‹ La comtesse AlvinziChapitre 4 sur 7 · COMTKSâB ALTINZI. 49S · texte numérisé non relu

COMTKSâB ALTINZI. 49S

contant vos voyages §a Italie. Un temps magnlque a tavorisé notre expédition qui s'est terminée sans une seule de ces petites contrariétés qui troublent presque toujours les joies de ce genre, et si rien ne m'oblige à abréger mon séjour ici, ii est plus que probable que nous nous réunirons une seconde fois pour visiter le Lac-Majeur. La comtesse Alvinzi est une charmante compagne de voyage : elle juge avec indépendance, admire avec sincérité, et comprend la nature comme nous la comprenons vous et moi, c'est-à-dire qu'elle cherche d'abord les rapports qui peuvent exister entre ce qu'elle voit et ce qu'elle sent. Il en est résulté pour nous une multitude d émotions communes, qui ont plus avancé notre intimité que toutes les visites que je >ui fais depuis deux mois. Toutefois, mon ami, ne vous alarmez pas de cette liaison qui n*aurait aucun danger pour moi, même si mon coeur était libre. La comtesse est belle, spirituelle ; je loi crois de nobles instincts ; elle a un certain orgueil qui lui tient lieu de dignité. Eh bienl je n'ai qu'une confiance fort limitée en son caractère, et il ne m'arrive jamais d'avoir un peu d'abandon avec elle sans le regretter aussitôt. Néanmoins, pendant notre voyage, j*ai eu l'occasion de lui parler de mes regrets et de mes espérances, et quoique mes aveux aient paru réveiller en elle de douloureux souvenirs, je ne me repens pas de les lui avoir faits : il est bon que ceux qui nous témoignent de l'intérêt ne soient pas dans une complète ignorance de notre situation.

» Son mari, qui ne m'avait pas plu d'abord, me semble mieux depuis que je le compare aux hommes que je vois ici. Il n'a pas une grande élévation de sentiments, je ne lui suppose pas beaucoup de distinction dans les goûts, mais il a une espèce de franchise dans ses défauts qui le rend d'un commerce agréable et facile. Il n'est point exigeant, point cérémonieux; s'il a peu d'inatruction, ii ne

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manque pas d^esprit; si sa bonté n'est pa^» chaieureoseï du moins sa bonhomie est constante; enfin, c'est plutôt un enfant gàlé qu*un homme corrompu.

» Quant au marquis San-Lorenzo, il me cause une im« pression toute différente, car plus je le vois et moins je me sens disposé à me lier avec lui. Sa politesse est parfaite, son esprit séduisant, son obligeance pleine de grâce, son hameur égale, et cependant je ne puis ni sourire à ses paroles ni me sentir touché de ses attentions. Jamais homme n'eut plus d'agréments ; mais jamais agréments ne me semblèrent plus stériles. Il me recherche beaucoup, me témoigne un grand intérêt, et quand je me trouve seul après avoir passé quelques moments avec lui, il me semble que ses attentions ont un but et que son inléréi est calculé. Noos n'avons évidemment pas les mêmes idées, cependant il est presque toujours de mon avis. Toutefois, hier nmis avons eu une petite discussion assez vive sur l'Angleterre et les Anglais ; mais en celte circonstance encore, j'ai cru m'apercevoir que sa contradiction n*était qu'un moyen qu'il employait pour me faire parler. Vous comprenez que cette découverte n'a pas diminué ma réserve habituelle.

» Au total, mon ami, la vie que je mène ici est d'une tristesse douce qui ne manque pas d*un certain charme. Elle se compose d'études sérieuses qui répandent du calme dans mon cœur, et de relations agréables qui suffisent à me distraire, sans m'arracher à fa gravité de mes pensées et sans heurter la susceptibilité de mes sentiments. Il n'y a rien là qui puisse remplacer le bonheur, mais II y a tout ce qu'il faut pour donner la force de l'attendre. D'aHIeurs les affections vraies sont totijours patientes, parce que si elles sentent que le présent leur écHàppe, elles savent que l'avenir leur appartient.

» Je continue à voir de temps en temps le grcuid et bon

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Manzoni, et je rapporte toujours de mes visites chez lui des souvenirs qui sont des joies pour mon cœur, et des richesses pour mon intelligence. Jamais plus de vertu ne rehaussa plus de génie, jamais autant de simplicité n*accompagna tant de gloire. Je lui ai lu mon travail sur les républiques italiennes, et vous devinerez combien je dus être heureux lorsque je vous aurai dit qu*il a bien voulu m'aider de ses <:onseils. J'aurais été fier de recevoir ses éloges, j'ai été touché d*étre jugé digne de ses critiques. La louange est souvent une aumône, la vérité est presque toujours un hommage.

» Adieu, mon ami. En cessant de vous écrire, je ne vous t]uitte pas, car Je vais au palais Alvinzi, ou je pourrai parier de vous.

• PiERaz. »

■éatrix.

Le palais Alvinzi, l'un des plus beaux de Milan, témoignait, par son aspect imposant , de la grande existence de son possesseur, et, par la richesse pleine de goût de sa décoration intérieure, des habitudes élégantes de Béatrix. Il renfermait de magnifiques appartements de réception, susceptibles de contenir une société nombreuse, et néanmoins disposés de telle sorte qu'on y pouvait avoir des réunions intimes. La comtesse se tenait ordinairement dans un salon octogone, contigu à la grande galerie, dans laquelle avait eu lieu le bal dont nous avons déjà parlé, et c'est là qu'elle avait toujours reçu Ouvarow et San- Lorenzo. Quand elle était seule, elle restait dans son appartement particulier, situé dans une aile du palais assez éloignée de celle que nous venons de décrire ; et à Tépoque où elle avait commencé à adopter un genre de vie plus grave, elle s'y était arrangé une retraite qui formait à elle seule l'habitation la plus complète et la plus ravissante qu'on puisse imaginer. Une antichambre qui avait en Ion-

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gueur ]ê double de sa largeur, et qui piv oeMéqueat for. maiè une espèce de petite galerie, dounait entrée» à gauche, dans un salon carré, à droite, dans uee salle à manger de même forme et de même grandeur. Au delà du saion, il y avait une bibliothèque ; au delà de la salle à manger, on trouvait la chambre à coucher de la comtesse. Au bout de ces deux dernières pièces, et dans les mêmes dimensions que la galerie, était une délicieose serre tem* péfée, qui communiquait avec le jardin du palais par trois grandes portes ea glace sans tain d'un seul morceau.

Aucune description ne pourrait donner une juste idée de Farrangemeat à la fols élégant et sévère, chaste et vo* luptueux de ce c^rmant séjour. Deux statues du Bernin et quatre tableaux des plus grands maîtres ornent la gale, rie. Le sakm est tendu en étoffe de soie d'un bleu tendre, formant d'ulroits panneaux séparés les uns des autres par de grosses torsades en argent. Une lampe du même métal, chef-d'œuvre du génie capricieux de mademoiselle deFauveau, descend du milieu d'un plafond décoré de peintures à fresque du goût le plus exquis. La salle à manger, d'un style plus grave, eet boisée, et sur sa boi« série, recouverte d'un vernis brillant et noir, courent des arabesques d*or relevées en bosse, d'une merveilleuse légèreté La chambre à coucher est semblable au salon, la bibliothèque est pareille à la salle è manger ; la serre elle* même ne diffère de la galerie que parce qu'elle a des ^eurs au lieu d'avoir des statues et des tableaux.

C'est dans cet asile impénétrable à la foule et même à Luigi, que ttéatris a décidé qu'elle recevrait les airaalbles voyageurs du lac de Côme, et nos lectrices ne s'étonneront pas de cette distinction, surtout si elles se souviennent dans quelles dispositions d*esprit était la cemtesse lorsqu'elle avait écrit à Pierre et à San-Lorenzo pour les en** gager à dtner. Sa résolution uneiois prise, là spirituelle

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Italienne ne tomba pas dans la faute vulgaire à laqnettt» une femmesans distinction n*eût certainement pas échappé, de chercher à embellir encore le sanctuaire dans lequel elle vivait, et elle ne négligea rien au contraire pour y apparaître dans toute la vé/ilé de ses habitudes. Dans le salon, le piano resta ouvert; dans la bibliothèque, les livres épars sur les meubles n'allèrent pas reprendre leurs places sur les rayons : les fleurs des vases, cueillies depuis la veille, ne furent pas renouvelées ; enfin, tout semblait dire aux hôtes attendus : « Vous êtes ici chez moi et vous m*y voyez telle que je suis tous les jours. »

L'attente est douce quand c'est le bonheur qu^on espère. Béatrix fut donc prête beaucoup plus tét que cela n'était nécessaire, et elle sortit de sa chambre à coucher longtemps avant l'heure à laquelle ses amis avaient été invités à se rendre au palais Ai vinzi. Les conseils de San-Lorenzo, semblables à ces semences qui tombent dans un sol d'une fertilité éprouvée, avaient poussé de profondes racines, et la comtesse, qui les avait acceptés d'abord comme une néoessilé, se faisait maintenant une joie de les suivre. Sa passion était toujours sérieuse et profonde, mais son orgueil s'y trouvait mêlé, et pour elle être dédaignée n'était plus seulement un malheur, mais encore une humiliation. Laissée à elle-même, elle se fût peut-être bornée à chercher à intéresser Pierre en ne lui dissimulant pas ses souffrances ; livrée aux avis perfides et corrupteurs du marquis, elle crut qu'il était plus expéditif et plus sûr de le séduire que de le toucher. Ajoutons que ce parti était extrême, qu'il devait tout perdre ou tout sauver, et que, pour les femmes, le péril a encore plus de charme que le bonheur.

Toutefois Béatrix ne voulut pas abandonner toutes ses chances de succès aux hasards d'un nouveau moyen, et, décidée à redevenir coquette, elle résolut de ne l'être que

u coirrtttt ÂVfinn, 201

dftns une certaine mesaré qui pourrait plaire à Oovarow sans blesser les nobles susceptibilités de cette âme si droite et si élevée. Son premier soin fut donc de faire choix d'une parure qui fût d*abord charmante par sa simplicité, et qui, surtout, ne trahit pas l'intention de pro« duire de l'effet. Une robe de mousseline blanche, ample, vaporeuse et légère, l'enveloppa de ses plis souples et nombreux, la serrant si peu qu'on eût dit qu'elle marchait environnée d'un nuage, d'où sortaient ses beaux bras nus sans bracelets, et son charmant visage rayonnant d'espérance. Ses ravissants cheveux blonds, ordinairement bouclés, descendaient en bandeaux sur ses tempes et portaient pour unique ornement une touffe de marguerites des champs moins éclatantes que le front sur lequel elles devaient se flétrir. Une autre touffe semblable était passée à son c^té gauche dans lo ruban blanc qui lui servait de ceinture, et les fleurs qui la composaient, agitées par les battements de son cœur, tremblaient comme si elles eussent été encore sur leurs tiges, exposées au souffle du matin

Ce fut dans ce costume que Béatrix entra dans le salon, et qu'elle s'établit sur un grand divan d'étoffe bleue, pareille à la tenture de l'appartement. Il n'était que cinq heures, et suivant toute apparence, plus d'une heure encore devait s'écouler avant l'arrivée de ses convives. Elle profita de ce temps de solitude et de liberté, pour examiner de nouveau sa situation, et s'encourager dans la résolution de ne rien négliger pour sortir de l'odieuse perplexité dans laquelle elle vivait depuis quelques jours. Les souvenirs de son passé, et les avis récents de sa sœur lui revinrent plus d'une fois à la mémoire, et assombrirent passagèrement son front ; mais alors elle levait les yeux sur une glace placée en face d'elle, et le calme re>

sot u coaTCSSt Atymii.

Miaiaîl dtns wom cœar. ▲ six haarw moins on qovt, S8n«Loronzo arriva.

-— A marv^ille ! 8*éeria*i-îl en entrant ; je n*ai jf»as b»> soin de toos denander m vous enivrez mes censeils : lo choix qoe vous avez fait de votre appartement pour nous recevoir me le dit suffisamment. Comme vous Ates belle l ajonta-t-il en lui baisant la main^ et en rexaaûnmiiavee admiration*

^ Vous trouvez? répondit Béatrtz. Eh bienl franche* ment, j*en suis ravie I

— Oh 1 je vous crois, repartit San^Lorenzo ; vous ooo* naissez toute ma confiance en vous.

— Voyons, mon ami, ne vous mocpmz pas de moi, eS causons comme dans notre bon temps. IA*apportez-vous quelques nouvelles ? Je ne suis sortie qu*une seule fois depuis votre dernière visite, et c'était pour aUer voir ma sœur qui ne m*a pas appris grand'chose.

— Elle ne vous a donc pas dit que vous deviez vous défier de moi ?

— Oh 1 mon Dieu ! oui, elle me l'a dit ; mais qu'importe, si je ne la crois pas?

— - C'est justement ce que je lui ai répondu hier, en vous remplaçant chez elle, car avec sa franchise ordinaire elle ne m'a pas dissimulé son aversion pour moi. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Vous voulez des nouvelles, je vous en apporte. J'ai vu Pierre depuis vous.

La comtesse parut contrariée ; elle aurait voulu ôtre la première à nommer Ouvarow, et eUe était choquée de cette brusque invasion du marquis dans ses sentimenls.

Celui-ci ne parut pas s'apercevoir de son mécontente* ment, et comme il voulait pouvoir en tenir à totfl lui dif% Il continua :

•— Je crois savoir, ajottta4-iI, que je ne me trompais pas quand je vous disais qu'il a une de ces passions qui abou-

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UsseBt au mariage. Il ne s*est point expliqué positivement à ce sujet, mais il a nié si faiblement, qae je suis resté convaincu. Ainsi, la place que vous ambitionnez n'est pas prise.

La pauvre Béatrix baissa la tète en entendant ces mots prononcés d'an ton d'amitié, et qui renfermaient cependaBt une supposition si outrageante pour elle.

— J'ambitionne son affection, réponditrolle tristement» et il est bien cruel à vous de me rappeler que je peux à peine espérer qu il aura pour moi un goût passager.

— La première condition pour réussir dans une entre-t prise, est devoir les choses comme elles sont. Renoncez à lui plaire, ou, si vous persistez, résignez>vousà accepter ee qu'il peut vous offrir. Et puis, croyez-moi et excusez eeite dernière flatterie, une fois que vous serez d'accord, il ne sera pas facilement infidèle. Une maîtresse comme vous ne se rencontre pas tous les jours.

La rougeur de la honte qui couvrait le visage de la comtesse, fit'place à la pâleur de la colère; cependant elle se contint : ce fut la première phase de son avilissement que de ne pas oser repousser une insulte dans la crainte de perdre un appui.

De son côté, San-Lorenzo était un homme trop parfaitement élevé pour parler à une femme comme il venait de le faire, si cette façon d'agir n'eût pas fait partie d'un plan combiné dans son esprit ; mais dans ce cas rien n'était capable de l'arrêter.

Il voulait accoutumer l'orgueil de Béatrix à tout supporter de son cynisme ; il voulait aussi qu'elle reconnût elle-même qu'il pouvait se dispenser de l'estimer : ces deux résultats obtenus, tout lui semblait possible.

Tous deux restèrent silencieux pendant quelques moments ; Béatrix pour achever de se «aimer ; San-Lorenzo pour lui en laisser le temps ; chacun d'eux pour se pré-

tOi La coimssft kvnniï.

parer i gouHre à l'autre, ce qui nVtatt pm trèA*facile ftprèâ la petite conversation qui venait d*aveir lieu. Béatrix rompit la première le «lenco pour dire :

— Ah ! mon Dieu l j'ai oublié d'engager mon mari à dtner avec nous !

— Est-il encore temps? demanda San Lorenzo.

— Je l'espère, et pour m>n assurer, je vais envoyer chez lui.

— De grâce, ma chère comtesse, ne perdez pas une minute ! Notre dtner serait bien moins agréable si Luigi n'y assistait pas; puis, quand une femme a certains projets, la présence d'un mari est nécessaire comme celle d'un notaire dans un marché.

Béatrix trouva l'idée si drôle, qu'elle sourit d'une manière fort naturelle. Un domestique fut envoyé au comte Alvinzi, qui fit répondre qu'il acceptait l'invitation avec plaisir.

— Maintenant nous sommes en règle, s'écria San-Lorenzo : Pierre peut venir quaml il voudra. Que ferons^ nous ce soir?

— Nous irons uous promener en voiture, ou nous resterons ici ; ce sera comme vous voudrez.

— C'est-à-di.'-e comme il voudra : soyez donc franche avec moi.

— Je ne le suis que trop, convenez-en, car je vous ai dit des choses qu'on n'avoue guère, et vous avez maintenant le droit de croire de moi tout ce que vous voudrez, sans que j'aie celui de m'en offenser?

— J'espèiB que vous ne me croyez pas capable d'en abuser ?

Un sourire fut toute la réponse de la comtesse; et quoique l'expression en parût douteuse A San-Lorenzo, il ne manqua pas de l'interpréter de la manière la plus favorable pour lui.

LA (k>VTBSSft kVntttî. tOS

^ A la bonne heure, dit-il, car 8i voui aviez des doutes Bur mon affection et sur mon désintéressement, je continuerais a vous aimer, mais je cesserais de tous servir, et ce serait fâcheux, parce que vous ne me semblés pas en être encore à pouvoir vous passer de moi.

— Voulez-vous me promettre de ne pas vous choquer d'une question que je vais vous faire?

— Je ne me choque jamais, répondit SanLorenzo; d'ailleurs n'avez- vous pas le dioit de tout me dire?

— Puisqu'il en est ainsi, exp!iquez*moi pourquoi vous mettez tant d'intérêt à me faire commettre une faute ?

— Parce que, répondît San-Lorenzo avec un peu d'embarras, je vous ai vue malheureuse ; parce que vous êtes enviée, et que l'envie triompherait si elle pouvait sup • poser qu'on vous dédaigne; parce que, enfin, vous êtes arrivée à cette époque de la vie où une femme est obligée de faire un choix, et où elle le fait mauvais si on ne l'aide pas à le faire bon.

— Cependant, si je n'avais pas rencontré Pierre, je n'aurais aimé personne. •

— Vous vous figurez cela aujourd'hui ; mais moi qui vous observais depuis longtemps, j'ai la certitude que votre célihat vous était devenu odieux, et qu'au lieu de faire ce que vous appelez une faute en aimant un homme aussi distingué qu'Ouvarow, vous auriez fini par faire une sottise en aimant un de ces jeunes gens que vous dédaignez depuis des années, et qui vous aurait fait payer cher vos dédains.

— Vous ne croyez donc pas à la vertu des femmes ?

— Je crois quelquefois à la maladresse des hommes.

— Cependaut, il y a à Milan des femmes, jeunes encore, qui n'ont rien à se reprocher.

— Oui, répondit San-Lorenzo avec un sourire un peu

906 hk COMTBSSf ALTIHZl.

railleur, (l ff a vou$, d'abord, et ensuite madame la baronne de Peatiz, cela fait deux pour 1$ moment.

— - Madame de Pestiz est cependant bien entourée ; c'eel la femme de Milan qui reçoit le plus d*bomme8.

— C'est justement ce qui Ta sauvée jusqu'à ce jour. Son mari a commencé par avoir la raison de ne pas être amoureux d'elle ; puis il a eu l'esprit de lui faire une vie si occupée, que je ne vois pas où elle pourrait trouver un moment à consacrer à l'amour. Toutefois, si un homme trèâ-célèbre arrivait ici, et qu'il fit savoir à madame de Pestiz qu*il n'irait chez elle qu'à de certaines conditions, je ne répondrais plus de riei>.

^ Quelle folie 1 ce serait alors par vanité ^- Eh bien 1 en faut-il davantage? La vanité ! ma chère comtesse, mais c'est le début de toutes les faiblesses et l'excuse de tous les changements. Otez-la du cerveau des femmes, et malgré mes cinquante ans, je me marie demain.

— Encore une question Ouvarow se doute-t-il que

je l'aime ?

— Je suis forcé d'avouer qu'il eu est à mille lieues ; ainsi, vous avez encore tout à faire pour le lui apprendre.

-^ C'est horrible à penser, dit douloureusement la com^ tesse ; car, enfin, je ne puis pas le lui dire.

— Je vous ai offert de m'en charger, vous avez refusé, je ne vous en parlerai plus.

— Que vous êtes cruel pour moi !

— Je suis soumis et rien de plus. Dites-moi, une fois pour toutes, que lorsque vous me prescrivez une chose, je dois faire le contraire, et j'agirai en conséquence.

— Je ne vous dirai plusjrien. Les gens qui ne savent pas deviner me sont odieux.

-— Vous faites des exceptions..:

LÀ OOMTISSI ALVIlfXI. 207

feâ porte s'ouvrit à deux battants, et un Yalet de pied annonça le prince Ouvarow.

La comtesse lui tendit ia main, et le remercia affectueusement d*ètre venu ch$x elle,

Luigi arriva suivi du mattre-d*hôtel qui venait annoncer que le dîner était servi.

Pierre offrit le bras à Béatrix, et les convives passèrent dans la salie à manger.

— C'est la première fois que je dîne ici, dit Luigi à San-Lorenzo. Â qui dois-je en exprimer ma reconnaissance?

— A votre femme, r4^n4ît San-Lorenzo. J'ai été témoin tout à l'heure qu'elle regrettait de ne vous avoir pas invité plus tôt, et qu'elle craignait que vous ne fussiez pas libre d'accepter son tardif engagement.

— J'aurais tout quitté pour cela : j'aime tant ce qui me sort de mes habitudes 1

Espérances.

— Vous avez fait ane chose bien aimable, ma chère Béalrix, sa dous recevant chez vous, dit Luigi ; et si nos amis en sont aussi charmés que moi, rien ne doit rnan* quer à leur satisfaction et à la vôtre.

— J'ai voulu vous prouver à tous les trois, répondit la comtesse avec le plus gracieux sourire, que jamais réu* nion n'avait été plus agréable pour moi, et j'ai pen»é que le meilleur moyen d'obtenir ce résultat était de faire une chose que je n'ai pas encore faite jusqu'à ce jour.

— Effectivement, reprit Luigi eu véritable mari italien, depuis trois ans bientôt que vous vous êtes fait arranger ce délicieux réduit, vous n*y avez, je le crois du moins, donné à dfner à personne.

— Qu*en savez vous? interrompit San-Lorenzo, qui voulait tout à la îo\é faire une plaisanterie et attirer TattentioD de Pierre sur cette circonstance très-signiûcative.

— Remarquez, mon cher marquis, que j'ai donné à mon assertion une forme suffisamment* dubitative pour satisfaire en même temps ceux qui voudraient croire que

LA COMtBSftB ALTINZI, t09

je suis crédule et ceux qui pourraient penser que je ne le suis pas.

— Quant à moi, dit Ouvarow, je suis trop fier et trop touché de cette dérogation aux habitudes de Madame» pour ne pas accepter Tassurance qu'elle vent bien nous donner que c*est la première fois qu'elle se la permet.

Un sourire radieux illumina le visage de Béetrix, qui remercia Pierre par un sourire ardent et voilée rempli de tendresse et de reconnaissance.

Tout ce qui précède avait été dit avec une gaieté parfais tement naturelle qui dura pendant tout le reste du dîner.

Quand il fut terminé, les convives retournèrent dans le salon, où Béatrix leur demanda comment ils désiraient employer leur soirée, r

San-Lorenzo et Luigi exprimèrent leur parfaite indiifé» rence à cet égard, ne faisant d'autre réserve que celle de ne pas se séparer. Pour tout le reste, ils déclarèrent s*en remettre à la décision de Pierre.

— Puisque vous avez la bonté de me laisser (a liberté du choix, dit celui-ci, je demande que nous restions ici. Agir autrement me seipblerait un faux calcul et une in« gratitude.

Un second regard de Béatrix, plus tendre que le premier, remercia Pierre. Quant à San-Lorenzo, il se dit en lui-même : Si les choses continuent à s'arranger ainsi, je n'aurai plus besoin bientôt de m*en mêler : ce diable d'homme en sait plus tong que nous tous. Je suis tenté de croire ques*il feint Pindifférence, c'est pour se faire offrir ce qu'un autre demanderait à sa place. Eh bieii 1 il en viendra à bout.

— Prince, voulez*vous visiter mon appartement ? dit Béatrix.

— * Je n'osais pas solliciter cette faveur dont vous doublez le prix en me la proposant, répondit Ouvarow.

tld u coaniM UfiHzi.

« Ovawi îe le di^at», pensa encore San-Leroiizo : U ea sera de même pour tout le reste 1 •

La eomisfise se leva et Ton passa d'abord dans la biblîothèqae.

Elle contenait en éditions de luxe un choix intelligent des meilleurs ouvrages en tous genres de toutes les litt6* ratures de FEurope, et une foule de manuscrits rares et précieux.

Pierre consacra quelques instants à en faire l'examen sous la direction de Béatrix, qui loi indiquait tout ce qu'elle croyait le plus digne de son attention. Pendant ce temps4à LuigietSan-Lorenzo se promenaient dans la serre.

Un lord Byron en un seul volume magnifiquement relié attira les regards de Pierre» qui demanda à Béatrix la per« mission de Texamiaer.

La comtesse ne parut pas avoir entendu sa demande, et Ouvarow, considérant son silence comme un consentement, s'empara du volume et se mit à le feuilleter. Gomme H allait le remettre à la place où il l'avait pris, ses yeux tombèrent eur quelques mots écrits à la main, et sans le vouloir il lut : « Arthur, novonibre 4830. » En ce mo^ ment, son regard rencontrant celui de Béatrix, il crut s'apercevoir qu'eUe pâlissait. Alors, avec cette délicatesse exqoise qui ne l'abandonnait jamais, il chercha à la rassurer en lui parlant de là maaière la phis naturelle du grand poëte dont il venait de tenir les œuvres.

— Malgré ses écarts, lui dit-il, j'ai une profonde admiration pour ce beau génie, à la gloire duquel il n'a manqué que le temps de r^arer les erreurs de sa jeunesse. Il fut bien sceptique, bien amer, cmel dans ses amours, fantasque daiMs^ses amitiés *, mais sa natxtre était noble et généreuse, et s'il eût vécu, il aurait trouvé dans son àaae si nehe des paroles qui eussent été des baomes pour toutes les bteaiufes qu'il a faites. Savons«Otts d'dl-*

Là OOmUSB JL1.VHIZ1, tll

leurs s'il uU pas assez souffert pour être excusable Y Souvent on croit les hommes injustes, et quand on examine leur vie, on découvre que leur seul tort est de n^avmr pas eu la force ou le temps de pardonner. Excusons et plai* gnous surtout les pauvres poètes ! la mobilité maladive de leur organisation, la nécessité à laquelle ils sont condamnés d'habiter le monde imaginaire des idées, leur indifférence pour les intérêts matériels de la vie, leur suacuplibiiité s'ils sont méconnus, et leur orgueil s'ils sont admirés, me parai.i)8ent autant d'écueils semés sur cette route du devoir, si difficile et si périlleuse pour tout le monde, et encore plus dangereuse pour ceux qui regar* dent toujours en haut et au loin.

Béatrix avait tout à fait oublié le trouble passager qui venait d'agiter son cœur. Doucement émue, elle écoutait Pierre avec un ravissement qui se peignait dans son attitude recueillie et dans son regard humide et brillant. Un moment» les conseils de San-Lorenzo s'effacèrent de sa mémoire, et les nobles pensées d'un amour pur dominé* renl ses projets de séduction. Mais ce fut un éclair, et Teppire d'une funeste amitié se faisant aus^tôt sentir^ retrouva vivante en elle l'influenee de ses nmuvais penchants.

Elle fit quelques pas, suivie d^Ouvarow, ouvrit la porte qui donnait dans sa chambre à coucher et entra. Pierre s'arrêta sur le seuil.

— Ne voulez-vous pas entrer aussi , lui dit-elle d'une voix à la fois timide et affectueuse ? ce sera un doux souvenir pour moi que votre présence pendant quelques minutes dans celte chambre.

— J'attendais votre permission, répondit Pierre respectueu?ement. Maintenant, je vous remercie : cette pièce est la plus délicieuse de voti^. appartement.

tu LA eoMnMi Uftllll.

•— Croiritt-voos qu« SanLorenzo luinnéme ne la connattpas, etqua Luigi n*y est jamais entré?

— Vraiment ! répendit Pierre. Alors ne craignez-vous pas que la vieille amitié du premier soit jalouse de la faveur qu'obtient la mienne qui est si récente?

Béatrix sourit, prit un siège et fit signe de la main à Ouvarow de s*asAeoir.

La porte de la chambre qui donnait dans la serre était ouvertf", et de Tendroit où la comtesse et Pierre étaient assis on pouvait voir Luigi et San Lorenzo passer et repasser, et même il était facile d'entendre quelques paroles de leur conversation. Luigf, en apercevant sa femme en tète-à-téte avec Ouvarow, n*avait témoigné aucune surprise, et le marquis s'était borné à adresser à la comtesse un sourire qu'elle avait compris et qu'elle seule avait vu.

Le jour commençait à baisser. Au charme d'une demi* obscurité pleine de séduction et de mystère se joignait celui des émanations enivrantes que les fleurs de la serre répandaient dans l'appartement. Béatrix était silencieuse ; Pierre semblait préoccupé ; le marquis se disait en luimême : « Cela va bien. ••

— Si nous allions les joindre, dit Ouvarow à la comtesse, nous pourrions, de la serre, passer dans le jardin que je ne connais pas.

— Il n a rien de curieux, répondît Béatrix sans quitter sa place.

Mais comme elle vit Pierre se lever, elle se leva aussi, et tous deux rejoignirent le comte et le marquis dans la s^r^e pour leur proposer d'entrer dans le jardin.

En passant devant un myrthe gigantesque couvert de fleurs doubles, la comtesse en brisa une petite branche et la donna à Ouvarow en lui disant .

— Gardez-la ; ce sera encore un souvenir, quand l'absence et le bonheur m'auront bannie de votre ûiémoire.

LA COMNSt ALTini. f43

— Je n^oublie jamais, Madame, répondit Pierre d'un ton pénétré, et il glissa la petite branche dans une des boutonnières du revers de son habit.

Puis il prit le bras de Luigi, et ils suivirent le marquis et la comtesse qui étaient déjà entrés dans le jardin.

— Âvez-vous quelque chose de nouveau à m*apprendre? demanda San-Lorenzo à Béatrix. Il me semble que tout va à mei^eille.

— Hélas ! non, je n'ai rien à vous dire. 11 a été charmant pour moi, mais il s*est mis sur le pied de me parler d'amitié, et je ne saii plus comment je dois lui répondre.

— Servez-vous du mot d'affecUon ; il est d'un merveilleux secours pour les femmes dans l'embarras. Suivant le besoin, il dit tout et ne dit rien. Autrefois, vous l'auriez inventé ; maintenant, vous ne savez même plus remployer utilement. Ma chère comtesse, je ne vous reconnais plus.

— Et vous avez bien raison, répondit tristement Béatrix, car je ne me reconnais plus moi-môme.

— Aussi, pourquoi vous avisez-vous d'avoir une pasrsion ? Soyez amoureuse, rien de mieux ; mais, pour Dieu ! n'aimez pas : cela n'est bon à rien. Avez-vous du moins été un peu coquette ?

— Je n'en ai pas trouvé l'occasion.

