elle se sera corrigée.

— On ne se corrige pas pour l'unique et triste plaisir

LÀ coomstt AiTnizL . 117

d'avoir oa défaut de moins : la comtesie n*e6l daveiiiio meilleure que parce qu'elle désire vous plaire.

— Ce que vous dites là est bien flatteur pour moi, mais vous me permettrez de croire que vous vous trompez.

— Vous m'étonnez de plus en plus : je vous dis que le mystère qui entoure votre vie donne lieu à des interprétations fâcheuses, cela vous fait sourire; je vous apprends qu'une femme jeune, spirituelle, dédaigneuse, enviée, vous distingue, vous ne voyez là qu'nne flatterie dt dm>ii amitié'. Mais quelle espèce d'homme ètes^veus donc?

— Je vous Tai déjà dit : je suis un voyageur qui ohercbe à s'instruire et qui ne demande à la sociélé que la liberté de ses opinions et de ses sentiments ; et si je cours jamais après ce que vous appeler le piisisir, ce ne sera que quand j'aurai renoncé à trouver ceqne je nooMne le bonheur.

— Mais en attendant ?

— En attendant?... j'attends: c'est quelquefois une manière de jouir.

£a ce moment la voiture du marqurs arrivait sur le pavé de Milan, et le bruit plus retentissant des rouas empêcha toute conversation soiviei

— Voulez-vous être assez bon pour me dëspendre à la, porte du grand hôpital? dit Pierre : on m'a parlé d'un magnifique tableau de Scotti qui se trouve dans une des salles de la pharmacie et que je n'ai pas çncore vu.

— Volontiers, et mèmey si vous le permettez, je vous accompagnerai pour contempler un tableau vivant; qui est autrement beau que celui de Scotli; c'est Thérésa Mellèrio, jeune et charmante religieuse qu'on a placée de]>uis quelque temps à la tète de la pharmacie. Le tableau qu'on vous a vanta avee raison est justement dans son parloir, et nous y serons très-bien reçus, car Thérésa est soeur jumelle de fu^re amie la comÉessa MviazI-

-^ieseiai eàarmé d'être kitroduit pai vous; mais n'^

I4t LA GOHTIUI ILV WZl.

a4-il pas d'îndiaerétion à nous préseatér sans être attendus f

-— Cela n*a point le moindre inconvénient chez une religieuse : on ne gène iamais que les femmes du monde. Paolo, continua-t-il en s'adressent à son cocher, arrêteznous à la petite porte de l'hôpital ; vous savez ce que je veux dire.

Quelques minutes après, la voiture s'arrêta et les deux amis en descendirent; puis ils traversèrent la cour, San- Lorenzo s'appuyant sur le bras d'Ouvarov^.

— Je voyais souvent Thérésa il y a quelques années, dit-il en s'adressant à Pierre, car j'étais son tuteur ; mais depuis qu'elle a partagé sa fortune entre sa sœur et sa nuiison, nos rapports sont bien moins fréquents; cependant, j'ai toujours beaucoup d*affection pour elle»

— Sa vocation fut-elle bien volontaire?

-— Parfaitement, du moins je le crois.

— Eh bien 1 je trouve cela admirable.

-— Je penserais comme vous si elle avait connu le monde avant de se donner à Dieu.

— Vous me permettrez encore d'être d'un autre avis: quitter ce qu'on connaît, c'est chercher le repos; faire autrement, c*est renoncer à l'espérance*

— • Nous avons bien de la peine a nous entendre aujourd'hui, dit le marquis en souriant; j'espère que c'est de ma faute. Mais nous sommes arrivés. Je passe le premier pour vous montrer le chemin.

Comme ils traversaient le vestibule, ils aperçurent un valet de pied à la livrée du comte Alvinzi, qui paraissait attendre quelqu'un ou quelque chose.

— La comtesse est sûrement chez sa sœur. Prince, n'en saviez-vous rien t

— Je le savais si peu, que mon avis serait de nous retirer* répondit tri^-naturellement Ouvarow. Je vous ai

U COMTESSE ÀLTIlfZI. 149

accordé qu'on ne gênait jamais une religieuse, accordezmoi qu'il est facile de gêner deux sœurs qui se voient peut-être rarement, et qui ont sans doute beaucoup de choses à se dire.

Le marquis, au lieu de répondre, trouva plus ezpéditif d'ouvrir la porte de la phaimacie ; puis il dit à haute voix pour déterminer Pierre qui semblait hésiter à entrer :

— Ala sœur, je vous amène un étranger qui désire voir votre Scotti.

11 n'y avait plus à s'en dédire : les deux amis entrèrent donc, et comme ils Pavaient prévu, ils se trouvèrent en présence de Thérésa et deBéatrix.

— Je connais déjà Monsieur, dit la religieuse en saluant profondément, c'est moi qui lui ai indiqué l'autre jour le tronc des pauvres.

— La sculpture en cFt bien belle, répondit Pierre avec un léger embarras. Puis, il s'approcha de la comtesse qui rougissait après avoir pàii.

— Je ne savais pas que vous eussiez une sœur coniinua-t-il, et cependant, je me souviens qu'en rencontrant Madame l'autre jour, je lui trouvai de la ressemblance avec vous.

— Je seVais bien heureuse de lui ressembler, murmura la comtesse.; Thérésa est un ange sur la terre.

— Si iMonsiecr veut passer au parloir, il verra le tableau qu'il désire connaître.

Elle ouvrit une porte, entra la première, suivie d'Ouvarow. La comtesse et San-Lorenzo restèrent dans la pharmacie.

Ri3n n'était changé dans le parloir, dont nous avons donné la description dans un de nos précédents chapitres, si ce n'est qu'on y avait placé, depuis quelques jours, le tableau de Scotti que Pierre venait admirer. Il représente la Vierge ao pied de la croix, au moment où le Sauveur

♦tO LA OÊWlt^SSÊ àMmZ¥.

do moado vient do lui dire, od lui nontrint saint Jetn : « Femme, voilà votre fils; •» età saint lean, en lui montrant Marie : « Jean, voilà votre mère (1).

Les rideaux rouges de la grande fenêtre donnant sur le jardin étalent ouverts, et le soleil, qui commençait à se rapprocher de Thorizon, lançait des flots de lumière sur rœuvre de Scott! . La iète du Christ en était partioilièrement inondée, et rayonnait d*une sublime expression d*amour, de résignation et de charité. Marie*MadeIeine, abîmée de douleur, contemplait, à travers le voile de ses larmes, la Vierge, dont le visage, à la fois soumis et désolé, peignait le lutte de la maternité et de la foi ; tandis que Jean, le disciple bien-aimé, semblait dire : Maitre, ti soin de votre mère, et je répandrai votre parole.

— On ne m*avait pas trompé, dit Pierre après quelques minutes d*une contemplation muette, cet ouvrage est ad* mirable 1

— Je suis bien heureuse de l'avoir toujours sous les yeux, répondit la religieuse, et cependant je regrette quelquefois qu'il ne soit plus dans un lieu où tous ceux qui souffrent pourraient venir lui demander des consolations.

— Quelle belle chose que l'art 1 repartit Ouvarov^. Quand il puise ses inspirations à une semblable source, il devient presque un sacerdoce.

Comme il prononçait ces mots, la comtesse Âlvinzî et le marquis San«Lorenzo entrèrent dans le parloir : la religieuse leur proposa alors de visiter sa terrasse et son jardin botanique.

La comtesse sortit la première, et ne fut immédiatement suivie par personne, une petite lutte de politesse s'étant établie à la porte du jardin entre Ouvarow et San-Lorenzo.

(1) Ce tableaa existe réellement, mais non pas & Milan ; c*esi à Gênes que je Tai vu, dans féghse de la Consolata. J'igntore 8*it a une graad» réputation; mai» il m'a Tivemeat frappé.

U QqpfJTWaS UTIRJBI. 4f I

Ce dera^ V^»ip^f^ a( resta en «nièiv «fe« la raligieuse;. Pierre alors s'empressa de rejoindre Béatfftz et se mk à causer avec elle, mais leur ooiwersatkm eut 4rop peu d'importance pour être rapportée ici.

— $avez-vous ce qu'a voUre sœur ? demanda San-Loleerao à la religiei^se, après aveir marché quelque temps à ses côtés en silence ; je la trouve bien triste depuis quelques lottrs.

— Elle m'a dit qu'elle avait des chagrins, répondit Xhérésa; ipais elle ne m'en a pas confié la cause.

— Je croîs l'avoir devinée, et, si vous le vonles, je puis vous faire part de mes conjectures.

-*- Je ne dois pas apprendre de vous ce qu*eHe n'a pas jugé à propos de me faire connaître , repartit avec me ferr^iaté caïne la religieuse. Ma scsur a sans doute de bonnes raisons pour se taire, et moi je tt*ai pas besoin, {KMMr souffrir av^ elle, de savoir pourquoi elle soiàfre.

— Vous pourriez peut-être la consoler.

— Cea^ è elle seule qu'il appartient d'en juger. Elle sait qu'elle n*a pas de meilleure amie que moi au monde, cette confiance me suffit pour le moment.

San-Lorenzo se tut, il n*avait pas eu un seul instant Tintention de communiquer ses idées à Thérésa, il voulait seulement savoir si elle était mieux instruite que lui.

Les habiles ne trompent jamais que les moins habiles qu'eux : les simples leur échappent.

Toutefois,' San-LL^-enzo ne se tint pas pour battu, et il reprit :

— Vous savez que je suis le plus vieil ami de vôtre famille, et certainement le plus dévoué.

— Pour savoir cela, il faudrait savoir d'abord comment vous comprenez Tamitié, dit la religieuse en fixant sur le marquis un regard à la fois modeste et pénétrant. Quant à moi, je crois qu'elle doit se borner à mettre nos amis

422 LA C0MTBS6B AL?m«.

dans la route da bien, et à plearer sur eux quand ils s^tn détournent.

— Je n*ai jamais pensé autrement, répondit le marquis avec un léger embarras.

— Alors, Dieu vous en récompensera, reprit la religieuse avec douceur ; car il n'y a que lui qui pénètre les bonnes intentions.

— Vous êtes sévère pour moi, repartit imprudemment le marquis qui répondait peut-être à 'sa conscience.

Thérésa le regarda fixement, puis elle se bâta de rejoindre sa sœur qui se dirigeait du côlé où Tattendait sa voiture.

Au moment où elle y montait, la religieuse lui dit eu l'embrassant :

— Ma bonne sœur, reviens bientôt; j'ai à te parler.

Béatrix promena un regard inquiet du marquis à Thérésa, puis elle donna le signal du départ; San-Lorenzo et Ouvarow prirent congé de la religieuse.

— Je suis enchanté de ma journée ! s*écria Pierre.

— Et moi aussi, ajouta le marquis.

Départ pour le lac de Céme.

Ceux de nos lectdurs qui ne connaissent pas les mœars italiennes s'étonneront sans doute que nous ne leur parlions jamais du comte Alvinzi. Ils auront lu dans quelques romans du siècle dernier de formidables récits de vengeances conjugales, et ils nous accusent peut-être d^igno» rance ou tout au moins d'étourderie, pour n*avoir pas cherché à relever la simplicité monotone de notre histoire par quelque terrible narration de coups de poignard donnés au milieu d'une fête, ou de coupe empoisonnée présentée dans un affreux cachot, par un époux outragé, à une femme coupable qui la refuse^ ou à une femme innocente qui l'accepte. — Quoi ! nous sommes en Italie, et les choses se passent aussi tranquillement qu'il vous platt de le dire ? Que vous ayez pris sur vous de supprimer les assassins de grandes routes, à la rigueur cela se comprend ; mais les maris jaloux qui tuent, monsieur le romancier, vous n'aviez pas le droit de nous en priver ; ou, si vous teniez à le faire, sans doute parce que vous ne vous sentiez pas la puissance d'être dramatique, que ne

4ti U miTMII ALtmi.

resties-voot en France au liea de nous obllgar à passer avec vous les Alpes au milieu du mois de février?

Nous reconnaissons la valeur de ces critiques, et nous rsgrettons d*étre forcé de continuer à les mériter. Ceux qui écrivent surtout, nous croiront quand nous leur aurons dit que nous sommes plus peiné que qui que ce soit d^ètre privé de ces ressources inépuisables qui réduisent le talent d'écrire à la faculté de stiVoir effrayer ; mais, malheureusement pour nous, nous avons été en Italie, et nous devons nous conformer à ce que nous y avons vu, sauf à nous dédommager plus tard, lorsque nous en viendrons à parler de ce/fua AOysiie coona|8soos pasi*

L6S événements dont la vie réelle se compose ne sont tragiques que par exception. 11 y a chez Thomme qui a subi l'influence d*une civilisation avancée, une certaine retendue morale et une absence d'énergie pbysi^e qui lui font accepter avec modération ces épreuves ^ la destiqée que les individus des sociétés plu^ primitives ne support tent qu'impatiemment. La rel^on qui défend la veageance, la loi qui ne reconnaît -à personne le droit de se faire justice à soi-même, le ridicule qui suit la publicité de certains malheurs, et par-dessus tout le besoin de ï^lemêtre malérjel qui est la première passion de notre époque, sont autant d*obâlacles i ces grandes catastrophes privées qui remplissept les chroniques du passé, et qui ont rendu plus facile la tâche des écrivains qui les ont exploitées. L'intérêt, les souffrances des positions au dessous des désirs, inspirent encore la pensée du crime et conduisent quelquefois à son exécution; vt^ai^ la jalousie, même quand elle existe, ne provoque plus guère que Taçibition du repos comme compensation à la perte de t)onheur.

Cela est vrai partout, et plus vr^ encore en lulie que dans le reste de TEurope. Le divorce n'y est pas perçiis, les séparations y sont p^resque incoomies ; les as^ges y

▼ivotit M paix ft Vphà d'une îBBpèoB^o mitUialité <!• désordre qvà n'eit pas même un déshonneur, tint elle est universellement établie, et la sedétô tout entière, soit par ea complicité, soît par sa tolérance, contribue au maintien d'un état de ofaoses qui arrange le plus grand nombre, et qui ne scandalise pas le plus petii.

Le comte Luigi Àlvinzi était loin de faire une exception â eetfte r^le presque générale, et il n*avait pas dépendu do ïm que sa femme ne s'y conform&t aussi. Dans les comoieoeemeBts de leur union, il avait ressenti pour elle une de ees passions plus ardentes que délicates qui arra« cbeot violoD^meiit à leur nature paisible encore les femmes qui en £eot V^b^; puis, de Taideur il était passé à la sa* tiété, de celle-ci bientôt à rindifférence, et enj&n au désNd'Mre cendu plus libre en acquérant le droit de se plaindre. Béa4rix, qui avaii accepté Tamour de aon mari sans cbercher à Tobtenir, et sans espérer quil durerait, ne fit rien pour en prolonger rexisleoce, et le vit même expirer avec ^u>e joie qu'elle ne prit pas la peine de dissimuler. Son esprit, à la fois inquiet et aventureux, éprouvait une sorte de satisfaction secrète à se sentir dégagé de toute entrave, première coasôquence de celte vanité qui devait plus tar4 la faire courir au-devant dos dangers. Non-seulement Luigi la laissaU maîtresse de touAes ses actions, mais U {«vorisait son peocbaiit à la coquetterie ea attirant chez lui tous les étrangers de marque, et tous les Milanais qu il jugeait capables de plaire à sa femme* La liaison de celle-ci avec San-Lorenso lui était aussi particulière* ment agréable, parce qu'il prévoyait que le marquis remplirait très-bien i^ne tâcbe dont beaucoup de maris italiens sont obligés de se charger eux*mèmes. Plus tard, quand l^éatrix prit des goûts plus sérieux, et des habitudes ptus sédentakes, j^uigi, qui s'en serait préoccupé s'ils Tavaient rendue plus exigeante, ne 64 p^ut-ètre pas fêché d'acheter

4t6 LA coHmM Ufmn.

8on ÎDdépendance moins dièremenl que la plupart de ses amis, et il ne la gêna pas plus dans sa morosité qu'il ne Tavait gênée d'abord dans sa coquetterie.

Les choses en étaient à ce point lorsque Pierre Ouvarow arriva à Milan. Luîgi, qui n'en était plus à chercher des distractions pour sa femme, en cherchait alors pour lui-même, de sorte qu'il accueillit le noble étranger avec un empressement et une distinction qui établirent bientôt entre eux des rapports aussi intimes qu'ils pouvaient l'être entre des hommes de caractères si différents et de goûts si opposés. Pierre, qui ne voyait le mal que lorsqu'il était nécessaire pour lui de s'en garantir, laissa cette liaison suivre son cours naturel, sans Tentraver par trop de réserve, et sans la hâter par trop de facilité ; et Luigi, qui possédait à un degré éminent la flexibilité des individus de sa nation , était parvenu sans trop d'efforts à prendre des habitudes de son nouvel ami toutes celles qui ne contrariaient pas essentiellement ses penchants.

Cependant, près de la moitié du temps que Pierre avait résolu de passer à Milan s'était écoulée, et la situation de nos deux personnages n'avait pas changé. San-Lorenzo poursuivait sans succès, mais aussi sans découragement, le cours de ses desseins, mystérieux encore pour tout le monde, et Pierre continuait  mener le genre de vie qu'il avait adopté, par le seul effet de la puissance de ses nobles inclinations.

