‹ La comtesse d'EgmontChapitre 10 sur 35 · SI PEU DE TEMPS DURA LA FAUTE · texte numérisé non relu

SI PEU DE TEMPS DURA LA FAUTE

Elle el lui, ils étaient deux jeunes gens nés sous la même étoile, et qui ne songeaient pas à l'obstacle. Il ne pensa pas même à lui apprendre qui il était; elle ne se souvint pas de le lui demander. II lui dit à peine qu'il l'aimait et que sa vie était sa vie ; il lui prit sa main comme s'il avait eu le droit de la prendre, et ils allèrent ainsi tous les deux, au pas de leurs chevaux, aussi légers, aussi heureux que si le monde allait finir.

Cependant, le jour baissait, le cerf dix cors venait de se rendre, le roi rentrait, et, dans ce pêle-mêle ardent d'une chasse heureuse, nul ne s'aperçut que mademoiselle de Richelieu avait

disparu. Un seul homme dans celte foule eut vent de cette fuite, et il suivit à la piste la belle fugitive : cet homme, c'était le père de la demoiselle absente, c'était M. le duc de Richelieu.

Il savait par cœur la jeunesse et les passions de la jeunesse; il se disait souvent que son sang à lui ne pouvait pas mentir, et que mademoiselle de Richelieu n'appartenait pas si profondément à sa mère, qu'elle n'eût pas aussi quelques étincelles du feu paternel : si bien que, sans le montrer, il surveillait sa fille avec une émotion toute paternelle.il voulait certes qu'elle fût heureuse... il voulait avant tout qu'elle fît un grand mariage, et, comme il savait toutes les ruses des amants, il eût fallu que celui-là eût été passé maître en l'art de fourberie, qui en eût remontré à M. le duc de Richelieu.

Eh bien î cet homme habile et fin, à qui pas un n'était étranger de tous les pièges de l'amour, y fut pris tout comme un autre. 11 perd de vue un seul instant la jeune fille dont il était le gardien, et la voilà sous les vieux chênes, cette fille si bien gardée, qui prête une oreille attentive et charmée aux plus tendres paroles de la plus sincère passion !

Ce fut la première faute de mademoiselle de Richelieu, et si peu de temps dura la faute, que

LA COMTESSE DEGMONT. 47

son père lui-même à peine se clouta de ce discret amoureux... L'amoureux avait reconnu ce père irrité , et, d'un coup d'œil, prenant congé de sa dame, il avait fui de toute la vitesse de son cheval.

Ils revinrent au ciiàteau, le père et la fille ; elle rêvant, lui cherchant à comprendre pourquoi sa fille était rêveuse. Il n'avait pas vu le galant, et quand il rejoignit sa fille, elle était seule.... Il se demanda quel était le charme qui l'avait entraînée si loin, et il ne le voyait pas. Tant le roué le plus habile se voit déconcerté et déjoué, dans ses calculs, par un brin d'innocence et d'honnête amour.

Page 1