— Le beau eût été de la faire naître : autrefois encore, vous n*y auriez pas manqué. Allons, mon enfant, du courage 1 11 vous parle d'amitié, rien n'est perdu. Un beau jour, la langue lui tournera, et il vous parlera d'amour.

— Vous croyez ? répondit la comtesse avec ravissement.

— Cela se voit tous les jours ; vous seriez vraiment bien malheureuse si vous deviez être victime d'une exception..

Béatrix, en se retournant, entendit Luigi qui disait à Ouvarow ;

tu tA CMrressi kVfim.

— Venez avee moi, je veux vous montrer le plus bel arbre que vous ayiez peut-^tre jamais vu.

— Il sorait temps de rentrer, dit Béatrix avec une préei* pitation qui trahissait un véritable embarras, je meurs de froid.

— Eh bien ! ma chère, retournez au sakm ; nous vous y joindrons dans Tinstant.

Une demi-minute après, Pierre eut Texplication du trouble de Béatrix

L'arbre dont Luigi lui avait parlé, au[M^ duquel il se trouvait maintenant, était un magnifique bouleau pleureur qui ombrageait de ses rameaux inclinés un banc de mousse et une immense coquille de marbre blanc, dans laquelle une statue représentant une jeune fille tenant dans ses deux mains, élevées au-dessus de sa tète, une amphore penchée, laissait tomber une eau si limpide qu*on i^eût prise, sans son murmure, pour un ruban de gaze d'argent. Les branches de Tarbre, toutes dirigées avec intention du c6té où se trouvaient le banc et la fontaine, laissaient exposée aux dernières clartés du crépuscule la partie du tronc qui était de l'autre côté ; et sur son écorce lisse et brillante Pierre put lire, élai^is et noircis par le temps, ces mots distinctement gravés : « Arthur. Mai 4^4. »

— N'est-ce pas que cet endroit est charmant, dit Luigi, et que vous me savez bon gré d'avoir pensé à vous le faire connaître? Mais que regardea^vous donc avec tant d'attention là-bas? Ah ! c'est le nom de ce pauvre Arthur ; il était déjà bien malade quand il l'a gravé.

te Voilà son secret, pensa Pierre, et la cause de sa répugnance à venir jusqu*ici. Malheureuse femme I El parait qu'elle aimait cet Arthur et qu'elle l'a perdu : je m'explique maintenant toutes les bizarreries de son caractère, et je devine les motifs de cette bienveillance pour sm)i qai

a donné de si angaltères idée» à San-Lorenzo t elle me recherche parce qu'eUe pieore sur la mort, et que moi je pleure sur Tabsence. »

— Si vous voulez, mon cher Pierre, nous rentrerons dans le suion. Il me semble que ma femme est au piano, et vous pourriez peut-être la déterminer à rompre l'espèce de vœu qu'elle a fait depuis quelques années de ne plus chanter. Elle a une des plus ravissantes voix que je connaisse.

-^ Ma chère amie, continua Luigi en arrivant auprès de sa femme, tous me feriez bien plaisir si vous vouliez chanter.

— Je n'ai plus de voix, répondit-elle.

— Essayez toujours, reprit San-Lorenzo ; je suis sûr qu*il vous en reste assez pour nous ravir.

— Tai donné toute ma musique, et vous savez que je n*ai jamais eu de mémoire.

— Oh ! je parierais, interrompit Luig;i, que vous n'avez pas oublié ces charmantes mélodies de Moore qu'Arthur vous avait fait venir d'Angleterre.

— Je ne chanterai pas, dit fiéatrix avec un mouvement d'impatience.

— Si je pouvais croire. Madame, que mes instances ne vous fussent pas importunes, je les joindrais à celles de mes amis; car il m'en a beaucoup coûté jusqu'à ce moment pour être discret, reprit Pierre.

— Je vous assure que je ne sais plus rien, répondit Béatrix qui déjà no refusait plus.

— Pas même une des mélodies de Moore? continua Ouvarow.

Il pensait qu'en faisant ce choix, la comtesse croirait qu'il n'avait pas deviné que ce nom d'Arthur lui causait toujours une impression pénible, et ()ue cette idée la

SI6 U eOHTftilÉ AiTOttt.

mettrait à son aise. Nous savons d'ailleurs qu^il aTiiC des raisons pour préférer la musique anglaise.

Mais une attention aussi délicate était bien superflne, car tous les souvenirs douloureux de Béatrix s'étaient eBacés devant le désir que Pierre lui avait fait entrevoir.

Elle porta ses mains à son front comme pour se re» cueillir, puis elle les laissa tomber sur le piano avec une nonchalance pleine de grâce, essaya quelques accords d'une mélancolie profonde, et commença la célèbre mélodie de Moore qui a pour titre : 7%e meeting of the walere.

Quand Béatrix avait paru décidée & chanter, la physionomie de Pierre avait pris une expression de joie et de reconnaissance ; mais quand les premières paroles lui indiquèrent ce qu'il allait entendre, ce fut du ravissement qu'elle exprima. Ces paroles renfermaient pour lui un souvenir et une espérance : les voici dans toute la vérité d'une traduction littérale :

• H n'y a pas dans tout ce vaste monde une senle vallée aussi douce que celle qui reçoit dans son sein les eaux limpides de l'Avon et de TAvoca.

» Oui, les derniers rayons de la vie et de la pensée m^auront abandonné avant que Téciat fleuri de cette vallée ait passé hors de mon cœur.

• Ce n'était point parce que la nature a répnndVi sur cette scène son cristal le plus pur, sa verdure la plus lustrée ; ce n'était point l'exquise magie des formes et des couleurs, — non, c'était quelque chose de plus enchanteur eilcore*

» C'était que les amis les plus chers k mon cœur étaient là pour répandre un charme plus élevé sur 1rs enchantements de la nature ; c'était que nous sentions que les beautés du monde visible s'accroissent quand elles se réfléchissent dan;^ les regards que nous aimons.

LA COMtlIM ALvmzi. 247

» Himcevalléed^Avocal que je serais heoreoxde reposer dans le sein de ton ombre avec les amis que je pr^« fore, quand les orages que nous essuyons dans ce monde rude et froid, ne résonneraient plus à nos oreilles; — quand nos cœors, comme tes eaux, se confondraient en paix! »

L'émotion de Pierre n'avait pas échappé à la comtesse ; trop émue elle-roème pour en pénétrer la cause, elle se livrait sans réserve au bonheur inespéré de faire vibrer les cordes de cette àme qui semblait maintenant répondre aux mouvements de la sienne ; et quand elle eut fini de chanter et qu'elle leva sur lui ses beaux yeux brillants de bonheur et de passion, elle put se croire aimée, car le visage de Pierre était inondé de larmes.

Et lui, oubliant sa réserve, ses craintes passagères, les soupçons de San-Lorenzo, quitta sa place, courut au piano, et saisissant les deux mains de Béatrix, il lui dit avec un enthousiasme plein de tendresse :

— Ah ! Madame que vous m*avez fait de bien !

— Si ce que vous me dites là est une vérité, répondit la comtesse à voix basse, elle est bien douce; si c'est une flatterie, elle est bien ingénieuse, car en commençant à chanter, j'espérais à peine vous faire plaisir.

— Dites-moi maintenant, continua Pierre en baissant la voix à son tour, pourquoi, avec un talent aussi délicieux, vous êtes restée des années sans vous occuper de musique ? '

— C'est que j*étais triste, découragée; c'est que ceux qui m'écoutaient n'avaient pas d'à^ne pour me comprendre; c'est que les éloges qu'on donnait à mon chant n*arrivaient pas jusqu'à mon cœur; c'est que j'étais seule enfui...

— Obi je sais ^ue vous êtes malheureuse aussi, $i

%\ê Lk GOHTIStt ÀLVUUl.

plus à plaindre que moi peut-être, car j'ai deviné le secret de vos souffrances.

^ Serait>il vrai t repartit vivement Béatrix radieuse. i5*il en est ainsi, ne me plaignez plus !

— Eh bien I mon cher Ouvarow, que dites-vous de la voix de ma femme?

~ Je ne saurais en être juge, mon cher comte, j'ai été et je suis encore trop ému.

— Comtesse, regrettez- vous d'avoir chanté? demanda San-Lorenzo.

— Regretter l dit Béatrix ; qu'esCrce que cela ?

Une rapide expression d'étonnement et d'inquiétude se peignit dans le regard d*Ouvarow, qui s'éloigna du piano. San-Lorenzo prit sa place près de la comtesse.

— Suivrez-vous mes conseils une autre fois ? lui dit-il assez bas pour qu'elle seule pût entendre sa question.

— Toujours, mon ami ! je crois qu'il m'aime...

— Je le crois aussi ; toutefois ne vous laissez pas bercer par cette espérance jusqu'à vous endormir, et comme disait Catherine de Slédicisâ Henri III, après la mort du duc de Guise : Maintenant que vous avez taillé, il faut coudre.

— Que dois-je faire?

— Nous engager à aller passer quelques jours à la villa Alvinzi.

— J'ai compris.

Et quittant le piano, Béatrix alla rejoindre Ouvarow, qui s'était rapproché de Luigi assis à l 'autre extrémité du salon.

— Ma chère amie, dit celui-ci, votre triomphe est c(*mplet : le prince est enchanté. Maintenant, dites-moi pourquoi vous ne recommencez pas plus souvent?

-«> Parce que vous ne me le demandez plus, répondit la comtesse avec le plus charmant sourire : voilà ce qui m'a découragée depuis longtemps.

LA covrnss altiui. f49

• Son mari ausai? penga San-Lorenzo. Ce serait amusant si elle allait, en prenant Tun, reprendre l'autre. Moi qui lui contestais tout à Theure son habileté, j*en serai bientôt à admirer sa prévoyance. Figaro, mon ami, vous n*étes qu'un sot.

— L'ouvrage dont vous vous occupez est-il bien avancé? dit la comtesse à Pierre.

— Il sera terminé dans quelques Jours, Madame, et comme je n'ai plus de recherches à faire, je pourrai le finir partout où j'irai. Mais comme vous êtes bonne de vous y intéresser I

— J'espère pour vous et pour moi que mon intérêt ne vous étonne pas. Âves&-vous communiqué votre travail à Manzoni ?

— Certainement, et il a même eu la bonté de me faire quelques critiques qui me seront fort utiles.

— Et qui ont dû vous enchanter, ajouta San-Lorenzo. La louange n'est que le pain bis de Tamour-propre, au lieu que le blâme, qui est toujours inspiré par l'envie, en est le mets le plus délicat.

— Manzoni est au-dessus de Tenvie aussi bien par son âme que par son génie, répondit Pierre. J'ai été heureux de ses observations, parce qu'elles m'ont prouvé son amitié.

— Ma chère B<^atrix, interrompit Luigi, vous; seriez bien aimable de nous réunir encore une fois chez vous, à mon retour de la villa où je vais passer quelques jours.

— Je ne demande pas mieux, mon ami ; mais en attendant, c'est vous qui seriez aimable si vous nous enga-> giez à vous accompagner,

— Ce serait déjà fait si je ne connaissais pas votre éloignement pour la campagne.

«—Je vous 9i prouvé tout à l'heure, en consentant à

S30 LA €0HTB8iB ÀLVlMI.

chanter, que je ne tenais plus à mes répi^nanoes, à mes caprices, si ce m' t vous paraît plus convenable.

— S'il en est ainsi, ma chère amie, dit le comte ga* lamment, je serai bien heureux de vous recevoir. Marquis, je ne vous demande pas si cet arrangement vous convient, car j'en suis assuré d'avance; mais vous, prince, ne contrariera-t il pas vos projete?

— En aucune façon, ppur le moment du moins. Je vous prierai seulement de m'indiquer le moyen le plus prompt pour avoir ma correspondance*

— Je me charge de ce soin, dit Luigi. Le courrier arrive tous les deux jours, de grand matin ; six heures après, vous aurez vos lettres à la villa. Je partirai demain; quand viendrez-vous me joindre?

— Moi, je vous accompagnerai, reprit la comtesse, et j'espère que ces Messieurs nous suivront de près.

— Ma chère Béatrix, interrompit vivement Luigi, vous me donnez l'envie de partir ce soir.

— Si le prince n'a pas d'empêchement, nous vous rejoindrons après demain , dit San-Lorenzo en regardant avec inquiétude la comtesse et son mari.

— Mon empressement est tout à fait d'accord avec le vôtre, répondit Pierre de l'air le plus gracieux.

» Il faut se hâter, pensa le marquis. Ce diable de Luigi regarde sa femme comme si elle éteit la femme d'un de ses amis ; et si elle, de son côté, allait oublier qu'il est son mari, cela nous retarderait au moins de quinze jours.

— Comte, reprit-il à haute voix, ne voulez-vous pas m'accompagner au théâtre ? La Colombo danse ce soir, et nous pouvons encore arriver pour le ballet

•^ Je suis prêt à vous suivre, dit le comte avec moins d'empressement qu'il n'en mettait à accepter ordinairement ces sortes de propositions. Je vais donner Tordre d'atteler.

U COMTBSiB ALTUIZU tU

— n suffira, reprit Pierre, de recommander qu*on vienne vous chercher : ma voiture doit être en bas, et si vous le trouvez bon, je vous conduirai à la Sca la avant de rentrer chez moi. " »

— Partons donc, dit Luigi.

— Messieurs, je compte sur vous pour après-demain, ajouta la comtesse. Ne l'oubliez pas.

Pour toute réponse, Ouvarow lui baisa la main, c Avant son départ, se dit tout bas San-Lorenzo, je lui recommanderai de prendre garde à son mari.

lllaslons.

 peine San-Lorenzo, Pierre et Luigi eurent ils quitté le salon, que le visage de Béatrix, qui ne brillait que de la douce et vacillante clarté de l'espérance, se mit à rayonner de tout l'éclat magique du bonheur. Elle se croyait aimée, elle était seule pour se» le dire : rien ne lui manquait.

Il y a dans Tamour des moments d'une joie si intime, des sensations si délicieusement mystérieuses, que la présence de l'être aimé lui-même les troublerait au lieu de les augmenter. La félicité longtemps rêvée est là, vierge encore de toute épreuve, et elle ne nous apparaît qu'à travers le prisme trompeur mais divin de Tinconnu» Alors, penser c'est mieux jouir que si on écoutait, se recueillir c'est bien plus vivre que si on agissait. On se fait un monde, monde immense qu'un seul objet remplit; on s'adresse des paroles; douces paroles qu'on ne vous dira peut-être jamais. On croit recevoir ce qui ne sera pas même offert, on ose offrir ce qu'on n'oserait pas donner. Bonheur à la fois rapide et profond, qui se compose de l'espérance qui est san$ limite, du désir qui est sans

LK C01ITB8SS ALTUUSI. f 93

borne, mais qiii4oîl| bétel devenir te jfMremttr touraient de la réalité.

Pour Béatriz, ce bonheur était plus complet encore, car en lui cachant l'avenir, il lui Toilait aussi le passé. Ses souvenirs lointains, au milieu desquels le nom d'A^ thur retentissait toujours comme la vibration d'un son lugubre; ses pensées de la veille, pleines de la honte et de la souffrance des conseils de San-Lorenzo; les calculs coupables de sa passion, tout avait disparu de sa mémoire, de son cœur, et de même qu'elle s'abusait jusqu'à se croire aimée, elle était heureuse jusqu'à se trouver irr^roohable. Naître étemel, voilà la première illusion de l'amour ; vitre pur, voilà la seconde.

Béatrix, restée seule, ne peut se décider à quitter la place où elle a reçu le dernier regard d'Ouvarow ! Du divan sur lequel elle est à demi étendue, elle aperçoit par les portes ouvertes les différentes pièces de son apparte* ment, toutes peuplées de souvenirs, toutes souriantes de promesses. Sa main, qui a reçu l'invisible empreinte des lèvres de Pierre, repose sur un de ses genoux, celui-là même sur lequel celte main est retombée brûlante et frémissante do ce premier témoignage d'affection* Le silence règne autour deBéatrix, et cependant elle écoute encore, non la voix chérie qui a cessé de se faire entendre, mais l'édiO qui en redit les accents dans les profondeurs de son cœur. Elle est libre comme si elle était seule, elle est heureuse comme s'il était encore là, car elle est tout à la fois seule et avec lui. «

Toutes ces impressions, nous dira-t-on, appartiennent à l'amour noble et pur, et' tel n'est pas celui qui remplit le cœur de Béatrix. Nous sommes aussi de cet avis, mais nous pensons en outre que de même que les âmes les plus chimistes ont leurs moments de pensées coupables, celles qui le sont le moios ond liours éclairs f inspkatioBS éle«

ftti LA COmSSB ÀLTIII2I.

Tées. Il y a d'ailleurs dans l'être qui entrevoit le bonheur un impérieux besoin de s'en rendre digne, et, dans le bonheur lui-même, une heure sainte qui purifie pendant sa dur^ tous ceux qui la savourent, n'importe ee qu'ils aient été la veille, n'importent ce qu'ils doivent être le lendemain.

« Il m'aime ! pensait elle avec ivresse, et désormais il suffira que je lui laisse voir ma tendresse pour conserver mon empire sur son cœur. Je ne suivrai plus les conseils de San*Lorenzo, je reprendrai mon existence solitaire, je me dévouerai à lui apns arrière-pensée, et quand il s'éloignera de moi, je vivrai de mes regrets comme je vis aujourd'hui de mon amour. Et puis, qui sait s'il voudra me quitter quand il verra à quel point il m'est cher! 11 est libre encore, et si je lui donne plus de bonheur qu'il n'en aurait ailleurs, serai-je donc si coupable de le faire manquer à des serments qui ne sont pas encore des d^ voirs^ Oh mon Dieu ! je suis si heureuse que j'ai peur de ne jamais l'être davantage 1 »

Pendant que Béatriz restait doucement absorbée dans la jouissance de ses rêves, Pierre, après avoir déposé Luigi et San-Lorenzo à la Scala, était rentré chez lui et s'y livrait à des pensées bien diflférentes de celles de la comtesse, et qui justifient le titre que nous avons placé en tête de notre chapitre. Il a aussi des illusions, il se plaît à les caresser ; mais elles n'ont rien de personnel, car c'est l'amitié qui les lui inspire.. Il s'est attaché à fiéatrix, il a deviné une partie de ses souffrances, il croit avoir trouvé le moyen de les adoucir, et il songe avec ravissement que son séjour à la villa Alvinzi lui en fournira l'occasion.

« Tout m'est expliqué maintenant, se dit-il en luimême. Elle a aimé, elle a perdu celui qui lui était cher, elle a -souffert iongtempsi et aujourd'hui elle voudrait ms^em^.

U (iOHTilSai ALTIH^t. iîH

bler les débris du bonlieur qa*elle lui a sacriBé f)our se créer une existence douce et paisible. Je l'ai étudiée avec soin ce soir, et il m'est démontré que sa gaieté a pris sa source dans Tamabilité de son mari pour elle. Ce pauvre Luigi ] lui aussi est fatigué de sa vie frivole, de ses amours d'un jour, et il désire en secret le retour de tout ce qu'il a laissé fuir. Que leur manque-t-il donc pour s'entendre et se prouver que l'amour est encore dans leurs cœurs et le pardon déjà sur leurs lèvres ? Un ami qui les éclaire et qui les encourage en leur disant ce qu'ils sentent sans oser se le dire. Eh bien! je serai cet ami... je suivrai les progrès de cette réconciliation qui s*opère à leur insu, je choisirai Tinstant favorable, je tâcherai qu'ils s'ouvrent à moi, et quand j*aurai obtenu leur confiance, je trouverai. J'en suis sûr, des paroles qui ranimeront, sous la cendre de leurs joies passagères et trompeuses, les dernières étincelles de l'affection sainte de leur jeunesse. »

Et le regard noble et mélancolique de Pierre étincelle de bonheur à la douce pensée qu*il pourra remplir le vide de ses heures d'absence par des actions dignes de l'être pur auquel il a consacré sa vie ; c'est aussi pour son cœur une satisfaction profonde et vraie que de pouvoir estimer Béatrix, car il ne lui reste rien de ses craintes, et il ne trouve plus dans les soupçons de San-Lorenzo qu'une nouvelle preuve de la fausseté des jugements de cet esprit sceptique et corrompu. Quand il se rappelle la douleur de la comtesse, il l'attribue à ses regrets du passé ; quand il se retrace le calme joyeux qu'elle vient de lui montrer, il en trouve la cause dans les espérances que lui ont données les paroles affectueuses de Luigi. Ne pouvant, n'osant croire à l'amour de celle qu'il a choisie, comment supposerait- il qu'il est aimé d'une femme dont il n'a pas recherché l'affection? Nous adressons cette question à tous les cœurs qui ont conservé le souvenir

t26 LA c«mnst ktnuti,

d'un de ees attachements qu'on ne ressent qu'une (bis dMislavie.

Ainsi Matrix est heureuse fmroe qu'elle espère, Pierre est calme parce qu'il ne craint plus. Douce sécurité dont le réreil sera terrible, car lorsqu'il arrivera ils ne seront plus pré|>arés l'un et l'autre à Tévénement quMls ont cessé de pnévoir, et en se séparant pour toujours peut-èlre, il ne leur restera pas même la consolation du désir de se revoir 1

xvri

•an-IiOreiiBo.

Le marquis resta avec Luigi jusqu*à ce que le ballet tdi terminé, afin de ne pas laisser échapper une si bonne oc* casion de faire remarquer à son ami les grftces de la Colombo. Aussi, au moment où L'on baissa la toile, il eut la satisfaction â'ïBntendre le comte donner Tordre à son cocher de ramener sa voiture chez lui, etde le voir lui-même se diriger du côté du logîs de la danseuse.

Alors il tira sa montre, jugea qu'il était encore d'assez bonne heure pour aller dans le monde, et se fit conduire chez la baronne de Festlz, qui recevait tous les soirs, et qu'il avait fort négligée depuis quelques semaines.

« Ce n'est pas que je l'aime ni qu'elle me plaise, peosaît-ll chemin faisant i mais toute la société vient chez elle, elle sart tout ce qui se dit, elle ne manque pas d'une espèce de pénétration, et dans de certaines circonstances cela peut avoir son utilité. D'ailleurs, je pars pour la vHla Alvînzi, 'û fhut que je sache ce qu'on pense de ce départ; mon séjour s'y prok)iïj;era peut-être, il faut aussi que je le fasse pressentir afiti qu'on ne s'en étonne pas trop; puis

tî% Ik COVrasSB ÀLYlIlZt.

on me parlera d'aile, et sans le Tooloir on m'apprendra par hasard des choses que j'ignore. Cest extraordinaire comme tout le monde devine ce dont personne ne se doute. Le public ressemble à ces bouffons de rois qui disaient des vérités en ayant Fair de débiter des folies.

San-Lorenzo trouva la baronne entourée d*une douzaine d'hommes, parmi lesquelles il y avait deux Milanais seulement"; les autres étaient des voyageurs de tous les pays, passagèrement établis à Milan, et qui y étaient arrivés porteurs de lettres de recommandation pour la baronne : celle-ci ayant passé tine partie de sa jeunesse à voyager, avait des relations dans toute l'Europe.

Elle adressa au marquis quelques mots aimables de re* proche sur la rareté de ses visites, puis «Gn de Tinitier à la conversation que son entrée avait interrompue, elle ajouta :

— Nous pariions de la seconde partie de Faust ; qu*en pensez- vous, marquis?

— Moi, Madame I mais je n'en pense rien du tout, je vous prie de le croire : cet ouvrage est trop au^lessus de la portée d'un ignorant tel que mot, et vous n'êtes pas généreuse de m*obiiger à cet aveu pénible pour mon amourpropre.

— £h bien 1 reprit la baronne en s'adressant à une autre personne, je comprends- Faust depuis la première jusqu'à la dernière ligne, et je trouve qu'il fait réfléchir sur tout et sur quelque chose de plus que tout.

— C'est aussi Topinion de madame de Staël, qui a dit justement la mémo chose dans son beau livre sur l'Allemagne, et qui aurait été bien fière si elle avait pu penser qu'elle se rencontrerait un Jour avec vous, interrompit le marquis, qui avait feint Tignorance pour se moquer du pédanlisme de la baronne, et qui voulait bien consentir a paraître instruit pour se moquer de son ignorance.

tÀ COMTESSE ÀLTINZI. t%9

Madamd de Pestiz n'eut pas fair d*avoir entendu , et avec une merveilleuse dextérité elle changea de sujet de conversation.

— Que faites-vous de voire ami le prince Ouvarow? demanda-t-elle à San-Lorenzo.

— Je le vois tous les jours et je Tai quitté il y a à peine deux heures : nous avons diné ensemble chez la comtesse Âlvinzi.

— En est-il toujours amoureux ?

— iMais je présume que s'il Ta été il l'est encore.

— Belle raison ! Et vous?

— Moi, baronne! mais vous n*y pensez pas! Songez donc que je pourrais être grand-père si ma tendresse

• pour mes neveux ne m'avait fait prendre le parti du célibat.

— lî n'en est pas moins vrai que vous passez pour être fort épris de la comtesse Alvinzi.

— Alors j'aurais été bien mal avisé de lui présenter un rival aussi redoutable que le prince Ouvarow.

— II y a des gens qui prétendent que vous n'avez jamais rien fait de pKis habile.

— Et vous, Madame, qu'on pensez-vous ?

— Oh! moi, je suis fort ignorante de ces sortes de choses, comme vous savez, dit la baronne qui avait ce soir-là chez elle plusieurs nouveaux-venus qu'elle voulait persuader de sa vertu comme elle avait cherché à les persuader de son savoir.

— Je sais que l'expérience vous msftique, répondit galamment le marquis; mais il n'y en a pas qui vaille l'instinct d'une personne qui comprend la seconde partie de Faust, et vous devez deviner en quoi j'ai fait une chose si habile en présentant Ouvarow à une femme dont vous me faites rt}onneur de me supposer amoureux.

*« — Encore une fois, mon cher marquis, personnellement je ne décide rien ; mais si vous tenez à être instruit

t30 U COMTtSSt AtTtnsr.

de ce qii*on dit, le voici : On prétend qoe vous croyez plus facile d*bériter que de conquérir, et que c'est pour cela que vous jouez votre rôle de séducteur, afiublé d'un manteau de confident.

— On me suppose plus d*esprit que je n'en ai, répondit le marquis avec une bonhomie charmante, et pour m*em pêcher d'en tirer vanité, on me suppose aussi des prétentions que je n'ai pas. Mais que dira-t-on lorsqu'on saura que je pars après demain pour aller passer quelques jours à la villa Alvinzi et que j'y mène le prince Ou varow ?

— Je ne sais ce qu'on dira ; toutefois je crois qu'il serait téméraire à vous d'espérer que ce voyage fera taire les propos qu'on tient sur vous i tort ou à raison.

Un savant Allemand qui arriva en ce moment donna une autre direction à la conversation. La baronne revint sur Faust, parla de Goethe qu'elle avait peu connu et beaucoup pleuré ; de Tieck, avec lequel elle était en correspondance, et de Kant, dont elle relisait la philosophie pour la quatrième fois.

— Cette femme est vraiment extraordinaire, dit à voix basse au marquis un jeune réfugié polonais que la police autrichienne avait envoyé surveillance à Milan; c'est une encyclopédie vivante.

— Oui, répondit San-Lorenzo, elle me représente parfaitement ces rayons de bibliothèque qui, en attendant qu'on ait des livres à y placer, sont remplis de simulacres d'ouvrages rares qui étalent leurs titres magnifiquement et surtout visiblement gravés en lettres d'or.

Le Polonais ne comprit pas, mais comme le marquis passait pour avoir beaucoup d'esprit, il crut qu'il pouvait se permettre de sourire.

— Comme le baron de Pestiz est silencieux ce soir, reprit-il un instant après en s'adressant encore %u marauig.

U coalTfiS8« kvtntt. 934

^^ Il est tonjours ainsi en présence de sa femme, car s'il oavrait la bouche, ce serait pour la contredire ; il sait véritablement tout ce qu*elle croit savoir, de sorte que son bavardage lui est insupportable.

— Je vous croyais Tami de la baronne, dit naïvement lo Polonais.

— Et c'est justement parce que je le suis que j*en parle avec cette franchise. On dit que Taffection est aveugle, c'est une erreur, il n'y a que Tindifférence qui le soit.

Cette manière d'envisager et de pratiquer les devoirs de Tamitié parut bien un peu singulière au jeune réfugié; cependant il sourit encore, car il avait entendu dire que le marquis était un homme supérieur.

Celui-ci se leva pour partir.

— Vous viendrez me voir aussitôt que vous serez de retour, lui dit la baronne de Pair le plus gracieux ; et si votre séjour à la campagne se prolongeait, vous m'écririez, n'est-ce pas ?

— Certainement, lui dit le marquis en lui baisant la main, et il sortit, laissant tous les nouveaux-venus jaloux d'une faveur qu'ils devaient tous obtenir un jour.

— Quel homme aimable que ce marquis San-Lcrenzo ! dit le Polonais en se rapprochant du fauteuil sur lequel trônait la baronne.

-r- Oui, il est charmant, reprit-celle-ci ; seulement il n'a pas assez de gravité pour son âge, et il manque de sûreté dans ses relations ; et puis c'est si ridicule quand on a dos cheveux blancs de faire l'amoureux ! cela me désole pour lui, car je l'aime vraiment beaucoup.

• Je dois avoir des idées bien fausses sur l'amitié, pensa le Polonais, si je m'en rapporte à la manière dont on l'entend dans ce pays-ci; mais j'espère qu'avec du temps et de Tétude je finirai par être comme tout le

23) tA COMTBSil kvmtt.

monde : commençons par ne nous étonner de rien pour

avoir Tair de tout savoir.

Les hommes sont ainsi faits qu'ils veulent paraître corrompus jusqu'à ce qu'ils le soient réellement ; après quoi ils trouvent plus profitable d'être hypocrites.

Quand le marquis San-Lorenzo fut de retour chez lui et que, bien enveloppé dans sa robe de chambre et les pieds dans ses pantoufles, il put s'établir dans sa bibliothèque, son premier, son unique soin fut de repasser dans son esprit los diflférentes circonstances de la journée qui venait de s'écouier. Plus certain que jamais de la passion de Béatrix pour Pierre, rassuré sur la galante* ie de Luigi pour sa femme, il fut plus libre d'examiner la conduite d'Ouvarow. Un moment il a^ait cru, comme la comtesse le croyait depuis quelques heures, que le noble étranger était sériensement occupé d'elle; mais, en y réfléchissant, il perdit cette espérance, et il en éprouva une vive contrariété. Pbis il pensa encore, et une réflexion soudaine sembla hui rendre un peu de calme.