Quant à Béatrix, elle semblait chaque jonr plus triste, plus découragée, et les souffrances de son âme avaient fini par réagir d'une manière fâcheuse sur sa santé. Souvent sa porte restait fermée même pour le marquis, et Ouvarow passait quelquefois toute une semaine sans la voir. Ses visites à Thérèse étaient aussi plus courtes et plus rares^ et elle ne se montrait plus au grand théâtre de la Scala dont les représentations avaient recommencé aus-

tA COVTBSn ALVINZT. *4S7

sitôt après PAques. Tant que la société de HilaD r«?ait vue fîère et dédaigneuse, elle n'avait pas eu assez d'admiration pour ses caprices ; maintenant qu'elle la voyait brisée, et qu'elle la supposait malheureuse, elle était sans miséricorde pour des douleurs qu'elle calomniait afin de se consoler de ne pouvoir pas les comprendre. Les multitudes, qu'elles portent les haillons de la misère eu les vêtements de l'opulence, sont toujours impitoyables.

On était à la fin d'avril, et quelques journées chaudes qui succédaient à des nuits humides, avaient tellement hâté le développement de la végétation et adouci l'atmosphère, qu'on se serait plutôt cru au milieu de l'été qu'au c(Hnmencement du printemps. Ouvarow et San-Lorenzo étaient venus diner au palais Âlvinzi, où Luîgi seul les avait reçus, Béatrix se refusant obstinément depuis la veille à quitter son appartement. Le comte n'était pas précisément inquiet de son état, mais il s'ennuyait de son absence, et il en parlait avec humeur. San-Lorenzo, qu'elle contrariait dans ses vues, s'en plaignait aussi, et Pierre, qui ne la regrettait pas pour lui-même, s'en affligeait par bonté de cœur. Naturellement, la conversation s'établît sur ce sujet, et elle amena le marquis à dire : - — Mon cher l^uigi, je crois qu'une excursion de quarante-huit heures dans nos montagnes ou sur nos lacs ferait le plus grand bien à votre femme. Le beau temps est revenu, la campagne est magnifique, et nous devrions profiter dé ces circonstances toutes favorables pour faire connaître à notre ami Ouvarow Jes charmantes rives du lac de Côme, par exemple. Que dites- vous de ce projet, prince?

— Que je serai enchanté de le réaliser avec vous, et doublement heureux s'il peut être agréable à la comtesse, répondit Ouvarow ; mais je ne puis rester absent plus de deux ou trois jours, car j'attends à la fin de la semaine

4tS u mmuM ALvmn.

des leUitw qui pourraient m'oblîger à quitter IHaB. -*- Deux ou troîB jours, reprit Luîgr, sont [Aue que suffisants pour faire la tournée dont parle 4e marquis,' et si te . résultat en est bon pour ma femme en même temps qu^agréable pour nous, nous pourrons recommencer plus tard, en prenant cette seconde fois le lac Majeur pour but de notre voyage. La difficulté, maintenant, est de déterminer Béairix; pour ma part, je ne ip'eogage pas à y réussûr.

— Voulez-Tous que je m'en charge, dit San-Lorenzo ? J*ai un grand avantage sur vous, je ne si^s pas son mari*

•^ Volontiers, mon ami, et pour ne pas perdre de temps, je vais faire demander à ma femme si elle veot vous recevoir.

Le comte sonna, un domestique vint et fut envoyé à Matrix, qui fit répondre que le majrquis pouvait passer chez elle.

— Voilà qui est déjà d*un bon augure, dit Luig^ pendant que San-Lorenzo se levait pour se rendre chez la comtesse. Maintenant, marquis, si vous ne réussissez pas, nous dirons avec raison que c'est votre faute; maie j'ai toute confiance en votre savoir*faire. Abl mon cher Pierre, continua-t-il, vous êtes bien heoreux, vous! vos projets ne dépendent que de vous-même !

Un quart d'heure après, San-Lorenzo revint; sa figure avait Texpression de satisfaction modeste qui était chez lui l'indice certain d'un grand contentement intérieur.

— Eh bien? lui dit le comte.

— Eh bien ! répondit Sap-Lorenzo, tout est arrangé ; et même cela n'a pas été bien difficile : vous en seriez venu à bout, vous, Luigi, malgré les désavantages de voire position. A présent, si vous m'en croyez, nous partirons dès demain. Le baromètre est au beau fixe; mais la volonté féminine est toigours au variable, il qe fai^ pas lui laijaser

LA GDVTBSU ALTIlIZk 4t9

le temps de changer. Veyons, prince, demain toqs arrange-t-il?

— Parfaitement... il sufSra que voas me fassiez dire de bonne heure ce que vous aurez décidé.

— Convenons avant do nous séparer, dit Luigi, que vous viendrez tous deux déjeuner ici demain matin ; jusque*Ià j'aurai le temps de tout faire disposer pour le voyage, et nous ne serons plus arrêtés par rien.

— C*est entendu, dirent ensemble Ouvarow et San- Lorenzo. Â demain donc : nous serons exacts.

Le jour suivant, une vaste et élégante calèche décou* verte, aux armes du comûs Âlviiizi, reçut les quatre voyageurs, qui traversèrent Milan à l'heure précise de midi. Il avait été décidé, pendant le déjeuner, qu'on arriverait à Côme assez tôt dans la matinée pour pouvoir visiter la ville ; qu'on y passerait la nuit, et que le lende« main, au lever de l'aurore, on s'embarquerait sur le lac, après avoir envoyé la voiture à Locco, où on la retrouverait dans la soirée, si on voulait revenir coucher à Milan.

Ce voyage, commencé presque aussitôt que résolu, débutait delà manière la plus favorable. Les longues espérances qui usent d'avance la joie, les événements qui dérangent les projets conçus bien avant l'exécution, n'avaient pas eu le temps de naître, et le ciel lui-même, qui ne prête pas toujours son concours aux désirs des hommes, semblait cette fois les favoriser. Jamais il n'avait été plus serein et plus doux, de cette douceur et de cette sérénité qui promettent leur durée pour le lendemain. Luigi, qui avait réglé Tîtinéraire à suivre, avait fait choix de la route plus difficile mais plus pittoresque qui passe par Canturio, et la voiture, après avoir traversé quelques lieues des admirables plaines de la Lombardie, roulait plus lemtement sur dos terrains accidentés, et rencontrait à chaque instant des sites tour à toar riéiits et sévères , mais toujours msptra-

4 30 LÀ GOHTESSB ALTIHZI.

teurs pour la pensée, quand ils n*étaîent pas charmants pour le regard. Pierre, pour qui cette riche et belle nature était nouvelle encore, et dont TÂme n*avait rien perdu de sa jeunesse, jouissait, avec un enthousiasme naïf et passionné de tout ce qui s'offrait à ses yeux, et exprimait ses sensations avec une vérité et une chaleur qui les rendaient ccmmuoicativcs, môme pour Lulgi et San-Lorenzo. Quant à Béatrix, elle semblait absorbée dans une satisfaction recueillie qui ne se roanifeslait pas par des paroles, mais qu*ou devinait dans la profonde quiétude de sa physionomie, et dans le doux éclat de son regard. Interrogée plusieurs fois sur sa santé, elle avait toujours répondu qu'elle ue s'était jamais sentie aussi bien, et quelle était convaincue que celte petite excursion la délivrerait de ses souffrances.

Les voyageurs descendirent à Céme, à Tauberge de la Couronne, où un courrier envoyé le matin avait fait pré parer leurs logements; puis ils sortirent pour aller visiter les curiosités de la ville. Le soir, après avoir dîné et réglé leurs dispositions pour le lendemain, ils s'établirent sur une petite terrasse qui s'avançait dans le lac comme une espèce de promontoire.

La soirée était d'une incomparable {beauté. Une brise à la fois tiède et vivifiante apportait à la cité déjà calme et bieatôt silencieuse les bruits vagues des flots et les parfums enivrants des montagnes. Les vallées disparaissaient sous la brume, les collines se confondaient dans le crépuscule, les sommets élincelaient encore des derniers rayons d'un soleil qu'on ne voyait plus, et reflétaient dans le lac leurs clartés adoucies par le sombre azur des ondes. Le ciel avait le scintillement des étoiles, la terre avait la douce lumière du foyer des chalets ; les flots eux-mêmes semblaient illuminés par les voiles éblouissantes des barques qui les sillonnaient en revenant au rivage. Puis

LÀ GOMTISM ALVIHZI. 494

Tombre gagna les pics les plus élevés , les feux de la demeure des hommes s'éteignirent, la dernière nacelle vint 8*amarrer à la rive, et les cieux seuls continuèrent à respiendir du rayonnement de leurs astres éternels.

Xuigi et San-Lorenzo ayant payé leur tribut d*admiration pour ce magnifique spectacle par quelques phrases distraites et insignifiantes, s'étaient mis à causer de choses non moins Insignifiantes que leurs paroles, et après avoir parcouru la terrasse dans tous les sens, ils avaient fini par Tabandonner, laissant Pierre et Béatrix à la liberté de leurs pensées et à la jouissance*de leurs émotions.

Tous deux en éprouvaient de profondes, quoique de nature bien différente. Pierre, dont rame était attristée par des souffrances qu*il aurait pu confier sans rougir, s'il n'eût préféré les cacher comme un bonheur, contemplait avec on recueillement plein de douceur et de mélancolie la splendeur magique de cette nuit et le calme universel de cette nature riche et mystérieuse comme son cœur. Sa pensée errait de la terre natale, où il avait laissé sa mère, aux contrées diverses où vivaient dans la tristesse ou la joie des êtres qui lui étaient chers, regardant passer le cortège paisible de ses souvenirs et l'essaim tumultueux de ses espérances. Des soupirs gonflent son sein, des larmes humectent ses paupières; mais nul remords no l'op* presse, nul désir coupable ne l'agite. Il peut plonger son regard dans la profondeur sereine du ciel ou le reposer sur la surface unie des flols, sans y trouver un sarcasme amer dans le reproche muet d'un contraste. H aime, il regrette, il attend, et son affection, ses regrets, son attente puisent de la force, de la consolation, du repos dans Tatmosphère de paix qui l'environne. A-t-il oublié qu'il n'est pas seul? Non, car il sait que celle qui est près de lui n'est pas heureuse, et dans ce noble cceur il n'y a pas plus de place pour Tégoïsme que pour l'inconstdace.

432 LA flOHTXSM ALTUZl.

Il 8*est arraché plusieuri fbU à la volupté de tes rêves pour adresser la parole A Béatrix, mais H D*a pu obtenir d*eiie aucune réponse. Il ne la voit pas« il entend à peine ies aspirations contenues de son souffle, et cependant une voix secrète lui dit qu elle a trouvé la souffrance dans les naèmes sources qui lui ont versé la tranquillité. Puis^ presque aussitôt sa pensée se replie, car sa délicatesse Tavertit qu'il ne doit pas chercher à pénétrer des sensations dont la découverte ou la confidence l'obligerait à être moins mystérieux lui* même. Les âmes généreuses ne cxmsentent à recevoir sans donner que lorsqu'elles sont sûres qu*on éprouvera du bonheur A être plus généreux qu'elles.

En prenant pour point de départ le contraire des impressions d'Ouvarow, nous arriverons promptement k la révélation de celles de Béatrix. Elle aussi repasse ses souvenirs, elle aussi interroge ses espérances ; mais son passé la navre et son avenir la torture. De ce qui la regarde, elle sait trop de choses ; de ce qui concerne Pierre, elle n'en sait pas assez. Elle voudrait pénétrer dans ce cœur dont elle n'a deviné que la noblesse, et elle ne peut sortir des misères du sien. Le calme qui les entoure, la solitude dans laquelle on les a laisaéi;, les provocations d'une situation pleine de hasards, tout en apparence la favorise, et cependant rien ne la sert. Vainement elle retient son soufQe pour augmenter encore le ^leace, aucune communication ne lui arrive de celte pensée qui soufire ou jouit si près d elle, et elle reste en dehors de cette âme comme sur les degrés d'un temple dont il hii est interdit de franchir le seuil.

Femme, l'heure de la justice a sonné ponr vous ! à votre tour vous aimez, et l'amour que vous éprouvez ne vous est pas rendu. Toutes lestortnres que vous avez lait subir, vous les subirez vous-même plus terribles encore^ ear le remords du pasaésé joindra à Vûnpossibîhté dit pijéseut

Là C0MTB6SB ALttlIEI. 433

et à la honte prévue de Pavenir. Déjà vous ne savez plus où vous fuir! Si vous descendez en vous-même, vous y trouverez des souvenirs qui sont un supplice, ou des désirs qui sont une humiliation. La triste douceur de vous plaindre vous est interdite, puisque môme dans le plus profond de votre cœur vous ne pouvez pas vous dire que * le sort tst injuste pour vous. Le spectacle des beautés de la nature, qui répand du calme dans les Âmes les pins désolées, n*est qu'un tourment de plus pour la vôtre, qui appelle Torage pour ne pas ent^dre le bruit de ses agita* tions et le murmure de ses repentirs. Longtemps vous avez marché armée de votre orgueil et défendue par votre indifférence; aujourd'hui il ne vous reste pas même assez de dignité pour attendre qu*on devine les vœux coupables de votre cœur, et vous en êtes réduite à envier à la fois la destinée paisible des femmes innocentes et le sort plein de trouble des femmes perdues.

Pierre s'est levé ; il se penche sur le parapet de la térrasso pour jeter un dernier regard à ces flots qui sont si calmes qu'il y retrouve toutes les étoiles aussi brillantes que dans le ciel, puis il s'éloigne à pas lents afln de respecter le silence de Béatrix comme elle a respecté sa méditation.

Elle se lève à son tour comme si elle voulait le suivre, mais presque aussitôt elle s'arrête; ses mains ont frappé son front et s'y fixent par une étreinte convulsive ; sa ' bouche s'ouvre comme pour prononcer un nom, il n'en sort qu'un sanglot qui ressemble à un cri.

« C'est trop souffrir, dit-elle enfin en parcourant la terrasse à grands pas, et il faut que je sorte de cette situation n'importe à quel prix. Il ne veut pas me comprendre, eh bien! je parlerai, et nous verrons s'il aura le courage de refuser cet amour qui s'offrira à lui quand tant d'hommes l'ont ambitionné sans pouvoir l'obtenir. Que

134 Ll G01fTS89B UTIVZ^.

peut-il m*advenir de plu» cruel que tout ce que Réprouve? Il me méprisera? Eb mon Dieu l je me méprise moi-même l n me dira qu'il ne peut pas m*eimer? Mais moi je lui aurai dit que je raime, et il me verra si malheureuse, que son cœur, qui semble fermé à Tamonr, s'ouvrira peut-être •à la pitié.,. La pitié I en ai-je ressenti lorsque j*ai fait souffrir par mon indifférence ? Oh 1 si tout ce que j'endure était une punition du ciel, une vengeance du sort, je serais perdue, car je ne mérite pas de pardon 1 J*ai brisé un coaur, ou brise Iq mien ! J'ai dédaigné Tamour que j'avais cherché à faire nattre, et aujourd'hui on dédaigne celui qvî me dévore jusqu'à ne pas le deviner ! Que faire, mon Dieu, si le courage me manque encore lorsque je serai en sa présence? Je dis bien maintenant que je lui par« lerai, mais quand il sera là et qu'il fixera sur moi son regard calme et fier, je me sentirai mourir et il s'éloignera comme il vient de le faire. Si je me confiais à San-Lorenzo ? Il a pour moi une affection qui n'est pas très-désintéressée peut-être, mais il n'en sera que plus docile, et il consentira sans doute à me conseiller, à me guider» à m'aider.., M'aider en quoi, grand Dieu 1 Oh l la honte ne tue pas,. puisque j|e vis encore après avoir prononcé cette terrible parole 1 N'importe, Pierre saura tout, et que ce soit le marquis ou moi qui rinstrqise, |e ne rentrerai pas à Milan s'il me faut y reprendre, s^s esférer de la briser bient4tj la cbatne chaque jour plus pesante de ma vie passée !

VlU

lie l»c «le C^ake.

Le lendemain matin, comme les dernières étoites pàlÎ8« saient, trois barques montées chacune par quatre rameurs sortirent d*un petit havre situé à quelque distance de la ville, et se dirigèrent du côté de fa terrasse de Tauberge de la Couronne. Le calme de la nuit n'avait pas cessé encore et on entendait distinelement, des fenêtres de la maiâoa, non-seulement le murmure continu du sillage et le bruit cadencé des rames, mais même les faibles et harmonieux soupirs des voiles gonflées par le souffle du matin. D'au* très barques plus petites, de formes moins élégantes et chargées de filets, gagnaient le milieu du lao, et toutens'éloignant, paraissaient plus distinctes à mesure que les clartés .de l'aurore devenaient plus vives. Aucune rumeur ne s^élevait de la cité encore endormie, mais la vie recommençait déjà dans les champs. Les troupeaux sortaient des vallées pour gagner lès hauteurs ; les sentiers conduisant à la ville se peuplaient de jeunes filles ; les seuils des châletâ, semblables à des ruches, se couvraient d'essaims d'en£amt8. assez heureux pour vouloir commeocer leur

436 LA COMTBSSB ALTIIIZI.

Journée de bonne heure, «t les cloches des églises sembla*ent dire par leur tintement joyeux : Remerciez, la nuit est passée; demandez, le jour vient de nattre.