« Tout bien calculé^ se dit-il à lui-même, mes chances sont égales, qu'il l'aime ou qu'il ne l'aime pas ; et peutêtre même dans ce second cas sont-elles encore meilleures. S'il l'aime, ce ne sera toujours pas pour bien longtemps, et quand il partira, je serai là pour recueillir son héritage. S'il ne l'aime pas, après tout ce qu'elle aura fait pour le toucher, son dépit sera si grand, qu'il n'y a vraiment pas de folie à moi d'espérer que je pourrai en profiler. Elle a la tète tournée de ce côté-là, c'est sûr $ mais ce qiii est encore plus sûr, c'est qu'il lui faut un lien quel qu'il soit. £h bien I pourquoi ne le trouveraitelle pas dans des relations plus intimes avec moi ? Si je n'ai plus assez de mérite pour un début, il m'en resle suffisamment pour une continuation, et si je ne suis plus as^ez jeune pour provoquer une faiblesse, mon expérience

LA COHTBSSB ALT1NZI. 233

peut me servk* pour tirer parti d'un dépit. La part du hasard est immense en toute chose, et c*est surtout en amour que cette vérité est incontestable. Aussi, dans ce monde, ii vaut mieux attendre qu'agir, épier que poursuivre, profiter que préparer. Le hasard est un fruit mûr qui tombe dans la m^in, il ne faut que rester sous l*arbre. D*aiIIeurs, aujourd'hui que mes projets sont connus, il faut qu'ils réussissent n'importe à quel prix, car ce n'est pas à mon âge qu'on s'expose à la honte d'un échec. Écrivons à la comtesse. £t ii écrivit la lettre qu'on va lire.

« 3 heures du matin.

» «Tai beaucoup réftéchi à ce que vous m'avez dit hier soir et à tout ce que J'ai observé, ma chère comtesse, et je crois, comme vous, guHl vous aime; toutefois, que cette assurance ne vous inspire pas une trop grande sécurité. Les passions naissante* peuvent être abandonnées â elles-mêmes chez les femmes, mais chez les hommes elles demandent à être surveillées. Songez qu'il ne vous a rien dit encore; qu'il a une ancienne affection dans le cœur ; qu'un remords peut s'éveiller dans sa conscience, et ne vous exposez pas à la douleur d'échouer au. moment où vous croyez être sûre du triomphe.

9 Â cet égard, ii faut que je vous soumette la pensée d'une inquiétude qui m'est' venue, et vous comprendrez tout ce qu'il me faut de dévouement à vos intérêts pour toucher à un sujet aussi délicat que ceiui que je vais essayer d'aborder : re sera mon excuse si je vous offense.

» Ce n'est pas seulement Pierre qui a été séduit hier soir : Luigi a aussi subi Tlufluence de vos charmes, et je suis bien convaincu qu'il s'est souvenu que vous lui appartenez. Qu'Ouvarow vienne à s'en apercevoir, tout sera perdu, car en supposant <)u'il ne veuille pas respecter la

234 tk coMrBSfli alvinzi.

nouvelle sitoation que tous ferait un retour de votre mari, Je le crois trop fier et trop délicat pour accepter un bonheur qui ne serait plus qu'un partage. Pensez-y sérieusement s'il en est temps encore, et si vous aimez réellement Pierre, commencez dès â présent à lui être fidèle. Un mari est aussi un rival, dites-vous cela sans cesse, et comme le vôtre n'est pas jaloux, il n'y a pour vous aucune nécessité à employer vis-à-vis de lui ces moyens auxquels sont condamnées les femmes qui ont besoin d'acheter la paix de leur intérieur.

>■ Voilà, ma chère comtesse, ce que je voulais, ce que je devaie vous dire, et pour oser le faire, il n'a fallu rien moins que le souvenir de lu confiance que vous m'avez témoignée, confiance qui me rend bien fier, en me causant quelquefois bien de la Iristesse, et que je dois perdre le jour où vous serez heureuse. Alors que me restera-t-il pour me récompenser de mon dévouement ? Le spectacle de votre bonheur ? Je vous jure que je méritais davantage peut-être.

» Pardonnez-moi l'égoïsme de ce regret ; mais je n'ai pas eu la force de le renfermer dans mon cœur, qui en cache tant d'autres dont je ne vous parle pas, quoique vous ne preniez pas la peine de les deviner. Enfin, ce f u'à Dieu ne plaise ! si vous étiez un jour triste, malheureuse, abandonnée, souvenez-vous de ma longue affection, de mon constant dévouement, et dites-vous dès à présent que tant que je vivrai, vous ne serez jamais seule dans ce monde.

9 VOTRB VIEIL AMI.

N p. s. En raison de tout ce que je vous al dit dans ce billet, je suis fâché que vous partiez avec Luigi ; cependant, naaintenant que vous êtes prévenue, il y a moins d'iacpnvénient, et il y en aurait peut^tre à reveqir sqr

lA «OMTEMB ALTIRZI. f3S

rengagement que vous avez pris- L*amoiir qui s'eât réveillé dans le cœur de votre mari pourrait à son tour réveiller la méfiance. »

Ceux de nos lecteurs qui n'auraient pas pénétré les vuas de San-Lorenzo, peuvent voir maintenant quel est le but qu'il veut altoindre. Depuis des années il rêve la gloire d'être un jour quelque chose de plus que lami de Béatrix, et cette pensée, à force de germer dans sonjccrveau, y. a pris la violence et la grandeur d'une passion. Convaincu qu'on obtient toujours tout ce qu'on désire sans relâche, il a soumis toutes les actions de sa vie à Taccomplissement de son vœu, et il a marché à son but, s'arrélant quelquefois, mais ne se détournant jamais. S'il eût été plus jeune, il aurait sans doute essayé d'être le premier amour de Béatrix; à Tâge auquel il était arrivé, il avait compris qu'il était plus sûr et peut-être même plus agréable de se résigner modestement à n'être que le second. Aussi vit-il avec un profond dépit la coquetterie sans résultat dé Béatrix pour Arthur, et accueillit-il avec empressement Ou varow, qu'il jugea tout de suite digne de triompher des longs dédains de la comtesse. Maintenant tout est expliqué à nos lecteurs, et nous pouvons les transporter à la villa' Alvinzi, où ils trouveront d'abord Béatrix et Luigi, et où ils verront bientôt Ouvarow et San-Lorenzo.

li'aUente et l*arriwée.

AÎDsi que cela avait été convenu la veille, Luigi et Béatrix étaient partis ensemble pour la villa Alvinzi, où ils arrivèrent quelques heures avant la nuit. La comtesse avait conservé sa douce gaielé de la soirée précédente, et le comte, pour lequel c'était presque une nouveauté que d'avoir sa femme à la campagne, semblait ravi de Tarrangement qui les y avait réunis, et manifestait sa satisfaction par des mots presque tendres, et par des attentions presque délicates. Se rappelait-il que le lieu où il so retrouvait avait été témoin de son mariage, et que les jours les plus véritablement heureux de sa vie s'y étaient écoulés ? Nous lespéroiis sans oser toutefois prendre sur nous de l'affirmer, car s'il y a quelques âmes privilégiées pour lesquelles le passé n'est jamais mort, il y en a un bien grand nombre pour lesquelles il n'a jamais existé.

Et cependant, parmi les joies passagères de la vie de l'homme du monde le plus favorisé par le sort, y a-t-il un bonheur aussi vrai, aussi profondément intime que celui qui naît du réveil de certains souvenirs? Le plaisir du moment avec toute son ivresse, l'espérance prochaine

LA GOHTEfiSB ALTIRZI. f37

avec toutes ses illusions, i'amour uaissaat avec tous ses rêves enchanteurs, font-ils éprouver des émotions plus délicieuses que Tapparition de ces tristes et doux fantômes de nos félicités passées? Le site le plus admirable, la mijsique la plus mélodieuse causent-ils plus de ravisse ment, plus de trouble, que l'aspect inattendu de Thumble fleur qui nous rappelle un nom, ou que les notes lointaines et confuses de Tair qui nous rappelle une voix ? Oh i plaignons ceux qui jouissent en oubliant, car ils sont bien plus malheureux que ceux qui ont cessé d'espérer, mais qui peuvent encore se souvenir 1

Luigi a parcouru avec Béatrix les beaux jardins de la villa Alvinzi, il lui a montré tous les changements qu'il y a faits depuis qu'elle a cessé d'y venir ; il l'a consultée sur les projets qu'il n'a pas encore exécutés ; il a reçu ses éloges avec joie, écoulé ses avis avec déférenoe ; leur conversation est gaie, leurs regards sont affectueux : si Ourarow les voyait, il serait plus convaincu que jamais qu'ils s'aiment toujours, et qu'ils sont au moment do se le redire.

— Voyons, ma chère amie, demanda Luigi à sa femme, assise à ses côtés, sur une des marches de l'escalier de marbre qui conduit ai lac, que ferons nous pour rendre le séjour de ma villa agréable à nos amis ?

— Mais d'abord , répondit la comtesse, nous leur montrerons le plaisir que nous fera leur présence, puis si cela ne leur suffit pas, nous pourrons organiser une pèche aux flambeaux sur le lac, ou une chasse au coq de bruyère dans la montagne. Nous aurons aussi la ressource de la lecture et des promenades à cheval. Vous savez que San- Lorenzo est sur tout cela d'une amabilité parfaite, et je crois que le prince Ouvarow ne se montrera pas plus difficile.

— Je le crois comme vous, et je me fais une véritable

238 LA eOMTBSSI ALflNCl.

fAte de le receveir. C'est rhomme le plus agréable que j*aie jamais rencontré ; aussi quand il quittera notre pays, j*eii aurai on véritable regret. Savez vous quels sont ses projets ?

— Quand il est arrivé à Milan, son désir élait, je crois, d'y passât* quatre mois ; en voilà déjà plus de trois d'écoulés, er si ses intentions sont les mêmes, il doit être bien près de son départ.

— Nous devrions tâcher de le £xer ici en le mariant : qu'en pensez-vous?

— C'est une fort bonne idée que vous avez là, mon ami ; mais je ne voit personne qui puisse lui convenir.

— Parlez-vous sérieusement ? Il y a en ce moment dix partis excellents à Milan ; votre cousine Elisabeth, d'abord.

— Elisabeth est encore une enfant

— Une enfant ! elle a dix-huit ans. Eh bien ! que dites« vous de Lilia Manfredi ?

— Son père csrt joueur.

— Béléna Soldini ?

— Sa grand'mère est morte folle.

— EtChiara Cologna?

— Elle est déjà si coquette 1

— Oh I ma chère amie, qu'elle le soit ou qu'elle le devienne, c*est absolument la même chose.

— Pour vous autres Italiens, c'est possible ; mais je doute que le prince Ouvarow partage votre opinion à cet égard.

— Si vous voulez, nous le lui demanderons?

— Libre à vous, mon ami ; quant à moi, je désire me (ênir en dehors de tout cela. J'ai d'ailleurs des raisons de croire que le prince a une affection en Russie ou en An« gleterre.

«- Cela n emp^he pas de se marier,

LA C0IIT88SB ALTIHZI. t39

— Au fait c'est vrai, reprit la comtessd, à qui cette conversation était désagréafiie. Eh bien ! nous lui en parle* rons.

— En attendant, je vais donner quelques ordres pour une pèche aux flambeaux, que nous pourrons faire demain soir, si nos amis arrivent dans la journée. Ne voulez-vous pas aussi rentrer ? Il me semble qu'il y a beaucoup d'humidité dans Tair.

— Je vous rejoindrai tout à Theure , mon ami, dit la coo^esse; je trouve la soirée délicieuse, et je voudraig jouir de sa beauté le plus longtemps possible.

Quand Béatrix fut seule, elle quitta la place qu'elle avait occupée auprès de luigi, et descendit lentement l'escalier jusqu'à ce qu'elle fut arrivée au bord du lac ; puis elle marcha pendant quelques instants sur le sable humide du rivage, et elle prit un sentier escarpé et étroit, qui ramenait à la villa, en passant par un bois de sapins, qui était autrefois le but d'une de ses promenades fai» vorites.

Elle s'avançait rêveuse, brisant d'une main distraite, les branches fleuries des genêts qui se trouvaient sur son passage, et s'arrètant quelquefois pour regarder derrière elle le trajet qu elle avait déjà parcouru, ou pour chercher à suivre le vol de ses pensées, que sa marche, quelque lente qu*elle fût, rendait plus rapide. A rinquié> tude vague qu'elle éprouvait depuis tant d'années, à l'agitation dévorante qui la faisait souffrir depuis quelques semaines, avait succédé un calme délicieux, qui lui semblait le pressentiment du bonheur. Parfois encore, un doute pénible traversait son esprit, mais ce n'était qu'une ombre qui s'évanouissait aux douces clartés des rêves de son coeur, et elle se remettait à sourire comme si elle n'avait jamais cessé d'espérer.

H J9 le reverrai demain I pen8ait«elle, avec r$ivisse«

240 LÀ OOMTBSSI àJLfinzU

ment. Et en le revoyant, je n'aurai pas la douleur de me dire qu'il devra bientôt me quit&r. Il passera quelques jours sous le même toit que moi ; nous ferons des projets ensemble, nous nous promènerons, nous causerons sans être obligés de nous cacher une seule de nos pensées, et quand ia présence de Luigi ou de San*Lorenzo nous contraindra à nous observer ou à nous taire, nous nous entendrons encore, car il n*y a plus de silence pour les cœurs qui 'se sont compris une fois. Ohl comme je vais aimer cette maison qu'il habitera, ces bois que nous parcourrons ensemble, ce lac sur lequel nous laisserons errer nos regards à la* poursuite des mêmes rêves, quand nous n'oserons pas les arrêter Tun sur l'autre I Que je me sens de calme dans l'esprit, de jeunesse dans le coeur i Que je suis heureuse de n'avoir jamais aimé que lui, et de pouvoir penser que je ne verrai pas se dresser à côté de mon amour si plein de vie le spectre d'une passion éteinte 1 »

Béatrix venait d'entrer dans le bois de sapins dont nous avons parlé; la nuit était plus sombre, le sentier plus difficile à reconnaître, le silence plus profond, lorsque tout à coup il lui sembla qu'elle entendait un bruit de pas derrière elle. Elle crut d'abord que c'était Luigi qui avait suivi ses traces, et quelque contrariée qu'elle fût d'être arrachée à sa douce rêverie, elle allait s'arrêter pour l'attendre, quand des voix inconnues frappèrent son oreille. Un peu alarmée de se trouver seule, dans un lieu aussi solitaire, à une heure déjà avancée, elle quitta avec précipitation le sentier pour laisser passer les personnes qui paraissaient se diriger de son côté, et elle se cacha derrière un épais buisson qui n'était qu'à quelques toises de distance. Elle avait eu à peine le temps de s'y blottir, quand une clarté vive et soudaine, illuminant le bois et le chemin, lui montra un paysan portant une torche de résine euflammée, et

ta dOMTtSSk ALTIN2I. Si)

accoitiptfgné d*uii domestique qu'elle reconnut pour être le valet de chamlH^ du marquis Sui-Lorenzo.

-— Par ici. Messieurs, dit celui-ci en se retournant, nous sommes dans le sentter.

Et au même instant, le marquis parut appuyé sur le bras d'Ouvarow.

— Arrêtons-nous un moment, mon cher prince, je n'en puis plusl cette diable de colline est rapide, et vous avez le pas d*un amoureux qui va à un premier rendez-vous, Giuseppe, avez-vous recommandé aux postillons de ne pas se presser, et surtQui de se dispenser de faire claquer leurs fouets ?

Giuseppe ayant répondu affirmativement, le marquis reprit :

-^ Savez^voos, mon ami, que vous avez eu là une bien bonne pensée ? La comtesse qui ne nous attend que d^ main va être ravie de cette surprisse, dans laquelle elle verra sûrement une preuve de votre empressement.

— Je suis bien heureux de leur donner à tous deux cette marque de ma reconnaissance et de mon amitié.

— Je ne vous réponds pas queLuigi y soit très-sensible : nous allons interrompre un tête-à-tête auquel il m'a paru attacher hier beaucoup de prix.

— Penseriez-vous aussi qu'il a le désir de se rapprocher de sa femme ?

— Je ne sais ce que vous entendez par ce mot ; ce dont je suis sûr, c*est qu'il a eu Tair enchanté lorsqu'elle lui a offert de l'accompagner. Mais j'entends le bruit de nos voitures sur le pavé de la grande route, il faut nous hâter si nous voulons arriver avant elles

£t les deux amis reprirent leur marche, précédés de Giuseppe et du paysan qui portait la torche.

Dès qu'ils eurent fait quelques pas, Béatrix, légère comme ime biche, bondit d'un buisson et s'élança vers le

îk% il COMTtSSI ALtmCI.

sentier dans la direction qui conduisait au bord du tac. Ni la rapidité de la descente, ni les cailloux épars sur le sable du rivage, ni Tobscurité de la nuit n'arrêtèrent sa course, et elle arriva au pied du grand escalier de la terrasse aussi promptenient que si elle avait été portée sur les ailes de sa pensée.

Elle s'arrêta un marnent, moins pour reprendre haleine que pour s'assurer dt la réalité de ce qu'elle venait de voir et d'entendre, posa la main sur son cœur comme si elle eût craint que le bonheur qu'il contenait ne s'en échappât, et s'élança de nouveau sur Tescalier.

Moins d'une minute après, elle était établie dans le grand salon de la villa.

Un quart d'heure, qui lui parut un siècle, s'écoula avant qu'aucun bruit n'arrivât jusqu'à elle. Déjà elle se demandait si tout co qui venait de se passer n'était pas une erreur de son imagination, lorsque la porte s'ouvrit et qu'elle vit entrer Luigi.

— Ma chère amie, lui dit-il, il y a là deux étrangers qui demandent l'hospitalité : voulez-vous la leur accorder pour cette nuit?

— Certainement, répondit la comtesse d'une voix que le bonheur rendait tremblante; et même pour plus longtemps qu'une nuit s'ils se trouvent bien chez nous.

Ouvarovir et San-Lorenzo se montrèrent et vinrent baiser la main de la comtesse.

-r Vous ne nous attendiez pas ce soir ? dirent-ils en même temps.

— J'attends toujours ceux à qui je pense sans cese, repartit la comtesse avec une grâce charmante, mais je n'osais pas vous espérer aujourd'hui. Qui a eu l'idée de cette aimable surprise?

— Je voudrais en revendiquer l'honneur et surtout en retirer le profit, dit San-LorenzOï mais je suis forcé d'à-

LA COMTCSSI ALTIlfZI. 913

Tooêr qu'ils appartiennent tons deux au prince Ouvarow.

Béatrix le savait déjà par les quelques mots qu'elle avait entendus dans le bois, mais elle était bien aise de Teutendre répéter encore, car elle se trouvait si heureuse, qu*eHe avait de la peine À croire à la réalité de son bonheur.

La >érité est que Pierre était Tauteur de cette proposition faite au marquis de partir un jour plus tôt ; mais nous devons ajouter que la pensée n'en était venue au premier que sur les- insinuations du second, qui ne se souciait nullement de laisser Luigi en téle-à-tète avec sa femme

— J*espère, reprit la comtesse avec un son de voix qui révélait un peu d^inquiélude, que cette arrivée imprévue n*annouce pas un prompt départ, car, dans ce cas, votre présence serait un chagrin au lieu d'être un bonheur ? .

— .Non, ceci n'a qu'une cause, Madame, dit Pierre ; nous voulions vous voir un jour plus tôt.

Béatrix fut obligée de baisser les yeux pour ne pas lais* ser voir dans son regard tout ce qui se passait dans son cœur. .

Alors San-Lorenzo' expliqua de quelle manière les choses s'étaient arrangées : comment les deux amis s*étant réunis le matin pour convoiiir de Tbeure à laquelle ils partiraient le lendemain, se décidèrent i se mettre en route sur le champ; comment ils avaient laissé leurs voitures en arrière en leur recommandant de venir au pas, pour avoir le temps d'arriver à pied par le sentier de la montagne; comment ils s'étaient amusés tout le long du chemin de l'idée de surprendre les habitants de la villa, peut-être au milieu de leur sommeil ; comment tout avait réussi 9U ^rô de leurs désirs, puisqu'ils étaient

2ii hK C0MTU8S Af.T1TfKÎ.

parvenus jusqu'à la porte du salon sans qu'on pût se douter de leur arrivée

Minuit sonna, que Béalrix questionnait et écoutait encore ; cependant ce fui elle qui donna le signal de la retraite, en disant :

— Si nous finissions aujourd'hui pour être plus vite à demain?

— Je suis de votre avis, répondit San Lorenzo, en se levant de son siège avec une lenteur un peu affectée ; je me sens brisé par la rapidité avec laquelle nous avons fait notre voyage... Prince> continua-t-il, en se tournant du côté d'Ouvarow, j*espère que quand nous retournerons à Milan, vous serez moins pressé d'arriver qu'aujourd'hui ?

— Pourquoi déjà parler de départ? repartit Pierre du ton le plus aimable.

— Vous avez bien raison, ajouta la comtesse, enchantée de tout ce qu'elle venait d'entendre. A demain, Messieurs ; ce mot me console de l'observation du marquis.

Béatrix salua ses hôtes par un geste amical et gr&cieilx, et Luigi les conduisit dans les appartements qui leur étaient destinés.

tJn Jour de Honlietir.

Le premier soin de l'homme qui est arrivé pendant la nuit dans une habitation où il compte passer quelques jours, est de chercher, à son réveil, à reconnaître les lieux qui doivent désormais occuper une' place parmi ses souvenirs, et à les peupler de doux rêves en pensant en leur présence aux êtres qui lui sont chers et dont il est séparé.

Ouvarow s'est levé aussitôt que les premières lueurs de Taurore ont pénétré dans son appartement ; puis il a ouvert ses fenêtres, il a tourné ses regards vers le ciel où quelques étoiles scintillent encore, et il les laisse redescendre lentement sur l'horizott qui est devant lui. Le jour qui naît à peine, ne lui permet pas de distinguer d'abord si les blanches vapeurs qui flottent à ses pieds, lui cachent le plateau au sommet duquel la villa est bâtie, ou le lac qui lui sert de miroir du côté du couchant. De tout ce qui Tenvironne, il ne voit que les arbres du parc qui sont immédiatement sous ses fenêtres ; pour tout bruit, il n'entend fi|ue le gazouillement des matinales hirondelles, groupées deux par deux sfar le bord de leurs nids vidW encore

246 U COMTBSSB ALTmZU

de bonheur comme son âme, mais comme elle aussi ( peuplés d'espérances. La clarté augn^ente ; Tazur du ciel, qui conservait toujours la teinte sombre de la nuit, s'éclaircit, et cependant pour Pierre tout reste douteux, car le brouillard devient plus épais. Les arbres du parc euxmêmes, dont il pourrait presque toucher les branches en étendant la main, ont disparu, et l'aurore qui sera bientôt le jour, ne lui sert qu'à se convaincre de la nécessité de demeurer encore dans une incertitude plus pénible qu'une complète ignorance.

« Voilà bien Timage de ma destinée, se dit-il avec un profond sentiment de tristesse 1 JeTinterroge de la pensée comme j'interroge ces lieux du regard, et je ne puis pas plus percer l'obscurité qui la cache que les brumes qui les environnent 1 Mes vœux sont aussi purs que ce ciel qui est au-dessus de ma tête, et mon avenir est plus obscur que cetCb terre qui est sous mes pieds I Sombres vapeurs, étes-vous un présage de malheur ? voûte sereine, serezvous une consolation^ et vous que le vois à travers l'espace et l'absence , vous qui avez voulu m'éprouver par la séparation, me gardez vous du moins un souvenir, et n'oubliez-vous pas que là où vous êtes, là est aussi ma vie et mon bonheur?. . Pensez-vouft à la douleur de mon exil à peine commencé et déjà si lourd, et dans la profondeur de votre cœur une voix ne s*élôve-t-elle pas pour vous dire que les jours de l'épreuve ont assez duré, et qu'en les prolongeant vous me condamnerez à une souffrance qui deviendra peut-être un jour une douleur pour vous? »

Et Pierre, attristé par le spectacle qu'il est venu chercher, a fermé les yeux pour essayer de trouver en luimême une pensée consolante. Un moment recueilli, il ne aent pas d*abord que le vent s'est élevé, il ne s'aperçoit pidnt que le soleil a paru sur l'horizon et que ses premiers rayons étinceUent déjà sous le voile qui les recouvre en-

Ik COVTBSSft UVHItt. 247

core. Mais bientôt une liunière plos vive étonaar la pan? pière^ une brise à la fois plus forte et plug légère pénètre dans sa poitrine, et^ brusquement raniméi il ose de no»> veau interroger du regard la contcée jusqu'alors mysté» rieuse qui s*étend devant lui.

Un cri où l'admiration, Tespéranee et Tamour se con* fondent, s*écbappè de son âme à Taspeet du. cbtngemeat qui s'est opéré à son insu pendant qu'il demandait è Dieu, dans le silence de son cœur> de l'éclainer sur sa triste et incertaine destinée» Il n'y a qu'un instant^ ses yeux ne pouvaient pas percer Tobscurité qui Tenvironnait» et maÎDtenant ils ont peine à soutenir la splendeur du spectacle qui vient s'offrir à eux, spectacle que Pierre peut regarder comme un présage, après les sombres pensées qui vien? nent d'occuper si douloureusement son cœur*

Le souffle du matin a cbassé les brouillards, doiU il ne reste pins que quelques flocons légers et lumineux, errants au penchant des collines ou suspendus aux cimes des forêts ; le soleil, radieux comme un vainqueur, illumine un horizon inmense, et montre, dans une longue étendue^ le lac doucement agité et deux fois embelli par les montagnes dont il féconde les bases et dont il reflète les aommels ; mi loin, la chaîne des Alpes étale avec- orgueil ses inviolables glaciers, étincelants des teiirtes magiques de l'aurore ; sous les fenêtres de la villa, des miU liars de fleurs ofl^ent avec amour à la rosée qui tombe-des grands arbres, leurs calices entr'ouverts, et rendit deât parfums en échange des pleurs qu'elles reçoivent ; et Pierre enivré |ottit sans trouble de toutes ces merveilles « car il est seul encore pour les- contempler. Il admire, il prie, il espère, et dans son âme reconnaissante la confiacice ei la joie ont remplacé la doute et le découragement.

L'heure du déjeuner a réuni les habitants de la viUa. Tous les cœurs sont satisfaits^ tous les visages sont se^

M LA C0HTB88B UTINZI.

reins. Bëatrix, presque assurée de son bonheur, ne se htle pas d'en acquérir la certitude, et le vague dans lequel flotte son esprit lui semble si délicieux qu'elle n'imagine rien au delà. Pierre, qui ne lui a pas encore vu ce calme rayonnant, et qui remarque en même temps la galté expansive de Luigi, se fortifie dans ses espérances, et commence h penser qu'il ne lui reste plus qu'à jouir du résultat qu'il Toulait préparer. Quant à SanLorenzo, il se croit trop près des événements qu'il a prévus pour se donner la peine de les diriger, et comme jamais il n'a été moins préoccupé, jamais non plus il ne s'est montré aussi aimable.

— Voyons, ma chère comtesse, dit-il à Béatrix lorsqu'ils eurent quitté la salle à manger, comment voulez-vous régler l'emploi de notre journée ?

— Pourquoi régler quelque chose 7 répondit-elle; nous sommés si bien, qu'il me semble que nous ne saurions être miejix.

— Permettez-moi, Madame, de vous remercier de cette réponse qui rend une pensée que je sentais dans mon cœur sans oser l'exprimer, repartit Ouvarow.

— Il n'y a certainement rien de plus doux, ajouta Béatrix en remerciant Pierre du regard, que de pouvoir causer à cœur ouvert entre personnes qui se conviennent et...

— Et qui s'aiment, repartit vivement Luigi, comvie s'il était chargé de faire les aveux de tout le monde ; j'espère, ma chère amie, que vous ne me démentirez pas.

— Vous avez raison de l'espérer, mon cher Luigi, dit la comtesse du ton le plusafifectueux, mais en n'osant regarder que son mari.

fl Voilà, pensa le marquis, une lettre qui s'adresse à Ouvarow et qu'on charge Luigi de lui remettre : il est impossible de faire plus convenablement les choses.

L4. GOHTISSB ÀLTOCZl. 149

» Ils se sont expliqués et ils s'entendent, pensait Pierre en même temps, et sa figure prit une expression de contentement qui n'échappa pas à la comtesse. »

— Il n'y a personne de trop ici, reprit Luigi ; je puis donc, mon cher prince, vous faire généreusement part d'un complot que nous avons formé contre vous, ma femme et moi.

-— Oh! j'en suis innocente, interrompit vivement Béatrix.

— Ne vous en défendez pas, Madame, dit Pierre; une trahison de vous ne peut être qu'une preuve de votre intérêt.

— Vous avez deviné juste, mon cher Ouvarow ; noua avons résolu, Béatrix et moi, de chercher à vous liera notre pays par un mariage. Que dites-vous de cette idée?

— Quelle me touche profondément et qu'elle me. rend bien heureux, car elle me prouve votre affection pour moi.

— Eh bien! acceptez-vous? continua Luigi.

-^ C'est un parti bien grave pour le prendre aussi promptement, dit Pierre ; pour le moment, il me suffit de savoir que vous m'aimez assez pour désirer me fixer près de vous.

. .^ Avez-vous des raisons pour ne pas vous engager davantage? demanda à son tour le marquis qui n'avait pas encore pris part à la conversation.

— Nous sommes bien nombreux pour une confidence, répondit gaiement Ouvarow, qui faisait intérieurement allusion à ses aveux à Béatrix lors de leur tèle-à-téte pendant le voyage du lac de Côme, et en prononçant ces mots, il regarda affectueusement la comtesse.

a C'est à cause de moi qu'il refuse, pensa celle-ci avec

bonheur; il m'aime, je n'en puis plus douter à présent. •

« J'espère, pensa de son côté Ouvarow, que si le marquis

fBd LA C0tftB9M AtflUZI.

avait euMre des sonpçons il va les perdre malntenâmt. Si elle éprouvait pour moi plas que de Pamitié, eHe ne songerait pas à me marier. i» 'Et Pierre regarda la comtesse avec plus d'affection qu'il n'avait os6 le faire encore. »

« Que se passe-til? se dit en lui-même San-Lorenzo. ils ent Tair de s'efttondre... Ah 1 je devine, c'est qu'ils ne se comprennent pas... » et le visage du marquis annonça qn'i! prenait part à la satisfaction générale.

— Allons, mon cher prince, reprit Luigi, je devine vos fliotife pocrr ne pas vouloir vous marier ; vous êtes amoursQX, ett^le que vous aimez n'est pas libre.

Un nuage de tristesse passa sur le front d'Ouvarow, Béa* trix se hâta d'ajouter :

— Si nous faisions une lecture. . .qu'en pensez-vous, Messieurs? Marquis , allez dans la bibliothèque nous choisir un livre.

San-Lorenzo s'empressa d*obéir aux ordres de la comtesse^ et il quitta le salon, suivi de Luigi qui détestait les lectures à haute voix comme tous les désœuvrés.

Quand Béatrixet Pierre furent seuls, celui-ci s'approcha d*elle, prit sa main» et lui dit :

— Vous êtes d'une adorable bonté, Madame.

^ Il est si facile d'être bon qiwnd on est heureux, répondit tendrement la comtesse.

— C'est bien vrai, reprit Ouvarow ; aussi je croiaqoe je vais le devenir.

San-Lorenzo rentra, rapportant les poéstee de Lamar* Une; c'était le premier ouvrage qu'il avait trouvé seos sa main.

Pierre prit ufi voliMBe des Miâitaiimê^ et demanda à fci oomtesseee qu'elle préférait qu'il lui lût.

•^ OnvrOE le livre au hasard, répondit ISéatrit, vous tonâmez sur tm oheM^cenvre.

U COiÉTCSSt ALttirftt. k5f

Oatatow Kuitit ce conseil, cft il lëe mit A tire répttre à ford Byroti.