Une lueur rougeàtre a paru brusquement à l'horizon. D*abord ce n'est qu un point lumineux qu^on pourrait prendre pour le premier scintillement d'un étoile, ou pour la dernière étincelle d'un incendie. Mais bientôt il s'étend, il monte, il s'arrondit en globe, et, devant Tœil qui ne peut longtemps le contempler, il paraît s'épanouir en gerbe, et se diviser en rayons qui versent des torrents de lumière sur toute la contrée. Le lac s'enflamme, les cimes des glaciers s'illuminent, la ville elle-même se réveille et resplendit. Au môme instant, un hymne de bruits confus s'élève de la surface des flots et sort de la profondeur des bois : c*est le murmure des vagues, c*est le mugissement des génisses, c'est le chant des oiseaux ; puis la voix des hommes s'unit à ces voix, et la nature entière salue avec amour et reconnaissance ce visible regard de Dieu qui vient de se rouvrir sur elle.

fiéatrix est depuis longtemps déjà à la fenêtre do l'appartement dans lequel elle a passé la nuit. Trop agitée par ses souvenirs de la veille et par ses projets du jour pour pouvoir trouver autre chose que de la fatigue dans son repos, elle a été debout avant ses compagnons de voyage, et elle attend l'heure du départ avec une impatience pleine d'inquiétude. Le froid du matin Ta saisie et contracte ses traits déjà altérés par la souffrance de son âme et par l'anxiété de son esprit. Enveloppée dans un immense châle de laine blanche, que ses bras croisés pressent contre sa poitrine, ses beaux cheveux blonds agités par le vent, on la prendrait pour une de ces apparitions nocturnes que le jour doit faire évanouir. Quand le soleil a paru sur l'horizon elle s'est sentie ranimée, car il lui a semblé qu'elle n'était plus seule avec ses pensées,

U COMTBSSt ALVlUXt.

et qu'elle devait recommencer à veiller tar elle-même. Peu à peu sonteiat se colore, l'espérance rentre dans son coeur, la vie circule dans ses membres fatigués, et quand Luigi l'appelle pour le départ, elle descend légère, résolue, et se pnteente calme et gracieuse à des compagnons qui Faltendent sur la terrasse.

Ils se sont dirigés tous les quatre vers le bord du lac, où leurs barques sont amarrées. Béatrix marche la première, et son pas rapide ne laisse qu'une empreinte imperceptible sur. le sable du rivage. San-Lorenzo a flxé sur elle un regard interrogateur qu'elle a soutenu sans embarras, et il le reporte sur Ouvarow qui ne parait pas le comprendre. Quant à Luigi, il semble inquiet, mais il est facile de voir que sa préoccupation est sans importance;

En ce moment, une troupe de dix à douze personnes des deux sexes s'avance de leur côté. Les individus qui la composent portent un costume bizarre et élégant qui révèle leur origine étrangère. Luigi, que leur arrivée a semblé satisfaire, va au-devant d*eux, et bientôt les ramène vers les embarcations. Ce sont des chanteurs tyroliens qu'il a rencontrés la veille dans les rues de Côme, et qu'il a retenus pour raccompagner pendant le voyage.

— Quelle aimable attention!. dit Béatrix enchantée. Si j'avais osé former un souhait impossible à réaliser, c'eût été certainement celui d'avoir de la musique pendant notre traversée.

— Le hasard est quelquefois bien habile, dit San-Lorenzo. Nous avons trouvé ces braves gens à la porte d'un café où, à coup sûr, nous ne les cherchions pas.

— Âttendes^-vous encore quelqu'un? reprit la comtesse en entrant avec ses amis dans un des bateaux, pendant qu« les musiciens se plaçaient dans l'autre. Voilà une

arque qui va rester vide.

— Au fait, répondit Luigi, je ne vois pas à quoi elle

438 U €0MTB9M Ai?nzi.

pourra nous mnu. lUrqmt, quelle a été veife idée t car c*e8i voua qui voua élaa cbargé de ce détail.

— C'est en cas d'aoeMent, répartit Saa-Lorenao. Con* venez qu'il serait pénible d*étre obligé de continuer notre voyage en charrette, faute d'une barque de rechange.

— Vous êtes un homme adorable, dit la comtesse ; et je vois que vous ne comptez pas uniquement sur le hasard.

Tout le monde avait pris place. Lee voiles dépUéea obéifeat au 64MiSe de la bcûe ; les avirons s'enfoncèrent' dans les flots azurés du lac; les Tyroliens entonnèrent un joyeux rofrain de départ, et la petite flotille glissa Tégèrement sur les ondes^ à peine agitées par son passage.

A mesure qu'elle s'avance, toujours côtoyant le rivage, des sites de plus en plus ravissants apparaissent aux regards des passagers. A leur gauche, les gigantesques montagnes de la Valtetine et des Grisons montrent leurs sommets couronnés de neiges éternelles, et leurs flancs couverts de majestueuses forêts et de riants pâturages. A leur droite, Tisthme qui sépare les deux bras du lac offre toutes les beautés gracieuses d'un paysage d*Italie. D'un côté, des chalets se cachent humblement dans la verdure des arbres qui les entourent ; de l'autre, de riches villas se mirent avec coquetterie dans les flots qui baignent le pied de leurs murailles. Ici la vie champêtre laisse entrevoir ses joies presque constamment paisibles ; là, la vie élégante étale ses jouissances souvent troublées : et le ciel est toujours pur, et le lac est toujours calme, et le chant des Tyroliens, porté par le zéphyre, va réveiller les échos endormis au fond des vallées silencieuses.

Toutes ces beautés, Béatrix les a souvent contemplées, et plus d'une fois elle les a vues avec indifférence. Pour* quoi donc aujourd'hui semble-t-elle ravie? Pourquoi retrouve-t elle avec bonheur tout ce qu'elle connaît? Pourquoi découvre^t-elle tout ce qui lui a échappé jusqu'alors ?

u âotnsâi ktrom. 439

Cest qa*U y a en noas deux intelHgenoes, «He de fesprit qui s*oovre dès que nous essayons de penser, celle du cœur qui se révèle dès que nous commençons à souffrir. La première est limitée comme la raison qui b guide ; la seconde est sans bornes comme I*amour qui l'entratne. L'une n'a que les facultés qu'elle trouve en elle-même ; Tautre y joint toutes celles qu'elle puise dans les sympa* thies pour l'être qui Ta arrachée à son sommeil ; celie-cî enfin voit, entend et oubHe ; ceHe-là devfnei sent et se souvient.

Eéatrix maintenant les possède toutes deux, ou pIutAt elle est possédée par elles, car ce sont' elles qui, tour à tour, la brisent et la raniment. Hier, nous Tavons vue anéantie sous sa douleur ; ce matin nous la retrouvons relevée et soutenue par son espérance. Sa raison tournait en rugissant dans le cercle étroit du réel ; son cœur s'élance joyeux dans le champ sans limite du possible. Quelle mystérieuse influence a donc pu la changer aussi subitement? Aurait-elle eu une de ces révélations soudaines qui sont comme la seconde vue de l'âme, ou a-t-elle pris une de ces résolutions désespérées qui reposent des alternatives de rincertitude ?

Quand une passion a de la jeunesse et qu^elle se sent de l'avenir, elle a aussi une foi en. elle-même qui la soutient dans ses heures de découragement. Souvent elle doute et pleure, mais souvent aussi elle croit et se remet à sourire. Elle n'a qu'une pensée, qu'un vœu, qu'un but, comment supposerait-elle toujours que l'espoir lui est interdit ? Bien du temps s'écoule avant qu'elle n'ait vu mofirir toutes ses illusions; bien des déceptioni lui arrivent avant qu'elle n'ait essayé sa dernière tentative. Une ombre qui passe la décourage, mais aussi un rayon qui luit la ranime ; et, cotnme ces grands arbres qui ont leurs racines

4 40 U COHTUSt AL? lllft.

profondément enfoncéet dans le sol, tout Tagite et rien ne l'abat.

Ce n'est que lorsque les années se sont écoulées sans amener de changements, que Tillusion, cette fiUe de l'espérance, a cessé de renaître de ses cendres; que le but incessamment poursuÎTi semble s'éloigner toujours» ce n'est qu'alors, disons-nous, que l'âme fatiguée ceplîe ses ailetf, et que, sans avoir fini d*aimer et de souffrir, elle renonce au bonheur et tombe dans le désespoir. A cette époque de son passage sur la terre, deux voies s'offrent encore à elle : l'une se dirige vers un sommet qui est Dieu , l'autre retourne vers un abîme qui est le monde.

Après six heures d'une navigation qui les avait fait ' passer d'enchantements en enchantements, nos voyageurs arrivèrent à Cadeuobbia, où se trouve la meilleure auberge qu'il y ait sur les bords du lac de Côme. Ils y demeurèrent tout le temps de la grande chaleur du jour, et, quand le soleil commença à se rapprocher de l'horizon, ils remontèrent dans leurs barques pour continuer leur voyage, après avoir visité la ravissante villa Pliniana et sa source célèbre. Une gaieté douce, une cordialité inaltérable n'avaient pas cessé un instant de régner, et s*il s'y joignait en ce moment un peu de mélancolie, elle venait de la pensée qu'une journée aussi complète allait bientôt finir. Jamais les quatre personnes que cet événement avaient réunies ne s'étaient montrées sous un aspect plus avantageux. Béatrix n'avait pas une seule inégalité d'humeur; San-Loreazo ne laissait voir que le côté agréable de son esprit; Luigi retenait sa jovialité, quelquefois un peu bruyante, dans des bornes qui la rendaient plus piquante, et Bierre, enthousiasmé par tout ce qu'il voyait, semblait avoir renoncé à sa réserve habituelle. Sa conversation, pleine d'idées et riche d'images, dévoilait à la fois les trésors de son âme jeune encore et les ressources de

tk COVtMHt ÀtflNZl. 441

son esprit déjà mûr. Comme toutes les natures vraies, il ne cherchait ni à affecter l'indifférence ni à feindre l'admiration, et tout ce qui frappait ses yeux servait d*aliment à sa pensée et d'excitation à son éloquence.

Béatrix l'écoutalt avec une attention recueillie qui aurait éclairé San-Lorenzo, si cela eût été nécessaire, et qui eût frappé Ouvarow, s'il avait eu moins de noblesse dans les sentiments et meins d'élévation dans rintelligenoe. Certains succès obtenus par de» hoamies raédioeresne peuvent s'expliquer que par la merveilleuse facilité avec laquelle ils devinent ce qui flatte leur vanité, et être supérieur est un plus grand obstacle qu'on ne le croit i réussir dans le monde.

Les trois embarcations s'avançaient lentement vers Lecco, où devait se terminer le voyage par eau, et elles n'avaient plus besoin que de deux ou trois heures pour s'y rendre, lorsque l'attention de Pierre fut attirée par Tapparition d'une magnifique villa située à mi-côte d'une colline couverte d'arbres de la plus admirable végétation. Des chênes, des pins, des marronniers, des peupliers, des hêtres, les uns étendant au loin leurs gigantesques rameaux, les autres élevant leur tige unique vers le dei, formaient une voûte immense sous laquelle un épais taillis de figuiers, d'agaves, de lauriers et même d'orangers, attestait par sa vigueur la magique influence du climat. De distance en distance, des statues, des temples, des obélisques apparaissaient aux regards, comme pour dire: Ici commence la terre des arts et de la poésie. Deux ruisseaux, tantôt s'épanchant en nappes silencieuses, tantôt se précipitant en bruyantes cascades, descendaient vers le lac et se mêlaient à lui sans altérer la pureté de ses ondes. Aucun être vivant ne se montrait dans les environs de la villa, qui communiquait aveo le golfe de Lecco par un superbe escalier de marbre blanc.

44% LA COllTMftt ALVmSl.

les rameora, sms en ayoir reçu rotdre, amient liasse tomber leurs avirons, et rimmobililé bientôt complète des barques permit aux voyageurs d'admirer le nouveau spectacle qui s'offrait à leurs yeux. Un nuage avait passé sur le front jusqu'alors serein de Béatrix, au moment où Ton était arrivé en présence de la villa ; mais personne ne Tavait remarqué, et cette impression fugitive 8*effaça presque aussitôt. Pierre rompit le premier le silence pour demander à qui appartenait cette délicieuse habitation.

— II ne tient qu'à vous d'y passer Tété, répendit Luigi. Cette maison est la villa Alvinzi, dont je vous ai souvent parlé, et sur laquelle j'ai voulu savoir votre opinion avant de vous dire : la voilà.

-^ Elle peut supporter l'épreuve de l'attente et celle de la surprise, repartit Pierre. Je n'ai vu de ma Tie rien d'aussi ravissant.

-— Groiriez-vous que la comtesse ne fairoe pas ? dit San-Lorenzo.

— C'est pourtant vrai, continua Luigi, et c'est pour cela que je ne veux pas vous engager à la visiter aujourd'hui. Nous y reviendrons ensemble une autre fois ; mais puisque nous avons une barque disponible, je vais la prendre pour aller donner quelques ordres à mon régisseur, et si vous avez la bonté de ne pas trop presser votre marche, je pourrai encore vous rejoindre avant votre arrivée à Lecco.

— Si vous le permettez, mon ami, je vous accompagnerai, interrompit San-Loreazo? Je suis un peu fatigué d'être assis, puis je ne veux pas que vous finissiez dans la tristesse de l'isolement une journée qui a commencé d'une manière si agréable.

Et, en disant ces mots, il passa dans la barque vide, qui s'était approchée sur un signe de Luigi. Celui-ci Vy suivit, et la barque glissa doucement vers le rivage.

LA COMTESSE ALYINZI. U3

— Voulez-vous que nous vous attendions? lui cria la comtesse en agitant son mouchoir.

— Non, non, cela me gênerait, et vous avez encore bien des choses à voir avant la nuit, répondit Luigi en posant le pied sur l'escalier dont la première marche était àfleurd*eau.

Et, prenant le bras du marquis, ils montèrent lentement, en ge retournant de temps en temps pour envoyer des signes d*amitié à la comtesse et à Pierre qui gagnaient le large ; puis ils s'enfoncèrent sous une sombre allée de cyprès qui conduisait à la maison du régisseur, et bientôt on ne les vit plus.

Béatrix était venue se rasseoir à la place qu'elle avait occupée depuis le départ de Cadenobbia, et Ouvarow 'était remis à ses côtés ; seulement ils étaient posés de manière que Pierre attachait son regard sur les lieux qu'ils venaient de quitter et que la comtesse plongeait le sien dans les profondeurs de l'horizon vers lequel ils- voguaient. L'un ne voulait voir que le passé, l'autre ne cherchait à pénétrer que l'avenir.

Les Tyroliens, qui étaient restés silencieux depuis quelques moments, commencèrent une mélodie douce et triste ; le soleil disparut derrière les grands sapins qui couronnent les hauteurs de Gravedona, et la lune éleva son front rougeâtre au dessus des riantes collines qui forment le rivage oriental du golfe de Lecco*

Vm téle-à*téte.

— Comment ! vous n'aimez pas cette ravissante demeure ? avait dit Pierre à la comtesse, tfu moment où LuidgietSan-Lorenzo s'éloignaient. Si elle m'appartenait, j'aurais bien de la peine à m'accoutumer à vivre ailleurs.

— Ce lieu ne me rappelle que de tristes souvenirs, avait répondu la comtesse... et tous deux gardèrent pendant quelques instants un silence à peine interrompu de loin en loin par une exclamation de ravissement d*Ouvarow, ou une indication laconique de Béatrix.

Quand le jour commença à baisser, que le ciel fut éclairé d'un côté par les derniers rayons du soleil couchant, et de l'autre par les premières clartés de la lune à son lever, le spectacle devint si beau, que Pierre et Béatrix éprouvèrent de nouveau le besoin de se révéler une partie de leurs émotions. Béunies dans une admiration commune, ces deux âmes, si différentes l'une de l'autre, vibrèrent à l'unisson, et il y eut entre elles de ces sympa* thies mystérieuses plus puissantes que le temps sur les intimités naissantes. Ouvarow sentit ses préyentions s'ef-

LA COKTBSSt ÀLTIHZU U5

facer, Béatrix, ses craiates s'évanootr ; ]*an crat avoir trouvé une amie pour le plaindre, l'autre ne douta plus qu*eUe n'eût rencontré un cœur qui allait Taimer.

— Je n'ai pas encore passé de moments aussi doux depuis que j*ai quitté l'Angleterre, dit Pierre àBéatrix. Jusqu'à présent, malgré vos bontés et celles du marquis San- Lorenzo, je me suis trouvé bien seul, parce qu'il me semblait que je ne devais pas vous parler de mes chagrins que vous n'auriez pu comprendre. Ce soir, une voix secrète me dit que vous souffrez aussi, et, de ce moment, 8*il existe encore de la tristesse pour moi, il n'y a plus d'isolement.

— Vous ne vous trompez pas, répondit Béatrix doucement émue ; je n'ai jamais été heureuse jusqu'à ce jour.

— Quelquefois j'avais cru le deviner, reprit Pierre; mais en voyant tant d'éléments de bonheur autour de vous, je me disais que j'étais dans l'erreur, et, pardonnez-moi cette franchise, je me persuadais alors qu'il ne vous manquait que la volonté de jouir des prodigalités de la destinée envers vous.

— Il y a tant de choses qui ressemblent au bonheur, et qui ne sont pas lui, repartit Béatrix, que les intéressés seuls peuvent distinguer la réalité de l'apparence ; et puis pensez-vous que ce ne soit pas déjà un malheur que de ne pas savoir être heureux ? Les malades imaginaires sont les plus incurables.

Pierre ne comprit pas assez cette demi-confidence pour Tencourager à devenir plus complète, il garda donc le silence.

La nuit était tout à fait venue, et quoiqu'on approchât de Lecco, la barque de Luigi ne paraissait pas encore. Béatrix avait déjà demandé plusieurs fois à ses rameura. s'ils n'apercevaient pas sa voile se détachant sur Pazur du ciel, ou s*ils n'entendaient pu le bouillonnement de son

U6 U GOVrBMI UTWZI.

sillage ; niais la (ransparence de Tatmosphère ne leur montrait aucun obstacle entre eux et TborizoD lointain, et la sonorité des flets, ainsi que le calme du rivage, n*en* voyaient à leurs oreilles que le murmure des vagues expirant sur le sable et les chuchottements du feuillage agité par le vent

r-Si nous les attendions ici? dit Ouvarow qui crut avoir deviné que la comtesse ne voulait pas arriver à la ville sans son mari. La soirée est si befle, que nous ue saurions assez' la prolonger, et nous aurions le plaisir de faire noire entrée tous ensemble à Lecco, dont nous ne devons pas être bien éloignés, si j*en juge par toutes ces lu* mières que je vois briller dans le fond du golfe.

Béatrix, avec un empressement qui prouvait combien cette idé lui souriait, dit quelques mots en dialecte milanais aux rameurs de sa barque ; ceux-ci la firent virer rapidement et la conduisirent à Fabri dans une petite anse formée par deux groupes d'arbres qui semblaient sortir du lac, tant le sol qui les portait était couvert et étroit.

Les rameurs de Tautre barque reçurent Tordre de rester immobiles au milieu du golfe, de manière à pouvoir surveiller ses deux rives ; quant aux Tyroliens, on les pria d'avertir par un cbant de l'arrivée de Luigi et de San- Lorenzo.

Si ce dernier avait été présent, il n'eût certes pas laissé échapper une si bonne occasion de s'extasier sur l'intelli^nce de son dieu, le hasard, car l'asile qui se présentait si à propos était aussi délicieux que si on l'eût choisi à l'avance ou qu'on fût venu de bien loin le chercher.

L'influence des lieux sur les dispositions de certaines âmes est immense. Les organisations incomplètes ne la ressentent pas, mais toutes les autres la subissent plus ou moins et se laissent en quelque sorte gouverner par elle.

Il CMITUW ALVinzi. 447

Un sou qui éveille une peosée, un parfum qui rappelle uo souvenir, une ombre qui cachera la roii^ur du visage, le silence qui invite à parler bas, le bruit qui empêche qu'on entende au'loin, Téclat du jour qui rend timide, l'obscurité de la nuit qni rend confiant, tout agit sur les êtres qui sentent, scit pour les retenir, soit pour les entraîner. On souffire ou on jouit par ce qu'on éprouve, mais tout ce qu'on éprouve est régi par ce qu'on voit, et la mi^^ndre des hommes, quand elle se recueille profondément, re« trouve toujours l'image d'un ii^u à côté du souvenir d'un, événement.

Celui qui offrait un asile à Pierre et à Béatrix réunissait tous les charmes provocateurs qui peuvent résulter des merveilles du site augmentées de la séduction du moment. Il est situé dans la partie la plus resserrée du golfe, et les rayons de la lune qui tombaient perpendiculairement entre deux chaînes de collines hautes et rapprochées, les éclairaient également toutes deux d'une lumière tout à la fois si douce et si puissante, qu'elle ne laissait rien dans une complète obscurité. L'astre qui la versait, reflété par les eaux limpides et dormantes du lac, s'allongeait en un sillon lumineux qui réunissait ses rives, dont les beaulés avaient un éclat mystérieux plein de grandeur et de mélancx>lie. Une tour en ruines, placée justement en face du lieu où la barque s'était mise à Técart, se dessinait sur l'azur sombre du ciel, et montrait, comme une espérance au fond d'un cœur désolé, une étoile qui brillait dans la profondeur d'un de les arceaux brisés. Des bois d'où partaient des chants de rossignols, des chalets d'où sortaient des voix d'enfants, des échos qui confondaient loua ces bruits en les affaiblissant, des instants de silence succédant à des instants d'harmonie, une brise chargée de parfums, un calme rempli de vie, les mystères de la nuit, àcôtédesaplendeurs^du jour, tout semblait réuni pour

441 U CMTBSSB ALTinXt.

ajouter au charme de la scène et au danger de la situat!on. Les grands troubles de TAme ont presque toujours pour témoins les grands spectacles de la nature.

-^Vous avez cru, dit Déatrix d'une voix tremblante, que je m'impatientais de l'absence de nos compagnons, tandis que je ne m'afflige que de leur retour.

— Je vous remercie, répondit Pierre, de sentir comme moi qu'il y a des choses dont on ne Jouit bien que quand on est seul, et c*estêtre seul que d'éprouver è deux une même émotion.

Béatrix ne put trouver un mot pour peindre la joie que ces paroles lui causaient. La crainte Teût rendue téméraire, paroles la rendit timide ; elle inclina la tète, et elle se recueillit dans sou bonheur.

Ouvarow reprit :

— J'ai travaillé toute ma vie à n'être pas égoïste, et je viens de découvrir que je le suis, car il me semble que la confiance que j'ai maintenant en vous tient à ce que j*ai deviné que vous étiez triste comme moi.

— Je ne le suis presque plus, murmura la comtesse ; cette journée m*a fait tant de bien !

— Elle m'en a fait aussi, répondit Pierre avec une expression affectueuse dans laquelle Béatrix aurait voulu trouver plus de trouble, et j'espère bien que nous ne nous serons pas entendus aujourd'hui pour ne plus nous com* prendre demain. Enfin, j'aurai cessé d'être un étranger dans votre beau pays !

— Et c'est à moi que vous le devrez? dit Béatrix tout à la fois ravie de ce qu'elle venait d'entendre et inquiète de ce- qu'on allait lui répondre.

— Oh 1 oui, c'est à vous! s'écria Pierre avec effusion. A vous qui ne m'avez pas caché que vous étiez triste, pour m'encouragera vous montrer ma tristesse! à vous qui lisez Tadmiration dans mon regard et qui devinez l'émo-

LA COWnSSI ALTIIIII. U9

lion dam mon silence ! à tous dont le ccBor renferme un écho poar le mien, puisque, comme le mien, il éproure des douleurs qu^il était obligé de cacher.

— II faudra qu'il les cache encore, reprit Béatrix à voix basse, si vous ne voulez pas les découvrir vousmême.

Un silence de quelques minutes suivit ces paroles ; Béatrix était effrayée de les avoir prononcées, Pierre cher* chait avec anxiété à les comprendre.

— Je sais, reprit-il enfin, que les femmes sont plus malheureuses que nous, car souvent elles ne peuvmt dire ce que nous osons confier. Eh bien ! je partagerai vos cha* grins sans les connaître, et je pleurerai avec vous sans TOUS demander la cause de vos larmes.

Un rayon de la lune vint à travers le feuillage illuminer le visage de la comtesse, qui se hâta de le couvrir de ses deux mains.

-- Je devine tout, continua Pierre. Je suis libre de souflfrir et de dire pourquoi je souffre; vous, hélas J vous ne Fêtes pas ! Ah I vous êtes bien plus à plaindre que moi, et je n'aurai pas la cruauté de me consoler en vous parlant de mes peines, quand vous ne pouvez me parier des^vêtres.

-^ Pariez toujours, reprit la comtesse avec égarement; si vos aveux ne me font pas de bien» ils me feront du mdns mourir.

La fin de cette phrase fut prononcée d'une voix si basse et si étouffée, que Pierre ne l'entendit pas : rien ne Tempêcha donc de parler comme Béatrix l'en avait prié.

— Mes souffrances viennent de mon cœur, dit Pierre à Béatrix, et c'est pour cela que Je ne pouvais les confier avant d*être bien sûr qu'elles seraient comprises. Quand une douleur prend sa source dans une affection, on la respecte comme cette affection elle-même, et on ne la

Vèè 1^ ^Wnkisrtr àiifsitù

IiVii6 ni aut sarcaâihés de Tirofiie lii atix biaflëinés de Hn- OffféildDce. Maid qaàmd on rencontns une âme compatis* santé parce qu'elle soufifrè aussi, et qui reh fermera avec les siens lés trésors que Ton remet à sa garde, c*est de la consolation, c*est presque du bonheur à s'ouvrir à elle. Vous avez dû penser quelquefois que ma mélancolie était causée par ma séparation d*avec ma mère, par mon éloignement de ma patrie : je commencerai donc par vous dire qu'ils Taugmeutent pebt-étre, mais qu'ils ne la causent pas. Ma mère, je suis sûr de sa tendresse ; mon pays^ j'espère le revoir un jour. Ce qui désole mon cœur, ce qui Itii fait éprouver le besoin de la confiance, c>st un notre sentibofenlqui ti'e m*a ddnné aucune certitude, et qui ne me permet que t&B espérances si faibles qu'on n'ose Vappuyer siir elles tant on a peur de les briser ^ar Tunkiue effort de la pensée. Eh bien ! en vous voyant ei bonne, si facilement émue par tout ce qui est triste et vrai, je me suis dit qu& vous pourriez d'abord me plaindre et peut-être nième m'enéburager. Si vous étiez heureuse, je ne voudrais pas vous affliger par le récit de mes peines; vous êtes triste, je me persuade que vous éprouverez du bonheur à les soulager, car c*est ce que je sehtirais ai vous pouviez aussi vous conGer à moi.

Ouvarûw s'arrêta. Tant qu'il avait parlée Béatrix tenait «On regard attaché sur le sien, comme si elle eût espéré pénétrer le secret qu'on lui cachait encore. L'espoir, l'anxiété, la douleur, avaient tour à tour illumitaé, criàpé, assoînbri son frout; on eût dit que le mot qù*\Bile attendait devait décider' de son sort.

Toutë(ois, elle crut qu*elle devait donner un témoignage de sympathie à Pierre ; mais comme il ne lui viut que des expressions qui troublaient son cœur, elle se born^ à tendre ses cleux mains, qu'Ouvarow pressa affectueusement dans les siennes.

LA COHTB88S ALTIlfZI. 454

— Je vo!» que je peux tout vous dire, reprit-il, en baissant la voix, comme s*il craignait que d^autres qu'elle pùsseiit Fentendre. J*aime et je ne crois pas être aimé ! Tout ce que Dieu a mis en moi de tendresse, de dévouement, d'abnégation, je Pai donné, et j'ignore si le cœur qui possède le mien battra jamais d'amour pour moi. Mes vœux n'ont pas été repoussés ; mais, hélas I ils n'ont pas été encouragés non plus ! Oh ! laissez-moi vous parler d'èMe! Vous dire combien elle est belle, noble, pure, digne d'être aimée! cela me fait tant de bien de rompre ce silence qui me brise le cœur depuis tant de jours, et de penser que vous ayant parlé aujourd'hui, je pourrai recommeilcer demain, et prononcer enfin ce nom qui est tûtijoors sar meslèvres, et que vous répéterez pour m'aîder à supporter une absence qui m'a rendu jusqu'à ce moment si maibeareux «t qui doit 6e prolonger encore bien.u .

Un cri déchirant, softi'de la poitrine de Béatrix, interromprit'Pierre, qui se hâta de demander a la comtesse ce ^'eHe afait va ou enteniu qui eût pu ainsi l'effrayer.

Béatrix se leva brusquement, resta debout et immobile malgré les œcillatioos de la barque ébranlée par son mouvement, posa sa main droite sur son cœur et dit lentement:

— Ne vous plaignez pas, Pierre ; je suis mille fois plus malheureuse que vous, car il voas reste de l'espérance, et moi, je n'en ai pius !

Puis elle se laissa retoibber sur son banc, croisa ses bras sur sa poitrine haletante, et resta quelques instants muette â toutes les questions que Pierre lui adressa d'abord.

— Vous n*avez donc pas en moi la môme confiance que j'ai en vous? lui dit-il avec raccent de la plus tendre affection.

46t LÀ COMTISSt kVtlUtï.

— Ma oonflance sera maintenant une honte, répondit enfin Béatrix en sanglotant; mais n'importe, je suis décidée à la subir ; vous allez tout savoir.

Comme elle prononçait ces mots, un chant joyeux 8'é« leva du milieu du golfe et fut aussitôt répété par les échos de la rive opposée. Les Tyroliens avaient entendu le battement régulier des rames de la barque deLuigi.

— Mndiama ! s*écria la comtesse ; et ses bateliers ayant saisi leurs avirons, en peu de moments les trois embarcations furent réunies. San-Lorenzo et Luigi passèrent dans celle de Béatrix.

— J'avais parié avec le marquis que vous nous atten« driez, dit Luigi; lui, soutenait au contraire que vous vous hâteriez de gagner Lecco.

— La beauté du temps nous a engagés à rester sur le lac, répondit Pierre nous étions à Tabri du vent du soir, derrière ces arbres que vous voyez là-bas.

— Je connais cet endroit, reprit le comte. J*y venais souvent» Il y a quelques annéee, avec sir Arthur, un Anglais de mes amis.

Un gémissement sourd s'échappa de la bouche de Béatrix.

Pierre Tentendit et il éprouva une sorte de soulagement. Un soupçon terrible l'avait agité depuis les dernières paroles de la comtesse ; Témotion douloureuse qu'elle venait de manifester au nom d'Arthur donna un autre cours à ses idées> car il crut sincèrement qu'il' s'était trompé.

— Etes-vous souffrante ou fatiguée, demanda San-Lorenzo à la comtesse, qui se tenait à l'écart comme si elle voulait rester indifférente à ce qu'on disait autour d'elle.

— Je voudrais être arrivée, reprit-elle, cette journée n'en finit pas ; il me semble qu'il y a des siècles que je vois briller les lumières de Lecco,

U eOXTBIftl ALTmzi. 1S3

— Nous y^serons dans un moment, repartit Luigi ; il ne vous faut donc plus qu'un peu de patience.

— J*espère que nous en repartirons tout de suite, continua Béatrix ; j'ai un froid horrible et il me tarde d'être chez moi.

— Vous étiez si bien ce matin, reprit à son tour San- Lorenzo; vous serez restée trop longtemps exposée à l'humidité de la nuit.

Le marquis prononça ces mots d'un ton qui avait l'air de dire : « Je ne le crois pas, mais il faut que Luigi le croie. • Son but fut atteint, car celui-ci se hâta d'ajouter :

— Les femmes ont toujours tort de sortir le soir ; leurs vêtements sont si légers 1 Ma chère amie, si nous faisons la tournée du lac Majeur, il faudra que nous nous arrangions pour finir toutes nos journées avant le coucher du soleil.

Béatrix ne répondit pas.

« Bien certainement, se dit en lui-même San-Lorenzo; il s'est passé quelque chose d'extraordinaire pendant notre absence. // a l'air contraint, elle paraît désespérée I Je n'ai jamais vu des gens si difficiles à mettre d'accord. »

— Êtes- vous content de votre voyoge, mon cher prince, dit Luigi de ce ton dégagé qu*ont les gens qui ne voient jamais les préoccupations de ceux qui les entourent ; et serez vous disposé à recommencer ?

— Tout ce que j'ai vu est bien beau, répondit Pierre, et si je reste encore quelques semaines à Milan, une seconde excursion sera sans doute un véritable plaisir pour moi.

La barque éprouva une secousse qui fut suivie du bruit que font les rames quand elles rencontrent des cailloux.

— Nous sommes à Lecco, dit Luigi.

À peine avait-il prononcé ces mots, que Béatrix s'élançait sur le rivage et qu'elle se dirigeait vers une petite

4K4 LA COMTESSE iLTIlfZl.

' maison, à la porte de laquelle on voyait sa voiture dont les chevaux semblaient partager son impatience.

Elle y monta avec précipitation ; sos compagnons se placèrent à son côté et vis-à-vis d'elle ; on la couvrit de tous les châles et de tous les manteaux qu'on avait sous la main, puis la voilure roula rapidement vers Milan, les quatre voyageurs plongés dans un silence complet ou dans un sommeil profond.

« Demain je saurait tout, pensa San*Lorenzo en se mettant au lit vers les deux heures du matin.

Ce qae le monde appelle un ami.