La gîmpUcitè de son débit, là gravité âo^oree de ëa toîx, la eetiè^fbilité vrato avec laquelle il patatisMit sentir tes beautés tottchaoTtes et sévères de ce tnagnificfile tanorôeao, firent âne telle impression snr ftéatrix, qu'il lui sembla entendre prout la premiôte fois ces Vers qu'été aurait cepen* datit pu dire âe tlifémdire si lette Tàvait voulu.

Elfe écofutàit Ouvarow avec une attèntioti qui resëeM>hiit à âe V&Ktai^tf. Uti élégant ouvtage de tapisserie, qu'elle tenait dans âeS mains au commencement de la lecture, était tombé gfnr ses genoux, et de là avait glrsSé sur le pàrq^t. Ses beau)c yeux, brillants depAàlsir el htfmfdeS d'éniol^env ne pouvaient se détacher de Pierre, et ^nd eelui^ ferma le itvfè, ^lle hé put trouver une Seule parole pour peindre le ^âivissemèit qu'éUè venait d^éptouver.

— Dt>fô-jè Continuer? detnandà OuvârôW.

La comtesse fit une ii^dimatién de tété ^ui reissemblail nfioins à un consèntentient qu'à une prière; ^errë, âyàtit repris le volume, lut encore la Foi, le Lac, Tlsolement.

— ^ Q^lle admirable poésie 1 dit ènân Véfittrii; nais ausesi, quelle ravissante manièné de ifrel

— Fodr Héh lire de semblables vers, répondit Ou* varo#, il né fiHiiit qub les bien sentir, et je ôrofà qu*fl n^f à pètBoim d'àSèeiK malbeAnSux pour être iiisensiblè è de tèHes beautés.

— Lamartine est-il dtne votre poëte ftttori? deàltodà Siatf-kiôi^^o;

-^ Sâ^S àueub doiMe, répliqua Pierre; et ce n'est pàé seulement en le comparant aux autres poëtes français que }e m*6tpi1tAé ainsi, eàr Je le préfèi^e même * G^hee^ à Bytôti.

-^ YiMj moii ctNfr ^i^ce, uÂé t/piûioti que tôtls aurai dé la i^iné à ftàté paeSÉ»r mé im obligé dé la èéfëBdre.

151 U COMTB&SI UVm2l.

— Comme disait Montaigne, je ne tous donne pat ce jugement pour 60», maii pour mien. Ce que j'aime dans Lamartine, tout en reconnaissant de bonne foi que d'autres poëtes possèdent les mêmes arantages que lui, c'est .la pompe et l'harmonie de son style» la richesse de ses images, l'abondance de sa poésie qui se répand comme un fleure majestueux; c'est aussi l'éiévatien de ses senti-

* ments, et la profondeur des pensées dont il se sert pour les exprimer ; mais ce qui pour nM)i le rend adorable et me le fait préférer aux deux beaux génies que je vous nommais tout à l'heure, c'est la chasteté divine de son langage qui n'éveille que de nobles sensations; c'est la limpidité de son âme, dont le fond est aussi pur que la surface; c'est son amour du beau qui n'exclut jamais sa passion pour le bien; c'est sa tristesse qui n'est jamais du désespoir, son désenchantement du monde qui ne l'empêche pas de chérir et de défendre la cause de l'humanité ; c'est enfin que chez lui la douleur n'est jamais amère comme dans Byron, et l'amour jamais sensuel comme dans Goethe.

— Voilà un bien magnifique éloge, dit San-Lorenzo ; mais prenez garde, mon ami, d'être obligé de le rétracter un jour. Son dernier ouvrage que j'ai lu l'année dernière, et que moi, indigne. Je mets au-dessus de tous les autres, ne m'a pas semblé posséder à un degré aussi éminent les qualités dont vous venez de parler : la douleur et l'amour Y sont tous deux bien terrestres.

— On m'a dit effectivement tout cela de /ocelfrn, et j'avoue qte je n'ai pas encore osé le lire par respect pour mon admiration.

-— Vous avez tort, reprit doucement Béatrix; elle n'a rien à redouter de cette épreuve. L'amour est encore pur dans Joc$lyn; seulement, comme il est plus combattu, sa mélancolie devient quelquefois du désespoir* Si vous

LA GOMTBSSB ALVIHZl. 9tt3

voalez, nous le lirons ensemble pendant TOlre séjour ici.

— Ce que vous me dites m'encourage et me rassure, répondit Pierre avec empressement ; nous commencerons demain si vous n'avez pas d'autres projets.

La comtesse remercia du regard , ce qu'elle faisait toujours quand elle craignait d'en trop dire en ne disant pas encore tout.

La matinée s'écoula ainsi, tranquille et animée, dans une douce et spirituelle conversation. Vers les quatre heures, Luigi rentra et y prit part. Il avait dit en arrivant qu'il venait de donner des ordres pour une promenade à cheval, qu'on ferait après dîner. Un peu avant cinq heures, chacun se retira dans son appartement.

Au second coup de cloche du dîner, tout le monde fut de nouveau réuni dans le salon où Ton avait passé la matinée. La comtesse, qui ne voulait pas se séparer de see hôtes une seconde fois, avait déjà mis son costume de cheval.

C'était un habit d'amazone de couleur sombre, d'un drap souple et brillant ; la jupe en était ample et longue, le corsage montant et serré, lès manches justes et courtes, terminées par des manchettes de la plus fine batiste, relevées en parements sur l'avant-bras ; un col d'une blancheur éblouissante, légèrement empesé, était rabattu sur ime cravate de satin noir, dont les deux bouts avaient été réunis sur le devant par une fabuleuse turquoise montée en épingle avec la plus grande simplicité. Un chapeau noir en tissu de soie, léger nême à l'œil, autour duquel flottait un voile, noir aussi, en dentelle transparente comme l'aile d'une mouche, recouvrait la belle chevelure blonde de Béatrixy qui, pour compléter son costume, avait jeté sur iin des divans du salon, une paire de gaits de castor, petits à serrer la main d'un enfant, et une cravache en nerf de rhinocéros qui avait pour poignée une tète de faucon

t54 u CosttEdsft kLvmu

au regarâ cruel, étincelant dans deux yeux de rubis.

Ainsi vêtue, la ojmtesse était ravissante; tout le monde te trouva, et son mari fut le premier à le lui dire.

Le dincrfuttl'ane'gaité charmante, mais court|Car on . vûulafit profiter de toute la soirée pour la promenade. Quand on sortit de table, on entendii lès chevaux qui frappaient du pied au bas d'un perron par où l'on descendait éans le parc du côfcé opposé à la terrasse. La comtesse et Ms émis obéirent à ce sigùal.

-*- Prince, dit Luigi, puisque vous donnez le bras à ma léMttie, Toulez-vous avoir la bonté de la mettre I cheval?

Pierre se baissa, étendit la main drdtè âur le sable de l'allée, saisit le pied mignon et frémissant de BéatHx, et la xiéposa sur sa SeHe ; puis il lui chaussa son élrier, ajusta les lon^ plis de son vêtement, et s'élança sur ia jument fevorite du comte, dont celui-ci avait voulu lui fàiYè les bemieurs «tvec sa bonne grâce habituelle.

On se dirigea du côté de la plaine, avec l'intention dé regagner par un long drcuit les rives du lac qu'on côtorefait pour tevélAt à ia villa. Béatrii zfmrchait la première, ayant Oufvarow à ses côtés ; le marquis et le comte suivaient à quoique distance; plus loin venaient de front quatre grooms en tédingotes bleu clair, culottes blanches, bétles à revers «t gros fouets à la main : comme les chevaux, Il appiù'tenaient à Luigi.

Quand on eut traversé le parc au pas, et qu^on fût arrivé à une fonte sablonneuse qui serpentait au miHeu des bléd verts, la comtesse mit ^n cheval au galop, et là cavàleade s'avança rapide et joyeuse à travers une contrée à ia fbis riche et pittoresque.

Si parmi tooi lefs plaièîfs qtii ne soi^t fdM du bonhaur, Il en est un qui soit Sans mélange tant qu'il duré, sans déception ^ sans regret quand i) est évanoui, c'est itàûp Bftr eAiâ dent hn èbmteasi» et f^ trois cbmpagtaona Joùia-

tôtètit ftû moment dont bous parlois. Cest une fiètisation délicieuse que de s'abandonner à Tinteltigence et i la vigueur du plus noble animal de la création , que de voir Tespace disparaître sous sa course rapide et sûre. H semble alors qu*un surcroît de vie circule dans les veines, qu'une nouvelle joie inonde le cœur, et qu'on s'éloigne pour toujours de tout ce qui faisait souffrir. Comme on ne tient plus à la terre, on oublie les maux qui rampent à sa surface, comme on contemple le ciel et qu*on se sent des ailes, on croit presque que c'est vers lui qu'on se dirige. En ce moment tous les souvenirs qui nous reviennent sont doux, toutes les brises qui nous arrivent sont parfa* mées. Et les grandes plaines avec leurs villages aux toile rouges, aux clochers aigus et scintillants ; et les forêts pro* fondes aux dômes mystéHeux et sombres; et les monta"gnes avec leurs cascades bruyantes ; et les vAllées avec leurs sources silencieuses, sont franchies avec une vitesse tfi\ enivre, ou traversées avec une lenteur qui fait doucement féver. Si l'on est seul on pense, si Ton est en grand nombre on se jette des paroles joyeuses, si Ton n'est que deux on n*a pas besoin de se parler pour s'entendre. Puis, quand la course a été longue, le soleil ardent, on revient lentement à la fraîcheur du soir. La main laisse flotter les rênes, l'esprit laisse errer les pensées, et l'on savoure avec plus de bonheur encore le recueillement du souvenhr que Tenivrement de la jouissance.

Ce que nous avons si souvent épfouvé, et ce qui tient une si grande place parmi nos plus chers regrets, fiéatrix Ta senti avec une vivacité doublée par la situation de son âme. Elle a longtemps aimé cet exercice qui répond si bien à l'excitation habituelle de sa pensée, mais jainais il ne lut a paru aussi d^^^ux que pendant cette soirée qui l'a réunie dans un même plaisir avec Ouvarow. Il est là près tf'eËe; H la sittfveHle avec une attentkMi i^Rsetueiiae eomme

256 U COIITBUB ALVmzU

la tendresse, constante comme Tinquiétude. Si la marche de leurs coursiers est rapide, ils s^avancent joyeux comme des oiseaux qui volent au-devant du printemps; si elle se ralentit, ils savourent avec une mélancolique douceur leurs rêves interrompus par Tagitation de leur course. Tantôt ils se parlent sans se comprendre, tant le galop de leurs chevaux est précipité; tantôt ils s'entendent sans se parler, par la communauté de leurs sensations ; et cependant rien n'est changé, car leur calme et leur confiance reposent toujours sur une erreur.

Luigi et San-Lorenzo les ont suivis sans se réunir à eux. Ils causent gaiment sur mille sujets, s'interrompant quelquefois pour admirer la grâce de la comtesse, et lui indiquer la route qu'elle doit prendre. Enfin, la nuit est venue, on s'est rapproché des pentes qui conduisent au lac, les chemins sont plus difficiles. La cavalcade est rassemblée pour ne {^us se séparer.

— Ouf 1 quel train vous nous avez menés, ma chère comtesse, dit San Lorenzo en mettant son cheval de front avec ceux de Béatrix et d'Ouvarow. Je crois en vérité que vous voulez vous défaire de moi : je n*en puis plus. Songez donc que j'ai cinquante ans depuis six mois !

— Gomment voulez-vous que je m'en souvienne? répondit gracieusement la comtesse, en lui tendant la main. Vous me le faites toujours oublier par votre amabilité.

« Elle n'a plus besoin de moi, et elle me flatte pour me le cacher, pensa San-Lorenzo ; puis il dit à haute voix :

— Qui eût pu croire en vous voyant tout à l'heure fendre Tair comme une hirondelle, que vous aviez renoncé à l'exercice du cheval depuis assez longtemps pour en avoir perdu l'habitude 7

, — C^est comme l'habitude de la musique, que vous aviez aussi perdue, interrompit Luigi qui s'était mis aux côtés d'Ouvarow^ vous Tavez retrouvée l'autre jour sous

U GOMTB88K ALTINZI. 257

la forme d'ane inspiration. Chez tous, ma chère amie, le désir d'être aimabie enfante de véritables prodiges.

— Prenez garde, Luigi ; vous allez faire croire à ces meesieurs que vous en êtes étonné, ce qui ne serait pas trôs-flatteur pour moi, convenez-en, mon cher marquis.

« Elle câline aussi son mari, pensa encore San-Lorenzo. Allons, ils auront mené leurs affaires au train de leurs chevaux, et si je ne presse pas mon allure, je finirai par perdre leurs traces. Cette journée n*a pas été bonne pour moi. »

— Â quelle distance sommes-nous de la villa ? demanda la comtesse, en adressant la parole à son mari du ton le plus gracieux.

— Mais à trois lieues i peu près : nous nous trouvons justement en face de la vieille tour de San-Martino.

— Quel bonheur I s'écria Béatrix, il faudra revenir au pas pour bien jouir de la beauté de la soirée.

— Oh l soyez tranquille, reprit Luigi, nous ne devons pas rentrer encore, car je trouve comme vous que des moments aussi agréables ne sauraient trop se prolonger.

Comme il prononçait ces mots, le cheval de la comtesse, qui était un peu en avant des trois autres montés par ses amis, s'arrêta brusquement ; au même instant une lueur rougeàtre remplaça la clarté douteuse du crépuscule, et montra un groupe d'hommes debout autour d'un grand feu allumé sur les bords du lac.

— Qu*est-ce que cela? ditBéatrix.

Luigi, au lieu de répondre à cette question, donna i^n coup de sifflet : les quatre grooms qui suivaient accoururent au galop.

— Prenez les chevaux, leur dit-il. — Mes amis, continua-t-il en s'adressent à ses compagnons, voulez-vous que nous retournions à la villa en faisant une pêche aux flambeaux? * -

258 U C011TB88R kvnani

— * C^rtaloemept! répondit I3 comtenie : ce sera àélu citux, et nou9 reviendrons encore plus lentement*

Et elle eauta légèrement à terre en s'appuyaat sur répaule d'Ouvarow, dont elle prit le bras pour se rapprocher du rivage.

— Gomme votre mari est aimable 1 lui dit Pierre en dirigeant avec attention s«^ marche, un peu gênée par la longueur de sa jupe d'amazone.

— Oh! oui, il est bien bon, reprit-elle; et puis il vous aime beaucoup.

Une Française n'eût pas parlé ainsi à un homme qu'elle aurait supposé occupé d'elle; mais une Italienne ne croit pas avilir son mari en avouant qu'il est facile.

Pierre fut enchanté de celte réponse, car il y trouva une nouvelle preuve du peu de fondement des craintes que les soupçons de San-Lorenzo avaient fait naitre dans son esprit pendant les premiers temps de son séjour à Milan.

Les dispositions pour le départ furent bientôt faites. Cavaliers et pécheurs entrèrent dans une grande barque à voile, dent Tune des extrémités était garnie de coussins moelleux, placés les uns à côté des autres, et l'autre de filets entassés.

Le comte ordonna aux grooms de suivre le rivage, en se tenant toujours & la hauteur de la chaloupe; les pécheurs allumèrent des torches de résine, qui illuminèrent le visage radieux de Béatrix- et Ton se mit à voguer silencieusement pour ne pas eOrayer les poissons, que la lumière devait attirer.

Quelques minutes après , les pécheurs jetèrent leurs filets.

-r- Maintenant nous pouvons parler, dit Luigi qui s'amusait de tout pourvu que rien ne durât trop longtemps.

— Pourquoi parlerions-nous? répondit la comtesse. Il

Là ÇOMTBSSK AI.TI|IZ1^ t59

me semble que je sai? tout ce que iiqi|8 j^urrioBS nqus ' dire.

•— Je suis sûr, ajoujia Pierre» qm TbooMn^ m'a mmié la parole que ppur se distraire de la tri^tesa^ de ses pensées, et les nôtres doivent être bien douces en ce moment, si j'en juge par ce que j'éprouve.

— Moi, je pense qu'on se devine trop quand on nase parle pas, dit San-Lorenzo qui commen^it à être fatigue de la nullité du rôle qu'on lui faisait jQuer depuis la veiUe.

— Vous vous exprimez comme uq bom|[n9 qui aurait besoin de moutrer sou espritt et ôtd cacher sqr cosuf^ repartit la comtesse ayao un^ bteewillance. un peu mo^ queuse.

La marquis sourit gracieusement après s'èlre mordu les lèvres.

On retira les filets, et des centaines de poissons de toutes les grosseurs et da tqutea les espèce» %*agiUirent dans le fond de lu cbaloupe.

Le comtesse et ses amis vinrent les examiner, pois ils retournèrent à leurs placée.

— Je suis sûr, JÎadame, dit Sau-LorensiQ, que vous ne plaideriez plus la causée du silence, si Iq prince voulait nous faire entendre quelqueei vurs. U le» aime trop pour ne pas en avoir beaucoup dans la mémoire.

— Vous, étoa bien aimable, reprit Béatrix;, car voius exprimez un désir que j'éprouvais sans^ oser le fiaire connaître. Voyons, prince, prouvez-moi que )'ai eu tort d'élre aussi discrète.

Obéir, c'était répondre, Pierre se recueillit un moment, puis, d'une voix triste et douce, il dit les vers suivanta :

Quand un soupir profond do la femme qu*on aime, Arrive à notre oreille au moment du départ; Quand pour dernier rayon à ce^te heure suprême, Aprèi son dernier mot luit son dernier regard ;

jt60 LA C0MTB5SB ALTINZI.

Lonqae son toile blanc se mêle h raubépine Du sentier qui la mène k son nontean séjoar, Qoand elle a disparu derrière la colline... Le bonheur est-finif mais nous gardons Tamonr.

Lorsque nous entendons la voix joyeuse et franche Du pécheur qui rerient le soir h son hameaa, Et qu*un zéphyr léger gonflant sa Yoile blanche. Sa barque comme un trait glisse sur le ruisseau; L*onde emporte bientôt la barque fugitive, La voile éblouissante et le joyeux pécheur... Mais si nous demeurons quelque tempe sur la rire, L*écho redit le chant avec plus de douceur.

Lorsqu'après un beau jour nous voyons grandir Tombre Et ses crêpes voiler les lieux que nous aimons ; Quand le couchant lui-même est devenu si sombre Qu*il ne sépare plus les cieuz d'avec les monts; Quand les tristes pensers qu'effrayait la lumière, Couvrent d*ombres aussi le jour de la raison, L'âme reprend bientôt sa puissance première, ' Car rétoilc du soir parait à Thorizon !

Enfin, qpmd on arrive au déclin de la vie, Que l'on sent se briser des liens longtemps chers. Quand l'espérance humaine est pour jamais ravie, Que les jours écoulés paraissent des éclairs ; Quand tout, jusqu'au bonheur, a le vague d'un rêve, Que la lèvre confond l'absiniho avec le miel... Une lampe s'éteint, mais un astre se lève. Un mqndo disparaît, mais nous voyons un ciel.

— Je ne sais si j'aimerais ces vers en les lisant^ dit Béatrix, mais répétés par vous ils me plaisent. De qui sont-ils ?

— D'an auteur ignoré, Madame : je les ai trouvés dans ralbum des voyageurs à là Grande-Chartreuse ; il y a de cela déjà quelques années.

LA COMTE85B ALTIRZI. ft%h

Luigi tira sa montre, vit à la lueur des torches qu'il était déjà tard, et comme il avait peur d'une seconde pièce de vers, il dit à sa femme :

— Ma chère amie, si vous voulez nous remonterons à cheval pour retourner plus vite à la villa. Ce que je vais vous avouer est bien vulgaire, mais j*ai une faim de chasseur égaré.

La comtesse se leva sans répondre ; la barque se rap* procha du rivage; sur un signal de Luigi, les chevaux s'arrêtèrent, et peu de moments après la cavalcade se dirigeait par le chemin le plus facile et le plu^ court vers la villa.

— Quelle délicieuse journée^ dit la comtesse en arrivant. Mais quel dommage qu'elle sait déjà finie! ajoutât-elle avec un soupir.

Puis elle prit des mains d'un valet de pied une lettre venue pendant son absence.

— €'est de ma soeur, pensart-elle; je ne la lirai pas ce s<Mr.

lie lendemain dl*an Jonr de lionlienr.

Le lendemain matin, le premier objet qui frappa les. regards de Béatrix lorsqu'elle passa de sa chambre à coucher dans le salon particulier de son appartement, ce fut la lettre de Thérésa qui lui avait été remise la yeille au soir, et qn^elle n'avait pas osé emporter avec elle, de peur d'être tentée de la lire en se déshabillant. Quand on se croit véritablement heureux, tout ce qui ne peut rien ajouter au bonheur qu'on éprouve devient un sujet d'inquiétude, et les affections pures qu'on inspire sont des spectres pour les désirs coupables qu'on ressent.

La comtesse a pris la lettre de sa sœur; elle la tient dans ses mains tremblantes, et elle en examine le cachet, l'adresse, comme si elle devait y trouver des révélations de son contenu. Elle sait bien que Thérésa ignore sa passion pour Ouvarow, et qu'ainsi elle ne lui en parlera pas, et cependant elle redoute cette ¥oix du ciel qui vient l'arracher à ses rêves de la terre. Si elle en était déjà au remords, cette voii lui donnerait peut-être de Tespérance,

LA CMlTBttB ALtmn. M3

mais die n'en est encore qu'à Fespérance, et elle eraint qu elle ne lui donne des remords.

Enfin elle prend une grande résolution : ses doigts ont brisé le cachet, elle parcourt la lettre avec anxiété, et à mesure qu'elle la lit, son front s'éclaircit, elle respire plus librement, car Thérésa ne lui apprend qu'une nouvelle bien peu importante, c*est qu'elle vient d'être nommée à des fonctions qui l'obligent à un prompt départ et à une longue expatriation.

Ainsi la comtesse n'a qu'une amie, cette amie est une sœur jumelle, et c'est presque avec bonheur qu'elle apprend son départ, parce qu'elle regarde sa présence ' comme un reproche. La grande joie de l'amour criminel est de faire le vide autour de lui jusqu'à ce qu'il règne seul sur les ruines des affections qu'il a détruites ; sa pre« mière punition est cet isolement qui lui fait plus cruellement sentir les souffrances de l'incertitude, s'il est malheureux, et les horribles tortures de la satiété, s'il ne lui reste plus rien à désirer.

Voilà cette lettre de Thérésa, que Béatrix, rassurée, a rejetée loin d'elle pour se plonger de nouveau dans l'abime de SOS rêves :

< Milan, ce mardi soir.

» Tu es partie sans me dire adieu, ma bonne sœur, et cependant tu ne me retrouveras plus dans cette maison où J'ai passé ina vie, et où je me trouvais si heureuse en pensant que j'y mourrais. La bonté de notre supérieure générale m'appelle à la tête de la mnison de Turin, et quels que soient mes regrets, j'accepte celte tâche qui n'effraie pas mon zèle, quoiqu'elle soit peut-être au-dessus de mes forces. On m'a donné quatre jours pour faire mes préparatifs de départ ; c'est beaucoup pour une pauvre filie qui est seule au monde, c'est bien peu pour ta sœur

264 u CAMTBiaa Aurucai.

qui aurait voulu te presser eo€ore une fois dans ses bras avant de quitter ton pays. J'ai envoyé chez toi ce mati^, on m*a fait répondre que tu venais de partir et qu'on ne savait pas quand tu reviendrais ; mais j'ai appris que Luigi t'accompagnait, et celte assurance a été une consolation pour mon cœur. Es-tu donc enfin plus heureuse, plus calme ? Ma confiance en Dieu, à qui je le demande sans cesse» à qui je le demanderai toujours, me le fait espérer.

» Je ne te prie pas de venir me voir, parce qu'il y a bien loin de la villa ici, et que tu as peut-être du monde chez toi ; mais si tu as un moment pour m'écrire, tu me rendras bien heureuse de ne pas m'oublier. De mon côté, quand une fois je serai installée dans mes nouvelles fono tionSy je ne manquerai pas de t'instruire de tout ce qui pourra t'intéresser et surtout de t'interroger sur ce qui te concerne. Après Dieu à qui je me suis donnée, après les pauvres auxquels il me prête, tu seras ma plus chère peasée et ma plus douce inquiétude ; et si jamais tu venais à Turin, ou si tu t'en rapprochais assez pour que je pusse aller te rejoindre sans manquer à mes devoirs, j'oublierais alors ta douleur que je ressens en ce moment.

« Adieu, ma chère Béatrix, ma sœur bien-aimée... Quand tu reviendras à Milan ne cesse pas d'aller au grand hôpital, car si tu n'y as plus ta sœur, il y reste des malheureux que tes largesses peuvent soulager. Puis tu y retrouveras cette chapelle où j'ai tant prié pour toi, et ^i tu t'agenouilles aux pieds de cette vierge qui m'a protégée jusqu'à ce jour, nous ne serons plus aussi séparées, car ma pensée pieuse et tendre voltigera autour de toi.

« P, S. Quand tu verras M. le marquis San-Lorenzo, dis«lui que je regrette vivement de l'avoir afiligé, et s'il a pour

LA COVTCSSfe àtTtNZI. ^^

toi autant d'amilié qa'il Taffirme, je «ois «Atq qu'il me pardonnera en faveur du motif qui a eausé mes torts envers lui. Mes bons souvenirs à mon frère. »

Dans toute cette lettre si tendre, Béatrix n*ffvait tu qu'une chose, c'est qu'elle était délivrée de rafifectiou inquiète de sa sœur, puis elfe n*y s#ngea plus.

Un coup frappé d*une main discrète à la porte de son saion eut |»lus de pouvoir pour Tarracher à sa préoccupation. Quand on aime on attend toujours, mémecequ*il y aurait de la folie à espérer.

— Qui est là? demanda Béatrix d'une voix visiblement émue.

— Ce n'est que moi, ma chère comtesse, répondit en dehors San-Lorehzo ; puis-je entrer?

— Certainement, reprit la comtesse. Bonjour, mon ami.

— Bonjour, Madame. J'ai pensé que je pourrais frapper d'aussi bonne heure à votre porte en me disant que vous n'en étiez pas encore à ce degré de bonheur qui rend les femmes paresseuses, et que vous aviez passé ce temps de tristesse qui fait rechercher la solitude.

— Je suis toujours heureuse de vous voir, vous le savez bien.

— Eles-vous bien sincère en ce moment?

— Pourquoi ce doute ?

— Parce que je pense que je suis bien peu de chose pour vous maintenant.

— Je ne vous comprends pas. Ce mécontentement vîendrait-ilde ce que je me suis plus occupée hier du prince que de vous? mais il me semble que vous^evriez au contraire en être flatté. J'ai traité Ouvarow comme un étranger qu'on reçoit pour la première fois.

— Ma chère comtesse, ceci passe les bornes de la plaisanterie. Âvez<vous donc oublié les confidences que YOvs m*a Vies ftéte, les oonaeile epm ▼eus m'avez demandée ?

266 U COMtESlK Utm2i.

Moi j'ai meilleure mémoire, et comme je me souviens, J*di vu de l'amour où vous prétendez n'avoir mis que la bonne grâce de Thospitalité,

*- Et quand cela serait, ce sentiment ne peut faireombrage à celui que vous avez pour moi.

— Qu'en savez-vous? je ne me suis jamais expliquée cet égard.

— Au fait, c'est vrai ; vous avez peut-être intérieure* ment le droit d'être jaloux.

Béatrix dit ces mots d'un ton de plaisanterie, car elle ne voulait pas compliquer 3a situation en prenant au sérieux l'espèce de déclaration de San-Lorenzo.

— Pour le moment, reprit celui-ci, je ne me plains que de la perte de votre confiance.

— Je ne puis plus rien vous confier : je n'ai plus rien à dire.

— Alors, vous êtes' heureuse, puisque c'était de vos peines que vous me parliez. Allons, vous êtes tout bonnement ingrate; c'est bien vulgaire pour une femme comme vous.

— Mon ami, ne me grondez pas.

— Dieu m'en garde 1 vous me supposez curieux, je ne suis que dévoué.... et, croyez-moi, j'ai bien du mérite A l'être.

— Que voulez-vous dire ?

— - Que j'ai peur quz vous ne vous fassiez encore illusion. Ouvarow vous a-t»ildit qu'il vous aime? Avouez*lemoi et je vous j^re que je ne vous importunerai plus de mes questions. /

— Il ne m'a rien dit encore, mais tout me prouve ei bien son amonr, que si je me trompais je me croirais outragée !

Et le visage de la comtesse perdit l'expression de séré-

Lk COMTISSfe àltVXti. M

nité qu*il avait depuis quelques jours. Cehii de San-Ureozo demeura impassible.

— Ecoutez-moi, comtesse, lui dit-il avec ud sang froid cruel ; j'ai observé avec autant d'attention que vous et avec plus de calme; ek bien! la main sur la conscience, je crois que Pierre n'a pour vous que de l'amitié.

— Vous Ta-t-il dit, ou n'est-ce qu'une opinion? Dans ce dernier cas, vous me permettrez d*espérer encore.

— Il faut toujours espérer, pour ne pas cesser d'agir; mais Tespérance qui est inactive est aussi funeste que le découragement. Le temps s'écoule ; d'un moment à Pautre, Pierre peut être dans l'obligation de partir, et s'il n'est pas engagé par des paroles... par dos actes... il s'éloignera, et vous resterez avec la douleur de votre amour et le regret de vos...

— De mes avances, n'est-ce pas? s'écria la comtesse désespérée. San-Lorenzo, je vous devine et je vous bais.

— Votre pénétration me console de votre haine, comtesse ; car si vous me devinez, comme vous avez la bonté de me le dire, vous devez me trouver bien désintéressé.

Un sourire où le plus amer mépris se montrait sans voile illumina le visage pâle et désolé de Béatrix.

— Oui, vous devez me trouver bien désintéressé, continua San-Lorenzo, car moi aussi je vous aime, Madame, et cette affection que j'ai pour vous, n'est pas une de ces froides et timides amitiés qui n'ont le courage d'aucun sacrifice I Je vous ai fait d'abord celui de vous aimer des années sans vous le dire; puis je vous ^ ai fait un plus grand encore en vous présentant un homme dans lequel j'avais deviné un rival au premier coup d'œil. J'ai fait plus ensuite; quand j'ai vu que vous aimiez cet homme, j'ai favorisé votre amoor pour lui et j'ai cherché à faire naître le lien pont vous. Je me suis humilié à soes propres

268 U iMTMM àkmZL

yeux par une timidité qui n'était pas dans mes habitudes, et avili aux vôtres par des complaisances qui seraieiii une honte pour un homme de mon ^e et de non caractère, si la passion n*excusait pas, ne relevait pas touti Et ce matin encore, je venais à vous avec plus d*amour que jamais, peur vous servir aux dépens de mon bonheur et de ma dignité. Et voQs n'êtes pas même reconnaissante! et vous recevez, comme un traître dont on doit se défier, l'esclave qui se dévoue jusqu'à s*bumiiier 1 Eh bieni puisque TOUS avez si peu de pitié pour moi, moi je serai sans générosité pour vous! Je vous connais, Madame lJ*ai pénétré tous les mystères de votre cœur; je sais pourquoi il a été si longtemps insensible et pourquoi il ne Test plus* Vous n'avez jamais été vaincue par personne, mais vous Têtes par vous-même, et cela me suffit. Maintenant je vous atQrme que Pierre ne vous aime pas, quil ne peut voue aimer. Demain, aujourd'hui peut-être, un mot d'une femme à laquelle il a consacré toutes ses affections peut le rappeler, et il vous quittera sans scrupule, sans regret, car il croit qu'il n'y a d*amour au monde que celui qu'il ressent pour une autre que pour vous. Cette autre, je la connais, MadaoM, et je n'aurais qu'à la nomma: pour faire entrer toua les tourments de l'enfer dans votre cœur. Mais je veux vous épargner ce supplice, pour vous obliger un jour à la reconnaissance à défaut d'autre sentiment pour moi.