— Madame la comtesse y esUelle ? demanda San-Lorenzo en se présentant le lendemain de bonne heure à la porte de Béatriz.

— Madame y est pour Monsieur, répondit le suisse du palais Alvinzi. Elle vient même de me faire dire que si monsieur le marquis n'arrivait pas bientôt, il faudrait Taller chercher.

« J'en étais sûr, pensa San-Lorenzo -, je vai§ tout savoir. » Et il suivit un des valets de pied qui attendaient dans le vestibule.

La comtesse se tenait dans sa chambre à coucher dont toutes les fenêtres étaient si hermétiquement fermées, que le marquis en y entrant se crut dans une complète obscurité. H s'arrêta donc quelques instants sur le seuil qu'il venait de franchir, et il attendit que ses yeux habitués aux ténèbres pussent le diriger vers la place où était la comtesse.

11 Taperçut enfin dans Tangle le plus obscur, à demi couchée sur un lit de repos.

4M LA C0HTM8B ALflini.

— Seri6o&-vaa8 souffranteT lui dit4l an le rapprochant d*alla at en lui prenant la main. Vous êtes bien l)rùlante.

— J'ai en de la fièvre toute la nuit et je croie en avoir encore.

— Je le crois aussi : avez-vous fait prévenir Péronaî

— Pourquoi faire? ce n'est pas lui qui peut me guérir ni me soulager.

— Je le puis encore moins ? reprit San-Lorenzo, en donnant à sa réflexion le ton d'une interrogation.

"— Hélas ! c'est vrai ! dit la comtesse, mais vous pouvez me plaindre, et

— Et peut-être vous consoler, ajouta le marquis, après avoir attendu pendant quelques secondes la fin de la phrase de Béatrix.

— Vous devinez donc que je suis malheureuse?

— Il y a longtemps que je le sais.

— Pourquoi ne m'en avez-vous rien dit?

— J'ai craint d^ètre importun.

— Au contraire, vous m*auriez évité la souffrance de parler.

C'était inviter San-Lorenzo à le faire; toutefois il s'en garda bien, car il savait qu'un secret qu'on confie engage bien plus qu'une confidence qu'on arrache.

— Que vous êtes crue! de ne pas venir à mon secours! •— Je vous ai dit que je vous savais depuis longtemps '

malheureuse, mais je n'ai pas ajouté que je susse pourquoi vous l'étiez.

— Rien ne m*est épargné, murmura la comtesse à voix basse, comme si elle se parlait à elle-même. Il faudra que ce soit moi qui lui dise tout! Puis, prenant aussitôt son parti, elle ajouta : J'aime le prince Ouvarow! et elle cacha son visage dans les coussins qui garnissaient son lit de repos.

hK GMITM8I ALtmZI. 487

— - n n'y a qao six semaines qu'il est ici, et Yoilà bien des mois que je tous vois triste?

Un gémissement sourd fut toute la réponse de Béatrix.

—- Qu*aviez-vou8 donc avant de le connaître? reprit San-Lorenzo.

Le marquis savait aussi bien et mieux peut-être que Béatrix la cause de ses souffrances ; toutefois, il aurait voulu en recevoir l'aveu d'elle-même» et il éprouva un certain dépit de la réserve de cette réponse qui disait tout, mais qui ne formulait rien.

— Laissons de côté ce qui est irréparable, ^reprit-il après quelques instants de réflexion. Le passé n'est qu'un cadavre, le présent est un mourant , Tavenir seul mérite qu'on s'occupe de lui. Vous aimez Ouvarow, dites-vous? Ce que vous ne dites pas, c'est que lui aussi vous aime.

-* Il en aime une autre 1 s'écria la comtesse avec désespoir.

— Et c'est ce qui vous décourage? Il me semble, au contraire, que cela devrait vous rassurer.

— Oui, si Pierre ressemblait à tous vos Italiens qui mènent de front dix intrigues, et si, moi, j'étais comme vos femmes de Milan qui s'arrangent de tout.

— Quand on veut être heureux, il ne faut pas se montrer trop fier. Acceptez ce qu'on vous offrira d'abord, et fiez-vous-en à votre mérite et à vos charmes pour vous faire régner bientôt sans partage.

— Vous ne le connaissez pas comme moi, et quand vous le connaîtriez, je ne sais pas si vous pourriez le comprendre.

— Sait-il que vous l'aimez?

-— J'allais le lui dire hier quand vous nous avez rejoints; mais je suis bien heureuse de ne l'avoir pas fait, il me mépriserait peut-être aujourd'hui.

4 fit LA COJUTBW. ^W^^

— Lefli hpouQ69 n'ont jamais de ii#cis. i^hç les faiblesses dont ils sont Tobjet.

— Qpand je vous dis que tous ne le connaissez pas ! re{>artit avec vél^émence la comtesse, qui voulait bien être humble pour elle-même, mais qui redevint fière pour rhomme qu'elle aimait. Jamais il ne trahira celle à laquelle il a donné son cœur, autrement ne m*aurait-il pas déjà devinée?

— Qui vous dit qu*il ne Ta pas fait, et qu'il ne feint pas de ne rien voir pour vous obliger à lui montrer davantage?

— Croyez vous? dit Béatrix, à qui ces mots donnèrent un peu d'espérance : ce serait bien mal à lui. Oh! si vous savez quelque chose, dites-le-moi, |e vous en conjure au nom de notre amitié 1

— Je ne sais rien positivement, mais il me semble qu'il a perdu beaucoup de sa réserve avec vous depuis quelques jours.

— Hélas I je le sais aussi, puisque son abandon a eu pour résultat de m'apprendre qu'il en aime une autre.

— II vous l'a donc dit? Oh ! alors, ne désespérez pas 1 la conQance est le commencement de l'amour. Et puis, qui nous affirme^quece n'est pas un moyen qu'il a pris pour s'assurer de vos sentiments? Les hommes ont quelquefois de ces calculs.

-^ Les hommes, oui, mais pas lui, San-Lorenzo; il a un trop noble cœur.... Mon Dieu! que je suis malheureuse!

— Voyons, ma pauvre amie, dit affectueusement le marquis, qu'y a-t-il à faire pour vous ? Mon amitié, vous le savez, ne reculera devant aucun sacrifice : je suis capable d'aller dire à Pierre que vous l'aimez.

— Ne le faites pas! ne le faites pas! s'écria Céatrix: j'aurais mille fois molna de hQ.nte de le lui djremol-mèn^e.

•— Comme il voiw plaira, mon enfant, repartit San-Lorenzo, en prenant un ton paternel. Cependant, à votre place, je voudrais achever de m*éclairer. Peut-être 8*e8t-ii mal expliqué; peut être , dans le trouble, où vous étiez, Tavez-Tous mal compris.' Presque tous les chagrins de Tamour viennent de ce qu'on n'a pas su 8*entendre. J'admets avec vous que Pierre a une ancienne affection ; mais ce n'est pas à Milan qu'il Ta ; alors croyez bien que s'il était sûr de votre affection, sa fidélité ne résisterait pas à cette épreuve. Si, au contraire, vous vous éloignez de lui, si vous dissimulez l'intérêt qu'il vous inspire, si vous renoncez à l'usage de toutes vos séductions, non-seulement il ne s'attachera pas à vous, mais il est encore possible qu'il se mette un beau jour à faire la cour à une de vos amies, et alors voyez quelle humiliation ce serait pour vous, car, il faut que je vous le dise, touU$ ce$ dames se doutent que vous l'aimez.

Ces trois mots : touUs ces darnes^ étaient un argument que San-Lorenzo tenait toujours en réserve, et qui ne manquait jamais son effet.

— Oh 1 si je n'avais à lutter que contre elles, répondit vivement Béatrix, je ne serais pas inquiète de .mon triomphe; mais il m'a dit que celle qu'il aimait *était belle, digne, pure! que voulez-vous alors que j'espère?

— Tout, puisqu'elle est absente et que vous êtes là. Il me vient encore une idée ; seulement, je crains de vous la communiquer , car, avec vos préjugés, elle vous révoltera peut-êlre, et pour vous donner une preuve de mon dévouement, je ne voudrais pas m'exposer à perdre votre amitié.

— Je peux tout entendre, car j'ai presque tout souffert I

— Eh bien ! il serait possible que l'amour de Pierre pour sa belle et pure inconnue fût une de ces affections graves qui doivent finir par le mariage, et qui, par censée qoeat^ n'ont riea de commun avecle sentiment que vous

leO U COHTISn ÂLTOIII.

voudriez lui inspirer. Dans cette position, une liaison passagère pourrait le séduire, tandis qu'une grande passion doit i*effrayer. Réfléchissez un peu à cela. Tous les hommes consentent volontiers à donner quelques semaines de leur temps; mais ceux qui ont des engagements, et qui sont délicats, hésitent à contracter de ces liaisons qu'il feut ensuite rompre violemment ; et tenez, je suis convaincu que si au lieu de vouloir attacher Pierre, vous aviez seulement cherché à lui plaire, vous auriez déjà réussi.

— Et après ?... dit d'une voix tremblante la comtesse, qui reconnaissait la justesse de ces réflexions, mais qui s'indignait qj*on osât les lui faire.

— Après ? après?... Comment voulez-vous que je puisse prévoir l'avenir, quand vous ne savez pas seulement tirer parti du présent?

— £h bien ! reprit Béatrix, avec une précipitation qui annonçait le trouble de son esprit, et le désespoir de son cœur , guidez-moi ; je m'abandonne aveuglément à vos conseils !

Si Tappartement de la comtesse Alvinzi avait été moins sombre, et s'il y eût eu là un témoin de sa conversation avec San-Lorenzo, ce témoin aurait sans doute vu passer sur la figure du marquis une rapide expression de contentement, qui n'était pas celui du dévouement satisfait ou de l'amitié reconnaissante.

— Je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour Justifier votre confiance, reprit-ii avec une lenteur solennelle, et après quelques instants de silence ; mais il faudra que vous me secondiez, autrement nous ne réussirons pas.

Ces mots : Nom ne réussirons pas, arrachèrent un gémissement à Béatrix. San-Lorenzo continua :

— D'abord, vous devez renoncer à votre tristesse, à votre vie solitaire, & vos souffirances même; reprendre votre existence briUante et animée , chercher à plaii^

enfin, dussiefrvoiis pour cela, ajouta-t-il, faire le sacrifice de devenir coquette.

— Comment voulez-vous que j'y parvienne?... Je l'aime!

— Oubliez que vous l'aimez, vous n'en |>arviandrez que plus facilement à le séduire ; car, je vous le répète, je suis profondément convaincu qu'il ne lui manque, pour re* noncer à sa réserve vis-à-vis de vous, que d'être assuré du peu de durée de votre liaison.

La comtesse se leva brusquement, comme si une violente indignation la faisait agir; mais presque aussitôt elle retomba sur son lit de repos.

— Laissez-moi seule quelques jours, dit-elle d'une voix faible. J'ai besoin de réfléchir à ce que vous m'apprenez, à ce que vous me conseillez... Je ne repousse pas vos avis, mais je ne vous promets pas encore de les suivre. Je suis bien malheureuse, bien brisée, bien déchue... ajouta4-elle en sanglotant , cependant je ne voudrais pas tomber si bas que je ne puisse plus me relever.

San-Lorenzo céda à la prière que lui faisait Béatrix de la laisser seule pendant quelques jours avec d'autant plus de facilité, qu'il savait par une longue expérience, que lorsqu'on a amené une femme à un certain point, le mieux est de la livrer à elle-même. L'inquiétude naturelle à la faiblesse, l'irritation de l'amour- propre, les séductions d'une situation nouvelle, et par dessus tout le désir de rinconnu, lui font faire bien plus de chemin que l'influence même de celui qui a commencé à l'ébranler, car si elle est quelquefois en garde contre des conseils, elle est toujours sans défiance contre tout ce qu'elle prend pour des inspirations. 11 se leva donc, baisa respectueusement et tendrement la main que la comtesse lui laissa prendre, et se hâta de s'éloigner, après l'avoir assurée en peu de mots de son affection et de son dévouement.

I6t ikiSÊUfEam àvmmié

Il avait A pèibe eu le ten(>8 île refeniier k^lKHte de la chambre de la comtesse, qu'il crut qu'OR le rappelak ; il •'arrêta poer écouter, mais il D'eotendit que des paroles sans suite, entrecoupées par des gémissements. Un mement il hésita pour savoir s'il ne devait pas rentrer, puis il se dit à lui-même t

H A quoi bon ? je sais tout ce que je veux savoir ; ce qu'elle m'apprendrait maintenant serait peut-être arrangé pour me tromper.

«Pauvre femme ! elle est vraiment bien malheureuse!»

Après ces derniers mots, qui étaient comme une aumône jetée à son amitié pour la comtesse, il s'éloigna rapidement.

Quant à Béatrix, elle était restée dans une situation presque impossible à décrire. Les passions les plus vio< lentes et les plus contraires torturaient son cœur et troublaient sa raison. Son amour sans espérance, son orgueil qu'elle avait humilié jusqu'à accepter les conseils de San* Lorenzo, pour mener à une bonne fin, quoi? ime faute! des craintes vagues sur le prix qu'on mettrait si as doute un jour à des services qu'on ne lui rendrait peut être pas ; des souffrances morales que le monde avait découvertes, et des souffrances physiques qu'elle ne pouvait se dissimuler à elle-même, tout enfin se réunissait pour lui 6ter le peu de dignité et d'énergie qu'elle avait rapporté de son voyage au lac de Côme.

« Suis-je assez malheureuse! assez humiliée!!! s'écriat-elle, en pressant son front dans ses deux mains, comme si elle avait espéré, en le comprimant, arrêter le choc terrible de ses pensées. L'un ne veut pas me deviner, et il me laisse dans ma douleur ! L'autre me comprend, et cependant il me force à m'expliquer pour m'enfoncer encore dans ma honte! Je m'adresse à l'amour, je trouve l'indifférence ! Je me réfugie dans l'amitié^ je trouve Tégoïsme

et i>6tft*&tfeleitr6(hi6on ! Et potirtaAr, jb sois vrtile tnaintenaiït dans tous ities sentiments 1 je ne cherche phis à provoquer une passion qoe jeue partage pas ! Je ne demande pas même qu'on me rende toute la tendresse que j'éprouve] Je n'ai pas plus de devoirs à remplir, plus de torts à ex* pier que les autres femmes, pourquoi donc suisje plus malheureuse qu'aucune de celles dont je connais la vie 7 Oh l quel chaos que ma tôle ! quel abîme que mon cœur I Dois-je suivre les conseils de San-Lorenzo?Oui, si c'est son égoïsme qui les lui inspire : comment le savoir? Si je les suis et que j'échoue, je n'obtiendrai pas Tamour de Pierre, et je perdrai sa confiance et son estime. D'un autre côté, si je ne les suis pas, je m'enlève peut-être la seule chance qui me reste, celle de le séduire assez pour l'engager à me tromper en me faisant croire qu*il m'aime..*

» Eh bien I tout, plutôt qoe de ne pas réussir ! Je souffrirai dans le silence de mon coeur, Je m'humilierai devant lui, s'il le faut, mais du moins j'aurais l'ombre de tout ce que j'ai rêvé, et le monde, qui m'a devinée, me croira heureuse en me voyant triomphante. J'ai régné sans partage sur le coeur d'Arthur que je n'aimais pas, je puis bien distraire un moment celui de Pierre qui m est si cher ! San-Lorenzo a raison : si Ouvarow a une affection, le seul moyen que j'aie de lui plaire, c'est de ne pas l'effrayer par une passion violente qui lui ferait craindre un engagement durable. Les hommes sont si faibles, si légers !.. Je suivrai les conseils du marquis»

Et elle resta encore une fois anéantie devant l'énormité de ses pensées, comme elle l'avait été devant l'immenàilé de ses douleurs ; puis elle se calma peu à peu , examina avec plus de, sang-froid la nouvelle situation qu'elle venait de se créer, chercha dans les souvenirs de sa vie passée les ressources dont elfe avait besoin pour âssUrer le triomphe de i'aventry et, se levant sans effort du lit de

164 u coirriMB kvrmu

repos sur lequel elle était restée si loDgitemps brisée, ^Ile courat ouTrir les fenêtres de son appartement, qui donnaient sur les Jardins du palais, et elle respira à pleine poitrine le souffle embaumé et réparateur du printemps. Ensuite elle écrivit les deux billets qu'on va lire : « Si vous n*avez rien de mieux à faire demain, vous » seriez bien aimable de venir dîner et passer la soirée > avec nous ; il n'y aura absolument que les voyageurs du » lac de Côme.

» BtfATBIX.

> Ce samedi matin.

• Au prince Pierre Ouvarow. »

L'autre billet était un peu moins laconique; il était destiné à compléter le premier.

«t J'ai gardé de si bons souvenirs de notre petit voyage, » mon ami, que j*ai besoin de revoir les personnes aux- 9 quelles je les dois. Venez donc demain dîner avec » nous, et arrangez-vous pour nous consacrer votre soirée. » J'écris aussi un mot au prince Pierre, et je vous de- » mande avec instance de joindre vos efforts à mon invi- » tation pour le déterminer à me sacrifier tout autre en- » gagement qu'il aurait pu prendre depuis ce matin. A » demain donc. Je vous quitte pour aller passer quelques 0 moments avec ma soaur, que je n'ai pas vue depuis » longtemps.