Béatrix resta un moment comme anéantie sous ces terribles paroles. Courbée en présence de ce complice, de« venu son juge et son bourreau, elle ne semblait plus naème avoir assez de force pour se jeter à ses pieds et loi demander grâce; mais bientôt son courage se rév^lla à la voix de son orgueil, peut-être aussi à celle de son amour, et après avoir prononcé avec une douloureuse amertume le nom de Thrénés^ elle se leva ienteneat^ arrêta eur

Li CMTBM kvnatL t69

Sê^-tone^MO Wk regard étinœUint 4e la iiaiae la {ilosënerl^tie, et kû dit :

— Vous me connaissez. Monsieur ! eh bien! vous derez savoir que je vous méprise encore plus que je tie vous détaste.

— Oui, Madame, je le sais; mais au point où vous en êtes U n'y a pas de quoi me décourager. J*at des complices en voua même, et si je oe compte pas sur vous, je compte sur eux.

— J'aime Ouvarow, Monsieur; c*eii est assez pour ne rien redouter d'un homine tel que vous,

-^ Vous aurez honte de cet amour quand vous saurez qu'il est dédaigné, et je voua ie répète encore, vous le saurez bientôt.

--^ Je me réfugierai dans la tendresse de mon mari.

-^ Oh ! je sais que cela pourrait vous suffire pour le momnit si vous pouviez y compter; mais vous n'êtes plus po«Hr lui qu'une ancienne maitnesse. Tout ce que vous devez espérer de ce côté, c'est un caprice de huit jours, et je fais ies choses grandement.

— Je me souviendrai de la pureté de mes premières années de mariage.

^ N'oubliez pas Arthur et Mathilde.

*- J'irai me mettre sous la protection <le Thérésa ; eUe aosn vous comvalt.

— Votre sœur n'est plus à Milan, Madame. À ma soiiicitatkm, l'archevêque^, qui est un ëe mes amis, a récompensé ses veitus en la nommant supérieure de la maison de Turin.

-^ Mais, Monsieur, vous êtes un monstre... dit la comtesse avec découragement.

-*- Madame, j'ai pensé que Tamoar avait le droit d'être habile quand la coquetterie est si adroite.

-— San-Lorenzo, ayez pitié de mm 1 Je me aens mourir 1

270 Là COimMI UTIHZI.

E( Béatrix, Taincue par les ramords de son passé et les terreurs de son avenir, se laissa retomber sur son siège et se mit à fondre en larmes.

Le marquis se rapprocha d'elle, prit sa main qu^ette ne chercha pas à retirer, et lui dit d'une voix afifectueusef mais dominatrice :

— Je vous ai fait du mal, et j'en suis profondément triste. Mais si vous saviez tout ce que je souffre depuis des années, tout ce qu'il m'a fallu employer de force pour me taire et d'abnégation pour vous servir, vous éprouveriez pour moi plus que de la pitié, plus que de l'indulgence. Voilà bien longtemps que je vous aime, et cependant, si votre amour pour Ouvarow avait été partagé, j'aurais respecté votre bonheur et j'aurais peut-être fini par m'en faire une consolation... Mais quand je me suis vu sacrifié à un rêve; quand j'ai pu penser que mon dévouement n'était pas même récompensé par votre confiance ; quand j'ai compris que votre amitié pour moi serait immolée à une passion êans résultat pour vous, il ne m'est plus resté assez de courage pour résister au désir de vous éclairer sur mes sentiments et sur votre situation. Je vous ai vue dédaignée.et abandonnée par Ouvarow ; livrée sans défense aux mauvais conseils de votre orgueil blessé et aux terribl€S influences de votre organisation ; j'ai regardé toutes ces femmes frivoles de Milan, qui cherchent le plaisir et qui n'arrivent qu'au scandale, et à côté de Tégoisme de mon amour qui me parlait de moi, j'ai trouvé le dévouement de mon amitié qui me parlait de vous et qui me disait que l'affection d'un homme de mon âge pourrait être un port, oi^ votre vie, si cruellement agitée, trouverait peut-être, à défaut du bonheur qu'elle n'espère plus, le repos dont elle a tant besoin. Vœlà mon crime, Béatrix. Si Ouvarow vous aime, vous n'aurez pas besoin de m'en punir autrement.

u coilTBSSi àtimth 194

« S*ii ne m'aime pas, je suis perdue, » pensa la corn» tesse I Et se levant avec précipitation, elle courut se réfugier dans sa chambre à coucher.

« Pierre peut rester ou partir, » se dit en lui-même San- Lorenzo ; cependant j'aime mieux quMl parte.

Nos lecteurs ont le droit de s*étonner du changement si brusque, si complet survenu dans la façon d'agir de San-Lorenzo , nous leur devons donc quelques explications que nous abrégerons autant que cela dépendra de nous.

Gomment cet homme si persévérant et si indolent dans sa persévérance, si mesuré dans ses expressions, si porté à ne jamais engager une action jusqu'au point de ne pouvoir s'en retirer sans en compromettre le succès à venir, comment, disons-nous, a-t-il pu s'exposer à se faire bannir pour toujours de la présence de Béatrix ? Le voici :

San-Lorenzo, pendant toute la journée de la veille, avait été profondément blessé de la manière dont la comtesse l'avait négligé, et en se retirant le soir dans son appartement, il s'était dit qu'il retournerait le lendemain à Milan, livrant ainsi aux chances du hasard le succès qu'il avait si longuement préparé. Il croyait Pierre, sinon attaché, du moins séduit, et il ne pouvait s'empêcher de ressentir un dépit amer en songeant que ce résultat était peut-être dû à ses conseils. A son réveil on lui remit deux lettres, l'une de son ami l'archevêque de Milan, lui annonçant que sa chère pupille Thérésa était nommée supérieure de la maison de Turin, l'autre de sir Robert Howard.

' C'était le marquis lui-même qui avait contribué à l'éloignement de la religieuse, qu'il regardait comme un obstacle à ses projets, et maintenant il considérait cette victoire comme un échec, car c'était Pierre qui allait en recueillir le fruit. 11 avait arrêté dans son esprit qu'à son arrivée à Milan il irait voir Thérésa et qu'il dirigerait sur Ouvarovr les soupçons qu'elle avait eas sur lui, créant

971 U CMRSI AttmZL

ainsi des diffieuUéi A une intrigue qu*U «mt œssé de croire nécessaire à la réussite de ses plans. Son dépit s'augmenta donc de ce nouveau contre-temps, et pour la première fois de sa vie il douta de son habileté.

Il cherchait dans son esprit des combinaisens nouvelles, lorsque ses regards tombèrent sur la lettre de sir Robert, que ses grandes préoccupations lui avaient h\i oublier. Il Touvrit machtnalemeni, la parcourut d'abord avec distraction, et parut bieniût transporté de joie de son contenu.

c Tout me sert quand je croyais tout perdu ! pensa-t-il. Maintenant mon triomphe est certain, car il est possible que dans quelques heures Pierre soit parti ! Je ne blasphémerai pas en répétant que le hasardes! un Dieu, mais on conviendra avec moi que c'est un bouffon qui gouverne le monde. Non-seulement il part, mais il part pour se marier l non-seulement il se marie, mais il épo<ise. . •

Sa pensée n*eut pas le temps d'achever le nom qui la compiéCait, que la porte s'ouvrit et que Pierre entra. Sa figure était rayonnante.

— Je pars ce soir, dit-il au marquis.

San^Lorenzo se garda bien de laisser voir qu'il le savait : il se bc'na à exprimer des regrets dont nos lecteurs peuvent apprécier la sincérité.

— Je suis bien touché de tout ce que vous me dites d'aimable au sujet de mon départ, mon cher marquis, et, bien qu'il soit déterminé par des molife qui sont une puissante consolation pour mon cœur, je suis triste de quitter un pays où je laisse, j'espère, des amis.

— Cette pauvre comtesse, qui était si heureuse hier, elle sera désolée quand elle apprendra que vous vous éloignez d'elle aujourd'hui.

*- Obi je la regrette bien proCondément.. mais du mmxm j'emporte une pensée que je n'avais pas il y a

il y a quelques seoMdnes; je la cfoi» au nuwiexii de se rapprocher de soq mari.

— C*est aussi mou opinioa; toutefois ?otre pr^ence eûtétô bien nécessaire pour hâter cet heureux évéueme»t, car vous aviez pris sur elle un bien salutaire ea^ pire.

— Je le pensais aussi, et je devais même lui parler au« jourd'bui de mes espérances à ce sujet.

/ Eh bienl qui vous en empêcherait? votre départ est au contraire une circonstance très-favorable : il vous donne le droit de tout dire et de tout attendre : on ne reluse rien à ceux que Ton va pleurer.

— Je suivrai voire conseil, si je trouva une occasion convenable. Mais il faut que je vous quitte^ car j*ai plu* sieurs lettres à écrire avant le déjeuner»

A peine fut-il parti que San»Lorenzo vit d*un seul coup d'œil tous les avantages de sa position. Pierre s'éloignait et, avant son départ, il allait apprendre à Beathx que son vœu le plus cher était de la voir heureuse par la ten Jreese de son mari : un coup de massue et un coup de poi-» gnard.

Ce fut alors que le marquis se rendit auprès de la oom* tessa et qu'eut lieu la scène que nous venons de rapporter.

Les vautours devinent à l'avance la victime qui doit succomber, et ils la suivent longtemps avant de s'abattre sur elle.

8éatrix retirée dans sa chambre ne put reprendre d'à* bord Tusage de ses facultés. Ce qui venait de se passer avait été si imprévu, elïo était tombée de si haut dans un abîme si prdpod, qu'elle avait peine à croire à une si^ tuation teUement différente de celle dans laquelle elle était peu de moments auparavant, et elle ne savait pas ce qui était le plus réel de ses douleur» présentes ou (îe ses joies

f74 u eoMTBSSt ALvmsf .

passées. Peu i peo la Térifeé se fit jour, et Tënergie du désespoir remplaça la stupeur du découragement.

• Riea n*est perdu, pensa-t-elle, si Pierre m'aime, et je puis encore Tespérer, car rien ne me dit que Tineonce* vable conduite de San-Lorenzo n'est pas déterminée par un sentiment de jalousie. Dans ce cas, si j*ai un ennemi bien dangereux, j'aurai aussi un appui bien fort pour le braver... Mais dans la nouvelle position qui m'est faite, des espérances ne suffisent plus; et je. dois, n'importe comment, n'importe à quel prix, chercher à connaître mon sort. Pierre saura tout, mon amour et mes dangeral II est sensible, il m'aimera! 11 ost généreux, il ne refusera pas de me sauver 1 Me sauver I malheureuse ! je ne puis lui avouer que je ji'ai d'autre refuge que son amour contre rhorribie passion de cet homme! Ohl ma situation est af* freuse ! «le n'ai que le choix des hontes et des désespoirs ! J'aime, et Ton me dédaigne I Je suis fîère , et Ton m'humilie! Mon amour pour l'un, ma haine et mon mépris pour l'autre ne me sauveront pas, car j'ai ouvert tous les mystères de mon cœur à un confident sans délicatesse et sans générosité. Arthur! Arthur! vous êtes cruellement vengé !

» Quelle est c^tte femme dont le nom prononcé devant moi me ferait connaître tous les tourments de l'enfer? Mais c'est encore une invention de San-Lorenzo pour me torturer, et si ce détail est faux tous les autres peuvent rètre... En y réfléchissant bien, il me semble qu'au lieu de me désespérer, je devrais me borner à m'indigner. S'il a cherché k me désoler, c'est qu'il m'a vue heureuse ! S'il m'a outragée, c'est qu'il sent qu'il n'y a plus d'espoir pour lui l Autrement il serait venu doucement me plaind^e, il aurait essayé de me toucher. Oh 1 que je suis folle de pleurer! Pierre m'aime l.. Je n'en veux pas d'autre prouve que la violence et les outrages de San-Lorenzo 1 •

U OOHTUSI UfllfSU 276

Pauvre femme I elle ne sait pas encore qu'il y a deux moyens de vaincre les cœurs de ses pareilles ; les attendrir et les briser! .

Ses dernières réflexions Tont calmée. Elle essuie les larmes qui tremblaient au bord de ses paupières; elle se sourit à elle-même pour s'essayer à sourire à Ouvarow ; elle pourrait braver le regard du marquis.

C'est la souffrance qui enseigne aux femmes la dissimu- . lation : Béatrix l'avait déjà aj^prise de l'égoïsme.

Cependant elle ne se croit pas encore en état de paraître ; elle a d'ailleurs besoin d'examiner de nouveau sa situation et d'arrêter ses projets ; elle se décide donc à faire dire que sa course de la veille Ta un peu fatiguée et qu'elle n'assistera pas au déjeuner.

Cette résolution qui n'étonne pas Pierre, étonne encore moins San-Lorenzo ; Luigi, comptant sur sa femme pour tenir compagnie à ses nobles hôtes, est allé faire une course de quelques heures dans le voisinage, avant d'avoir appris le départ d'Où varow, Mont il aurait sans doute instruit sa femme s'il l'avait su.

Après le déjeuner, Pierre et le marquis restèrent seuls une partie de la matinée, et ils prefltèrent de la liberté du tête-à-tête pour s'entretenir encore de la comtesse.

— Je regrette, disait le premier, de ne pouvoir profiter de l'absence de Luigi pour parler à notre amie dans le sens dont nous sommes convenus. J'ai commandé mes chevaux de poste pour huit heures, et si d'ici au dîner je ne trouve pas un moment opportun, plus tard cela deviendra impossible.

— Attendez encore, mon cher prince ; Béatrix descen-* dra peut-être ; dans le cas contraire, vous pourrez lui faire demander de vous recevoir; quand elle saura que vous êtes obligé de partiri elle vous pardonnera cette dé-

176 Là OMf Mti uymn.

marche, cpii n^a d*aiNeiirg rm que de fort naturel de ia part d'un ami.

— Pensaz-vous, Traiment, que ce soit convenable?

— Tout à fait.

— Ë^-ce bien aussi votre avis que je reulretieane d'une chose si délicate, sans savoir si elle m'en donnetait la permission?

— Je le crois, car j'ai la certitude qu'elle vous regarde comme un de ses meilleurs amis.

— Alors vous croytiz aussi que je puis lui confier les motifs de mon départ.

-- Sans aucun doute : ce sera même une manière excellente de lui montrer que vous êtes reconnaissant de sa confiance que de lui donner la vôtre. Rien ne la consolera mieux de votre départ que cette marque de votre amitié.

— Je désire surtout emporter la certitude que, si je reviens jamais en Italie, je la trouverai heureuse et qu'elle me recevra avec plaisir.

— Je crois que vous pouvez raisonnablement Tespérer... La comtesse fait uu très-grand cas de la franchise, et elle sera doublement touchée si vous lui laissez pour dernier souvenir de ses relations avec veus, un témoignage de sollicitude pour son bonheur et une confîclence touchant le vôtre.

— Je rougis de vous faire Ja question que je vais vous adresser, reprit Otnrarow arec un peu d'embarras, mais la prudence m'y oblige. Vous n'avez donc plus les soupçons que vous m'avez communiqués un jour en revenant de Monza?

San-Lorenzo comprit que s'il restait le moindre doute à ce sujet à Pierre, il quitterait la eomtesse sans lui parler de rien, et qu'alors elle conserverait assez d'illusions pour pouvoir le braver. Il lui fallait non-seulement son. désespoir, mais encore scm àéfii et son humiliatiofi. Aussi

Là COIITS88V ALTHfZI. 277

répondit^l à Ouvarow avec une bonhomie qui eût trompé le plus habile :

— Je n'avais vu que la moitié de la vérité, c'e^-à-dire le changement survenu tout à coup dans le caractère de notre amie; et comme il coïncidait avec votre introduction dans sa société, je vous en ai attribué l'honneur. Ce n'est que plus tard que j'ai découvert qu'il appartenait à Luigi : vous avez été plus pénétrant que moi, ce qui ne m'étonne pas.

Pierre fujt d'aut^t plus facilement converti k cette opi* nion qu'il la partageait depuis longtemps, qu'elle 8*accordatt avec se modestie Batorelle, et qu'elle ne troublait pas les pensées cle bonheur q<f il avait depuis quelques moments.

Cejjeodaat la matinée sfécoula sans que Luigi revtM et sans que la comtesse parût dans le salon, quoique Pierre 4ai eût fait demander une entrevue. Ce dernier r^ tourna près du marquis.

— Je renonce, lui dit-il, i lui parler avant mon départ. Voas le fsree en mon nom en lui disant que l^occasion m'a manqué.

-^ Vous aurez tout le temps après le dîner, et même cela vaudra mleax. Vos chevaux sont demandés pour hnil heopes, nous sortirons de table à sept, c!est plus qu'il n'en faut : j'ajouterai qu'elle ne pourra qu'être profondément touchée de voir que vous avez attendu au dernier moment pour lui annoncer que vous la quittiez.

Le marquis avait pris ses précautions pour que la nouvelle du départ d'Ouvarow n'arrivât pas jusqu'à Tappartement de la comtesse.

GeHe-oi était complètement remise de la terrible secousse qu'elle avait reçue dans ia matinée. A force de se dire que le marquis la trompait, elle avait fini par le croire, et Pépreuiredqu'elte avait subie hii 8end)laît maintenant

871 u cmnsM Èxmrxi.

la confirmation de son bonheur. €omme elle allait com* mencer à s'habiller pour le dîner, sa femme de chambre lui avait remis un billet de Pierre, ainsi conçu :

« Je suis triste de ne pas vous avoir encore vue aujourd'hui, et je viens vous dire que je serais bien heureux, bien touché, si vous vouliea me recevoir chez vous, dans le cas où vous ne pourriez descendre au salon. Je n'ai pas besoin, j'espère, de vous assurer d'un dévouement qui me rend si ambitieux et si téméraire »

«PlERRB. »

Béatrix se crut si certaine d'être aimée qu'elle n'osa pas répondre à ce billet ; elle ne voulut même paraître dans le lilon que lorsqu'elle put supposer que tout le monde y était réuni, c'est-à-dire quand la cloche eut annoncé le dîner.

Quand elle y entra elle était si souriante, que San-Lorenzo, malgré son égoïsme, se sentit le cœur serré. Quant À Pierre, il était si heureux, qu'il ne vit sur le visage radieux de la comtesse que le reflet de son propre bonheur.

Luigi n'était pas de retour : on se mit à table sans lui.

La comtesse s'aperçut de l'embarras du marqui», et elle y vit la preuve que sa conduite du matin avait été une tentative désespérée de ce qu'elle appelait sa folle passion ; il lui fut facile dès lors d'être charmante pour lui sans être fausse : elle était si joyeuse !

Quelques instants après le dîner, il se retira, laissant Béatrix et Pierre seuls dans le salon.

— Vous avez dû me trouver bien maussade aujourd'hui, dit la comtesse ; mais j'étais vraiment brisée de notre délicieuse journée d'hier. Je suis si peu habituée au bonheur, qu'il est encore une fatigue pour moi.

— Cette course a dû être longue, si j'en Juge par tous

u Éoirnssa« ÀLttifzl 190

idf souTenirs qu'elle m'a laissés, répondit Ouvarow avec une tendresse bien naturelle dans sa situation.

— Pourquoi vouliez-vous ne voîrT demanda Béatrix d'une voix tremblante. Quand vous me l'aurez dit, je vous dirai peut-être à mon tour pourquoi j'ai si mal accueilli votre aveu.

— Je voulais vous parler de vous et de moi .. de nous^ ajouta-t-il en prenant la main de la comtesse et en la pressant respectueusement dans les deux siennes.

— Vous deviniez donc à quoi je pensais 7 reprit-elle si bas qu'Ouvarow ne la comprit qu*au mouvement de ses lôvres.

— Oh! il y a déjà quelques jours que je vous devine, que je suis heureux de ce que je découvre, et que j'éprouve le besoin de vous ouvrir mon cœur ; mais avant de vous montrer que je me croyais des droits à votre confiance, je désirais que vous fussiez bien convaincue do mes titres à votre affection, et quelque chose me dit que vous Tètes aujourd'hui.

— Il ne tenait qu'à vous de le savoir plus t^t.

— Ainsi vous me pardonnerez tout ce que je vais vous vous dire?...

— Il y a de la cruauté à vous à n'en être pas sûr d'avance.

Pierre interrogea du regard l'expression du visage de Béatrix ; mais il n'y put rien découvrir, la comtesse, soit hasard, soit calcul, s*étant placée de manière que le jour était derrière elle et que Tombre d'une épaisse draperie de velours la couvrait preSque entièrement.

— Pardonnez-moi d'avoir été craintif, lui dit^il; mars il fallait commencer par vous avouer que j'avais deviné la cause de vos chagrins, et par conséquent pénétrer dans les secrets les plus intimes de votre àme. Vous étiez malheureuse parce que vous n'étiez pas aimée, vous êtes

110 LA COWmM JLLVUrtt.

plus calme j[»arce que vous croyez, parce que tous savex rétre.

-^ Ce boubeur qui a encore la douceur d'un rêve» n'en aura-t-il pas la fragilité ?

— C'est Justemeot de cela que je voulais vous parler, car je suis convaincu qu'il dépend de vous d'en assurer la durée; celui pour lequel votre cœur s'est rouvert à l'affection est bien las aussi du vide et de l'agitation de sa vie. Conune vous il cherche le repos, comme vous il a besoin d'oublier ; eh bien 1 confiez-vous sans réserve à la fidélité de ses sentiments ; consacrez-vous à lui tout eiw* tière ; s*il le faut, fuyez avec lui loin d'un monde où vous avez tous deux cherché isolément le bonheur sans pouvoir le trouver... ^

— Que me demandez-vous ? dit à voix basse Béatrix, ravie et effrayée de l'excès même de son ravissement.

— D'assurer par tous les moyens possibles la continuation de tout ce qui vous rend heureuse depuis quelques jours. Cependant, si vous croyez pouvoir y parvenir sans briser toutes vos habitudes^ essayez ; l'épreuve une fois faite» si elle réussit bien, le résultat n'en sera que plus durable.

— Je suis si sûre de moi I murmura Béatrix.

— Vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point cette parole est douce pour mon cœur, et combien elle m'eet nécessaire en ce moment I

— Je vous la répéterai tous les jours, jusqu'à ce que vous me disiez que vous n'avez plus besoin de l'en* tendre. «

— Oh ! moi aussi je suis sûr de vous, mais n'importe, vous m'écrirez, n'est-ce pas î

-<* Comment 1 je vous écriralL. demanda Béatrix du ton dont elle eût dit : £st-ce que je vais mourir?

— Il le faudra bien, puisque je pars dans quelques

u coirmst àtymt. f 81

insUHitsf Jfâ! reçu ee matin une lettre qvA me rappelle sens délai en Angleterre, où Je Tais me marrer. Mais enfin, en me séparant de tous, j'emporte la douce pensée que je vous laisse convaincue de la tendresse de votre mart, et heureuse de l'idée qu'il mérite la vétre. Je ne serai pas témom de votre bonheur, mais j'en jouirai bien, croyezmoi.

Béatrix garda le silence ; Pierre, après avoir attendu un moment sa réponse, reprit :

— Vous m'en voulea peut-être de ne vous avoir pas instruite plus tét? Ce n'est pas de ma faute, car je vous avais demandé de me recevoir.

*— Quand pârtez-voQS? demanda enfin la «mitesse d'une voix altérée.

Pierre regarda la pendule et dit :

— Dans un quart d'heure.

— Qui épousez-vous ?

Il tira de sa poche une lettre et la lui présenta.

Pendant qu'elle la déplfait lentement de ses deux mains tremblantes, la porte s'ouvrit, et Luigi entra suivi du marquis San-Lorenzo.

-^ Que viens-je d'apprendre, mon cher prince? dit le comte ; que vous nous quittez ? Mais c'est une horrible trahison I £t moi qui dînais tranquillement chez mon vieil ami le curé de San-Martino... J*ai perdu les dernières heures de votre sé/our chez moi ; je ne m'en consolerai jamais ! Béatrix, avez-vous du moins cherché à le retenir?

— Je n'en ai pas eu le temps, répondit la comtesse d'une voix sombre. Je viens seulement d'apprendre sa résolutian.

•*- Dieu me pardonne ! je crois que voilà déjà sa voi« ture l a'éerla Luigi en s'avançaat vers le perron, suivi de

S8S u cnmiM AiTiaii.

<— Adieu, Madame, dit Pierre en s'approdiant de Eéer trii, pâle et immobile comme une statue ; ditesHnoi« en nous séparant, que vous êtes bien eonyaincue de mon tendre attachement pour vous.

— Je le suis plus encore de la justice de Dieu, Monsieur 1 murmura-t-elle d'un accent si faible et si lugubre, qu'on eût dit qu'il sortait des profondeurs d'un tombeau ; puis elle rendit au prince la lettre qu'elle venait de par* courir, et elle se dirigea vers le perron en s'appuyant sur tous les meubles qu'elle trouva dans son chemin.

Pierre serra la main de San-Lorenzo. Comme il aUait prendre celle de Luigi, celui-ci lui dit :

— Puisque Je ne vous ai pas vu de la journée, je vous accompagnerai jusqu'à Milan. Marquis, vous tiendrez compagnie à ma femme. « «Taime mieux, pensa-t-il tout bas, qu'il se diarge que moi de combler le vide que va laisser le départ d'Ouvarovir. »

Et il monta lestement dans la voiture ; Pierre s'y plaça à côté de lui ; les chevaux partirent au grand galop.

San-Lorenzo eut la pudeur ou peutrélre seulement la prudence de se retirer dans son appartement. Il pouvait désormais être patient , à dater du lendemain l'avenir lui appartenait.

Le jour suivant, des pâtres qui couchaient dans les champs racontèrent qu'ils avaient aperçu pendant tout j la nuit un grand fantôme blanc debout sur le perron de la villa.

C'était Béatrix qui écoutait encore le bruit de la voiture de Pierre huit heures après son départ.

Elle ne sortit pas de son appartement de toute la journée ; mais elle eut la distraction d'y recevoir deux let« très, l'une de Pierre qui lui demandait une prière le jour de son mariage, l'autre de Luigi qui lui annonçait qu'il passerait quelques jours à Milan pour assister à la pre^i-

u ooiiTian àhymzh 183

mière représentation d*ui ballet nouveau dans lequel une sœur cadette de la Colombo devait débuter. Alors elle prit uae plume et écrivit ce billet qu'elle fit porter à San- Lorenzo :

« Si vous aimez réellement la pauvre Béalrix, le moment est venu de lui donner une preuve de votre affection. Laissez-moi seule ici pendant quelques jours avec ma honte et ma douleur. Vous, retournez à Milan, et faites qu'on y ignore tout ce qui s'est passé. Vous pouvez me perdre... mon cœur désolé me dit que vous ne le voudrez pas.

9 BiÀTRIX. a

« Encore un retard, pensa le marquis en froissant avec dépit le billet dans ses mains. Je partirai puisqu'elle m'éloigne ; mais je n'irai pas à Milan d'abord. Elle ne veut pas qu'on sache que Pierre l'a abandonnée ; eb bien I moi je ne veux pas qu'on soupçonne qu'elle m'a banni de sa présence... Il faut au contraire qu'on croie que je suis seul ici avec elle. Mais, j'y songe ! ce billet pourra me servir 1 comme il ne nomme personne, il fera supposer au besoin que la discrétion qu'on me demande me concerne. Quand il s'agit de calomnie, le monde n'y regarde pas de si près.

» C'est décidé : je ferai un petit voyage de quinze jours, et je reparaîtrai à Milan en annonçant que j'arrive de la villa Alvinzî. Qui pourrait me démentir? Le comte ? bah ! il ne s'occupe jamais de ce qui se passe chez lui ; la comtesse ? elle sera naturellement la dernière à savoir ce qu'on dira d'elle ; et puis, si elle veut parler, je la menacerai de divulguer que Pierre l'a dédaignée...

— Giuseppe ! préparez tout pour mon départ, et dites qu'il me faut des chevaux de poste dans une heure.

I^e Toyai^e.

I^emdànt le trajôt de la villa à Milan, la conTersatîôn de Luigî détruisit respoir que Pierre avait conçô d'un rapprochement entre le comte et sa femme, et il s'expliqua alors le désespoir qu'il avait remarqué sur le vilsage de Béatrix au moment de leurs rapides adieux. Une autre pensée traversa aussi son esprit et Tassombrit passagèrement; mais ce ne fut qu'un éclaii' qui ne tarda pas à pâtir devant rédàt de Thorizon lumineux qui s'ouvrait devâift lui ; et dès qu'il fut arrivé à Milan, dabs sa maison de la place Fontana, il ne songea plus qu^à accélérer les préparatifs de son départ de manière à pouvoir se mettre en route le soir même. Luigi lui tint fidèle et joyeuse compagnie jusqu'à la fin, et quand ils se serrèrent la main pour de dire adieu, les derniers mots du comte furent ceux-ci :

— Vous allez vous marier, mon cher ami, et quoique vous ne m'ayez pas dit avec qui, comme je connais les femmes, je vous souhaite plus de bonheur que je n*en es* père pour voua... bon voyage 1 Et si l'ennui vous gagne là-bas, revenez id ; vous verrez comme Milan est une ville agréable pour les hommes mariés.

Ua tmirirt que la coiteÉèe randait ftsr M lo«to la lépoDse d'Ottvarow } la voiture roalaît déjà aUr leadallea aonorea de la plaça Fontaaa.

An lover de Taurore, elle gravissait lentemeiit les premières pentes du Spfâgan. Pierre suivait à pied, plongé dans la contemplation de son ixMiheur. Arrivé à un détour du cbemin, il se retourna sur l'invitation d'un de ses postillons qui mardhait fl côté de lui, et il aperçut le lac de Côme à ses pieds.

Sa première pensée fut de diriger ses r«gftrds dans la direction de la villa Alvinzi ; il crut même la reoonaaltre dans un point blaac que la transparence de ratmospbère lui permit de distiagueri malgré réloignement, et un nuage de tristesse passa sur son front,

■ Pauvre comtesse I pensa-t-il, elle est là avec ses regrets si réels et ses espérances si incertaines. Hélas ! son bonheur manquera toujours au mien ! »

Généreuse pensée d'un noble cœur à qiii la souffi'ànoe n^avait pas appris l'amertume, et que la joie ne plongeait pas dans Tégoïsme.

Le lendemain, Pierre arrivait à Bâie, où il prit quelques heures de repos. .

Autant son passage è travers la France, au mois de février, avait été triste, autant soii retour lui paraissait délicieux. Alors la saison était froide et sombre, les champs dépouillés et déserts, les cités mornes et fangeuses ; main- Cenaût tout semblait souriant comme son imagination, riche et fécond comme son cœur. Tantôt sa voilure passait rapidement sur une route qui serpentait entre des blés Veits, ondoyants au souffle de la brise, taiHèt elle montait ou descendait des collines embaumées du parfum enivrant delà vigne en âeur ou de la senteur plus douce des prés Inentèt mûrs. Puist c'étaient des forêts avec leurs dômes aoasbrea et leurs ailées mystérieuses^ des villages silen»

Hê u eomua AtTimi.

cienx o« broyants, suivant l'heure ; des cités coquettes atec leurs oisifs assis sur le banc de la maison de poste ; des chaumières avec leurs portes toujours ouvertes, et des châteaux avec leurs grilles trop souvent ferméNdS ; le soir c'étaient des groupes de jeunes filles dansant sur Therbe, et le matin de longues files de soldats que Tœil suivait, au scintillement de leurs 'armes, à travers les nuages de poussière que soulevait leur marche ; et plus, et mieux que tout cela, c'était Tespace qui disparaissait, c'était le temps qui fuyait, c'était l'heure du retour qui allait bientèt sonner !

Quand Pierre relaya à Charenton, le postillon, après avoir lestement attelé ses quatre chevaux gris, s'approcha de la portière, ôta respectueusement son chapeau, et dit :

— Où descend Monsieur?

— À la poste ; partons !

L'orgueilleux enfant de Paris, croyant avoir mal entendu, répéta sa question : il ne pouvait entrer dans son esprit qu'un beau jeune homme voulût traverser sans s'f reposer la plus belle ville du monde.

— Je vous ai dit à la poste aux chevaux, mon garçon, répondit Ouvarow en souriant ; je ne m'arrête pas i Paris aujourd'hui, j'y reviendrai plus tard.

Le postillon se contenta de cette réponse, qui renfermait une promesse satisfaisante pour sa fierté nationale, et il enfourcha son porteur après avoir remis son chapeau en l'inclinant sur son œil droit»

Puis, quand il fut arrivé sur la place de la Bastille, il ralentit son allure et suivit les boulevards au petit trot jusqu'à là rue Laffitte, pour laisser le temps à Pierre d'admirer le magnifique spectacle qui s'ofifrait à ses yeux.

Si l'étonnement avait été grand à la poste de Gharen* ton, il le fut plus encore à ceiie de Vms» Peu s'en fallut

u oovTiMi kvnvaa. îi7

qu^OD n'allit prévenir le commissaire de police da quar* lier, le voyageur ne pouvant ôtre qu'un fugitif.

Heureusement qu*un témoin eut la hardiesse d*ob8erver que ce pouvait être aussi un amoureux qui allait se ma» rier ; d'ailleurs les passe-ports étant parfaitement en règle, les chevaux furent attelés et Ouvarow reprit sa course après avoir crié : Route de Boulogne !

Le lendemain, dans la matinée, Pierre, debout sur le pont d'un paquebot à vapeur, attachait ses yeux attendris sur les blanches falaises de la Grande-Bretagne.

Le soir, il traversait Londres comme il avait traversé Paris.

Le jour suivant, sa voiture volait plus rapide que jamais sur une des plus belles routes du comté de Lincoln.

La physionomie radieuse du voyageur avait en ce moment une expression de mélancolie et d'inquiétude qu'elle n'avait pas eue depuis son départ d'Italie.

Le bonheur est comme l'homme ; il naît, vit et meurt dans la tristesse. Ouvarow se demandait si celui qu'il espérait ne s'était pas évanoui depuis le jour où on lui avait dit qu'il pouvait venir le chercher.

Les postillons dirigèrent leurs chevaux vers une grille qui s'ouvrait sur une pelouse immense, à travers laquelle serpentait entre des groupes d'arbres de la plus riche végétation, une allée sablée dont Je sol élastique et doux retentissait à peine sous la pression fugitive des roues^ A l'extrémité de la pelouse paraissait et disparaissait tour à tour derrière la verdure des massifs, un élégant château, que, à ses tourelles crénelées, à ses fenêtres en ogives, on reconnaissait pour une construction féodale du moyen âge.

Enfin la voiture s'arrêta au bas d'un perron chargé de vases de fleurs, et Pierre s*élança dans lea bras d'un

boatm^ d'oM «otiantalne é*$mùétiè, à li tailto haute, à k figure noble el aereine : c'était sir RolMrt.

liMir étreinte fut ailencieuse; la prompte arrivéedertin» le calme de Tautre, les dispensaient tous deux d»se quefitionner.

Ils entrèrent dans le yesUbule en se tenant toujours embrassés ; puis sir Robert ouvrit une porte et ne dit que ces mots:

— C'est déjà lui.

Un cri tendre comme Tamour et timide comme la pu* deur arriva au cœur d'Ouvarow, qui se précipita aux genoux d'une jeune femme de la plus idéale beauté.

— Gomment avez-vous pu arriver si ?ite ? lui dit-elle en rougissant de rémotion du bonheur. Je vous attendais déjà, mais je ne vous espérais pas encore.

— Il me semble cependant, répondit Pierre, que j'ai passé bien des jours et bien des nuits depuis le moment où j'ai reçu la lettre de sir Robert qui me disait que vous étiez triste de mon absence.

— Sir Robert aurait peut-être pu vous écrire plus tôt, reprit doucement la jeune femme, mais je suis sûre qu'il aura voulu me punir de ce qu'il appelait ma cruauté. Enfiù, nous sommes réunis 1... Pierre, il ne tient qn'à vous que ce soit pour ne plus nous quitter. Pardonnez-moi d'avoir cm nécessaire d'éprouver votre affection par Tabsence. Ce n'est pas de votre cœur que j'aurais dû douter, c'était de mon courage.

En ce moment, la porte du salon s'ouvrit avec un fm* cas inaccoutumé, et deux enfants dont la beauté rappelait celle de la jeune femme qni venait de parler, coururent se pendre au cou de leur ami Ouvarow.

Celui-ci, qui s'était précipité au-devant d'eux, les saisit dans ses bras et revint prendre la place qu'il avait quittée.

-^ Benriy Riebard, leur dit-îl, remercies pour mn voire

LA <:eltTE88tt ÂtVllm> 1B9

mère qui no ne deomode plus de m'éloigner d'elle, et qui me permet de vous nommer aussi mes enfants.

Nous nmoiiçeiis à décrire le bonheur qui inonda toutes cesàmes si pures, dont deux avaient été si éprouvées. Nous ne dirons qu'une chose, c'est que parmi toutes les paroles d'amour et de reconnaissance qui furent échangées, il dY eut pas une seule promesse : on était sûr de Tavenir conune du présent.

Quand la foi habite dans les cœurs les sermenls »e montent jamais iusqu'aux làvres.

— Mon cher priace, dit sir Robert, allez prendre un peu de repos, vous devez en avoir besoin» Si ma nièce le permet, je vais vous coaduire dans votre appartement. Nous nous retrouverons â Tlieure du dtner. Soyez tranquille maintenant* votre bonheur ne vous échappera plus*

Pierre accepta avec empressement, car il es^^rait que sir Robert était dans la con&dence de sa nièce touchant répoque fixée pour raccoroplissement du plus cher de ses voeux.

Il ne se trompait pas. Dès qu'ils furent seuls, sir Robert lui dit:

— Tout est disposé pour votre mariage : il se fera après demain, et ce n*est pas moi que vous devez en remercier. Je n'y ai pas nui, c'est la seule chose dont mon amitié pour vous puisse se vanter. Du reste, ajouta-t-il sur le ton de la plaisanterie, si nous vous avons fait quitter l'Italie un peu brusquement, vous y retournerez bientôt. Ma nièce a quelques inquiétudes pour la santé de son plus jeune fils, auquel les médecins de Londres conseillent les pays chauds; il est donc probable qu'elle vous demandera d'aller passer l'hiver à Niceou-à Pise.

— Je ferai tout ce qu elle voudra, et même je serai ravi de revoir au travers du pnsme da mon bonheur Tltalie que. je n'avais vue qu'à travers le voile de mes cbafriost

MO Là ^OHTBSll ktimti.

J'ai aassi des amis à Milan que j'aurai du plaisir à re* trouver.

— Je ne sais si on ne vous priera pas de supprimer Milan de votre itinéraire ; en attendant, je crois que vous ferez bien de ne pas prononcer le nom de la comtesse Alvinzi.

— Pourquoi ?

— Vous le saurez plus tard, et vont comprendrez Putilité de mon avis. Maintenant, je vous laisse; à bientôt, mon cher prince. Tâchez de rêver à votre bonheur; pour le moment, cela vous fera plus de bien que d*y penser.

Pierre ne suivit pas ce conseil : la r^lité lui semblait si douce qu'il se déèait de l'insuffisance de ses songes.

Le nom de la comtesse Âlvinzi, prononcé par sir Robert, lui rappela que huit jours s'étaient à peine écoulés depuis le matin où ses regards tristes et inquiets avaient cherché à reconnaître des lieux où il arrivait pour la première fois. Il se souvint alors de cet horizon voilé, subitement éclairci comme sa destinée, et des pensées pieuses se mêlèrent à ses rêves de bonheur et d'amour. Coiame à ce moment-là, il est assis devant une fenêtre, mais il retrouve au lieu de chercher à deviner, et la limpide douceur des souvenirs a remplacé les vagues tourments de l'incertitude. Ce n'est plus la riante et voluptueuse Italie qu'il a sous les yeux, avec son ciel ardent comme la passion, ses fleurs enivrantes comme le désir, ses fruits éclatants comme les joies sans mystère ; c'est la grave et chaste Angleterre avec son soleil voilé comme les sentiments purs, avec sa na-* ture uniforme et calme comme les bonheurs durables, avec ses brises sans parfums, mais aussi avec son ciel sans tempêtes.

C'est là que Pierre passera désormais sa vie ; là qu'il sera bientôt rejoint par sa mère, consolée de sa longue absence par le spectacle d*une félicité qu'elle avait à peine

u oovriifti 4L?llVZt. S9I

'^ réver pour son fils! Ces vastes prairies, paisible océan de verdure, seroht un jour foulées par ses enfants I Ces beaux arbres, au feuillage si frais, prêteront bientôt Tombre de leurs rameaux à ses saintes amoursi et plus tard Tappni de leurs troncs à son heureuse vieillesse ! Ces sentiers qui se croisent en tous sens, il les suivra pour porter la consolation dans les chaumières, ou pour ramener la joie à son foyer? Cette église, dont il n'aperçoit que la croix lumineuse se détachant sur la brume de rhorizon, c'est là qu'il bénira Dieu , là que les pauvres le béniront peut-être, là qu'il ira reposer quand il aura fini son voyage sur la terre!

Douces pensées, vous êtes la première récompense de ce cœur noble et pur qui a mieux aimé vivre dans l'amertume de ses regrets et dans l'incertitude de ses espérances, que de chercher la consolation et l'oubli dans des joies passagères qui seraient aiyourd'hui un poids pour lui. Sans calcul, sans efifort, et par la seule puissance d'une affection sainte, il a su échapper à toutes les séductions, sans même se douter de leur existence et de leurs projets. Rien ne manque donc à la profonde quiétude de Pierre; rien, depuis l'enivrement de l'amour heureux jusqu'à la douce paix de la conscience triuquilie, depuis le regard de satisfaction jeté sur la veille jusqu'au regard de bonheur attaché sur le lendemain.

£t cependant, beaucoup, parmi ceux qui lisent ces pages, auront souri de pitié à Ja peinture de ce caractère si simple dans sa forcOi si peu sévère dans sa retenue ; ils auront séneusement discuté s*il peut exister un homme ayant assez de respect de lui-même pour être fidèle à une affection qui n'est pas encore un devoir, assez de sagesse pour sentir, sans avoir besoin d'y penser, que ce sont les nuages du passé qui fornxent les tempêtes qui éclatent dansTavenir. Qui sait si à leurs yeux San-Lorenzo

S9t U OMUTBâlI AMn«

no sera {us ia nature vraie, l'âme supérieure, et Pierre la création iQ?iai«eiDUabIe, ou itout au moine Têtre iiei^p^ fait? Libre é eux\ e*ii n*y a de réel en oe mond^que le vice, c'est touj(M]fs «ne beUe et coneolante fiction que le vertu.

Quar»nte4iiiit beuree ^près l'arrivée d'Oiiv,arowien An<> gjbterre, sir RoJMrt disait à sa méc^l

-^ Eh Men 1 ma chàre anûe, vous voilà ea&n prin^ cesse Ouvacuw» iCnHivenes maint/iQafU que j'ai Jjuie» foi( de dfBviner que vous souhaitiez ia retour d^ Pierre?

Pour toute léponset, la pripcesae 99 jeAa dsvps Mis ))r^ de son oncle.

lA Mlltade.

Nous laisserons Pierre à son bonhear, et noas retournerons auprès de la comtesse Âlvinzi.

On se souvient qu'en am)renant que Luigi ne reviendrait pas à la villa, elle avait écrit à San-Lorenzo pour lui demander de s'en éloigner aussi, et'quo celui-ci s'était décidé, quoiqu'à regret, èi lui obéir.

Redoutait elle l'exécution des menaces du marqvfs, et ne voyait-elle que l'absence pour s*en garantir? Non, elle voulait être seul avec sa douleur pour la savourer à son ais9, et rhypocrite pitié qu'on lui aurait montrée la révoltait à l'avance. Elle n'ignorait pas d'ailleuns que ses bonnes amies de Milan, en apprenant le départ de Pierre, ne manqueraient pas de dire que San-Lorenzo était resté pour jouer le rôle de consolateur, et elle voulait pouvoir opposer des faits k cette calomnie. Sans espérances du côté de son amour pour Ouvarow, ello le considérait toujours comme une chose sainte qu'elle ne devait pas laisser outrager, même par un soupçon, et si sa passion était connue, elle voulait aussi qu'on la crût fidèle à un sou-

294 LA C9HTBSSI ALVIHZI.

vrnir. Tout son orgueil s'était réfugié dans ses souffrances.

Non-seulement San-Lorenzo n*était plus à redouter pour ellCi mais il n'existait pas de séduction qu'elle ne pût braver sous Tégide de son désespoir. L'amour avait laissé vivre encore quelques mauvais penchants dans son âme, la douleur voulut y régner seule, et elle n'avait pas eu besoin d'effort pour y parvenir. Quand une fois les femmes commencent à s'élever, le sublysie devient leur nature.

£t cependant une pensée affreuse déchirait quelquefois son cœur. Cet homme qu'elle aimait tant, n'avait-il pas acheté l'amour de Mathildo en lui promettant de venger Arthur? N*était-ii pas vqiui, comme l'instrument d'une haine implacable, afin de punir, après cinq années, la femme qui avait été sans pitié ? Soupçon horrible! que tout semblait confirmer, et que Béatrix cependant repoussait toujours, comme si elle craignait d'être moins malheureuse à force d'indignation. Si sa passion eût été moins vraie, elle n'eût pas manqué de nourrir cette idée, et de finir par y trouver une espèce de consolation. Au lieu de cette ressource vulgaire, elle opposait aux faits qui accusaient Pierre le fiouvenir de toutes les nobles paroles qu'elle lui avait entendu prononcer, et ses doutes devenaient'des remords pour que rien ne manquât à son malheur.

Seule, en présence de ses souvenirs indestructibles et de ses espérances à jamais évanouies, elle ne songeait plus qu'à se grandir par la sincérité de son expiation et l'imraensilé de sa douleur. Elle voulait se purifier afin de se reconnaître le droit de souffrir pour celui qu'elle n'avait plus le droit d'aimer.

« Dieti est juste, pensait-elle avec une déchirante rési-? gnatîon, car si je n'avais pas fait le malheur d'Arthur, il vivrait peuirétre, et Pierre n'aurait pas ain^é Malhilde. Infortunée que je suis 1 ie ne puis pas même accuser la

destîa^ d'avoir été cruelle envers moi, et il faut que je me dise que j'ai coérité BU>n sort ! J'ai voulu par vanité inspirer des sentiments que je n'éprouvais pas, et quand ramour est entré dans mon cœur, je n'ai pas su com* prendre que c'était Texpiation qui commençait. Au Iku de me réfugier dans les bras de Dieu, j'ai écoulé les conseils perfides d'un homme qui a cru que je serais faible pour \m aussitôt que J'aurais été humiliée par un autre» Et quand je songe qu'il espère peut-être pendant que je me désole I que, me mesurant sur sa corruption et sur sa bassesse, il compte sur ma douleur, que sa frivolité infâme appelle du dépit I... Quelle punition pour mon orgueil I ij-thurt Arthur l vous ne m'avez donc pas pardonné avant de mourir? »

C'est ainsi que les jours, que les nuits s'écoulent pouf fiéatrix. Autour d'elle, des souvenirs déchirants ; en elle* même, des remords indomptables. Si elle regarde, elle retrouve des lieux où tout lui parle du passé ; si elle pense, elle se dit qu'il n'y a plus d'avenir pour elle. Jeune, belle, riche, entourée de tous les éléments du bonheur, elle reconnaît sans cesse le néant de toutes ces pro<]^lités du sort envers elle, et elle envie les desti^^ées les plus humbles et les plus obscures. Environnée fde débris qui pourraient lui faire croire à la fragilité des Êboses humaines, elle sent cependant sans relâche quf son amour et sa douleur seront indestructibles. En vaii^'elle fait de longues promenades pour chercher à se bris^ de fatigue : plus elle lasse son corps, plus sa pensée est active et dévorante. Elle ne peut user aucune de ses souffrances, ni émousser aucune de se& sensations. Le vague ijpême est désolant pour elle, et ses rêves sont aussi doulour^x que ses impressions. V

Plusieurs fois elle a voulu écrire à Mathilde et à Pierre, pour leur dire qu'elle faisait des vœux pour leur bonheur,

fM u Êovristi ALVuisl.

80D esprit n*a pu trouver que des paroles d'amour qui auraient jeté le trouble dans leurs joies; elle a voulu aussi s'adresser à sa sœur, sa main tremblante a laissé tomber sa plume qui n'aurait obéi qu'à sa passion ; elle prend un livre, il lui semble qu'elle y lit sa propre histoire, qu*un invisible burin trace sous ses yeux ; elle descend et elle remonte cet escalier de marbre qui conduit à son beau lac, elle croit voir sur les marches de l'un et sur les flots de l'autre l'empreinte d'un pas et le sillage d'une barque ; ce banc de mousse lui rappelle Arthur, déjà brisé par la douleur qui fut son ouvrage ; ce perron lui montre Pierre s'éloignent, radieux du benheur qui est sa punition. Le parfum des fleurs, le chant des oiseaux, li^urmure plaintif du feuillage, le silence qui la livre à elle même, le bruit qui l'oblige à se contraindre, tout la désole et la torture. Il n'y a pas de lieu, pas de pensée dans lesquels elle puisse se réfugier pour trouver un instant de repos. Elle appelle Dieu à grands cris; mais comme la voix de sa passion domine encore celle de son repentir, la paix ne descend pas dans son àme,. plus désespérée que convaincue , et elle se croit abandonnée même (h celui qui veille sur tous.

Une seihaine s'est déjà écoulée, et rien n'est venu rompre la désolante monotonie de son désespoir. Ses serviteurs attris^s et muets se tiennent à l'écart ; les villageois qui la rencontrent dans ses promenades solitaires se détournent 'de son chemin, comme s'ils voulaient témoigner de leur respect pour des tourments que tout leur révèle. Elle 6 essayé de remonter à cheval ; sa jument fa* vente, livpée un moment à elle-même, l'a ramenée dans tous lei^entiers qu'elle a parcourus naguère avec Ouva« rov^.^ Ses souvenirs la poursuivent comme des spectres vengeurs, ses espérances se sont dispersées comme des

LA GOHTBSil ALTIUZI. t%l

amis infidèles. Le cri de sa douleur appelle Pierre, la voix de sa conscience répond : Arthur !...

Un soir elle était seule, comme toujours, sur la terrasse, le coude appuyé sur son genou , le front comprimé par ' sa main, le regard vague, errant et voilé. On l'aurait prise, à son immobilité et à sa pâleur, pour une des statues de son palais, si la brise n'eût soulevé de temps en temps récharpe blanche qui couvrait ses épasles et les boucles blondes qui encadraient son visage amaigri. Si Mathilde l'avait vue ainsi, elle lui aurait dit : Ombre de Béatriz, que me voulez- vous?

— Est-ce à la comtesse Âlvinzi que j'ai l'honneur de parier? demanda une voix douce, grave et triste.

— Je suis celle qu'on nommait ainsi, répondit la comtesse sans se retourner; que me veut-on?

— Je viens de la part de mère Thérésa, et je suis une des religieuses de son couvent. Je retourne demain à 'turin, et elle m'a ordonné de lui rapporter de vos nouvelles. "

Béatrix fit signe à la religieuse de s'asseoir à ses côtés^ puis elle lui dit : * f"

— Annoncez à ma sœur qu'elle me verra peut^tre bientôt. En attendant, demandez-lui de prier p((ur moi.

— C'est ce qu'elle fait tous les jours, Madame ; et nous nous associons à cette prière comme à toutes les autres.

— Avez-vous un cimetière dans votre hôpjlal?

— Sans doute, Madame, répondit la religieuse avec étonnement.

— • Eh bien l dites à Thérésa de m'y marquer une place parmi les tombes de ceux qui ont le plus souffert.

— Vous voulez donc que je la désole ? V,^^^ -* Je désire que vous l'avertissiez. v^

— Tous ceux qui souffrent ne meurent pas, reprit dou- ' piment la religieuse. Vous pouvez guérir encore.

298 Li GOKTBtti ALVlUfl.

«— On ne guérit pas du désespoir.

— Dieu permet quelquefois qu*oh en vive sans en guérir; c'est une de ses miséricordes.

— Auriez- vous été malheureuse? dit Béatrix en sortant brusquement de sa stupeur, comme si la voix de sa douleur avait trouvé un écho.

— J*ai eu ma part des misères humaines, et longtemps j*ai trouvé le fardeau bien lourd. Maintenant je porte mes souffrances confondues avec celles de mes semblables, de sorte que je ne sais plus distinguer ce qui est à eux de ce qui est à moi.

— Vous n*avez donc pas de remords?

— J'en ai eu jusqu'au jour où le ciel m'a envoyé ta grâce du repentir. Le remords, c*est le désespoir du coupable ; le repentir, c'est sa mélancolie.

— «Fe comprends, vous pouvez prier.... moi je l'essaie en vain.

— N'appelez pas la prière, Madame : bornez-vous à ne pas la repousser quand elle viendra ; c'est une plante qui

•a longtemps sa racine dans le cœur avant de fleurir sur les lèvres. Un jour il vous semblera que vous souffrez moins, m'est que vous aurez prié sans vous en douter.

— Je vt>udrais vous croire, dit la comtesse en secouant tristement la tête ; mais que peut- on demander à Dieu quand on n'i plus d'espérance dans le cœur ?

— On ne lui demande pas, on lui offre ; c'est une joie qui est refusée aux heureux de ce monde.

— Il me semble que vous me faites du bien, ma sœur, répondit Béatrix en pressant tendrement les mains de la religieuse/ Rentrons à la villa; j*écrirai àThérésa, et je lui dirai yik c'est à vous que j'ai dû mon premier moment Jo^âlme depuis huit jours.

La comtesse se leva, et elle remonta l'escalier de la terrasse appuyée lur le braa de la rdigieuse. Arrivée dan»

U G0MTB89B ALTIUZI. 299

le vestibule qui était éclairé, Béatrix regarda sa compagne, et elKvit sur son visage, jeune, beau,, mais flétri, le passage de tant de douleurs, qu'elle se jeta dans ses bras en pleurant, et qu*elle lui dit :

— Vous avez souffert comme moi, je puis encore espérer.

lia ealomnle élégante.

Quelques jours après la scène que nous avons racontée dans le chapitre précèdent, le marquis San-Lorenzo rêve* nait à Milan par la route qui conduit à la filla Alvin^i. Il avait eu le soin de faire coïncider son entrée avec Theure de la promenade au Cours, de sorte qu'il eut la satisfac- K tion d'être reconnu et salué par un grand nombre de per* %oii|ies. Quelques-unes même firent arrêter sa voiture, et lui demandèrent des nouvelles de la comtesse ; il sut de cette manière qu'elle n'était pas de retour à Milan, et il lui fut facHe, à Taide de quelques phrases mystérieuses, de laisser croire qu'il venait de la quitter. Une heure après, toute la villa le savait.

Rentré ch^ lui, son premier soin fut de demander ses lettres, pou^ s'assurer si dans le nombre il n'y en avait pas une dejla comtesse. Il s'était dit que son isolement devait lui être devenu bientôt insupportable, et que moitié ennui, j/fio\iié besoin d'avoir des conseils, elle avait dû sonjg^'à le tappeler. Sa fatuité allait même plus loin eneoro, et son dépit fut extrême quand il eut la preuve qu'il s'était trompéf

U GOHTBSSB ALyUIZl. 304

« Cest singulier, pensa-t-ii; je ne lui croyais pas cette force de ténacité dans la passion. J*ai eu tort de m*éloigner d'elle, ou plutôt de ne pas revenir après quelques jours d'absence. Je l'aurais trouvée seule, ennuyée, ayant plus de dépit que de douleur, et j'aurais pu me glisser à la place de ses souvenirs qui n'ont rien de bien doux pour elle. Décidément les femmes qui ont des chagrins sont ingouvernables, elles se font une vertu du malheur. » Rien n'est perdu cependant, car il me reste entre les mains deux armes terribles : ce billet qu'elle m'a écrit, et qu'elle a eu la maladresse de rédiger dans des termes équivoques, puis la menace de divulguer partout les dédains d'Ouvarow. Avec l'un, je puis faire croire qu'elle m'a tout accordé, avec l'autre, je l'empêcherai de me démentir, et peut-être de me repousser plus longtemps. On suppose déjà que j'arrive de la villa Âlvinzi, rien ne sera plus aisé que de donner à entendre que j'y étais seul avec elle. Quand elle reviendra ici, je trouverai le moyen de lui faire savoir que l'opinion publique est convaincue de notre intimité; le plus difficile sera accompli; le reste viendra de soi-même. » /' ''

Les hommes comme San-Lorenzo n'ont pas d'HJjiflions dans le sens qu'on attache à ce mot ; mais leur^lculs, basés sur la corruption, qu'ils supposent dansjles autres parce qu'elle est en eux, sont souvent faux, et Isse trompent à force de mépriser leurs semblables, lomme les caractères élevés s'égarent à force de les estifier. Qua^ il s'agit de la nature humaine, il ne faut ni toujours croire ni toujours douter. V

. C'e&t surtout avec les femmes que cette réserve ^t nonseulement une nécessité, mais encore une justice. ^leur faiblesse est grande, leur énergie est souvent prôdigieiA^ et il m'y a pas d'abtme, quelque profond qu'il soit, dont ^ oUes ne puissent sortir quand ellçs ont reucontré l'appui

Sol LA GostBAn ittmzi.

d*un gentiment vrai pour kd soutenir et les guider. Béàtrix, livrée aux illusions énervantes d'un amour heureux, aurait pu être encore accessible à la séduction ; écrasée par la douleur, elle n'avait plus à redouter que la calomiie ; car elle voulait pouvoir se dire : J'étais digne de iuL

Comment aurait-il compris cette noble et délicate pensée, l'homme qui avait été assez l&cha et assez perfide pour fonder des espérances sur Tavilissement d'une malheureuse femme qui l'appelait son ami ? Comme tous les esprits médiocres, il s'était dit qu'ayant appliqué toute son intelligence â la réussite d'une machination, le succès était une espèce de droit, dont son dieu, le hasard, n'avait pas le pouvoir de le priver. Tant que le cœur de Béatrîx avait été en proie à des sentiments coupables et dirigé par des instincts sans élévation et sans pureté, San-Lorenzo le devinait sans peine et pouvait par conséquent le gouverner. Ses calculs avaient tout prévu, excepté la possibilité d'un retour à la vertu à force de souffrances ; et le jour où la comtesse avait senti que ses malheurs

frétaient l'expiation de ses torts, elle devenait impénétrable et dès lors invincible pour lui.

NoWious transporterons maintenant dans le salon de la baronne de Pestiz, le soir même du retour du marquis. La réunioli était peu nombreuse, mais elle^lmblait avoir été choisie pour assurer le succès du plan de San-Lorenzo: tro)^ femmes, dont deux vieilles filles; un souslieutenant ck chevau-légers, celui-là même à qui la comtesse Alvinzi avait fait redemander son bouquet un soir à la Scala;^nfin un homme de lettres français, que Béatrix avait relusé de recevoir chez elle.

-rjfou» savez la grande nouvelle d'aujourd'hui ? dirent

^Jf^vieilles filles en baissant les yeux. Le marquis San- Lorenzo est arrivé ce matin de la villa Âlvinzi ; il y a passé quinze jours en tète-à-tôte avec la fiôre coâtteese.

— Elto avait bien besoin de ce dédonnna^einent pour la consoler du brusque départ du prince Ouvarow, reprît la barmine avec une apparente bonhomie.

— G*est une bien singuKère histoire que celle-là, ajouta le sous^ieutenant en passant les doigts dans* ses beaux cheveux blond clair. Tout le monde croyait que la comtesse aimait le bel étranger, et voilà qu'elle se compromet poyr un homme qui pourrait être son père.

— La chute est rude, continua à son tour Thomme de lettres français , mais on dit que la comtesse est une orgueilleuse, et je ne la plains pas : les femmes comme eUe ont quelquefois besoin de recevoir une leçon.

— Je suis sûr que nous nous trompons tous : jamais le prince Ouvarow n'a rendu la comtesse Alvinzi malfaenreuse, et jamais le marquis San-Lorenzo ne l'a consolée. Elle adore son mari, ce qui fait qu'elle se permet sans scrupule de passer quinze jours à la campagne en téteà-tète avec un ancien ami.

Ces paroles furent prononcées par la marquise Hontecavalieri, vieille coquette de cinquante ans qui pouvait dater ses beaux jours du congrès de Vérone en 4 882. J^

Elle ne pensait pas un seul mot de ce qu'elle veMlt de dire; mais en prenant des années eUe avait voulujevenir naïve, et elle, cherchait à paraître crédule, afîir faire croire que la jeunesse de son cœur avait survJcu à celle de ses charmes. f

L'innocence des deux vieilles filles allait réf(|iquer à la crédulité de la marquise, et la lutte serait dévoue intéressante, lorsque la porte s'ouvrit et montra SaÀ^Lorenzo qui s'avançait de ce pas lent et discret qui lui ét^t habituel, et qui donnait l'idée d'un chat en maraude. V^

— Marquis, nous parlions justement de vous, lui ni. madame de Pestiz, en hiï faisant sifp^e de venir ft'asaegi isescdtéa.

304 U CÔVriS» ALtlRSI.

— Il serait peut-être plus prudent, ma chère baronne, de ne pas vous demander ce que vous en disiez; mais mon long séjour à la campagne m'a rendu curieux et confiant, et je meurs d*envie de savoir comment j*ai pu servir d'aliment à votre spirituelle et sûrement bienveillante conversation.

— Donnez-nous d'abord des nouvelles de votre charmante amie la comtesse Àlvinzi : Comment Pavez-vous laissée?