» Mille amitiés.

» Comtesse Alvinzi.

» Ce samedi matin.

» Au marquis San-Lorenzo. »

Les deux lettres furent portées à leur adresse... Quand San-Lorenzo reçut la sienne, il dit :

V Je m'attendais bien au résultat de ma démardie,

hk CêuruM ALYiiin. 465

mais je ne croyais pae qu'il serait austi prompt. On a beau connaitre les femmes, elles vous trompent toujoari. Je pense qu'elle désire que je montre son billet à Pierre : allons, puisque j'ai accepté le rôle de conBdent, remplissons-le en conscience.

— Giuseppe, faites avancer ma voiture, il faut que j'aille place Fontana.

MjCU deux 1 tulles.

— Avez-vous reçu uDe invitation à dîner, mon cher prince? demanda San-Lorenzo en serrant la main d'Ouvarow.

^ Oui, la voici, et je viens même de répondre que j'acceptais avec uçi véritable plaisir.

— Alors, mon intervention devient inutile, car vous saurez que j'étais chargé d'aplanir les obstacles que vous auriez pu opposer à notre réunion de demain. Voyez ce qu'on m'écrit.

— Vraiment, votre amie est charmante pour moi, et vous ne sauriez croire à quel point je me suis attaché à elle pendant les deux jours que nous avons passés ensemble. Jusqu'alors je lui trouvais de Tesprit et de la grâce, du charme enfin, mais rien de plus que des agréments ; ai/jourd'hui je lui reconnais des avantages plus sérieux, et je comprends parfaitement Taffection qu'elle Yous inspire et le dévouement que vous lui montrez.

<— J'étais sûr que vous finiriez par penser comme moi ;

U COHTIMI Atmzi. 467

mais je n'osais pas me flatter que cela arrÎTerait aussi rite,

— Vous me faites injure, dit Pierre d'un ton de gracieux reproche : après le plaisir de conserver une Illusion H n y en a pas de plus doux que celui de perdre une prérention. ^

— Le mot est cbarmanti si vous le permettez, j'en ferai pan à la comtesse.

— J'aime autant que vous le gardiez pour vous: il n'y a aucune nécessité à lui apprendre que j'avais des préventions contre elle.

-^ Ah ! ah ! vous en êtes déjà à craindre de lui déplaire I Que faudra-t-il que je réponde désormais quand on vous accusera d'être amoureux d'elle?

— Ce que vous avez répondu chaque fois qu'on vous Ta dit : que cela n'est pas exact.

— Je conUnuerai donc, quand même : et si l'on m'en demande autant d'elle relativement à vous ?

— Faites une semblable réponse, et vous serez tout aussi vrai ; je crois que le cœur de la comtesse n'est pas plus libre que le mien.

— Je crois aussi qu'il ne Test plus ; mais je suis presque sûr qu'il Pétait quand vous êtes arrivé à Milan.

— Je serais désolé de partager votre conviction, reprit Pierre avec gravité, car si je donne quelquefois sans espoir de recevoir, je ne reçois jamais lorsque je suis certain de ne pas pouvoir rendre.

— Cela n'est pas toujours nécessaire avec les femmes : il y en a qui se contentent de si peu î

— J'espère que votre amie n'est pas de ce nombre.

— Je l'espère aussi ; mais qui sait ? Il y a dans le monde quatre espèces de femmes : celles qui repoussent l'amour et ramant, celles qui acceptent l'amant et repoussent Pamour, celtes qui veulent bien de Pamour et ne veulent pas de l'amant, et celles qui acceptent tout.

168 hk COMTUn ALVIim.

--* Eh bien I rangeons la comtesse dans la i>remière de ces catégories, et n'en parlons plus.

— Comme vous voudrez» mon ami. Vous savez que je cherche toujours à m'éclairer, et, pour changer de conversation, dites-moi s'il y a longtemps que vous n*avez reçu des nouvelles de sir Robert ?

— n'y a à peu près une semaine, et j'en attends tous les jours, car il est fort exact.

— Oui, c'est un homme excellent et le seul Anglais anquel j'aie jamais pu m'attacher ; il a les qualités de tous les peuples, sans aucun des travers odieux de sa nation.

— Qae leur reprochez-vous donc, à ces pauvres Anglais ?

— Je leur reproche seulement leur orgueil : ce n'est qu*un défaut, me direz-vous, mais c'est extraordinaire comme il suffit pour engendrer beaucoup de vices.

— Vous êtes bien sévère aujourd'hui, mon dier marquis. Moi, j ai passé une année en Angleterre, et je n'y ai vu qu'un peuple grave, intelligent, plein de patriotisme, attaché à ses lois, quelquefois divisé sur des questions de principes, mais toujours uni dans les crises qui intéressent l'honneur national : il n'y a en vérité rien là qui justifie le jugement que vous venez de prononcer.

— Je suis d'un avis tout à fait contraire : celte gravité, c'est de l'hypocrisie ; cette intelligence, c'est l'activité de l'envie qui les porte à vouloir toujours surpasser leurs voisins ; ce patriotisme, c'est la conviction que leur pays est le premier du monde. Leurs lois l ils les aiment parce qu'ils les ont faites; leur union l elle n'existe que lorsqu'ils en ont besoin pour peser sur une nation rivale. Dans quelle monarchie absolue trouverez-vous une aristocratie plnr dédaigneuse ? Dans quelle république trouverez-vous un peuple plus insdent? Allez dans leurs salons, vous y serez blessé par leur morgue ; descendez dans leurs rues,

LA OOMnflBB ÀLTINZI. 469

Yousysertzréfoité par leur grossièreté. On ne peut même leur savoir .gré. de peu s'inquiéter de la haine de Tanivers eatierf car la situation de leur pays les rend inattaquables.

— En vérité, mon cher marquis, je ne vous reconnais pas ce. matin. Yoti^.si in^lulgept, si faQile,. vous jetess l'analhème^ur dea^jiHops d'hommes] Il faut que VQua ayez quelques raisons personnelles pour sortir ainsi de votre modération ordin^iire. Certainement il y a un fond de justice dans vos accusations ; mais à c6lé dQ^.travers qui les motivent, il y a, de grandes et nobles chQSj^ç qui les atté-.. nuent; et pour ne prendre qu'un exemple et ne pas^ donner trop de. gravité à notre débat, ce peuple, que vous prétendez exclusivement entiché de son pays, couvre de ses voyageurs toutes les routes de l'Europe et toutes les mers du monde.

— Oui, mais c'est pour dénigrer et non pour s'instruire ; pour épier les côtés faibles des contrées qu'ils visitent et se réjouir s'ils y découvrent quelque plaie qui n'existe pas chez eux. Et d'ailleurs, comment voyagent-ils? renfermés dans leurs voitures, boutonnés dans leurs habits, cuirassés de leur impénétrable orgueil ; ^critiquant, dédaignant ou feignant de ne pas voir ce qu'ils seraient forcés d'admirer ; pqrtant partout leui's usages et les imposant chaque fois qu'ils le. peuvent ; se détestant, s'excluant quand ils sont chez eux ; ne voulant vivre qu'entre eux, lorsqu'ils sont chez les autres ; en un mot, mon ami, les Anglais sont le0 bohémiens de la civilisation.

— Avez-vous dit tout cela à votre vieil ami sir Robert, demanda Pierre, en souriant ?

— Oh 1 certainement^ et quelquefois.il était presque do. mon avi^. Et leurs femmes? j^en aurais jpour longtemps si je njiemeUaiS(Sur ce sujot.

— Leurs femmes, repartit Ouvarow avec una^vi^mcilé-

470 LA COVTBMI khfm%u

grave, ne doWent eflècUyemeot pas vous plaire, et alors il serait plas généreux à vous de n*en pas parler.

San-Lorenio jeta un regard pénétrant sur Pierre, et après l'avoir examiné quelques instants en silence, il lui dit :

— Je parie que vous êtes amoureux en An^eterre.

— Vous pariez I prenez garde, c*est une mode anglaise.

— Oui, vous êtes amoureux, continua le marquis; alors, c'est pour vous marier, car, à moins que vous n'aimiez les femmes de quarante ans, et vous n^ètes plus as* sez jeune pour cela, il n'y a de possible que le mariage dans ce charmant pays que vous défendez si bien.

— Savez-vous que vous en faites-là un magnifique éloge?

— Vous trouvez ? cela dépend des goûts. Voyons, comment est-elle la future princesse Ouvarow? Mais vous pouvez vous dispenser de me répondre, je la vois d*ici : une grande miss blonde, rose, frèle, qui Fera ravissante jusqu* à trente ans, énorme jusqu'à quarante, et hideuse le reste de sa vie ; car vous savez que les vieilles Anglaises sont des miracles de laideur. Quant au moral, elle lit les romans, se promène au clair de lune avec des jeunes gens, en attendant qu'elle ait trouvé un mari ; elle monte à cheval i la campagne, court les. boutiques à la ville, et rêve en toute innocence une nombreuse postérité.

— Je vous remercie de me prédire tant de bonbeur, dit Pitrre avec gaieté, car vos souhaits surpassent de beaucoup mes espérances; toutefois, pour être vrai, je deis avouer que mes motifs pour défendre les Anglais sont plus désintéressés que vous ne pensez. Ce serait un singulier moyen pour se marier en Angleterre que de voyager en Italie.

Lk COHTMU ÀLTUUU 474

— - Ed fait de moyens, les plus détoamés ne sdnt quelquefois pas les moins directs.

— J*en accepte l'augure, répondit toujours gaiement le prince Ouvarow, qui ne voulait pas s'expliquer sur Télat de son cœur, mais qui était heureux en secret qu'on lui fit entrevoir la probabilité d'un événement qu'il regardait comme impossible.

— Vous êtes certainement l'homme le plus extraordinaire que j'aie jamais rencontré , poursuivit San-Lorenzo après quelques instants de silence et avec une légère ex« pression de dépit. Vous êtes sensible, passionné, tt cependant la séduction n'a aucun empire sur vous ; toutes vos paroles sont conciliantes, et dans toutes vos actions vous vous montrez inébranlable ; vous êtes sincère, et je ne connais personne qui soit plus difficile à pénétrer que vous ; vous tenez à vos principes, et vous êtes toujours prêt à sacrifier vos préventions. Sur mou honneur, il faut qu'il y ait deux âmes en vous !

— il n'y en a qu'une, qui est vraie par nature et pru-> Mente par nécessité ; ne vous creusez donc pas l'esprit à trouver autre chose.

On l'a souvent dit, rien n*est plus habile qu'une conduite honnête. Si Pierre avait rusé avec San-Lorenzo, il lui aurait tout appris en voulant tout lui cacher. En se montrant tout i la fois réservé et sincère, il tenait le marquis dans un doute plus gênant qu'une complète ignorance : la droiture est un labyrinthe pour les trompeurs.

-j- Que faites-vous aujourd'hui ? demanda San-Lorenzo qui vit qu'il n'y avait pas d'autre parti à prendre que celui d'une retraite honorable.

— Je dine chez Manzoni, et j'y passerai probablement ma soirée.

-:- A demain donc^ mon cher priuce; votie gouveri^ç-

47V LA • COMTKMf * AtVnm '

ment est biennal avisé tl6' no pas toi» amr donné an poste d'ambassadeur.

Pierre sonrit, etJee deui amis s» séparèrent.

Pendant qo'ils étaient réunis* Déatrix «rail été Tslr Tbéréëa, qn^ëHe «Tait trouvée loojonrscalnie, toujouieiiiéetueuse^ et; cetimeà^l^ordinaire, toujours utilement occupée.

— Tn m'a» un peu négHgée-depnls quelque». jours,' ma bonne sosur, lui dit la religiense ; j^espér» que c'est bon

U'n'yafait aucune appaRenoe*dereproelie dans ose^x** pnssions : les cœurs déveués ne connaissent ni l'eaigenoe - ni la susceptibilité.

— J'ai fait une petite absence» répondit la comtess» afec< un» précipitation qui trabissaitun? peu d'embarras. Luigi a eu ridée* de montrer le lac de C6me au prince/ Ouvarow, et il a désiré que je fusse du voyage.

— Il a eu raison, ce me semble^ car tu me parais mieux que la dernière fois que je t'ai vue.

— Tu penses? dit la comtesse en cberchant des yeux • une glace qu'elle ne trouva pas. Je crois efifectivementque le mouvement et l'air vif et pur des montagnes m'ont fait du bien : on étouffe à Alilan.

La religieuse alla ouvrir la fenêtre, et des bouffées d'un vent lourd et brûlant, chargé de toutes les émanations désagréables qui composent l'atmosphère des villes pendant Tété, pénétrèrent dans l'appartement.

— Je ne suis cas de ton avis, reprit Thérèse ; mais puisque la température de Milan ne te convient pas, que ne vas-tu à la campagne?

— Il faudrait me séparer de toi, reprit la comtesse en rougissant.

La religieuse jeta sur sa scsur un regard pro£lndémeat triste; mais prssque ansaîtét; et comme si eNese repro-

ch«it'lap6iraée*<loiit il^ît rêxpreMÎODj es regivd de* vint tendre et: sereîn, et Thér^ pressa Béatnx contre son cœur.

— Que je' vend Ais éire ici avec toil dit la oontosse^n resevant les caresses de sa sœar.

—Je «serais trop bewreusfty et ta ne lo serais pealrètce pas assez, répondit doucement ia retigieuso:; et cepen^ dant tu n^peux t'imagkier à qiiel point ma vie est paisible,, et combien mon cosur est joyeux quand tu ne l'affliges pas! Le matin, je m*éveille avec l'aurore; le soir, je.n'atAeads :jamais4e.sommeil pour aUer me reposer» car je sois sûre que je le trouverai au bouL de; mon. labeur* Mes jpornées s'écoulent saas inquiétude, mes. nuits se passent sans rêves pénibles, et je n'ai pas connu encore le regret de la veille et l'effroi du lendemain,

— J'aurais pu être comme toi, Thérésa; et quand je me le dis, mon existence, que tant de gens envient sans doute, me semble bien misérable. Mais laissons ce triste sujet de conversation, je ne suis pas venue te voir aujourd'hui pour jeter une ombre sur les pures et douces clartés de ton âme.

Comme la comtesse prononçait les derniers mots de sa réponse à sa sœur, on entendit des pas sur le perron qui conduisait au jardin, puis on aperçut des ombres se dessiner derrière les rideaux de damas rouge que ia religieuse avait laissé tomber lorsqu'elle avait été ouvrir la fenêtre qui servait de porte, pour prouver à ia comtesse la pureté de- l'air qu'on respirait à Milan, aux environs du grand hôpital.

Les rideaux s'ouvrirent lentement et donnèrent passage à deux novices qui entrèrent de front, séparées par une immense corbeille de fleurs de toutes les espèces, que chaeune' d'elles portait d'une main.

*T-Ma mère^ envoîlà>dëjà une bonne^ provision, dirent

474 U GOMTISSB AifllUl.

en même temps les deux Jeanes filles en déposant leur corbeille aux pieds de Thérésa ; mais nous pensons qu 'il y en a au moins encore autant à couper.

—Eh bieni mes enfants, répondit affectueusement la religieuse, allez cueillir le reste, et vous viendrez ensuite faire vos bouquets ici ; ma sœur aura, j*en suis sâre, la bonté de vous aider.

— Ohl certainement, je ne demande pas mieux, dit la comtesse avec le plus gracieux sourire; j'aime tant les fleurs!

Les deux novices remercièrent par une modeste révérence, puis elles retournèrent la corbeille sur le pavé, qui fut jonché de fleurs, et elles reprirent le chemin du jardin.

— Avez-vous une fête extraordinaire? demanda Béatrîx à sa sœur.

— Nous sommes dans le mois de Marie, reprit la religieuse, et toutes les semaines on renouvelle les fleurs de notre église. C'est mon jardin qui les fournit, et ce sont les novices attachées à ma pharmacie qui font les bouquets.

— Veux-tu que nous commencions en les attendant? dit la comtesse.

-— J'allais te le proposer, mais je vois que tu es encore plus active que moi. Voyons, comment allons-nous nous mettre?

— A genoux, puisque les fleurs sont à terre ; et Béatrix ôtason chàle, son chapeau, ses gants, et jeta le tout sur une chaise, avec Tinsouciance des personnes riches et

Pendant le temps qu'elle employa à cette petite opéra* tion, Thérésa avait posé près du tas de fleurs un coussin ({u*elle venfiit de prendre so^s la hpusse du fauteuil qui

LÀ COIITISU ▲LTIK». 47^

servait ordinairement A sa scour, et elle 8*dtait mise à ge» noux vis-à-vîs sur le marbre*

-^ Comme tu me gâtes 1 dit la comtesse en donnant un baiser à la religieuse ; puis elle se laissa tomber sur le coussin, agenouillée et assise sur ses talonSi et les deux sœurs 4H>mmencèrent cbacune un bouquet.

— As'tu pensé à notre dernière conversation? demanda Thérésa, après quelques questions de Béatrix sur leur occupation.

— Certainement, répondit la comtesse arec un peu de contrainte, mais rien n'a pu justifier A mes yeux tes soupçons.

— Je n*ai pas de preuves à te donner, mon enfant, dit la religieuse, mais j'avais des craintes, et j*ai dû te les communiquer.

— Je te remercie toujours, ma bonne sœur, reprit tendrement Béatrix, et elle garda le siUnce, comme si oe sujet lui était pénible.

— Il est si peu dans mes habitudes de soupçonner, continua Thérâsa, que lorsque cela m'arrive, il m*est impossible de ne pas croire à un avertissement venu d'en haut.

— Enfin, quelle est ton idée ?

— J*ai trop peu d'expérience pour avoir une idée arrêtée : j'ai peur, c'est tout ce que je puis te dire; mais si tu es tranquille, je finirai par me rassurer aussi.

— Pense donc que le marquis nous a vues naître ; qu'il élait Tami de notre pauvre mère, et que c'est à lui qu'elle nous a recommandées à son lit de mort.

— Je me dis tout cela, ma scsur, et après me l'être dit je ne suis pas aussi calme que je devrais l'être. Cet homme n'a pas de franchise, pas d'élévation; quand il VQUS parle, il cherche tou}ours à pénétrer votre pensée <}t

475 Lk C01ITB88B ALTIMI.

il De Ihrre jamais la tienne; il ril de ce qui est grande il ne s'afflige pa» de ce qui est triste, il doute de ce qui est pur, il parle légèrement de ce qui est saint; en un mot, ce- n'est* pas l'ami que je choisirais si j*étais obligé» d'avoir des amis.

— Je ne Tai pas. choisi, mais je le garde, reprît la comtesse avec un peu d'impatience; tous les hommes de Milan mi sa légèreté et aucun n^possède son ei^pécience et son esprit.

—Que Dieu te protège I ma sceiir ; c'est tout, ce qoe^o puis te dire, répondit doucement la reiigieuse.en arrêtant sur la comtesse un regard tendre et résigné.

Après un *momei4 de silence, les deux sonirs se montirent leurs bouquets qu'elles venaient de terminer. Celui de Béatriz était magnifique. Au centre il y avait une superbe branche de couronne impériale entourée, de pla* sieyrs rangs de roses complètement épanouies et de toutes les nuances, depuis les plus claires jusqu'aux plus sombres ; celui de Thérésa était composé d'une touffe d'héliotropes environnés- de lis à demi ouverts, qui cachaient leurs pistils et ne donnaient que la moitié de leur parfum.

— Voilà ta vie et voilà la mienne, dit la comtesse en désignant les deux bouquets que la religieuse emportait. Là, une fleur orgueilleuse dominant d'autres fleurs, les unes pâles, les autres ardentes ; ici une plante humble et suave, perdue au milieu d'autres plantes éclatantes, mais pures! Ton bouquet est plus beau que le mien ; ton existence est plus douce que la mienne.

— Fais un second bouquet, ma sœur, reprit Thérésa ; tu seras peut-être plus satisfaite de ton ouvrage.

— Non, non, dit Béatrix; je suis trop découragée; je reviendrai te voir un autre jour.

Et prenant à la hâte ses gants- son chapeau et< son

LA COHTIMI ALTmzl. 477

chftle, la comtesse gagna précipitamment sa vollare, saivie de Thérésa.

Quand la religieuse revint, les deux novices qui étaient rentrées s'aperçurent qu'elle avait le visage inondé de larmes.

un

Une Ame pare dans le tronMe.

K Ces deui novices étaient, comme Béatrix et Thérésa, sœurs et orphelines; cette circonstance ajoutait une tendre sympathie à Taffeaion que ia religieuse ressentait pour elles.

Quelquefois il lui arrivait de les contempler tristement, comme si le bonheur qu'elles trouvaient dans leur réunion lui faisait faire un triste retour sur elle-même ; mais rien n'était plus fugitif et plus incertain que cette impression, toujours suivie de démonstrations affectueuses ou de félicitations sincères, et Thérésa en était venue à se créer une joie personnelle de celle des deux jeunes filles qui partageaient avec elle les travaux de la pharmacie. Aussi, l'intimité la plus douce, la plus entière, régnait-elle entre ces trois êtres, qui n'avaient jamais une seule pensée à se cacher. L'autorité de Thérésa, la soumission des novices, la différence des âges, celle des races, car Tune appartenait à la haute aristocratie lom* barde, les autres à la bourgeoisie de Milan, tout disparaissait dans une égalité parfaite de sentiment et dans une mutualité constante de ces procédés qui sont d'évi-

LA COMTBtSi ALTIHn. 179

dentés inspirations de la délicate:^ , et de la bonté du cœur. Il Y avait donc là trois âmes poar vivre ; mais il n*y en avait qu'une pour penser, semblables à ces ondes qui coulent séparées, et qui se réunissent pour former un lac à rextrémité de leur course.

Aussi, quand Thérésa rentra, les deux novices se regardèrent douloureusement en voyant les larmes qui sillonnaient le visage altéré de la religieuse.

— Mon Dieu! qu'avez-vous, ma mère? dirent-elles simultanément.

— Je suis inquiète de ^œur, mes enfants, reprit doucement Thérésa en .essuyant ses yeux et en essayant de sourire.

— Inquiète I pourquoi ? elle n*est pas malade.

— C'est vrai, mais elle est triste, et je crains qu'elle ne soit pas heureuse ; et les larmes de la religieuse recommencèrent à couler.

Les novices se regardèrent de nouveau, comme pour se demander si elles devaient continuer leurs questions, puis elles se mirent à l'ouvrage que la comtesse avait abandonné.

Thérésa, de son côté, chercha quelle autre explication elle pourrait donner ; mais elle ne trouva dans son esprit que des craintes si confuses, qu'elle n'aurait su comment les exprimer ; elle garda donc aussi le silence, et s'asso* cia au travail des deux jeunes filles jusqu'à ce qu'il fût entièrement terminé.

— Maintenant, mes enfants, leur dit-elle, vous allex perter à l'église ces bouquets et ces guirlandes, et commeje n'ai plus besoin de vous jusqu'à l'heure du salut, je vous autorise à aider sœur Marthe dans le soin de la parure du maître -autel.

Puis elle leur donna à chacune un baiser sur le front, ouvrit devant leurs bras chargés de fleurs les portes qui

480 XI OQKTtMtAUniISl.

eoadidfaiont >daas le veatibule, les «livii da Hfard pendant qu'elles traversaient la coar, et reviol lentement dans'son parloir reprendre sa place accoatumëe dans son grand fauteuil de maroquin vert.

— QuVles sont heureuses I s*écria4>«Ue, comme si quelqu'un pouvait l'entendre ; elles »'ont. point de imystères Tune pour l'autre l

Et une expression de douleur résignée se répandit sur ce visage ordinairement si calme dans sa pureté; des larmes obscurcirent de nouveau ce regard si longtemps serein ; le sillon d'une pensée pénible se dessina tout à coup sur ce front que l'inquiétude avaient jusqu^alors respecté, et pour la première fois de sa vie peut-être, Thérèse croisa les bras et resta inactive pour songer à une souffrance qui lui était presque personnelle.

a Je ne saurais en donner la raison, se dit-elle en ellemême, mais je suis bien plus tourmentée au sujet de ma pauvre Béatrix que lorsqu'elle me paraissait plus triste, plus découragée. Elle me recherchait, et maintenant elle m'évite! La première fois que je lui ai fait 'part de mes observations sur le marquis de San-Lorenzo, elle a presque été de mon avis, et aujourd'hui elle le combat pour persévérer dans cette liaison qui me fait frémir... Pardonnez-moi, mon Dieu h mais cet homme m'inspire une terreur que je n'ai pas la force de maîtriser ni même de raisonner I Et cependant, quel intérêt peut-il avoir à se faire l'ennemi de ma sœur qui l'aime et le défend ? Pourquoi lui donne-t-il de perfides conseils, lui à qui ma mère mourante nous a confiées ? Voilà ce qiie je me demande sans cesse, et quand je suis parvenue à me rassurer un peu par ces questions, une voix secrète me crie que mes craintes sont fondées et que mes doutes ne sont pas injurieux. Oui, mais quelles sont ces craintes? sur quoi reposent ces doutes? Voilà ce que je ne puis dire, et

U eOMTBSSS iLTIll2I. 4S4

comme je suis ton^ eipérience, je reste sans aatoriré. Je voudrais consoler ma sœur, et jignore ce qui Talilige -, je désirerais la sauver, et je ne sais pas deviner ce qui la menace. Mon Dieu ! mon Dieu ! ayez pitié d'elle ou éclairez-moi afin que je puisse la guider I »

Et la religieuse, se levant précipitamment, courut se prosterner devant le tableau de Scotti dont nous avens parlé dans un de nos précédents chapitres, et elle continua avec ferveur la prière qu'elle venait de commencer.

a y avait à peu près un quart d'heure qu'elle était à genoux plongée dans une de ces méditations profondes qui transportent les âmes saintes dans un autre monde, lorsque la porte du parloir s'ouvrit lentement et donna passage au marquis San-Lorenzo.

Le marquis franchit le seuil du parloir avec précaution, et resta un moment immobile et muet à contempler Thérésa qui ne pouvait le voir et qui ne l'avait pas entendu. Était-il ému ? Nous voudrions le croire, mais sa physionomie impassible et railleuse nous oblige à en douter.

Après quelques instants de silence, il s'approcha de la religieuse et lui dit d'une voix forte :

— Pardonnez-moi, ma sœur, de vous déranger ; je passais tout à l'heure dans votre quartier et je n'ai pu résister au désir de vous faire une petite visite.

Thérésa tressaillit, poussa une exclamation de surprise, et se hâta de quitter son prie-dieu pour regagner $a place près de la fenêtre.

Sa franchise ne lui permit pas de trouver d'akord les expressions dont elle avait besoin pour être à la fois sincère et polie; elle se borna donc, après avoir salué avec une dignité froide le marquis, à lui indiquer un siège de la maio.

San-Lorenzo n'eut pas l'air de s'apercevoir k qfgi' point ei accueil était différent de celui auquel il élcCft aecou-

481 tk COMTESSE ALTIHZI.

tumé, et il entama la conversation avec son aisance ordinaire.

— J'admire, lui dit-il, la régularité de votre vie et Tordre parfait qui règne toujturs autour de vous, et qui semble se refléter dans le calme visible et inaltérable de votre physionomie.

Le marquis avait parfaitement vu que Thérésa était douloureusement préoccupée.

— Si ma physionomie est calme aujourd'hui, répondit la religieuse avec douceur et fermeté, je me trouve obligée d'avouer qu'elle peint mal l'état de mon cœur, car il est profondément triste.

— Vraiment? dit San-Lorenzo. Permettez-moi alors de vous assurer que je m*en afflige, et de vous rappeler les droits que ma longue amitié me donne à votre confiance.

— Yous savez aussi bien que moi ce qui m*inquiète, Monsieur, reprit Thérésa j comme je n'ai qu'une affection dans ce monde, il ne peut y avoir pour moi qu'une seule cause de chagrin.

— Si c'est de votre sœur que vous voulez parler, je puis vous rassurer : je l'ai vue ce matin, et je l'ai trouvée beaucoup mieux qu'avant le petit voyage que nous venons de faire.

— Je l'ai vue aussi, et je n'ai remarqué en elle qu'un changement, c'est qu'elle est moins confiante avec moi.

— Elle vous aime tant, cependant 1 répondit San-f.orenzo : je ne la vois jamais qu'elle ne me parle de sa tendresse pour vous.

-* Je ne doute pas de son affection, mais j'ai cherché à combattre certaines influences que je crois dangereuses pour elle, et comme nous n^avoos pas été du même avis, je crains qu'elle ne se cache de moi maintenant.

— Dites-moi ce que vous redoutez, je pouirai peut>être^

U COVTUSS ALTIlIll. 483

en joignant mes efforts aux vôtres, tous aider à atteindre le but que se propose votre amitié.

Thérésa, étonnée de ce ton de franchise, (ut au moment de demander pardon au marquis de i*avoir mal jugé; maid elle jeta les yeux sur lui, s'aperçut qu'il cherchait à éviter son regard, et avec la résolution des âmes droites, elle prit aussitôt son parti

— Vous m*offrez votre concours. Monsieur, lui dit-elle avec une énergie modeste, et j'espère que vous ne doutez pas que je l'accepterais si j'étais convaincue de sa sincérité ; mais vous comprendrez que je le refuse quand je vous aurai avoué sans détour que mes craintes au sujet de ma sœur viennent de sa liaison avec vous.

Une pensée rapide traversa l'esprit du marquis et le fit d'abord sourire, mais saits doute qu'il la trouva folle, car presque aussitôt son front se rembrunit et il répondit d'un ton de dignité offensée :

— J'étais loin de m'attendre, ma sceur, à l'aveu que vous venez de me faire, et ma surprise est telle, qu'il m*est impossible de repousser tout de suite une accusation aussi injuste que celle que vous portez contre moi.

-— Je ne vous accuse pas, Monsieur, repartit vivement la religieuse, mais j'ai peur, et dès lors je ne pouvais, sans manquer de fr^chise vis-à-vis de vous et de prudence vis-à-vis de moi-môme , accepter l'alliance de l'homme dont je crois l'amitié dangereuse pour ma sœur.

Un observateur attentif qui eût étudié avec soin l'exprès* sien du visage de San-Lorenzo aurait peut-être découvert le mouvement de haine et de dépit qui agita son âme lorsqu'il ne put plus se dissimuler qu'il était deviné du seul être qui pouvait avoir de l'empire sur l'esprit de Béatrix ; mais la longue habitude qu'il avait de se posséder, le désir qu'il avait de lutter avec avantage contre le nouvel obàtade qui venait s'opposer à la réu^ite de ses plans, et

IS4 LA craTBiii AlVIilll.

peuUètre h latisfaction secrète d'avoir un ennemi de plus à combattre, lui donnèrent la force de comprimer ses impressions au point de n*ûn montrer à une personne aussi inexpérimentée que Thérésa que ce qu*il en fallait pour la toucher et lui inspirer le romords de l'avoir accusé in* justement.

11 prit donc un air triste et résigné, jeta sur la religieuse un douloureux regard de fierté blessée, et lui dit avec calme et amertume :

— Madame, il est dur pour un homme de mon âge d'avoir à se justifier lorsqu'il ne trouve pas, en repassant les souvenirs d'une amitié de trente ans, une seule action^ une seule pensée qui puissent inquiéter sa conscience ; je me dois donc à moi-ménw, je dois aussi à la mémoire de madame votre mère, qui m'estimait assez pour avoir confié ses filles à mon affection dévouée, de vous adjurer de for» muler vos soupçons de manière à ce que je puisse les repousser victorieusement ; il me semble aussi qu^en agis* sant autrement je ne rendrais pas à votre caractère l'hom* mage qui lui est dû.

Le marqui;$« en parlant ainsi^ avait deux espérances : ou que Thérésa, si elle n'avait que des soupçons, serait embarrassée de les exprimer, et qu'alors elle serait vis-àvis de lui dans une position fausse, ou que, si elle avait des certitudes, elle se croirait obligée de les lui donner, et qu'il saurait ainsi s'il y avait quelque chose qui lui fût personnel dans les causes des bizarreries du caractère de la comtesse qu'il cherchait à pénétrer depuis longtemps.

Mais les combinaisons de la finesse échouent presque toujours devant les inspirations de la bonne foi : Thérésa répondit sans imprudence et sans dissimulation.

— Ce que vous me diles. Monsieur, je me le suis souvent dit à moi môme, car il y a longtemps que ma reconnaissance et mon respect luttent conlie Ic^s avertissements

LA eOUTBfSS 'AtTIR2l. ISS

ëe ma raison. Je n'ai pas d*expérîence; les brtuta du inonde n'arrivent jamais jusqu'à moi ; je ne sais rien de ma sœur, je ne veux rien savoir de vous ; mais le soupçon est entré dans mon cœur, et ma tendresse pour Béa* trix ne m*a pas permis de le lui cacher. Elle seule, après Dieu et vous, peut savoir si je me trompe ou si je ne me trompe pas. Je i*ai avertie, je l'avertirai encore : si elle persiste dans une confiance que je n'ai plus, je finirai peut-être par la partager de nouveau, et alors je voua prierai de me pardonner avec autant de franchise que j'en mets à vous accuser aujourd'hui. Si vous êtes irré» prochable, votre conscience suffit pour vous consoler de mon injustice ; si vous ne Pètes pas, mon estime doit vous s^oahler peu de diose après la perte de la vôtre.

— Ainsi, Madame, c'est la guerre que vous venez de me déclarer.

— La guerre, Monsieur ! moi , pauvre religieuse sans expérience, sans pouvoir I mais ii faudrait que je fusse insensée ! Ne vous attendez à rien de plus qu'à ce que je vous ai avoué, c'est-à-dire à des avertissements à ma soeur pour la garantir de votre influence si elle lui est funeste, ou à des prières à Dieu pour lui demander de vous inspirer de nobles pensées. Je ne suis pas votre ennemie, croyez-le bien, et si mes doutes affreux devenaient des certitudes, je sens d'avance que je prierais alors pour le coupable, comme je prie maintenant pour l'accusé.