— .Se portant à merveille, et plus gaie que je ne Tai vue depuis bien longtemps. Vous savez qu'elle avait pris la campagne en horreur : maintenaat elle l'aime tant qu'elle ne veut pas la quitter.

— Ce sera probablement à la condition que vous retournerez bientôt près d'elle...

— On assure qu'elle ne peut se passer de vous.

Cette phrase ne fut pas prononcée par la môme personne : chacune des deux vieilles filles eh avait imaginé une moitié.

— Ohl certainement je compte la rejoindre. J'ai aussi '^e grande passion pour la campagne.

-^Un'y a en vérité que vous.pour ces dévouements-là, mon ^r marquis, dit la baronne ; car le séjour de la villa doî^^r^e bien sévère depuis le départ du prince Ouvarow. ■

* — C'es(|ce qui vous trompe ; nous l'avons regretté sans doute, mai^ nous savons nous passer de lui à présent.

— Eh ^en ^ c*est ce que nous disions quand vous êtes arrivé, méprit la marquise Montecavalieri : seulement je souten^ que votre affection pour la comtesse était tout ce qj^l y a de plus désintéressé au monde : dites donc que j*«r raison !

— Comme toujours, Madame, répondit le marquis, de l'air le plus ^lanu Je puis rendre hommage à votre péiié*

U 0OMTB68B ALTIl»». 806

^tion, car il y a quelques années déjà que je la connais et que je l'admire.

La marquise pâlit sous son rouge et elle se retira du combat. Les vieilles filles reprirent.

— Comment passiaz-vous votre temps là-bas 7 Les journées devaient être bien longues 7

— Pas le moins du monde : nous faisions des lectures pendant la matinée; des courses à cheval après le dîner ; et le soir, de délicieuses promenades en bateau sur le lac.

Les deux sœurs se levèrent pour partir, et elles allèrent conter dans deux ou trois maisons ce que le marquis venait de leur apprendre. Celui-ci désormais n'avait plus besoin de s'occuper de perdre la comtesse; cependant il eut soin de maintenir la conversation sur ce sujet jusqu'au moment où il resta seul avec la baronne de Pestiz.

Celle-ci, on le sait, avait toujours eu une conduite irréprochable ; mais comme ses vertus ne venaient pas de son cœur, elle était ravie de toutes les chutes qu'elle appréciait, et après les conversations savantes, rien ne lui plaisait autant que les récits d'intrigues amoureuses. Elle y trouvait d'abord une occasion de poser ses grands prii^ " cipea sur la dignité des femmes, puis c'était un ^vplSiie pour faire des phrases à perte de vue sur le sendment. Elle aimait aussi les confidences, qui devenaieiJr ensuite des sujets de conversation avec ses intimes, auxguels elle répétait sans scrupule tout ce qu'on lui avait r^Vélé sous le sceau du secret. Ses plus chères amies n'éta|ent pas à l'abri de ces petites trahisons, car tout en paraissant dédaigner leur genre de succès, elle en ressentait um envie dont elle cherchait à se consoler par ses blâtne\et ses indiscrétions. • V^

C'était bien, comme on peut le voir, la femme qui coiï^^ venait aux projets de San-Lorenzo.

-- Comme toutes ces personnes sont malveillantes! lui

3M u covTÈsss uyim.

dit-elic lorsqu'ils furanl seals; à les eotendre, une fomme n'aurait plus le droit d'avoir un ami, et les lieisoQs les plus puTjes leur paraissent coupables. Elle ne saveut donc pas que Tamour qu*on inspire n'engage à rien, et qu'on peut être entourée d'adorateurs et rester irréprochable : où en serions nous, mon Dieu! s'il en était autrement ? Pour ma part, j'aurais été obligée d'éloigner tous mes amis si j'avais pensé comme elles. Mais parlez-moi de notre obère comtesse : elle a été bien malheureuse, n'estce pas, du départ du prince Ouvarow ?

— Je vous assure, baronne, qu'on a beaucoup exagéré tout cela. La comtesse trouvait le prince aimsjble; mais lorsqu'il est parti, elle ne lui a donné que cette part de regrets qu'on ne refuse jamais aux personnes qui ont passé quelques jours dans notre intimité. Depuis, elle m'en a beaucoup parlé, et toujours de la manière la plus naturelle. Je suis même convaincu que si elle avait eu à décider un choix, ce n'est pas celui-là qu'elle aurait fait.

— Je le crois comme vous : ce n'est pas quand on est sûr d'une affection comme la vôtre, qu'on se préoccupe des sentiments des gens qui passent.

Le marquis, qui savait que la baronne regarderait son silencB^comme un aveu, et qu'elle en parlerait comme d'une dtmfidence, se borna à s'incliner d'un air modeste et pénétri. La baronne reprit :

— Je si^s que le comte Luigi est ici depuis trois se* maines au cnoins ; mais je ne l'ai pas vu une seule fois. On le dit fort occupé d'une danseuse.. Quelle existence que la siedme, et que sa femme serait malheureuse sans votre aqintié !

-— Efle a pris depuis longtemps son parti de la condj^te de son mari : je ne cx>nnais pas de meilleur ménage que le leur-

-«- Toujours grâce à vous^ coavenez-ea ?

U COMTESSI Atym2i. 307

— J'en conviendrai si vous voulez, car ce résultat, s'il existe par mon fait, ne peut être que le fruit de ma vieille expérience.

Et en disant ces mots, le marquis se leva, baisa la main de la baronne, et se retira sur la pointé du pied comme il était entré.

 peine était-il parti que madame de Pestiz aperçut, à la place qu'il venait de quitter, un petit papier qui avait la forme d'un billet: c'était celui de la comtesse qui était tombé de la poche de San-Lorenio par hasard.

Elle le prit et elle le lut sans le moindre remords; puis elle le présenta à la flamme dHme lampe qui le dévora rapidement.

— Il croira qu'il Ta perdu, pensa-t-elle. Cette'pauvro oomtessQ ! elle ne sait pas gouverner ses amis.

Le lendemain, elle parla du billet comme lui ayant été montré par San-Lorenzo.

lia loatlee de Dlea.

Le reste de Tété et une partie de l'automoe s'étaient écoulés sans que Bôatrix eût môme songé à quitter la villa Alvinzi. San-Lorenzo lui avait écrit deux fois; ses lettres étaient demeurées sans réponse. Luigi avait^été passer quelques jours auprès d'elle ; mais il Pavait trouvée si triste qu'il ne s'était pas soucié de lui proposer de re- 'tttir à Milan avec lui.

Cèt^ persévérance de douleur dérangeait singulièrement le^ calculs du marquis : d*abord elle ajournait ses espéranceà et ensuite elle l'obligeait à surveiller sara-» lomnie pou( l'empêcher de mourir. Le moyen qu'il employait étail à la fois simple et certain : toutes les semaines il flisait une petite absence de quarante-huit heures, et | avait grand soin de ne pas dire où il allait; car il sayait mieux que qui que ce fût au monde que le mystère donne un air coupable aux choses les plus innocentes.

Aussi, quand on voyait sa loge vide â la Seala, ou qu'on remarquait l'absence de sa voiture au cours, on disait : le charmant marquis est à la villa Alvinzi. Il est heureux,

ajoutaisDl les femmes ; il est jakwx, reprenaient les hommes.

Un matin, la pauvre Bëatrix était appuyée sur sa fenêtre, regardant tristement la routa par laquelle s'était enfui tout son bonheur. Le temps était sombre et lourd, la campagne déserte et dépouillée. Un vent humide, étouffant, lugubre, ébranlait les arbres du parc, qui semblaient gémir eu répandant sur le sol leurs feuilles flétries et leurs rameaux brisés. Les grandes nues en passant rapidement, emportaient les dernières hirondelles et ramenaient ces oiseaux de deuil, sinistres précurseurs des tempêtes. Df temps en temps un pâle rayon de soleil éclairait un lambeau de Thorizon ; mais il avait la tristesse et la duré^ passagère de ces sourires des malheureux qui brillent un instant sur leurs lèvres, mais qui ne dissipent jamais les ombres qni couvrent leurs fronts.

« U reverrai-je jamais ? pensait-elle. Maintenant je ne "demande plus à Dieu qu'il m'aime, mais je voudrais qu'il sût un jour que je n*ai jamais aimé que lui, et que cette affection, qui m'a donné un instant de bonheur, a purifié mon cœur pour le reste de ma vie. Je lui dois mes sonf* frances, c'est-à-dire mon repentir : je ne serai pas ino^lPéte ; et s'il revient jamais, il sera forcé de m'estimer/car on lui dira que j'ai été fidèle à ma douleur. » ^

Comme elle eh était là de ses pensées, une de »s femmes entra, et lui remit un paquet de lettres. Béat^x en parcourut les adresses avec une curiosité inquiète, et elle s'arrêta à l'une d'elles, dont l'écriture parut fixW son attention d'une'manière particulière.

f Que peut me vouloir ma vieille tante qui ne m'a pas do^né signe, de via depuis des années? se dit-elle en eîi^^r môme en rompant le cachet. Sans doute elle me demande qu^iiiftiei secours. |^9ur 8e3 ^%ttYres*.Qhl alors sa. letfr^

340 U COHTISU UTINZI.

sera la bienTeoue, et moi qui n'écris plus, je pourrai écrire pour la remercier. »

Mais à peine la comtesse eut-elle jeté les yeux sur les premières lignes, que son regard éteint s'enflamma, que ses joues pAies se colorèrent, et que son front, incliné vers la terre par le poids de sa douleur, se releva ranimé par Ténergie de son indignation.

a Mais c'est infâme ! s*écria-t elle en parcourant son appartement à grands pas, avec tous les signes de la plus violente agitation. N'ayant pu me vaincre, il a voulu me perdre, et ses odieuses machinations en sont venues à bout I Ainsi, je passe pour la proie de cet homme ! et tandis que je consume mes jours dans la solitude et les larmes, sa monstrueuse vanité se console de ses échecs par les apparences d'un triomphe. Le lâche 1 il dit qu'il est sans cesse près de moi, et les êtres sans âme comme lui qui l'entourent le remercient de m'avoir perdue .... Quelle chute horrible et honteuse! avoir rêvé l'amour d'Ouvarow, et passer peur être la maîtresse de*San-Lorenzo I II ne me reste donc plus qu'à mourir 1

•-fleurir... oui ; mais avant il faut que je me justifie, que je le confonde 1 autrement ma mémoire serait flétrie comme ii^a réputation I Et si cet infâme, qui ne recule devant aucun mensonge, avait écrit à Pierre... mon souvenir deviendrai^ un jour un objet de dégoût pour celui dont je voudrais an moins obtenir une larme ! Mais que faire, mon Dieu r que résoudre dans l'abandon où je suis? Ma funeste beauté et mes imprudents dédains ne m'ont fait que des rivales et des ennemies ! Dans cette société dont mon orgueil disait que j'étais la reine, je n'ai pas un ap« fm, je ne trouverais pas un vengeur I .J'ai bien souffert depuis trois mois, et cependant il me semble que mon supplice commence seulement i présent! Dédaignée par

U C0HTB8SI UYUI^t. 314

Tun, perdue par Tautre ! C'est trop de malheur I c^est trop de honte 1

En prononçant ces derniers mots, Béatrix saisit le cordon de sa sonnette et le tira violemment. Ses femmes, habituées au calme de son désespoir, se précipitèrent effrayées dans son appartement.

— Une voiture ! des chevaux ! je veux é(re dans une demi-heure sur la route de Milan.

Cet ordre donné, la comtesse parut reprendre un peu de tranquillité. Elle mit son chapeau^ s'enveloppa d'un grand châle, et descendit sur sa terrasse en attendant le moment de son départ.

Ses résolutions, quoique vagues encore, étaient pleines d'énergie. Arrivée au terme du plus extrême malheur, elle pouvait se dire qu'elle n'avait plus rien à redouter, et ceux qui ont beaucoup souffert savent ce qu'on puise de force dans cette cruelle conviction Le passé et l'avenir, ces deux horizons de la vie, apparaissaient sans nuages, car son repentir lui montrait ses fautes, et sa volonté de se relever, même au prix de sa vie, lui laissait entrevoir l'espérance d'une terrible, mais éclatante réhabilitation. Elle n'existait plus que pour une seule pensée, eC cette pensée n'était pas son amour.

On vînt l'avertir que la voiture l'attendait.

— Adieu, dit-elle d'une voix sombre mais/ferme, en promenant un regard autour d'elle. Adieu !

Au moment où la nuit tombait, elle arrivait à Milan. Elle demanda Luigi ; on lui dit qu'il était sorti. Elle parut satisfaite. ^

Puis elle entra dans son appartement, elle ouvrit son secrétaire, chercha une bourse pleine d'or qu'elle noua dans son mouchoir, et un autre objet qu'elle cacha dans son sein. Ensuite elle fît venir un vieux domestique qui avait toute sa confiance, et après lui avoir donné quelques

311 U COlrTBSIB ALTMI.

ordre» à voix basse, elle prit seule et à pied le chemia du palais du marquis San-Lorenzo.

Le temps, qui avait été lourd et sombre depuis le matin, était devenu tout à fait menaçant. L'obscurité était profonde, et quelques éclairs, qui brillaient par intervalles, la faisaient paraître plus lugubre encore. Le tonnerre grondait sourdement, et dans les rues silencieuses et désertes, aucune rumeur humaine ne se mêlait aux bruits précurseurs de Forage.

Béatrix marchait de ce pas ferme et précipité qui annonce à la fois la résolution et Timpatience. Arrivée devant le palais San-Lorenzo, elle s'arrêta un instant pour reprendre haleine, puis elle posa la main sur le marteau, le souleva aussi haut que sa force le lui permit, et le laissa retomber lourdement : la porte s'ouvrit.

— Le marquis est-il chez lui ? demanda-t-elle d'une voix impérieuse ; s'il y est, je veux lui parler ; s'il n'y est pas, il faut qu'on aille le chercher, je l'attendrai.

— Monsieur le marquis vient de traverser la cour, répondit respectueusement le concierge; il doit être dans le jardin. Madame la comtesse veut-elle que je la conduise?

-^4^'est inutile, reprit la comtesse, je saurai bien le trouver.

Et en disant ces mots, elle disparut sous une voûte, au fond de Itgiquelle on voyait, à la lueur de deux élépmts^ réverbèresii le commencement d'une pelouse autour de laquelle serpentait une allée bordée de vases et de statues.

La voi^ franchie, la comtesse se retrouva dans l'obscurité. Alors, au lieu de suivre Tallée, elle marcha sur le gazon "jusqu'à ce qu'elle fût arrivée à lentrée d'une salle de verdure, formée par un groupe de tulipiers réunis par des festons de plantes grimpantes.

— Qui est là? demanda le marquis San-Lorenzo.

LÀ COBÉtESÎSB ALtlll2T. Si 3

-*-Ne le devînez-vous past répondît la Comtesse d'une yoix sombre. C'est Béatrix qui vient vous rendre toutes les visites que vous lui faites depuis trois mois.

— Comment, c'est vous, comtesse ! s'écria le marquis ; je pensais à vous, mais j'étais loin de vous attendre, c'est-à-dire de vous espérer.

— Vous êtes bien modeste aujourd'hui, dit Béatrix d'un toti où la raillerie la plus amère se mêlait à la colère la plus violente. Je vous ai annoncé que je venais vous rendre toutes vos nombreuses visites : ne me comprenezvous point ? Il me semble cependant qu'au point où nous en sommes, je puis bien me permettre de venir vous trouver chez vous.

San-Lorenzo comprit que la comtesse savait tout, et qu'il n'y avait plus d'espeir pour son coupable amour ; il prit sur-le-champ son parti.

— Je devine, lui dît-il avec un calme insultant; vous aurez entendu parler de ce qu'on dit de nos relations. Je vous jure qu'il n'y a rien de ma faute ; car j'ai été discret comme je devais l'être.

— Vous n'aviez pas le droit de l'être, lâche calomniflC tenri... repartit la malheureuse Béatrix. C'est pour cela que vous m'avez perdue par vos mensonges.

— Vous savez bien qu'une femme n'est pas 'perdue à Milan parce qu'elle passe pour avoir un amanti

— Marquis San-Lorenzo, je ne suis pas véfiue ici, au risque de prouver tout ce que vous avez avancé faussement, pour vous entendre répéter vos infâme'd maximes sur l'hanneur et la vertu des femmes. Je ne les alloue trop écoutées depuis que j'ai le malheur de vous connsl^re, et si elles ont eu le pouvoir d*égarer mon esprit, vous, ne devez plus espérer qu'il leur en reste assez pour corrompre mon cœur. Kcotttez-moi, ajouta-t-elte d'un ton presque suppliant : |e suie décidée à mourir; mais Je ne voudrttîe

314 Li fiOMTBSst Attmn.

pas mourir déshonorée ; je ne voudrais pas non pins qae l'homme que j*ai aimé ne pût ni me plaindre ni me pleurer... C'est vous qui avez fait le mal, ce n^est que vous qui pouvez le réparer. Oh 1 ne soyez pas sourd é la prière de celle d?' t l'enfance vous a été confiée par la tendresse inquiète il une mère ! rappelez-vous notre longue amitié ; mon ihrrédulité chaque fois qu'on a voulu me mettre en garde centre vos conseils ; ma foi en votre dévouement dans toulos les circonstances graves de ma' vie. Oubliez que vous ave '. eu de l'amour pour moi| pour ne vous souvenir que do • . ffection noble et désintéressée que vous ressen* tiez poi r votre pupille ! Si vous pouviez distingua* mes traits dans l'obscurité qui nous environne, vous verries que ma beauté est flétrie sans retour... Si vous pouviez descendre dans mon cœur, vous reconnaîtriez qu'il est brisé pour jamais. Je ne suis plus faite que pour inspirer la pitié ! San-Lorenzo, ayez donc pitié de moi 1

— Calmez-vous, ma chère comtesse, répondit le marquis plus embarrassé qu'ému par cette noble et touchante prière : lo monde oublie vite, il cessera bientôt de s'occuptr de nms.

— -^e n'est pas son oubli qu'il me faut, c'est son estime que vous m'avez ravie I Voulez- vous, oui ou non, me la rendre ? vous sentez-vous assez de grandeur d'àme pour me réhabiliter, ou seriez- vous assez cruel pour laisser planer sur)pa tombe la calomnie dont vous avez flétri les dernières apnées de ma vie ?

— On dît toujours du bien dés morts, repartit San-Lo renzo av/dc le plus barbare sang-froid ; si nous avions le malheyr, ce qu'à Dieu ne plaise, de vous perdre aujourd'hui, ceux qui vous déchirent seraient les premiers à vous louer.

— Ainsi vous refusez ? vous repoussez la prière d'une pauvre femme qui vous a cru assez grand pour espérer

hk C0HTBS8I ktymni. 3) S

que vous consentiriez à avouer que vous l'avez calomniée? Mais vous ne réfléchissez donc pas que ce que je voiu demande vous relèverait encore plus que moi t

— Le monde ne croit jamais ce qui est généreux : mes rétractations me nuiraient sans vous servir.

— N'aurez-vous pas peur de Dieu, si vous n*avez pas pitié de vos semblables ? s'écria la malheureuse Béatrix, désormais sans espoir de fléchir l'àme de bronze de San* Lorenzo. Levez vos yeux vers ce ciel oùTécIair brille, où la foudre gronde, et demandez-lui une terreur qui vous tienne lieu de vertu. Marquis, je ne crains pas la mort, parce que j'ai assez souffert pour expier mes fautes ; mais vous, qui êtes triomphant au milieu de vos bassesses, ne pensezvous pas que la Providence a des réveils terribles, el qu'elle n'est jamais plus redoutable que lorsqu'elle paraît oublier ?

— Comtesse, je regrette vivement que la nuit soit aussi sombre : vous devez être superbe en ce moment.

Comme le marquis prononçait ces mots, un éclair formidable déchira la nue, et lui montra la comtesse pâle et immobile, dans une attitude qui semblait appeler la vengeance,

— Vous êtes en effet bien belle, continua-t-il B^eo un sourire sardonique, et je serais fâché que le monde ne crût plus que... «

11 n'eut pas le temps d'achever : un second éclair, plus terrible que le premier, illumina le jardin et le palais, et avant qu'il eût fini de rayonner, la foudre écl^ avec violence au-dessus de la tête de San-Lorenzo.

La salle de verdure parut en feu, le tulipier contre lequel le marquis était adossé se brisa avec un^ fracas épouvantable; les gens du palais accoururent portant des torches.

Ils trouvèrent Béatrix soutenant dans ses bras San-Lo-

Slê u ooMfitiii itmif.

renzo frappé de paralysie. Il souriait encore, mais ce s(Hl« rire était celai de l'idiotisme.

— Que Dieu iui pardonnel dit la comtesse pendant qu'on emportait le marquis. Mais demain tout Milan saura que j'étais chez lui quand la foudre l'a frappé I je suis encore plus perdue que je ne l'étais 1 Arthur, quand j^aurai prié sur votre tombe; Mathilde, quand je me serai jetée à vos genoux, je pourrai mourir, et Pierre pourra prier pour mai.

Vers le milieu de la nuit qui suivit cette terrible soirée, la voiture de la comtesse Alvinzl sortait de Milan : le tonnerre grondait encore, et la pluie tombait à torrents.

C^nelDAlon.

— Si TOUS Texigez absolument, Monsiear, je vais tous faire donner des chevaux, mais je vous demanderai, avant votre départ, de vouloir bien consigner mon opposition sur ce registre,

— Vous croyez donc le danger certain?

— Pas précisément, excellence (4 ), repartft l'autre inj/af* locuteur, car dans ce cas rien ne me déterminerai^vous obéir : voilà l'article du règlement — et il lut ce qpi suit:

« Le maître de poste dont le relais se trouvji Qlacé à . rentrée d'un des passages périlleux des montagnes, est tenu de prévenir les voyageurs si son expérience lui révèle quelque danger; il est mémo autorisé à refuser tous moyens de transport, s'il le juge à propos poQ( la sûreté de ses chevaux et de ses postillons. » \^

— Vous voyez, excellence, continua-t-il, que jj^ suis dana mon droit; toutefois, comme madame paraît ii{2ir

(1) Âa detk de Chambéry, tout ce qui ya en voiture est excellence pOttr font ee <{ui va ti pied.

318 U COVnSSI ALTIRZI.

de la répugnance à s'arrêter ici, et que la tourmente n'a pas augmenté depuis ce matin, je vais faire atteler. Per» mettez-moi de vous présenter mon registre et une plume.

Et le maître de poste passa ces deux objets par la portière d*une magnifique berline de voyage arrêtée devant la porte du relais.

« Le soussigné déclare que le maître de poste Ta averti que le passage de la montagne était dangereux, et que ce n*est que sur son insistance qu*il a consenti à lui donner des chevaux

» Prince P. Ouvabow.

< Lanfr-le-Bourg, ce il novembre 1837. >

Comme le prince rendait le registre, un affreux mugis* sèment sortit des profondeurs de la montagne, et un tour^ billon de neige enveloppa la berline et une calèche arrêtée derrière elle.

La princesse Ouvarow regarda ses enfants, assis en face d'elle» et elle dit à son mari :

— Mon ami, nous faisons peutrôtre une folie, et s'il y avait à Lansle-Bourg une autre auberge que celle-ci, ajoli(9-t-elle en désignant de la main la maison de poste, au lieu'de vous demander à partir, je vous supplierais de rester, '

— Je ferai ce que vous voudrez, ma chère. Monsieur, continua Pt^rre en s'adressant au maître de poste, votre hôtel est-il fe seul du village?

— Pardo|, excellence, il y en a encore un autre, et je vous y ferai conduire avec d'autant plus de plaisir que fies menleures chambres étant occupées, je ne pourrais vous recevoir aussi bien que je le voudrais. Je vais faire demander si mon confrère est plus heureux que moi.

Pendant le temps qui s'écoula jusqu'au retour du mes» sage, la tempête était devenue si effroyable que les voya-

U €01ITB«II àLTIlin. &*>

geurs 86 croyaient à peine en sûreté dans leurs Toitores. Le mattre de poste s'était réfuté dans sa maison» dont il avait assujetti la porte avec une barre de fer, et les quelques oisifs que la curiosité avait attirés sur le grand chemin du village s'étaient aussi bâtés de regagner leurs demeures, de sorte que Tunique rue de Lan&>le-Bourg n'était occupée que par les deux voitures, au fond desquelles les voyageurs se tenaient inmiobiles et transis. Quelquefois Touragan se calmait, et alors la neige tombait droite et épaisse, puis, le moment d'après, il mugissait avec plus de fureur, et une poussière fine, blanche et glaciale, passait à travers les fentes des portières, et couvrait les vêtements de la princesse Ouvarow et de ses enfants, effrayés et grelottants,

— Maman, je ne veux pas partir, dit le petit Richard en pleurant, j'ai peur et j'ai froid.

— • Ne pleure pas, mon enfant, reprit la princesse, en attirant Richard sur ses genoux et en l'entourant de ses bras après l'avoir enveloppé dans son manteau de tartan écossais doublé de peluche.

— Mère, interrompit Henri, l'aîné des deux frères^ 'à me semble que j'ai déjà vu cette grande mopÊgne blanche et ces vilains arbres noirs, un jour que nous avons beaucoup pleuré.

— Mon bon Henri, se hâta d'ajouter le prince/ n'effrayez pas votre frère ; s'il pouvait s'endormir jusquiiu moment où la tempête se calmera, nous serions bien heureux.

La princesse^ qui s'était détournée pour cacher l'émotion que lui avaient causée les paroles de son fils,^ retira précipitamment dans le fond de la voiture, comme' ^ elle eût aperçu quelque objet effrayant.

Pierre regarda dans la direction que les yeux de sa femme venaient de quitter, et il vit, collé A l'une dea

itO LA eoiiYÈssft iïVMn.

vitres de rauberge, le visage pâle et triiste d*im yieitldtd qui lui était inconnu.

, En ce moment le garçon de Tauberge qoe le maître de po9te avait envoyé chez son confrère frappa à ta glace de la portière et annonça qu'il ne restait pas un cabinet vacant à l'hôtel de Savoie.

— Comment faire? dit douloureusement la princesse, nous ne pouvons pas partir, et je ne voudrais pas m'arréter dans cette maison.

— Restons dans nos voitures; si la tempête n'augmente pas, nous serons encore mieux que dans une mauvaise chambre d'auberge.

Richard se mit à tousser, sa mère lui toucha le bras et dit qu'il lui semblait qu'il avait un peu de fièvre. Cependant on resta dans les voitures.

Le vent continuait de souffler avec une violence qui n'était jamais plus grande que lorsqu'elle avait été un moment interrompue; la neige aussi tombait ioiyours, et^ depuis quelques instants, mêlée de pluie, elle étaitdevenue un sujet d'inquiétude pour Pierre, qui savait par expé- 4dence que les avalanches ne sont jamais aussi fréquentes que ^r les temps semblables à celui qui les obligeait i interroippre leur voyage.

Tout à coup un craquement épouvantable, dominant le bruit de l'ouragan, se fit entendre dans la montagne, et un gigayesque sapin, déraciné par la tempête, vint iovaber entre les deux voitures, brisant le timon de la seconde, qi^Hétait occupée par les femmes de la princesse.

Celle-cî^ poussa un cri auquel accoururent ses gens abrités {iar la maison de poste : la portière fut ouverte ; Pieri)^ descendit portant Henri sur ses bras, sa femme le survit, pressant sur son sein Richard suspendu & son cou, •t tous se réfugièrent autour d'un grand feu dans la salle eomffitme de l'auberge.

— Si flOQS sommes obligés de passer la nuit ici, Hodsieur, et le temps qu*il fait m'en donne la crainte, comment pourrez-vous établir ma femme et mes enfants ? dit Ouvarow en s'adressant au maître de poste,

-—Excellence, répondit celui-ci avec une préoccupation visible, il ne me reste que deux petites pièces assez tristes parce qu'elles n*ont pas la vue de la montagne, mais enfin elles sont propres, les cheminées en soni bonnes, et si Milady... si Madame veut les voir, je les ferai préparer immédiatement.

Le digne subsiste ne cessait d'avoir les jeux sur la princesse pendant qu'il répondait à son mari*

Pierre sourit du patriotisme de ce bon Savoyard, qui s'imaginait que la vue de son horrible Mont-Cenis pouvait contribuer à Fagrément'de sa maison, et il consulta sa femme du regard pour savoir ce qu'elle voulait faire,

— Voyez cela vous-même, mon ami, lui dît-elle avec affection et tristesse, ce que vous ferez sera bien fait.

Pierre suivit Faubergisfe, qui lui montra à Tétage supérieur de la maison deux chambres dont les fenêtres, i la vérité, ne donnaient pas sur le Mont-Cenjs, mais^^ étaient aussi commode?» qu'on pouvait le désirer daris la circonstance présente.

Comme il redescendait Tcscalier qui condui&it à la salle où il avait laissé ssr famille, il fut accos^ par un petit vieillard qui, après lui avoir demandé l^spectueusement pardon de lui adresser la parole sans y être autorisé, lui dit : ^

— Monsieur, seriez-vous assez bon pour m'apprendre le nojn d'une dame que j'ai aperçue dans sa voitur^ et qui vient de descendre dans cette auberge ?

— Celte personne est ma femme, Monsieur, répondit Pierre avec sa politesse habituellei et je me nomnie le

an U COMTESSE UyiRîl.

prince Ouvarow. Puia-je à mon tour savoir à qui j'ai rhonneur de parler t

— Je suis le docteur Monnard, de Saint-Jean de Manrienne, mon prince. C'est tout à fait par hasard et passagèrement que je me trouve à Lans-le-Bourg... J'espère pour vous que vous n'aurez pas besoin de mes services.

— Je les réclamerais avec confiance, dit gracieusement Ouvarow, et'il quitta le docteur aprèsUavoirsaluédelamain.

m C'est égal, pensa celui-ci en remontant lentement l'escalier ; j'ai la certitude de ne pas m'ôfre trompé, cette princesse Ouvarow est lady Selwin. Pauvre femme! je comprends sa répugnance à quitter sa voiture pour entrer dans cette maison qui doit lui rappeler de si tristes souvenirs. Ma foi cependant elle peut les braver ; son second mari est très-bien, et il me semble que les petits ont beaucoup grandi. •

— Ma sœur vous demande, docteur, dit une voix douce en haut de Tescalier; elle souffre cruellement depuis quelques instants.

Le docteur Monnard s'arracha brusquement à ses réflexions, et il disparut dans une chambre du premier étage.

-l*Eh bien! mon ami, dit la princesse à son mari, lorsqu'il rentra dans la salle commune, avez-vous vu comment nos enfants seront établis là-haut? Il me tarde de quitter cette pièce où tout le monde nous regarde avec une curiosité qui toute bienveillante qu'elle soit, ne m'en est pas moins insupportable.

— Quand on viendra nous dire que les feux sont allumés, vous pourrez monter. Ces chambres sont petites, mais elles sont chaudes ; j'ai d'ailleurs ordonné qu'on calfeutrât avec soin les fenêtres et celles des portes qui ne sont pas indispensables. Je crois, au total, que vous pourrez^ passer là quelques heures sans vous y trouver trop mah

LÀ C01ITB86B ÀLYlMr. S2d

— Eli ! mon Dieu I il faudra y rester jusqu'à demain si nous ne pouvons partir dans deux ou trois heures^ car une fois la nuit venue, il ne faut pas songer à traverser le Mont-Cenis Êtes-vous bien sûr, que les chambres sont petites et que les fenêtres ne donnent pas sur cette horrible montagne qui fait peur à mon pauvre Richard ?

— Oui, j'en suis sûr, ma chère Mathilde, dit tendrement Ouvarow : vous savez qu'après le bonheur de vous procurer des joies, il n'en est pas de plus doux pour moi que de vous épargner des peines ; vou% savez aussi que je ne voulais pas prendre cette route, mais qu'il Ta fallu parce que le Simplon u*était pas praticable, et que vos enfants sont trop malades sur mer. II y a vraiment dans tout ceci un concours bien fâcheux de circonstances que nous ne pouvions pas prévoir.

Toute cette conversation se tenait en anglais, de sorte qu'elle était inintelligible pour les personnes qui étaient réunies dans la grande salle de l'auberge ; car, outre l'hôte et ses domestiques, il y avait encore plusieurs voya- ^ geurs que la tempête avait contraints de se réfugier là.

Enfin, une des femmes de la princesse vint annoncer que les chambres étaient prêtes et surtout les feux exeel • lents, Mathilde ne se le fit pas dire deux fois, et se hâta de suivre la personne qui Pavertissait. Au moment où elle passa devant l'aubergiste, celui-ci lui dit :

-—Si Milady.., si Madame la princesse veut (tonner ses ordres pour le diner, avant de se retirer chez elle, cela fera que Je n'aurai plus besoin de l'importuner «,par mes questions.

— Je vous ferai demander ce dont nous aurons besoin, Monsieur, répondit Mathilde avec douceur; je suis d'ailleurs certaine que les attentions ne nous manquerons pas chez vous.

Cela dit} oUe se retira appuyée sur le bras de Pierre

fuî portait amhard, tt tuiviè d'Henri qui la taniit par sa

robe.

A peine eiirentnlt quitté la salle que le mailce de posie

S*écria :

— Quand je vous disais que c*étaii bien elia! vous Tavei entendu, elle est certaine que les attentions ne lui manqueront pas chez moi : comment le saurait-eUa si elle n'y était jamais venue"? Et puis une jolie dane blonde qui a deux petits garçons beaux comme des anges, ce ne peut être que lady Sehvin.

— Lady Seiwin était plus maigre et plus pàla« répondît un des assistants qui paraissait familier dans la mai* son; je me souviens aussi que la voiture dans laqueJJe elle çst paitie était verte, et celle qui a amené cette d^me est bleue.

Pour ce qui est de la voiture, je n*ai rien à répondre à votre objection ; mais, quant à la maigreur, cette dame a pu engraisser, continua Taubergiste.

— Ma foi ! si c*est elle, interrompit l'autre interlocuteur^ elle a de la chance pour les maris ;* le premier était déjà un homme superbe* et celui-ci est encqre opieux, si c'est possible.

-- Et surtout il a Tair bien portant. Ce pauvre sir Arthur l dans quel état il est arrivé chez moi I je n'oublierai jamais ce jour ni celui de sa mort. C'était le 4$) mai 48S2 : ^ veille une avalanche avait emporté le vieux François et douze chevaux dont un mulet appartenant i mon confrère de 51olaretto. Le mulet fut retrouvé te lea* demain accroché à un sapin et n'ayant point |.e moindre mal. Il y a de cela cinq ans et demi, je m'en souviens çpmn;ie d'hier.

— N'est-ce pas le père Âlonnard qui a déjà soigné ce sir Arthur, demanda un personnage qui n'avait par eat cofe pri^ iM^ PM<^ 40tio^ I4 Q^v^s^oa.<JD^Qaiîas,

u comnm iimn. 3^5

comme H egt ici en ce moment, il pourrait bien leconnaître celte dame et nous dire ce qu'il en pense.

— M. Monnard est trop occupé là-haut pour s'intéresser à nos conjectures et à nos bavardages, dit Taubergiste ; d'ailleurs il est fort discret, et avant de conter ce qu'il sait, il calcule toujours s'il n'y a pas d'inconvénient à le faire.

-C'est vrai qu'y est insupportable pour cela, reprit

avec aigreur mademoiselle Célestine Basset, vieille fille qui tenait Pauberge conjointement avec son frère le maître de poste. Il n'a pas encore voulu nous dire le nomade la personne qu'il soigne là-haut, ce qui est fort désagréable car rien ne donne l'air sot comme de ne pas savoir ce qui se passe. ^

— Paix 1 ma sœur : M. Monnard a raison, si on lui recommande le secret, de le garder.

-- Ça n'empêche pas que c'est fort ennuyeux que notre maison ne soit plus qu'un hôpital où l'on vient mourir et encore sans dire qui on est. *

Et mademoiselle Célestine se leva pour aller écouter aux portes de l'appartement occupé par les personnes dont la mystérieuse destinée était un si grand souci pour son esprit.

Cette conversation n'aura rien appris à nos lecteurs, qui ont sans doute compris depuis longtemps que la prin' cesse Oavarow n'est autre que lady Selwin.

Après quatre années du plus pieux et du pIiA austère veuvage, Mathilde avait reçu une lettre de son encle sir Robert, qui lui pariait sérieusement et tendrement de son avenir et de celui de ses enfants. Il lui disait qu'à son âge, et avec sa beauté et sa fortune, si elle ne se remariait pas, elle serait condamnée à une existence retirée qui pourrait être nuisible à la carrière de ses fils ; qu'il concevait la fidélité de ses regrets j mais qu'il connaissait

ai6 LA «mTBm AftVDiaL

aussi son saint smoor du devoir, el qo'ii espérail quo ses conseils seraieni tôt en tard suivis. Peu importe ce que Matbilde répondit. 11 suffit de savoir qu'elle vint, peu de temps après, avec ses deux enfants^ passer quelques jours chez son oncle, et qu'elle y rencontra Ouvrarow.

Elle fut aimée et elle aima ; mais son coeur avait été si désolé dans sa première affection, que ce ne fut qu*en tremblant qu'elle se livra au charme d'en inspirer et d^en ressentir une seconde. Aussi quand Pierre iui ofirit sa fortune et son nom, elle lui dit avec une noble délicatesse, qu'elle était touchée, qu'elle croyait mémo être heureuse, mais qu'elle avait besoin d'être aussi sûre de son bonheur que de sa reconnaissance ; qu'elle ne doutait pas de lui, mais qu'elle doutait d'elle ; qu'ainsi elle ne refusait pas, mais qu'elle iui demandait de s'éprouver teus deux par l'absence.

Le reste est connu ; ce qui ne l'est pas, et que nous devons dire, c'est que, de même que Mathilde avait caché i Pierre, avant leur union, que ses hésitations tenaient au souvenir de ses souffrances, elle lui cacha aussi, dans la douce intimité de leur bonheur, qu'elle avait été bien maiheureuâe dans son premier mariage. Ouvarow ne savait que deux choses : par Mathilde, que sir Arthur était mort iians-ie-Bourg; par sir Robert, que tout ce qui rappelait Milan i sa nièce lui était pénible, parce que c'était là qu'avait commencé la maladie de son mari» C'en étai^ assez pour Pierre : les âmes élevées n'ont pas besoin de savoir pour se fier.

Il comprit donc la répugnance de Mathilde à s'arrêter à Lans-le-Bourg, sa tristesse lorsqu'elle dut s'y résoudre, son malaise quand elle s'aperçut qu'elle y était reconnue, son effroi en voyant la figure du docteur Monnard collée à une des fenêtres de la maison de poste. Aussi redoubla-t-il de soins et d'efioits pour arracher sa femme à ses dou-

U GQlinsSft ALYUC2L ^XJ

loareuseA préoecupatioos. Trop dëlîGai po«r M parlisr de son amour, il ne Tentretint que de ses enfants el de la certitude où il était que le cliimt de Pige serait favorable à Richard ; et les inspirations de son cceur avaient été si heureuses que plus d'une fois il avait vu ua doift sourire errer sur les lèvres de Mathilde.

— Comme vous éics bon, mon ami 1 lui dit*elle, d'évoquer les plus pures de mes joies, ponr me faire oublier les heures cruellesque j*ai vues s*écouler dans celle maison I Je ne regrolte pas maintenant de m'y être arrêtée, ajouta-t*elle en jetant un tendre regard sur le lit où dor* mait Richard dans les bras d*Beari, éveiUé, mais immobilo.

— Ç*eût été vraiment une imprudence de partir; le temps est de plus eu plus mauvais, el je suis sûr qve nous apprendrons demain quelque' désastre causé par cette effroyable leur mento,

— Il ne faudra nous remettre en route que lorsqu'elle sera tout à fait finie, ie suis cependant bien preesé d'arriver à Pise, puisque nous devons y trouver votre mère pour ne la plus quitter.

— Bonne mère! comme elle sera heureuse de me revoir, et plus heureuse encore de vous connaître et de juger que mon bonheur est bien au-dessus de toiU ce que je lui en ai dit.

— Pensez-vous qu'elle ne regrette pas la Russie?

— Je fais plus que le penser : la patrie pour elle, c'est son fils.

— Et pour vous, Pierre?

— Pour moi! c'est elle, vous et ces deux enfants.

ttenri entendit cette douce et tendre parole, el soulevant lentement la main qui reposait sur l'épâule de son frère, il envoya un baiser à Ouvarow.

Mdthilde courut se jeter à genoux auprès du lit, inclina

3S8 U GOHTISSI UTIlfZI.

la téta, et bénit Dieu qui lui envoyait tant de consolation dans le lieu où elle a?ait éprouvé tant de douleur.

Lorsqu'elle se releva, Pierre était sorti ; il craignait de s^oublier jusqu'à presser sa femme sur son cœur.

Quand l'amour inspire de semblables pensées, il n'est plus un sentiment, il est une vertu.

Retiré dans la pièce contiguë' à celle où se tenaient . Matbilde et ses enfants, Ouvarow pensait avec une mélancolie pleine de douceur aux événements de cette journée, quand il fut arracbé à ses réflexions par la présence de son valet de cbambre qui venait lui dire qu'une personne logée dans l'bôtel désirait le voir. ' Convaincu que c'était le docteur Monnard, et comprenant les raisons qu'il avait pour ne pas oser se présenter cbez lui il s'empressa de suivre son domestique, qui le conduisit par un long corridor dans une autre partie de la maison, et qui le quitta après lui avoir indiqué une porte*

Pierre frappa doucement : uue voix qu'il lui sembla reconnaître l'invita à entrer, et presque aussitôt il se trouva en présence de Thérésa.

-^Quoil vous êtes ici, Madame? lui dit- il d'un ton où la surprise s'alliait à la joie. Je croyais que vos saintes fonctions interdisaient à ceux qui ont le bonheur de vous connaître l'espérance de vous rencontrer ailleurs qu*aa chevet des mourants.

— C'est aussi là que je suis, Monsieur, reprit la religieuse en cherchant à réprimer une douloureuse émotion qui se peignait dans le tremblement de sa voix et dans Taltération de son visage paie et inondé de larmes.

— Ahl mon Dieul Madame, vous me faites frémir 1 pourquoi avez-vous quitté votre maison? que se passe-t-îl ici? Au nom du ciel parlez! je suis dans une affreuse in*

- quiétude.

*- Ha maison, Monsieur l II y a déjà quelques mois que je Tai quittéo pour être supérieure du grand hôpital de Turin, et je suis ici près de ma sœur qui se meurt dans la chambre à côté... Parlez plus bas» car elle pourrait noua entendre.

— Votre sœur ! est-ce de la comtesse Àlvinzi que yout voulez parler?

— Hélas 1 Monsieur, je n'en ai pas d*autre I

— C'est affreux 1 dit Pierre La comtesse Alvinzi mourante!...

Et sa pensée se reporta involontairement sur cette p'*> menade à cheval qui lui rappelait Béatrix brillante de santé et radieuse de bonheur.

— Oui, Monsieur, mourante! s'écria la religieuse en, sanglotant... mourante dans le désespoir, car elle repousse* les secours de la terre et les consolations du ciel.

— Je n'ose vous interroger, Madame; et cependant mon amitié pour la comtesse Âivînzi m'en donnerait peutêtre le droit. Dieu qui a permis que je fusse ici dans ce terrible moment, permettra sans doute que je vous sois utile Ma femme est avec moi dans cette maison ; comme voua elle est pieuse et dévouée* Je ne sais ce qui se passe, j'ignore encore ce que nous pourrons, mais ce que le zèle et Tafifection peuvent inspirer, vous devez l'attendre de nous!

— Je le sais, Monsieur, et c'est pour cela que je n'ai pas hésité à implorer votre secours quand j'ai appris que vous étiez dans cette maison. Toutefois, je suis encore bien incertaine sur ce que je peux, sur ce que je dois faire. Ce malin, avant de savoir que vous seriez bientôt aussi près de nfauSfT^i hasardé de prononcer votre nom devant ma sœur, et ce nom a paru lui causer une impression bien douloureuse. Conseillez-moi, je vous le demande en grAcel

S30 u coMTiiBt ktmti.

— CoMnent le piit»-je, tant que vous ne m'aurez fMts dit ce cpii est arrivé.

— Hélas! je ne sais rien moi-même! Hier j'ai reçu des mains d'un exprès qui avait marché tente la naît, ce billet de ma sœur, et je suis partie en toute hâte pour venir la trovver.

Pierre prit le billet et lut ce qui suit :

\ « Ma sœur,

) » Si tu as pitié d'une pauvre femme qui a méprisé tes avis après avoir dédaigné tes esempies, Tiene ra'aMer à mourir.

» J*ai fui une maison où je n*ai jamais trewé ie bonheur; une ville où ma réputation fondée sur Torgneil, 'S'est évanouie dans la honte ! Je voulais aller bien knn , me faire oublier, le bras de la mort m'arrête ici. M'abandonneras^u, toi par qui je n'ai pas vouia me laisser sauver, quand je fais enfin celui qui a tout fait pour me perdre?

» Ne tarde pas une minute... Je suis à l'bôtel de fai poste i Lan94€hBourg, Le médecin qu'on a demandé ymA de me dire qu'il ne pouvait me sauver. C-est la seule parole consolaote que j*aie entendue depuis longtemps.

» Adieu, Tbérésa, je n*ose plus te nommer ma sœnr.

■ B^ATRIX. •

— Cette lettre est désespérante, dit Ouvarow pensif el désolé. Ataintenant, depuis que vous êtes ici, que s'est-il passé?

— Oh ! des scènes affreuses et dont ie souvenir ^sedl . me brise le cœur I je suis arrivée fort tard dans la soirée,

«u moment où un terrible délire venait de 4a<sais<r, Oa avait eu rimprudenoe de loi apprendre t[ue la diambre qu'elle occupe avait été habitée, il y a cinq ans, ynr «a

u Goimssi Ufiii^. 831

Aogiaia de se» ^uoais, qui y est mort, vainement soigné par le médecin qui est justement auprès d'elle Dans le premier mopient, elie ne m*s pas reconnue, car je ienais set maî^s, iot elle n'ap^pcMt à grands cris ; puis elle ?ous appelait aussi ; elle nommait le marquis San-LorenBO ; eHe avait Tair de repousser des fantôme9 auxquels elle donnait les noms d*Ârthur et de Matbilde. Elle disait que Dieu était juste, et le moment d'après elle disait qu'il était barbare. Ab ! Monsieur, c'était horrible à voir, borrible à entendie. Pendant la i}ui(, elle m*a reconnue et elle s'est ( mi$e à pleurer. Dctpi^is, elle est plus calme, mais néanmoins je persiste à croire qu^ sa raison est toujours éga« rée^ C9ix elle accuse Dieu de ses m^lbeurs /

^Tçut cel9 est profondément triste, MadapB;et je< ' cpmpatir0is k vos doulçiurs elors même qçe je n^aurais ; lias de motifs poyr les partager. Maintenant, permette ' qu^ je n^e retire pour réfléchir à tout ce que vous m'avez dit. Je verrai d'abord le docteur, je parlerai peut-être i Qia femo^, ensuite je m'entendrai avec vous, et sUl y a moyen d'apporter quelque consolation à ce cœur au désespoir, comptez sur moi... comptez siu* nous. 4e vous le répète encore, je ne puis croire que ce soit le hasard 4eul qui nous i(it conduits ici, et si c^est Dieu, ce. n'est pas à vous qu'il est be^in de dire qu'il achèvera son ouvrage.

Et Pierre, ayant salué respectueusement la religieuse, se hâta de regçigner sa petite chambre, pour penser, ainsi ^u'il l'avait promis, à tout ce qu'on ven^t de lui apprendra.

Il s'écoula guelqif es instants avapt qu'il It^i fût possible f)e d|$))rp^iUer le cbao? que )e récit de Théré^, compliqué

dâ2 u coiiTBSsi AUifrm.

des souvenirs qu'il retrouvait dans sa mémoire, avait fait naître dans son esprit. Mais bientôt deux circonstances qu'il rapprocha lui firent entrevoir la vérité, et il ne put envisager sans effroi les suites d'un événement si triste et d'une rencontre si extraordinaire.

Lors de son premier séjour en Angleterre, il avait vaguement appris de sir Robert que l'union de Mathiide avec Seiwin n'avait pas été heureuse, mais il s'était imaginé que cela tenait uniquement à la longue maladie et à ) la mort prématurée de celui-ci. Après son mariage, sa femme lui avait bien dit que sir Arthur était mort à Lansle-6ourg ; Howard, de son côté, lui avait bien confié que \ Milan et la comtesse Alvinzi étaient de tristes souvenirs ^pour Mathiide, inais tout c^a ne servait qu'à expliquer la , répugnance bien naturelle qu'inspirent les lieux où un malheur a conunencé et les personnes qui en ont été témoins. Le récit de Thérésa, quelque iacomplet qu'il eût été, jetait un jour terrible et nouveau sur ces circonstances. Pierre se rappela alors que, pendant qu'il était en Italie, le nom d'Arthur avait toujours causé une impression pénible à Béatrix. De plus, il venait d'apprendre, par la religieuse, que sa malheureuse sciur appelait Arthur et Mathiide les fentômes qu'elle voulait repousser, et que le délire Tavait saisie en découvrant qu'elle se trouvait dans l'appartement où le pauvre Selwîn était mort.

C'en était assez pour comprendre qu'il pouvait IHen exister certains rapports entre la mort d'Arthur et les remords ou les terreurs de Béatrix, et il fut Tacite à Pierre d'entrevoir une partie de la vérité. Maintenant, que s'était-il passé depuis son départ de Milan? Voilà ce qu'il ignorait, et sur quoi il se décida à interroger le docteur Monnard.

Après qu'il se fut assuré que Mathiide et ses enfants n'avaient besoin de rien, apré avoir également acquis la

LA COittBSSB kVfllai. âââ

(certitude qu*on s'occupait du raccornmodage de la voiture brisée par la chute du sapin, il se fit indiquer la chambre du docteur, et il alla le trouver.

— Monsieur, lui dit-il après avoir fait un appel à sa franchise, \e suis instruit des motifs de votre présence dans cette maison. J'ai été l'ami de la pesonne que vous y soignez en ce moment, j'ai épousé la veuve de l'homme que vous y avez soigné il y a ciaq ans et demi.

— Ce sont deux tristes histoires, prince ; et, d'après ce que j'ai pu voir déjà, la seconde sera encore plus terrible que la première.

— Je crois qu'elles pourraient bien ne pas être étrangères l'une à l'autre, et c'est à ce sujet que je désire m'entretenir avec vous ; mais, d'abord, veuillez bien me dire si l'état de celte pauvre jeune femme est aussi désespéré que sa sqsur me l'a assuré. \^

— Dieu peut encore sauver quand les hommes ne peuvent plus guérir, répondit le docteur, et c'est la seule chance qui nous reste dans la circonstance présente. J'en suis si profondément convaincu, que tous mes efforts se bornent maintenant à chercher à calmer cette organisation à la fois détruite et violente. Si nous pouvons soulager l'âme, nous serons bien keureux.

— C'est en quoi je puis peut-être vous aider. Monsieur, dit Ouvarovi^ en pressant la main du docteur. Qu'en pensez-vous ? ^

— Écoutez-moi, prince ; et si je m'ouvre à vous avec autant de franchise que je vais le faire, n'en concluez pas qu'il soit dans mes habitudes de manquer à la discrétion qui est un des plus saints devoirs de mon état ; mais, d'une part, vous m'inspirez une grande confiance, et, de l'autre, je vous crois instruit de presque tout ce que je sais moimême. Quand j'ai été appelé auprès de la comtesse Alvlnzî, elle était en prpie à un de ces délires qui ae pro-

331 LA QOMTBMI ALVlffZl.

voqucnl pas des rêves iDcohérenls, mais des révéiaiions suivies qui ont tous les caractères de la vérité. Je ne puis pas, je ne dois pas tout vous dire encore; qu1i vous suffise de savoir que trois grandes douleurs brisent cette vie : le remords, le regret, la honte.

« Js sais, et vous le savez aussi, ce me semble, que la comtesse Alvinzi a été la principale cause de la mort de sir Arthur. Elle s*en accuse sans cesse, elle demande à \ Dieu de la lui pardonner, elle appelle lady Setwin pour ) mourir à ses pieds. Mais ce n*est pas tout encore : il y a > un homme, un marquis San-Lorenzo, qu'elle nomme le vengeur d'Arthur, et qui cause ses plus horribles déses- \^ poirs. Elle dit qu'il a été son malheur et sa honte ; qu'il a I flétri sa réputation après avoir essayé de corrompre son / cœur. Elle le maudit, Monsieur I puis elle vous appelle / avec des cris déchirants ; elle atteste le ciel que vous ayez / été son seul ami, son unique affection sur cette terre; elle croit que vous pourriez obtenir spn pardon de lady Selwin, et que toutes ses fautes, si vous les connaissiez, seraient rachetées par vos vertus. Voilà, Monsieur, à peu près tout ce que je sais. Que pouvez-vous, que voulezvous faire?

Fendant que le bon docteur parlait, les pensées les plus douloureuses, les résolutions les plus nobles, les plus > cruelles incertitudes avaient tour à tour désolé, soutenu, torturé le cœur d'Ouvarow. S'il eût été seul, il n'aurait reculé devant aucune preuve de dévouement pour adoucir les derniers moments de la pauvre fiéatrix; mais pouvaitil, devailril engager Mathilde dans une aventure qui réveillerait, plus terribles, les souvenirs qu'elle avait retroMYésavec tant d'effroi déjàà Lans-le-Bourg? Cependant, la connaissance parfaite qu'il avait du caractère de sa femme lui en faisait entrevoir U possibilité, eit, après

quelques instants passés dans une B»é(titaiu)ii profonde, il dit au docteur :

, — Je crois vous comprendre, Monsieur, et je vous remercie de m*avoir jugé digne du rôle que vous me destinez. De ma part, vous n*avez à redouter aucun obstacle; je crois aus^ que la princesse Ou varowr saura s'élever audessus des considérations qui, dans le cours ordinaire des événements, devraient Téloigner pour toiyours de la comtesse Alvinzi, et vous pouvez compter sur mes efforts pour y y déterminer. Mais c'est à la malade qu*il nous faut songer. Si je vous ai bien deviné, votre idée, pour lui rendre le calme, serait d'amener près d'elle la femme dont elle a fait autrefois le malheur, et qui lui apporterait au* jourd'bui un généreux pardon. Mais pensez-vous qu'elle puisse supporter une semblable éf»*euve, lorsqu'elle a failli succomber en apprenant qu'elle était dans la chambre où sir Arthur est mort? C'est à vous d'en juger. Nous, nous ne pouvons ôtre que des instruments dociles.

— Le coup sera terrible, je le sais ; mais sa violence même sera salutaire. Tout espoir pour elle est fini dans ce monde, et comme je vous le disais tout à l'heure, il ne nous reste plus qu'à essayer de tourner ses pensées vers la confiance en la bonté de Dieu. Elle redoute sa vengeance, qu'elle croie en sa miséricorde ; et pourratislle eu douter quand elle entendra le pardon sortir du cœur qu'elle a si cruellement déchiré ? C'est si beau, .c*est si grand la vertu 1 Moi qui vous parle, Monsieur» j*étais arrivé à l'âge de soixante-quinze ans sans y croire, et c'est en voyant mourir sir Arthur, c'est en contemplant la résignation de lady Selwin que j'ai compris le néant de tout ce qui n'est pas elle. U y a six ans, je n'aurais pas osé demander à un de mes semblables ce que je vous demanide en ce moment, et aujourd'hui je ne m'étonne pas que nous ayons eu la même pensée.

SM a covTiêM àvntau «

Et le docteur essuya du re?ers de sa main deux grosses larmes qui tremblaient au bord de ses paupières.

— Eh bien! que décidez-?ous? je suis prêt à tout ce que vous jugerez nécessaire pour amener le résultat que vous espérez.

— La première chose à faire, c'est de préparer la comtesse Âlvinzi,et je m*en charge; la seconde...

— La seconde, reprit -vivement Pierre, c'est de prévenir ma femme ; j'y vais à l'instant même ; nous attendrons ensuite que vous nous fassiez savoir ce que vous aurez résolu.

— Allez, prince, et que Dieu vous récompense comme vous le méritez.

Ouvarov retrouva Mathilde auprès du lit de se» enfants, et sans hésiter, il la pria de passer daas sa chambre.

Quand ils furent seuls, il lui prit la main, et il lui dit :

— Mathilde, il ne tient qu*à vous d'oublier tout ce que vous avez souffert dans cette maison.

— Que voulez vous dire, mon ami?

— Que Dieu a besoin de vous pour prononcer sur la terre un pardon qu'il ratifiera bientôt dans le ciel.

— Je ne vous comprends pas, Pierre, reprit IMatbilde d'une voix tendre ; j'ai à bénir, je n'ai plus à pardonner.

— La comtesse Âlviuzi est ici, et elle se meurt dans la chambre où est mort sir Arthur.

— Oh 1 mon Dieu ! qu'allez-vous exiger de moi, moA ami?

— Je n'exige rien, Mathilde, je vous avertis.

— Mais qu'avez-vous promis en mon nom?

— C*eût été vous offenser que de vous engager par une promesse, et je ne l'ai pas fait.

— Pierre, cette femme a été bien cruelle pour moi.

— Soyez généreuse envers elle.

U GOHTBSa AliV»Zl. ^37

— Je lai avais donné mon amitié, et elle m'a trahie ! » Pardonnez-lui, pour qu'elle puisse croire au cid en

croyant à la vertu.

— Mais elle ne voudra pas me voir.

— Dans son délire elle ne cesse de vous appeler.

— Pierre, couduisez^moi près d^elle : si vous êtes là, il me sera plus facile de lui pardonner.

-- Mathilde, vous êtes la plus noble des femmes! £h bien! votre générosité va commencer à recevoir sa récompense : ce que vous faites ne m*étonne pas, j'étais sûr de vous.

— Oh ! merci ! maintenant dites-moi comment elle est dans cette auberge.

— Il parait que dans un moment de désespoir, eprès quelque malheur sans doute, elle a fui sa maison, son pays, et elle est arrivée ici mourante. Voilà du moins ce que m*a dit le docteur Monnard.

— N'a-t-elle donc personne auprès d'elle?

— Elle a sa sœur la religieuse, qui est venue en toute hâte hier de Turin, où elle est maintenant supérieure du grand hôpital.

— Cette pauvre Thérésal quelle horrible épreuve pour sa tendresse 1 Mon ami, il faudrait tâcher qu'elle ne sût rien. Est-ce possible?

— Je ne le pense pas. Quand elle est arrivée, la comtesse était dans le délire, et il parait qu'elle a tout dit.

— Pourrais-je la voir ? J'en serais bien contente ; nous nous aimions beaucoup autrefois.

— Voulez-vous que je la fasse demander ?

— Obi oui, Pierre, je vous en prie.

Ouvarow sortit. Â peine avait-il franchi la porte que Mathilde courut réveiller ses enfants.

Elle fut accueillie par deux sourires qui demandaient deux baisers.

a» tk COIITIM» ÂLVnill.

-^ tedry, Richard, écoutei&*moi ; i*ai à tomi parler d'une chose bien Bérieuae.

Les deux enfants se mirent sur leur séant en secouant la tète, pour écarter les boucles blondes qui convretent leurs ravissants visages.

•^ Mes chers petits anges, dite^moi ce qne je dois faire? Il y a dans cette maison la femme qui a été la cause de la mort de votre père.

flenrî resta silencieux ; ii était plus près de devenir hemme.

— Il faut lui pardonner, s'écria Richard, puisque le bon Dieu nous en a donné un autre.

Comme il prononçait ces mots, la porte 8*ouvrit, et Thérésa, pâle et tremblante, parut sur le seuil.

Elle voulut se jeter aux pieds de Mathilde, Mathikie lui tendit les bras en lui disant :

— Vous Tavez entendu : je n'ai même plus le mérite de choisir, mon fils a prononcé.

— * Tous les an^ ne sont donc pas dans le ciel ? murmura la religieuse.

— Non, reprit Mathilde, et ce n'est pas d'aujourd'hui que je le sais, ajouta-t-elle en pressant la sainte fille contre son cœur.

— Vous consentez donc à lui pardonner, Madame? -^ Appelez-moi Mathilde, puisque nous sommes desti*

nées â pleurer ensemble.

La religieuse prit la croix d'or qui était suspendue à son cou, et elle en toucha le front des deux enfants, ea appelant mentalement sur eux les bénédictions du ciel.

Mathilde comprit qu^elie venait de recevoir bien plus qu'elle n'allait donner. Ses douleurs devaient enfanter des joies.

— Conduisez-nous auprès de Béatrix, dit-elle en prononçant ce nom sans amertume.

— Pas encore; elle a une autre yisHe à reeevoir avani la vôtre. Quand elle a su que vous étiez ici, elle â compris enfin que Dieu ne Tabandonnait pas, et elle a de* mandé un prêtre. M. le curé de Lans-le-Bourg doit être en ce moment auprès d'elle.

Cette parole fut confirmée par le docteur Monnard, qui venait justement pour annoncer l'arrivée du curé.

Pierre conduisit M. Monnard dans la chambre voisine, et lui dit :

— Eh bien 1 qu'espérez-vous?

— Le salut de son âme, mon prince. Elle est résignée à vous voir.

— £t ma femme?

— Ohl ce n'était pas là le plus difficile, Monsieur^ dit à voix basée le docteur.

— Comment? •

— Vous le saurez tout à l'heure. Vous admiriez la miséricorde de Dieu, attendez-vous maintenant à admirer sa justice.

— Je ne vous comprends pas, reprit Pierre avec une visible inquiétude. Nous ne savons donc pas tout encore?

— Vous savez ce qu'elle a fait souffrir ; il vous reste à apprendre ce qu*elle a soufifeK.

— J'ai peur de deviner, dit Ouvarow en se couvrant le visage de ses deux mains. Le marquis San-Lorenzo l'aura perdue en la calomniant?

— C'est vrai| mais ce n'est pas encore tout.

— Achevez, de grâce, mon cher docteur ! cette ignorance est pénible et peut être fâcheuse.

— Au fait, vous avez raison, il vaut mieux que vous soyez prévenu. La pauvre femme vous a aimé.

— CW affreux l Etoile saitque j m épousé lady Sel win?

— KUe le sait.

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