Thérésa s'était levée pour prononcer ces dernières pa^ rotes, et sa main tremblante appuyée sur son cœur lui donnait une expression digne et touchante qui eût attendri tout autre homme que San-Lorenzo ; mais dans cette âme sceptique, la corruption elle-même était si frivole, que le Biarquis était incapable de ces mouvements gênére«x que les cœurs les moins purs ressentent quelquefois au coBiaci des natures élevées. Dans tout ce qui menait de

se passer H n'avait été frappé que d*uiie chose, c*était que la douleur embellissait Thérèse.

— Comme vous voudrez, ma sœur, lui dit-il, après ravoir contemplée pendant quelques instants avec une évidente admiration. Après tout, Tessentiel pour moi est que madame votre sœur ne partage pas votre opinion sur mon compte, et, à cet égard, je crois pouvoir être si parfaitement tranquille, que je ne lui cacherai aucun des détails de notre entrevue.

— Vous aurez raison, Monsieur, si c'est un bon sentiment qui vous inspire, et personne ne le désire aussi ardemment que moi ; et en disant ces mots, la religieuse se dirigea dfi côté de la porte.

— Excusez-moi, continua-t^elle avecdeuceur, ums Toffîce du soir réclame ma présence, et je suis forcée de vous demander la permission de vous quitter.

« Quel dommage, se dit en lui-même San-Lorenzo en regagnant sa voiture, que cette] petite folle ait eu Tidée de se faire religieuse, dar elle aurait été vraiment la sœur jumelle de la comtesse Alvinzi. Ce ne serait pas une mince affaire que de venir à bout de ces deux femmes, si elles s'entendaient bien ; mais Bôatrix sera bientôt obligée de se cacher de sa sœur, et une fois qu'elle aura commencé à la tromper, la religieuse, qui croira avoir été injuste envers moi, sera la première à l'engager à me rendre sa confiance. En vérité, si les amis sont souvent nuisibles en ce monde, les ennemis sont quelquefois bien utiles. »

Pendant que San-Lorenzo faisait ces réflexions si conformes à son caractère, Thérèse, plongée dans une méditation douloureuse, se dirigeait lentement vers la chapelle particulière de sa communauté. Distraite ou trompée sur l'heure par la multitude des émotions diverses qui l'avaient agitée, elle y arriva longtemps avant le moment fixé pour Toffice du soir, et, quand elle jeta les yeux au»

U COMtBSSB UVIlfZI. 487

tour d'eUe, elle s*aperçut qu'elle était seule. Ce fut un premier soulagement pour son cœur, car elle aviitt à demander à Dieu la force de supporter tes douleurs qu'elle ne voulait révéler qu'à lui. La supérieure, ses compagnes, habituées à l'inaltérable sérénité de son front et à la douce quiétude de son regard, ^e seraient sans doute alarmées en la voyant si différente d*elle-mème, et elles Tauratent peut-éire interrogée sur la cause de sa tristesse ; il aurait fallu la dire, et elle ne s'en reconnaissait pas le droit, ou il aurait fallu la dissimuler, et elle ne s'en trouvait pas le courage ; ce lui fut donc une satisfaction que d'avoir le temps de demander du calme à celui qui lui avait jusqu'alors donné du bonheur.

L'église du grand hôpital de Milan, formant aussi une des paroisses de la ville, avait rendu nécessaire Tétablissement d'une chapelle ouverte à tous ceux qui voulaient y entrer, mais néanmoins spécialement destinée aux malades et à la communauté. La date de sa construction, qui ne remontait guère qu'à une vingtaine d'années, la faisait remarquer au milieu des bâtiments majestueusement sonobres qui l'environnaient, et Télégance de sa forme extérieure, la simplicité noble avec laquelle elle était intérieurement décorée, en faisaient un véritable bijou, dont la possession inspirait un saint orgueil aux bonnes religieuses qui y passaient tout le temps qu'elles ne consacraient point aux touchants devoirs de leur profession. Aussi, quand un étranger sortait après avoir visité la maison, la sœur tourrière no manquait jamais de lui dire : Monsieur a-t-il vu la chapelle ?

C'est une rotonde recouverte d*un dôme que soutiennent vingt-quatre colonnes de marbre de Carrare du grain le plus fin et du blanc le plus pur. l/édifice n'a pas de fenêtres, mais une ouverture mystérieuse, placée derrière le matlre-autel, laisse tomber d'en haut des clartés de

488 LA GOliTBSSV ALVHTZI.

ia plus rayissante douceur, qui moBtrent aux regards une admirable statue de ia Vierge due à la munificence du ciseau de Canova. Du reste, pas un tableau, pas une dorure, et pour seuls ornements, les jours dejète, une profusion de fleurs toujours fraîches et toujours embaumantes.

Ce fut au pied de .cet autel consacré à la mère du Sauveur, queTbérésa alla se prosterner les mains jointes, les yeux fixés sur le tendre et lumineux visage de la Vierge ; elle lui adressa une de ces prières qui ne sont écrites dans aucun livre parce que les âmes pieuses n'en révèlent jamais le secret. Tout ce que l'affection a de plus pur et la charité de plus ardent trouva sa place dans ces inspirations qui unirent le nom de Béairix à cehii de San-Lorenzo, c'est-à-dire tout ce* qu'elle aimait sur cette terre, et tout ce qui la faisait soufiFrir dans ee monde, et si un sentiment personnel la détourna un instant de ces deux préoccupations, ce fut pour demander à Dieu de lui pardonner ses soupçons s'ils étaient des injustices.

Son recueillement était si profond qu'elle n*efitendit point le bruit des pas de ia communauté qui vint, la supérieure en tète, se ranger silencieusement derrière elle. Elle continua donc sa prière jusqu'au moment où l€S religieuses entonnèrent en chœur la première strophe du Salve Begina.

Toutefois elle resta immobile encore, car son esprit étaîl monté si haut, qu'elle ne sut pas distinguer d'abord si c'étaient des chants humains qui frappaient son oreille, ou si la voix des anges inondait son âme d'une de ces harmoiies intérieures qui sont un des mystérieux trésors de la f#i. Puis les sons graves de Torgue retentirent, et Thérés»^ rappelée à elle*même, alla prendre sa place accoutumée au milieu de ses compagnes.

Pierre.

La oooyersation de San-Loreazo et d'Ouvarow, que m us avons rapportée au commencement de notre avantdernier chapitre, avait laissé à Pierre une pénible impreesion, et il aurait voulu qu'une circonstance naturelle le dispensât d'assister au dîner qu*il avait accepté chez la comtesse Alvinzi. Sans attacher une trop grande importance aux insimiations du marquis, il se pouvait cependant s'empéeber, en les rapprochant des souvenirs de sa dernière soirée sur le lac de Côme, de rtconnattre qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire dans les manières de Béatrix avec lui, et sa conscience s'en alarma. Si Pierre eût été fiât, cette idée Taurait flatté; s'il avait eu de la légèreté, il n'y aurait pas attaché d'importance, et, dans un cas comme dans l'autre, il eût laissé les choses à suivre leur cours, sans s'en inquiéter autrement. Mais en même temps sensible et grave, il lui répugnait d'inspirer des sentiments qu'il ne voulait pas partager, et il ne pouvait se décider à croire qu'une affection quelconque ne fût pas un événement sérieux, infailliblement destiné à influer sur le bonheur ou le malheur de la vîe. Il prit donc la

490 lA COMTMSB Kivntl.

ferme résolution d'observer Béatrix avec soin, et de rompre avec elle par un prompt départ aussitôt qu'il verrait la moindre probabilité aux soupçons de San-Lorenzo. Si la comtesse lui avait été tout à fait indifférente, il se serait peut-être borné à lui témoigner de la froideur pour n'avoir rien à se reprocher ; mais elle lui inspirait un intérêt affectueux qui lui imposait une délicatesse plus grande 0t des obligations plus étroites. Ajoutons que San-Lorenzo avait deviné juste, en supposant que Pierre n*était aussi réservé que parce que son cœur était garanti par une affection pure dans son origine et sérieuse dans ses iN*ojet8.

Rien n'est plus rare que de rencontrer chez les hommes de nos jours une âme assez fortement trempée pour résister à l'attrait d'un bonheiur qui semble venir s'offrir à elle. Nous sommes si légers dans les sentiments que nous éprouvons, que nous ne pouvons croire aux ravages de souvenirs qui laissent si peu de traces dans nos ccBurs, et nous acceptons les joies d'un jour sans songer aux lendemains terribles qu'elles réservent souvent à celles qui nous les offrent. 11 existe chez les hommes les meilleurs un fond d'égoïsme féroce qui les porte à considérer de bonne foi les femmes comme les instruments de teurs plaisirs et les hochets de leur vanité. Ceux qui sont profondément corrompus cherchent à les perdre; ceux que le monde, dans son langage facile, appelle délicats, se bornent à s'airanger de leurs faiblesses, sans vouloir reconnaître que celui qui provoque une faute n'est guère (jlus coupable que celui qui profite d'un malheur. Au point 4e vue humain, il n'y a qu'un moyen de justifier une erreur, c'est de souffrir avec celle qui en est la cause et la Ticiime.

Ëst^e la coquelterie, cette personnalité des femmes, qui a fait naître ta légèreté, cetégoïsme des hommes? ou est-ce noire légèreté qui leur a fait comprendre la nécessité de

LA eoMnsn ivnnm, 41^4

la coquetterie? Nous n'hésitons pas à nous prononcer pour la seconde de ces conséquences» car ce sont toujours les moyens d'attaque qui déterminent les moyens de défense. Les femmes en sont-elles plus excusables ? nous voulons le croire; en sont-elles plus heureuses? nous n'osons pas l'affirmer. Plus de franchise ramènerait peut-être à plus de générosité; plus de délicatesse provoquerait sans doute plus de droiture ; mais qui aura la force de donner l'exemple? Dans la société, telle que la civilisation l'a faite, les femmes s'attachent â nous par leurs faiblesses, et nous nous attachons à elles par leurs résistances, ce qui fiait que le plus souvent notre indifférence est la récompense de leur dévouement.

Tel n*était pas Pierre Ouvarow, même â l'époque où il n'était pas encore préservé des liaisons frivoles par l'égide impénétrable d'une passion sérieuse. Jamais il ne s'était fait un jeu du repos des êtres plus faibles que lui, jamais non plus il n'avait revu sans émotion la femme qui avait accéléré pendant un seul jour les battements de son cœur. 11 avait eu, comme tous ses semblables, ses moments d'erreur, mais dans aucune circonstance le début n'avait été la trahison, et la fin n'était devenue l'oubli. Aussi l'amour profond et pur qu'il devait ressentir plus tard, avaitHii trouvé son âme riche encore de toutes les illusions de son enfance et de tous les nobles penchants de sa jeunesse. Ses actions les plus indifférentes, ses paroles les moins réfléchies, ses pensées les plus secrètes, étaient dans une harmonie constante avec le sentiment qui remplissait sa vie, et la souvenir qu'il en gardait régnait sur son cceur, alors même qu'il était passagèrement absent de sa mémoire. L'amour vrai, comme la vertu sincère, peut tout à la fois vivre et s'ignorer.

Un semblable caractère peut-il exister, nous dira-t-on ? Non-seulemenI nous le croyons, mais nous soutemms qu'il

f92 U COHtBin AtTilfJR.

ddt plus dans la vérité que toutes les variétés du caractère oppesé. Pourquoi les sociétés primitifes sont-elles naïves? pourquoi la jeunesse est-elle généreuse? Parce que les premières sont encore près de la nature, parce que la seconde sort à (leine de Penfance. Sans doute il y a des organisations funestes qui sont mauvaises avant leur entier développement ; mais à celles-là, l'éducation n*apprend guère qu'à cacher leurs vices, et son plus beau triomphe consiste à faire des hypocrites. Ouvarow, nous Tavons dit en esquissant son portrait, était né avec des défauts; mais d'abord ces défauts prenaient leur source dans une nature glénéreuse, et de même que le contact du monde en eèt fait des vices s'il s'y fût exposé de bonne heure, la tendresse éclairée d^une mère, et plus tard une affection sainte pour une femme pure en firent des vertus. On sait tout d*un homme quand on connaît ceux qui l'aiment et ceux qu'il a aimés.

Le travail que Pierre avait entrepris, et pour lequel il faisait des recherches dans les archives de Milan, était fort avancé, et rien ne s'opposait à son départ s'il fût devenu nécessaire. Ce travail n'était d'ailleurs pour lui qu'un moyen de tromper noblement les douleurs de l'absence, et il s'en fût imposé un autre en quelque lieu qu'il eût été. La solidité de son instruction, le charme de son esprit, la noble réserve de ses manié es, l'avaient fait rechercher du petit nombre d'hommes de mérite qui vivaient en dehors de la société frivole de Milan. Manzoni lui-même, quoiqu'il eût déjà à cette époque préféré au bruit de sa gloire le silence de sa retraite, avait voulu connaître le jeune étranger et s'était attaché à lui par une de ces affections qui Tiennent de la similitude des vertus. Souvent ees deux hommes s^ réunissaient, et la conversation attachante du poëte moraliste faisait passer à Herre^de douces heures et lui laissait de oes souvenirs, ifui sont des trésors

U OOMTBttt ALVINZl. 11^3

pour les ooMirs qui savent les garder. Soos ce rapport, uq prompt départ lui eût été pénible, quoiqu'il n*eûl pas hésité à sY soumettre si son devoir le lui eût prescrit.

Le jour fixé pour le dîner qui avait été le résultat dos conseils de San-Lorenzo, était arrivé, et Ouvarow, en at* tendant l'heure à laquelle il devait s'y rendre, avait écrit une longue lettre à son ami sir Robert. Comme elle con* tient quelques détails qui se raUachent aux événements que nos lecteurs connaissent déjà, et quelques aperçus sur ceux qu'ils doivent connaître plus tard, nous la meitrona sous leurs yeux, dans l'espérance qu'elle servira à compléter ce chapitre, destiné à révéler le caractère d'un do nos principaux personnages.

Milan, mai 1837.

« J'ai trouvé, mou ami, votre dernière lettre à mon retour d'une petite excursion de quarante-huit heures que nous venons de faire sur le lac de Côme. J^e n'ai pas be- Boia de vous dire qu'elle m'a rendu heureux, puisqu'elle me parle de votre amitié et qu'elle me donne un peu d'e*pérance.

•» Vous croyez donc que mon absence ne devra pas durer une année, et que ce n'est pas seulement pour moi qu'elle est une cruelle épreuve? Comme vous ne m'avez jamais trompé, j'ai foi en vos pressentiments, et je me sens plus de courage pour attendre des jours plus heureux. Continuez, de grâce, à me parler d'elle, fût-ce même pour me dire qu'elle ne vous parle pas de moi.

» Vous savez à quel point elle m'est chère et combien son bonheur est l'unique préoccupation de ma vie ! Diteslui donc toujours que je suis prêt à lui sacrifier le mien, et que l'accomplissement des vgmx que je forme ne peul raé rendre heureux qu*en la rendant heureuse elle-même. Elle a tant souffert, que je comprends ses hésitations et

194 LA COMrtttl ÂL?I!UI.

ses doutes, et que Je suU déddé A loue lee sacrifices qui peuvent ramener la confiance dans hon âme. le youlais lui écrire put8qu*elie ne me Ta pas défendu ; mais en me souvenant quelle m*a dît de me fier à son cœur, je me dis à mon tour que ce serait une off<»nse que de lui demander de me rassurer. Si nous ne devons jamais être unis, un témoignage de son affection deviendrait un jour une douleur de plus ; si nous devons !*étre, mon bonheur s'augmentera de la certitude où je serai que son coeur seul aura déterminé sa volonté.

• Depuis que je ne la vois plus et que mon amour se recueille en lui-même, je lut découvre de nouvelles perfections qui m'avaient échappé dans le trouble que me causait sa présence. Ainsi, tandis que je savais par vous que son éloignement à contracter un second mariage venait du souvenir des souffrances qu'elle avait éprouvées pendant sa première union, elle me donnait à entendre que le veuvage av^it des devoirs austères dont elle n'osait pas encore s'affranchir. Vous-même, mon ami, qui possédex sa confiance, vous n'avez jamais pu pénétrer le mystère de ses malheurs, et vous ne les avez qu'imparfaitement connus par le récit d'un ancien serviteur de sa famille. Noble et saint respect pour la mémoire d'un homme qiii Tabreuva de chagrins, que ne promettez-vous pas à celui qui saura la rendre heureuse ! Oh ! redites-moi encore que je puis espérer, car en me comparant à elle, je n'ose plus croire à ce bonheur que vous ne regardez pas comme impossible maintenant.

» Je vous ai parlé d'une excursion au lac de C6me, et vous devinez sans doute que je l'ai faite avec vos amis le comte et la comtesse Alvinzi et le marquis San-Lorenzo. Les deux journées que nous avons passées ensemble m'ont laissé de bien agréables souvenirs, et j'ai compris l'enthousiasme que vous m'avez souvent exprimé en me ra-

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